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La belle Madame Donis

?est dans la vie d'une jeune fille un moment décisif, que celui, où faisant acte de volonté sérieuse pour la première fois, elle va se mettre en oppoâtion déclarée avec sa famille.

Ce moment était arrivé pour Marthe Bonis : on voulait la marier et Thomme que son père et sa belle*mère acceptaient pour gendre, n'était pas celui qu'elle aimait.

Ck>mmentses parents s'étaient-ils laissés prendre

' L'épisode <im précède ta BHl$ Madam Ihniê a pour Utre t Un Mariage tous le ueond empire.

par les intrigues du vicomte de Sainte-Auslreberthe^ elle ne le savait pas au juste et il lui était impossible de deviner pât quels sèntièrs détournés, Sainte-Austreberthe avait cheminé pour approcher aon père et sa belle-mère, mais si elle ne pouvait pas suivre un à un les moyens qu'il avait mis eû oeuvre avec une habileté effrayante, elle voyait clairëmént le résultat auquerïï étaîf arrivé et ce résultat, c'était son mariage arrangé et conclu malgré elle.

Auprès de son père, Sainte-Austreberthe avait sans doute fait agir l'influence politique, et s'appuyant sur la faveur certaine de la cour et du gouvernement, disposant du préfet qui n'était entre ses mains qu'un instrument docile, il avait gagné M. Donis en lui assurant la députâtion, puis par àes cajoleries, des roneries, l'adresse, le mensonge, Phypocrisie, 11 avait achevé de le circonvenir et de le dominer. '

Chez sa belle-mère, c'étaient fes mêmes moyens qui très-probablement avaient agi. Pourquoi madame Donis n'aurait-elle pas été Sensible a l'ambition? Bordeaux Tennuyait, elle ervait dû se laisser fcucher par la perspective tl'àllep vivre à Paris. Avec la grande fortune dé M. Donis, il y avait pour une femme comme eilô^ bellô> intelligente et or->

guéilleuse, un rôle à jouer dans le monde parisien ; 6on mari, député demain, pouvait ôtre ministre un jour ; si ce miroir magique avait été adroitement manœuvré devant ses yeux par Sainte-Austre* herthe, il l'avait certainement éblouie et entraînée*

En tout cas, que ce fussent ces raisons ou bien que c'en lussent d'autres qu'elle ne connaissait pas^ peu importait, le fait grave c'était que la demanda en mariage de Sainte-Austreberthe eut été' ap«^ prouvée.

C'était là le terrible et l'effrayant»

Ce qui rendait cette situation plus douloureuseencore, et ce qui pour beaucoup contribuait à aug* inenter le trouble d'idées et l'angoissé de Marthe, c^était l'absence de Philippe Heyrem.

; Philippe à Bordeaux, elle eût pris courage, car fille l'eût averti du danger qui menaçait leur amour^ et il fût venu à son aide, il Teût soutenue, conseil^ lée, guidée.

Alors que son père lui avait parlé des projets de Sainte- Austreberthe et de sa demande en mariage,, éllé avait voulu lui avouer la vérité. Le premier juot qui lui était venu aux lèvres^ avait été : « J'aime Philippe, je ne peux pas être la femme de M. de ;gainte*Austreberthe ; » et si elle n'avait point obéi à cette inspiration,':ç'avait été pour respecter la vq-

lonté de son amant. Elle avait confiance en lui, il connaissait la vie et le monde qu'elle même connaissait si peu, elle avait la foi en son amant, elle avait imposé silence à sa propre conscience et renfermé le secret que Philippe lui avait demandé de garder.

Ce furent pour elle des jours cruels que ceux qui s'écoulèrent lentement à la suite de cet entretien avec son père : elle était désorientée, sans direction, sans boussole après le coup de foudre qui s'était abattu sur elle.

Que faire? se défendre. Mais comment, et que dire?

