XXI
M. Yraberiy de Capvern avait cru qu'il intimiderait facilement le juge de paix de Gabaâ, et qu'avec quelques paroles sévères, un coup d'œil menaçant, il l'amènerait tremblant et soumis à ses pieds.
Il fut surpris et même jusqu'à un certain point déconcerté, de voir ce vieux bonhomme si peu troublé. Un esprit moins sûr de soi-même et moins convaincu de l'excellence des moyens qu'il employait, se fût dit que l'intimidation n'était peut-être pas efficace sur M. Azimbert. Mais une pareille idée ne pouvait pas naître si facilement dans la tête du procureur général : qu'un juge de paix ne tremblât pas devant lui quand il fronçait le sourcil, allons donc ! c'était invraisemblable. Il avait été trop mou sans doute. Pour réduire ce vieux révolté, il n'y avait qu'à forcer la note.
— Monsieur le juge de paix, écoutez-moi, dit-il,
et veuillez me comprendre, car je crois que vous ne sentez pas toute l'étendue de votre faute.
— Si j'ai commis une faute, c'est à M. Bonis seuf que j'en dois compte.
— Vous vous trompez, monsieur, et c'est là chez vous une étrange aberration du sens moral. De votre faute envers M. Bonis, je veux bien ne pasm'occuper en ce moment : j'en aurais trop long à dire; mais je dois vous réprimander de celle dont vous vous êtes rendu coupable envers le gouvernement deTempereor.
—Ma foi, ditM. Azimbertavee simplicité^ je vous s&tui reccHmaissantde m'éeiairer^ car je ne vote pas du tout ce que le gouvernement et l'empereur viennml demmder à ma petite-fille, qui, je vous en doana ma parole, est complètement étrangère à la pï^tique.
Trêve de plaisanteries; elles smit fort déplacées dans un pareil sujet, et vous comprenez parfaitement ce que je veux dire; votre petite-fille doit épouser M. le vicomte de Sainte-Austreberthe^ n'est-ce pas?
— Mais non pas du tout. M. le vicomte de Sainte- Austreberthe désire épouser ma petite-fille, M. Bonis consent à ce mariage, et ma petite-fille s'y refuse : voilà la vérité.
LA BKLLB MABAMB DONIS 255
— Eûfiû il y a projet de mariage entre M. le vicomte de Sainte-Austreberthe et votre petite-fille. Cette jeune personne, qui paraît singulièrement âevée> ne veut pas de ce mari ; elle s'enMt de la maison paternelle, elle se réfugie chez. vou?,, et vous rencouragez dans sa ré^tance.
— C'est là ce que j'appelle une afiEstire de famille.
— - Et moi, monsieur, c'est ce que j'appelle une a£GBtire politique. Vous savez très-bien par quelles attaches M. de Sainte-Austreberthe tient au gouvernement. Le gouvernement désâre son mariage avec votre petite-fille. Vous vous opposez à ce mariage^ vous faites ll<mc opposition au gouvernement.
— J'avoue que je ne me serais jamais douté que le gouvernement s'occupait de pareilles choses.
. Par cela seul qu'il passe par la tête d'un courtisan ou plutôt du fils d'un courtisan...
— M. le général de Sainte-Austreberthe n'est point un courtisan; c'est un général qui a rendu les plus grands services au pays dans des circonstances décisives, c'est un ami fidèle, un conseiller sûr.
— Qu'il soit tout cela, peu importe ; je die que, par cela seul qu'il passe par la tête d'un ami du gouvernement d'épouser une fille riche, cela ne
fait pas que ce mariage devienne une affaire politique.
— Et quand le rival qu'on lui oppose est un orléaniste déclaré, un ennemi mortel de la dynastie qui n'attend qu'xme occasion pour lever le drapeau de la révolte et qui compte faire servir la fortune de sa femme à ses desseins coupables, croyez-vous que cela soit de la politique ? Croyez-vous qu'un gouvernement prévoyant n'a pas raille fois raison de s'opposer à une pareille intrigue? Ce sont les prétentions de M. Heyrem, qui rendent celles de M. de Sainte-Austreborthe respectables pour les amis du gouvernement. Je trouve étrange que vous ne l'ayez pas compris ainsi, et je vous trouve coupable que vous n'ayez pas usé jde l'influence que vous avez sur votre petite-fille pour appuyer M. de Sainte-Austreberthe et combattre M. Heyrem. Vous avez manqué à votre devoir, monsieur.
— Vous parlez de devoir à propos de cette spéculation ? s'écria M. Azimbert.
Mais le procureur général ne lui laissa pas prendre la narole. Du haut de son siège, il avait contenu de plus dangereux interrupteurs que le vieux juge de paix de Gabas. Il le domina du geste et de la voix; puis, lui ayant imposé silence, il continua:
— Vous êtes fonctionnaire, n'est-ce pas? Vous avez prêté serment de fidélité au gouvernement. Qui devez- vous servir? Le gouvernement ou ses ennemis? Qui avez-vous servi dans cette affaire? Vous voyez donc que je n'ai que trop raison quand j& vous dis que vous avez manqué à votre devoir professionnel, à la loyauté, à la fidélité de votre serment. Un pareil scandale est intolérable; il doit cesser et vous n'avez qu'une chose à faire pour en effacer le souvenir honteux. Décidez-vous, monsieur, et dites qui vous voulez servir désormais : le gouvernement ou ses ennemis? Réhéchissez; vos paroles peuvent avoir im résultat fâcheux pour vous.
— Il n'est pas besoin de réflexion, répliqua M. Azimbert, pouvant enfin parler; ce serait déshonorer ma vieillesse que de servir le gouvernement dans des conditions aussi honteuses.
— Prenez garde, monsieur le juge de paix.
— A quoi, monsieur le procureur général? La crainte n'a jamais fermé ma bouche, l'intérêt n'a jamais pesé sur mes sentiments; je suis à soixantequinze ans ce que j'ai été toute mr vie.
-C'est votre révocation que vous prononcez vous-même.
— . Je m'en ferai honneur. Plus d'une fois j'ai voulu donner ma démission : après le 2 décembre
258 LA. BEIiLE VADAHE l>tmiB
d'abord, sous le coup de l'indignation ; puis phis tard.
— Tous ne l'avez pas domée.
— C'est vrai, et je n*ai pas été retenu, comme vous pourriez le croire, par Tappàt irrésistible des 1,440 francs de traitement que me donnait votre gouvernement, mais par la considération que je pouvais rendre des services dans ce canton, où je suis depuis quarante-cinq ans.
— Tous vous êtes sacrifié au bien de tous?
— Oui, monsieur, si ridicule que la chose puisse vous paraître ; mais aujourd%ui le sacrifice serrà trop grand, la mesure est pleine d'ailleurs. Monsieur le procureur général, je vous salue.
Sur ce mot, il se leva.
Mais' M. Yruberry de Capvem le maintint dm geste.
— Arrêtez, monsieur le juge de paix, dit-il wement; arrêtez!
Décidément rintimidation ne valait rien m&t M. Azimbert, il fallait le reconnaître ; c'était un des mérites du procureur général de m pas s'obstiner dans son erreur. Tous les moyens lui étaient bons quand il voulait réussir, et si celui qu'iravait adoplé tout d'abord ne donnait pas de bons résultats, il se bâtait d'en prendre un autre diamétralementopposé
LA BBLIiB MADAME BOKIB 259
Or, dans le cas présent, voulait réuBOir à tout prix, car il oonsidérdt qae s'il pouvait rendre M. Azimbert fiTOrable an mariage de Sainte*Aaitreberthe» ce serait un bon office qnii lui serait largement payé; il recourut donc & sa tactique ordinaire.
— Monsieur le juge de paix, asseyeMOus, et causons, je vous prie. H ne faut pas que dans un mouvement d'emportement, nous nous laisskms entraîner plus loin qu'il ne convient, et que nous nous préparions ainsi & tous deux des regrets irréparables ; il ne faut pas que nous nous séparions^ la euite d*un coup de tète. J'û pour vous beaucoup de considération, de Festime, du respect. Je sais que vous êtes un des meilleurs juges de paix du ressort, et quand j'ai dit tout à l'heure que, pour rendre service à vos justiciables, vous vous étiez sacrifié au bien de tous, j'ai parlé avec une entière «incérité. C'est l'ardeur de la discussion qui vous, a fait voir de Tironie dans des paroles d'une bonne foi absolue. Je eais que vos opinions ne sont pas les nôtres, mais toutes les qpinions sont tespectables, quand elles savait s'enfermer dans les limites de la modération et reconnaître les lois qui sont âu-dessus d'elles*
M. Yruberiy de Capvem eût pu coxOinuer long-
temps ainsi à enfiler des phrases de palais, M. Azimbert ne ''écoutait pas; interdit, stupéfié, il se demandait ce que signifiait ce brusque changement.
— Je n'accepte donc pas votre démission, continua M. Yruberry de Capvem, au moins je ne l'accepte pas en ce moment. Quand vous aurez réfléchi, pesé le pour et le contre, vous vous prononcerez à nouveau ; mais je ne veux pas que ce soit ici; je veux que ce soit dans votre canton, au milieu de vos souvenirs, au milieu du bien que vous faites. En même temps je vous demande aussi de réfléchir à une autre chose, qui a une importance trèsgrande; je veux parler du mariage de votre petitefiUe.
Ce mot fixa les hésitations de M. Azimbert, il comprit où le procureur général voulait en arriver : ses premières paroles étaient une amorce.
— Ce mariage, continua M. Yruberry de Capvern, présente des avantages considérables pour votre famille dans le présent et dans l'avenir. Influencé par votre petite-fille, vous n'avez vu qu'une chose dans ce mariage, c'est qu'il ne plait point à mademoiselle Bonis, et par là vous lui avez été hostile.
— Ç'est bien assez, il me semble.
— Sans doute, et, en me plaçant à votre point de
vue, je comprends parfaitement le sentiment auquel vous avez obéi. Quoi de plus naturel, de plus légitime, que d'écouter la voix d'une enfant qu'on aime, et je sais que vous aimez tendrement votre petite-âlle? Mais il y a d'autres considérations à observer dans ce mariage* La voix de Tafifection n'est pas la seule à laquelle nous devions ouvrir notre oreille ; il y a aussi celle de l'intérêt, qu'im père de famille doit entendre. Or, l'intérêt vous commande d'accepter la proposition de M. de Sainte-Austreberthe. C'est ce qu'a parfaitement compris M. Bonis, qui n'est pas un mauvais père, et qui de plus est un homme d'un esprit sagace et sûr.
— Mon gendre et moi, nous ne nous sommes jamais déterminés par les mêmes considérations.
— Oui, je sais, je sais. Mais on peut dire que dans l'espèce M. Donis, mieux éclairé que vous, s'est déterminé par des raisons plus solides que celles de sa fille, qui sont les vôtres; il a vu l'intérêt qu'il y avait à faire ce mariage et il Ta accepté. Considérez, monsieur le juge de paix, que M. le vicomte de Sainte-Austreberthe est un des hommes les plus remarquables de la jeune génération, celle qui doit nous remplacer dans la conduite des affaires; sa place est marquée dans le gouvernement
262 LA BBLIiE MABAlfS DONIS
du pCEjTS, et elle est belle. Il te être nommé secré^^ taire d'ambassade dans une des grandes capitales de l'Europe ; c'est un stage indispensable, qui n'a d'autre objet que de respecter les usages; avant peu il sera chargé d'afEaipes, puis aml)assadeiir. Sa femme aura certainement une charge à la cour. C'est non fieulement le présent que vous assurez, maïs c'est encore l'avenir. Votre petite-fille, aidée par la fortune de son père, et son mari, porté par la faveur et par son propre mérite, Tont fonder use famille puissante^ qui sera une des premières de l'État. Sa position sera des plus hautes, son nom sera des plus beaux ; car vous n'ignorez pas.que le nom de Sainte-Austreberthe appartient à la meàl^ leure noblesse.
— Je ne m'inquiète pas du passé, mais seulement du présent, et je sais qu'en ce moment ce nom est porté par deux...
