I.A BELLB HABAMB VOKlfi S
pouse pas une jeune fille mal^ elle ; on ne s'obstine pap à la poursuivre, après qu'elle vous a dit qu'elle ne veut pas de vous. Au moins c'était ainsi qu'elle avait compris lès choses, ét elles lui avaient paru si naturelles, arrangées dé cette façon, qu'un« foiâ sa résolution prise, elle avait été impatiente de la mettre à exécution. Les regards heureux que Sâinte-Austreberthe attachait sur elle l'exaspéraient, tandis quô la mélancolie de Philippe l'agaçait À l'uiDL elle avait envie de dire que sa tendresse devait attendre pour se montrer; à l'autre, que sa tristesse était trop prompte. Quand elle lurait parlé, leurs sentiments changeraient: la tristesse de Vm serait remplacée par ia tendressè, là tendresse de l'autre par la tristesse. Et comme M. de Sainte- Austreberthe ne lui inspirait aucun intérêt, elle s'était fait une joie de ce petit coup de théâtre. Elle trouvait son pian prodigieusement bien combiné, et eile était fière d'avance du résultat qu'il devait in- &il]iblement amener. •
Grande avait été sa surprise de voir, qu'elle m pouvait pas l'exécuter ce plan, et qu'il lui était impossible de débiter avec calme le petit discours qu'elle avait préparé.
Ce n'était pointaiiisi qu^eUe avait compté que les •choses se passeraient ; elle parlerait, Sainte-Ai]S«
treb'erthe écouterait, et quand elle se tairait, il n'aurait plus qu'à s'en aller. Bien n'était plus simple.
Non-seulement elle n'avait pas pu parler ou, en tout cas, elle n'avait pas pu dire ce qu'elle voulait dire, mais encore elle avait dû écouter, et ce qu'elle avait entendu la jetait dans Tinquiétudé et l'épouvante.
Pourquoi donc M. de Samte-Austreberthe n'a* vait-il pas voulu lui laisser la liberté de s'expliquer franchement? pourquoi lui avait-il fermé la bouche, comme s'il avait peur d'entendre ce qu'elle avait à dire?
Il y avait là pour elle quelque chose d'inexplicable. K'avait-il pas tout intérêt à savoir ce qui se passait en elle, et quels étaient ses sentiments? Puisqu'il voulait devenir son mari, ne devaitol pas chercher toutes les occasions de l'étudier et de la connaître? Au lieu de les chercher, ces occasions, il les fuyait, et quand elles se présentaient, il les répoussait.
Car elle m pouvait pas se tromper sur la direction qui avait été donnée à cet entretien par Sainte-Austreberthe : du commencement à la fin, l'unique souci de celui-ci avait été de l'empêcher de parler. ^
LA BELLB MADAMB BONIS 29
Il voulait donc l'épouser quand même et malgré tout. Alors il ne Taimait pas, et ce n'était^pas sou cœur qu'il désirait; c'était sa fortune.
S'il en était ainsi, et tout semblait le prouver» c'était bien l'homme que Philippe redoutait : ca* pable de tout pour réussir.
Dans son esprit inexpérimenté, ces conséquences ne s'étaient pas présentées avec cette netteté et cet enchaînement. Elle n'avait pas marché sûrement de déduction en déduction; mais s'égarant tantôt d'un c6té, tantôt de l'autre, elle s'était souvent .perdue dans des profondeurs pour elle insondables, et elle avait eu grande peine à retrouver un fil conducteur au milieu de ces détours de conscience qui se révélaient à elle pour la première fois.
Mais lorsqu'elle était arrivée à cette conclusion que Sainte-Austreberthe voulait l'épouser à tout prix, elle avait été prise d'épouvante, car elle avait alors compris ses dernières paroles, qui tout d'à* bord lui avaient para assez embrouillées.
Elles n'étaient que trop claires maintenant, ces paroles, que trop précises dans leur obscurité voulue. S'il trouvait un rival devant lui, il le tuerait* Et, dans la bouche d'un homme qui tirait le pisto* let comme lui, ce mot menaçant avait une terrible portée.
(30 LA BBLirV MADAICB ]>OiriS
' Savait-il que Philippe âait. ce rival? Maintenant 4a question était là.
Mais, malgré Tardeor fiévreuse qu'elle mit à la sonder, il lui fut impossîMe de la résoudre. Elle se perdait dans le dédale des inductions par lesquelles elle devait passer pour édaircir ce point, et elle n'arrivait qu'à se donner le sentiment désespérant 4deson impuissance et de aon inexpérience; il y «vait là évidemment des choses qu'elle ne connaiôliait pas, et qui n'étaient ni de son âge ni de son teonde.
' Lesquelles?
Elle était fine, et la vie quotidienne avec une tielle-mère qu'elle craignait, avait aiguisé encore celte finesse native. Bien souvent, par une sorte d'instinct féminin, elle avait deviné des choses qu'elle ne comprenait pas. Mais> précisément pour cela, elle ne pouvait pas se laisser emporter par des illusions qui eussent été tout-puissantes sur une nature moins délicate.
' Lorsqu'elle eut reconnu qu'elle était devant une porte ermée et sans moyens de l'ouvrir, elle né d^obstina point à rester devant cette porte, en atten* dant l'aide du hasard ou du temps.
Que Sainte-Austrebertfae sût ou ne sût pas que Philippe était son rival, lui parut être line question
LA BELLC HADAXE DONIt 91
-Mcondaire. La principale était que PhUippe ne restât point exposé à ses menaces le jour où cette riiralité serait connue, ou bien le jour où elle éclaterait.
C'était là l'essentiel, et c'était de cela, de cela seul qu'elle devait se préoccuper pour le moment. JLe reste viendrait plus tard. Avant tout elle devait sauver Philippe.
Aussitôt qu'elle se fut arrêtée à cette idée, elle 13'habilla à la hâte et descendit de sa chambre.
Mais, pendant son absence, l'orage s'était déclaré; -on avait quitté la verandah pour se réfugier dans le «alon. Au moment où elle entra dans cette pièce, on formidable coup de tonnerre secoua le château du faîte aux fondations.
— Je croyais que tu étais restée cachée dans ta chambre, dit M. Bonis; puis, se tournant vers Sainte-Austreberthe, il voulut expliquer ces patoles.
— Il faut que vous sachiez, continua-t-îl, que -cette enfant a été renversée par la foudre quand ^elle n'avait que trois ans, et que depuis cette époque l'orage produit sur elle un effet extraordinaire. Eîlle qui habituellement n'a peur de rien, tremble pendant l'orage comme une feuille, et longtemps 4avant qu'on n'entende le tonnerre, on la voit pâlir.
33 LA BBLLB UADAHB DONIS
Sans pâlir et sans trembler elle Tint se placer derrière Philippe, qui, le Tisage collé contre une fenêtre, paraissait suivre attentivement la marche des nuages qui passaient sur la Gironde^ denses et noirs, éclairés sur leur contours curvilignes par le mince sillon des éclairs.
— Pourquoi donc Téclair suit-il toujours une ligne courbe ou brisée? dit-elle comme si elle voulait se faire expliquer les phénomènes de l'électricité.
— Parce que l'électricité suit toujours la ligne qui offre le moins de résistance à sa transmission, répondit Philippe surpris de cette question. Alors...
A ce moment un nouveau coup de tonnerrè ébranla les vitres de ses roulements.
— îl faut, dit Marthe sans se laisser émouvoir et profitant de ce bruit assourdissant, que vous partiez pour Paris immédiatement et que vous obte^ niez sur M. de Sainte-Austreberthe tous les renseignements que vous pourrez.
Les roulements s'étaient éloignés, Marthe ût signe à Philippe de continuer sa démonstration scientifique.
— * Les décharges comprimant l'air, rélectridté cherche la partie où l'air est le moins condensé ; alors elle dévie de la ligne droite pour suivre une
LA BELLB MADAUB DONIS 33
ligne capricieuse, droite ou brisée. Vous comprenez?
— Parfaitement
Ces paroles étaient échangées à liante voix, eÊ elles arrivaient jusqu'à M. Donis et à Sainte-Âus^ berthe, qui étaient assis au milieu du salon.
Un coup de tonnerre retentit, et, pendant què ses roulements et son retentissement se prolongeaient, les deux amants reprit ent leur entretien intime.
— Je n'ai rien obtenu, dit Marthe; c'est bien l'homme que vous redoutiez.
— Et vous voulez que je parle, que je vous laisse livrée à son entreprise, que j'aille à Paris pendant qu'il reste ici !
— Je veux que vous fassiez ce que je ne peux pas faire, que vous me défendiez à Paris, pendant que je me défendrai ici.
Un intervalle de silence les interrompit et les obligea à reprendre leur conférence météorologique.
— L'éclair que vous venez devoir, continua Philippe, et dont la forme approchait de celle d'une sphère, est un phénomène qui n'a pas été encore expliqué.
Et il continua ainsi assez longtemos, jusqu'au
moment où tme nouvelle détonation les isola.
— Au moins m'écrirez-vous? demanda Philippe.
— Je vous en prie, ne me demandez pas cela. Je TOUS promets que si je suis menacée, vous recevrez un mot Ecrivez-moi votre adresse, vous me la donnerez avant ce soir. Partez demain.
. — Je partirai.
A ce moment Sainte-Austrebertho s'avança.
— Il me semble que mademoiselle supporte bien cet orage, dit-il.
; — Cest qu'il y a orage et orage, dit Philippe, venant au secours de Marthe, selon que rélectricité aérienne est positive ou négative.
: Devant une démonstration qui avait l'apparence su/entifique, Sainte-Austreberthe n'osa pas insister. D'ailleurs Marthe, que l'énerçie avait soutenue jusque-là, s'était laissée tomber dans un fauteuil, et, n'ayant plus rien à dire, elle s'était abandonnée aux mouvements nerveux qui l'oppressaient.
C'était beaucoup pour Marthe d'avoir pu envoyer. Philippe à Paris, mais ce n'était pas tout, et elle, comprenait très-bien qu'elle avait seulement gagné, âu temps. Le danger avait été éloigné, il n'avail< pas été supprimé. ;
Quand Philippe reviendrait, il se trouvet'ait de ïiouveau en présence de Sainte-Austreberthe, et, alors celui-ci pourrait mettre ses menaces à exécu-^, tion tout aussi bien qu'en ce moment même. ,
Ce qu'il fallait, c'était qu'avant ce retour, Sainte- Austreberthe eût abandonné ses prétentions^ ,.
Mais comment arriver à cela?
La tentative qu'elle avait déjà faite auprès de 6oii> père la décourageait d'en essayer, une nouvelle : elle^ le connaissait, et elle savait quelle fixité il appor-, ^t dans ses idées, — pour ne pas employer ua; autre mot. Il avait décidé qu'elle Rêvait appreii(ke\
à connaître Sainte-Austreberthe, il ne se départirait pas de cette ligne. Tout ce qu'elle ferait directement pour toucher son esprit ou son cœur serait parfaitement inutile, et lia réponse qu'elle obtiendrait serait toujours la môme :
— Tu ne le connais pas, sache d'abord ce qu'il est avant de le condamner.
Cela pouvait durer longtemps ainsi. Qu'elle dtt~ demain que M. de Sainte-Austreberthe lui plaisait, ét son père l'accepterait tout de suite pour gendre, gans plus ample examen ; quelle dît au contraire qu'il ne lui plaisait point, et on lui répondrait qu'elle ne pouvait pas s'être si vite fixée et qu'elle devait attendre, avant de se prononcer définitivement.
Et, pendant qu'elle attendrait, Philippe, qui bien certainement resterait à Paris le moins de temps qu'il pourrait, reviendrait à Bordeaux, et alors te danger qu'elle voulait conjurer éclaterait.
La situation était dificilc, et, quoi qu'elle fit, elle arrivait toujours à une impossibilité d'en sortir.
Une seule voie s'ouvrait devarit elle. C'était de ifadresser à sa belle-mère; car, si célle-ci voulait oser de l'influence toute-puissanle qu'elle exerçait sur M. Donis, il était à peu près certain qu'elle fé-> rait repousser Sainte-Austreberthe. Mais, pour mettre cette influence en jeu, il fallait la demander
et c'était là pour Marthe le sacrifice le plus douloureux qu'elle pût s'imposer.
Bien que les relations entre la belle-mère et la belle-fille fùssent en apparence afféctueuses et même, jusqu'à un certain point, cordiales, elles étaient en réalité difficiles, et il fallait toute l'adresse féminine de l'une et de l'autre, pour que des dissentiments sérieux n'éclatassent point chaque jour entre elles.
Lorsque le mariage de sa belle-mère s'était fait, Marthe était encore au couvent, à Paris. Un matin elle avait vu arriver son père, qui, avec une satistion toute franche, lui avait annoncé qu'il se mariait.
— Tu verras demain celle que j'ai choisie, lui avait-il dit, et tout de suite, j'en suis certain, vous vous aimerez, car tu sentiras qu'elle sera pour toi une mère. Au reste, elle m'a bien promis de l'être.
Marthe avait été stupéfaite de cette nouvelle, puis bientôt, par la réflexion, désolée. Elle n'avait jamais pensé que son père pouvait se remarier. Pourquoi se marier ? Ne l'aimait-elle pas tendrement? Il ne l'aimait donc plus comme au temps où elle était enfant? elle n'était donc plus tout pour lui?
Le lendemain, l'impression qu'elle avait reçue
38 LA BBLIiB MAPAMB DONI»
en voyant celle qu'on voulait lui donner pour mère avait aggravé encore sa répulsion, et m la bonne grâce de sa future belle-màre, ni ses avances, ni aes caresses n'avaient pu la toucher. Instantanément elle avait senti qu'elle ne pourrait jamais Taimer ; elle était trop j^une, trop belle. EUe eût été heulieuse de ravoir pour belle-sopur, si elle avait eu un frère^ aîné ; pour belle - mère, elle en av^it peur.
Ses sentiments n'avaient pas tardé à le manifes* ter ouvertement.
— Voulez-vous m'appeler « mapiaii?» lui dit un jour madame Donis, fatiguée d'Qntendre^un ^ ma* dame » bien sec répondre à toutes ses ques« tions.
Je ne peux pas, madame.
— Vous ne voulez pas alors que je vous appellô <( ma fille?!»
— • Je le veux, si vous le voulez*
— Et si je ne le veux pas ?
— J'en serai heureuse.
— Alors comment doisrje vous appeler?
Marthe est mon nom.
— Marthe est bien court, et, dans l'intimité où nous devons vivre, bien froid ; voulez-vous que je vous appelle « chère fille? »
Li. BBLliB MADAlfE DONl| 99
— Je ne peux pas ôtre votre fille^ mais je ne suis encore qu'une enfant; pourquoi ne m'appelez-vous pQ^ttf^hère enlant?»
— Et yous, cbàra enfant, vous me répondrez a madame; » ne suis-je pas votre amie?
Je puis vous appeler « chère amie, » si vous trouvez cela respectueux.
— Il ne doit pas êlre question de respect entre nous.
Pour gagner ce coeur de petite fille, qui se montrait si froid et si dur, madame Donis avait cru qu'elle devait commencer par l'amollir. Et Marthe avait été littéralement accablée de cadeaux de toutes sortes ; cadeaux de sa belle-mère, cadeaux de son père.
Mais cQ système avait précisément produit un effet contraire à celui que madame Ponis espérait; ear chaque fois que M, Donis avait donjié quelque cbose à sa fille, il n'avait pas manqué de lui dire que c'était à l'instigation de sa femme, et i^ela avait exaspéré Marthe,
^ Sans elle, je ne serais donc plus rien pour papa? s'était-elle dit» Autrefois il n'avait pas be-* soin qu'on lui suggérât des idées; il pensait bien à moi tout SQUl.
Et alo^ elle avait montré la plus vive tendresse
pour les cadeaux d'autrefois, et la plus parfaite indifférerce pour ceux de maintenant.
A ces causes de dissentiment s'en étaient jointes bientôt d'autres plus graves, qui avaient pris naissance dans la rivalité des deux femmes. Jamais elles ne s'étaient franchement expliquées à propos de cette rivalité, mais leurs yeux avaient parlé.
— C'est mon mari I disait madame Donis.
— C'est mon père ! disait Marthe.
Dans ces conditions, on comprend qu'il devait être pénible à Marthe de s'adresser à sa belle-mère pour lui demander son secours ; cependant elle se résigna à ce sacrifice. Elle n'était pas en situation de choisir entre ce qui lui était agréable ou désagréable, facile ou pénible. Elle ne devait avoir qu'une pensée : protéger Philippe.
Lorsque son père et Sainte-Austreberthe furent repartis pour Bordeaux, elle entra chez sa bellemère, et, tout de suite, sans hésitation comme sans détour, elle aborda résolûment son sujet.
— Je viens vous demander un service, dit-elle, le plus grand service que vous puissiez me rendre.
— Vous savez, chère enfant, que j'ai toujours clé entièrement à vous, et si vous n'avez pas usé plus souvent de moi, c'èst que vous n*avez pas
LA BEFiLE MADAME DONIS 41
voulu; j'aurais été heureuse de vous témoigner mes genliments d'une façon active. Vous n'avez jamais voulu voir en moi qu'une belle-mère ; je vous donne ma parole que vous auriez pu y trouver une amie, une sœur, et, permettez-moi le mot, Marthe, une mère.
Cela fat dit avec une sincérité qui toucha Marthe, et, s'il y avait des reproches dans ces paroles, ils avaient quelque chose d'attendri et d'attristé qui ne pouvait pas blesser.
— C'est à ces sentiments que je viens faire appel, dit Marthe, en vous priant de les employer à me sauver.
— Vous sauver !
— Vous savez que mon père veut me donner à M. de Sainte-Austreberthe ; usez de l'influence que vous avez sur lui pour le faire renoncer à ce mariage, qui ferait mon malheur. Je n'aime pas, je ne peux aimer M. de Sainte-Austreberthe, qui me fait horreur.
— Horreur?
— J'aimerais mieux mourir que d'être sa femme. Madame Bonis la regarda longuement; puis,
après cet examen, que Marthe soutint sans baisser les yeux, elle posa la tapisserie à laquelle elle travaillait.
— Je veux VOUS parler en toute franchise, dîtelle, et vous faire connaître ce que je âais de mariage. Il y a quelques semaines, M. de Sainto* Austreberthe m'a parié de ses projets et m'a de'mandé de les appuyer auprès de votre père. Je Itii ai répondu que je ne pouvais prendre aucune part dans la détermination de mon mari ni dans la vôtre, attendu que je n'étais pas votre mère, et que, d'ailleurs, mcm sentiment était qu'une jeUne fille ne devait obéir qu'aux inspirations de son cœur.
— Cela est bien vrai, et c'est un grand malheur que mon père ne pense pas comme voue
— Quelque temps après, votre père, ayant reçu la demande de M. de Sainte-Austreberthe, est venu me la communiquer en me demandant si je lui conseillais de i'aocueiUir. Je lui ai répondu qiie ce n'était pas h moi de me prononcer dans une question aussi grave, mais à vous ; et j'ai refusé absolument d'intervenir dans ce mariage. Telle a été ma conduite. Votre père et M. de Sainte-Austreberthe pourraient vous le dire.
— Oh ! je vous crois» ^
— Maintenant, c'est vous qui vous adressez à moi, et je vous, assure que vous me mettez dans un grand embarras^ Rien n'est plus gênant, n'est plus pénible que d'être ainsi sollicitée de tous côtés, et
LÀ BEIiLË MAÎ)AMB 001^16 43
je ne peux pas accepter le rôle qii'on veut rae faire prendre d'arbitre de la famille.
^ Je ne vous demande pas d'être arbitre entre nous, Je vous demande d'employer rinfluence que vous avez sur mon père^ pour le détourner du mariage.
— Mon iniBiuence ? Tout le monde parle de cette influence, comme si j'étais le chef de la famille, mais cette influence rt'est pas ce que vous pouvez croire, et si vous avez vu quelquefois votre père se rendre à mes conseils, c'est que ces conseils étaient alors conformes à ses secrets désirs. Or, dans èe moment, le désir de votre père est de vous donner id. de Sainte-Àustreberthe pour mari, d'abord parce que dans ce mariage il trouve pour vous des avantages de position^ ensuite parée qu'il y trouve pour lui des avantages politiques. Si vous épousez M. de Sainte-Austréberthe, votre père sera député ét il désire ôtre député.
— Alors, je suis perdue.
— Je ne dis pas cela, mais seulement que Tinfluetioe^que vous me supposez, pourrait bien n'être pas assez grande pour changer les idées de votre père. En tous cas, je ne crois pas que votre pèré veuille contrarier votre volonté, et si vous vous prononcez bien formellement contre M. de Sainte-
Auslreberthe, je ne crois pas que M. Bonis vous l'impose. Attendez, et quand vous pourrez parler de M. de Sainte-Austreberthe en toute connaissance, faites-le franchement ; votre père vous écoutera, au moins je l'espère,
— Attendre ! Mais c'est précisément ce que je ne veux pas.
— Et pourquoi donc ?
Quelques semaines plus tôt, madame Donis n'eût pas parlé ainsi à Marthe, et si celle-ci lui avait demandé de l'aider à faire repousser Sainte- Austre- Kerthe, elle eût promis son concours. Mais le temps avait marché. Si d'instinct elle avait commencé par être opposée à ce mariage, elle avait peu à peu passé à d'autres, sentiments. Avait-elle à craindre Sainte-Austrebérthe? Elle ne le savait pas d'une façon précise ; mais, dans le doute, elle trouvait qu'il était inutile de provoquer son hostilité. D'un autre côté, en voyant son mari porté à faire ce mariage, elle avait été presque heureuse de cette disposition, qui lui permettait de ne pas intervenir directement, et de laisser aller les choses telles qu'elles se présentaient. Puis, peu à peu, elle s'était habituée à cette idée, elle en avait vu les avantages, et elle en était arrivée à désirer qu'elle se roalisftt : Paris, avec sa liberlé et ses plaisirs, avait
exercé sur elle sa toute-puissante attraction. Enfiq une autre raison encore avait pesé sur sa conscience : la jalousie. Que M. de MérioUe aimât Marthe, cela lui avait tout d'abord paru impossible ; mais cette insinuation, jetée dans son cœur par Sainte-Austreberthe, l'avait peu à peu troublée; puis quand M. Donis lui avait raconté en riant la démarche de Mériolle et ce qui, selon lui, la déterminait, elle avait été prise d'une inquiétude réelle, et elle s'était dit que ce mariage devait se faire e qu'il se ferait. Le mot de Marthe redoubla cette inquiétude. Pourquoi Marthe craignait-elle tarit la présence de Sainte-Austreberthe ? Cette présence blessait donc quelqu'un ? Qui ?
Comme ce a'était pas la première Mb que madame Doms essayait de confesser Marthe, elle savait par expérience que cela n'était pas chose commode, car, même pour ce qui était insignifiant, Marthe avait l'habitude de s'enfermer dans une réserve très-difficile à forcer.
Avec son père seul elle avait de Tabandon, «t quand madame Donis voulait savoir quelque chose que Marthe cachait, c'était par celui-ci qu'elle le faisait demander. Au premier mot de son père elle parlait, et le secret que n'avaient pu lui arracher les habiletés ou les détours, elle le livrait sans qu'il fût besoin d'insister.
Malheureusement, dans les circonstances présentes, madame Donis ne pouvait pas recourir à son mari ; il fallait qu'elle agît seule, et cela sci ait
LA BELLE MADAME DONtS 47
d'autant plus délicat que Marthe se tiendrait sur ses gardes. Si le plus souvent, et pour ce qui n'avait pas d'importance, elle répondait d'une façon obscure ou ne répondait pas du tout, il était à croire qu'elle ne se déciderait pas facilement à dire le motif vrai qui la poussait à vouloir éloigner Sainte- Austreberthe tout de suite.
Cependant, comme madame Donis tenait à connaître ce motif, elle risqua l'aventure.
J'avoue, dit-elle, ne rien comprendre à l'empressement que vous motitreï, pour vous débarrasser de la présence de M. dé Saintë'>Austreberthe. . A quoi bon subir cette présence plus longtemps? Je suiË décidée, bien décidée à ne jamais accepter M. dô Sainte-Austreberthe pour mari. Je ne vois pas davantage qu'il y a à traîner en longueur une situation, qui devrait être déjà tranchée.
— J'en vois un qui me paraît considérable, vous doiinëz satisMtidn à votre père.
— âi je n'avais pas eu égard aulc volontés de mon père, j'aurais nettement signifié à M. de Samte- AUstreberthe que je ne voulais pas le voir.
— Cela eût été vif.
— Peut-être cela eût-il été en eflfet inconvenant de la part d'une jeune fille, mais c'est la peur seule de peiner mon père qui m'a retenue et m'a fait
supporter les yeux tendres de M. de Sainte- Austreberthe, ainsi que ses propos aimables.
— Ils ne paraissent pas bien affreux, ces yeux.
— Ce qui est affreux, c'est d'avoir à subir les attentions et les soins d'un homme qu'on n'aime pas ; au moins cela est ainsi pour moi. C'est un outrage.
— Un bien gros mot.
— Enfin, je me sens blessée, et je vous assure que chaque regard de M. de Sainte-Austreberthe, chaque parole de lui me blesse. Je suis surprise que mon père n'ait point pensé à cela. Je ne sais pas si l'usage permet qu'un homme soit ouvertement admis dans une honnête maison pour plaire à une jeune fille. Quant à moi, cela me choque, et, je dois répéter le mot, cela m'outrage. On dirait que je suis une marchandise exposée en vente >
— Vous êtes à marier.
Si c'est là le début du mariage, il est révoltant, et voilà pourquoi je voudrais que M. de Sainte- Austreberthe me dispensât de ses visites.
— Auriez-vous préféré que votre père accord&t tout de suite votre main à M. de Sainte-Austreberthe? C'est ainsi que les choses se passent le plus souvent, et vous faites presque un crime à votre père de ce qu'il a dérogé à cet usage, pour vous
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permettre de connattre et d'apprécier le mari qa'fl vous propose.
— Je ne fais de crime à mon père de rien, car je sais quelle est sa bonté et quelle est sa tendresse; je regrette seulement qu'il persiste à m'imposer M. de Sainte-Austreberthe. Maintenant que je le connais, il n'a que faire ici, puisque je n'en veux pas.
— Si votre père croyait que vous avez pu connaître M. de Sainte-Austreberthe en si peu de temps, il se rendrait peut-être à votre désir ; mais il ne croira jamais cela, et moi-même j'ai peine à l'admettre. Si M. de Sainte-Austreberthe était laid, vieux, repoussant enfin d'une façon quelconque, rien ne serait plus légitime que votre refus; mais il n'en est point ainsi, M. de Sainte-Austreberthe est assurément très-bien, aussi bien qu'un homme de son monde peut être, et c'est tout dire.
— Pas pour moi, qui ne suis pas de ce monde.
— Qu'avez- vous à lui reprocher?
Rien et tout.
— Cela n'est pas répondre.
Il ne me plaît point.
— Qui vous déplaît en lui?
— Qui vous déplaît dans le parfum du chèvrefeuille? Tout le monde aime cette odeur, vous seule
<60 LA BELLB llAD4ltB DOfffS
peut-^tre la trouver tnàuvaiee; c'est ce qiii fait qu'on a arraché ici tous les chèvrefeuilles qui ayaient enveloppé les arbres. J'admets que tout le monde aime M. de Sainte-Austrebertbe; seule je ne l'aime point. Mon antipathie pour lui existe, éomme la vôtfè pour le cbèvrefeuillè^ sans être fondée» Est-ce que les sympathies ou lès antipathies se forment jamais par des raisons déterminantes? Biles existent et elles sont IntfaicibieS) yoilà tout.