Enfin, après avoir longtemps cherché et hésité, elle se décida à prévenir Philippe pour qu'il revînt d'Espagne. Sainte-Austreberthe, appuyé par M. et madame Donis, allait arriver d'un jour à l'autre à Château-Pignon, il allait parler, que devrait-elle répondre ? Cette réponse, c'était à Philippe de la dicter.

Cette résolution prise, elle ne se laissa pas arrê- .er par l'embarras d'écrire pour la première fois à celui qu'elle aimait. Quelques mots suffisaient d'ailleurs :

« Revenez en toute hâte, nous sommes menacéii parcelui que vous redoutiez... »

£t bravement elle mit son nom « Marthe Donis » au«dessous de ces deux lignes.

Mais cette lettre écrite, tout n'était pas fini, il fallait la jeter à la poste, et c'était là pour elle une difficulté assez délicate à résoudre, car il n'était pas d'usage au château qu'elle portât elle-même ses lettres à la boite.

Elle annonça à sa belle-mère qu'elle partait pour une promenade sur la Gironde et ayant fait chauffer la Mésange^ elle alla jusqu'à Blaye ou elle descendil à terre, et put ainsi mettre sa lettre â la poste sans éveiller les soupçons.

Alors elle attendit avec un peu plus de calme : décidée à engager la lutte, elle savait qu'elle ne serait pas seule à la soutenir.

Mais les jours succédèrent aux jours, sans que Philippe revint, et bientôt l'inquiétude la reprit^ d'autant plus vive et plus cruelle qu'elle succédait à un moment d'espérance. Pourquoi n'arrivait-il p^ ? Ou bien la lettre ne lui était pas parvenue, ou bien il était malade. G'est-à-dire que dans l'un comme dans l'autre cas, elle n'avait pas de secours à attendre, et le moment approchait où il allait falloir se prononcer formellement. Chaque matm elle se disait : « C'est pour aujourd'hui, r et. le soir elle se disait : « C'est pour demain. is

Enfin, ce demain si souvent retardé arriva, et à la façon dont son père l'embrassa en rentrant ubl «oirau château, elle sentit qu'elle devait se préparer.

En effet, M. Donis, profitant d'un moment où madame Donis les avait quittés pour donner un ordre, lui annonça qu'il avait reçu «ur Sainte-Austreberthe les renseignements qu'il avait demandés, -et que ces renseignements étaient tels, qu'il arait invité celui-ci à venir passer la journée du lendemain à Château-Pignon.

— Je compte que tu te^onduiras avec lui en personne raisonnable, dit-il, et non en enfant.

— Les sentiments que m'inspire M. de Sainte- Austreberthe n'ont pas changé.

— C'est pour qu'ils changent que je l'ai précisément invité ; tu me parleras de lui quand tu auras appris à le connaître.

— Maïs, mon bon père...

— Je n'entendrai rien avant que tu saches ce que tu dis. Nous aurons aussi demain Philippe Heyrem : il arrive d'Espagne, je l'ai tu au moment où je montais en voiture.

Philippe î Philippe à Bordeaux ! elle oublia presque Sainte-Austreberthe.

Lequel arriverait^ le lendemain, le premier h

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Château-Pignon? La question pour Marthe était poignante.

Aussi, dès le matin, sa posta-t-elle à sa fenêtre, explorant la route de Bordeaux avec une lorgnette. Si elle n'espérait pas reconnaître les personnes; elle était certaine de ne pas se tromper à la vue de réquipage. Sainte-Austreberthe arriverait dans la calèche préfectorale ; Philippe, comme à son ordinaire, dans ime modeste voiture de louage. Bien des fois son cœur battit, car bien des fois des petits nuages de poussière s'élevèrent sur la route, indiquant l'approche d'une voiture, mais ces voitures, continuant leur route vers Pressac, ne tournèrent point ati chemin qui se détache de la grande route pour venir au château. Enfin, vers dix heures ét demie, une voiture qui roulait rapidement prit ce chemin : c'était un panier, traîné par un seul cheval et conduit par un cocher en chapeau de paille. Philippe arrivait le premier.