— Je sais ce que vous allez me dire, s'écria M. Yruberry de Capvem en lui coupant la parole. La jeunesse du vicomte, n'est-ce pas, qui a été assez orageuse ? Et qu'imporl*^ cela? Il n'y faut Yoir que l'emportement d'un tempérament ardent. Le mariage calmera cela. Le vicomte de Sainte-Austreberthe a tout ce qu'il faut pour faire un bon mari et un bon père de familie. Réfléchissez donc, mon
cher juge de paix, et voyez les avantages de cette union. Déjà ils se sont affirmés. M. Donis n'est-il pas député ? Il sera probablement ministre du commerce un jour. Quant à vous, ce serait une occasion de rendre enfin justice à vos longs services et d'attacher à votre boutonnière un ruban qui devrait s'y trouver depuis longtemps; bien entendu sans que vous ayez besoin de le demander officiellement, ce qui serait désagréable pour un homme tel que vous, et aussi sans que son obtention modifie en rien vos sentiments et vos opinions.
— Ce que je tous demande, dit M. Azimbert en se levant, c'est ma destitution, car^ à partir d'aujourd'hui, je ferai tout ce que je pourrai pour combattre M. de Sainte-Austrebefthe. 8i je ne vous donne pas ma démission, c'est pour avoir l'honneur d'être révocpié. Monsieur le procureur géixéral, je vous salue pour la dernière fois.
Et, sans se retourner, il sortit, marchant à grands pas.
M. Azimbert s'en revint à i^abas, partagé entre deux sentiments opposés, heureux et désolé.
Il était fier de n'être plus juge de paix. Ainsi se trouvait rompue l'attache qui, malgré lui, l'avait pendant tant d'années retenu; désormais il pourrait parler, il pourrait agir, il ne Testerait point étouffé par le mépris qui s'amassait en lui, comme cela était arrivé si souvent; il était libre.
Mais cette satisfaction orgueilleuse de Tesclave qui a brisé sa chaîne, était attristée par la pensée de Marthe. La pauvre enfant, qu'allait- elle devenir? Maintenant que M. Donis savait où elle était, il allait la faire revenir près de lui. Le voudraitelle?
Si elle ne le voulait pas, c'était une nouvelle fuite, sans avoir personne chez qui se réfugier. Où irait-elle? A l'aventure, c'était impossible.
Si elle obéissait au contraire, si elle rentrait à Château-Pignon, ou bien si elle allait à Paris, c'était se livrer aux entreprises de Sainte-Austreberthe. Comment résister à un homme qui employait des moyens de la nature de ceux qui venaient d'être mis en jeu? Elle était perdue. Fallait-il la voir devenir la femme d'un pareil homme?
De quelque côté qu'il se retournât, il ne voyait que des dangers pour se chère petite-fiUe et, pour lui, il voyait une séparation certaine, dans un délai rapproché ; dans quelques jours, le lendemain peutêtre, elle lui serait arrachée. Il était si heureux près d'elle; son vieux cœur s'était si bien habitué à cette tendresse douce et jeune. Il ne verrait plus son sourire ; il n'entendrait plus sa voix joyeuse qui emplissait la maison. Il resterait seul, comme il l'avait été si longtemps, dans cette maison déserte. Et leurs projets qu'ils faisaient la veille^ et leur travail, et leurs promenades? Plus rien.
La route pour lui se fit tristement. En descendant sur le quai à Morcenx, il lui sembla entendre prononcer son nom derrière lui ; il se retourna et se trouva en face de madame Donis.
— Vous, madame, seule?
— Je vais chez vous chercher Marthe, si vous voulez la rendre à son père.
Ses craintes s'étaient Tite réalisées, le moment était arrivé.
— Je n'ai rien feit pour attirer Marthe chez moi, elle est venue librement ; elle partira comme elle est venue.
— Ce coup de tête est déplorable.
— Le désespoir nous inspire autrement que le calme ; il est f ftcheuz que la pauvre enfant ait été réduite au désespoir.
Madame Bonis ne voulait pas continuer la conversation sur ce ton; elle changea de sujet en demandant à M. Aadmbert comment il se rendait à Laqueytive.
— Dans ma voiture, qui n'est qu'une carriole, ce qui &it que j'hésite presque à vous proposer une place; cependant, comme il n'est pas &cile de trouver mieux ici, je vous engage à l'accepter, si peu confortable qu'elle soit. Mais j'y pense, comment vous trouvez-vous à Morcenx, arrivant par la ligne de Tarbes, au lieu d'arriver par la ligne de Bordeaux?
— C'est que je suis v^ue de Paris par Lyon, Cette et Toulouse. Afin de sauver l'absence de Marthe, j'ai été m'établir au bord de la mer, ét Ton a répandu le bruit que Marthe était avec moi. Si j'avais été rencontrée seule dans la gare, à Bor-
LA BBLIiB VA^AVB BOVIB M7
deauXy cela «arait |m éveiller des soupçons. Noos retoQrBeroBB à Paiis par le cbemin que f ai suivi; connue cela, renlraiit ensemble, les apparences seront satrvegardées, même pour les domestiques.
— Marthe ne«erait pas compromise dans sa répatatiim, il me semble, pour avoir passé quelqtie temps cfaez son grand-père.
— line convient pas, pour M- de Bainte-Austrebertibe, que Marthe paraisse l'avoir fui.
— Alors c'est pour M. de Sainte-Austreberthe que vous la ramenez à Paris?
— Je ne sais pas ; mon mari ne s'est pas expliqué avec moi à ce sujet; il m'a demandé de venir cherdier Marthe, je suis venue.
n ne fut pas question de Marthe pendant tout le voyage. Madame Bonis paraissait peu disposée i s'ouvrir, et M. Azimbert n'était point d'humeur à soutenir une conversation de simple politesse. Parler de Mar&e, chercher un moyen pour lui venir en aide^ s'occuper d'elle avec amitié ou sympathie» pour cela il eût été prêt d'esprit et de cœur; mais parler de choses insignifiantes ne pouvait pas iui convenir. H avait d'autres soucis que d'entretenir cette jeune femme, pour laquelle d'ailleurs il n'avait jamais eu des sentiments bien tendres.
Marthe était venue au-devant de son grand-père
dans la lande, à moitié chemin à peu près, entre Laqueytive et Gabas, et en l'attendant elle s'était assise au pied d'un chêne-liége qui se trouve isole au milieu des bruyères, formant im petit dôme de verdure au centre de ce désert. Il y avait environ xme demi-heure qu'elle était là, lorsqu'elle entendit au loin xm roulement sur la route empierrée. Elle se leva et regarda dans les profondeurs vaporeuses du soir aussi loin que ses yeux purent plonger; mais elle ne vit rien, car dans ces solitudes dénudées et silencieuses les bruits se perçoivent à des distances considérables.
Enfin elle aperçut un point noir, qui émergea de la bruyère, puis peu à peu elle distingua le cheval et la voiture ; mais elle ne crut pas que ce fût son grand-père, car dans la carriole se trouvaient deux personnes. A mesure que la voiture se rapprocha, ses doutes s'accentuèrent, car l'une de ces personnes était une dame, dont le voile gris flottait au vent. Une dame à Laqueytive, c'était impossible !
Cependant la voiture approchait rapidement, c'était bien le cheval, c'était bien la carriole de son grand-père, c'était bien son grand-père lui-môme. Quelle pouvait être cette dame? La distance diminua encore. Sa belle-mère 1 Le sang l'étouflfa au cœur.
Le cheval s'arrêta, et M. Azimbert sauta à bas de lacarrioUe lestement, comme un homme de 30 ans. Il prit Marthe dans ses bras et s'approchant de son oreille :
— Du courage 1 dit-il à voix basse, Je serai avec toi.
Ët il la serra contre sa poitrine dans une étreinte passionnée.
Il n'y avait que deux places dans la cariole.
— Monte, dit M. Azimbert ; tu conduiras le cheval, j'irai à pied.
Mais Marthe repoussa cette offre avec vivacité, presque avec effroi; puis, par un serrement de main, elle fit comprendre à son grand-père étonné qu'il ne devait pas insister.
— C'est à moi d'aller à pied, dit-elle; puis tout bas elle ajouta : — Marche vite sans m'attendre, que je reste seule pour me remettre.
M. Azimbert reprit sa place et fit comme Marthe l'avait demandé, c'est-à-dire qu'il mit son cheval au trot en la laissant derrière eux; elle n'avait échangé que quelques paroles avec sa belle- mère, sans même lui toucher la main.
Elle revint lentement : comme tous les coups imprévus, celui-là l'avait jetée hors d'elle-même. Que faire? Elle cherchait avec angoisse, elle ne trouvait
270 LA 3ELLB MADAVI DOITIB
«en. Un moment, l'idée lui Tint de se sauver à traders la lande en courant droit devant elle tant qa'elle aurait de forces. Mms c'était là une idée d'enfant révolté : quand elle auiait mis entre elLe et sa belle mère quelques lieues, où irait-elle? On la découvrirait de nouveau. Ce serait à recommencer. On ne pouvait la marier sans son consentement; elle devait lutter. Maintenant Philippe étaît «ertain de son amew. saie serait seule à souffrir.
En approchant de la maison, elle aperçut son grand-père qui venait au-devant d'elle. Elle se jeta dans ses bras; il la tint longtemps embrassée.
— Tu es décidéeà obéir à ton père, n'estioe pas, mon enfant? dit-iU
— Oui, grand-père.
— C'est bien. Je t'accompagnerai à Paris, je te soutiendrai, je te défendrai s'il le faut; enfln tu m'auras près de toi ; à nous deux, nous serons foi^ts. Persomie ne p^ut t'obliger à dire « oui », si tu ne ▼eux pas.
— Je ne le voudrai jamais.
— Alors tu ne le diras pas.
En quelques mots il lui raconta sa visite à Pau.
— Tu vois, dit-elle avec eflroi, quels sont leurs moyens et de quoi ils sont capables.
~ Il ne leur manque qu'une chose, c'est deiaire
LA VBLLE MA1>AME BONI* 87t
entrer en ligne de compte rhonnêteté chez leurs adversaires ; quand ils rencontrent cette houndteté, ils sont tout de suite battus.
Ils étaient arrivés à la mason.
— JTy pense, dit M. Âzimbert en s*arTétant ; veuxtu que je fasse préparer le lit de ta belle-mère dans ta chambre?
— Oh I non, non, s'écria Marthe vivement, non, le f en prie, qu'elle prenne la grande chambre.
M. Azimbert avait déjà été surpris du refus de Marthe lorsqu'il lui avait demandé de prendre place à côté de madame Donis; ce nouveau cri de répulsion, plus accentué encore que le premier, le frappa. Évidemment il y avait là quelque chose de ^gnificatif. Msûs quoi? Il était peu questionneur, il ne voulut pas Tinterroger. D'ailleurs il était en TéaHté assez satisfait de la voir dans des dispositions de froideur envers sa belle-mère : il n'aimait pas madame Donis, et ce lui était une satisfaction que sa petite-fille partageât ses sentiments.
lie souper était servie non pas, comme à l'ordinaire, dans la cuisine, maïs dans la salle à manger : trois couverts sur une nappe blanche. On n'était plus en famille, il y avait une étrangère.
Personne n'était en appétit, le souper fut vite terminé
d>72 LA BELLB MADAME BONIS
— Quand devons-nous partir? demanda Marttio à sa belle-mère.
— Demain, si vous voulez.
— Je n'ai qu'à obéir; demain.
Marthe ne se coucha point aussitôt qu'elle fut rentrée dans sa chambre; il y avait ime heure à peu près qu'elle allait et venait, lorsqu'elle entendit un bruit de pas lourd dans le corridor, puis on frappa à sa porte. C'était son grand-père.
— Tu me fais plaisir, dit-il après avoir regardé autour de lui, grand plaisir ; je vois que tu emportes les choses qui t'ont servi ici. Ce sera un souvenir, n'est-ce pas?
— Je te le promets.
— Allons, allons, ne nous laissons pas attendrir : cela serait mauvais pour tous deux. Viens plutôt m'aider. C'est pour cela que je suis venu te chercher, en entendant du bruit chez toi.
Us passèrent dans sa chambre.
M. Azimbert s'était aussi occupé de ses préparatifs. Il avait sorti d'une armoire une vieille valise en forme de porte-manteau, qui datait de Louis XV ou de Louis XIV, et il avait tâché d'y entasser les objets qu'il voulait emporter; mais il était malha bile à cette besogne et il n'avait pas réussi.
— C'est là ta malle ? demanda Marthe.
— Crois-tu qu'elle soit trop petite? Il me semble cependant qu'elle est suffisante : avec six chemises, douze mouchoirs, des bas, c'est tout ce qu'il me faut. J'emporte aussi sur mon dos ma redingote neuve.
— Tu as donc ime redingote neuve?