Qu'elles së forment eomme vous dites, je le veux bien t mais qu'eUeS soient invincibles, c'est autre chose. Ainsi j'admets qu'à première vue M. de Sainte-Austrebenhè M vous plaise point, bien que cela soit assez difflcile à concéder, mais je croift que^ si vous le connaiâSiex mieux, votre sentiment ohangerait^
— Je verràis M. de gaintê-Alistrebet*the pehdant une année entière que cela nè modifierait en rien mon sentiment. Si riche qu'il soit en qualités, et vous lui en reconnaissez beaucoup, il n'est point, n'est-ce pas, comme lès arbres de ce jardin, il n'a point une saison d'hiver et une d'été; on ne peut pas me dire que je l'ai vu l'hiver et que si j'atten* dais l'été pour le voir couvert de fleurs et de feuillage^ je changerais d'avis. Il n'aura pas plus de
tiA dELLB MADAMB DONIS
Cheveux dans ^ mois qu'il tf en a aujourtI*hUi> sés yeujt né âeront pas jplUs grands, ses dents ne seront pas plus blanches ; dans sit mois, il sera plus âgé de Six mois^ et c'est tott.
^ Vous ristillè:^ ti^-plaiëanîËàeut, chèi^ enftint, ttiàiS là f&iliériô fi'ft jamais riën pfouvé. D^&illeufs vous SiaTSi tout âussi Weu qué ttOi, qu'il n'y a pas éëutemënt conëidéiréf dans un mûri ses cheveux éû ê^B dëutë. n y a des qualités qui ne peutent s'apprécier par les yeux. •
Les qualités mordis, n'ést-ce pas ? Bsl^e que c'est p&r là que M. de Sâiinte-Austrebefthe brille? je vous demandé pardon de n'avoir pas pensé à cela, mais je ne me doutais pas qué M< de Sainte-Austréberthe avai| de légitimés prétentions au prix de vertu.
— Peut-être poui*rait-il en avoir. Bi je touë disais que M. de Sâinté-Austreberthé a pendant son dernier voyage à Paris sftcriflé généreusement 10,000 ftrancs pour sauver la vertu d'une jeune fllle, cela véus étonnerait, n'est-ce paê If
— Mon Dieu 1 non, dès lors que vous deviez le savoir; c*étàît un plôcôment.
— C'est encore là Une accusation injusté. M. de Sainte-Austreberthe ne pouvait pas Savoir que sa générosité nous sôrait connue. Elle nous a été ré-
52 LA BELLE MADAME DONIg
yélée par M. le marquis de Yirrieux, gendre de M. Charroux, ami de votre père. M. de Yirrleirac élait présent, lorsque M* de Sainte-Austreberthe a donné ces 10,000 fr. à cette malheureuse jeune fille, M. de Yirrieux est incapable de dire ce qui n'est pas. Au reste, il n'était pas seul ; d'autres que lui ont été témoins de la générosité de M. de Sainte- Austreberthe, et je voas assure que les gens qui donnent 10,000 fr. pour le plaisir de les donner sont rares.
— Je ne dis pas que cela n'est pas admirable; je dis seulement que pour moi il y a eu trop de témoins de cette action d'éclat. J'aime mieux la générosité qui donne un louis en cachette que celle qui donne 10,000 francs en public.^Je n'aime pas les bienfaits connus.
— Vous avez l'esprit chagrin.
— J'espère que non, mais j'ai vu ce qui se passait autour de moi et je l'ai compris. Entre mon père, qui ne parle jamais des services qu'il rend, et notre voisin M. Sandoz, qui nous disait l'autre jour que le pont de Bordeaux s'écroulerait, si tous les gens qu'il a obligés se trouvaient dessus, jè n'hésite pas à croire que le seul généreux est mon père. Parler des services qu'on rend est une fatuité, à mon sens, insupportable; j'aime encore mieux les
gens qui parlent de leurs qualités physiques, de leurs yeux ou de leurs cheveux.
— Je vois que bien décidément M. de Sainte Austreberthe est condamné par vous; mêmedant ce qu'il fait de bien, vous cherchez à le prendre en faute. Savez-vôus que c'est un indice grave?
— Indice d'une profonde antipathie, j'en conviens, et il me semble que c'est là une preuve que je n'aimerai jamais M. de Sainte- Austreberthe.
— Ce qu'on ne s'explique pas, c'est cette antipathie. D'où vient-elle? Qui l'a causée? Pour, qu'un homme vous soit à ce point antipathique, il faut qu'il y ait en lui quelque chose qui justifie cette répulsion ; et je ne vois rien dans M. de Sainte-Austreberthe qui soit de nature à motiver vos sentiments.
— Ils sont tels que je dis cependant..
— Une seule chose les expliquerait.
Il y eut un moment de silence.
— Et laquelle ? demanda Marthe, ne voulant pas rester sous le coup de cette interrogation.
Elle est tellement délicate que j'ose à peine en parler, elle pourrait vous blesser.
— Vous savez que je n'ai pas l'habitude de me blesser facilement.
—Eh bienl ce que je veux dire, c'est qu'un cœur
54 LA BELLE MADAME DONIfi
reste d'autant plus étroitement fermé qu'il est rempli.
Marthe ne répondit paâ.
^ Ainsi, continua madame Donii, votre antipathie pour M* de Sainte-Austreberthe me paraîtrait toute naturelle, si je vous voyais une vive synipathie pour une autre personne.
Il y eut encore une pause et Marthe ne broncha pas,
—Mais je ne vous en vois pas, continua madame Donis. Il est vrai que, réservée comme vous Tôtes, cette sympathie pourrait très-bien exister sans que je la connusse ; seulement je trouve que, dans ce cas, vous auriez grand tort de n'en point parler soit à votre père, soit à moi.
Marthe pâlit, mais elle ne desserra pas les lèvres.
— Je sais, reprit madame Donis, que c'est un aveu délicat à faire; mais vous êtes assez certaine de ûotre tendresse pour savoir que vous n*avez rien à en craindre^ Si vous éti^z gardée contre l'amour de M. de Sainte-Austreberthe par un autre amour, je trouve que vous auriez grand tort de n'en point parler à votre père. Cela, j'en suis certaine, changerait ses dispositions. Après tout, ce ne serait point un grand crime, si même c'en était un. Quoi da
LA BELLE MAliÀMfi DONII$ 55
plus naturel que vous ayez ressenti une inclination pour l'un des jeunes gens que nous recevons, ou que voufi avez pu voir dans notre monde? Pourquoi n'aimeriôE-YOUS pas M « Gastera ou bien Jacques Gaulhiacî J'ai vu que don Jdsé Rivadeynera avait pour vous une véritable admiration; Jules Montâgut est votre esclave.
Ohl MontagutI dit MaHhe en souriatit.
— Pourquoi pas?
Peut-être que si le nom de Philippe avait été prononcé, Marthe eût fbibli, mai^ il he le fdt point, pas plus que celui de MérioUe, car madame Dônis appartenait à cëtte classe de femmes qui disent tout excepté ce qu'elles veulent diret
J'avais eru» dit Marthe après un moment de silence, que ma répulsion pour M» de Sainte-Austreberthe suffirait à vous toucher et à vous mettre de mon côté; je vois que je m'étaii^ trompéô^ car il n'a jamaijS été si chaudement prôné que par vous.
— Vous vous trompez, chère enfant, je ne prône pas M. de Samte-Austreberthe et je suiF disposée à vous servir ; seulement je le suis dans de certaines conditions. Ainsi je ne dirai point à votre père que je trouve qu'il a tort de vouloir vous donner à M. de Saiule-Austreberthe; mais je lui dirai volontiers, si
cela peut vous être agréable, quels sont vos sentimentsà l'égard de celui-ci. Ainsi je ne sortirai point de la réserve que j'ai voulu m'imposer au sujet de votre mariage. Cela vous convient-il?
— J'en serai très-heureuse, car papa ne veut pas m'écouter.
— De môme je pourrais encore parler dans ce sens à M. de Sainte-Austreberthe, au moins dans une certaine mesure.
— Oh ! je vous en prie, s'écria Marthe avec élan. —Eh bien I je le ferai. M. de Sainte-Austreberthe
doit venir mercredi, je lui parlerai. Vous verrez que je suis votre amie, votre sincère amie, et que vous avez tort de ne pas vous ouvrir à moi, entièrement avec franchise, avec abandon, comme vous le feriez avec votre mère.
Marthe eut un moment d'hésitation, et madame Donis crut qu'elle allait parler;. mais le mot qu'elle dit enfin fut celui qu'elle avait déjà répété tant de fois:
Sauvez-moi de M. de Sainte-Austreberthe I
Madame Bonis avait Thabilude de raconter à son mari tout ce qu'elle faisait, et aussi tout ce qu'elle apprenait d'intéressant. C'est là une méthode commode pour ceux qui ont quelque chose à cacher, car elle supprime les interrogations précises» et elle permet en même temps d'arranger les faits sous la forme qu'on veut qu'ils prennent. Mieux que les meilleurs écrivains, les femmes savent quel est le pouvoir d'un mot mis en bonne place et dit à propos.
Conformément à cette habitude, elle raconta à son mari, lorsque celui-ci revint à Château-Pignon le mardi soir, l'entretien qu'elle avait eu avec Marthe ; elle fit d'ailleurs ce récit avec une véracité parfaite, en lui donnant sa vraie physionomie.
— Cette répulsion est inexplicable, dit M. Bonis; qu'en pensez-vousî
— je ne sais.
— Vous qui êtes femme et qui avez une finesse qui me manque, ne pouvez- vous pas deviner quelque chose ?
~. J'ai cru un moment que Marthe pouvait aimer quelqu'un.
— Ma fille I
— Mon ami, votre fille, si pure qu'elle soit, a un cœur, ne l'oubliez pas.
— Si ma fille avait aimé quelqu'un, elle serait venue à moi et me l'aurait dit franchement ; car son choix, J'en suis certain, n'eût pu être que digne d'elle. Marthe n*est pas romanesque, et elle n'a pas été s'éprendre d'amour pour le premier venu.
— Je ne pensais pas au premier venu.
— Et à qui pensiez-vous donc ?
— A personne précisément, je cherchais ; car enfin, lorsqu'on est en face d'une situation inexplicable, on frappe à toutes les portes. D'ailleurs Tous-méme m'aviez donné Texemple.
Moi, chère amio^ je n'ai jamais soupçonné Marthe,
— Vous m'avez cependant parlé de M* de MérioUô.
M. Donis se mit à vire :
— - Je vous ai dit que MérioUe pouvait aimer
LA BBliLB MADAMB DONIS 50
Marthe, mais je ne YOiip ai pas dit que Marthe pouvait aimer Mériolle. Il y a là une distinction capitale. Que Mériolle ait été séduit par Marthe ; par sa beauté, son esprit, son charme, m fortune même, cela fia comprend et me paraît tout naturel; mais du diable si je vois an Mériolle quelque chose qui puisse déduire une jemme. SSntre uouia, c'est un sot.
Madame Doqis fit un mouvement qui fUt remar^ qué de son mari.
— Je vous demande pardon, dit il, de parler ainsi 4e quelqu'un qui est de vos amis. Bans doute, Mériolle est un charmant garçon» il A toutes sortes de qualités agréables daus le monde, il se met bien, il sait offrir son bras ; mais 69 n'est pas un homme qu'une femme puisse aimer. J'estime trop ma fille pour croire qu'elle a pu avoir l'idée de faire de Mériolle un mari,
~ On aime souvent, sans penser au but où Ta*» mour peut vous conduire.
Ma fille n'aime pas Mériolle, je l'affirme. Je serais honteux si cela était*
~ En rmterrogeant là^essus, je lui ai parlé de plusieurs personnes, mais je ne lui ai Qommé ni Mi de Mériolle ni M« Heyrem«
— Et vous avez bien fait, car ils sont aussi im#
possibles l'un que Tautre. Si Philippe Heyrem a des qualités sérieuses que M. de MérioUe n'a pas, il est sans fortune, sans position, et Marthe sait parfaitement que je ne la donnerais pas à un homme qui n'est rien ; ma position m'impose des devoirs qu'elle connaît comme moi. Aussi je ne crois pas qu'il faille chercher la répugnance qu'elle montre pour M. de Sainte*Austreberthe, dans un amour qui garderait son cœur. Non, il y a là quelque chose d'inexplicable, au moins pour le moment et que nous découvrirons plus tard. C'est pourquoi je suis d'avis, que nous ne devons pas faire trop» attention à son caprice. Il me semble qu'elle agit un peu comme au temps où elle était petite fille et où elle ne voulait pas manger quelque chose. Quand on lui faisait violence, elle finissait par avouer qu'elle aimait ce dont elle n'avait pas voulu tout d'abord. Et pourquoi n'en avait- elle pas voulu ? Simplement parce qu'elle ne savait pas ce que c'était. Quand elle connaîtra M. de Sainte-Austreberthe^ elle l'aimera.
— Peut-être; mais, pour le moment, je me trouve, quant à moi, dans une situation assez difficile. J'ai promis à Marthe de parler à M de Sainte- Austreberthe, et je ne sais trop que lui dire pour n'être pas en opposition avec vos idées.
— Je ne vois là rien de bien embarrassant, et je trouve même qu'il est bon que M. de Sainte-Austreberthe sache qu'il n'a pas eu qu'à paraître pour vaincre. De notre part, c'est de la franchise et de la loyauté. S'il n'aime pas Marthe, il se retirera ; si au contraire il l'aime il persistera. C'est à lui de se faire aimer* Je vous prie donc d'avoir avec lui une explication à ce sujet ; vous vous en tirerez beaucoup mieux que mo^ j'ai la main trop lourde.
Comme le dimanche précédent, Sainte-Austreberthe arriva pour déjeuner. L'absence de M. de Mériolle et de Philippe eût pu donner à cette visite un caractère d'intimité que n'avait point eu la dernière, mais Marthe montra tant de froideur et même de roideur, (jue Sainte-Austreberthe, malgré son assurance habituelle, se trouva plus d'une fois démonté.
Ce fut avec un soulagement réel que tout le monde se leva de table, le déjeuner fini. Alors, M. Bonis attira Marthe près de lui et voulut lui faire des observations sur sa façon d'être avec Bainte-Austreberthe ; mais elle, qui d'ordinaire écoutait respectueusement son père, quoi qu'il dît ou demandât, se révolta presque.
— M. de Sainte-Austreberthe est ici pour mô
plaire, dit-elle; il ne me plaît point, je le lui montre,
— Encore faut-il le faire avec convenance,
— En quoi ai-je manqué aux convenances ?
M. Donis ne supportait pas la discussion dans
famille; exaspéré par la résistance qu'il rencpntrait pour la première fois chez sa fiUe, il s'eu alla se promener dans son jardin, de peur de se laisser entraîner par la colère.
Pendant ce temps, madame Donis et Sainte- Austrebertbe étaient passés dans le petit sçtlQn, celui-là même où avait eu lieu leur premier eiitretien,
— Puisque vous m'avez demandé, dit-elle, d'être votre intermédiaire auprès de mon mari et de ma belle-flUe, je vous dois compte île ce que j'ai pu faire.
— Permettez-moi de vous interrompre, dit-il, et de vous prier de ne pas aller plus loin, avant que je puisse vous remercier de ce que vous avez bien Youlu faire jusqu'à présent. Ce n'est pas l'ipgratitude qui m'a fermé la bouche^ soyez en persuadée ; mais, comme chaque jour j'aurais dû vous remercier, j'ai attendu une circonstance favorable pour m'en acquitter convenablement. Elle m'est offerte, j'en profite.
LÀ âELLE madame' OONIS 6S
OÙ voulait-il en venir? Madame Ddnis fee le demanda avec Uïie certaine inquiétude.
— Je saig, dit-il, que è'est à votre intervention que je dois Taccueil qui m'a été fait par M. Donis, et jè n'ôUbliePÉli jamaîB que mon mariage avec madettlôiselle Marthe aura été votre ouvrage.
Madame Donis leva la main pour l'interrompre et dire que cettè intervention n'avait goint été ce qu'il Btlppoèait ; mois elle s'arrêta daiis ce premier mouvement de franchise, et, après Une seconde de réflexion, elle le laissa continuer. Pour justifier à ses ptopres yeux cette réticence, elle sô dit qu'il sewil toujours temps de rëCtifler plus tafd cette erreur. Elle ne présentait ni inconvénients ni dangeri; elle ne faisait tort à personne, tandis que la vérité pouvait être mauvaise* Sans doute elle n'eût rien fait pour persuader Saihte-Austreberthe qu'elle avait agi activement auprès de M. Donis de manière à le rendre favorable à ce mariage ; melis elle ne voyait pas qu'il y eût urgence à le détromper.
— Vous ne sauriez croire, continua Sainte-Austreberthe, combien je m'appplaudis maintenant d'avoir employé auprès de vous les bons offices de M. de MérioUe. Pendant quelques jours, j'ai eu des doutes sur la légitimité de ce moyen ; mais je vois queuo us nous sommes compris.
64 LA BELXiE MADAME DONIS
En ce moment encore, madame Donis voulut parler, et cependant elle ne le fit pas. Les mêmes raisons qui lui avaient fermé les lèvres quelques secondes auparavant, les lui fermèrent encore. Plus tard il serait temps de s'expliquer. Pour l'heure présente, il suffisait de tenir l'engagement qu'elle avait pris avec Marthe, et cela était assez délicat pour qu'elle, ne le compliquât point.
Mais, aux premiers mots, Sainte-Austreberthe lui vint en aide.
— Oui, je sais, dit-il, mademoiselle Marthe me marque une certaine froideur; mais je ne vous fais point responsable de cet accueil, et je ne l'en accuse pas elle-même; c'est ma faute. Mademoiselle Marthe, qui doit savoir le chemin que j'ai suivi pour obtenir sa main, trouve peut-être mauvaise ma façon de procéder. Elle eût voulu sans doute que je m'adressasse à elle tout d'abord, et comme c'est par vous que j'ai commencé, elle a dû être blessée de ce manquement d'égards. Elle m'accuse sans doute d'avoir considéré mon mariage avec elle comme une affaire, et d'avoir cherché à assurer d'abord Tafifaire sans me préoccuper de gagner son cœur. C'est là un grief que je trouve chez elle bien légitime, mais il ne rn'inquiète point et j'espère le lui faire oublier.
lA BELLE MAPAME DONTg 6$
Peut-être cela ne sera-t-il pas aussi facile que vous croyez*
— Au moins je dois essayer. Mademoiselle Mar^ the est ime jeune fille, et, si j'ose m'exprimer a nsi en parlant d'elle, elle a tous les préjugés des jeunes filles. Elle croit que la vie est faite de poésie, de fictions, de romans, et non de réalités; elle croit que tous ces esprits élevés qui parlent Ah pureté, d'abnégation et de sentiment à outrance, sont de bonne foi, et ne sait pas que ce sont des farceurs qui se rattrapent dans le particulier de ce qu'ils sont obligés de dire en public.
— Je crois que vous vous trompez sur ce point, Marthe n'est pas la jeune fille romanesque que vous vous imaginez : tendre, oui; sentimentale, oui ; mais c'est tout, et encore ce besoin de sentiment est-il chez elle renfermé dans des limites assez étroites. L'exaltation n'est point son fait; c'est une bourgeoise, fille de bourgeois.
— Enfin je dois m'efforcer de faire revenir mademoiselle Marthe de3 mauvaises impressions que mes premières démarches ont produites. Avec votre aide, j'espère y parvenir. Si, à nous trois, car je veux toujours compter notre ami MérioUe parmi mes alliés, si à nous trois nous n'arrivons pas à la convaincre que ce n'est point «l'affaire» qui a ins-
piré ma demande, mais le « sentiment, « ce serait véritablement jouer de malheur, et il y aurait là pour moi un mystère que je tiendrais à percer.
M. Donîs, en rentrant, mit fin à cet entretien. Pendant tout le reste de la journée, Marthe s*arranjçea pour n'ôtre pas seule une minute avec Sainte-Austreberthe.
Cependant, comme de son côté Sainte-Austreberthe cherchait à obtenir un résultat opposé, il arriva un moment où il put se trouver ddraht quelques instants avec elle, loin de M. Donis, qui le$ accompagnait.
— Mademoiselle, dit-il, j'ai eu un entretien avec madame votre belle-mère, qui, en quelques mots, m*a expliqué la froideur de votre accueil. Ce qu'elle m*a dit m'a désole, mais ne m'a pas découragé ; je vous aime et ne renoncerai à vous qu'avec la vie.
Marthe ne répondît pas et, sans baisser les yeux, elle le regarda hautaine et dédaigneuse.
— Je dois vous écouter, dit-elle enfin, je voub écoute.
— Je n'ai qu'un mot à dire, et ce mot ôst une prière ; ne me repoussez pas, sans avoir compris les raisons qui ont inspiré mon amour. Je vous aime, parce que vous clcs à mes yeut un modèle
d'honnêteté et de droiture. Je n'ai pas eu de mère ; j'ai vécu auprès d'un père qui n'a été pour moi qu'un compagnon de plaisir, et qui ne m'a point donné d'autres leçons que celles qui dirigeaient sa vie. Malgré cette désolation de ma jeunesse, j'aime ce qui est beau et ce qui est bon. Je ne veux pas que ma vieillesse soit celle de mon père, et je veux Être estimé par mes enfants. Pour que j aie cette vie honorable et heureuse, il faut que je sois aidé et accompagné par une femme. Cette femme, je l'ai trouvée en vous, lorsque le hasard, ou plus justement la Providence m'a amené à Bordeaux. Dans ces conditions, vous devez comprendre que je ne peux pas renoncer à vous, et je n'y renoncerai pa«. Votre père m'a accueilli, votre bellô-mère m'a a^* cueilli, votre famille est déjà la mienne; j'espère que, vouà aussi, vous m'accueillerea;.
En disant à madame Donis qu'il n'était point inquiet des sentiments que Marthe lui témoignait, Sainte-Austreberthe n'avait pas dit la vérité.
Il en était au contraire très-inquiet, très-toui>menté, car ils déroutaient entièrement «es prévisions.
Lorsqu'il s'était arrêté à l'idée de devenir le mari de Marthe, il avait cru que les difficultés qu'il pourrait rencontrer se trouveraient surtout chez M. Donis, Il était tout naturel de penser en effet que le riche négociant serait peu disposé à donner sa ûlle et, en fin de compte, sa fortune, à un homme qui n'avait rien.
C'était en prévision de ces difficultés qu'il avait manœuvré pendant les premiers temps de son séjour à Bordeaux, et c'était pour les neutralî^jer
qu'il avait si laborieusement acquis les concours de Mériolle tout d'abord, celui de madame Donis ensuite, et enfin qu'il avait mis enjeu toutes les intrigues politiques et gouvernementales .dont il pouvait disposer. Ces efforts avaient réussi mieux qu'on ne pouvait l'espérer. Mériolle, madame Donis, M, Ponis, avaient été successivement gagnés; il ne restait plus que Marthe. Mais elle résistait de telle sorte que par elle seule le succès définitif se trouvait sérieusement compromis. Tout ce qu'il avait fait jusqu'à présent n'était rien.
Dans son plan, il n'avait point calculé sur cette résistance. Ce n'était qu'une petite fille; il n'aurait qu'à paraître pour vaincre. Avec quelques paroles aimables et des yeux doux, il triompherait. Lorsqu'il avait appris l'amour de Marthe pour Philippe, il avait senti que les choses ne se passeraient point aussi simplement qu'il l'avait tout d'abord imaginé; mais il n'avait point été sérieusement effrayé. Il faudrait plus de paroles; les yeux, au lieu d'être doux, devaient être passionnnés, et voilà tout. Il lui avait paru qu'entre Philippe Heyrem, qui n'avait ni élégance ni relations, et lui, la lutte ne devait être ni longue ni douteuse. Marthe était comme toutes les jeunes filles; elle serait séduite par le prestige de la vie parisienne. Que pouvait offrir
ringénieur qui fût l*équivaleût d'une position à la cour?
Mais bientôt il avait fallu en rabattre de cette superbe assurance. La jeune flUe n*était point une poupée qui tournait à tous les vents. Elle avait un caractère et une volonté.
Comment la réduire et même comment l'attaquer? Il ne savait quel air jouer pour latoiicher? Fallait-il essayer de la douceur? Là frayeur ne valait-elle pas tnièux au contraire?
Il n'avait aucune idée à ce sujet, et au hasard il allait d'une expérience à l'autre. îl avait essayé de l'intimidation, il était revetiU au sentiment; îl avait parlé d'amour, il avait risqué des variations sur la vertu. C'était à en perdre la téte. Cette petite fille, avec son calme et sa froideur, le déroutait; devant elle il se sentait gauche et embarrassé. Quellé langue lui parler? Il se croyait également fort sur tous les instruments, mais encore fallait-il savoir lequel choisir; et rien ne venait le guider, tous ceux qu'il avait essayés jusqu'à présent semblaient ne produire aucun effet. Elle le regardait, et au fond de ses yeux liaïfs on voyait cotnme un sentimetit d'assurance et de confiance qui était exaspérant.
Les viéites qu'il faisait à ChâteâU-Pignoti étaient pour lui un véritable supplice; lui qui avait fiilt
1,4 nnhhw M4^PA|C6 pomn 71 trembler tant d'hommes et tant de femmes, tremblait presque devant cetie enfant.
Bt cependant il savait snn seoret : elle était entre 9es mains; il pouvait la déshonorer et la perdre, 0t il avait peur d'eHe, tandis qu'elle semblait se moquer de lui.
6n voyapi revenir Hejrem d'Bspagne, il avait cru qu^elle voulait le lui opposer, et il avait babiiament joué la scène du tir pour l'intirnider. Mais précisément Heyrem était parti le lendemain et elle était restée seule, comme pour le défier.
Quelle scène Jouer maintenant ?
Il n'avait plus qu'une ressource, qui était de faire agir madame Donis, sous le coup d'une menace directe et précise. Mais, avant d'en venir là, il fallait réfléchir, car c'était jouer la tout pour le tout. Jusqu'à présent, madame Donis avait docilement obéi à ses suggestion^ ; mais jusqu'à présent il n'avait demande que le possible. S'il exigeait l'impossible, qu'obtiendrait-il? En supposant que madame Donis cédât à une menace nettement formulée, que pourrait-elle sur Marthe ? Arriveraitelle à emporter le consentement de M* Donis, malgré le refus de Marthe? La obose était douteuse; en tous cas, elle était dangereuse à tenter, et) avant de la risquer^ il fallait essayer tous les autres moyens»
Mais lesquels?
Il revint fort embarrassé à Bordeaux, et comme ioujours, lorsqu'il était sous l'obsession d'une difficulté, il s'en expliqua avec M* de Cheylus. La discussion suggère souvent des idées qu'on ne trouve pas dans le calme de la réflexion.
— Croiriez-vous, dit-il, que je me trouve arrêté net par cette petite peste de Marthe ? Rien ne la touche. Le père, la mère sont décidés au mariage ; elle seule me fait xme résistance invincible.
— Invincible, ime femme 1
— Non/une jeune fille, cé qui n'est pas du tout la même chose.
— Pourquoi ne la séduisez-vous pas?
— Précisément parce qu'elle est une jeune filJe. Ah ! si c'était ime femme et que je voulusse être son amant au lieu d'être son mari! Plus je vais, plus je suis convaincu qu'on ne réussit pas ce qui est tout bêtement honnête.
— Ou bien il faut être bête et honnête soi-même.
— Alors, c'est payer trop cher le succès. Si nous étions à Paris, au lieu d'être à Bordeaux, je ne désespérerais pas, ta:ndis qu'ici je suis positivement à bout de ressources.
— Et qui manque à Bordeaux que vOus auriez à Paris?
LA BELLB MADAMB D0NI8 73
— Des femmes. Si j'avais une femme sur laquelle il me fût possible d'exercer une pression, comme j'ea ai à Paris, Marthe serait à moi.
— Et comment cela, cher ami ? Instruisez-moi, je vous prie, car vous êtes véritablement très-instructif, et avec vous on profite toujours. Depuis que vous êtes ici, positivement je me forme.