Marthe n'avait pas Tintention de l'attendre tranquillement dans le salon. Elle descendit vivement dans le jardin, et, prenant par le sentier qui coupe à travers les pelouses, elle' alla se placer à l'un des tournants de la route, de manière à arrêter la voiture au passage.

En l'apercevant, Philippe sauta à terre, et, ayant

renvoyé cocher à Prèssac, il courut à elle.

— Vous êtes ici^ dit-il, chère Marthe? cela encore après votre lettre ; que vous êtes bonne I

— Vous l'avez reçue, ma lettre ?

— La voici, dit-U en la lui tendant.

Mais elle ne la prit pas.

— Mie est à vous, dit*elle*

— C'est il y a trois jours seulement que je l'ai reçue ; <m a couru après moi dans la montagne, je suis parti aussitôt, et j'ai voyagé sans m'arrêter une minute. Que se passe-t-il?

<— Parlons en marcnant.

— Alors, marchons doucement.

— Aussi doucement que vous voudrez ; croyez bien que vous ne pouvez avoir plus de bonheur à être avec moi que je n'en ai à être avec vous ; j'ai passé, en vous attendant, par des angoisses que vous ne connaissez pas.

Alors elle lui raconta les événements qui s'étaient accomplis depuis son départ : la demande de Sainte-Austreberthe et l'entretien qu'elle avait eu avec son père.

— Vous n'avez pas dit que nous nous aimions ?

— Je le voulais, mais je n'ai point osé. Je n'avais point oublié vos paroles ; elles ont retenu l'aveu qui vingt fois est venu sur mes lèvres. Ai-je eu tort?

; — Peut-être eût-U mieux valu dire la vérité. Mais j'avoue que je n'en sais rien. Si M. Donis s'en* était fâché, nous aurions été séparés, tandis que nous sommes deux maintenant pour lutter, et nous lutterons. Il n'y a qu'à faire connaître M. de Sainte- A.ustreberthe à M. Donis.

— Mais mon père le connaît; il a demandé sur lui des renseignements qui ont été favorables» M. de Sainte- Austreberthe doit venir passer la journée d'aujourd'hui avec nous ; il reviendra demain peut-être, après-demain, tous les jours.

. — M. Donis a été trompé.

— Que savez -vous sur M. de Sainte-Austreberthe?

— C'est un aventurier vivant d'intrigues, de jeu et peut'être de pire encore.

: — Vous sav^ que mon père n'écoute pas les « pettt-ètre> » mais les faits certains et précis.

— Nous chercherons, nous trouverons. M. de- Sainte-Austreberthe à une réputation détestable, et il est impossible que cette réputation ne soit pas frasée sur des faits. Son père ne vaut pas mieux que Im ; il a cent fois déshonoré son nom dans des affaires scandaleuses, sa main est dans toutes les grandes voleries qui se sont organisées depuis douze au quinze ans. C'est le type du chevalier d'indus*

trie, et il faut lé gouvernement que nous avons *pour qu'il soit général.

— Votre haine contre le gouvernement ne vous trompe-t-elle pas ? Si M. de Sainte-Austreberthe était dans un autre partie aurait-il les mêmes défauts à vos yeux? . .

— Je ne dis pas: que lous ceux qui dirigent ce parti sont des gredins ; mais je soutiens que les gredins se tournent volontiers vers ce parti, parce qu'ils savent trouver avec lui des facilités de s'enrichir qu'ils ne rencontreraient pas avec un autre gouvernement. C'est là le cas du général de Sainte- Austreberthe, qui s!est attaché à l'Empire, parce que.rEmpire lui offrait les moyens de satisfaire' commodément ses appétits ef ses besoins.

— Enfin, quoi qu'il en puisse être, il y a pour lé moment un fait qui nous menace et contre lequel

11 faut.nous défendre tout de suite. D'une minute à l'autre, M. de Sainte-Austreberthe peut arriver? Que feire?

: Philippe fit un geste que Marthe arrêta.