— Mais oui, celle que j'ai fait faire il y a cinq ans ; avec im chapeau que j'achèterai à Paris, me trouveras-tu assez beau?
En un tour de main, Marthe eut arrangé les chemises, les mouchoirs et les bas dans la valise.
Et le lendemain matin, on se mit en route comme on en était convenu la veille. Marthe et M. Azimbert, lorsqu'ils virent les pins de Laqueytive disparaître derrière eux, se regardèrent dans un même mouvement; des larmes roulaient dans leurs yeux.
Cependant le chagrin de ce qu'ils quittaient devait s'afifaiblir devant l'angoisse de ce qui les attendait.
Quel allait être l'accueil de M. Donis? quelles allaient être ses dispositions ?
Le voyage se fit sous le coup de cette inquiétude; il fut triste, et l'attitude que Marthe conserva envers sa belle-mère le rendit plus désagréable encore : autant elle se montrait douce et tendre avec M. Azirabert, autant elle était roide avec madame Bonis.
274 LA BELZ.B MADAME BOIUS
Enfin ils arrivèrent à Paris.
M. Donis les attendait, avenue de Messine, prévenu par une dépêche.
Le père et la fille se regardèrent durant une seconde ; M. Donis ouvrit les bras, Marthe se jjata à son cou : ils étaient aussi émus, aussi tremblants l'un que l'autre.
M. Azimbert poussa un soupir de soulagement^ et, après que le premier moment d'émotion fut passée il s'approcha.
— iKmis, dit-il, j'ai à vous parler, mon ami^
— Et moi aussi, dit M. Bonis d'un ton sérieux ; si vous voulez bien venir dans mon cahmet, je serai tout à vous*
M* Âzimbert entra rassuré dans le cabinet de M. Bonis maintenant il n'y avait plus rien à craindre.
— Mon cher ami, dit-il en s'asseyant^ vous m'a-^ Yez fait plaisir : vous avez regu votre fille m. vrai père.
— Ce n'était pas ainsi que je voulais la recevoir ;^ mais, en l'apercevant, je n'ai pas été maître de ma faiblesse : la tendresse paternelle Ta emporté sur la raison.
— Ne regrettez pas un bon mouvement ; chez leshonnêtes gens comme vous, le cœur l'emporte toujours sur la tête.
^ Ce premier mouvement involontaire ne changera rien à ma détermination ; c'est ce qui fait que je ne suis pas fâché de m'y être laissé aller. Au<
moins et quoi qu'il arrive, Marthe sera bien certaine que je l'aime comme je l'ai toujours aimée.
— Comment! quoi qu'il arrive? Pensez-vous donc enieore la marier malgré elle à M. de Sainte- Austreberthe ?
— Je ne sais pas quelles peuvent être aujourd'hui les intentions de M. de Sainte -Austreberthe.
— Mais je les connais, moi, ses intentions. Le jour où madame Donis est arrivée à Laqueytive, j'avais été appelé à Pau par le procureur général, et celui-ci a usé de tous les moyens imaginables pour me rendre favora\)le aux prétentions de M. de Sainte-Austreberthe. Si je contrariais ce mariage, je serais destitué ; si je l'appuyais, je serais décoré. Vous voyez que M. de Sainte-Austreberthe veut toujours épouser Marthe, et qu'il ne recule devant rien pour réussir.
En écoutant ces paroles, M. Donis laissa échapper un geste de mécontentement.
— Je ne sais quelles ont pu être les intentions de votre procureur général, qui a tenu un étrange langage, si vous l'avez bien compris.
— Comment ? si je l'ai compris !
— Il a pu mal s'expliquer ; c'est ce que je veux dire. Mais enfin, si M. de Sainte-Austreberthe vient
aujourd'hui me rappeler l'engagement que j'ai pris envers lui, je suis prêt à le tenir.
— Malgré l'aversion bien trouvée de Marthe, trop prouvée par sa fuite, vous voulez encore la donner à ce vicomte ?
— Marthe a été trompée sur le compte de M. de Sainte-Austreberthe par des personnes intéressées à l'abuser. M. de Sainte-Austreberthe n'est pas ce qu'elle croit ; elle n'a qu'à le connaître pour l'aimer. Depuis que je vis avec lui dans une étroite intimité, j'ai pu l'apprécier; il a toute mon estime, toute mon amitié. Pendant l'absence de Marthe et de ma femme, il a été ma consolation, je sais ce qu'il vaut.
— C'est vous, mon cher Donis, qui vous êtes laissé tromper par d'habiles manœuvres ; il est de notoriété publique que M. de Sainte-Austreberthe est... je ne veux pas vous blesser, tout le monde sait qu'il est le contraire de ce que vous dites. Son mariage avec Marthe est une spéculation , voilà pourquoi il le poursuit avec tant d'activité.
—Arrêtez, interrompit M. Donis avec impatience; ce que vous me dites n'a aucun fondement, , et vous devez comprendre qu'à Paris, je suis mieux en position de sai oir à quoi m'eiv tenir sur ce sujet, que vous à Gabas. Vous n'êtes qu'un écho.
278 hA BH^iltS M^AS^B DONIS
— Un écho bien informé.
— Mal, très-mal ^ ear je croia savoir de (pielle bowbe sortent les paroles (pe Yons répétez^ et cette bouche ne mérite aucune confiance.
— Je ne dois pas vous cacher que ces renseignemei^ me viennent de M. Heyremy qui plus que personne avait intérêt à se les procurer.
— Vous l'avez vu^ vous Tavez reçu.2 s'éena M. Donis ; voos» monfiieur^ vous ?
— Jo ne Tai point vu^ je ne l'ai point neçu, je ne le connais pas ; seulement j'ai lu des lettres de lui.
— Ainsi, ncm content d'aider ma fille à me loir, de la recevoir chez vous, de la garder, vous l'avez de plus autorisée à entretestir une correspcmdaace avec un. homme que j'ai, chassé»
— Marthe n'apoint entretenu de corresponëanee avec M. Heyrem ; mais, comme elle yms aima tendrement, elle n'a pu, pendant le temps de SM. ezil^ rester sans nouvelles de vchjs^ C'est M. Bejvem » qui nous a donné ces nouvelles ; chaque semaine, il m'a écrit à moi directement, et dans ces lettres il m'a parlé de M. de Sainte-Austreberthe.
Ces paroles produisirent un double eSét sur M* Bonis. D'un côté^ il fut touché d'apprendre que Marthe avait voulu le suivre par la pensée ; d'un autre, il fut blessé de voir que des relations s'é-
L2L 'BELX'B MADAITB DONIB 279
taient étabfies entre M. Aztmbert et Philippe , « rhomme qa'il avait chassé, » comme il disait : ee qcd pour lui était tout dire.
— Jamais je if aurais cru, dit-H, que je trouverais en vous un adversaire, et que, dans une difficulté soulevée entre un père et son enfant, ce serait le parti de Fenfant que vous prendriez, et cela contrairement aux usages, contrairement à la loi naturelle et au droit. Permettez-moi de m'en plaindre,
— Je reconnais queiros reproches ont quelque chose de fondé, et je comprends très- bien que ma •conduite aoEt pu vous blesser.
— Me peiner.
— Vous blesser et vous peiner; mais vous devez reconnaître aussi qu'il m'était difficile d"agir mitrement. Si je n'avais pas accueilli Marthe, où aîuraitelle été emportée par le désespoir qui la poussait? B'aîlieuTS, si pour moi elle était blâmable d'avoir quitté votre maison, elie n'était pas coupable d'avoir Toiûu échapper au mari que vous lui imposiez et qu'efie li'mmait pas. Je ne pense pas sur le mariage comme vous, et je crois qu'on ne se marie que pour soi, pour soi seul.
— Dans ma position...
— Je sais ; mais les idées de votre posîtion ne sont pas celles de la nrïenne.
— Ne suis-je pas le père de ma fille ?
— Sans doute, vous Têtes, mais moi, je suis le père de sa mère ; je représente sa mère, et vous savez bien que, si ma pauvre fille était encore de ce monde, elle ne ferait point violence à Marthe pour l'obliger à accepter un naari.
— Et qui parle de faire violence à Marthe ? s'écria M. Bonis avec véhémence. Où avez- vous vu que je voulais la contraindre à prendre M. de Sainte- Austreberthe pour mari? Cela n'est pas, cela n'a jamais été.
— Vous ne voulez pas que M. de Sainte-Austreberthe soit votre gendre?
— Oui, cela je le veux; mais je ne prétends pas l'imposer à Marthe malgré elle. Si Marthe veut me faire plaisir, si elle veut avoir égard à mon désir, elle épousera M. de Sainte- Austreberthe ; si elle me refuse et si elle le refuse, elle ne l'épousera pas. Je n'ai pas la prétention de lui imposer un mari de mon choix, mais par contre j'ai la prétention de ne pas accepter le gendre qu'elle veut m'imposer. C'est ainsi qu'il f&ut envisager la question, et, réduite à ces termes, elle est bien simple. Je désire que Marthe épouse M. de Sainte-Austreberthe ; je ne veux pas qu'elle soit la femme de M. Heyrem ; en agissant ainsi, je crois être un bon père. Jamais je
ne donnerai mon consentement à un mariage avec M. Heyrem; si Marthe persiste dans son amour, si, après plusieurs aimées de réflexions, elle veut quand même épouser M. Heyrem, elle le fera lorsqu'elle n'aura plus besoin de mon consentement. Je serai désolé, mais j'aurai \Z satisfaction d'avoir obéi à ma conscience.
— Vos griefs contre Philippe sont donc biea graves?
— Il a séduit ma fille.
— Séduit?
— Ne vous récriez pas, le mot est malheureusement vrai, car si matériellement il l'a respectée, il s'est emparé de son cœur et il en a abusé. Ma for^ tune étant le but qu'il visait, Marthe a été le moyen qu'il a pris pour l'obtenir. En commençant par se faire aimer de Marthe, il a voulu m'obliger à la lui donner; il a tâché de forcer ma réponse. C'est exactement comme s'il l'avait mise dans la nécessité de l'épouser. Ce procédé est aussi criminel que celui de l'homme qui fait un enfant à une jeune fille pour agir sur les parents. M. Heyrem n'est pas un honnête homme; si je l'acceptais pour gendre, je suis certain que j'aurais à lutter sans cesse contre lui pour défendre ma fortune, dont ir voudrait s'emparer petit à petit, comme il s'est
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emparé da cœur de Marthe. Voilà mes grieft.
M. Azimbert resta sikfDcieox pendant qaelques secondes, car si grand que fût son désir de servir les intérêts de Marthe, il se trouvait embarrassé pour opposer de bonnes raisons à M. Donis, an moins des raisons qui pussrat toucher cefaù-eL
— Je n'ai rien à vous répondre, dit-il enfin; puisque je ne coaikais pas M. Heyrem, je ne peux pas le défendre. Je suis peiné de penser que Marthe a mal placé son amour, car ce sera pour elle, si tendre et si aimante, un terrible chagrin qui pèsera sur toute sa TÎe; mais d'un autre côté j'ai trouvé dans notre entretien la consolation de savoir que mw n'imposerez pas à Marthe la présence de M. de Sainle-Austreberthe.
— Ah ! penaettez. M. de Sainte-Austrebertfae est mon ami, je serai toujours heureux de le recevoir, et je compte que Marthe s&tei avec lui ce «pi'dle doit être avec un ami de son père. Je vmis serai même reconnaissant de traiter ce sujet avec elle et ie lui &ire entendre raison.
Une cfaflflibre avait été préparée pour M. Aziai* Uert, mais il ne voulut pas Tacceptér et il alla loger àl'hêteL
— Tu me livres à M. de Sainte- Anstreberthe, dit Marthe avec r^rocfae.
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— LaisBe-mcd ma liberté, je te servirai mieux ; d'ailleurs j'étoufferais dans cette belle maison, où Je n'ose ni marcher ni me moucher.
Le soir mÔme du retour de Marthe, Sainte-Aus- U^berthe Tint Ime visile à M. Bonis.
n fcrt parfait de politesse avec Marthe, et, dans toule sa ccuarrersatîon il parut croire qu'elle avait accompagné sa beUe-m^e m Normandie; mais il n'aborda les sujets qui pouvaient toucher à ce voyage qu'avec une exquise légèreté, de manière à éviter toute cause d'embarras.