— Pour avoir ime femme, le meilleur moyen, n'est-ce pas, c'est de rester en tète à tète avec elle?
— Ce qui revient à dire que pour vous c'est une affaire d'occasion,
— A peu près. Au contraire, avec une jeune fille, ce n'est pas un tôte-à-tôte qu'il faut, c'est un tiers. G'est une grande erreur de croire qu'une jeune fille honnête, et je donne à ce mot toute son éten« due, se laisse séduire lorsqu'elle est seule avec un homme. Loin de là, elle se tient sur ses gardes, et il est à peu près impossible de la surprendre. Tandis qu'on a de grandes chances pour triompher de sa résistance, si on a pu la faire préparer par une amie intelligente. C'est cette amie qui me manque à Bordeaux, et que j'aurais à Paris. A P^is, j'au* rais su introduire cette amie dans la famiUe Donis,' et Marthe maintenant n'aurait plus qu'à m'épouseri
— Parfait, parlait.
— Eh ! non, ce n'est pas parfait; car ce n'est que
74 I<A B-EULS I^OmS
de la 1héorie> et dai» la pra&iqae, je crams bien qu'elle n'épouse cet ingémenr du cSable, Que yout lez -vous que je fesse, contpe (inertie d'une jeune fille ? Le père me dit : a Vous n'avez qu'à lui plaire, €ft elle està vous. » La£Ile ne vent pas que je lui fîlaîse. La situation pCTt ainsi se prolonger indéfiniment ; pour le moment elle tesim en longueur et je commence à trouver qu^eUe manque d'intérêt. KoQS tournons dans un œnde et il iiaut en sortir.
— C'est évident,, et si je me peux vous en fournir les moyens, je veux au* moins vous rassurer ^oaaïtà Philippe Heyrem ; je ne crois pas que ML Dozds lui donne jamais sa fille.
— Qu'en savez-wus?
— Cest une conviction ^ ^est Donnée en moi, à la suite de plusieu» conversations avec M. Bonis. 3amns dl n'acceptera pour ^^ndre un homme qui tt^apasime haute po^on ; 4àm lui c'est affaire de foîncipe, de religion pour ainfii dire, iSt Heyrem n'a pas cette positicni.
— i2t s'il hérite ftesenaiBte?
. ~ Sfms doute odaipomvait changer le sentiment ^iii. Bonis ; moisdl test que l'onde zmeux^, il tmt /pi'il laisse sa fartum à num neveu. Gela Mt bien des 8iy et Heyrem a tellement oasBcienoe du peu de «duuH» qu'il a de réosak, i{Q*il aae js^est pas pro-
jQDQcé, même dif|Hxis que TOtce mariage le mraaoe. four vous, c'est, il sm sambla, laotif de vous
Samte-JUistrebûnfhe reste un mouaent sans réfkandre,xé£b§<^iâsaxUpro&ttdéixi^^ m&Ry au bout de cinq minuits au mcdûs, il relera la tète :
— Ce que vous me dites^ cher ami, m'inspire une idée qui peut, je respèflÊ» lirandier la question.
— JEt laquelle?
— Elle est encore îtallemftnt indécise que je vous demande à la garder pour moi ; elle a besoin d'être couvée et amenée à point , car je ne suis pas rhomme de Timprovlsaffion. Aussitôt que je verrai clair dans ma propre tête, je vous expliquerai ce «que je vois et vous demaaideraî conseil.
— Vous savez que je mtoiste jamais. Je crois ique j'aurais fait un bon confident de tragédie : on ftfappelle, je viens ; on ne tdb éît rien, je m'en retourne sans demander poarqom on m'a appelé.
Seulement il est entendu que ie jour où vous avez besoin de mon intervention, on est certain de me trouver prêt à agir activement. Auntié à part, je wms assure que votre mariage m'intéresse ; c'est ^dque chose œmme mie comédie dont je serais «pectateur, A chaque difficulté qui se présente, je «ne dis : Commuât ^ifte-Aufitreberthe ura^t-il s'en
tirer ? D'un côté, rinnocence ; de l'autre, l'habileté. Elles sont aux prises. Qui va triompher ? C'est fort curieux, je vous assure. Nous voici au troisième acte. Le père est gagné, mais l'héroine résiste. Comment allez- vous jouer votre quatrième acte? Je ne vois pas ça. La pièce n'est pas finie et je ne lui trouve pas de fin. Ce qui surexcite encore mon intérêt, c'est que j'ai grande confiance en vous. Ce cher Sainte-Austreberthe est bien fin, il va inventer des ressources et mettre en jeu dès ressorts que moi, naif, je ne prévois pas. C'est charmant!
— Ce que j'invente pour le moment, c'est votre intervention.
— Et que dois-je faire? Tracez-moi mon rôle, car je n'en ai pas la moindre idée.
— Votre rôle, non, car il faut que vous trouviez en vous ce que vous devez faire. Seulement je peux vous dire ce dont j'ai besoin.
— Et de quoi avez-vous besoin ?
— Il faut que M. Donis soit engagé envers nous* c'est-à-dire envers le gouvernement, de manière à ne pas pouvoir se dégager. En un mot, il faut que, quoi que je risque avec lui, il se trouve si bien lié à nous qu'il ne puisse pas se détacher. Jlt je vous préviens que ce que je veux risquer est assez grave
pour lui imprimer une secousse telle, que les liens les plus solides peuvent se rompre.
— Vous me faites peur, ce'pendant, je ne recule pas. Jusqu'à présent, il est entendu que M. Donis est mon candidat ; mais cela n'est point officiellement connu. J'ai rencontré en lui des résistances, des pudeurs de jeune fille. Il veut être nommé, il brûle de l'être ; seulement il voudrait que son élection se fit sans que la main administrative se montrât dedans. Croiriez-vous qu'il a refusé avant-hier un journaliste que j'avais fait venir exprès de Paris pour lui ! et un bon encore, un des meilleurs pour injurier un adversaire. Il m'a dit qu'il voulait n'être soutenu que d'une façon honnête et avec des procédés courtois. Il faut donc maintenant que je le compromette de telle sorte qu'il soit évident qu'il est non-seulement pour nous un candidat agréable, mais encore im candidat officiel.
— C'est cela même, et il faut surtout qu'il soit bien connu que le gouvernement lui accorde sa protection, parce que j'épouse mademoiselle Donis.
^ Cela a déjà été répandu, mais dans quelques jours sera universellement accepté. Je vous demande trois jours. Samedi matin, M. Donis sera si bien accablé sous les faveurs de l'administration qu'il ne pourra pas s'en débarrasser quoi qu'il
W JkA. BSL^LJI KABAKX BONIS
wulldw A iBos ftmr fsài donc enlarer en seènc^ : je commençais à w^masfêPéet m pa? jowr. A s»-*
Yïïïït
Les élefitiona» dana la (dJccQBScnption. qxl M« Do zds se portait, aYaienl eu. jyasq^à cû jour un. caracf» tàra assez singulier*.
Tandis que M. Donis, le vrai candidat du préibt,» &et présentait exk décIinaQl la concoura de Tadmilustration, schl cammrrent, M. Phoeion Lataj^ combatta en souamaina par toualea fanelionnairegi, affirmait au contraire haut et ferme que ce coor Cûors loi était acq^uis.
Tout autre pré&t que «omie da Gbeylus eût voulu sortir de cette situation ambiguô4,mais> pCH» lui, il s'en amuaut et il j tcouisait un inépuisable guj^t da plaiaanteriea avec aaa familie^â»- ^ avait jpué si souY^t latCOBAfidie du. auffi:agauBiverad^ Qi'il n'y preaiâil plua intérêt qjoa lassqu'iLpQaioil y introduire U2LélâinaBiioBfffém.IL w était da lui CâXDinfi de cea ciaaiédMCTift gâlé&pag k &Q£cès» qui,
80 LA BBLLB MADAITE DOVIS
après avoir tenu sérieusemeut leur rôle en lui donnant tout ce qu'ils ont d'inteUigence et de talent, en arrivent, aux dernières représentations, à se moquer du public et à faire leur propre charge. A ses débuts, il avait acquis une véritable célébrité par la façon habile dont il pétrissait la matière électorale et en tirait ce qu'il voulait. En Normandie et plus tard en Alsace, il avait obtenu, dans ce genre, des succès qui passaient toute mesure, sans avoir éprouvé jamais un seul échec. Il sufiBsait qu'il mît la main dans une élection pour la faire réussir, quel que fût le candidat qu'il eût choisi ou qu'on lui eût imposé.
A la longue, cette habitude de la victoire l'avait g&té, et il avait apporté dans les élections une nonchalance qu'il n'avait pas dans sa première jeunesse.
— Bah! disait-il lorsqu'on voulait le faire agir, rien ne presse; pendant les derniers jours il sera temps encore.
— Mais ce village vous est hostile.
— Nous le gagnerons : un banquet aux pom* piers, une poignée de main émue au curé, une bonne peur au maire, et nous aurons la majorité.
— Notre candidat n'inspire aucune sympathie.
— Qu'importe I le pandidat n'est rien, les élec-
LA BBLLB MADAME DOMIS 81
leurs ne sont rien, le préfet est tout. Le suffrage universel est un instrument dans lequel le préfet soufQe -. si le préfet est un artiste, l'instrument lui obéit; s'il n'est qu'un savetier, l'instrument laisse échapper des couacs. J'ai la prétention de n'être pas un savetier.
Une fois qu'il était sur ce sujet, il ne s'arrêtait plus, et il racontait une foule d'histoires pour justifier son assurance. Dans le nombre, il y en avait une qui revenait souvent dans ses récits, parce qu'elle était tout à fait caractéristique :
— Quand j'étais à Strasbourg, disait-il, j'avais pour secrétaire particulier un garçon charmant, qui eût fait un beau chemin dans la politique s'il n'avait point été attaqué au cœur par une maladie qui ne pardonne pas : le sentiment. Malgré toute son intelligence, il avait eu la sottise de mettre sa vie dans l'amour. Il était l'amant d'une femme charmante aussi, qui, bien entendu^ était mariée {Madame Obemm). Gomme tous les amants dans sa situation, il avait besoin de plaire au mari et de lui rendre des services^ qui le maintinssent quand même dans la maison. A bout d'expédients, après avoir usé son répertoire, fl inventa de faire nommer le mari conseiller général. Il vint me conter son embarras et je l'accueillis à bras ouverts, d'a-
£A BVL1.B MA9ABrB BONIS
Mtd pffirce que farro? bMBctiup #aiinifîé pooF Im^ et pfâs ensuite ptam qiafU j mit dan» celte maniftre^dgir^ «B S^fâÉienf pc^tiqm^qv me semblait àmm le âéfcsrrasBer de qaelqaai pr^'ogés qni TtéeiA efitrsfé m eamèfe. Il snsrt étô jusque-^ assez grincheux pour les choses de la conscience;^ il se formait et c&mmençaif à comprendre que tmit doit céder devant notre mtérêt personiieî. Setrfe^ menA une (Sfflcidié se prés^oftaît : le eonseaier nérat qu'à s'ag^ait dnabondcNmser, pour donner S9 place au mari pt olégé par mon^ secrétaire, était xssk des plus riche» indtaterieigf du pars; C'était \m de ces Alsaciens qjOi preimentà cœur d^employer lemr fortune m prc^t cto tow r il a?aît construit des roules à ses fra^s, bftci des^maraens: pour see on* TrierSy des tEÔpilacESy des écoles, dee reft^es, des aulwîwges ptmr les eusvriers lîoyageurs. Su mt i\ éttBl estÊmé de to;^ le BKmde, et dansso» canton M v?y aivaifl penBonse quTîi n'eftt ob%é. Le msn de mUm bêle (terne éta% am eon^aire w Trai ftîs boui^geenSy qm is'flrmrP jawris eu dTaub^e soisei que d'augmenter sa fertune petit à petîl, sûrement et par de bons mcrjF ens, qui ne peRxvafent profiler q^ lui seul. Bans ces em&tàoWj^ éfaîtyrafmenf assez d^cat die *re afix flbeleiB'S r —▼iwci xm candîàrt queyeiie cennaiBses, ^fue a?:ai68r, qof a feiEi frit
pour wud*. ITooa ne la renommerez pas, toat simplement parce; que nous b'o^ touIoqs plu& Nos raifionâ sont bosneft on mauvaises ; nous n'^ yoqkms plus^ eelasuffît. Âu contraire, en Toici un auti^ qfn n'a rien fait pcmr voos et que ¥Ous nommerei parce que nous en toulons^ nous en voulons» cela suffît. J'essajai de {Mrésesler eette objection à mon secrétaii:e; mais, je vous l'ai dit, c'était un garçon inlelligent, qui me cmmaissait biu.
— Est-ce que tous n'avez pas envie de voir ce cpie vous pouvei dans ce pays? me dit-il. Pour un joueur tel que vous^ il n'y a d'intérêt à jouer qu'avec de mauvaises cartes»
— C'était me ptesidre par mon faible. Je risquai la partie, et, comme elle était aventurée, j'intervins moi-même dans la hittâ : maires,, juges de paix, curés, pasteurs> gendarmes» gardes champêtres, gardes forestiers» instituteurs, cafetiers, débitants de tabac, je mis tout le monde en réquisition et jouai le grand îesL Nc^re mari fut nommé avec qjoelques voix, de majorità seulement, mais enfin il fut nommé*
Il fallait des conditiflBfi de; ce genre pour qu'A a'oecupftt mainleâaDilL sâMusemmt d'une flection vdlà pourquiû celle de IL Doois j^quaii sa curiosité» Pour elle^ îL ni'étaiipasseidement questioa de
bien jouer son rôle de préfet, c'est-à-dire de montrer du zèle et du dévouement en paroles, de manière à renvoyer chaque candidat content ; en réalité, elle l'intéressait, et il prenait un véritable plaisir aux manœuvres des deux concurrents en même temps qu'à l'embarras des maires, qui littéralement perdaient la tête au milieu de cette situation embrouillée.
Ces malheureux maires étaient devenus pour lui un sujet de distraction, et le fidèle Poultier avait l'ordre d'introduire, sans les renvoyer ou les faire attendre, ceux qui appartenaient à ce qu'on appelait « la circonscription Donis. »
— Èh bien, mon cher maire, disait M, de Cheylus quand il voyait un maire entrer, la mine longue et l'attitude gênée, qu'est-ce qu'il y a donc? Ce n'est pas un malheur qui vous soit personnel, n'est-ce pas? Madamè est en bonne santé? Et votre petite fiUe?
— Je n'ai pas d'enfant, monsieur le préfet.
— Pas d'enfant I Comment vous n'avez pas d'enfant? Ce n'est pas ce que la chronique raconte. Enfin, rien de personnel, n'est-ce pas ? Parlez vite, ne me laissez pas dans l'inquiétude : vous savez quelle sympathie j'éprouve pour vous, le premier maire de mon département, car vous êtes le pre-
léA BBLLB HADAHB D0NI8 85
mier, tous savez? pas le second, le premier. Aussi, TOUS serez le premier décoré, foi de préfet !
A cette promesso chaleureuse, la figure du maire s'épanouissait ; mais, pensant à ce qui l'amenait, elle se rembrunissait aussitôt.
—J'ai vu M. Phocion Latapie, et il prétend que c'est lui qui est le candidat du gouvernement, et que, si on ne vote pas pour lui, ça fâchera l'empereur et ça amènera la république rouge.
—Qu'est-ce que je vous ai dit la dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir et l'honneur de vous serrer la main ?
— Vous nous avez dit, au maire de Saint-Michel et à moi, que c'était M. Donis qui était le candidat de l'empereur^ et ça nous a fait plaisii^, parce que M. Donis est un homme pour qui on peut être fier de voter ; tout le monde le connaît, et avec lui on n'est point exposé à s'entendre dire : « Tu sais, ton député, celui que tu nous as tant recommandé, il sera en faillite la semaine prochaine. » Ce qui n'est pas agréable pour un maire qui a sa responsabilité. Mais, tandis que M. Phocion Latapie dit partout qu'il est le candidat de l'empereur, M. Donis, quand m lui demande s'il Test aussi, répond qu'il ne l'est pas. Lequel croire?
' — Vous savez quelle est la première règle de la
yeiôÊââpkSry, Q'esM» pas^ mont cber maixùl cfeal dar croire le coiiAiaife ce qa'w lUKifr dit. Ap{diqaez. eettg rè^ à râeedâOv eiKms êtes. fixé. M. Latapiedit qu'il esti^tce eandidal» ilofi L'est pa&; M-ûo^ nis dit qu'il ne l'esÈ jpas^ il l'esl. RieB de pins* aimpte.
— Bhm sàr; poiurtaat on. ne voit pas bieQ pour • qom le gotE^eoBemeni ne aa pccaaûikfie pas franchement.
— Ce qœ y&QB dîtes. là est très-profeiuly et xmt honuœqoiicîâfn'il ne mt pas est très-fort.
pourrais vous donner les raisonadu goa^^mefiiseikL;. màs^ earnuBet jf ai «joafiaace m ¥âus^ je ne vous les> èamDiepas* Il j a desiaairœà qui j'aidcHo^ ces caîsozis^ mais» eeisx4à n'ébaieoâ pas les. pfemie^ maires de m<m d^rteneBâ; ils deniandaieat à eoQi^rendre. Eâ^^ qu'iam hosma initelUgent a be«r SDÎa de comprend ce q/m son. gonramement kû dejoande? U obéit et se nosomie pee.
OûJBffîetQus k&maiieso]^' pesd'anfisi bofiser em^s^ààm&im se (EOgtealaifiat pomi deeesàpfiesikinsy d'te «iitte ca&lé^ casnBes- les ymrmim: ier rqppositieni ccMneafûn^ d^mir gâoaAtSvkt fiÊétA M hien. mm âtnûr ma eei^isk»à pimr do&rr; ner \m dénoûment h cette coméAfti.
JLJL nLM MAMSB VONIS 87
Irebeithe^ 3 signiâ» à M. Phecion Latapi« soa exéeutk)!»^
— Cher ami^ tuî dit-it tm* soa air te pkiâ gracieux et 83 inoix la plus dooee, mœBi'aTez demandé souTent d'afSriaer le râle- â« fadMinistratioa dans iFGtre électioii; le Boomeistest mn ea effet où nouftdevons nous prosoneer.
— Ah I enfin.
— J'ai la donlevr tou» anseficer que e^est M. Bonis qui sera ca&didat officiel. Je tous^ dis cela brusquement, en dMx mots, parée que je suû^ naTré d'avoir à vet» porter m pareil coup : dans ma longue carrière de préfel, aucune mission ne m'a élé {dus pénible^ Mais que nmlez-Tous? il le &at Ce qui jusqvf'd ee moment arail suspendu la décision du gouYeroement, c'était Tétat de votre situation commerciale. Cet état s'est aggnwé. Nous ne pouvons pas soutenir ef^eiellement un eandidat qui, d'un jour à ra«lre, peut être... il faut dire le mot, peiEl âtre axHleanxia de ses affaires. Pour moi, clMr màr je suis ainsi fait,, que je ne peux pas voir lenalheiia-de mesamiB,.et, lorsque leur ruine est inépaapable> j'ai fbabîtade de me séparer d^eux immédiatement. Ctojm m tonte ma sgFmpatbie.
-*]liès aBaÎECS ne mbI pa» ee qu'on dit; maia^ vous pouvez me perdre en m'eatemat vetre appui»
88 LA BBLLS HADAMB D0NI8
— Désolé, navré; je n'j peux rien. Voyez le ministre. Pour moi, je vous le répète, je vous promets ma sympathie et je tous promets aussi de ne pas vous combattre; j'appuierai M. Bonis, voilà tout.
Pendant un quart d'heure, il prodigua ses opnso* lations à cette malheureuse marionnette; il fut éloquent, il pleura presque, et finalement il s'en débarrassa en renvoyant à Paris.
PuiSi cette exécutiim accomplie, il s'occupa actir vement de tenir la promesse qu'il avait donnnée à Sainte-Austreberthe, et le samedi matin, à l'heure de la marée, les gens qui passaient sur le pont de Bordeaux purent voir une flottille de petites embarcations qui sillonnaient la baronne» allant et venant au milieu des grands navires du quai de Queyries au quai Vertical, des magasins généraux au quai de Bacalan.
Dans ces embarcations, on apercevait des personnages coiffés de casquettes galonnées d'or.
La foule s'arrêta, s'amassa sur le pont et sur le quai. Que se passait-il? Que faisaient donc ces personnages? Leur occupation paraissait inexplicable.
Lorsque leur embarcation s'éloignait de l'endroit où elle s'était arrêtée, on apercevait sur l'eau troublée du fleuve un petit drapeau tricolore flottant au-dessus d'une bouée»
LA BBLLB MADAMB D0MI8 89
Les journaux de la préfecture donnèrent Texplication de ce mystère : on étudiaitremplacement des digues qu'on allait construire pour rectifier le cours de la Gironde et permettre aux plus grands navires de remonter à pleine charge jusqu'à Bordeaux, qui allait devenir un Liverpool. Depuis le pont de Bordeaux jusqu'au Yerdon, les ingénieurs, les pi- • queurs, les employés des ponts et chaussées mouillaient aussi partout des bouées ou plantaient des balises.
Enfin on allait bientôt commencer l'exécution du gigantesque projet de M. Donis, — de M. Donis, l'ancien et le futur député de la Gironde, — de M» DoniSy le candidat officiel de l'administration.
El apprenant cette nouvelle, M. Donis, qui n*a- ?ait été prévenu de rien, accourut à la préfecture.
— Je vois que vous êtes surpris, mon cher monsieur Bonis, s'écria le préfet en lui serrant les deux mains; n'est-ce pas que j'ai de l'imprévu et de l'originalité?
— Assurément, mais il me semble que...
— Il vous semble que j'aurais dû vous prévenir et vous consulter, c'est cela que vous voulez dire. Aht cher honnête homme, que vous êtes naïf!
M. Donis était naturellement sérieux, il aimait peu les plaisanteries, et il ne pouvait pas supporter celles dont il était le sujet. Il prit sa figure des grandes circonstances.
— Allons, ne vous fâchez pas, dit le préfet, et faites-moi l'amitié de croire que, dans cette affaire^
f èt^ mire serais intâsftt.
— Vous siff es foa. ^'aî ]& habîladft èa œ'oceuf w moi-mêmes de mes affaires.
— â'ilH'atfaBlété qoeali^qaftdfuQe afbird^com* Bseceiale^ ^ n'ansaîB rien £Bt sana vofi8> gwp tous &ha& le pseiuar eaaoaisrçaHk dni d^pattamani.
Bans la bewba é» M. d» Gha(]/lu8>. on» était taa^ jmsss le ^imer da 9m c^paartmaent : le premier maire^ le premieF <5iEPé, le preaiier caoïmerçant.
— Vagissait d'une affiotire politique, eontisnd-t-il, et eiB polMiqaa je eroiff awir une eertuna dQssténté de mosaw
— Et d'esprit.
— Miller Ibis^trap^aiiiiaBle^ nnÉ?) puisque' tou» voulez bien me reconnaître quelques-unes des qua* WHb qui fbnt le politique, )e^ doia tous dire que co saut ces qaal^s qm m'ont fait agir comme je l'aï Mi dans^ cette affloRfe. Quel est mon désir et mon hat? Yona la sa^iFes^ cfest que fom soyei mon dépoté. Ce n'iest paa d'aujourfflmî qoe- je voua ea parie. 3 j'ëcfais laissé l'éleelion se faire naturelle^ ment, quA serailni' arrivé ? Le sulR^age* universel, livré à lui-même, est capable de tout : M. Phocion Itatispie jmavmH^ t/tre- naoBiié.. Yoyez^rous à quel point ma responsabilité était engagée et les repro*-
ehes auxquels j'étais exposé de la part du ministre?
— Latapie a été trouvé bon pour faire un député il y a quelques années, pourquoi ne le serait-il plus?
— Il y a quelques années, on a fait une faute en le choisissant pour vous l'opposer; maintenant on ferait une sottise, ce qui pour moi est beaucoup plus grave. Ce n'est pas à vous, président de la chambre de commerce, membre du tribunal, conseil de la banque, qu'il est nécessaire de donner les raisons qui combattent M. Latapie. Bans im mois, dans six mois, il pourrait être un grand embarras pour le gouvernement, qui a la responsabilité morale de ses choix.
— Cet embarras pouvait vous arriver Tannée dernière.
— Puisque nous avons eu la chance d'y échapper, nous ne devons plus nous y exposer. Pour cela, il était impossible de garder la neutralité entre vous ; d'autant mieux que M. Latapie ne se gênait pas pour dire partout qu'il était notre homme, et ce bruit était confirmé par vos propres paroles, puisque, de votre côté, vous vous défendiez d'être notre candidat.
— Je ne me parais pas de votre appui, voilà tout.
JjJL BELLB HADAHB DON28 93
—Notez que je ne vous blâme pas; à votre place, j'aurais très-probablement agi comme vous. Il est plus agréable d'être aimé pour soi-même que pour les beaux yeux de sa cassette; il est aussi plus agréable d'être élu pour son propre mérite que pour celui de l'administration. Et dans votre condition, je comprends tros-bien qu'il y avait un orgueuil légitime à dire : J'ai été nommé le jour où le gouvernement a donné la liberté aux électeurs. Malgré l'exemple pernicieux qui pouvait résulter de cette élection, j'étais pour mon compte décidé à donner cette liberté aux électeurs de votre circonscription ; mais les menaces de M. Latapie ia*ont obligé à intervenir. Si cet honorable homonyme du rival de Démosthène n'a jamais été « la hache » d'aucun discours au corps législatif, il est redoutable dans une élection. Je ne pouvais me laisser battre par lui. Et comme je n'avais qu un . mot à dire pour le réduire à l'impuissance, je l'ai dit. Auriez-vous voulu que pour ménager votre susceptibilité je retardasse l'étude d'un travail que vous avez tant à cœur et qui fera la fortune de votre pays? Non, n'est-ce pas?
— J'aurais mieux aimé que cette étude se fût faite à un moment où il aurait été impossible de la prendre pour une manœuvre électorale.
M LA «XLI^ SABAILS IXWNiS
— Quand même c'en^^cast ime, comment la Uâner? Il test des drcoBStanofis, mon cher monsiear DiXExis, ieà nous âemns jacaiifier bds convenances à rinléFèt du pays ; vous le savez mieux que p^- Mmne. Tons êtes wictime de Tortre amour pow la Oiroi)^, mais une mtstàmB que je ne peux pas plaindre beaucoup, car d'un côté, votre jiste «mourrpropre estiàthéy de FfiRitre votre gloire écàt être Nattée; ffaj0nrd"hui tout le aodonde sait que si Bordeaux devient jamais un vrai port dé mer, c^ à vous qu al le de^a. Qm m'eût dit il y a quelques mois que Sainl-Ausireberthe tseo^ait I instrument éont la Providence se servirait pour Bccomplir ce miracle ? 'Gomme les choses les plus éloignée les unes des autres s^enchalnfint! L'amâioration de la Gironde, iFotre élection e/t le timriage de mademaifielle Marthe anee notre ami, tout cela ne fait plas qu'un maintenant.
— J'aurais <¥oalu que ces trois choses restassent séparées.
— Je le pesae Iràn, ^ fffi^ pour cela prëcSsément que je ne wms m pas constaté pour annoacer publiquement, que vous étiez le candidat du gcm* lernemeni. Ei je préviens M. Bonis, mesuis-jedit, M se déiendira, et, entraîné par wm^mtàé pour lui, j'aurai peul^tre laâHftdesse de kd^der. OeCte
faiUesse pourra nous coûter cfaer, ne nous 7 exp^ sons pas. Et coaune îl 7 andt mrgonoe, j'ai agi, certain d'avaaee que Ncm ne me déoientiriez pas.
— Vous avez bu raisnai; ^ulsmeiA je îsm trouve obligé maintenant à me donner moi-même une sorte de démmtu J^fràs «voir <dit que je me présentais sans le coBooiicStâBigosmmeflMnt, je dois reconnaître ai^yoard'hiû «que je profite de te concours. Cela nuoigue de lograuté ou tocit m moins de franchise, et je n^aime pas oela.