; — Si je vous ai parlé en toute franchise, dit-elle, c'est que je vous ai jugé assez sage pour ne pas vous laisser emporter par la colère. Pour moi, pour notre amour, il ne doit rien se passer entre M. de Sainte-Austreberthe et vous* Apprenez sur M. de

LA BELLE SCADAMB DOKIS , 11

feainte-Austreberthe tout ce que vous pourrez, prouvez à mon père que c'est un misérable : cela «era parfait. Mais il me semble que c'est tout ce que vous pouvez faire pour me défendre. Si quelqu'un doit parler à M. de Sainte-Austreberthe, c'est moi, moi seule; et je lui parlerai aujourd'hui même.

— Vous, Marthe, devant mol?

— Oui, devant vous, et c'est parce que vous serez là que j'aurai la force de le faire. Si vous souffrez de voir M. de Sainte-Austreberthe près de moi, soyez persuadé que je ne souffrirai pas moins que vous d'être obligée de le supporter. Mais je crois qu'il faut que je lui parle. Il faut qu'il sache que je ne l'aimerai jamais; qu'il ne m'épousera jamais. €ela, je veux le lui dire et je le lui dirai. Si j'attendais votre retour avec tant d'angoisse, ce n'était pas parce que je manquais de courage pour me défendre, mais c'était parce que je ne savais pas comment me défendre ; je ne savais pas ce que je pouvais dire et ce que je devais cacher. Mamtenant, que je n'ai plus peur de faire quelque chose contre votre volonté, laissez-moi agir pour moi, tandis que de votre côté vous agirez vous-même.

Si lentement qu'ils eussent marché, ils étaient arrivés au bout du chemin, c'est-à-dire sur l'espla-

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nade qui s'étend devant le château. On pouvait les voir, peut-être même pouvait-on les entendre

— Quoi qu'il arrive, dit-elle en baissant la voix^ je veux vous répéter en ce moment ce que je vous ai dit la dernière fois que nous nous sommes vus dans le kiosque : je ne serai jamais la femme d'un autre que vous, et je vous aimerai toujours, toujours. Voici ma belle-mère, allez la saluer et soyez aimable avec elle. Que personne ne puisse se douter que vous savez que M. de Sainte-Austrebertiie a id^mandé ma main. — Puis, baissant la voix : — Ainsi, vous êtes venu de Madrid en vingt-quatre heures?

Sainte-Austreberthe n'arriva à ChAteau-PignoD que quelques minutes après onze heures.

ÏBien qu'il n'eût pas, comme Philippe, passé la nuif dans l'insomnie, brûlé par la fièvre et l'impatieiice, il s'était levé tard, et le temps qu'il avait dû donner à son valet de chambre, pour être arrangé à son gré, l'avait fait partir après l'heure convenue r il avait fallu discuter le pantalon qu'il choisirait, piiis après le pantalon le gilet, la cravate, le vêtement, et tout cela l'avait mis en retard. Il avait eompté que les chevaux du préfet regagneraient le temps perdu et le feraient arriver pour le déjeuner; mais il avait compté sans la chaleur, qui ce matin-là était pesante.

Quand il entra dans le salon, tout le monde était réuni; on l'attendait depuis dix minutes déjà pour 8e mettre à tabler au grand mécontentement de

M. Dpnis, qui n'admettait pas plus Finexactitude pour un déjeuner que pour une échéance.

Lorsque Sainte-Ausîreberthe aperçut Philippe ^ssis auprès de Marthe, il éprouva un mouvement de surprise désagréable ; il croyait que l'ingénieur ^tait toujours en Espagne, et sa présence au château, dans cette journée, dérangeait ses plans. Cependant il ne laissa rien paraître de ce qui se passait en lui, et il accomplit ses salutations en fouriant. Lorsqu'il arriva devant M. de MérioUe, il lui serra la main avec une chaleur qui disait à tous : « Celui-là est mon ami intime, voyez comme je suis heureux de le rencontrer ici. » Avec Philippe, il se tint sur la réserve^ mais tout en ayant cependpAt pour lui la politesse qu'il devait à un ami de la ip,aison. Roide et fier c^mme s'il s'était fait nomnfier grand d'Espagne pendant son voyage, Philippe i*eçut ces politesses avec un parfait dédain.