Cependant Marthe étouffait Jamais Sainte-Austreberthe ne hii avait inspiré une telle horreur; ^ lui trouvait mâme, en le regardant à la dérobée, desdéfautequ'îl n'avait pas : il lui paraissait laid et bête. Enfin, tfj pouvant plus tenir, elle se retira après ôtrejrestée au siâoai ji»qu'àla dernière limite de l'irritation.
Son attitude avait été telle que M. Bonis éprouva un sentiment de soulaganait en la voyant sortir; plus d'une léîs il avait eu peur qu*elle ne laissât échafper quelque parole irréparable.
— EUe est fatiguée du i^oyage, dit madame Bonk iSDmme excuse de ce départ
— Sans doute, répliqua Saiiite-Austreberthe,cela est bien nature^ et vouS4nôme, madame, devez
avoir aussi besoin de repos. J'ai voulu m'informer seulement de votre santé.
Il se le\a et M. Donis le reconduisit. En traversant un petit salon, Sainte-Austreberthe s'arrêta,
— Je ne veux pas me retirer, dit-il, sans auparavant m'expliquer franchement avec vous au sujet de mademoiselle Marthe. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, que lorsque vods avez cru devoir me rendre ma liberté, je n'ai pas voulu la reprendre, je vous ai demandé d'attendre.
— Parfaitement.
—Nous avons attendu, et maintenant nous savons toute la vérité. J'avoue que cette vérité est terrible pour moi, cruelle pour mon amour et mortifiante pour ma fierté. Ainsi en venant ici tout à l'heure, j'étais à peu près décidé, après plusieurs jours de lutte et d*hésitation douloureuse, à renoncer à la main de mademoiselle Marthe.
— Ah! fit M. Donis.
— Oui, et en chemin je plaidais toutes les bonnes raisons pour m'appuyer dans cette résolution. Mais cela se passait en chemin, je n'avais pas vu mademoiselle Marthe. Maintenant que je l'ai vue, je sens qu'il m'est impossible de renoncer à elle; toutes les bonnes raisons que j'ai pu me donner ontété emportées lorsque je suis entré dans votre salon. Mon
amour est plus fort que ma volonté. Je vous demande donc de me garder votre parole. Seulement, comme nous ne pouvons pas rester éternellement dans cette situation indécise d'être accepté par vous et refusé par mademoiselle Marthe, voici la prière que je vous adresse : accordez-moi encore im mois, et si dans un mois je n'ai pu vaincre sa résistance, je renonce à notre projet. Pendant ce mois, permettez-moi delà voir souvent et donnez-moi toutes les occasions possibles de lui faire ma cour. Ainsi je voudrais la voir demain, et si vous ne le trouvez pas mauvais, je serais bien aise d'avoir avec elle un entretien particulier de quelques minutes.
— A demain, mon cher ami.
— Je viendrai vers cinq heures.
— Vous nous trouverez vous attendant.
Et M. Bonis serra la main de Sainte-Austreberthe avec émotion. Cet homme-là un intrigant, un flibustier I Que le monde parlât, il savait, lui, à quoi s'en tenir.
Le lendemain, un pen ayant cmq heures, M. Bonis fit prier Marttie de s&bêt le reycindre au salon. Elle descend^ ra{Hdeinent
— On me dit quêta » besoin de fit<eUe^ entrànt.
— Besoin n'est pas le mot juste ; j'ai quelques instants de lâ>erté, je voudrais les passer avec toi. Ne trouvefrta pas qu'A y a kmgtemps que nous sommes privés de ce ]daisir ?
— Ah 1 oui, Inen longtemps.
— Si ce temps a été long pour toi, sois persuadée qu'il l'a été pour moi aussi. Mais ce que je te dis là n'est pas pour récriminer ni revenir dans le passé; laissons-le derrière nous et tous deux tâchons de n'y plus penser.
Marthe s'approcha lentement et, passant son bras autour du cou de son père, elle l'embrassa.
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— Âht quen'eshtu toujours la petite fille d'autrefois I dit M. Donis avec un long sou|»r.
— Maisjelasais.
— Eh! non, chère enfant; pour le cœur, pour les sentiments de tendresse, tu Tes peut^tre kH^oors^ et éncore, si l'on poavait comparer la place que j'occupe dans ce cœur à celle que j'occupaia autrefois, peut-être yerrait-on qu'elle est plus petite aujourd'hui qu'elle n'était quand ta étais Yraiment petite fille. Maia ce n'est pas cela que je yeux dire. Ce que je regrette, s'il est permis de se iâeber contre les lois de la yie, c'est que tcm âge et ta portion nous imposent à tous deux des devoirs qiû sont durs» bien durs à pratiquer.
A ce moment, un domestique entra dans le salon pow annoncer que le vicomte de Sainte-Austreberthe faisait demander si M. Bonis pouvait le receyoir«
— Certainement.
Marthe s'était levée instinctivement en entendant prononcer ce nom détesté. Elle voulut se retirer, maift son père la retint.
— Je pensais qu'il voulait te parier d'affaires.
— C'est une visite d'amitié ; tcm grand-père a dû te dire ce que j'attendais de toi lorsque ces visites avaient lieu; je te prie de ne pas l'oublier ; ainsri
hier soir tu n*aurais pas dû quitter le salon.
— J'étais morte de fatigue,
— Aujourd'hui tu n*as pas cette excuse à faire valoir.
Sainte-Austreberthe, en entrant, mit fin à cette conversation rapide, dont le ton haussait de parole en parole.
Marthe se rassit, et aux politesses de Sainte- Austreberthe elle répondit par une simple inclinaison de tête : mouvement auquel l'intention n'avait aucune part.
Pendant quelques instants, la conversation roula sur des sujets divers qui n'avaient aucun intérêt pour Marthe; puis Sainte-Austreberthe l'amena sur les travaux de la Gironde.
— Si vous avez trouvé les renseignements que je demandais hier pour le ministre, dit-il, je vous serais reconnaissant de me les donner; l'affaire est pressante.
• — J'aurais besoin de les accompagner d'une petite note; si vous voulez me donner dix minutes, je vais la faire tout de suite. Marthe, pendant ce temps, voudra bien vous tenir compagnie.
Marthe eût voulu répondre; mais son père était déjà sorti et il n'y avait aucun moyen d'échapper à ce tôte-à-tête.
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- Mademoiselle, dit Sainte-Austreberthe en s'approchant d'elle et en parlant à mi-voil, je vous demande pardon d'avoir employé ce moyen pour me trouver seul avec vous ; mais j'ai besoin de vous entretenir.
— Et moi, monsieur, j'ai besoin de ne pas vous entendre ; mes sentiments n'ont pas changé, ils ne changeront jamais; ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient la dernière fois que nous nous sommes vus, ils seront toujours tels, toujours, monsieur, toujours.
— Il ne s'agit pas de nos sentiments, mademoi" selle ; il ne s'agit pas de vous, il ne s'agit pas de moi. Il s'agit de M. votre père, menacé d'un grand danger, du plus terrible qui puisse l'atteindre.
— Mon père I
— Oui, mademoiselle, M. votre père peut être irappé d'un moment à l'autre d'xm coup épouvantable, d'un coup mortel dans son bonheur, dans son honneur. Et c'est pour lui éviter ce coup que l'ai voulu vous parler, car à nous deux nous pouvons le détourner.
— Parlez, monsieur, je suis prête à écouter, prête à agir. Parlez.
Sainte-Austreberthe resta, durant quelques secondes, la tête appuyée dans sa main.
200 iiA BRLLB liADAMB BONIS
— Parlez, répéta Marthe,
Je le voudrais^ je le \eux ; mais ce que j'ai à vous ilire est tdlement diffioUe, tellement délicat, que les ^paroles s'arrêtent sur mes lèvres ou plus justement ne me viennent pas pour m'expliquor.
— N'ayez pas souci de vos paroles, monsieur; fl s*agit de mon père.
— S'il ne s'agissait pas de lui, croyez bien que je ne me serais pas engagé dans une pareille déniar^ che ; il feut toute Tamitié que je lui porte, tout le respect qu'il m'inspire, pour me décider.
Sur ce mot il s'arrêta et il la regarda, comme s'il attendait qu'elle l'engageât à continuer; mais elle ne dit rien et, à son tour aussi, elle le regarda avec une.fixité étrange.
— Si je ne peux pas entendre ce que voua voulez dire, fit^elle enfin, ne le dites pas, monsieur.
— Certes jo voudrais me taire; mais^ pour M. votre père, il faut que je parle. Si grande que soit votre innocence et votre pureté, mademoiselle^ vous n'avof pas pu vivre dans cette maison sans voir qu'il s'y passe un drame qui, un jour ou Tautre, peut avoir un dénoûraent teripble.
— Quel drame? balbuUa Marthe en rougissant sous le regard de Sainte-Austreberthe; si ce drame touche mon père, je ne veux pas le savoir; je n6
tA fiBLtE MADAME DONlS 291
veux pas qu'on me dise ses secrets» ce n'est pas à moi de les connaitre.
— Ce ne serait pas à tous, si vous ne pouviez pas détourner le malheur qui menace M. Donis; mais comme tous le pouvez, vous devez tout savoir, et moi je dois tout vous dire. M. votre père est trompé ilans son amour^ demain il peut être déshonoré.
— Monsieur, s'écria Marthe en se levant affolée^ -éperdue ; monsieur, ne parlez pas, ne parlez plus 1
Et comme elle voulait reculer, échapper, il la prit par la main et la retint.
— Oui, la voilà cette vérité hideuse que je n'osais dire; comprenez-vous maintenant, mademoiselle, qne, si jamais elle est connue^ et elle peut Tôtre, livrée au hasard, elle doit l'être certainement dans un temps donné, comprenez*vous que ce jour-là il faut que cet excellent homme, qui est votre père et qui est mon ami, il faut que ce malheureux, ce désolé ait un cœur pour y épancher sa douleur, qu'il ait une main ferme qui vienne soutenir son désespoir et son anéantissement?
Sainte-Austreberthe cacha sa tôte entre ses deui tnains, puis après un moment de silence, if reprit :
— Ce cœur qui devra le recevoir, c'est le vôtre ; cette main qui se tendra Vers lui, ce nô peut être que celle de l'homme qui connaît ce honteux se-
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cret. Vous voyez donc bien, mademoiselle, que nous devons être unis et que c'est Dieu lui-même qui le veut.
Marthe resta atterrée, la tête basse. Deux ou trois minutes longues comme une agonie s'écoulèrent ainsi ; puis Sainte- Austreberthe reprit la parole.
— Je vous ai montré ce qui pouvait, ce qui devait arriver quand la vérité serait découverte; mais il ne faut pas aller si loin, car elle peut ne pas l'être, et, si vous le voulez, elle ne le sera pas. Elle est entre vos mains ; c'est vous seule qui pouvez les ouvrir pour qu^elle s'échappe ou les fermer pour la retenir.
— Moi, monsieur? dit Marthe bouleversée par cette parole qui n'avait pas d'éclats et qui n'avait pas d'emportement, mais qui n'en était que plus terrifiante dans le ton voilé et discret qu'elle gardait toujours.
— Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est ce que vous voulez savoir. Une seule chose, difficile à obtenir, je le sais, mais possible cependant pour qui pourra la poursuivre. C'est que les relations qui existent cessent sans retard. Mais pour cela il faut avoir le droit d'élever la voix dans cette maison; il faut avoir la force pour en chasser le misérable qui s'y est introduit, sans qu'il se retourne et se défende ;
il faut enfin avoir l'autorité pour ouvrir les yeux à la malheureuse femme qui s'est laissée tromper. Et il n'y a qu'un seul homme qui puisse faire cela, mademoiselle, c'est votre mari.
Ce fut au tour de Marthe de cacher sa tête entre ses mains, car elle voyait le gouffre vers lequel on la poussait, sans qu'elle pût résister ou échapper.
— Je vous jure, reprit bientôt Sainte-Austreberthe, que si M. Heyrem pouvait être votre mari, j'irais le chercher et je vous l'amènerais pour que vous sauviez avec lui ce cher M. Bonis. Ah ! oui, moi qui ne suis que son ami, je me sacrifierais de bon cœur pour le sauver. Mais cela est impossible, car jamais M. Bonis n'acceptera M. Heyrem pour gendre, et c'est pour cela que je vous ai dit en commençant que si vous le vouliez, nous pouvions à nous deux sauver votre père.
— En devenant votre femme I s'écria Marthe qui recula avec horreur.