— Comment cela! Qaoi de plus loyal que votre conduite? Dites les choses telles qu'elles :se sont passées, mon cher dépntéi, M fmmmm pourra vous blftmer« "Vom ne vouliez p«s de l'appui du gouvernement, c'est le préfet qui vousTaimposé. ûhargess-moi, appelezHmcd àe tous les noms qui vous passeront par Tidée, peu importa, j'ai bon diOB et j'm ai vu bien d'aularas. De ^non^côté. Je S&rai un €<éfiU conforme .au vAtea, m expliquant «omment et pourquoi jo vous ai choisi, et les oraisons aie mb manquarcmt pas : n'ètes-mns pas Je pisemier joiégociant de Bordeanx, le promoteur des. trayaux deJb Gironde ? ne marâee-vous pas vote fîUe bu Sis d'm. des peQomiages iles iplus importants de la /cour? Ae ces divers jFéGil&, il résultera unJut^cœtain, c'ait que vous a^ez été cfamai nfimme Aaadidat «ffiaifil
sans ravoir désiré ou demandé, et il n'y a pas beaucoup de vos confrères qui puissent en dire autant. Croyez-en un vieux préfet qui a l'expérience du sujet. Vous êtes un phénix, mon cher monsieur Bonis.
— Ainsi envisagée, la question change de face,
— Et vous voyez, n'est-ce pas, que je me suis conduit envers vous comme un véritable ami. Maintenant restez chez vous etn'ayez plus souci de rien; vous êtes député; votre affaire est dans le sac, ou plus justement vos bulletins de vote sont dans la soupière.
M. Bonis revint chez lui dans des dispositions autres, que celles qui l'avaient fait sortir pour aller demander une explication au préfet.
Sans doute il eût préféré n'être point candidat officiel et ne devoir le vote de ses électeurs qu'à leur confiance et à leur estime : il lui semblait qu'il était digne de cette distinction, et qu'il avait assez lait pour la mériter.
Mais, d'un autre côté, la façon dont la candidature officielle lui était imposée à son insu, avait quelque chose de tellement honorable, qu'il ne pouvait pas s'empêcher d'en être flatté. Quoi qu'on en pût penser dans le public, il avait la conscience de n'avoir rien fait pour obtenir le concours de
LA BBLLB MADAMB D0NI8 97
Tadministration, et cela suffisait à sa fierté. Ce n'était pas lui qui avait besoin du gouvernement, c'était au «contraire le gouvernement qui avait besoin de lui. Les blessures qu'il avait reçues autrefois trouvaient là une ample réparation, assez grande et assez belle pour contenter les plus difficiles.
Ën rentrant, il trouva Sainte^Âustreberthe qui l'attendait, et comme il était dans des dispositions d'humeur où la vue du vicomte ne pouvait que lui être très-agréable, il marcha à lui, souriant et les mains ouvertes.
Mais il s'aperçut bien vite que Sainte-Âustreberthe devait être sous le coup d'une sérieuse préoccupation; sa figure était sombre, son attitude gênée.
— Que se passe-t-il donc? demanda M. Donis; mais je suis peut-être indiscret de vous faire cotte question, pardonnez-moi.
— Vous m'encouragez au contraire, car je suis venu pour vous entretenir d'un sujet qui m'est si douloureux, que, sans votre interrogation, je n'au* rais peut-être pas osé l'aborder. Mais avant tout je veux vous remercier de l'accueil que vous m'avez fait; le souvenir de votire bienveillance et de votre sympathie, quoi qu'il puisse arriver, restera à jamais enfermé là.
CiÀ SeidLiS UABAUm MNIS
Saîsle-A»6tpeberihe se ftappa la poitrine, tandia M. DoaûB le i^gardatt 4UFec stupéfaction.
m'n^ ^w^&nséf dit-il, continuant, à towber le «œiir de saadiNBMâfifille Marthe. Je n'ai fomi féttSfii.
^ Sine fi^Ue, interampît IL Bonis, qu'il n'y « pas là de fiaii^i ifous désoler; tous avez à peine trftMaiihe^ etdOLe aa ^TMs^cûnzialt pas.
— des paroles ^ws ne dites sont justement celles «que ja me cépétaîs moore ee matin; mais maintenant je ne peux plus me complaire dans ces iltiiSKms de aiom aiamir, il fau;t que la vérité se
(^eUe vérité? JSt »r q^oi, sur qui voulezvous qu'elle se fasse t
— Si pénible qu'il aie joit de répéter ce que j'ai iapprifi, il le faut, n':estH9e|ias?ll paraît que M. Philippe Heyrem aime mademoi&elle Marthe.
Heyrem î ÀRow doncJ C'est donc cela...
Mais M. Jkms •B'wêtêg <0t £ainte-Austreberthe r^uît:
^liad^ûiselle Mardis aime-l^lle M. Heyrem, }e n'm «ais nm; mm ^st posssible, et cet asiour m'exfiiqmrs^ la &Qidexis qu'elle me témoi- ^e. Si «et aBuw exûÉB, je ix'm qu'à me retirer, malheureux et désolé, après vous avoir rendu votre
parote; sA, an cc aitrgif g y S iff a d^amour eher M. Heyrem, je puis encore espétcr. Toffis Isi^inifr qaé je Mrob" ac qm je yieta imn destan-
der^
M. Bonis resta assez longtemps sans répondra, ht IM» baissée; ^asd 9 la rdèm, sslbee éCailpftle
— Ce qui se passe dans htmnr â& OM Sie,
je sem rien, niri^ |9 le saurai ; sevdement e&
que je puis vous affirmer en attendant, c'est qi» M. H^em ne sera jamais mm gendre r wos entendez, joBQMôsC Eejrem 1 Bèyrem I
Et de sa main il frapp» son bureau d^uai ecwj> qiiiilToler Pes papim.
n y eut encore un long intervalle de sfleneB, que M. Dos» rompM U prmâèf.
— Comment doue afer-wi» cmmn eet araoar de M. Heyrem, que moi je M 9iMqp$eimais pas? dif-îL
— Si vous l'exigez, je vous Is âispm; ear dans un pareil sujet vous avez le droit de tout savoir ; cependant je demande à votre délicatesse de ne pas me questionner, car j'ai, promis le secret. Il m'en coû-
j terait beaucoup de manquer à mon engagement; je ne le ferai que si vous m'y obligez.
— ■ Gardez votre engagement. Ma fille parlera; alors même qu'elle aimerait M. Heyrem, ce que j»
ne peux pas croire, elle ne le cacherait pas, elle est incapable de tromper.
— J'en suis convaincu, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux que vous sachiez tout de sa propre bouche.
— C'est ce que je veux. Je vais partir immédiatement pour Château-Pignon. Vous deviez venir demain; je compte sur vous.
— Ne vaudrait-il pas mieux que je remisse ma visite?
— Non ; Marthe aura parlé ce soir, et demain vous saurez ce que vous voulez apprendre. A demain, monsieur le vicomte.
Et comme Sainte-Austreberthe s'était levé, M. Bonis alla à lui.
— Votre main, et, quoiqu'il arrive, comptez que vous aurez toujoiu^ en moi un ami.
C'était un père que j*espérais«
— Espérez toujours.
Jamais M. Donis n*ayait trouvé si longue la distance qui sépare Bordeaux de Cbâteau-Pignon. A chaque instant, il se penchait en avant, et, d'une voix impatiente, il répétait toujours le même mot à son cocher :
— Vous ne marchez pas ; allez donc, Pierre t Et alors celui-ci, tournant légèrement la tête et, du haut de son siège, abaissant ses yeux dans la voiture, se demandait d'où pouvait venir un pareil empressement. Puis, pour concilier ce qu'il devait à son maître et ce qu'il devait à ses hôtes, il touchait légèrement ses chevaux du bout de son fouet, tandis que de la main gauche il les retenait. C'était im homme qui avait des principes et faisait tout correctement : il ne pouvait pas ainsi changer l'allure de ses chevaux. Il ne répliquait pas à M. Donis, car cela n'eût pas été «convenable ; mais il conti*
nuait d'aller du traiu qu'il croyait devoir aller : il connaissait son métier peut-être.
A moitié roule à peu près, au haut d'une petite montée, il était d'habitude d'arrêter les chevaux durant quel(|ues minutes^ pour les laisser souffler. Alors une vieille femme boiteuse, qui demeurait dans une mauvaise bicoque bâtie sur le bord du chemin, sortait de chez elle et venait tendre la main dans la voiture. Jamais, depuis de longues années^ M« Donis n'avait manqué der lui faire l'aunidaie d'une petite pièce blanche^ et quand fDddttmc Donis et Marthe l'accompagnaient, elles joignaienl leur offrande à la sienne. C*était de cette petite rente que la pauvre vieille vivait.
Ce joup-là, comme tou» les jours, les chevaux, fidèles à leur habitude, aUâient s'arrêter^ mais M. Donis, tiré de ses réflexions par le changement d'allure, se pencha encore en avant et, de la mêma voix impatiente^ répéta son même mot :
— Allez donc, n'arrêtez pas.
Il n'y avait qu'à obéir, et Pierre était trop laeni élevé pour raisonner ; taaiif tout bas, il dit que si son maître « avait des ecmnaissanees m affairest^ il n'en avait pas en chevaux* »
Enfin, on arriva à Cbàteau^Pignon.
Marthe, précisément» 86 promenai! dans cette
IMitiedQ jardin qai borde de ses tsilltsleebefliiiides foitures; en «MAdâisIle'bndt déff roaer s«rle gr»li&r, fidée loi tiat que eTétait PliiHppe qiûarrmit Potirqaof Pliflippe ptoMâ qa'tm solre? Parc»
qu'elle aimait Philippe et non tm afQtre. Nos pressentimeitto M sonl^Is pae faits de bo9 désirs? Philippe était parti deptni bîentM buH joars ; il afrait dft rectieiffir s^r Sdiste-Ansf rebertfie les reoseigiiements qu'il TOfdail Elle aDait être débarraesée du Yicomte : ils allaient s'aimer coonne: autrefois, en attendait le* jour oà la tetfre de Boarbon leur permettrait de s'aimer librement.
file conral ytHmÊeùt m ebemin. La Toitare n'était pas encore en Tue, mais on Tenleiidait vemr. An bruit, elle crut reconnaître la roiture de son père; mais c'était impossible, M. Dotns ne deTait revenir que le dimanche malin. S! c'était le vicomte î A cette pensée, elle rentra sotts- le feoîBage* La toi-^ tore parut.
Ce n'était poiol Pfkifippe, ce nTélait poîsC le vi-cmte, c'était son père.
Elle avait été folle de penser & FhiKppe, il ne pouvait pas arriver â pareille heure.
Alors, sortant ds ttillis, elle agita son mouvoir,, oar, la première impreeeton de déception passée,. eBe éCait henrensi» de revoir son père^
Le cocher arrêta ses chevaux, et elle se prépara à monter en voiture : c'était presque comme au temps où, petite fille, elle venait au-devant de son père pour avoir le plaisir de faire un bout de chemin en voiture sur ses genoux.
Mais ce fut lui au contraire qui descendit
£lle l'embrassa tendrement.
— Sais-tu que tu deviens l'homme des surprises ? dit-elle. Tu ne devais revenir que demain.
— J'ai à te parler.
Alors elle remarqua sa préoccupation, que tout d'abord elle n'avait pas vue.
— Philippe a envoyé ses renseignements, se ditelle ; M. de Sainte-Austreberthe est mort.
Cette idée la mit de belle humeur.
— Eh bien! parle, dit-elle ; je t'écoute en fille soumise, et, si tu me dis que je dois renoncer à l'honneur d'être la vicomtesse de Sainte-Austreberthe, je te promets de t'obéir sans répliquer. Si tu savais comme je serais heureuse I
Elle s'approcha de lui pour lui prendre le bras, mais il la repoussa.
— Ce n'est pas de M. de Sainte-Austreberthe qu'il est question, c'est de M. Heyrem.
A la façon dont M. Donis prononça a monsieur Heyrem, » Marthe comprit que le moment décisii
LA BhLLB MADAME DONIS 105
était arrivé. Son père savait tout. Mais cette pensée ne répouvanta point. Tant mieux au surplus. Elle ne pouvait plus s'enfermer dans le silence qui rétouflfait et l'humiliait. jElle avait honte de ne pas tout dire à son père. Si l'heure était sonnée de parler, c'était bien. Elle lutterait ouvertement.
M. Bonis s'arrêta et, la regardant en face :
— Est-ce vrai, dit-il, que M. Heyrem a de l'amour pour toi?
Elle attendait cette question ; cependant elle en fut troublée jusqu'au plus profond de l'âme, et un flot de sang empourpra son visage. Pouquoi sou père la regardait-il? Pourquoi ne lui faisait-il pas la grâce de baisser les yeux ?
— Tu ne réponds pas, dit-il d'une voix qui se fâchait.
— C'est vrai, dit- elle à voix basse.
— • Vrai ! c'est vrai? Il a osé... tu sais qu'il t'aime, il te l'a dit?
— Il me l'a dit!
— Et toi ?
— Moi, je l'aime.
Elle dit ces trois mots d'une voix presque ferme et la tête levée; mais, devant le regard de son père, elle la baissa. Il était si irrité, ce regard, ordinaire*
106 LA ^-ffLZW HTAl^ASrB D0NI3
ment si doTix et caresisentf, il était si plein dé eolèr^ et de menace, qcfe&e eot peter.
— Cher papa! dit-elld*
Laisse-moi, ner mé parlé pas ; ne TofsMer pm que je me fais nolenee pom ne pas me laisser emporter î Marche près é& moi, je te parierai ftmt âr rheure.
Jamais elle n^rsK m sem përtf dans cet état de fttreur r ses léfvreiî s'agitsrient sans former deï mots suivis.
— Ma fille, ma flllef (fisaît-il.
Mais ces paroletf, les seal6S'inteUigiI)Ies,n''a valent rien de tendre ; (fêtaient plutôt des exdamatîoi» d'étonnement et d*îndtgnation.
Ils mai obèrent ainsi durant quelques minutes^ puis M. Doniff s'arrêta.
Maintenant, dit-il, il faut me raconter comment cet amour s'est formé, et il faut le faire franchement, sans détour, sans mensonge.
— Ohl père, est-ce que je t*ai jamais trompé?
— Je te crdyais incapable de tromper; maintenant tout est possible. Parle et ne cache rien.
— Quand M. Heyrem a commencé à venir régulièrement îci, Je nlaf pas fait attention à hii plus qu'atcc autres personnes que tu reçois ; c'est seulement à la longue qa'd. tifa, paru être au-dessus des*
«^«L Ta Bvai0 {daiair i f aatretenir a¥«c lui; ^luaad il étaU tu jEawDS mus cesse son éloge ; ilébûl boa pour toi, plelbi «de respecti de prévâ^ asom^^t puis il parlait de «xaère »^ec unetea» ^sBtm <fm touchait le ocbut^ Il me plut» «t quaud toNKvaâis Bes yeux attachés sur les Qûaas, cela loe nudaît heureuse ; xuais je ne icroyais pas qu'il m'aimât et je ne me disais pas que je Taimais. Je na petnsrâspas à cela; seulement j'avais plaisir à le Tcor arriver et plaisîir .aussi à voir que tu cherchais à te trouver ^vec lui. Tu dois te souvenir des soirées 4iue JKms avons passées tous les trois; vous parliez Ae$ tj^mx de la Gironde, je vous écoutais.
Il Bpécvldiit sur ma préoccupation pour s'apf rocher de toi ; pendant que je lui expliquais mes idées, il te regardait, il te parlait sans doute.
— C'est plus tard qu'il m'a parlé. Un jour il m'a dit qu'il m'aimait et il .a iCompxis que je l'aimais.
M. Donis s'arrêta et, prenant sa fille par le bras^ fl la fit se tourner vexs lui de manière à la voir en pleine figure. Durant quelques secondes il la j::e-* garda longuement, puis lui ahandoimant le bras.:
—Et alors, dit-il, au lieu de venir me demander la main^ il a continué à se faire aimer de toi.
— n voulait t'adresser cette demande; mais, comme il connaissait tes idées, il a eu peur, lui qui
était sans fortune et sans position, d'être refusé. Alors sa mère est partie pour Bourbon, pour tâcher de sauver la fortune de son oncle, qui est considérable. Une fois mattre de cette fortune, Philippe devait te parler. D'un moment à l'autre, nous attendons une lettre qui doit nous annoncer que Philippe est l'héritier de son oncle. Voilà la vérité, toute la vérité.
— La vérité, pour toi peut-être, car j'espère que dans ta faute tu n'as pas perdu le respect de toimême, ta franchise et ta sincérité d'enfant; mais ce n'est pas la vérité pour moi. M. Heyrem, qui poursuit la fortune de son oncle à Bourbon, poursuit la mienne à Bordeaux; par l'une il espère gagner l'autre, et voilà pourquoi il a trouvé avantageux do te séduire.
— Ohl pèrel
— Et de quel autre mot veux-tu que j'appelle sa façon d'agir? Il s'est introduit près de nous adroitement, il a flatté mes idées; pendant que je l'é* coûtais il s'est fait aimer de toi, espérant nous mettre dans une situation où il nous serait impossible de le refuser. Cela est d'un lâche et d'un voleur : après avoir spéculé sur ma faiblesse, il a spéculé sur ta jeunesse et ton innocence.
— Oh I père, je l'aimel
— Non, tu ne l'aimes pas, tu ne peux pas Taimer. Qu'a-t-il pour te plaire? A-t-il de la jeunesse, de rélan, de la générosité? N'esMl pas au contraire toujours roide, mécontent, prôt à juger tout le monde du haut de sa supériorité et de son honnêteté? Sais-tu ce qu'il fait, ce héros d'amour, au moment où tu es demandée en mariage par un rival? Au lieu de rester ici pour te défendre bravement, il est à Paris, où il tâche de mettre en jeu des moyens adroits pour combattre ce rival, sans s'exposer? Ce raatiu j'ai reçu une lettre de lui, pleine d'insinuatioQS contre M. de Sainte-Austreberthe; il m'annonce des choses terribles, mais il se garde bien de les préciser.
— C'est moi qui l'ai envoyé à Paris; je ne voulais pas qu'il restât exposé à une provocation de M. de Sainte-Austreberthe, et je voulais en môme temps (pi'il te fit connaître celui-ci* S'il y a un coupable, c'est moi ; ce n'est pas lui.
— Que tu sois coupable, cela est malheureusement vrai; mais le principal, le grand coupable, l'imliateur du mal, c'est lui. C'est lui qui a profité de mon amitié pour te tromper et prendre ton cœur. Est-ce que s'il avait été un homme loyal, n'ayant que des intentions loyales et droites, il n'aurait pas commencé par s'adresser à moi, le
jCMir OÙ il a senti qu'il t'aimait? Est-ce que l'amitié que je lui témoignais ne lui rendait pas celle démarche plus facile qu'à tout autre? Ce n'est pas ee qu'il a fait. Il savait que je le refuserais, il a yonbx forcer son mariage en te séduisant; il ne sera jamais ton mari.
— Ne dis pas cela, je t'en supplie; nous avons été coupables, cela est vrai, mais pas autant que tu le crois. Je t'expliquerai...
— Mais, malheureuse enfant, ton aveuglement aggrave sa faute et me prouve toute l'habileté de son calcul; tu vois bien que tu le défends parce que tu es trompée.
— Je le défends parce que je l'aime.
Ce mot ainsi répété fit perdre à M. Donis la contrainte qu'il s'imposait à grand'peine.
— Ne dis pas que tu l'aimes, s'écria-t-il avec violence, car il ne sera jamais ton mari et tu ne le reverras jamais. Je le chasse d'ici comme un misé* rable et un voleur.
— Tu peux le chasser, tu ne peux pas m'empêcher de l'aimer.
— C'est un soin dont se chargera M. de Sainte- Austreberthe, car c'est lui qui sera ton mari, et il saura bien te garder contre les entreprises de H. Heyrem.
Ils étaient arrivés au château ; tandis que M. Donis entrait au salon, Marthe monta à sa chambra bouleversée, éperdue.
Marthe était femme: forte! et résolue dans la lutte, elle redevenait faible lorsque le danger était passé et alors elle subissait Tinfluence toute-puissante de ses nerfs.
Avec son père, elle avait tenu bon, disputant le terrain pied à pied, se défendant quand môme; après l'avoir quitté à la porte du salon, elle avait encore monté l'escalier à pas compté, avec l'apparence du calme. Mais, lorsqu'elle fut enfermée dans sa chambre, portes et fenêtres bien closes, elle se jeta sur un fauteuil.
C'était fini, elle ne le verrait plus.
Elle connaissait son père et savait qu'il ne revenait jamais sur ce qu'il avait dit. Qu'il eût tort ou qu'il eût raison, qu'il gagnât ou qu'il perdît, il s'en tenait rigoureusement à sa parole, et comme avec cela il avait une mémoire sûre, n'oubliant jamais
rien, ce qu'il avait dit, il le faisait, ooiite quo coûte. Ce qui chez lui avait , été tout d'abord un principe était devenu à la longue, et par l'exagération naturelle de l'habitude, une manie qu'il portait dans les grandes comme dans les petites choses.
— Allez, allez, disait-il quand on le plaisantait à ce sujet, riez, je ne me fâcherai pas. Seulement citez-moi beaucoup de négociants dont la parole soit acceptée comme un billet : moi, je n'ai jamais fait de billets. Tout le monde sait que quand j'ai dit : « Je paye le 31, » on peut se présenter le 31.
Avec un pareil caractère, il était certain que la condamnation prononcée contre Philippe serait irrévocable; explications, raisons, prières, M. Donis ne voudrait rien entendre : « il avait dit. » Il avait dit que Philippe ne serait pas son gendre, rien ne ferait que celui-ci le fût ; il avait dit que Sainte-Austreberthe le serait, rien ne ferait que celui-ci ne le fût pas. On pouvait l'attaquer par tous les côtés, le prendre par la persuasion ou la tendresse, la tête ou le cœur ; il ne se laisserait ni convaincre ni émouvoir, et répéterait toujours : « J'ai dit, il faut que cela soit. »
La. cloche du dîner vint surprendre Marthe au milieu de son désespoir. Elle n'avait pas conscience du temps qui s'était écoulé depuis l'arrivée de son
père ; elle ne pensait plus, elle ne savait plus^ elle était écrasée.
La sonnerie de la cloche la rappela à la réalité : il fallait descendre. Machinalement elle se leva ; mais elle était brisée, ses jambes fléchirent, et elle sentit que sa tête était lourde et vacillante.
Il fallait se remettre cependant, réagir contre cet anéantissement, ressaisir sa raison et descendre. Sans doute, il le fallait ; mais elle ne le pouvait pas car plus elle faisait d'efforts pour fixer son esprit sur cette nécessité, plus ses idées se confondaient. Elles passaient dans sa tête comme des éclairs dans un orage ; une lueur l'éblouissait, et instantanément elle retombait dans l'ombre noire, et toujours au cœur, elle sentait un coup sourd qui frappait et refrappait sans cesse : c'était fini, elle ne le verrait plus.
Dans la confusion de ses sensations douloureuses il lui sembla qu'on grattait à la porte de sa chambre : la honte d'être surprise en cet état de prostration lui donna une secousse. Elle. fit quelques pas vers cette porte.
— Mademoiselle est-elle malade? demanda la voix de Clara.
— Non.
— On attend mademoiselle pour dîner.
— C'est bien.
Le temps n^archait donc bien vite ; illui semblait que la sonnerie venait de cesser. Son père et sa belle-mère l'attendaient ; comment paraître devant eux, devant elle, la figure luisante de larmes, les yeuv rougis?
Elle se plongea la tête daïis l'eau, mais le remède ne ftit point efficace : les traces de larmes disparurent; la bouffissure du visage, la rougeur des paupières, ne s'effacèrent point. En un tour de main, elle arrangea ses cheveux ébouriffés, et elle descendit; sous ses pas^ les marches de l'escalier s'enfonçaient.
Son père, sa belle-mère, étaient à table, et le maître d'hôtel, en habit noir, en cravate blanche, se tenait debout, immobile et majestueux devant le dressoir prêt à servir le potage : le regard qu'il abaissa sur Marthe était indigné et disait clairement qu'il ne comprenait pas que dans une honnête maison, une jeune fille se permît de faire attendre ainsi ses parents. 11 avait été habitué à voir mieux respecter les idées de famille chez le comte de €harraynac et chez le marquis de Poligny, mais c'étaient des gens de race et non des bourgeois parvenus.
— Nous t'attendons, dit M. Donis d'une voix sévère.
— Je VOUS demande pardon, je n'avais pas conscience de l'heure.
Ce n'était pas une excuse pour M. Donis ; mais il ne poussa pas plus loin sa réprimande, car il ressentait une sorte de respect pour ce majestueux maître d'hôtel, qui, à ses yeux, représentait le monde, et devant lui il avait toujours peur de faire quelcpie chose qui ne fût pas conforme aux usages. Il n'avait pas été élevé à manger ainsi en représentation, et, bien qu'il fût fier de le voir présider au service de sa table, il était quelquefois gêné par son regard. Alors il se disait qu'il payait peut-être un peu cher l'honneur d'avoir chez lui un pareil personnage, gai comme un commissaire des morts, et que ses déjeuners à son comptoir, au milieu de ses commis, avec un morceau de pain et de fromage, étaient plus agréables que ses dîners à son château, sous la surveillance de son maître d'hôtel. Mais, quand ces idées lui traversaient l'esprit, il les chassait bien vite, pour revenir à celles que sa t)osition lui imposait. Où irait la société si on n'acceptait, des devoirs et des usp;;3'es, que ceux qui nous sont agréables ?
Sans madame Donis, le dîner se fût écoulé silencieux et lugubre ; mais elle entretint la conversation à elle seule, et tandis que le père et la fille fai-
saient semblant de manger pour dissimuler leur émotion, eîle paraissait plus libre, plus gaie qu'à l'ordinaire. Malgré son trouble, Marthe remarqua ce changement dans les manières de sa belle-mère; mais elle était trop profondément absorbée dans sa préoccupation douloureuse pour en chercher la cause. Que lui importait d'ailleurs qu'elle fût triste ou qu'elle fût joyeuse?
Il était de règle qu'après le dîner M. Donis prenait son café sous la verandah ; tandis que Marthe se mettait au piano dans le salon, lui faisait de la musique jusqu'au moment où il l'appelait.
Elle n'osa pas manquer à la règle établie, et, en sortant de table, elle alla s'asseoir devant son piano ; puis, après avoir ouvert un morceau, elle se mit à jouer. Que jouait-elle? Elle n'en savait rien ; les notes dansaient devant ses yeux, elle faisait du bruit.
Cependant il y avait ce bon côté dans sa cruelle situation, qu'elle était seule, et que pourvu qu'elle frappât les touches de ses doigts, elle pouvait ne plus se contraindre comme à table. Alors elle laissa couler les larmes qui l'ètouffaient, et elle en éprouva une sorte de soulagement ; ses pleurs tombaient sur ses mains en grosses gouttes chaudes. Quelqu'un qui l'eût vue ainsi eût été touché • car, par
une ironie du hasard, la musique qu'elle jouait était gaie et dansante.
Tout à coup elle entendit derrière elle la voix de sa belle^mère :
*— Vous pouvez ne plus jouer, dit madame Bonis ; votre père est parti faire sa promenade dan* le jardin.
Mais Marthe ne s'arrêta point ; car elle eût été forcée de se retourner, et elle ne voulait pas montrer son visage baigné de larmes.
Alors madame Bonis s'approcha d'elle et lui mettant la main sur Tépaule :
^ Pourquoi ne m'avez-vous pas tout dit, chère enfant, lors de notre entretien?