Il faut que vous sachiez, mon cher Heyrem, dit M. Donis, que pendant votre absence il s'est passé quelque chose de très-important, de trèsàeureux pour nous, ûrâce aux démarches de M. de Sainte-Austreberthe, qui a fait un voyage à Paris, ^ceà son influence, notre {«oj^ va être mis à exécution.

t —Ya? dit Philippe.

•■ — n n'y a pas à douter, la question a fait ua pas considérable. Si vous aviez lu le Journal officiel^ qiii m publié une note à ce sujet, vous verriez que nous .ioucbons «nfin i une solution. Hais on ne Ut pas i:C?/jffa>/ en Espagne,

— En Espace eomme en Angleterre, comme en Allemagne, comme en Russie, eomme partout, on tie Ut pas les journaux du gouvernement français ; on sait de quelle façon ils sont faits et la foi qu'il faut avoir en eux.

— Enfin, dit M. Donis qui né voulait pas laisser s'engager une discussion poUtique, l'idée que nous avons tant à cœur tous deux est en bonne voie. Bt c'est à M* de Sainle^Austreberthe que nous lô 4evons. Ce que nous n'aurions pas pu obtenir dans plusieurs années, il Ta obtenu en . quelque^ iieures. ^

• Une insolence vint sur les lèvres de PhiUppe, mais un regard de Marthe l'arrêta. Ei^ même temps «madame Donis s'avança et tendit la main à Sainte- AusU*eberthe pour passer dans la salle à manger et mettre ainsi fin à un incident qui commençait à devenir gênant pour tout le monde, M. de MérioUe «eul excepté. Inconscient de ce qui se passait et se tlis^t autour de lui, M. de MérioUe n'avait d'ye^ 4fB^ pour Sainte-Austreberthe, et d^uis que le vî-

comte était entré, il restait saisi d'admiration. Sans doute il avait de terribles griefs contre lui, mais ils ne rempèchaient pas de lui rendre justice* Quel pantalon 1 quel gilet! quelle cravate ! Canaille, oui, il rétait, mais, bcm Dieu» qu'il s'habillait bien ! I^e dernier bouton de son gilet, comme il était posé, et puis la dernière mèche de sa raie, quelle merveille I Les passions peuvent agiter le monde, les drames bouleverser les familles : le beau est le beau et partout il conserve ses droits.

Pour employer la journée on devait faire une promenade sur la Mésange; maiSp pendant le déjeuner, le temps qui le matin, avait été beau quoique lourd, se mit à l'orage ; de gros nuages noirs et cui- Très arrivèrent de l'Océan d'où ils paraissaient s'élever en tourbillons comme du foyer d'un immense incendie ; des rafales passèrent dans les arbres, apportant ime fraîcheur salée mêlée au parfum aromatique des pins^ et sous leur impulsion, la Gironde commença à se couvrir de vagues moutonnantes, qui de loin donnèrent à sa surface l'aspect d'une mer agitée. .

Devant ces menaces d'une tempôle imminente, il n'eût pas été prudent de sortir. Alors M. Donis s'iagénia à trouver des distractions pour faire pas* ser le temps à ses invités. Heureusement le ch&-

teau était bien fourni enjeux de toute sorte : bil« lardy crockety tir et vingt autres.

On décida qu'on commencerait par le tir, et ma* dame Denis amsi que Marthe tirèrent elles-mêmes quelques balles. Alors, après les premiers coups, on en vint naturellement à parler de bons tireurs* Le temps était passé où M. de Mériolle avait pour unique souci de faire briller les qualités de Sainte- Àustreberthe ; cependant, comme il n'avait encore rien trouvé à dire au vicomte depuis le déjeuner et qu'une pareille réserve pouvait paraître étrange, il lui demanda tout à coup si ce qu'on disait de sa force au pistolet était exact.