— Mon Bien I mademoiselle, reprit-il tristement, je connais vos sentiments pour moi : mais laissezmoi vous dire qu'on vous a trompée sur mon compte et que je ne suis pas l'homme qu'on vous a peint. Si j'étais cet homme, savez-vous ce que j'aurais fait, vous aimant comme je vous aime ? Le jour où
j'ai été, par suite d'un hasard, maître du secret qui m'a livr4 l'honneur de votre famille, je serais venu à vous et je vous aurais dit : Je vous aime ; pour obtenir votre main, je suis capable de tout, môme d*un crime ; acceptez-moi pour mari ou je parie. Et vous m'auriez accepté, car vous avez l'âme assez haute pour faire passer le bonheur de votre père avant le vôtre. Est-ce là ce que j'ai fait? Cela dit, je n'ajoute plus un mot. Réfléchissez, mademoiselle, pesez votre résolution; pensez à vous, pensez à votre père. Seulement n'oubliez pas que le temps presse, car aujourd'hui, demain, la vérité peut se révéler à tous.
A ce moment, M. Donis rentra dans le salon.
— Eh bien, dit-il en remarquant l'animation de Sainte-Austreberthe et la pâleur de Marthe, de quoi donc avez-vous parlé?
Marthe resta décontenancée; mais Sainte-Austreberthe ne se troubla point :
— De vous, mon cher monsieur, dit-il; de madame Donis, de M. de MérioUe, de tout ce qui vous touche.
— Voici vos renseignements, dit M. Donis, et une note.
Quelques paroles furent encore échangées entre
LA BBLLB MADAME DOKIt 295
M* Denis et Sainte-Austreberthe, puis oelui-rci S9 leva et quitta le salon.
Sa Toiture l'attendait dans la cour de l'hôtel»
— Chez moi, dit-il.
Cn rentrant dans sôn vestibule, lô domeitique lui < annonça que M. Brazier Tatteudait dans 1b parloir,
— Eh bien, demanda celui*ci en voyant entrer Sainte-Austreberthe, arrivez- vous è un résultat, monsieur le vicomte? Je ne puis plus contenir vos créanciers; de retards en retards, nous sommes ar» rivés à la dernière limite. Us disent que vous vous moquez d'eux, que vous les lanternez, et comme je n'ai rien de précis à leur annoncer, ils ne me laissent pas parler ; si vous n'obtenez pas im résultat certain et rapide, je ne réponds plus de rien. Je vous en préviens franchement, afin que vous avisiez; il n'en est que temps, pensez-y.
— Faites faire des frais aux huissiers, cela leur donnera de la patience.
— Ils en ont fait tout ce qu'ils en pouvaient faire.
— Eh bien, dites à ceux qui nous harcèlent que s'ils veulent me laisser tranquille, ils verront la publication de mon mariage avec mademoiselle DJnis, de Bordeaux, dans huit jours, juste huit îours.
Alors ils seront intégralement payés. Au contraire, s'ils nous tourmentent, ils n'auront rien, ce qui s'appelle rien. A eux de choisir. Au revoir, Brazier.
L'homme d'affaires, ainsi congédié, s'en alla sans répliquer. Alors Sainte-Austreberthe s'étendit sur un canapé après avoir sonné.
— Qu'on me prépare un bain, dit-il, et qu'on ne reçoive personne ; j'ai besoin de repos.
Et il alluma un cigare, qu'il fuma doucement, délicieusemeïit, en souriant aux spirales de fumée qui se déroulaient devant lui. Enfin il touchait le but : dans un mois, il serait r?:arié. L'avenir s'ouvrait devant lui«
M. Azimbert avait naturellement gardé à Paris ses habitudes de la campagne : il se couchait à neuf heures et se levait à cinq.
Il eût aimé à passer les premières heures de la journée avec Marthe, mais il avait vu une telle stupéfaction sur la figure du concierge et des domestiques, lorsque le lendemain de son arrivée il s'était présenté avenue de Messine à huit heures du matin, qu'il avait compris que ces visites matinales avaient quelque chose de prodigieusement choquant. Or comme il connaissait le respect de M. Denis pour ce qui, de près ou de loin, touchait aux usages du savoir-vivre, il s'était imposé la règle de ne venir voir Marthe qu'après midi. C'était par peur de blesser ces usages qu'il avait refusé d'accepter la chambre que M. Donis lui offrait, il pouvait bien leur faire ce nouveau sacrifice.
Le surlendemain il n'arriva qu'à une heure.
— Es-tu malade? demanda Marthe en le voyant entrer; comme tu viens tard!
— Je viens à une heure convenable. Nous ne sommes plus à la campagne, nous sommes à Paris; il faut se conformer aux usages du pays dans lequel on vit.
— Je me lève matin ici comme à Laqueytive.
— Oui, mais tes domestiques se lèvent tard, et je ne veux pas donner prise à leurs critiques, cela pourrait déplaire à ton père, et en ce moment je tiens essentiellement à ne pas le blesser, même dans les choses les plus indifférentes ; d'ailleurs tu sais que ces choses-là sont précisément pour lui très-importantes. Je viendrai donc toujours maintenant vers midi ou une heure, et, quand tu le pourras, nous ferons une promenade ensemble.
— Aujourd'hui, si tu veux ; je suis à ta disposition; papa est sorti, me voilà maîtresse de mon temps.
— Aujourd'hui, ce n'est pas une promenade que j'ai à te proposer, c'est une course.
— Ce que tu voudras.
— Voici de quoi il s'agit : tu te souviens peutêtre que je t'ai parlé d'acheter un chapeau; le mien est encore solide et dans la lande il pourrait durer
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de\ix oti trois ans, mais à Paris il manque de brillant; il est roussi, pelé sur les bords, et de place en place il a reçu des coups qui l'ont amolli. Comment le trouves-tu?
Disant cela, M. Azimbert le prit et le présenta à Marthe. C'était uti chapeau de soie, bas de forme ét très-large de bords; la soie avait été roUfi^ô par le soleil et la pluie, les bords étaient déformés.
Très-bien, dit Marthe, qui le regarda à pelhe et répondit comme si elle ne savait pas trop ce qu'elle disait.
Sais-tu que, pour une jeune flUe élégante, tu es bien froide pour Télégance des autres; tu n'as donc de coquetterie que pour toi? Enfin je suis moins indulgent pour ce vieux serviteur, et je trouve que le moment est venu de le remplacer. Je ne veux pas, quand nous sortirons, qu'on se retourne pour me regarder. Avec un chapeau neuf et ma belle redingote, il me semble que je serai convenable.
— Très-bien.
— Hier, n'ayant rien à faire, je me mets à flâner pour trouver un chapeau, et passe devant toutes ieà boutiques en cherchant ce qu'il me faut, c*est-à-dir8 un bon chapeau solide, quî aillé à tàk physionomie de campagnard. Fatigué de ne tieti trouver, je me =
décide à entrer dans un magasin et je demande un chapeau. On prend le mien, on le regarde avec dégoût ou avec mépris, — je ne sais trop s'il y avait plus de dégoût que de mépris ou plus de mépris que de dégoût, mais enfin il y avait des deux; — puis on le jette dans un coin, sur un tas de papiers. Alors on me pose un chapeau sur la tète et Ton me conduit en face d'une glace. Je regarde dans cette glace et je pars à rire : on m'avait coifle d'un petit chapeau pointu qui me donnait l'air le plus grotesque du monde. « Monsieur ne trouve pas ce chapeau à son goût? me dit le chapelier, indigné de mon rire ; il est cependant parfait, c'est ce qui se porte : ni trop petit ni trop grand, aucune exagération. C'est un chapeau qui fera honneur à monsieur. )> Là-dessus, tu comprends que j'ai été reprendre mon vieux chapeau dans les ordures, et que je suis sorti. Veux-tu m'aider aujourd'hui à trouver mieux?
— Je te demande le temps de m'habiller; dans un quart d'heure je descends.
Marthe avait reçu son grand-père au rez-de-chaussée, dans un parloir; elle l'y laissa pour monter à sa chambre.
L'hôtel de l'avenue de Messine avait été construit par un Russe qui ne l'avait jamais habité, car au
moment de venir se fixer à Paris il était mort, et rhôtel avait été alors vendu à M. Donis.
Bien qu'il fût meublé de fond en comble, prêt à recevoir son propriétaire, M. Donis, en s'y installant, avait fait entreprendre quelques travaux d'appropriation commandés par ses goûts et ses habitudes. On changeait de place les portières, les tentures, les glaces, et les tapissiers, allant sans cesse du rez-de-chaussée au premier étage et du premier étage au rez-de-chaussée, avaient mis partout un désordre presque aussi grand que pour un emménagement complet. Le parloir surtout était partiqulièrement encombré ; on y avait entassé les meubles, les glaces et les tableaux, en attendant qu'on les distribuât définitivement dans les pièces qui étaient destinées à les recevoir.
Pour passer le temps, M. Azimbert tira un journal de sa poche, et comme le parloir ainsi encombré se trouvait assombri, il alla s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre, derrière une grande glace qui le cachait.
Il était là depuis dix minutes à peu près, parcourant son journal, quand le bruit d'une porte qui s'ouvrait lui fit lever la tête ; mais il ne vit rien, car la grande glace derrière laquelle il était assis se trouvait entre lui et la porte. Croyant que c'était
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un ouvrier qui passait, il reprit son journal* Mais ce n'était point un ouvrier, car il entendit presque aussitôt une voix de femme qui parlait bas. Il reconnut madame Donis ; elle avait ouvert la porte qui du parloir commimiquait avec la pièce voisine,
— Venez, disau-elle ; il n'y a personne.
Presque aussitôt des bottines craquèrent sur le
tapis.
— Alors, adieu, dil une voix d'homme.
^ Maintenant rien ne presse; le danger était qu'on nous surprît dans cette pièce, où notre présence n'était pas fticilement justifiable. Mais, ici il n'en est pas do môme; je peux très-bien vous avoir reçu dans ce parloir, tout l'hôtel étant en désarroi.
M. Azimbert avait commencé par n'écouter cette conversation que d'une oreille distraite, mais ces quelques mots forcèrent son attention. Il avait déjà entendu cette voix d'homme» mais ses souvenir^ étaient trop vagues pour qull se rappelât à qui elle appartenait.
— C'est entendu, n'est-ce pas? reprit cette voix, vous viendrez demain; je vous attendrai de trois à cinq heures. N'oubliez pas le numéro : 33, c'est bien facile.
— Ne me demandez pas cela, Raymond.
— Pourquoi me refuser?
^ J'ai peur.
— Peur de quoi? Il n*y a aucun danger ; la présence d'une femme au Grand-Hôtel est bien naturelle, et, en tous cas, facilement explicable. Ma chambre est au premier étage : vous traverses la cour, vous montez le grand escalier : rien n'est plus facile. Vous courrez bien moins de risques que quand vous veniez me voir à Bordeaux.
— Je vous en prie...
Vous ne m'aimez donc plus à Paris, comme vous m'aimiez à Bordeaux?
— Après les jours heureux que nous venons de passer ensemble, pouvez-vous dire cela ?
— C'est parce que nous avons été heureux au bord de la mer que je veux l'être encore ici. Vous viendrez, n'est-ce pas? Tu viendras?
— Eh bien, oui, j'irai; mais si j'y vais une fois, ne vous armez pas de cette faiblesse pour me demander d'y retourner tous les jours : ce serait me perdre. Songez que mon mari a déjà trouvé bizarre de vous voir à Paris.
— Est-il jaloux?
— Non, seulement hier il m'a dit : « Pourquoi donc Mérioîle est-il à Paris, précisément pendant que nous y sommes? »
— Quand je le verrai, je lui donnerai une bonne explication pour le rassurer.
— Ne le rassurez pas trop, ce serait le moyen d'éveiller ses soupçons.
— A demain.
Ils sortirent tous deux.
— Adieu, madame.
— Au revoir, cher monsieur; à bientôt.
Et la porte fut refermée.
M. Azimbert était resté sur sa chaise, sans penser à se jeter à travers cet entretien. D'ailleurs cette courte scène s'était passée avec une rapidité qui ne lui avait pas donné le temps de la réflexion : les paroles se succédaient, vives, pressées, et ce qu'elles révélaient était tellement inattendu pour M. Azimbert qu'il se refusait à croire ce qu'il entendait. Eh I quoi, c'était là la femme qui occupait la place de sa fille?
Marthe revint avant qu'il eût pris pleine possession de lui-même.
— Eh bien I dit-elle en le voyant debout au milieu du parloir, sortons-nous?
