Le Figaro, U septembre
OU delà philosophie. En réalité il est toujours là, prêt à dégager sa pestilence. Qu'on y jette une pierre, et tous les miasmes s'en exhalent. Quelques femmes goûtent fort le jeu qui consiste à jeter des pierres dans le petit lac de boue. Peut-être est-ce là qu'il faut chercher le secret de l'ascendant qu'elles exercent sur des hommes que ni leur talent, ni même peut-être leur beauté, n'auraient suffi à séduire.
Au mois de juillet 1846, longtemps avant d'avoir rompu avec Cousin, M"^^ Colet rencontra chez Pradier un jeune homme qui venait commander au sculpteur le buste d'une sœur très aimée, morte quelques mois auparavant. Ce jeune homme était Gustave Flaubert.
De onze ans plus âgée que Flaubert S elle était également son aînée dans les lettres ; Flaubert, à cette époque, n'avait encore rien
1. Gustave Flaubert était né le 12 décembre 1821. Louise Colet, le 15 septembre 1810.
publié. Aussi, lorsque Pradier ajouta, après lui avoir présenté le jeune homme : « Il veut faire de la littérature, vous devriez lui donner des conseils », elle répondit avec l'air de simplicité que lui donnaient ses yeux largement fendus et ses grandes boucles blondes : « Je veux bien... ce sera avec plaisir. »
La partie était trop inégale entre le jeune provincial de vingt-quatre ans, presque ignorant de la femme, et l'experte coquette qui résolut d'emblée de s'en faire aimer. Ellemême d'ailleurs fut prise à son propre piège : car, si l'on peut dire que Louise Golet connut l'amour, je crois bien que ce fut à propos de Flaubert. Quant à lui, il ressentit une passion plus violente que profonde, une sorte d'enivrement, ou plutôt de griserie qui ne le déposséda pourtant jamais complètement de son libre arbitre ni de sa lucidité d'esprit. Les belles lettres publiées dans la Correspondance traduisent avec une éloquence et un charme
de jeunesse incomparables ce sentiment fougueux, sincère et incomplet. Bien que ces lettres soient dans toutes les mains, je ne résiste pas au plaisir de citer la première, datée du 4 août, mardi soir, minuit :
« Il y a douze heures, nous étions encore ensemble. Comme c'est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce; j'entends le grand tulipier, qui est sous ma fenêtre, frémir au vent, et quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière. Je viens de ranger tout seul et bien enfermé tout ce que tu m'as donné ; tes deux lettres sont dans le sachet brodé ; je vais les relire quand j'aurai cacheté la mienne. Je n'ai pas voulu prendre pour t'écrire mon papier à lettres, il est bordé de noir; que rien de triste ne vienne de moi vers toi. Je voudrais ne te causer que de la joie et t'entourer d'une félicitécalme et continue pour te payer un peu de tout ce que tu m'as donné à pleines mains dans la générosité de ton amour. J'ai peur d'être froid, sec, égoïste, et
Dieu sait pourtant ce qui, à cette heure, se passe en moi. Quel souvenir ! et quel désir ! I Ah 1 nos deux bonnes promenades en calèche, qu'elles étaient belles, la seconde surtout avec ses éclairs ! Je me rappelle la couleur des arbres éclairés par les lanternes, et le balancement des ressorts ; nous étions seuls, heureux. Je contemplais ta tête dans la nuit, je la voyais malgré les ténèbres, tes yeux t'éclairaient toute la figure...
« Il me semble que j'écris mal, tu vas lire ça froidement : je ne dis rien de ce que je veux dire. C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs; je les comprends, il faut comblerce qui sépare l'une de l'autre ; tu le feras, n'est-ce pas? Ma mère m'attendait au chemin de fer ; elle a pleuré en me voyant revenir; toi, tu as pleuré en me voyant partir. Notre misère est donc telle que nous ne pouvons nous déplacer d'un lieu sans qu'il en coûte des larmes des deux côtés I C'est d'un grotesque bien sombre. J'ai retrouvé ici les gazons verts, les arbres grands et l'eau coulant comme lorsque je suis parti. Mes livres sont ouverts à la
même place ; rien n'est changé. La nature extérieure nous fait honte, elle est d'une sérénité désolante pour notre orgueil. N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien. Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissonsnous aller au vent de notre cœur tant qu'il enflera la voile ; qu'il nous porte comme il lui plaira, et quant aux écueils... ma foi tant pis ! Nous verrons. Adieu, adieu ^ »
L'entraînement que subissait Flaubert n'était point cet amour complet, absolu, qui abolit le sens critique et se croit éternel. Le 10 août déjà, il écrit :
« Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu me demandes d'oii vient ma réserve à ajouter: « pour toujours ». Pourquoi? C'est que je devine l'avenir, moi ; c'est que l'antithèse se dresse sans cesse devant mes yeux...
1. Gustave Flaubert, Correspondance, V* série, p. 1 10-111. Charpentier, éditeur.
(( Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant ; toujours ! Quelle présomption que ce mot dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit toujours '. »
Cette correspondance révèle dès le début, chez Flaubert, une de ces passions sans tendresse qu'inspirent parfois à des jeunes gens qui leur sont très supérieurs des femmes mûres, médiocres d'esprit et de caractère. Flaubert, à cette époque, était déjà l'esclave de son art. Son cœur, en outre, trouvait dans son amour pour sa mère et dans quelques amitiés très vives de quoi satisfaire à tous ses besoins d'affection. Aussi, malgré l'attrait réel qu'il éprouve, c'est lui qui parle sagesse, lui qui décline les propositions de revoir :
« La rivière brille sous la lune, les îles sont noires, le gazon vert émeraude. Tu veux venir