Sainte-Âustreberthe répondit modestement qu'il tirait comme tout le monde ou au moins comme ceux qui savent tirer; mais il fit cette réponse de telle sorte qu'il était évident, au contraire, qu'il était im tireur de premier ordre.

— Allons, dit M. Donis, il faut nous montrer ce que vous appelez tirer comme tout le monde, monsieur le vicomte.

— Volontiers, si cela peut vous être agréable. Que voulez-vous?

— Mais ce que vous voudrez, dit madame Donis, — Alors je demanderai à M. Heyrem de vouloir

bien nous tracer avec la craie une circonférence

\i LA BELLE MADAME DOMIf

•Bur la plaque. Je regrette de ne pouvoir pas faire cela moi-même ; mais je n'ai jamais pioché le tableau noir, et je suis moins maladroit avec un pisjtolet qu'avec un morceau de craie.

Allons, Heyrem, dit M. Donis, vous qui ôt^ •fort en x.

Lorsque la circonférence fut tracée, Sainte^ JLustreberthe prit vingt balles et commença à tirer : il en plaça dix-neuf sur le cercle de craie, à égale <iistance les unes des autres^ exactement comme «'il eût tracé la%circonférence avec son pistolet, et la vingtième, il la logea au centre du cercle, là où se fût trouvé la pointe du compas, si ce cercle avait -été dessiné avec un instrument.

^ — Voilà qui est magnifique, s'écria M. Denis ; n'est-ce pas que c'est prodigieux? Mes compliments, monsieur le vicomte. D'avance je vous adresse mes «excuses pour le cas où je vous offenserais; vous savez, je refUse de me battre avec vous.

" — Je ne me suis jamais battu, dit Sainte-Austreberthe en regardant M. de MérioUe en face : on sait généralement dans le monde comment je tire le pistolet, et cela refroidit ceux qui seraient disposés 4l me chercher querelle ; comme, de mon côté, j'ai iiorreur des querelles, je n'en cherche pas moifûôme*.

LÀ BELLE liADAHB BONIS t§

; ~ Avec cette supériorité, dit Philippe, ce serait un dssassinat.

— D'autant mieux, répliqua Sainte-Austreberthe, que bien tirer est une habitude du corps, indépen-^ ëènte pour ainsi dire de la volonté. Je suis certaia qiie si je me trouvais en face d'un adversaire, moa pistolet tomberait de lui-même en joue, et que je tuerais cet adversaire comme je casse cette poupée, sans y faire attention.

Parlant ainsi, il avait abaissé son pistolet, et sans viser, tout en discourant simplement, il avait pressé la gâchette, et la poupée était tombée en morceaux.

Le temps s'étant légèrement éclairci, et la pluie ne menaçant plus de tomber d'un moment à l'autre^ on fit une promenade dans les jardins. M. Donis, qui marchait en tête avec Sainte-Atistrdberthe, eût voulu avoir Marthe avec lui ; mais celle-ci s'échappait toujours et revenait à l'arrière-garde rejoindre Philippe. Seulement ils ne se trouvaient jamais en tôte-à-tête, car madame Donis, qui d'ordinaire pre^ nait M. de Mériolle pour compagnon de promenade, semblait ce jour-là ne pas vouloir rester seule avec lui. Sans cesse elle appelait Philippe en tiers, comme M. Donis appelait Marthe.

; La lourdeur de l'atmosphère et la chaleur ora»* geuse abrégèrent la promenade ; on revint au chip

teau et Ton s'installa devant la yeraudah. Alors Marthe se trouvant seule une minute avec Philippe^ lui dit que le moment était arrivé pour elle de parler à Sainte-Austreberthe.

— Je ne sais pas attendre et il m'est impossible de rester sous cette impression. Tenez vous là, je vais remmener dans l'allée des platanes; ne nous perdez pas des yeux»

Il voulut la retenir, lui faire des objections; mais elle ne Técouta pas et les choses se passèrent comme elle avait dit. Elle s'approcha de Saiote- Austreberthe, et parlant du paysage, du fleuve et des fleurs, elle l'emmena doucement vers cette allée de platanes qui se trouve à droite du château et forme là perpendiculairement, à l'alignement de la façade, un magnifique couvert de verdure et de fraîcheur.