— Ah I oui, sortir, certainement.
Il se laissa conduire par elle. Ils descendirent ainsi jusqu'au boulevard Malesherbes sans parler.
LA BELLâ MADAME BONIS 305
— OÙ veux-tu acheter ton chapeau? demanda Marthe.
— C'est vrai, je n'y pensais plus ; allons droit devant nous.
Ils recommencèrent à marcher en silence. Enfin M. Azimbert remarqua que ce mutisme chez Marthe était extraordinaire; elle n'avait pas comme lui des raisons pour être troublée ; déjà en arrivant il avait été frappé de son attitude contrainte.
— Qu'as-tu? dit-il, es-tu souffrante? Il ne faut pas te désoler d'avance; j'ai déjà appris sur M. de Sainte-Austreberthe certaines choses qui, je crois bien, ouvriront les yeux à ton père. Avant peu, j'aurai complété mon enquête, et alors je pourrai parler.
— Ne prends pas tant de peine, dit-elle d'une voix brisée ; je crois que je suis décidée à épouser M. de Sainte-Austreberthe.
— Comment?
— Je ne crois pas, je suis certaine que je suis décidée ; il le faut.
— Tu veux maintènant épouser ce vicomte?
Est-ce que je rêve?
— Tu as bien entendu.
— Alors tu es folle?
306 LA BfitLfi MADAME D0NI6
— Malheureusement non ; je le voudrais, les fous ne savent pas ce qu'ils lont.
— ParleS'tu sérieusement?
— Regarde si je plaisante.
Elle se tourna vers lui, et il vit son visage désolé, ses yeux navrés, ses lèvres crispées.
— Voyons, ma chère enfant, qu'est-ce que cela signifie ?
— Je vois bien qu'il faut que j'accepte M. de Sainte*Austreberthe.
— Mais non, il ne le faut pas, et je te dis que ]*espère obtenir, que je suis certain d'obtenir des preuves qui arracheront ton père à ses fatales illusions ; d'ailleurs, il nô t'impose pas M. de Sainte* Austreberthe.
Il veut que je l'épouse, et je sais maintenant qu'il faut que je m'y résigne. Il le faut pour la tranquillité de papa, pour son bonheur, je le sais,
— Mais, pauvre enfant, pour le bonheur de ton père tu ne peux pas faire ton malheur : ce serait un suicide, ce serait un crime; le devoir d'une fille pe va pas jusque-là; ce n'est plus du dévouement, c'est du sacrifice.
Je dois faire ce sacrifice et je le ferai, je t'assure qu'il le faut.
— Voyons, ne nous exaltons pas.
~ Je ne m'exalte pas, et c*est la raison qui parle en moi.
— Tu n'aimes pas M. de Sainte-Austrebertheî
— Jamais je ne Tai tant méprisé, tant haï,
— Et tu veux répouser?
— Il veut m'épouser, je me rends.
— Allons, décidément c'est incompréhensible, Com menti tu le fuis, pour lui échapper, tu te sauves de chez ton père, tu prends la résolution la plus ter rible qu'une honnête fille puisse prendre, et maintenant tu n'es pas de retour depuis trois jours, tu cèdes.
— Il le faut.
— Alors je te répète ce que je t'ai déjà dit, c'est de la folie, ou bien le cœur des femmes renferme de prodigieux mystères.
— J'ai compris que, pour mon père, je devais épouser M. de Sainte-Austreberthe, je l'épouse : voilà la vérité.
Ils allaient entrer dans la foule, M. Azirabert s'arrêta et retourna sur ses pas. Pendant une demiheure, il tâcha d'obtenir des explications de Marthe, des éclaircissements, mais inutilement.
— Et Philippe ? dit-il enfin.
— Pauvre Philippe! crois-tu que je n*y pense pas; il se sacrifiera pour moi qui l'aime, comme je me sacrifie pour papa.
Us étaient revenus à l'hôtel de M. Denis.
— Voyons, tu n'es pas pressée d'accomplir ce sacrifice? dit M. Azimbert.
— Ahl mon Dieu!
— Eh bien ! ne dis rien, ne t'engage à rien avant trois jours.
M. Azimbert ne rentra pas avec Marthe ; mais, en la quittant, il se fit indiquer im bureau de télégraphe, et il envoya une dépêche à Philippe pour lui dire qu'il l'attendait le lendemain matin par le premier train, et il le priait de venir le trouver à son hôtel en descendant du chemin de fer*
Cette dépèche, expédiée à trois heures, arriva à Bordeaux à cinq heures ; Philippe n'était pas chez lai et il ne rentra qu'à six heures. Le train part de Bordeaux pour Paris* à six heures trente minutes.
Sans se donner le temps de changer de costume, sans rien prendre avec lui, Philippe courut jusqu'à la gare Saint- Jean. Le guichet allait fermer. Il fit iin signe désespéré : on lui donna le dernier billet. A cinq heures et demie du matin, il descendait à la gare d'Orléans, et, une demi-heure après il arrivait rue Saint-Honoré, à l'hôtel de Rochester, où logeait M. Azimbert.
Levé depuis longtemps déjà, celui-ci se promenait de long en large devant la porte de son hôtel, et, bien qu'il n'eût jamais vu Philippe, il n'hésita pas à le reconnaître.
— M. Heyrem ? dit-il en s'avançant.
310 LA ëELLË MADAME DONIS
— M. Azirabert, je suppose?
— Assurément. -
— Que se passe-t-il? J'arrive dans une angoisse affreuse, Marthe ?...
— Elle n'est pas malade, rassurez-vous. Cependant j'aimerais presque autant qu'elle le fût; le corps se guérit, mais le cœur, mais l'esprit I
— La réalité est-elle donc plus terrible que ma crainte?
— Marchons, je vais vous expliquer poûrq[ttoi je vous ai fait venir.
Ils se dirigèrent vers les Champs-Elysées à ceUd heure déserts comme un bois, et tout en marchant, M. Azimbert raconta à Philippe son entretien de la veille avec Marthe.
— Elle ne m'aime plus ! s'écria Philipt>e boule« versé.
— Supposez tout, cela seul excepté*
— Mais alors comment s'expliquer cette résolO" tion? Si elle m*aime toujours, elle ne peut pas vouloir épouser M. de Sainte-Austreberthe; cela est monstrueux, cela est impossiixle i Ah 1 non, non, elle ne m'aime plus; elle m'a oublié.
— Si vous ne trouvez en vous que le doute et U désespoir pour me repondre, j'ai eu tort de voitf faire venîi».
— Et que voulez- vous? Je suis accablé, je me demande si je rêve ou si j'ai ma raison. Que voulez-vous de moi, je vous prie ? Guidez-moi, je suis incapable d'avoir une idée. Âh I Marthe, Marthe !
— Cela, je le comprends. Soyez désolé, soyez malheureux, soyez fou, criez, pleurez si vous ne pouvez pas vous contraindre, c'est bien; mais ne doutez pas d'elle et n'accusez pas son cœur.
— Je ne l'accuse pas, je ne sais pas, je cherche ; je suis en présence d'un fait inexplicable que je ne peux pas comprendre, que je ne peux pa^ croire*
«--Pour moi, Marthe a été entraînée à cette réso* lution par sa tendresse pour son père. Revenue près de lui après une longue absence, le trouvant tlésolé de sa fuite et cependant indulgent, le voyant toujours désireux de ce mariage, elle s'est décidée à céder; et comme l'idée du sacrifice est la plus troublante pour les femmes, elle s'est exaltée pour cette idée et elle en est arrivée à croire que, si elle n'acceptait pas M. de Sainte-Austerberthe, elle faisait le malheur de son père, elle empoisoimait sa vie, elle abrégeait ses jours. Jusqu'où ne va-t*on pas sur ce chemin ? Alors, de bonne foi, elle a été convaincue qu'il fallait que ce mariage se iît et elle s'y est résignée. C'est cette explication que je crois
juste, qui m*a décidé à vous appeler ici pour que Yous agissiez.
— Que puis-je, puisque je ne la vois pas?
— C'est dans la solitude que Marthe s'est affolée de cette idée ; j'ai cru qu'il suffirait de votre présence pour Yeû guérir. Vous allez la voir tantôt, et j'espère qu'elle ne vous répétera pas ce qu'elle m'a dit.
— Ah ! monsieur, s'écria Philippe.
Sans en pouvoir dire davantage, il saisit les deux mains de M. Azimbert, qull serra dans les siennes.
— Ce que je veux faire, continua M. Azimbert, est bien grave. C'est me mettre en opposition avec la volonté d'un père et, jusqu'à un certain point, c'est abuser de sa confiance. Il faut pour m'y décider toute l'horreur que m'inspire M. de Sainte- Austreberthe. Depuis que je suis à Paris, j'ai eu la preuve que vos renseignements n'avaient point été exagérés.
— N'est-ce pas ? c'est un misérable.
— Je ne peux pas souffrir que ma petite-fille devienne sa femme. J'irai prendre Marthe à midi; où puis-je vous voir? Il nous faudrait un endroit écarté, où nous ne fussions pas dérangés. Est-ce possible au bois de Boulogne ? Renseignez-moi, car je ne connais pas le Paris nouveau.
LA BSLLB MADAME DOKIS 313
— A la mare d'Auteuil.
— Soit; nous partirons vers midi, attendez-nous. Ne désespérez pas avant de l'avoir vue.
En sortant, à midi, avec son grand-père, Marthe fut surprise de trouver une voiture attendant à la porte, car M. Azimbert ne se servait que de ses jambes pour les courses les plus longues.
— C'est pour nous conduire au bois de Boulogne, dit-il.
Marthe ne fit pas d'objections et ne remarqua pas que le cocher partait sans demander où on allait.
En arrivant au bout de l'allée qui débouche sur la mare, elle aperçut Philippe, qui se promenait lentement, et, par un mouvement involontaire, elle se rejeta au fond de la voilure en étouffant un cri.
— Oui, dit M. Azimbert, c'est M. Heyrem ; je l'ai fait venir à Paris et je t'amène ici pour que tu lui répètes ce que tu m'as dit.
— Ah I grand-père, dit-elle tristement, quel chagrin tu m'as préparé !
— Veux-tu que nous passions sans parler?
— Maintenant c'est impossible.
La voiture s'arrêta, et Philippe accourut pour les aider à descendre.
Il tendit la main à Marthe.
3i4 I4A BSLJUB HADAHB BOKIS
— Ahl Philippe I Philippe 1 dit-elle.
£t elle resta la taoia dans les siennes, le regardant sans pouvoir détacher ses yeux de ceux de Philippe.
— Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? dit-il enfin, ce n'est pas possible !
Elle regarda autour d'elle; M. Âzimbert s'était éloigné ée quelques pas, se dirigeant lentement vers l'allée qui longe les pépinières et s'enfonce sous le bois épais.
— Suivons mon grand-père, dit-eHe en prenant le bras de Philippe et en se serrant contre lui avec un frisson.
Ils marchèrent ainsi durant quelques minutes sans échanger une parole; car» bien qu'ils fussent seuls dans le bois désert, un tiers était entre eux, les oppressant, les écrasant : Sainte-Austreberthe, qu'ils ne pouvaient chasser de leur pensée.
— Vous ne m'avez pas répondu? dit enfin Philippe, cédant le premier à son angoissOi
Mon grand-père vous a raconté notre entrée
tien?
— Oui, du premier mot au demieh
^ Bh bien ! je ne puis que vous répéter ce cju'il Vous a dit.
— Vous voulez épouser cet hdmmet
LA BELLB HABAMB D0NÏ8 815
Jo veux ne pas faire le malheur de mon père.
— Et pour cela vous voulez faire le vôtre et le mien. C'est impossible; vous n'avez pas réfléchi, vous ne parlez pas sérieusement. Vous savez bien qu'une honnête fille ne peut pas épouser H. de Sainte-Austreberthe.
— Il ne s'agit pas de ce que je sais, moi ; il s'agit de mon père. Ce n'est pas M. de Sainte-Austreberthe que j'accepte, c'est l'homme que choisit mon père. M. de Sainte-Austreberthe! Je ne l'ai jamais haï si profondément que depuis que je suis décidée à devenir sa femme.
— Marthe, regardez-moi.
Elle s'arrêta, et, tournant vers lui son visage pâli, elle le regarda avec un sourire navré.