Marthe oublia ses larmes ^t se retourna vivement : sa belle-mère savait qu'elle aimait Philippe I Ce fut ime nouvelle blessure s'ajoutant à celles qui l'avaient déjà frappée ; cet amour qu'elle avait caché au plus profond de son âme, tout le monde 1^ connaissait et s'en occupait.
Le hasard a livré ce secret, continua madame Donis, et cela est très-fâcheux ; car nous eussions pu peut-être disposer votre père à l'accueillir sans colère, tandis que maintenant il sera impossible de le faire revenir sur son premier sentiment.
IiA BELLB MADAMB DONIS 119
Impossible ? dit Marthe, sans trop savoir ce qu'elle disait.
— Vous savez bien que votre père est l'esclave de ses premières impressions ; il me semble que vous avez eu grand tort de refusôr obstinément la porte que je vous ouvrais.
Marthe ne répondit pas. Ce n'était pas de savoir si elle avait eu tort ou raison qu'elle avait maintenant souci : c'était du présent, c'était de l'avenir.
Ce que je vous ai demandé, dit* elle enfin, je vous le demande encore: sauvez-moi de M. de Sainte-Austreberthe. Il doit venir demain, obtenez de mon père que je ne le voie pas.
— Cela est impossible ou tout au moins impossible pour moi, et si quelqu'un peut l'obtenir, c'est vous seule. Adressez-vous à votre père ; le voici justemeut. Je vous laisse ensemble, parlez-lui.
Par la fenêtre du^salon, Marthe vit son père rentrer dans la verandah et s'asseoir ; il prit un journal et parut vouloir le lire. Alors elle sortit du salon et se dirigea vers lui; mais, au bruit que faisaient ses pas sur les nattes de jonc, il ne leva pas la tête, et ce fut seulement lorsqu'elle fut contre lui qu'il la regarda.
Alors elle s'agenouilla devant lui, et lui prenant la main dans les siennes : j
— Oh I père, dit -elle, je t'en supplie, pardonnemoi la peine que je te cause.
Ëlle le prit dans ses bras, et, se relevant, elle rembrassa.
— Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? demandat-il.
— Réfléchi, non, dit-elle ; j'ai pleuré, mais je réfléchirai, si tu le veux. Seulement, je t'en prie, permets-moi de rester demain dans ma chambre ; je serai malade, tout ce qu'on voudra. Dispense- Sioi de recevoir M. de Sainte- Austreberthe, je ne pourrais pas le voir: c'est plus fort que moi, plus fort que ma volonté de ne pas te peiner.
— As-tu oublié ce que je t'ai dit ?
— Non, oh ! non.
— £h bien I alors tu sais que je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
— Je t'en prie I
— Tu m'as déjà fait beaucoup de peine, ne m'en fais pas de nouveau ; épargne-moi au moins le chagrin d'une discussion. Qui m'eût dit, quand tu clais petite, docile et caressante, que je trouverais un jour en toi une volonté hostile à la mienne? Oh!
- les enfants !
. Il se leva et sortit de la verandah pour se promener en long et en large. -
LA BELLE MADAME DONlg 121
Au bout dé quelques instants, madame Bonis re* vint, et alors il rentra.
Marthe étouffait, il lui semblait que sa tête allait éclater. Elle fit bonne contenance aussi longtemps qu'elle put ; mais il vint un moment où les efforts qu'elle faisait pour se contenir furent impuissants. Alors elle s'approcha de son père :
— Veux-tu me permettre de me retirer dans ma chambre? dit-elle.
— Etes-vous malade ? demanda madame Donis.
— Malade, non ; mais je ne me sens pas bien.
— Laissez-la aller, dit M. Donis en s'adressant à sa femme. Puis, d'une voix adoucie et se tournant vers sa fille : Bonsoir, mon enfant.
Comme tous les soirs, elle se pencha sur lui et l'embrassa au front ; mais lui, comme tous les SQirs, ne la prit point dans ses bras pour lui rendre son baiser.
Madame Donis fit quelques pas avec elle.
— Eh bien? dit-elle à voix basse.
— Rien, je n'ai pu rien obtenir.
— Alors il faut vous résigner à la journée de demain, car je ne réussirai pas mieux que vous.
Se résigner à la journée du lendemain; non, mille fois non. Voir Sainte-Austreberthe, entendre
122 LA BELLB MADAMB BONIS
ses paroles d'amour, jamais. Plutôt que de subir ce supplice et cet outrage, elle aimait mieux quitter cette maisdn, s'enfuir, se sauver n'importe où.
O'éfalt 0OUS le coup du désespoir que cette idée défaite avait jailli dans la t6te de Marthe.
Elle s'était présentée tout d'abord indécise et vague, mais la réflexion lui donna une forme, et ce qui n'avait été qu'une lueur fugitive devint bien vite une lumière fixe qui éclaira son esprit.
Oui, elle devait fuir; elle le devait pour échapper à la présence de Sainte-AUstreberthe , dont les paroles et les regards la blessaient dans ses sen* timents les plus délicats; elle le devait encore par respect pour son amour. Que penserait Philippe, que Boufifrirait-il, séparé d'elle, lorsqu'il la saurait exposée aux entreprises de son rival? Elle ne pouvait pas lui imposer une pareille douleur. Partie de ce point, elle alla vite sur ce chemin, et ce fut seulement lorsqu'elle fat arrivée au bout qu'eUe revint en arrière^ ramenée par la loi naturelle de
la réaction. Fuir, c'était bien pour elle et pour Philippe; mais pour son père!
Alors un terrible combat se livra en elle : d'un côté, l'horreur que lui inspirait Sainte -Austreberthe et son amour pour Philippe la poussaient à fuir; d'un autre, sa tendresse pour son père et le respect du monde la retenaient. Hésitante, irrésolue, elle alla ainsi d'une idée à l'autre, décidée un moment à partir, décidée, la minute d'après, à rester, passant par les plus cruelles alternatives, car les raisons pour l'un comme pour l'autre parti étaient successivement toutes-puissantes dans son cœur. Quel coup pour son père, si le lendemain elle n'était pas là pour l'embrasser! Quelle douleur pour Philippe, s'il était obligé de rester loin d'elle, livré aux inquiétudes et aux tortures de la jalousie! Quelle honte pour elle, quel supplice, si elle devait être exposée chaque jour aux hommages de M. de Sainte-Austreberthe !
Concilier toutes ces difficultés d'une situation arrivée à une phase décisive était impossible : il fallait les trancher, mais comment et dans quel sens?
Elle avait dans sa chambre un portrait de sa mère. Ce portrait, œuvre assez médiocre d'xm peintre de Bordeaux, avait autrefois occupé la place
d'honneur dans le salon ; mais, lors du second mariage de M. Bonis, il avait di\ abandonner cette place. Madame Bonis avait fait remarquer à son mari que celte peinture était trop mauvaise pour rester exposée aux regards des étrangers, qu'elle prêtait à la critique et donnait une triste idée du goût de ses propriétaires, si bien que le portrait avait été décroché et porté dans la chambre de Marthe qui l'avait demandé. Elle n'avait pas souci du mérite ou des défauts de la peinture, elle ne s'inquiétait pas de savoir si la pose était mauvaise ou l'exécution grossière, ce n'était pas une toile recouverte bien ou mal de couleurs qu'elle avait devant les yeux : c'était sa mère, vraiment sa mère, qu'elle n'avait pas connue.
Tout le monde sait que bien souvent la vie dans im tableau est indépendante de la question d'art; c'était ce qui était arrivé pour le portrait de la mère de Marthe; le peintre, tout en faisant un tableau détestable, avait su prendre la vie dans son modèle et la transporter sur la toile : le portrait vivait, parlait, regardait. Au moins c'était l'impression qu'il produisait sur Marthe, et bien souvent, dans ses heures de chagrin, elle venait s'entretenir avec sa mère dans ce langage mystérieux du sentiment qui n'a pas besoin de l'aide de la
Iâ6 LA BELLB MADAME DONIS
parole matérielle pour être éloquent. Le portrait ne remuait point les lèvres ou ne clignait point de l'œil, comme ces madones miraculeuses de la superstition catholique, et cependant Marthe comprenait les longs discours qu'il lui adressait, ses* conseils comme ses reproches.
Dans la cruelle angoisse où elle se trouvait, c'était à lui de l'inspirer, de la diriger.
Marthe était sans lampe dans sa chambre ; mais la lune, qui se levait au-dessus des peupliers de la Gironde, entrait par les fenêtres ouvertes et, frappant en plein le portrait, l'éclairait de sa blanche lumière : le visage pâle se détachait dans l'omhte et sortait pour ainsi dire de la toile.
Longtemps elle resta en contemplation devant lui, mais elle ne put pas en obtenir une réponse précise dans un sens ou dans un autre. Ce qu'il lui disait c'était ce qu'elle s'était dit elle-même : Reste pour ton père; pour ton amour, pars. Cependant il souriait toujours, et, quelle que fût sa réponse, il la regardait toujours de ses yeux doux.
Convaincue à la longue qu'elle ne pourrait pas fixer sa résolution par ce moyen, elle eut l'idée de la demander au hasard ; car elle était arrivée à cet état d'inquiétude et de doute où la raison nous
échappe et laisse la place libre au merveilleux et au aurnaturel.
Par les fenêtres, elle voyait au-dessus des arbres des lumières courir sur la Gironde, — c'était l'heure de la marée, — et les vapeurs venant de la mer profitaient du flot pour remonter à Bordeaux ; à leurs mâts et à leurs tambours, ils portaient des fanaux allumés qui sillonnaient la nuit de leurs lueurs rouges et vertes.
Marthe se mit à sa fenêtre, et, s'accoudant sur le balcon, elle se dit que, si les vapeurs qui passeraient devant elle dans l'espace d'un quart d'heure étaient en nombre pair, elle partirait ; que si au contraire ils étaient en nombre impair, elle resterait.
Les trois quarts de neuf heures sonnèrent à l'horloge du château, et elle se mit à sonder de l'œil les profondeurs bleuâtres de la nuit; puis, pour bien préciser et ne rien laisser à l'incertitude, elle se dit que ce ne seraient pas tous les navires dont elle pouvait apercevoir les feux qui compteraient, mais ceux-là seulement qui, au premier coup de dix heures, auraient passé devant un grand peuplier qui, en face d'elle et près du fleuve, dressait sa colonne noire sur le ciel pâle.
Deux vapeurs passèrent, balançant leurs lu-
mières; puis elle ne vit plus rien, et les minutes, les unes après les autres, s'écoulèrent sans qu'aucun navire parût. Deux I Elle resterait donc.
Mais le quart n'était pas encore écoulé, et dans l'obscurité elle vit surgir plusieurs points lumineux, qui grandirent rapidement. Combien étaient-ils? deux, trois, quatre. Deux et quatre faisaient six, elle devait donc rester.
Passeraient-ils devant le peuplier avant le coup de dix heures?
Ces lumières, qui tout d'abord lui avaient paru marcher sur une même ligne, étaient en réalité séparées par des distances inégales.
L'un des vapeurs passa derrière le peuplier, puis un second passa encore.
Cela faisait quatre, et l'heure allait sonner.
Les deux derniers se tenaient et s'avançaient comme s'ils avaient été attachés l'un à l'autre ; leurs fanaux grandissaient, ils arrivaient.
Mais avant de se masquer derrière le peuplier, la séparation se fit, car il y avait entre eux une différence de marche, et ce qui avait paru les attacher, c'était que le meilleur marcheur, arrivant sur le plus mauvais, avait mis un certain temps à le dépasser.
LA BEIiLB MADAME DONIS 129
. Combien ce temps rapide cependant avait été long et cruel pour Marthe !
X.e marteau de l'horloge se leva, le premier vapeur passa derrière le peuplier pendant que l'heure sonnait ; quand les dix coups furent frappés, le second arrivait à peine à Tarbre.
Quatre et un faisaient cinq, le nombre était impair : elle devait partir,, c'était le sort qui Tavait décidé. Alors elle éprouva une sorte de calme et de soulagement, comme il arrive toujours lorsqu'on n'a plus l'angoisse de l'irrésolution ou de l'incertitude.
Décidée à partir, elle n avait pas examiné la question de savoir où elle irait ; mais elle ne s arrêta pas longtemps à cette difficulté. Elle n'avait qu'un parent, qu'un ami : son grand-père Azimbert. Elle irait chez lui, et bien certainement, quand elle lui aurait expliqué sa position, il l'accueillerait et la défendrait.
Ainsi fixée sur son départ et sur son lieu de refuge, elle se disposa à partir, car le matin ne devait pas la trouver au château, et c'était dans la nuit même qu'elle le quitterait.
Elle alluma une bougie, et sa première pensée fut d'écrire à son père ; car elle ne pouvait pas se séparer de lui ainsi, sans lui dire qu'elle partait et pourquoi elle partait.
130 LA BËLLB MADAMB DONIS
Mais, au moment où elle ouvrait son buvard, on frappa à la porte de sa chambre.
— C'est moi, dit la voix de madame Donis; comment ôtes-vous ?
Marthe alla à la porte.
— Je ne suis pas malade, dit-elle, je vous remercie.
— Alors couchez- vous, ma chère enfant, el espérez tout du temps.
Et madame Donis s'éloigna, mais Marthe courut après elle •
— Dites à papa que je l'embrasse, je vous prie, que je l'embrasse de tout cœur.
— Soyez tranquille.
Rentrée dans sa chambre et sa porte fermée au verrou, elle se mit à écrire.
(( La résolution que je prends, mon cher papa, D m'est bien cruelle, et je suis désolée du chagrin » que je vais te causer. Mais il m'est impossible de » voir M. de Sainte-Austreberthe et de subir la j) honte de ses hommages. C'est lui que je fuis ; ce » n'est pas cette maison, où jusqu'à ce jour j'avais f> été si heureuse auprès de toi. J'ai dit à M. de j) Sainte-Austreberthe que je ne pouvais pas être a sa femme, il n'a pas voulu m'écouter ; je l'ai dit
» que je ne pourrais jamais Taimer, tu n'as pas » voulu me croire. Je me sens incapable de sup- » porter sa présence, je me mets à l'abri de ses » poursuites. Il comprendra alors, il faut Tespérer, » qu'il ne sera jamais mon mari, et il aura sans » doute la fierté de renoncer à une femme qui ne » veut pas de lui. Ce jour-là, je reviendrai près de » toi, et peut-être par ma tendresse, nie sera-t-il » possible de te faire oublier ma faute. Tu com- » prends que je ne peux pas te dire où Ije me re- » tire ; mais je veux au moins te donner l'assurance » que là où je vais, je ne verrai pas celui qui t'a » irrité.
» Adieu, mon cher père; permets-moi de t'em* » brasser, et, si grande que soit ta juste colère, ne » ferme pas ton cœur pour jamais à ta fille qui » t'aime.
MAftTÈBi
Cette lettre, écrite et mise sous enveloppe, elle resta un moment accablée par ses souvenirs de tendresse, et épouvantée aussi devant l'inconnu qui s'ouvrait pour elle.
Mais bientôt elle reprit sa résolution et elle écri* vit à Philippe, qui, lui aussi, devait être prévenu de sa fuite.
« Mon père sait que vous m'aimez et que je vous » aime, c'est vous dire sa colère. Il a décidé qu'il » ne vous verrait plus, et que moi je devais voir » M. de Sainte-Austreberthe chaque jour. Je ne » veux pas supporter ce supplice et je ne veux pas » que vous le subissiez.
» Je quitte cette maison, pour me retirer chez » mon grand-père, à Gabas. Vous comprendrez, » j'en suis certaine, que vous ne devez pas m'y ve- » nir voir. 'Si cruelle que soit notre séparation, » nous devons l'un et l'autre la supporter, sans rien • faire pour aggraver notre faute. Nous ne nous » verrons point, mais nous nous aimerons. Je vous » ai promis de n'accepter jamais M. de Sainte- » Austreberthe, et de n'être la femme de personne » si je ne pouvais pas être la vôtre : vous voyez que » vous pouvez compter sur ma parole ; comptez » aussi sur ma tendresse, sur mon amour.
» Marthe Donis. »
Onze heures sonnaient quand elle achevait d'écrire cette lettre ; elle se dit qu'elle partirait à minuit.
Et alors elle s'habilla pour ce voyage, qui durerait Dieu seul savait combien de temps.
Elle choisit sa toilette la plus simple, celle qui
devait la faire le moins remarquer ; puis elle prit ce qu'elle avait d'argent dans son tiroir, quatre ou cinq cents francs qui lui restaient de son mois. Elle prit aussi le médaillon de son père, qu'elle retira de son cadre de velours, pour pouvoir le serrer dans son carnet .
Puis, tout étant disposé, elle souffla sa lumière et elle attendit. L ombre parla douloureusement à son cœur et plus d'une fois elle faillit abandonner sa résolution.
Enfin minuit sonna et lui rendit sa force; avant que le douzième coup eût frappé, elle était sortie de sa chambre. Alors elle marcha doucement sur la pointe du pied, sans que sa robe de laine fit le moindre bruit.
Arrivée devant le vestibule qui conduisait à la chambre de son père, elle s'arrêta comme si elle était retenue malgré elle. Il était là, il dormait ; quel réveil pour lui !
Une fois encore elle hésita ; cependant elle ne revint pas en arrière : au contraire, elle se hâta vers l'escalier, qu'elle descendit presqu'en courant.
Elle ne comptait pas sortir par la grande porte du vestibule, mais par une petite porte de derrière qui servait aux gens de la maison. En arrivant à
cette porte, elle trouva qu'elle n'était pas fermée, mais seulement poussée contre le pêne.
Qu'est-ce que cela voulait dire ?
Elle ne s'arrêta pas à chercher une explication, elle sortit et repoussa la porte.
Elle était dans le jardin, et maintenant elle n'a, vait plus qu'à aller devant elle,'à la garde de Dieu«
Elle fit quelques pas dans l'allée sur laquelle ouvrait cette petite porte; puis elle s'arrêta, car il y a loin de la résolution qu'on prend bravement entre quatre murailles, avec un toit sur la tête, à l'exécution qu'on doit mener à bonne fin, en pleine campagne, au milieu de la nuit.
Elle était dans des dispositions nerveuses où la nuit précisément exerce sur l'âme une influence pleine de trouble et d'émoi.
Peut-être dans l'obscurité eût-ello marché vaillante et déterminée, sans hésitation, mais la lune n'est pas faite pour raffermir les cœurs qu'une émotion agite fortement.
Il tombait du ciel bleuâtre une clarté argentée, qui donnait aux arbres et aux plantes des figures étranges : les arbustes que la lumière frappait avaient un relief extraordinaire, les ombres avaient
une profondeur inquiétante ; sur le sable de l'allée, le feuîilage, agité par la brise delà mer, promenait des dessins changeants, et dans le branchage des pins s'élevaient des murmures confus, des bruissements graves, qui avaient quelque chose de plaintif.
Après un moment d'hésitation, Marthe se dit qu'elle attendrait les premières lueurs du jour naissant pour se mettre en route. Ces voix de la nature, cette lumière mystérieuse, le parfum qui s'exhalait des fleurs : tout cela la troublait trop pour qu'elle fût maîtresse d'elle-même.
Si l'heure de minuit avait été bonne pour sortir du château, parce qu'alors tout le monde dormait du premier sommeil, elle était mauvaise pour cheminer à travers la campagne; au matin, elle aurait tout le temps de s'éloigner, et, avant qu'on s'aperçût de sa fuite, elle pourrait être loin.
Cette allée aboutissait à un petit pavillon rustique. Elle résolut de s'y réfugier, pour y attendre le lever de l'aube; là sans doute elle subirait moins ces impressions de la nuit. Elle était fâchée contre elle-même, dépitée de se trouver si peu brave ; mais la peur était cependant la plus forte.
l 'allée qu'elle suivait faisait plusieurs détours, ce qui ne lui permettait pas de voir loin autour
d'elle, malgré la clarté de la nuit. Comme elle approchait du pavillon, qui se trouvait au milieu d'une petite pelouse découverte, il lui sembla entendre comme un bruit de voix étouffées.
Mais à peine cette idée avait-elle effleuré son esprit, qu'elle la rejeta ; sans doute c'était une illusion de la crainte, et ce qu'elle avait pris pour des voix était le bruissement de la brise dans le feuillage. Qui pouvait se trouver dans le jardin à pareille heure?
Cependant elle prêta l'oreille, et s'arrôtant elle regarda du côté d'où était venu le bruit. Ce n'était point ime illusion de la crainte : on entendait des pas qui criaient sur le gravier et un murmure de voix. Elle s'avança doucement sur la pointe des pieds en marchant sur le gazon ; à dix mètres devant elle, deux personnes se promenaient lentement : une femme appuyée sur le bras d'un homme et se serrant contre lui. La lune qui les éclairait dans le dos, dessinait nettement leurs contours.
La première pensée de Marthe fut de se sauver et de rentrera la maison en courant, mais elle n'en eut pas le temps : les deux promeneurs, arrivés au bout de l'allée, se retournaient. Vivement elle se blottit derrière une touffe de lauriers et elle regarda, cachcp dans l'ombre.
138 LA BBLLB BIAt)AM& DÔNIg
La lune alors frappait les promeneurs en face : a femme était sa belle-mère, l'homme était M. de MérioUe. Ils venaient de son côté, et dans quelques
3condes ils allaient passer contre elle.
Elle fut frappée de stupéfaction, et son anéantissement fut tel que bien certainement elle n'eût pas pu faire un pas pour se cacher; mais le laurier l'enveloppait de son ombre, et on ne pouvait la découvrir que si elle sortait de son abri ; ses vêtements sombres se confondaient avec le feuillage. Elle voyait, on ne la voyait pas.
Le bruit des voix devint distinct, et, bien qu'elle ne fit rien pour écouter, les paroles arrivèrent à elle, faibles d'abord, plus fortes à mesure qu'ils se rapprochaient.
— Est-ce que vous n'allez pas rentrer? disait la voix de M. de Mériolle.
— Pourquoi rentrer déjà? Je suis si heureuse de me promener librement avec vous, à votre bras, au milieu de cette belle nuit. Est-ce que ce silence, cette lune splendide, ce parfum des fleurs, ce souffle dans les feuilles, est-ce que tout cela ne parle pas à votre cœur et ne vous émeut pas?
— Oh! certainement.
— On dirait que cette nuit est faite exprès pour nous; je n'ai jamais vu le ciel si pur, il semble
LA. BËZiLB MADAIfti DONIg 139
qu*on entend des voix mystérieuses qui n© parlent pas le langage de la terre.
Elle se serra contre lui et elle s'arrêta, regardant au loin dans les profondeurs bleues de la nuit. Ils étaient à quelques pas à peine du laurier qui abri» tait Marthe ; elle voyait leurs visages, qui paraissaient d'une pâleur argentée, et quand ils faisaient un mouvement ou un geste, de grandes ombres noires couraient derrière eux sur le sable blanc,
Marthe eût voulu ne pas voir et ne pas entendre, mais une horrible curiosité Terapêchait de fermer les yeux et de se boucher les oreilles : elle en avait trop entendu pour ne pas écouter encore.
— Je m'applaudis maintenant, continua madame Bonis, de n'avoir pas obéi à mon premier mouvement, quand mon mari est revenu. Je voulais vous mettre dans le pavillon le signal qui vous aurait annoncé que je ne pouvais pas venir à notre ren* dez-vous, mais j'ai eu peur que vous ne vous inquiétiez.
— Il fallait me mettre une lettre à la place du signal; dans une lettre vous m'auriez donné des explications.
— Risquer ainsi une lettre était trop grave; et puis, pour tout dire, j'étais impatiente de vous voir. Quand aurions-nous pu retrouver une occasion?
J'ai préféré courir Taventure de descendre, bien que mon mari soit là.
— C'est parce qne votre mari est là-haut que je vous demandais si vous n'alliez pas rentrer; car enfin s'il s'éveillait?
— Il ne s'éveillera pas.
— Comme vous diles ça I Ma parole d'honneurl vous savez, je vous trouve magnifique. Il ne s'éveillera pas , il ne s'éveillera pas ; et s'il s'éveillait, ça ne serait pas drôle du tout. Aussi j'aime bien mieux vous avoir à Bordeaux, dans notre appartement, les volets fermés, la porte close par un bon verrou, j'ai plus de liberté d'esprit. Vous trouvez peut-être que je ne suis pas poétique du tout, .mais je suis comme ça. La nuit me trouble, et dans l'ombre je perds cinquante pour cent. Vous, c'est tout le contraire, vous n'êtes jamais si bien à votre aise que chez vous. Positivement les femmes sont admirables.
— Vous croyez que je suis à mon aise quand je souris au danger?
— Damel ça me fait cet effet-là. Moi, je perds la tête, je D.e sais plus ce que je fais, je ne sais plus ce que je dis, et je dis des sottises pour ne pas rester dans mon embarras. C'est pour cela que j'aime bien mieux vous avoir chez nous. Là au moins je
suis libre et puis il me semble que vous ôtes mieux à moi ; en tout cas je suis mieux à tous» car je ne suis pas obligé d'avoir l'œil ouyert et l'oreille ten* due.
— Comment voulez-vous quo j'aille à Bordeaux en ce moment?
— Je sais bien. C'est pour cela que c'est une bonne idée de nous voir dans le pavillon. Mais encore faut-il que votre mari soit à Bordeaux ; quand il est ici comme aujourd'hui, c'est beaucoup moins agréable.
— Ne parlons pas de mon mari, ne parlons pas de lui, je vous prie; parlons de cette nuit splendide, parlons de notre amour.
Ils reprirent leur promenade et le bruit de leurs paroles, se mêlant au bruit de leurs pas, ne fût bientôt plus qu'un murmure confus.
Marthe était atterrée : sa belle-mère I c'était sa belle -mère. Est-ce qu'elle rêvait? est-ce qu'elle voyait mal? est-ce qu'elle entendait mal? Non, elle était éveillée ; elle voyait, elle entendait, mais elle ne comprenait pas. Car enfin sa belle-mère aimait son père ; de cela elle était cei'laine, elle le savait mieux que personne. Combien de fois y avait-ii eu lutte et rivaUté entre, elles pour plaire à M. Donis ? et, dans ces luttes, combien souvent c'était madame
Bonis qui l'avait emporté en prévenances, en soins, en tendresse. Mais alors comment s'expliquer ce qu'elle voyait et ce qu'elle entendait? Son pèrel son pauvre père !
Arrivés à l'extrémité de l'allée, ils revenaient sur leurs pas, et, une fois encore, ils allaient passer devant elle.
—Venez demain pour le déjeuner, disait madame Bonis.
— Votre mari ne m'a pas invité.
— Cela ne fait rien ; vous nous rendrez service d'ailleurs. Voire présence enlèvera au déjeuner le caractère d'intimité qu'il serait difficile de maintenir, dans les conditions où Marthe se place vis-à-vis de M. de Sainte-Austreberthe.
—Vous savez, positivement mademoiselle Marthe me fait plaisir, elle montre une fermeté que je ne lui connaissais pas. Sainte-Austreberthe aura du mal avec elle.
— Et cela vous fait rire ?
— Je ne suis pas fâché de voir Sainte-Austreberthe battu.
— Alors, si telles sont vos dispositions aujourd'hui, pourquoi êtes-vous venu me demander, il y à quelques semaines, d'user de toute mon influence pour décider M. Bonis à ce mariage?
tA BELLE MADAME DONIS 143
— Il y a quelques semaines, je ne connaissais pas Sainte-Austreberthe comme je le connais main^ tenant; il m'avait demandé de faire cette démarche auprès de vous, je n'ai pas voulu le refuser. M^i$ maintenant je ne serais pas fâché de le voir échouer; et puis, il y a quelques semaines, je ne savais pas qu'elle aimait Heyrem. Comme ils ont bien caché leur jeu I Je ne me doutais pas du tout de cet amour, mais là ce qui s'appelle pas du tout. Ohl les femmes sont-elles admirables I
— Il me semble que les hommes le sont aussi, car M. Heyrem a dissimulé ses sentiments tout aussi bien que Marthe.