Lorsqu'ils se furent éloignés d'une jcentaine de mètres, elle changea brusquement de conversation; on ne pouvait plus les entendre, mais on pouvait toujours les voir, de môme qu'elle voyait Philippe assis devant la verandah, — ce qu'elle voulait.

— Monsieur le vicomte, dit-elle d'une voix que rémotion rendait vibrante, je vous demande la permission d'aborder avec vous un entretien qui m'est pénible, mais que je crois nécessaire*

Sainte-Austreberthe croyait que Marthe était une petite fiUe, sans grand caractère ; il fut surpris de la résolution et du calme qui se montraient dans son regard. Sans répondre, il s'inclina, curieux de savoir ce que pouvait être cet entretien ainsi an* Boncé.

— Mon père, continua-t-elle, m'a dit que vous nous faisiez le grand honneur de demander ma main ; je dois vous déclarer que je ne suis pas disposée à me marier en ce moment.

— Alors, mademoiselle, j'attendrai.

— Je dois vous dire encore que je suis certaine de ne pas changer de sentiment

Ceci devenait assez grave, -mais Sainte-Austrebevihe ne se laissa pas troubler. '

— Mademoiselle, dit-il avec une grande douceur dans la voix et dans le regard, j'ai demandé votre mam à M- votre père, parce que je vous aime...

— Monsieur I s'écria-t-elle en reculant vivement.

— Mon Dieu! mademoiselle, il faut bien, puisque vous avez désiré cet entretien, que l'un et l'autre nous soyons francs, et vous me permettrez de vous dire que si je vous parle de mon amour, c'est que vous m'y obligez; d'ailleurs, je puis le faire sans blesser les convenances.

— Mais non sans me blesser moi-même, *

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— Je puis le faiife, continua-t-il, puisque j'y suis autorisé par M. votre père. Il a bien voulu accueils! lir ma demande après l'avoir scrupuleusement exa* minée, et hier en m'invitantà passer la journée ici^ il m'a dit que je n'avais plus maintenant qu'à obtenir votre consentement.

" — Et c'est ce icônsentement que je ne puis vous donner.

— Je comprends que vous me parliez ainsi, el un autre langage m'étonnerait dans votre bouche; vous ne me connaissez pas.

— La question de personne n'est pour rien dansmon refus. / ' — Mon amour-propre vous remercie de cette raison que vous voulez bien me donner; mais elle est pour moi inutile. D'ailleurs je trouve que la question de personne doit être au contraire déterminante, et voilà pourquoi je vous prie de ne pas trouver mauvais si je continue à user de la permission que M. Bonis a bien voulu m'accorder. Le temps est un grand maître, et c'est sur lui que je compte pour vous amener à d'autres sentiments.

: Mon cœur ne change jamais.

Votre cœur, il me semble, n'a rien à voif^ dans ce que vous me- dites aujourd'hui, puisque vous né me connaissez pas. Cela ne pourrait être

que si on l'avait prévenu contre .moi, et alors je vous demanderais de ne pas céder à cette prévention sans m'avoir entendu.

— Je vous assure que je parle spontanément.

Sainte-Austreberthe eut un sourire qui fit perdre à Marthe le calme qu'elle voulait garder; d'ailleurs elle sentait que ce n'était pas elle qui dirigeait cet entretien, comme elle l'avait espéré, et elle avait hâte d'en finir.