— Vous voulez voir si je suis folle? dit-elle. Hélas! non, j'ai ma raison, toute ma raison, et c*est elle qui me contraint à ce mariage. Je vous en conjure, Philippe, ne tentez pas de changer ma résolution; j'ai tant souffert pour la prendre. Ne me rejetez pas, par vos paroles, par vos regards, par votre douleur, dans les irrésolutions affreuses que j'ai dû traverser. Il faut que j'épouse M. de Sainte-Austreberthe, je l'épouserai. Ne me dites pas que c'est impossible, que c'est un crime, que c'est un suicide : il le faut. Si vous pou-
yiez savoir la vérité, vous verriez qu'il le faut. Je vous en prie, Philippe, au nom ae notre amour,
— Vous parlez de notre amour.
— Si vous ne voulez pas que je parle de notre amour, je m'adresse à votre tendresse, à votre cœur, à votre loyauté, cher Philippe, et je vous demande de ne pas m'accabler, de ne pas me tenter. N'essayez pas de me retenir ; soutenez-moi au contraire, aidez-moi à accomplir mon sacrifice. Ne redoublez pas ma douleur par la vôtre, ne m'enlevez pas ce que j'ai de force, et j'en ai bien peu !
— Cependant vous en avez encore plus que vous n'avez d'amour.
— Vous me reprochez de ne pas vous aimer, ô Philippe! Est-ce que pour vous je n'ai pas quitté la maison de mon père? J'ai cru que votre jalousie souffrirait, si vous me saviez exposée à subir chaque four les hommages d'un homme dont on m'imposait la présence, et, pour vous épargner cette torture, j'ai pris la résolution la plus grave que puisse prendre une jeune fille : je me suis sauvée. Savezvous ce que je me disais, au miUeu de ma fuite, pour me donner du courage? Je me répétais : « Au moins il ne doutera pas de mon amour. »
— Alors oui, vous m'aimiez; tandis que maintenant non-seulement il n'est plus question de
fuite, mais encore il n'est plus question de résistance.
— C'est vrai; maintenant je ne résiste plus parce que je ne peux plus résister. J'ai lutté tant que j'ai pu jusqu'au bout; maintenant je cède parce que je sais que la lutte est inutile et qu'il faut que ce mariage s'accomplisse.
— Il faut?...
— Oui, il faut, il le faut pour mon père. Comprenez donc qu'il n'y a qu'une raison irrésistible qui puisse me contraindre; cette raison existe, elle m'étreint, elle me pousse et je dois la subir. Si je ne vous la dis pas, si je ne vous la montre pas, c'est qu'il s'agit de mon père, et que je ne peux pas, que ie ne dois pas vous livrer des secrets terribles, qui ne sont pas les miens. Plaignez-moi, ne m'accusez pas.
— Je ne vous accuse pas, mais je ne peux pas oublier : je ne peux oublier ni nos jours heureux, ni nos projets, ni nos espérances.
— Ne croyez pas que je les oublie plus que vous ; je n'oublie même pas le serment que je vous ai fait de ne me marier jamais, si je ne pouvais pas être votre femme.
— Et cependant vous épousez cet homme?
— Quand je me suis résignée, j'ai pensé à vous
écrire pour vous demander de me rendre ma parole. Me la refuserez- vous, Philippe?
— ^ Jamais je ne vous la rendrai.
^ Vous êtes dur pour moi, Philippe, bien dur, car vous m'imposez une nouvelle douleur. J'ai fait le sacrifice de ma vie, je ferai encore celui de ma foi : c'est un sacrifice de plus. Il eût été généreux à vous de me l'épargner.
— Êtes-vous généreuse pour moi, vous qui prenez mon amour, mon bonheur, ma jeunesse, ma vie, et qui les sacrifiez?
— Cruelle, cela est vrai, et vous avez le droit de m'accuser; mais accusez surtout la fatalité, qui nous écrase tous deux. Nous ne nous verrons plus, cet entretien si douloureux est notre dernier entretien; laissez-moi donc vous dire que je vous aime. Bien des fois vous m'avez demandé de prononcer ces mots, c'est moi qui vous supplie aujourd'hui de les écouter : Je vous aime, Philippe, et je vous aimerai toujours. Maintenant il faut nous séparer; mais avant je voudrais vous laisser un souvenir, si vous voulez bien en accepter un de moi. Voici un portrait qu'on a fait de moi quand j'avais deux ans, pour ma mère : c'est ce que je possède, de plus précieux. Le voulez-vous?
EUe lui tendit unlpetit médaillon qu'elle avait détaché de la chaîne de sa montre.
Marthe, Marthe 1 s'écria Philippe en voulant la prendre dans ses bras.
Mais elle le repoussa doucement, et à haute voix eUe appela son grand-père, qui se retourna vivement.
Ils étaient revenus, en suivant l'aUee courbe, aux
abords de la mare.
Adieu, dit Marthe, prête à monter en voiture ; Adieu, cher Philippe l
Il voulut la retenir, eUe s'élança dans la voiture et se cacha le visage dans son mouchoir.
- Eh bien? demanda M. Azimbert à Phihppe.
Rien, rien, je n'ai rien pu obtenir; c'est à devenir fou.
— Rentrez à Paris et attendez-moi à l'hôtel, il faut que je vous parle.
M. Azimbert voulait interroger Marthe ; maïs, lorsqu'il fut assis près d'elle, il la trouva si accablée qu'il eut pitié d'elle ; elle suffoquait dans son mouchoir, et malgré les efforts qu'elle faisait pour se retenir, elle était secouée par des mouvements convulsifs. Il était évident que, dans cet état, toute, question, toute parole, feraient éclater sa douleur et la redoubleraient.
Le trajet de la mare d'Âuteuil à l'avenue de Messine se fit donc sans qu'il y eut un seul mot d'échangé entre eux.
En approchant de la maison de son père, Marthe tâcha de se remettre ; elle essuya son visage et se roidit de toutes ses forces contre son émotion.
— Je reviendrai tantôt, dit M. Azimbert en lui donnant la main pour descendre ; tu sais que tu
m'as promis trois jours, nous ne sommes encore qu'au premier.
Il revint vivement à son hôtel ; Philippe arrivait.
—Ainsi, dit M. Azimbert en le prenant par le bras, elle persiste, la malheureuse enfant, dans sa résolution d'épouser M. de Sainte-Austreberthe?
— Elle n'a pas eu un moment d'hésitation, pas même un moment de faiblesse.
Si elle a été forte avec vous, eUe a été faible avec moi : depuis qu'elle vous a quitté, ses larmes n'ont pas cessé de couler ; elle est dans un état pitoyable, la chère petite. C'est là un premier indice pour ce que je veux savoir, mais ce n'est pas tout; que vous a-t -elle dit ?
— Elle m'a dit qu'il fallait qu'elle acceptât M. de Sainte-Austreberthe, que c'était pour elle un terrible sacrifice, mais qu'elle s'y résignait pour son père ; et, comme je me récriais, elle a ajouté que, &L je savais la vérité, je comprendrais que ce mariage était inévitable, et que je devais la croire, sans lui demander un secret qui n'était pas le sien.
— Un secret qui n'est pas le sien ?
— Ce sont ses propres paroles.
— Et c'est là tout?
— Au moins, c'est l'essentiel et c'est ce qui m'a le plus frappé ; car, dans le trouble douloureux où
me jetaient ces étranges paroles, bien des choses m'ont échappé. La surprise, Tindignation, la colère, la douleur, le désespoir, m'enlevaient ma raison ; en môme temps qu'elle me portait ces coups, elle m'assurait de son amour.
— Cela vous prouve qu'elle n'agit pas librement et qu'elle est poussée par une volonté plus forte que la sienne. Ce matin, je vous disais qu'elle était entraînée par l'exaltation du sacrifice ; maintenant je vois qu'il y a autre chose dans sa résolution. Assurément elle est victime d'une machination.
— Laquelle ? Sauvons-la ?
— Je crois être sur la voie, mais il me faut encore des renseignements que vous pouvez, je l'espère, me donner. C'est le préfet, n'est-ce pas, qui a introduit M. de Sainte-Austreberthe chez M. Bonis? Quelles étaient les relations de M. de Cheylus avec M. de MérioUe, et quelles étaient celles de M. de MérioUe avec M. de Sainte-Austreberthe ?
— Je ne sais s'il existait des relations entre M. de Cheylus et M. de MérioUe, cependant je ne le crois pas. Quant à MérioUe, il ne connaissait pas M. de sSainte-Austreberthe, lorsque celui-ci est venu pour la première fois à Château-Pignon.
— Vous en êtes sûr?
— J'étais présent à l'entrevue, j'en suis certain ;
LA B£Lti£: MAPAMB BONIS 323
^ulemeni ils so 8ont liés très-rapidement et ils sont devenus inséparables.
— Inséparables?
— Â ce point qu'une affaira qui eût pu les brouiller n'entama même pas leur intimité. Dans une partie qui a duré deux nuits et un jour, M* de Sainte-Âustreberthe a gagné 70,000 fr. à Mérioile.
— Et M. de Mérioile pouvait-il payer ces 70,000 . francs?
<— Je crois que cela le gênait beaucoup, car il est ruiné; en tous cas, il n'a pas tenu rancune à son vainqueur.
— La demande de M. de Sainte-Austreberthe était -elle faite lorsque cette partie a eu lieu?
— Je ne crois pas.
~ Bien, cela suffit.
— Croyez-vous donc que M. de Sainte-Austreberthe s'est fait appuyer par Mérioile? Celui-ci n'a aucune influence sur M. Demis.
Je jeherche ei je crois que je trouverai ; pour le moment, restons-en là.
— Me permettez- vous de vous revoir?
— Assurément; je vous engage même à vous loger dans cet hôtel : nous pourrons nous voir ainsi plusieurs fois par jour, et je vous tiendrai au courant de mes démarches. Je ne peux pas vous dire
324 LA BBLLB HADAMB D0NI8
que VOUS épouserez Marthe; cependant je vous engage à ne pas désespérer, tout n'est pas fini- Au revoir.
M. Azimbert retourna à Thôtel de l'avenue de Messine ; il était deux heures et demie lorsqu'il j arriva. Il fit demander à madame Bonis si eUe pouvait le recevoir ; presque aussitôt elle entra au salon, et M. Azimbert remarqua qu'elle était en toilette de ville et coiffée d'un chapeau.
— Je regrette de vous empêcher de sortir, dit-il; mais j'ai à vous entretenir d'un sujet de la plus grande importance.
— J'ai tout le temps de vous entendre, dit madame Bonis en s'asseyant; je sortirai plus tard, rien ne presse.
Elle souriait à M. Azimbert en prononçant ces quelques mots de politesse : elle fut surprise du regard étrange qu'il fixait sur elle, mais elle ne s'en inquiéta pas autrement : M. Azimbert sm doute subissait Tinfluence de Marthe.
— Le sujet qui m'amène, continua M. Azimbert, c'est le n>ariage de ma petite fille : Marthe consent à épouser M. de Sainte-Austreberthe.
— C'est là xme bonne nouvelle. M. Bonis désire vivement ce mariage ; jamais il n'aurait coasenti à accepter M. Heyrem pour gendre. Il serait résulté
de cette situation un embarras très-grand, sans parler des souffrances de Marthe, qui eussent été pénibles. Cette détermination, qui tranche tout, me paraît sage et heureuse.
— Je n'en doute pas ; mais, à moi, elle paraît déplorable.
— Vous n'aimez pas M. de Sainte-Austreberlhe?
— J'ai pour lui le plus profond mépris, car je le connais ou tout au moins je sais sur son compte des choses qui me mettent à même de l'apprécier à sa juste valeur. Mais ce n'est pas de lui que j'ai souci, c'est de ma petile-fille. Marthe n'a pas pris la détermination que je vous annonce librement; on a pesé sur elle, on l'a circonvenue et, par une série d'intrigues et de machinations, on a violenté sa volonté. Aussi suis-je bien décidé à m'opposer à ce mariage, qui ne se fera pas.
— Il faut faire connaître ces machinations et ces intrigues à M. Donis ; car, si Marthe a été trompée comme vous le soupçonnez...
— Je ne soupçonne pas, je sais.
— Si Marthe a été trompée, M. Bonis a dû l'être aussi?
— Il Ta été comme Marthe; on a pesé sur lui, comme on a pesé sur elle.
