‹ La belle madame ColetChapitre 42 sur 120 · Le baron Platel · texte numérisé non relu

Le baron Platel

en était un des plus fidèles habitués. Très gros, fort laid, peu soigné de sa personne, il avait un esprit caustique qui donnait à son style un tour original, si personnel qu'au dire d'Alfred de Vigny, on sentait, en le lisant, que sa plume était tenue par une main aux ongles en deuil. Son habit noir, à queue carrée, lui donnait un faux air de croquemort. « J'ai vu chez madame tout ce qu'il est possible de voir, — disait la bonne de Louise Colet — et je me suis habituée à tout, excepté à l'habit de M. Babinet, qui me fait toujours froid dans le dos. )>

Préault, dont on a dit longtemps qu'il deviendrait Aristophane, et qui comptait sur l'appui de la Muse pour obtenir la croix de la Légion d^honneur, était aussi très assidu chez elle, de même que Théophile Gautier, qui, lui, aspirait à l'Académie, et jugeait profitable de fréquenter un salon où chaque fauteuil portait son académicien, a Le salon de M""® Go-

let, dit Barbey d'Aurevilly, était le parc aux huîtres de l'Académie. Alfred de Vigny luimême, ce cygne, s'abattit un instant sur cette mare.* »

« Qui retenait Vigny auprès de M™® Colet? écrit à son tour Ignotus '. C'est là un des secrets que je n'ai pas su approfondir. »

Le mot de l'énigme, je le crains, ne serait guère à la louage du poète que l'on se représente enfermé dans sa tour d'ivoire, les yeux imperturbablement fixés sur les étoiles.

M"»^ Dorval, puis M"^® Golet, et, sans doute quelques autres, s'entendirent fort bien à le faire descendre de sa tour. Les hommes, assurent les moralistes, ont tous au fond du cœur un petit lac de boue. II dort parfois pendant la vie entière, caché sous la verdure et les fleurs. On aime alors à croire qu'il s'est évaporé au grand soleil de l'art, de la religion

Page 1