^ Il me semble» di^^la, qu'un cœur peut être guidé par un autre sentiment que la prévention^ i ' —Sans aucun doute; ainsi il peut l'être contre un amour par un autre amour. Mais cela, je ne le croirai jamais d'une jeune fille telle que vous, qui pour moi êtes un modèle de pureté; et d'ailleurs»; si, par impossible, cela était, ce serait un terribjç^ malheur pour nous* Je ne vous céderais point à un rival. J'ai encore du sang de mes ancêtres dans lef indines, et s'il fallait vous conquérir ou vous déi fendre avec ce sang, je le ferais, soyez^en persuan dée. Mais voici la pluie qui frappe les feuilles, ne^ serait-il pas bon de rentrer? Nous reprendrons cet entretien, au reste, quand vous voudresu

in

Pendant que Marthe et Sainte-Austreberthe s'entretenaient en marchant sous les platanes, M. Bonis et Philippe, qui les suivaient du regard, passaient par des émotions bien différentes.

Tout entier à la satisfaction que cette promenade lui causait, M. Bonis, riant et parlant haut, se montrait l'homme le plus heureux du monde.

Philippe, au contraire, en proie à Tangoisse et à la colère, s'enfonçait les ongles dans les chairs, et se cramponnait fortement aux barreaux de la chaise de fer sur laquelle il était assis.

Aux premières gouttes de pluie, il se leva vivement :

— Il faut aller prévenir mademoiselle Marthe, dil-il.

— Croyez-vous qu'ils n'entendent pas la pluie sur le feuillage ? dit M. Ponis en le retenant.

Déjà ils revenaient, Marthe la première, en courant; Sainte-Austreberthe plus posément, comme il convenait à un homme qui n'a peur ni de la pluie ni de l'orage.

M. Donis alla au-devant de sa fille, et la prenant dans ses bras pour l'embrasser :

— C'est bien, dit-il à voix basse ; ce que tu as fait là est d'une bonne fille. Tu m'as compris.

Elle leva les yeux sur lui pour le détromper et se défendre d'avoir voulu faire quelque chose qui pût être agréable à Sainte-Austrebertbe, mais la réflexion l'empêcha de céder à ce mouvement instinctif. Son père n'était plus^ comme il l'avait été jusqu'à ce jour, le confident de ses pensées ; elle ne pouvait plus parler avec franchise, elle ne pouvait plus tout oser.

— Je vais changer de robe, dit-elle.

Elle était à peine mouillée ; mais, dans ce chan^ gement de toilette, elle trouvait un prétexte pour sester seule pendant quelques minute3.

Cependant elle ne voulut pas s'éloigner sans dire un mot à Philippe pour rassurer; elle se dirigea de son côté, comptant sur un.heureux hasard pour lui glisser quelques paroles. Mais, au môme moment, Sainte-Austreberthe arrivait, et elle s'arrêta^ n'osant pas aller plus loin. Elle sentait ses yeux su|r

26 LA BBi;i/R ISADAVS BONIS

elle et elle en était encore paralysée. Alors, pour échapper à cette influence, «lie tourna le dos au Vicomte et elle put ainsi lancer à Philippe un long regard, dans lequel elle mit assez de tendresse pour que celui-ci, furieux, fût instantanémeQt ré- | conforté : ce ne Ait qu'un éclair, mais un de ces éclairs éblouissants qui illuminent la nuit la plus noire*. Philippe, qui dans son trouble, roulait tuer jSainte-Austreberthe et se laissait entraîner par Femportement d'une colère folle, ne pensa plus qu'à tire de lui-

' Seule dans sa chambre, Marthe put réfléchir à ce qui venait de se passer ; mais, malgré l'effort qu'elle fit pour se dégager des paroles qui rayaient enveloppée comme un filet habilement lancé, elle resta embarrassée sous ses plis.

Avec la bonne foi de la jeunesse, elle avait cru que pour obliger Sainte- Austreberthe à renoncer à sa demande^ il n'y avait qu'à, lui dire qu'elle ne l'aimait pas. Sans doute cela était assez difficile à formuler, et la démarche était pénible pour elle ^ mais enfin il fallait la faire, si désagréable^qa'elle pût être. Et pendant toute la journée elle s'était 'affermie dans sa résolution : elle dirait ceci et pute ^core cela ; alors le vicomte serait bien forcé de 'isomprendre qu'il n'avait qu'à se retirer.. On n*é^

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