— Tiens, c'est vrai. Enfin cela n'arrange pas les affaires de Sainte-Austreberthe. Quand je ne savaia pas que mademoiselle Marthe aimait Heyrem, je me disais qu'elle finirait par céder un jour, parce que Sainte-Austreberthe arrangerait si bien les choses qu'elle serait sa dupe ; mais maintenant Sainte- Austreberthe me paraît distancé. On n'épouse pas une jeune fille malgré elle.
— Non, mais une jeune fille ne se marie pas non plus malgré son père, et jamais. M. Bonis ne con-. sentira au mariage de Marthe avec M. Heyrem.
Cessez donc de vous réjouir de l'échec de M. de Sainte-Austreberthe. Ce qu'il y a de mieux à souhait
ter pour nous tous, c'est qu'il épouse Marthe. Aussi moi qui toct d'abord étais assez opposée à ce mariage, j'y suis maintenant favorable. Plus je vois M. do Sainte-Austreberthe, et plus je suis convaincue que c'est un homme qu'il vaut mieux avoir pour ami que pour eimemi. Nous ne sommes pas dans ime position, à nous faire des ennemis, de gaieté de cœur. Si vous voulez m'en croire, vous ne ferez donc pas montre de votre hostilité contre M. de Sainte-Austreberthe. Pour moi, je suis bien décidée à garder désormais, une neutralité absolue dans le mariage de Marthe ; je ne ferai rien pour qu'elle épouse M. de Sainte-Austreberthe, mais je ne ferai rien non plus pour qu'elle ne l'épouse pas. Je trouve dangereux de provoquer son inimitié; c'est un homme qui voit clair, et qui sait peut-être beaucoup plus de choses qu'il ne faudrait pour notre tranquillité. Je vous engage à prendre la même ligne de conduite. Ce mariage ne nous touche pas, ne pensons qu'à notre amour.
Ils s'éloignèrent; mais cette fois, au lieu d'aller droit devant eux, ils prirent l'allée par laquelle Marthe était venue.
— Conduisez-moi encore quelques pas, dit madame Donis.
Us disparurent dans le détour de l'allée ; puis,
quelques minutes après, M. do MérioUe revint seul : il sifflait doucement une chanson gaie, et de sa canne il fouettait Tair.
M'jirthe resta derrière son laurier pendant assez longtemps après qu'elle n'entendit plus aucun bruit ; puis, quand elle en sortit, au lieu de se diriger vers le pavillon, elle tourna vers le château.
Son père 1 elle ne pensait plus qu'à son père, et elle voulait rester près de lui.
Mais, en arrivant à la petite porte, elle la trouva fermée.
Devant cette porte close et qu'elle ne pouvait pas ouvrir, Marthe resta fort en peine.
Il ne fallait pas penser à sonner ou à appeler, et pour rentrer elle était obligée d'attendre le matin : mais alors elle devrait passer devant les domestiques, et elle ne pouvait le faire sans provoquer leur curiosité. Que chercheraient-ils en la voyant à celte heure et en costume de voyage? Ce serait un déluge de bavardages, dont le flot sans doute remonterait jusqu'à sa belle-mère.
C'était encore un obstacle qui se dressait devant elJe : il était donc écrit qu'elle ne pourrait rien faire de ce qu'elle avait résolu. Elle voulait fuir, elle était arrêtée ; elle voulait rester, elle ne le pouvait pas.
Il fallait cependant prendre un parti, mais l'état
LA fiULLfi MADAMS DONIS 147
de trouble et de désarroi où Tavail jetée ce qu'elle venait d'apprendre lui enlevait toute liberté.
Elle s'éloigna du château, et, marchant dans Tallée à petits pas, elle tâcha de réagir contre l'émotion profonde qui l'angoissait. Ce n'était plus d'elle seulement qu'il s'agissait; ce n'était plus seulement de Philippe, de leur amour et de leur bonheur. Maintenant la vie de son père, son honneur, son repos, étaient entre ses mains.
Et pour porter cette lourde responsabilité, elle était sans forces; sa volonté était chancelante, sa raison bouleversée, alors qu'elle eût dû être au contraire ferme et sûre.
Elle fit un effort contre elle-même et tâcha de raisonner.
Si elle rentrait au château, elle restait auprès de son père, et le jour où celui-ci avait besoin de consolation, elle était avec lui.
Là était l'avantage de cette résolution. Elle n'avait pas besoin de raisonner pour le comprendre : ses sentiments, son aiïiour pour son père, le lui disaient haut.
Mais ce n'était pas tout de voir le côté avantageux de la question, il fallait aussi voir le côté désavantageux.
Comment pourrait-elle vivre désormais avec sa
belle-mère ? Exaspérée par la présence de M. de MérioUe, serait-elle toujours maîtresse d'elle-même, et le terrible secret qui venait de descendre dans son cœur ne monterait-il pas mi jour dans ses yeux, s'il ne montait pas dans sa bouche? Pour le moment, elle se sentait une telle indignation contre sa belle-mère, qu'elle n'osait pas répondre que la fureur ne l'emporterait pas un jour sur la prudence. Alors qu'arriverait-il? Pour avoir voulu soulager la douleur de son père, ne lui porterait-elle pas le coup qui la ferait éclater?
Pendant longtemps elle marcha dans l'ailée, agitant ces lourdes pensées, allant de l'une à l'autre et s'efforçant de les peser. Elle ne subissait plus rinfluence de la nuit, elle n'entendait plus la musique monotone des pins, elle ne sentait plus le parfum des verveines et des héliotropes; elle ne voyait plus rien autour d'elle qui l'inquiétât; elle était descendue au plus profond de sa conscience et elle concentrait tout ce qu'elle avait d'énergie dans la lutte douloureuse qui s'y livrait. La vie venait d'ouvrir pour elle la porte de ses mystères les plus terribles, elle était femme : la jeune fille qu'elle avait été jusqu'à cette heure, était demeurée dans sa chambre.
Ce qui arrive souvent dans les situations extrê-
mes se produisit pour Marthe; après avoir été dix fois, vingt fois d'une alternative à l'autre, elle s'arrêta enfin à une idée qui était une conciliation, une sorte de fusion entre les deux partis opposés qui l'avaient si longuement et si cruellement agitée. Elle irait chez son grand-père, et, comme elle serait là en communication journalière avec Bordeaux, elle reviendrait près de son père, si celui-ci avait besoin d'elle.
Deux heures sonnaient à l'horloge lorsqu'elle prit cette décision : pendant plus d'une heure et demie elle avait tourné sur elle-même, sans avoir conscience du temips qui s'écoulait.
Marthe n'était pas ordinairement matineuse, et elle n'avait pas l'habitude de voir lever le soleil pendant cette saison ; elle ne savait donc pas trop à quelle heure précise il serait jour. A quatre heures peut-être. C'était deux heures à attendre.
Comme elle était lasse, et d'un autre côté, comme elle ne voulait plus entrer maintenant dans le pavillon, elle alla s'asseoir sur im banc qui se trouvait dans l'ombre. Là, s'enveloppant dans son manteau et regardant le ciel pour voir si les étoiles pâlissaient, elle arrêta le plan de son voyage.
De Château-Pignon à Gabas, où demeurait son grand-père, il y a en lii?ne directe 25 ou 28 lieues.
Marthe eût pu faire cette route à pie^, qu'elle l'eût entreprise; mais c'était folie d'y penser. La faire avec une foiture qu'elle prenflrait dans le premier village qui se ïnoptrerait sur son phemin n'était pas un meilleur moyen; car bien certainement, lorsqu'on s'apercevrait de sa fuite, pii la ferait chercer, et il ne serait pas difficile de découvrir le voiturier qui l'aurait conduite; celui-ci parlerait, et, sur ses indications, on arriverait bien vite à Gabas.
Ce qu'il fallait, c'était qu'elle tombât chez son grand-père sans laisser de traces de son passage ; pour cela elle ne voyait qu'un moyen, qui . était de prendre un détour et d'aborder Qabas par le côté où elle ne pouvait pas arriver.
Simple en théorie, ce moyen était assez compliqué en pratique ; car, s'il était assez fiicile de se rendre à Bordeaux et là de monter dans le chemin de fer de Bayonne^ qui la déposerait à une station au-delà de Gabas, il était presque impossible de passer dans la gare Saint-Jean sans être reconnue.
Le détour devait donc être assez long pour lui permettre d'éviter Bordea^^jc, c'est-à-dire qu'elle devait décrire une coiirbe à grand rayon autour de cette ville, en partant du Nord pour arriver à G^bas par le Sud.
LA BELLE MADABfE DONIS ]51
A l'époque où se passe ce- récit, le réseau des chemins de fer du Midi était loin d'être achevé, et les grandes lignes principales étaient seules construites : celle de Bordeaux à Cette et celle de Bordeaux à Bayonne et à Bagnères-de-Bigorre.
Marthe, décidée à faire un détour, »rrôta qu'elle traverserait la Gironde à Blaye ; de Blaye, elle se ferait transporter en voiture à Libourne. Là, elle prendrait la ligne de Paris jusqu'à Centras ; de Coutras, elle irait à Périgueux, de Périgueux à Agen, d'Agen à Toulouse, de Toulouse à Montrejeau, de Montrejeau à Bagnères en voiture, et enfin de Bagnères à Morceux, en chemin de fer. De là elle arriverait enfin à Gabas.
C'était un détour qui lui ferait faire 6 ou 700 kilomètres au lieu de 25 lieues ; mais, si on la cherchait, il y avait bien des chances pour qu'on ne trouvât jamais sa trace. Comment la suivre, au milieu de ces changements de ligne, et si on ne la suivait pas méthodiquement, comment la rejoindrp? Depuis longtemps, son père n'était pas venu à Gabas.
En se traçant cet itinéraire, elle tenait ses yeux levés vers le ciel; enfin il lui sembla que les étoiles pâlissaient, tandis que çà et là de grandes raies claires coupaient les profondeurs de la nuit. En
môme temps, elle se sentit, malgré ses vêtements de laine, pénétrée par un froid humide. A.u-dessus de la Gironde) flottèrent des vapeurs légères comme U113 fumée, et, dans le silence profond, éclatèrent, à de longues distances, quelques cris d'oiseaux. C'était le matin. Du côté de l'Orient, une lueur jaune montait au ciel et s'arrondissait en grandissant rapidement.
Elle ne devait pas se laisser surprendre par quelque jardinier matineux. Elle quitta son banc, et, après avoir longuement regardé le château, elle se dirigea vers le chemin qui devait la conduire hors du parc. Ses yeux étaient obscurcis par les larmes qui les emplissaient; mais sa résolution était bien prise cette fois, et rien ne l'arrêterait désormais.
Pendant une heure à peu près, elle marcha à travers les vignes, dans les sentiers mouillés de rosée, et elle arriva au village où elle voulait prendre une voiture au moment où Y angélus sonnait; les portes des maisons s'ouvraient, et déjà dans la rue les paysans allaient et venaient en se disant bonjour.
En la voyant passer, ils s'arrêtèrent, et, à mesure qu'elle avança, elle entendit derrière elle un mu*'mure de voix de plus en plus fort : évidemment elle faisait révolution dans le village.
Elle prit son courage à deux mains, et, apercei|ant un gros bonhomme qui, les mains dans ses poches, la regardait en souriant, elle s'approcha de lui et lui demanda où elle pourrait trouver une voiture pour la conduire à Blaye.
— Une voiture pour conduire une dame comme vous, il n'y en a pas chez nous.
— Je ne tiens pas à la beauté de la voiture ; une carriole, avec un bon cheval et un conducteur, me suffit.
— Il faut que le cheval soit bon, vous êtes pressée pour lors ?
— Si je me suis levée si matin, c'est que je n'ai pas de temps à perdre.
— Juste ça ; on a ses affaires ; c'est pour une affaire que vous allez à Blaye ?
Marthe n'était pas en disposition de faire de longues conversations ni d'humeur à subir des interrogatoires; cependant elle ne pouvait pas tourner le dos à ce paysan curieux et bavard, dont elle avait besoin.
— C'est pour une affaire pressée, dit-elle.
— Un parent malade peut-être ?
— Oui, justement.
Vous avez eu de mauvaises nouvelles ?
154 LA BBLLB MADAME PQNIS
— Oui, et c'est pour cela que je voudrais trouver tout de suite cette voiture.
— Je comprends ça; crois bien que le fils à J'Agenais pourrait vous conduire. Je vas vous y mener, car vous ne savez pas oi\ il demeure, bien sûr. Vous n'êtes pas d'ici?
Ils se mirent en route pour aller chez le fils à l'Agenais ; mais, à chaque pas, ils s'arrêtaient, et à toutes les personnes qu'il rencontrait, le paysan racontait qu'ils allaient chez le fils à l'Agenais pour lui demander sa carriole.
— C'est pour conduire cette jeune dame à Blaye, parce qu'elle a un parent malade; et elle a reçu de mauvaises nouvelles, elle est pressée.
— Le fils à l'Agenais; il n'y a que lui qui peut faire ça.
— Il ne le fera pas.
Ët une discussion s'engageait pendant laquelle le temps s'écoulait : on appelait un voisin ou un passant, et on le prenait pour juge.
Bientôt tout le village sut qu'il y avait une jeune dame qui cherchait une voiture pour aller a Blaye, et Marthe, qui avait les oreilles ouvertes, saisit bientôt, çà et là, quelques mots au passage, qui lui prouvèrent qu'elle était reconnue.
— Je te dis que c'est elle.
' — S c'était elle, elle ne viendrait pas chcrcber une voiture ici ; elle a ses cheyanx.
— Et si elle ne vent pas s'en servir?
— Pourquoi qu'elle ne se servirait pas de ses chevaux?
— Ah ! pourquoi 1
— Et puis elle ne se promènerait pas toute seule, à cinq heures du matin.
— Je ne la connais pas peut-être.
Marthe comprit alors qu'elle avait eu tort de ne pas profiler de la nuit pour marcher et s'éloigner davantage de Château-Pignon. Dans ce village, en effet, il y avait de grandes chances pour qu'elle fût connue, et elle l'était. Cela était mal commencer. Heureusement, si on la cherchait, on irait tout d'abord à Pressac et l'on ne viendrait à ce village qu'après avoir exploré tous les autres ; en se hâtant, elle pouvait prendre assez d'avance pour échapper à cet inconvénient.
Mais là précisément était la difficulté. Les paysans ne se hâtent pas, et ceux du Médoc, comme ceux de tous les pays, vont comme s'ils avaient l'éternité devant eux.
Avant de décider le fils à l'Agenais, il fallut échanger des milliers de paroles inutiles ; puis, quand on fut d'accord, il fallut qu'il fît manger son cheval.
Il était six heures et demie quand Marthe monla dans la carriole^ au milieu du concours de curieux qui la regardaient en s'entretenant.
Dans deux heures, au château, on s'apercevrait de sa fuite ; le cheval partit au grand trot. Elle eut bon espoir.
Heureusement pour Marthe, son conducteur n'était ni bavard ni curieux : ce qu'il avait appris lui suffisait, il n'avait pas envie d'en savoir davantage. On lui avait donné vingt francs pour aller à Lamarque, qui se trouve vis-à-vis de Blaye, il était satisfait : que ce fût mademoiselle Donis ou une autre qu'il conduisît, peu lui importait, puisqu'il était payé d'avance et n'avait pas peur de perdre son argent.
Assis sur le premier banc de la carriole, tandis que Marthe était placée sur le dernier, il se mit à siffler, et, sans s'interrompre, sans changer d'air, il arriva à Lamarque toujours sifflant. Quand il s'arrêta de siffler, son cheval s'arrêta de marcher : c'était à croire que le cheval et l'homme étaient une mécanique à musique comme on en fabrique pour les enfants.
Marthe fut tellement satisfaite de cette façon de voyager^ qu'elle lui mit dix francs dans la main.
— Merci, mademoiselle Donis, dit le fils à TAgenais ; je vais boire un verre à votre santé. On disait que vous étiez généreuse, ça se trouve vrai. Si vous avez besoin de moi une autre fois, à votre service.
La traversée de la Gironde prit plus de temps que Marthe n'en avait compté, et, quand elle arriva à Blaye, la diligence qui fait la correspondance du chemin de fer venait de partir ; il fallut qu'elle se mtt de nouveau 41a recherche d'unp voiture. Mais, à Blaye, la chose était facile ; cependant elle eut le désagrément tfe se promener geule par la ville, allant d'hôtel en hôtel, sous le regard curieux des désœuvrés, qui suivaient des yeux cette j^une femme et faisaient des commentaires en riant Les cloches sonnaient la messe, et les dévotes qui se rendaient à l'église la regardaient avec une curiosité scandaleuse : pourquoi courait-elle les f ues, au lieu d'aller à l'office?
Enfin elle trouva un loueur de voitures, qui voulut bien lui donner une américaine à deux chevaux pour la conduire à Libourne. Comme elle ne marchandait point, le marché fut vite conclu.
Elle avait cru que ce serait le loueur lui-même
qjii 3eTait son cocher; mais, quand ellei vit pelpi qu'on lui donnait, elle eut un moment d'hésitation et fut sur le point de renoncer à son projet. Ce cocher était un grand garçon à cjieveux roux, dont Fair insolent et tapageur n'avait en effet rien de rassurant, alor8 surtout qu'il fallait faire cinquîint<^ kilomètres en Sfi compagnie.
Mais elle se gourmanda de pe premier mouvement de répulsion ; 0Ug i^e pouvait pas exiger d'ufi coclfcr de louage la tenue décente et l'aif convenf^: ble d'un dou^efiftiqui^ de bopne maison. Qu'av^Uelle à craindre en plein jour, sur la grande route 3 Elle était à peine au début de son voyage ; si qUq prônait peur ainsi à propos de tout, elle n'arriverait jamais. 11 était urgent qu'elle ne perdît pas soî) temps à Blaye, où l'on pouvait venir la chercher. Elle monta en voiture.
Elle avait si grande hâte de partir, qu'elle n'avait par pris le temps de déjeuner ; elle avait acheté seulement un petit pain. Une fois qu'elle fut sortie de la ville , elle se mit à manger son pain.
Son cocher n'avait rien de l'honnête paysan qui l'avait amenée à Lamarque, il ne siftiait pas, et, au lieu de regarder toujours ses chevaux ou la route, il regardait à chaque instant dans la voiture. Assi^»
de côté sur son siège, les jambes croisées, le chapeau de paiUe en arrière, dans la pose que devait prendre le postillon de Longjumeau lorsqu'il « conduisait une dame de haut parago, » il était trèscommodément placé pour diriger ses chevaux et en même temps pour faire la conversation avec sa voyageuse, si celle-ci voulait parler.
Mais Marthe n'en avait aucune envie ; elle mangeait son pain par petits morceaux, et elle regardait au loin dans la campagne, comme si elle prenait un intérêt extrême à suivre le vol des alouettes et le balancement des arbres doucement secoués par le vent.
— Ça me fait deuil, dit le cocher, de voir une dame manger comme ça son pain sans boire. Dans un quart d'heure, nous serons au Soleil-Levant; le vin y est bon, on pourrait arrêter.
— Je suis pressée.
— Ça ne ferait pas perdre de temps.
— Merci, je n'ai pas soif.
— Ce que je vous en disais, c'était pour vous obliger ; ça ne vous va pas, c'est bon.
Et, se retournant vers ses chevaux, il leur cingla une râclée de coups de fouet qui leur fît prendre le galop : la voUure allait d'un bord à l'autre de la route.
Marthe n'était pas peureuse : cependant les secousses de la voiture étaient telles qu'elle se cramponna instinctivement à la banquette.
— Vous trouvez que nous allons trop vite ? dit le cocher, après s'être amusé un moment de sa peur, qui le faisait rire aux éclats : je ne veux pas contrarier une jolie dame comme vous, allons plus doucement.
Et il mit ses chevaux aux pas.
Tout cela n'était point fait pour rassurer Marthe. Mais ce qui l'inquiétait plus que tout encore, c'étaient les yeux que de temps en temps il lui lançait : il avait une façon de la regarder, en se frottant le menton de la main droite, qui la glaçait.
Heureusement, cette partie du Blayais qui confine au Cubzadais est couverte de villages, Plassac, Villeneuve, Bayon, Bourg, et, sur la route, on ne parcourt pas de longues distances sans rencontrer des maisons : avec quelle anxiété Marthe regardait celles qu'elle venait de dépasser et avec quelle impatience elle cherchait au loin celles qu'elle allait atteindre !
En traversant l'un de ces villages, Marthe s'enhardit el lui demanda de prendre une allure régulière.
l'A BELLE MADAME PQNIS
— Je vas au galop, vous n'êtes pas contente; je vas au pas, vous n'êtes pas contente. Vous êtes difficile, savez-vous. Enfin, ça se comprend, vous en avez le droit. Si j'étais en homme ce que vous êtes en femme, je ferais ma tête aussi; car, vrai de* vrai, vous êtes la plus jolie femme que j'aie jamais conduite.
Disant cela, il la regarda en clignant de l'œil et en frottant sa barbe rousse avec le manche (le son fouet.
Bientôt on aperçut les premières maisons de Saint-André-de-Cubzac; alors il se tourna de nouveau vers Marthe.
— Vous savez, dit-il, je ne suis pas comme vous, je ne peux pas faire la route sans boire; nous allons rester un moment à l'hôtel Bergerot. Nous avons encore 21 kilomètres avant d'atteindre Libourne ; mes chevaux ont besoin de souffler et moi j'ai besoin de prendre des forces.
Il accompagna ces paroles de son mauvais sourire, et Marthe descendit de la voiture en se demandant si elle ne ferait pas bien de renvoyer ce cocher à Blaye et d'en chercher un autre. Comme elle agitait cette question en marchant devant l'hôtel, elle vit sortir du bureau des voitures une femme de la campagne qui portail un petit enfant dans son bras,
et à la maiii un paquet de vêtements noués dans un châle.
— Quel malheur f disait cette femme, quel malheur!
Marthe s'approcha d'elle, car elle n'était point à l'âge où nos propres souffrances nous rendent insensibles aux souffrances des autres. Elle la questionna, et elle apprit que cette paysanne se désolait parce qu'il n'y avait plus de voiture pour aller à la station de la Grave-d'Ambarès : deux lieues c'était bien long avec son enfant et son paquet h porter.
Ce fut une inspiration pour Marthe : peu lui importait de prendre^ le chemin de fer à Libourne ou à la Graye-d' Ambarès ; elle décida qu'elle irait à cette dernière station et qu'elle ferait monter la paysanne dans sa voiture. Par ce moyen, elle ne serait plus seule avec son horrible CQcher.
Quand celui-ci apprit ce changement d'itinéraire, il se mit à jurer comme im diable. Il était loué pour aller à Libôume, il voulait aller à Libourne, bien que la route fût plus longue ; il était loué pour porter une personne, il j^'en voulait pas deux dans sa voiture, surtout il ne voulait pas d'enfant.
Cependant il fallut bien qu'à la fin il cédât; comme à son ordinaire, il se vengea sur ses chevaux. En moins de trois quarts d'heure, Marthe,
accompagnée de sa paysanne, arriva à la Gravod'Ambarès. Alors elle respira et elle s'avoua à ellemême la peur qu'elle avait eue.
A force de tourner et retourner son plan, Marthe avait fini par le perfectionner. Elle fit prendre deux places de troisième classe par la paysanne pour Coutras, et elle en prit elle-même une de première pour Paris. Si on la suivait jusqu'à la Grave-d'Ambarès et si l'on faisait des recherches pour savoir où elle était, ce billet pris pour Paris donnerait le change, bien certainement, sur sa véritable direction.
En montant dans son wagon de troisième avec sa compagne, qui la bénissait, elle s'applaudit de cette idée. Et de fait, pour une jeune fille à ses débuts, ce n'était pas mal combiné, car dans les voyageurs qui arrivaient de Bordeaux elle aperçut plusieurs figures de connaissance; heureusement ces voyageurs occupaient des wagons de première classe. Qu'eûtelle répondu à leurs interrogations, si elle s'était rencontrée avec eux dans le même compartiment? Il eût fallu parler; que dire ? En troisième, ce danger était évité.
De la Grave-d'Ambarès à Périgueux, son voyage se fit sans incident; mais, à Périgueux, elle se trouva en face d'une difficulté qu'elle n'avait pas prévue,
car elle avait organisé son plan au hasara et sans indicateur. Il n'y avait plus de train pour Agen et il fallait attendre au lendemain, c'est-à-dire qu'U fallait coucher à Périgueux.
S'il était désagréable de voyager seule en chemin de fer et en voiture, l'idée de coucher seule dans un hôtel était assez inquiétante; cependant il fallait bien qu'elle s'y résignât. Un omnibus était dans la cour de la gare, elle y monta et se laissa conduire au premier hôtel qui se trouva sur son chemin.
Elle était loin d'être rassurée ; mais, précisément parce qu'elle était tremblante, elle tâcha de preudre une attitude déterminée. Lorsqu'elle descendit d'omnibus, elle se tenait si roide et elle faisait de tels pas qu'on devait la prendre pour une Anglaise.
— Madame arrive bien, dit la maîtresse d'hôtel qui la reçut ; on va servir la table d'hôte.
Dîner à table dTiôte I c'était trop. Elle demanda qu'on la servît dans sa chambre.
Ce n'était pas la première fois que Marthe se trouvait dans une chambre d'hôtel, mais c'était la première fois qu'elle s'y trouvait seule, sans son père, sa belle-mère ou des domestiques auprès d'elle. Lorsque la porte fut fermée, elle se laissa aller à Témotion qui l'étreignait, et, s'étant assise sur une chaise, elle réfléchit tristement; son cœur
166 LA BBLLB MA0AIIB DOlflJ^
était gonflé, elle n'avait plus le mouvement da voyage pour la secouer, Timminence du danger ne la surexcitait plus^ elle s'abandonna.
Bientôt un domestique^ en frappant à la poris^ la tira de son abattement. U entra, portant un registre à la main.
— C'est pour le nom de madame, dit-il.
Son nonil Elle n'avait pas pensé à cela. Cette demande la surprit et rinterloq[ua. Gependaîit elle se remit.
— Madame Philippe ! dit-dle;
— Le domicile?
— Paris.
Serait-elle jamais la femme de Philippe? Au moins elle l'aurait été une fois, et ce triste voyage qu'elle faisait pour lui, elle l'aurait fait sous son nom.
Cette idée la remonta. Cependant la soirée fut longue ; elle ne pensa pas seulement à Philippe, elle pensa aussi à son père, et par Tesprit elle revint à Château-Pignon.
Ces pensées n'étaient pas de nature à la disposer au sommeil, et, malgré sa fatigue, elle ne sentait nulle envie de dormir. Et pris elle était tremblante d'une crainte vague, contre laquelle il lui était impossible de réagir. Cette chambre d'hôtel lui faisait
froid, ces portes mal closes l'inquiétaient; les bruits du corridor et des chambres voisines ia faisaient à chaque instant tressaillir. .
Cependant les heures s'écoulaient et la nuit s'avançait. Alors elle posa les deux bougies allumées sur la table; puis, ayant entassé toutes les chais.es devant la porte, elle s'assit dans un fauteuil au milieu de la chambre, décidée à attendre là le jour, enveloppée dans son manteau.
On eût bien surpris Marthe en lui disant que, malgré son inquiétude et son chagrin, malgré sa surexcitation nerveuse, malgré sa frayeur vague au milieu de cette chambre sombre, elle s'endormirait sur son fauteuil : ce fut cependant ce qui arriva*
Mais la veille eût été moins fiévreuse et moins pénible pour elle. Quand elle sortit du cauchemar qui rétouffait, elle se trouva plongée dans une profonde obscurité; jles bougies, arrivées à bout de la cire, s'étaient éteintes, et tout d'abord elle ne sut pas où elle était. Que s'était-il passé? Pourquoi donc n'était-elle pas dans son lit?
Le sentiment de la réalité lui revint vite, mais non le calme ; elle était haletante, et, sans qu'elle sût pourquoi, elle pleurait. Elle écouta; au milieu du silence, elle n'entendit que le murmure d'une fontaine qui coulait en face l'hôtel.
LA BELLE MADAME j>ONIS 169
A tâtons, se cognant aux meubles et aux murailles, elle alla à la fenêtre, qu'elle ouvrit. L'aube blanchissait le ciel, une lumière jeune effleurait les . toits des maisons : c'était le jour.
Avec l'air et la lumière, son émotion s'apaisa; elle reprit possession d'elle-même, de sa raison et de sa Yolonté.
Quand elle fut installée dans le wagon réservé aux dames seules, elle éprouva un véritable soulagement : il lui sembla que le temps des épreuves et des difficultés dans son voyage était passé; elle n'avait plus qu'à aller droit devant elle; il n'était guère probable que, sur cette ligne elle rencontrât quelqu'un qui la connût; si on ne l'avait pa3 rejointe à Périgueux, elle devait croire qu'elle avait dépisté les recherches.
Cependant elle ne tarda pas à voir que toutes les difficultés auxquelles elle pouvait être exposée n'étaient point encore écartées de sa route.
Le train qui part de Périgueux pour Agen à cinq heures du matin arrive en cette dernière ville à dix heures, et les voyageurs qui veulent continuer pour Toulouse doivent attendre le train de Bordeaux jusqu'à onze heures et quelques minutes.
S'il y a, pour les femmes qui voyagent seules, des compartiments spéciaux, il n'y a pas dans les
170 LA BBLLB MADAMB DQNIS
Stations des salles d'attente qui leur soient exclusivement réservées. En arrivant à Agen les deux seuls • voyageurs de première classe étaient Marthe et im sous-lieutenant de hussards ; on leur ouvrit la salle d'attente en les prévenant qu'ils pouvaient aller au bufifet; ils avaient une heure pour déjeuner.
Marthe n'avait pas fait attention au compagnon de voyage que le hasard lui imposait ; mais» en le voyant s'asseoir vis-à-vis d'elle et la regarder d'une façon gênante, elle se dit qu'elle serait mieux au buflfët que dans cette salle déserte.
Elle alla donc au buffet et, se plaçant dans un coin, elle demanda une tasse de chocolat;
Elle était à peine installée que le sous-lieutenant vint se placer à la table qui était à côté de la sienne et commanda son déjeuner.
Au lieu de se mettre dans le même sens qu'elle, il s'était mis vis-à-vis, et il avait recommencé à la regarder; Marthe ne pouvait pas lever les yeux sans trouver ceux de cet officier sur elle.
Cela devenait embarrassant et exaspérant. Si une femme se sent mal à l'aise sous dos regards qui la poursuivvînt, combien plus mal à l'aise encore se trouve la jeune fille qui, pour la première fois, est exposée à cette obsession, sans avoir personne près d'elle pour la défendre I
tA BELLE MAPAME DON|S 171
Bn réfléchissant longuement à son plan de conduite pendant ce voyage, Marthe s'était ir^iposé le devoir d'être brave et de ne pas s'arrêter ou s'intimider devant les dangers qu'elle pourrait rencontrer. Le moment était venu de mettre en pratique cette belle résolution. Elle ne devait point se laisser troubler par cet officier, elle devait lui faire sentir qu'il ét&it insolent.
Elle releva donc les yeux et les fixa sur lui; mais la dignité et le dédain qu'elle mit dans son regard ne produisirent pas l'effet qu'elle avait espéré.
L'officier ne sentit pas son insolence, et, au lieu de se déconcerter et de se décourager, il répondit au coup d'œil indigné d? Marthe par un sourire ; sa bouche entr'ouverte mpntra ses dents blanches. C'était un fort beau garçon, qui, par malheur pour lui, connaissait trop bien ^a beauté et se croyait irrésistible; tout, da;is son attitude élégante et dans son assurance, disait la bonne opinion qu'il avait de lui-même : c'était le type de l'homme heureux, content de lui, content des autres, trouvant tout charmant dans la vie et ne doutant de rien.
Marthe, n'osant pas renouveler la tentative qui lui avait si mal réussi, pensa à abandonner la place et à se réfugier dans la salle d'attente. Le sous-lieutenant avait commandé un copieux déjeuner ; il ne
le sacrifierait pas pour la suivre. Elle se hâta donc d'avaler son chocolat.
Mais bien qu'elle tînt ses yeux plongés dans sa tasse, elle vit Tofficier se pencher vers elle.
— Mon Dieu, madame, dit-il d'une voix caressante, je crois que vous avez tort de vous brûler. Si, comme je le présume, vous prenez la ligne de Cette, nous avons une heure devant nous.
Marthe inclina la tête, sans répondre et sans regarder son interlocuteur.
Mais il ne se tint pas pour battu.
— Vous pouvez déjeuner tranquillement, dit-il ; moi-même je prends la ligne de Cette et vous voyez que je compte déjeuner d'une façon confortable.
Marthe ne broncha pas ; elle continua de casser son pain et de le mettre dans sa tasse. Malheureusement, pour porter la cuiller à sa bouche, elle était obligée de relever la tête, et alors elle voyait les yeux brillants du sous-lieutenant qui la brûlaient.
— Après ça, ce n'est peut-être pas à Cette que vous allez? à Bordeaux alors? Effectivement il me semble que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer à Bordeaux. ,
Il ne manquait plus que cette complication ; ce militaire la reconnaissait. Qu'allait-elle dire?
— Est-ce que je me trompe? dit-U.
Malgré sa ferme volonté de ne pas donner signe do vie, Marthe crut qu'il ^valait mieux répondre.
— Vous vous trompez, monsieur.
— Alors, si ce n'est pas à Bordeaux, c'est ailleurs, à Arcachon peut-être, à Biarritz; car bien certainement j'ai eu l'avantage de me rencontrer avec vous. Quand on a eu le plaisir de voir une seule fois une personne aussi charmante, on ne Toublie pas.
Marthe s'était levée; sans se retourner, elle sortit du buffet pour rentrer dans là, salle d'attente.
Elle y était depuis dix minutes à peine, quand le sous-lieutenant vint la rejoindre.
Au lieu de reprendre la place qu'il occupait tout d'abord, il vint directement à elle.
— Je vois, dit-il, que vous prenez la ligne de Cette; permettez-moi de me mettre à votre disposition. Une femme qui voyage seule est exposée à mille ennuis, à des embarras de toute sorte; je serais heureux de vous venir en aide, si vous voulez bien le permettre.
C'était trop; Marthe ne put pas se renfermer dans le silence et une fois encore elle voulut faire tête au danger. ,
— Oui, monsieur, dit-elle vivement en tenant ses
174 IfA BELLB MADAME DOSTIS
yeux levés sur lui; ui^e fepame (jui voyage seule e§t exposée à mille eimuis.Mais, puisque vous connaissez les epabams de cptte position, n'aggravez pas les miens, je vous en prie; ipe poursuivre comme vous le faites e§t ppal, cela est indigne d'un homme déUcpit. Yous n'avez donc pas de mère, mopsieur, pas de sœur?
Elle débita pe petit discours avec une telle yéhéiflpMe, que palgré son assurappe le soys-lieutenant resta un moment interloqué; mais il n'était point homipe à se laisser t)attre ainsi. Heureusement pour Martjie, un train venait d'arriver ej\ gare et quelques personnes, au nombre desquelles se trouvaient deux dames, entrèrent dans la salle d'attente.
Enfin le train de Bordeaux arriva, et Marthe courut au compartiment réservé aux dames seules; elle était sauvée. Il est vrai qu'à chaque station oii le train arrêta, à yalence, àlVlontauban, à Grisolles, elle eut l'ennui de voir le sous-lieutenant passer devant sa voitufe; mais c'était là un petit inconvénient^ elle était protégée par la petite plaque de cuivre accrochée à la portière, aussi bien qu'elle l'eût été par une solide grille en fer; il pouvait passer, repasser sur le quai en cambrant sa taille dans sa veste bleue et en faisant des yeux passionnés; il ne pouvait pas entrer.
Mais à Toulouse elle perdit de son assurance; dans la salle où on la fit entrer pour attendre le train de Montrejeau, elle vit arriver sur ses talons le hussq^rd toujours souriant.
— Voug n'allez pas à Cette? dit-il en s'avançant * vers elle : décidément le ciel veut que nous fassions roiite ensemble.
C'était à désespérer.
Marthe ^Ua au bftfifet, U SuWt ; elle revint à la salle d'attente, il lasijivltenpore; elle était comme un oiseau que chasse un milan, et elle comtnençait à perdre la tête ; l'inquiétude, la honte, la honte surtout, lui donnaient la fièvre : plie n'avait pas imaginé qu'on pouvait être exposée à ui^ pareil supplice.
"Une fois encore, le compartiment réservé la délivra de son persécuteur jusqu'à Montrejeau. Là, elle le retrouva toujours fidèle, toujours souriant.
Mais ce n'était pas le seul ennui qui l'attendait; il était trop tard pour continuer sa route, il n'y avait plus de diligences pour Tarbes ou pour Bagnères, et il fallait coucher à Montrejeau.
Ce voyage ne finirait donc jamais; c'était une nouvelle nuit à passer à l'hôtel, avec cet ofQcier pour voisin sans doute.
Cette crainte se réalisa : Marthe était à peine en-
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fermée dans sa chambre qu'elle entendit le souslieutenant s'installer dans la chambre voisine : U paraissait joyeux et il chantait à mi-voix.
Marthe passa l'inspection de sa chambre : il n'y avait pas de communication avec la chambre voisine et la porte était garnie d'un solide verrou. Rassurée de ce côté, elle voulut pousser les précautions plus loin, et, descendant doucement, elle alla au bureau des voitures où elle avait retenu une place de coupé pour le lendemain matin.
— Est-ce que vous avez encore des places? ditelle au buraliste ; je voudrais tout le coupé.
— C'est impossible ; à peine étiez-vous sortie que les deux places qui restaient ont été prises.
— Par qui, s'il vous plaît ?
— Par un officier de hiissards.
Ainsi fixée dans ses craintes, Marthe voulut essayer de déjouer cette combinaison, et le hasard, qui depuis Agen la persécutait, lui vint enfin en aide.
Comme elle sortait du bureau des diligences, un cocher lui offrit une voiture pour Tarbes.
Bien que Marthe eût de la répugnance à essayer encore des voitures particulières, ce cocher avait une bonne figure honnête qui la décida : l'officier allait à Bagnères, elle irait à Tarbes; elle serait bien décidément débarrassée de lui. Cependant,
pour plus de précautions, elle voulut partir le lendemain matii? ctvant la diligence.
Tout étant ainsi disposé, elle remonta dans sa chambre, où elle se barricada. Pendant toute la soirée, elle entendit Tofficier aller et venir en faisant sonner ses éperons dans le corridor, mais elle ne s'en inquiéta pas autrement; la porte était solide, et d'ailleurs elle passa la nuit comme elle avait passé la précédente, sur un fauteuil; seulement cette fois elle eut soin de ne pas brûler ses deux bosgies en même' temps : quand Tune fut près de fmir, elle alluma l'autre.
Le lendemain matin elle sortit de sa chambre, sdDs faire le moindre bruit, et elle monta dans sa calèche sans apercevoir la terrible veste bleue qui l'avait tant tourmentée ; mais, en passant devant le bureau des diligences, elle vit le sous-lieutenant qui se promenait en long et en large, en l'attendant.
Quand il l'aperçut dans sa calèche, emportée rapidement par ses quatre chevaux, il resta stupéfié, dans une attitude si grotesque, que Marthe ne put pas s'empêcher de rire.
A dix heures elle était à Tarbes, à trois heures, à Morcen.^; à six heures du soir, au hameau de Laqueytive , où habitait son grand-père, à imc lieue de Gabas.
^ Marthe, c'est mademoiselle Marthe ! s'écria la Yieille servante en la voyant entrer; en yoilà un lK>nbeur I
— Et grand-père, où est-il, Jeannette?
— A Gabafi, à la justice ; il ra revenir avant peu dû temps.
— Eh bien! je vais au-devant de lui.
— Par la pinède, et après toujours le chemin d-autrefois.
ÎVIl
Dans sa première «^ûfance, surtout pendant les premières années qui avaient isuivi la mort de sa mère, Marthe était souvent venue à Làqueytive. M. Donisn'était pointalors propriétaire de Château- Pignon, il n'avait pas de maison dé campagne, et, quand Marthe avait besoin dé prendire Tair ou bien quand elle avait éprouvé une indisposition d'enfant, c'était à Laqueytive qu'on l'envoyait avec sa vieille bonne qui Télevait. Ainsi et à plusieurs reprises elle avait Tait de longs séjours chez son grand-père.
A cette époqué, des relations suivies presque intimes liaient le beau-père et le gendre; M. Donis venait quelquefois passer la journée du dimanche dans la lande, et de son côté M. Azimbert Venait aussi visiter assez souvent son gendre à fiôrdeaux.
Mais peu à peu, avec le temps et plus encore
avec la fortune, ces relations s'étaient refroidies. A mesure que M. Donis avait grandi, les. points de contact et de sympathie qui existaient entre le beau-p6re et le gendre avaient diminué. M Azimbert était une espèce de paysan du Danube ; s'il n'avait point le regard de travers et le nez tortu, il avait la barbe touffue, surtout il avait de l'homme de Marc-Aurèle le parler droit, franc et rude. Pour dire les choses telles que son honnêteté les sentait, il ne mettait pas de gants, et sa langue naïve ignorait l'art des périphrases. Quand M. Donis était devenu député de la Gironde, le père Azimbert avait tenu, au milieu du monde officiel qui fréquentait la maison de son gendre, des discours embarrassants pour celui-ci, puis, en même temps, par sa façon d'être, il s'était montré assez gênant dans une maison qui se mettait sur un certain pied de respectabilité. Pour venir à Bordeaux, il ne changeait rien à ses habitudes ; il chaussait ses soulier0 lacés, il endossait sa longue redingote de gros drap gris, il se coiffait de son chapeau de feutre à larges î bords, et il arrivait dans le salon ; il se mouchait ; comme s'il eût voulu imiter le bruit de l'ophicléidc ; à table, il mettait ses deux coudes sur la nappe, et | le jour où, pour la première fois, on lui avait servi un rince-bouche, il avait avalé l'eau chaude de son |
bol en déclarant que c'était une drogue affreuse. Devant l'honorable maître d'hôtel, qui ne riait pas^ mais qui exagérait encore son dédain, une pareille tenue était vraiment blessante pour M. Donis. Bien entendu il ne s'en était pas plaint, mais il s'était arrangé de manière à voir moins souvent son beaupère. Pour son caractère, il avait conservé le plus profond respect, et bien certainement, s'il avait eu besoin d'un conseil dans une circonstance solenelle il aurait tout d'abord pensé à lui ; mais, dans les rapports de la vie ordinaire, il avait préféré le maintenir à une certaine distance. Honnête homme, cela ne faisait pas de doute, cœur excellent, caractère élevé, mais un ours et im ours fort mal léché; bon dans les Landes, embarrassant à Bordeaux. Le second mariage de M. Donis avait achevé ce que ces différences d'habitudes et de goûts avaient com* mencé; une séparation s'était faite entré eu3ç* M. Azimbert était venu une fois ou deux par an voir M. Donis à son comptoir, et M. Donis n'était plus venu à Laqueytive.
Cette séparation naturellement s'était étendue jusqu'à Marthe : après être venue, pendant une douzaine d'années, passer chaque saison quelques mois avec son grand-père, elle avait cessé d'y venir même pour quelques jours: elle n'avait persom[ie
182 LA BBLLB MAPABIB BONIB
pour l'y amener et elle ne pouvait pas voyager seule.
Cependant elle n'avait paseœeé d'entretenir des relations avec lui, et pendant tout le temps qu'elle était restée à Paris, comme depuis qu'elle était re«yeauB à Château-Pignon, elle lui avait toujours écrit régulièrement: il avait été pour elle un confident et un ami.
En se retrouvant au nûlieu des lieux où eUe avait passé tant de journées heureuses, en revoyant les objets qui avaient servi aux premiers jeux de son enfance, Marthe éprouva un profond apaisemeat. EUe respira et ses nerfs se détaidirent : ce douloureux voyage était fini, elle n'avait plus rien à craindre du hasard.
Elle s'arrêta et regardaautoar d'elle avec un sen- Hmrni de bonheur : là était la maison d'habitation avec son toit de tuiles rouges, plus loin les granges où elle avait joué à se cadier, la bergerie vide de moutons, le four au pain, le puits avec son auge pour les bœufs; puis tout autour, excepté du côté de la route agricole, lapmède, autrement dit le bois de pins. C'était sur oette auge qu'elle avait fait flotter son premier balean eoBStruit dans une planche ; & était dans cette berg^ie qu'on lui avait donné son pramer agnesu ndr, qu'dte promenait derrière
XiA BBLLB XA^AICI BONIS 183
«ne avec un niban txlaiic an eou. Un paysan vint à passer, portant sur sa tête une grosse bourrée de bruyè/es fleuries. Il s'arrôta pour la regarder ; puis, après TaToir longuememt dévisagée, il porta sa main à son front:
~ C'est mademoiselle Marthe, dit4; en voilà une surprise f
— Bonjour, Arnaud; oui, c'est moi. Tu me reconnais donc?
— > Pardi! le mattre va être bien content, car on parle de vous souvent.
Laqueytive est un petit hameau d-une douzaine 4e maisons, qui ^e trouve à cinq ou six kilomètres de Gabas, à rentrée de la lande rase. La maison de M. Azimbert était la plus ii^portante de ce petit groupe, mais encore était-ce plutôt une métairie 4]iL'une halHtation de bourgeois; car M. Azimbert possédait quelques terres dans la lande, qu'il cultivait lui-même avec l'aide de trois paysans à son service depuis plus de quarante ans. C'étaient de chétires terres, produisant de chétives récoltes «^nourrissant de médiocres moutons; mais cepen« dant, dans ce pauvre pays où la culture est si misérable et si pénible, c'était quelque chose, et le juge de paix était le plus riche propriétaire ou plus exaetemeait le moins pauvre de son hameau.
La pinède qui entoure la maison est de peu d'étendue, et les pins qui la composent ne sont pas d'une bien belle venue, tant la terre est là de mauvaise qualité ; cependant, ces pins sont exploités, et tous portent, le long de leurs troncs, des cicatrices rouges par lesquelles s'écoule la résine en larmes blanches cristallisées. Ébranchés jusqu'à la cime, ils ressemblent de loin à des palmiers, et quand ils sont balancés par la brise de la mer, ils font entendre une musique monotone, qu'ils chantent tristement comme s'ils se plaignaient de leurs blessures. Cette brise, en passant entre leurs aiguilles et leurs colonnes serrées, se charge d'un âpre parfum balsamique qu'elle porte au loin, et qui va assainir Fair vicié des marécages et des flaques d'eau stagnantes.
En sortant de la pinède, Marthe se trouva dans la lande rase, qui s'étend jusqu'à Gabas et bien au delà ; alors elle regarda au loin pour voir si elle n'apercevait pas son grand-père, revenant à la maison.
MaiSj'jusqu'à l'extrémité de l'horizon où ses yeux coururent à perte de vue, elle n'aperçut que la plaine rougeâtre qui s'étalait devant elle, plate et monotone. Çà ç^t là seulement, quelques arbrefl chétifs dressaient leurs cimes noires qui se décott-
paient sur bleu du ciel. De distance en distance, les ajoncs jdunes succédaient aux bruyères roses, puis les champs de fougères, so mouvant sous la brise, remplaçaient bruyères et ajoncs. Le tout produisait une confusion de couleurs qui se fondait dans les lointains en de grandes lignes sombres. Sur cette immense étendue et dans ces profondeurs insondables pour l'œil, régnaient la solitude et le silence : c'était à croire qu'on était isolé au milieu d'un désert. De temps en temps, cependant, tout au loin, au-dessus de cet océan de verdure, se dressait ime forme noire, à l'aspect bizarre, qui eût frappé d'étonnement l'étranger arrivant pour la première fois au milieu de ces espaces immenses : un corps sombre, qui paraissait ne pas toucher à la terre et marcher au-dessus des plantes sans les courber. C'était un berger monté sur ses échasses, qui surveillait ses moutons, perdus dans les genêts et les herbes. Parfois aussi la terre tremblait et l'on entendait un bruit sourd : c'était une troupe de chevaux libres qui prenaient leur galop et s'ébattaient joyeusement, poulinières et poulains, à travers la plaine.
Marthe connaissait ces mystères de la lande, jamais cependant elle n'en avait ressenti si fortement la poésie. Elle resta longtemps assise sur le 'bord
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lu sentier, au milieu des bruyères en fleurs ; elle écoutait les mille bruits des insectes q\ti cheminaient et travaillairat dams les herbes; elle respirait les exhalaisons qui s'élevaient de ces plantes ; elle se souvenait. Combien de fois étaitelie venue ainsi se coucher le soir dans ces bruyo* les, combien de fois avait*eUe coura i^n^s les papillons, à travers ces plaines i Comme elle était heureuse alors et tranquille ; et, maintenant, comme elle était tourmentée, agitée et inquiète !
Peu à peu, le soir se fit sur ces solitudes ; le so* leil s'était couché dans la mer au delà des dunes (mdulées comme des vagues imm^ises, et sur toute la plaine s'était étendu un voile sombre, tandis que le ciel restait éclairé d'une lueur pâle. Cto n'entendait plus un cri d'oiseau, un hennissement de cheval, un bêlement de mouton ; le sommeil et lo repos descendaient sur la lande. Au hameau seulement, la vie était encore dans toute son activité, et au-dessus de la pinède flottaient des petits flocons de fumée jaune ; les paysans étaient rentrés à la maison pour le repas du soir.
Tout à coup Marthe, qui nè quittait pas des yeux le sentier qui de Gabas vient à Laqueytive, aperçut une forme noire s'avançant au milieu des ajoncs» EUe se leva vivement, et elle vit un grand vinllard
à barbe blanche qui marchait bon pas, la tôte nue et le chapeau à la main : c'était son grand-père.
Elle courut au devant de lui.
Alors, Yoyant une femme venir, il s'arrêta surpris.
— Est* ce possible? dit-il enfin d'une voix forte qui résonna dans le silence.
— Oui, grand-père, cria Marthe, c'est moi.
— Marthe, c'est Marthe I
Et au lieu de marcher à elle, il s'appuya sur son bâton.
— Cest toi ! dit-il, toi 1
Elle était dans ses bras et elle l'embrassait.
U se remit bien vite de ce mouvement de trouble. Alors il l'éloigna doucement et la regarda avec attention :
— Ton père? dit-il.
— Rassure-toi, il n^est pas malade ; s'il l'était, je ne serais pas là.
— Ses affaires?
— Non ; ce n'est pas de mon père qu'il s'agit^ c'est de moi. Je suis bien malheureuse, et je viens è loi, grand-papa, pour que tu me protèges, pour que tu me sauves.
— Ta belle-mère te fàit sooffrir ; il y a longtemps, n'est-ce pas? Pourquoi ne me l'as-tupas
dit? Ta dernière lettre était comme toutes les autres, et rien ne me faisait prévoir que tu allais m'arriver ainsi éplorée.
— Je uj savais pas, il y a quelques jours, que j'en viendrais jamais à me sauver de la maison pour te demander abri et protection.
— Sauvée! Toi, Marthe, tu t'es sauvée de la maison de ton père ? Ah ! ma pauvre enfant, cela est bien grave.
— Oh ! si tu me grondes, grand-père, je n'aurai jamais le courage de te dire tout.
— Je ne te gronde pas, puisque je ne sais rien. Je suis inquiet de ta résolution, voilà tout ; car tu n'es pas fille à avoir cédé à un coup de tête.
— J'ai cédé au désespoir, et je suis venue à toi, parce qu'il n'y a que toi qui puisse me protéger.
— Contre ta belle-mère?
— Contre mon père, qui veut me forcer à épouser un homme que je n'aime pas, que je méprise et que tout le monde méprise. Mais, pour que tu me comprennes, pour que tu m'excuses, il faut que je te dise la vérité, toute la vérité.
— Parle, mon enfant, et, avant de rentrer à la maison, ouvre-moi ton cœur ; je suis le père de ta inère, je suis ton ami, et tu sais que |e t'aime tendrement.
Pendant son voyage, Marthe avait plus d'une fois pensé à ce qu'elle devrait dire* en arrivant à Laqueytive, car elle savait que le premier mot qu'elle entendrait, serait: « Que s'est-il passé, pourquoi viens-tu ainsi ? » De ses réponses résulterait l'accueil de son grand-père, qui serait en réalité ce qu'elle le ferait elle-même.
Cependant, au moment d'entreprendre son récit, elle s'arrêta, la gorge serrée par l'émotion.
Au fond du cœur, elle était fière de son amour pour Philippe ; mais c'était à condition que cet amour restât précisément au fond de son cœur discrètement voilé. Si elle était forcée d'en parler, un sentiment de respect et de pudeur lui fermait les lèvres. Elle avait vivace le souvenir de son entretien avec son père.
£h bienl mon enfant, dit M. Azimbert, la
voyant hésitante et confuse, parle, parle sans crainte ; tu sens bien que tu dois tout me dire, absolument tout, car par ta démarche et Tappui que tu me demandes, tu m'obliges à devenir juge en ire ton père et toi. Pour m'engager dans une décision aussi grave et prendre parti pour l'un ou l'autre de vous, il faut que je sache la vérité. Si la confession a jamais eu du bon, c'est dans des conditions pareilles : je pense bien que ce que tu as à dire doit rstre pénible, mais il nous est souvent salutaire de descendre dans notre conscience et de la scruter i fond; nous sentons mieux ainsi nos fstutes, que nous ne sommes que trop disposés à nous cacher à nous-mêmes.
— Je n'ai rien à cacher, grand-père, ni à toi ni même à moi.
— J'en suis certain, et c'est pour cela que je te prie de me mettre à même de me prononcer &k toute connaissance. Ce n'est point ainsi que nous procédons d'ordinaire, nous antres juges; si nous interrogeons l'inculpé, nous contrôlons ses réponses par des témoignages divers, mais avec toi je sais que les témoins sont inutiles. Tu es toujours, n'est-ce pas, la petite fille franche et drdte, qui venait loyalement s'accuser quand elle était en fiante ? Note bien que, je ne f accuse pas, dans les circonstances
IiA BBLU MADAMS SONIS 191
présentes, d'être en faute, puisque je ne sais rien de ce qui s'est passé entre ton père et toi; seulement je te demande, si tu es en £iute, de ne pas le cacher ou l'atténuer» Tu ne peux pas Ut>uver une oreille plus indulgente que la mienne, et tu sais bien que s'il y a des drconstanees atténuantes à admettre en ta faveur, je serai le premier à les chercher^ sans tu te donnes la pane de me les indiquer.
— Tu ne peux pas comprendre...
— Si, je peux oompr^re beaucoup de choses, et tu ne dois pas croire que, parce que je suis un vieux bonhomme, je n'admets pas les faiblesses de cœur. Tu vois him qoû je les admets ces faiblesses, puisqu'au lieu de te faire l&s gros yeux et de te reconduire tout de suite chez ton père, comme je le devrais, si je n'étais sensible qu'à la seule voix du devoir, je t'écoute et t'accueille les bras ouverts. D'où cela vient-il? De ce que je t'aime, et quand nous aimons nous sommes faibles, nous écoutons notre cœur et nous nous laissons entraîner par lui. Mais je parle trop, tandis que c'est à toi de parler. Asseyons-nous là, nous avons tout le temps de rentrer à la maison.
Disant cela, M. Azimbert s'assit sur le bord du sentier et ât placer Marthe près de iuL Ils tour-
liaient le dos au soleil couchant et leur visage se trouvait dans l'ombre.
Ainsi encouragée autant par les bonnes paroles que par l'attitude de son grand-père, Marthe commença son récit. Elle le fit exact et complet, sans rien oublier, sans rien affaiblir, donnant à chaque «hose et à chaque mot sa valeur et son importance.
M. Azimbert l'écouta sans l'interrompre, et, pendant tout le temps qu'elle parla, il ne leva pas les . yeux sur elle une seule fois. A le voir traçant sur le sable du chemin des dessins réguliers avec son bâton, on eût pu croire qu'il était absorbé dans cette occupation.
— Ainsi, dit M. Azimbert, lorsqu'elle eut achevé son récit, ton père veut que tu acceptes M. de Sauite-Austreberthe pour mari , et toi tu veux M. Philippe Heyrem?
— Oh I grand-père, je ne vais pas jusque-là : je n'aime pas M. de Sainte-Austreberthe et j'aime Philippe.
. — C'est bien cela.
— Oui, mais c'est pour fuir M. de Sainte-Austreberthe que j'ai quitté la maison, pour cela seulement : voilà ce qu'il faut que tu comprennes bien.
— Je le comprends.
— J'aurais supporté sans plainte et sans révoltt.
qu on me défendît de voir Philippe ; ce que je n'ai pu supporter, c'était qu'on m'imposât M. de Sainte- Austreberthe. J'admets très-bien que mon père ait de la répulsion pour Philippe. Pourquoi ne pas ad* mettre que j'en aie pour M. de Sainte-Austreberthe?
— Comme je ne connais ni celui que tu appelles Philippe de sou petit nom, ni M. de Sainte-Austre* l)erthe, je ne peux pas me prononcer entre eux et dire si la répulsion de ton père est fondée et si la tienne est juste. Je ne fais aucune difficulté à déclarer que tout d'abord je suis mal disposé à l'égard de M. de Sainte-Austreberthe. Je ne le connais pas, cela est vrai ; mais il a contre lui son origine : fils d'intrigant ne m'inspire aucune confiance.
— N'est-ce pas?
— Aucune, surtout en pisSence de la grosse fortune de ton père, qui doit être la raison déterminante de sa demande en mariage. Ce qui me fait suspecter encore ses intentions, c'est la rentrée de ton père dans la vie politique ; il doit y avoir làdessous quelque intrigue politique dont il est victime, et de tout cela résultent des charges contre ce M. de Sainte-Austreberthe. Mais, en raisonnant ainsi, il faut dire aussi que je n'ai pour moi que des inductions assez faibles. En réalité, M. de Sainte-
194 LA BBLIiB VADAXB D0BI8
Austreberthea agi dans eette affaire confoimém^ aux règles des conyenaneas : poar obtenir ta main, il s'est adressé à ton pète. Ge n'est point ce qu*a iàit ton ami Philippe.
— JNous nous sommes aimés^ sans ri^ voir aor delà de notre amour.
— Je veux l'admettre, Manque^ chez unhomm»
comme M. Heyrem, cela soit assez peu probable» Mais enfin, si vous tous êtes aimés, sans réfléchir, sans penser à l'avenir, il ^t arrivé un jour où la réflexion est née. Pourquoi ce jour-là n'avoir pas parlé à ton père?
-- Je te l'ai dit, parce que Philippe est sans for* tune ; connaissant les idées de mon père^ il a voulu attendre le résultat de la démarche que sa mère tentait auprès de son oncle.
— Mais toi, quand ton pèce fa parlé pour !& première fois de M. de Sainte-Âustreberthe, comment ne lui as-tu pas avoué ton amour pour Philippe?
— Philippe m'ayant demandé de ne pas parler de notre amour, j'ai cru devoir m'en rapporter à lui,, le jugeant plus capable qae moi de savoir ce qu'il laUait lîaire dans une t^ circonstance. Cependant,, lorsque papa m'a dit que M. de Sainte-Austreberthe demandait ma main, j'ai été bien orès de tout
LA BBLLB MADAMS BONIS 195
«muer ; mais papa m^a fermé la bouche. Tu connais les deToirs auxquels il se croit obligé par sa fortune ?
— Je eomiais ses idées, mieux que ses de- Tcârs.
— Ce sont ces idées qui m\>nt empêchée de parler* « Dans notre position, m'a-t-il dit, on ne se marie pas comme les gens quin'ont qu*à consulter leur eœur; notre fortune nous impose des devoirs en- Ters la société. » Gomment lui répondre que celui que j'aimais n'avait aucun rang dans cette sooété?
— n est ingénieur.
— Tu sais bien que, pour mon père, c'est la fortane qui donne le rang, et Philippe est paurre.
— Je ne veux pas blftmer ton père, mais il est vraiment malheureux qu'il se soit arrêté à des idées aussi étroites. 11 croit que quand on fait fortune, ce n'est pas pour soi seul, et en cela il est très-supérieur à tous ses rivaux. Par malheur, dans la pratique> fl n'étend pas bien loin ce principe généreux» Au lieu de faire servir sa fortune à l'amélioration ée tous, il se contente de l'employer à tenir son nng, et il croit c[u'il accomplit strictement son devoir envers la société. C*est pour la société qu'il a des valets qui Tennuient, et un luxe de maison qui
196 LA QELLB MADAMB PONIS
lui est une fatigue. C'est pour la société qu'il veut que tu fasses un mariage sinon de richesse, au moins de position*
Maintes fois M. Azimberf avait eii des discussions à ce sujet avec M. Donis. L'ayanf abordé, il ne le lâcha pas de sitôt. Que son père eût tort ou raison, ce n'était pas de cela que Marthe avait souci en ce moment, et ce qui l'angoissait, c'était de savoir sî« en fin de compte, eUe resterait à Laqueytive ou si elle devrait retourner à Château-Pignon ; cependant elle n'osa pas interrompre son grand-père.
— Comment ton père n'a-t-il pas senti, dit-il en poursuivant son idée avec véhémence, qu'il est dangereux pour une honnête famille, d'introduire dans son sein, un de ces Parisiens du Paris cosmopolite qui ne peuvent nous apporter que la corruption? On dit que la France est corrompue : cela est vrai pour une certaine partie de Paris, je le crains bien; mais cela ne l'est pas pour la province, où il y « plus d'honneur, d'honnêteté et de vertu qu'on ne croit généralement. Or, la France est dans la province et non dans Paris, comme on le répète faussement. Seulement pour que cette honnêteté se conserve, il ne faut pas que la province fasse la sot* tise de donner ses filles à tous ces beaux fils, épuisés et gangrenés par la vie parisienne.
LA BELLE MABAMB DONItf 107
^ — AloFS tu es contre M. de Sainte-Austreberthe ? s'écria Marthe.
— Je n'ai pas dit cela, chère enfant ; car je n'ai parlé qu'en théorie.
— Enfin en théorie tu n'admets pas qu'il soit mon mari, et pour toi j'ai eu raison de le refuser.
— Pour moi, ton père a eu tort de se laisser prendre à un mirage trompeur. A sa place, je t'aurais cherché un bon mari à Bordeaux, et, quand j'aurais eu le temps de le bien connaître, si vous aviez eu de l'amour l'un pour l'autre, je te Taurais donné. On ne marie pas deux positions, on marie deux cœurs.
— C'est pour Philippe que tu conclus.
— Non, car il y a dans sa conduite quelque chose de trop prudent, de trop bien calculé qui me blesse* C'est pour toi que je conclus, car je comprends que tu ne puisses pas supporter la présence de M. de Sainte-Austreberthe. Tu resteras donc avec moi.
• Sans répondre, elle se jeta dans ses bras et longtemps elle le tint embrassé.
— Tu avais donc douté de moi? dit-il en se relevant.
— Non, mais j'avais conscience de ma faute et )e ne savais pas comment tu la jugerais.
— Je juge que vous avez eu grand tort de vous
eacher de ton père, car c'est de là que idennent tous vos malheurs.
— Mon père eût repoussé Philippe.
— Peut-être, mais il n'eût pas accueilli M. de Sainte-Austreberthd, euTers lequel il est maintenant engagé; tu n'aurais eu à hitter que pour faire rentrer Philippe en grâce, tandis que maintenant, à cette tâche, déjà assez difficile par elle-même, se joint celle de lutter contre M. de Sainte-Austreberthe.
— Avec ton aide.*.
— Je ne peux pas te le promettre ; je veux bi&k te défendre contre la poursuite d'un homme que tu n'aimes pas, mais je ne peux pas favoriser ton amour pour un homme que ton père repousse. Au reste, nous reparlerons de cela. Pour le moment, allons souper : tu dois avoir faim ?
— Et sommeil, donc.
— Pauvre petite, oublie ce que tu as souffert, ^ dii^toi que maintenant je serai toujours près de toi.
— Même s'il faut rentrer à Château-Pignon?
— Même jusqué-là.
Lorsqu'ils rentrèrent à la maison, ils trouYèreot. la table servie : il y avait deux couverts sur une nappe blanche damassée.
Au temps ou Marthe venait régulièrement à Laqueytive, M. Azimbert avait Thabitude de manger à la même table que ses domestiques : lui au bout, eux de chaque côté. Alors on ne se servait jamais dé nappe, et le couvert était mis sur la table de sapin blanc, récurée chaque matin avec des cendres. Bu voyant ce diangement aux vieilles habitudes, Marthe regarda son grand-père avec surprise.
— Eh bien! dit celui-ci s'adressant à la vieille servante, qu'est-ce qu'il y a donc aujourd'hui^ Jeannette?
Et de la main il désigna la table.
— C'est poxD* mademoiselle Marthe.
— Et qui est mademoiselle Marthe? Est-ce de
Marthe que vous voulez parler? Oui, n'est-ce pas, c'est de celle que vous appeliez Marthe tox»t oourt, quand elle était petite? Eh bien ! pour avoir grandi, elle n'a pas cessé d'être Marthe, et elle n'est pas devenue une demoiselle pour vous, qui avez débarbouillé son :iez plein de confitures. Vous lui disiez tu alors, et maintenant vous l'appelez mademoiselle. Est-ce que cela te convient, Marthe?
— Mais pas du tout, grand-père.
— Moi, cela me blesse. Serez-vous bien aise que Marthe ait pour vous les sentiments qu'elle avait autrefois?
— Bien sûr.
• — Alors commencez par vous montrer telle que vous étiez autrefois. Maintenant que cela est dit, autre chose : enlevez-moi cette nappe et mettez Jes assiettes et les couverts des gens sur ma table. Personne ne doit souffrir de l'arrivée de l'enfant, tout Je monde doit s'en réjouir ; pour cela, il ne faut rien changer à nos vieilles habitudes.
La rapidité .avec laquelle Jeannette enleva la nappe montra que M. Azimbert savait se faire obéir, et que chez lui un ordre donné était un ordre exécuté. Il avait parlé doucement et plutôt sur le ton de la bonhomie et de la plaisanterie que sur le tôn du commandement.
Pécdant que la vieille servante allait et venait autour de la table, il continua en s'adressant à Marthe :
— Tu sais que tu ne trouveras pas ici le confortable et le bien-être au milieu desquels tu vis maintenant. A vrai dire, je pourrais améliorer notre ordinaire, mais je m'en garderai. On a fait du bienêtre une sorte de religion à laquelle on sacrifie tout : sans bien-être, il semble aujourd'hui que la vie est impossible ou insupportable. C'est, à mon sens, un grand mal, qui a sur les mœurs générales une influence pernicieuse. Ici tu verras, maintenant que tu es grande et que tu raisonnes, qu'on peut vivre simplement, et cette leçon pourra ne pas t*être inutile. Il faut nous attacher avant tout à être libre, et c'est de la liberté qu'on gagne quand #n apprend à ne point se faire l'esclave des choses;c'est bien assez d'être l'esclave des idées qu'on reçoit.
Le souper était digne de cette simplicité dont parlait M. Azimbert : il se composait d'une soupe aux légumes et d'une salade avec des œufs durs. Marthe mangea avec le magnifique appétit d'une jeune fille qui a jeûné depuis trois jours, et, bien que le pain fût ^^uit depuis plus d'une semaine, elle ne jle trouva pas trop rassis.
202 LA ^WLhW M AHAn
EUe dormit comme elle amitscopé, et, enretraa- Tant sa chambre telle qu'elle l'avait laissée autrefois, elle éprouva, une véritable joie. Comme on ne Tatteadait pas, cette chambre était encombrée de différâtes choses : au plafond pendaient des glaneg de maïs; dans les encoignures, étaient entassés des saos d'avoine. Mais qu'importait I les draps ea grosse toile avaient la blancheur de la neige, et il n'était pas nécessaire de fermer la porte au verrou.
Ce furent les craquements de l'escalier en bois qui l'éveillèrent. Elle ouvrit les yeux, et elle vit que la chaude lumière du soleil levant emplissait dé|à sa chambre.
Elle se h&ta de s'habiller et de descendre. Dans la cour, eUe trouva son grand-père qui veillait au départ des ouvriers.
— Déjà? dit-il en l'apercevant.
A la façon dont il prononça ce mot en souriant, elle sentit qu'elle lui avait fait plaisir : il avait horreur en effet qu'on restât tard au lit
Bientôt les pr^aratifs furent terminés, et, les bœufs ayant été attachés au joug, le char sortit de la cour, emportant tes ouvriers.
Alors M. Admbert, prenant Marthe par le brts» l'emmena sous un chône vert qui abritait un base de son ombrage noir, et la it asseoir près de loL
— J'ai beaucoup réQéchi à UA durant la nuit, dit-il, car la situation dans laquelle tu Ves mise et tu me mets est terriblement délicate ; c'est ta réputation, ton honneur de jeune fiUe, que tu as joués.
— M'était-il possible de iaire autrement?
— Je ne sais pas^ et à Yiai dire je trouve qu'il est inutile d'examiner aujourd'hui cette question, puisque nous ne pouvons pas revenir en arrière, et que tout ce qui est fait est irr^arable. Cependant il me semble que si tu m'avais écrit de venir te voir, si tu m'avais omsulté, nous aurions peut-être trouvé un moyen pour ne pas te lancer dans c^te aventure.
— Je n'avais pas le temps d'attendre.
— Enfin ne disculcsis pas là-<leasus, ce serait paroles perdues. Nous avons mieux à faire. Ta restes ici, c'est entendu. Maintenant nous devons voir dans quelles con^jiitions. Qu'on puisse te retrouver après tous les détours que tu as faits, cda me * parait peu probable, car tu as eu la finesse et la ruse du renaxd ; tu as si bien embrouillé ta piste^ qu'il faudrait un fin limier pour la suivre. D'un autre côté, qu'on apprenne, par l'indiscrétion des gens d'ici, que tu es avec moi, cela ne présente guère plus de chances. Jamais un étranger ne vient
à Laqueytive, et jamais un habitant de notre
>anieaa ne va à Bordeaux. Nous sommes dans im lésert.
— C'est là-dessus que j'ai compté.
— Et tu as compté juste : il me paraît que les chances sont pour qu'on ne te découvre pas. Donc nous voilà réunis pour un long.temps peut-être, et ta tranquillité est assurée. Mais celle de ton père ? En ce moment, si j'en juge par son caractère emporté, il est furieux contre toi. Mais la colère, si violente qu'elle soit, ne persiste pas dans le cœur d un père qui aime son enfant, et ton père t ainie d'une tendresse très-vive , très-passionnée ; au moins il t'aimait ainsi autrefois, au temps où nous parlions de toi ensemble;
— Il en est maintenant comme il en était autrefois.
— J'en suis certain, et c'est pour cela que je m'inquiète de lui. Quand la colère va s'apaiser, crois-tu que son angoisse ne va pas être grande? Il va se demander où tu es, ce que tu fais. Sens-tu sa douleur? C'est presque comme si tu étais morte pour lui. Et si tu savais quelle horrible chose c'est pour un père d'avoir perdu son enfant !
— Je voudrais lui écrire.
— Sans doute, c'est ce que tu dois faire. Mais, si tu ne veux pas qu'on te vienne chercher le lende-
main du jour où tu auras écrit, il ne faut pas que ta lettre parte d'ici. On doit te croire à Paris, il faut que tes lettres portent le timbre de Paris. Pour cela, je les enverrai à un ami que j*ai à Paris et qui les mettra à la poste.
— - Et je te promets d'écrire de telle sorte, que papa verra bien que c'est seulement M. de Sainte- Austreberthe que je fuis.
— Voilà un point réglé ; il en reste un autre. C'est contre M. de Sainte-Austreberthe que je veux te défendre; mais, je te l'ai déjà dit, je n'entends pas favoriser ton amour pour Philippe ni l'amour de Philippe pour toi. Je veux, quand ce sujet sera abordé entre ton père et moi, pouvoir dire hautement que tu n'as pas vu Philippe, que tu ne lui as pas écrit et qu'il ne t'a pas écrit lui-même. Pour moi, c'est ime affaire de conscience, dont tu dois sentir toute l'importance. Ce que je fais est déjà bien assez grave, sans encore le compliquer. Promets-moi de ne pas écrire à M. Heyrem, promets-moi aussi de lui renvoyer sa lettre sans la lire s'il t'écrit, et tu auras assuré ma tranquillité.
— Je te le promets.
— Maintenant je vais être tout au bonheur de t'avoir avec moi.
â06 LA BELLft Uè^UAUM DONXS
Il me semble, dit Murtbe après un momeut 4d réflexion, que tout a'est pas eoACore réglé.
— QuA Yois-tu ({ui mazuiiie?
— Mou père aura de mes nouYeUes, mais moi jd n'en aurai pas de lui.
— Cela est vrai, mais je ne veux pas aller le voir à Bordeaux cependant ; tu comprends qu'il me fait impossible, en parlant de toi« de ne pas dire que tu es ici*
— Assurément*
Alors que veux-tu que nous Issatona? U ma lirait dangereux dfi s'ouYrir à une personne d0 Bordeaux ; pour moi j[e n'ai pas d'ami sàr à qui je pourrais demander ce senriee, je eraindirais une îidiscrétion.
Cependant il est de la plus grande importance que nous ayons des nouvelles de moa père. D'aiord je ne pourrais pas rester plusieurs semaines sans savmr comment il se porter Comment a-t*il apporté ma fbite ? S'il était malade et que je ne fixsse pas près de lui, ce serait un crime.
— Sans doute, mais que veux4u que je fasse à cela?
— Et puis il y a encore un autre point à considérer. Si M. de Sainte-Austreberthe, éclairé par mon dâpart, renonce à sa demande et rompt avec xooa père, je veux rentrer à la maison.
lA BBLLS MABAHS »01tIS tOT
— Tout cela est très*jusle, mais je ne trouTe pas par quel moyen nous poavons être informés de ee qui se passe à Bordeaux on à C^âteaurPignon: jé ne peiix pas aller à Bordeaux sans voir ton père» et je ne peux pas voir ton père sans parter de toi»
— Il me semble qu'il j aurait un moyen cependant de savoir ce qoe nous désirons.
— Et lequel?
^ Tu n'en voudras peuVôtre pas, au moins je le craios.
— Dis touîou».
D'avance tu Tas repoussé, c'est là «e qui m'a^
rôte.
— Comment, d'avance ?
— Ne m'as-tu pas demandé de ne pas écrire i Philippe ? C'est lui cepoidant et lui seul qui pour^ rait nous venir en aide. Personne n*a intérêt comme lui à savcnr ce qui se passe chez mon père, ei, bien qu'il ne puisse pas s'y présenter maintenant, certainement il l'apprendrait. Avec lui pas^ d'indiscrétion à cnandre, aucun danger, et un dévouement certain.
— Oui, mais il faut qu'il fécrive.
— Pourquoi ne f écrirait-il pas à toi? Ce n'est pas la même chose que s'il m'écrivait à m<rî.
— Tu me dis qu'il est à Paris,
— Je n'aurais qu'une lettre, une seule à lui écrire, pour lui dire de revenir à Bordeaux ; de là il pourrait nouç tenir au courant de ce qui nous intéi^esse.
M. Azimbert regarda Marthe dans les yeux, mais elle vit qu'elle ne l'avait pas fâché : sa physionomie, toujours franche et ouverte, avait une expression souriante tout à fait rassurante.
Ah ! petite fille, dit-il en lui tirant l'oreille, petite fille, tu as plus de malice dans ta naïveté que moi dans mon expérience. M*as-tu bien amené à ce que tu voulais, et je ne me suis douté de rien ; tu as joué de moi comme d'un vieux pantin.
— Ah ! grand-père.
— Allons, il sera fait comme tu demandes ; car tu as si bien manœuvré, que je ne vois pas comment t'échapper. Je vais donc recevoir des lettres de M. Heyrem. Au surplus je n'en suis pas fâché ; cela va me permettre de le connaître. Ily a en lui quelque chose qui ne me plaît point. Peut-être ses lettres changeront-elles mon impression.
— Ce n'est pas peut-être qii'il faut dire ; tu verras, tu verras.
— Oui, un dieu, n'est-ce pas? Ah ! jeunesse, jeunesse, que tu es heureuse i
Bien que M. Azimbert pensât peu oï d nairement aux choses de la toilette, il voulut, àau> i . s précautions qu'il prenait pour arranger le séjou i de Marthe à Laqueytive, porter ses soins jusque dans ces petits détails.
— Maintenant, dit-il, que nous avons décidé les points importants qui doivent régler ta vie ici, il me semble qu'il serait bon de nous occuper de choses moins sérieuses peut-être, mais cependant utiles. Qu'as-tu apporté avec toi?
— Rien, cette robe et le chapeau que j'avais sur la tête : je ne pouvais pas m'embarrasser et me cîsarger de bagages.
— Il te faut donc du linge, des robes, des chaussures, les mille objets nécessaires à une femme : je n'ai rien de cela ici, et nous ne pouvons pas le trouver à Gabas, à moins de t'habille ren paysanne.
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— Cela serait assez drôle.
— Oui» mais nous devons éviter ce qui peut faire l^arler ; il faut donc acheter les objets qui te sont nécessaires.
— Et où cela? demanda Marthe avec effroi; encore voyager 1
— Rassure-toi, nous voyagerons ensemble ; seulement, comme il pourrait être dangereux de nousmontrer à Mont-de-Marsan, où tout le monde ma connaît, nous irons à Dax où à Bayonne.
— Mais en chemin de fer?
— Nous voyagerons en troisième classe, où tu ne rencontreras pas sans doute des amis : tu n*as pad peur de t'asseoir sur des planches?
— Tu t'y asseois bien, toi.
— Oh ! moi, tu sais, je suis dur à la fotigue, ^ puis je suis un plébéien ; je m'ennuie dans vos wagons de première classe où je ne trouve que des gens qui croiraient compromettre leur dignité s'ils parlaient à leurs voisins. En troisième, où les voyageurs sont moins u comme il faut, » on écoute quand on a des oreilles, et Ton apprend beaucoup de choses.
Ils partirent le lendemain^ pour Dax et ils passèrent une partie de la journée à parcourir les magasins : nouveautés, lingeriCi mercerie^ chaussures»
l»k BfiLLfl MABAICI DONIS 211
Hâtait un troosseaa complet qu'il fallait à Marthe..
Elle voulait prendre les choses les plus simples» mais scm gi^nd-père s*j opposait
— Ne pense pas seulement au présent, disait-il je voudrais, quand nous serons séparés, que tu pusses te servir des objets que nous achetons en c^ moment : cela f obligerait par la pensée à revenir au temps que tu auras passé près de moi. Songe donc, petite-fille, qu'on a ffautant plus de plaisir à donner qu'on n'est pas riche, et que l'argent qu'on dépense voua a coûté à gagner. Ruine-moi, je t'en prie ; c'est vn plaisir dont ton père est privé.
Quand les acquisitions furent terminées, elle voulut regagner la gare.
— Pas encore, dit M. Azitnbert en reprenant la main de Marthe sous son bras; nous n'avons pas* fini.
— Je n'ai plus besoin de rien.
—Tu crois ; je vais te prouver que tu te trompes.
Et il remmena d*un air triomphant. Sur leur passage, les gens s*arrêtaient ou se retournaient ; on regardait avec curiosité ce grand vieillard qui marchait le chapeau à la main, traînant derrière lui lesbasques flottantes de sa longue redingote grise, d'une coupe si vieille qu'un archéologue seul eût pu dire son âge; on admirait ses longs cheveux
blancs, ,qui pendaient en mèches frisées ji:sque sor ses épaules.
Il la conduisit chez un sellier qui était en même temps carrossier.
— Est-ce que tu veux m'acheter une calèche?
dit-elle en riant.
— Non, mais une selle de femme, pour que nous puissions faire de bonnes courses ensemble. Tu penses bien, n'est-ce pas, que je ne vais pas te laisser à la maison pour que tu t'enfonces dans de tristes idées ? A tourner sur lui-même, Tesprit s'étourdit comme le corps. J'ai une jument qui est douce à monter; nous ferons des excursions qui te seront salutaires. Je veux que tu rentres à Bordeaux saine d'esprit et forte de corps. Je vais reprendre un projet que j'ai caressé autrefois, quand j'espérais que ton père t'enverrait passer tous les ans deux ou trois mois avec moi : j'avais bâti alors tout im plan d'éducation que les circonstances ne m'ont pas permis d'exécuter. Tu as été envoyée à Paris, et maintenant c'est à toi sans doute de faire mon éducation.
— Ahl grand-père!
— J'ai la tôte un peu dure, mais j'ai bonne volonté et persévérance : tu verras.
En parlant ainsi, M. Azimbert était de la meilleure
foi du monde. Marthe avait été une des bonnes élèves du couvent à la mode dans lequel elle avait été élevée; pour lui elle avait dû puiser là une instruction bien supérieure à celle qu'il eût pu lui donner. Il avait la religion du progrès, et il croyait que le progrès avait dû suivre sa marche ascendante dans l'instruction comme dans toutes choses, même à travers les grilles d'un couvent.
Mais il vit bientôt qu'il devait en rabattre de cette espérance : ce n'était pas à Marthe de lui apprendre quelque chose.
Les fonctions déjuge de paix à la campagne, dans un pays qui n'est pas de chicane et de procès, ne sont pas très-absorbantes. M. Azimbert avait beaucoup de temps à lui, ce temps, il le passait tout entier avec Marthe ; ils se promenaient à cheval ou à pied, et, en se promenant, ils causaient. M. Azimbert, qui ne voulait pas laisser Marthe livrée à ses pensées, portait presque toujours l'entretien sur des sujets généraux, dont leurs excursions à travers les landes, dans les plaines, dans les bois, au bord de la mer, leur fournissaient le thème.
Mais il arrivait souvent que, dès les premiers mots, M. Azimbert s'arrêtait et regardait Marthe avec stupéfaction.
, — £h quoi, se disait-il, elle ne connaît pas ces
tu LA MLU MADASB ^OKIf
choses si simples: qu'est-*ee donc qu'on apprend aux enfants aujourdIiuL
Pendant les premiers jours, il se fit ces réflexions tout bas, mais il n'était pas homme à taire longtemps ses pensées ou à retenir Texpression de se» sentiments. Bientôt la contrainte qu'il s'imposait lui échappa.
— Supportes-tu les obserratioM? dit-il un à Marthe.
— Comment peux-tu me demander cela? Tu me crois donc bien sotte?
£h bieni mon enfant/ il faut que je te dise que tu me causes d'étranges surprises.
— Crois4u que je ne m'en sois pas aperçue?
Tout à coup, en causant, tu t'arrêtes, tu frappes la terre avec ton bâton et tu me regardes comme une bôte curieuse. Voyons, qu'est-ce qu'il y a en moi qui t'étonne : sui&-je curieuse ou suis-je bôte?
Il y a que tu me dis des choses prodigieuses^
— Sans m'en douter?
^ Absolument. Ainsi arant^hier, en revenant des dunes et en trayersant les o/tW, nous venons à pai^ 1er d'histoire naturelle» C'était obligé, en sautant de monticule en monticule, au milieu des flaques d'eau, nous devions nous occuper des milliers de bètes qui peuplent ces eaux. Je te fais causer et to