— Il faut le détromper.
i26 tiA 6ELL& MADAME DOnIS
— C'est sur youb que je compte) et c'est ee que Je viens touH demander de f6âre«
Il est dit que de tous côtés on me demandera d'intervenir ddns ce mariage : Mi de Sainte-AuBlreberthe d'abord) âion tnari ensuite, puis Marthe ; vous enfin, monsieur. Tout le monde a voulu successivement m'obliger à entrer dans cette affaire, en dehors de laquelle je tenais tàût à rester»
Il est bien malheurëux que vous n'ajes pas féâiisé votre intention; mais» puisque ce mariage n'est pas fàit) il est tedips encore pour vous de revenir en arrière I ■'^ EX que votiles'vous de moi| monsieur?
Je veiix que vous empêohiei ce mariage et que Vous réparies le mal que vous avez fait»
Mais quel mal ai-je donc fait ?
— - Ne m'obligez pas à entrer dans des détails pénibles) vous deves me compr^dre» vous me comprends trop bieui
— Je vous jure, monsieur, que je ne vous comprends pas du toutj et votre accusation est tellement extraordinaire que je vous demande tle l'expliquer ; je le désire, vous le devez.
M> Azimbert hésita un moment } puis, baissant la voix et détournant la lete :
J'étais hier dans le . parloir quand vous avez
LA DBLLII MADAlCfl D0NI8 337
fécondait M. de Mériolle ; placé derrière une glacée qui me eachaii) J'ai entendu votre converiètion u entière^
Madame t)onii était sur un canapé Aiisant face à M. Aumbert, assis sur un fauteuil ; en entendant ced parôléi^) elle se cacha le visage entre sort deux mains.
Ils restèrent, durant deux ou trois minutes, silencieux ; madame Donis, la tète enfoncée dans le coussin vers lequel elle s'était détournée ; M. A«imbert les yeux attachés sur Une fleur du tapis* Enfin le silence devenant trop long> M. Azimbert reprit la parole^ mais Sans relever les yeuxi
»^ Vous m'aves contraint à parler, il faut mainte* nant aller jusqu'au bout et je dois vous indiquer ce qU@ j'attends de Vous» Quant à ce qui touche DoniS) je n'ai rien à vous dire : une femme qui a eu le malheur de commettre une pareille faute doit trouver en elle des moyens d'eicpiation ; je laisse à votre conscience le soin de trouver ce que vous devôÉ faire pour votre mari.
Madame Donis n'avait pas bougé : la téte enfon^ * céë datis le oouisiti) elle avait l^immobilité d'une morte ; au soulèvement saccadé de ses épaules^ oU devinait Seulement qu'elle était vivante»
^ O'est de Marthe seule que j'ai souoî pou^
rheure présente, et voici ce que vous devez faire pour elle : vous devez empêcher son mariage avec M. de Sainte- Austreberthe , et dans deux jours M. do Sainte-Austreberthe doit-être consigné à votre porte.
Madame Donis resta toujours immobile, ne bougeant pas, ne répondant pas.
— Ne m'avez-vous pas compris, madame? dit M. Azimbert après avoir attendu durant assez longtemps.
— Non, monsieur, dit enfin madame Donis à voix basse et en parlant entre ses mains.
Ce que je demande est cependant bien simple : défaites ce que vous avez fait, ouvrez les yeux que vous avez fermés, éclairez l'esprit que vous avez abusé; empêchez M. de Sainte-Austreberthe d'épouser Marthe.
— Je vous entends, je ne vous comprends pas ; je n'ai jamais appuyé les prétentions de M. de Sainte-Austreberthe.
— Madame !
— Je vous le jure, monsieur.
— Que vous veuillez me tromper, cela n'a malheureusement rien qui m'étonne; mais je ne peux croire ni vos paroles, jû vos serments, et le moyen de défense que vous paraissez vouloir adopter n'a
aucune prise sur moi, car je sais comment ce mariage a été préparé et comment M. Denis a été amené à l'accepter. M. de Sainte-Austreberthe s'est fait Tami de M. de MérioUe ; il lui a gagné une somme considérable, que celui-ci n'a pu payer. Pour s'acquitter M. de MérioUe lui a donné en payement l'influence qu'il avait sur vous ; de votre côté, vous avez donné à M. de MérioUe, à qui vous ne pouvez rien refuser, l'influence que vous aviez sur votre mari. Et voilà comment ce pauvre Bonis en est arrivé à vouloir ce mariage.
— Je vous jure que je ne sais pas un mot de ce que vous me dites, je vous jure que je n'ai jamais influencé M. Donis.
— Il m'est pénible de vous dire que je ne peux pas accepter vos serments, et que je ne veux pas entrer dans ime discussion avec vous. En deux mots, voici ce que je veux : agissez sur M. de Sainte-Austreberthe, agissez sur M. de MérioUe, agissez sur votre mari, agissez sur qui vous voudrez, cela m'importe peu. Ce que je demande, ce que j'exige, c'est que ce mariage no se fasse pas.
— Vous me demandez une chose impossible.
— Je vous ai dit que je ne voulais pas discuter. Si vous ne voulez pas éclairer votre mari, je m'en chargerai; cela me sera 'douloureux, mais il n'y a
330 LA BÉLLB MADAMB
rien que je ne sois décidé à faire poup sauver mn petite-flUe. Ne m'obligez pas à montrer à Donis les moyens qui ont été employés pour forcer son cou» lentement.
A ce moment^ un valet annonça M, le vicomte de 8ainte-Au8treberthe.
Madame Donis voulut répondre qu^elle ne pQH^ vait pas recevoir, mais M. Âzimbert intervint.
— Recevez-le, au contraire, dit-il, et profite? de Toccasion que la Providence vous envole.
Sainte-Âustreberthe entra dans le salon, léger, souriant comme à l'ordinaire, et il vint gerrer la main de madame Donis avec ces démonstrations de politesse respectueuse qui étaient un des traits de son caractère.
Quant au vieux bonhomme à cheveux blanqs qu'il aperçut devant lui^ il y fit ^ peine attention : un indigène de la Gironde de passage à Paris sans doute, une espèce.
^ M. Azimbert, dit madame Donis rappelée h ses devoirs de maîtresse de maison, permettez«moi de vous présenter M. le vicomte de 8ainte<-Au|tFe« berthe.
A ce nom, la physionomie de Sainte-Austreberthe changea instantanément d*expression : elle était in* différente, elle devint affable.
— Ah! monsieur! dit -il en s'inclinent, que je
suis heureux de vous rencontrer; ce m'est un vrai bonheur de connaître enfln le grand-père de mademoiselle Marthe, de celle dont j'espère être bientôt le mari.
— L'honneur serait grand, en effet, dit M, Azimbert après un long instant de silence, pendant lequel il avait regardé Sainte- Austreberthe en face ; mais vous allez beaucoup trop vite, monsieur, en vous disant déjà le mari de ma petite-fille; vous ne rôtes pas encore.
— J'espère le devenir, et c'est là seulement ce que j'ai dit.
— En tout cas, vous prenez vos désirs pour des espérances : c'est im tort, et je dois vous prévenir que ces espérances ne se réaliseront pas.
Décontenancé par le regard de M. Azimbert, Sainte-Austreberthe se troubla :
— Ce langage, dit-il, a tout lieu de me surprendre.
— Je comprends cela, vous ne vous attendiez pas, n'est-ce pas, à l'entendre ? Madame voudra bien vous l'expliquer ou tout au moins vous donner les raisons qui me l'ont dicté ; je lui laisse ce soin, certain qu'elle s'en acquittera mieux que je ne pourrais le faire moi-même.
Et avant que madame Donis et Sainte-Austre-
berthe fussent revenus de leur surprise, il se leva et partit sans se retourner.
Madame Donis et Sainte-Austreberthe restèrent assez longtemps sans parler après cette sortie extraordinaire : elle était haletante sur son canapé, et lui se tenait debout dans une attitude embarrassée. Enfin il rompit le silence :
— Voilà im brave vieillard, dit-il d'un air railleur, qui a le parler rude. Comme il y va I Les Landes sont décidément un pays tout à fait primitif, et les aborigènes sont comme leur pays.
Sainte-Austreberthe croyait que madame Donis allait l'interrompre pour lui faire dss excuses : c'était ce qu'elle devait, puisque l'injure avait été commise dans sa maison. Mais il vit qu'il pouvait continuer longtemps ainsi, sans la tirer de sa réflexion ; il changea de sujet. En réalité, il se souciait fort peu de l'accueil de ce bonhomme, et il avait une préoccupation plus sérieuse. Que signifiaient au juste ces paroles sur ses espérances?
— Quoique brutal, dit-il, il n'est pas clair dans ses discours ; heureusement vous devez les compléter et les expliquer. Je suis curieux de connaître les raisons qui ont dicté ses paroles; comme dit M. Azimbert, es*-^l vrai que vous puissiez me les donner?
334 LA BELLB HADAUB D0NI8
Madame DoDia releva la tète ; Sainte-Austreberthe ne l'avait jamais vue si p&le.
rr- Ces raisons, dit-elle ti'uue voix tremblante, mais qui s'afiermit bientât, sont toujours les mêmes i ee sont oetles qui ont décidé la fuite de Marthe.
^ Alors il est inutile de vous fatiguer à me les répéter, je les connais.
«r» Je crois au contraire devoir insister; car leur persistance leur donne une valeur de jour en jv-^ur plus sérieuse, au moins à mes yeux.
— A vos yeux, madame?
Sans doute. Que Marthe ait, aux premières propositions de son père, réponde par un reAis, aela n^avait rien de bien grave, et l'on pouvait croire qu'elle reviendrait sur ses premières impresfflons formées à la légère ; mais, au lieu de revenir, elle a avancé dans un sens opposé : elle a pris la fuite pour se soustraire à...
Dites à ma présence, cela est vre^i.
— Maintenant revenue ici ou plus justement ra* menée malgré elle, et voyant le désir de plus en plus persistant de son père de vous la donner es mariage, elle accentue son refus et emploie tous les moyens pour échapper à ce mariage. Je dis qud cela est grave, très-grave, et de nature à vous donner h réfléchir. Ce sont ces raisons que M. Azimberl
LA BELLIi IfADAMB DONIg 335
Tient de m'apporter de la part de Marthe, en me demandant de les faire yaloir auprès de vous
~ Êtes-voug bien certaine qu'elles viennent de mademoiselle Marthe elle-môme, et non de oe vieux philosophe seulement?
-B- Il me semble que Marthe s'est prononcée a9« tes de fois, pour qu'il ne soit pas possible de dou» ter de ses sentiments.
— Qu'elle se soit prononcée autrefois dans ce sens, cela n'est que trop certain ; mais je ne parle pas d'autrefois, je parle d'aujourd'hui. Étes-vpus bieq certaine qu'aujourd'hui mademoiselle Marthe re-r fùse de ratifier le consentemept de son père?
^ Vous veneï d'entendre M. A^imberl,
rmU. Àsimbert, oui, parfaitement; mais non ma^ demoiselle Marthe,
f«v II a parlé au nom de Marthe, il est le confli dent de toutes ses pensées; elle a pour lui une vive amitié^ elle aiuie confiance absolue en lui, inspirée autant par la tendresse que par l'estime, |1 est bien certain qu'il vient de nous répéter oe qu'elle l'a chargé de dire ; ce sont les propres paroles de Marthe que vous venez d'entendre, prononcées seulement avec plus de force. {SUe n'a pas osé affronter votre présence, c'est son grand-père qui a pris sa place.
—Il y a du vrai là-dedans, mais ce vrai ne se rapporte pas à la situation présente. M. Azimbert a traduit les sentiments que mademoiselle Marthe éprouvait lorsqu'elle était près de lui, mais j'ai tout lieu de croire que ces sentiments ont changé. J'ai eu le plaisir en effet de me trouver en tête-à-tête avec mademoiselle Marthe avant-hier, et j'ai pu lui parler; je crois que mes paroles ont produit sur elle un certain effet.
C'était donc Sainte- Austreberthe qui avait arraché à Marthe sa résolution. Comment? Par quels moyens ? En tout autre moment, madame Donis eût peut-être pu diriger l'entretien de manière à l'apprendre. Mais elle était dans un tel état d'excitation et d'angoisse^ qu'elle ne se sentait pas maitresse de sa parole. Les mots lui échappaient sans qu'elle eût conscience de leur portée, et elle suivait mal les réponses de Sainte-Austreberthe. Si grand besoin qu'elle eût de savoir la vérité, elle n'osait pas la provoquer; elle avait peur de se livrer en la cherchant, et même elle avait peur de l'apprendre. Cependant il fallait parler ; il fallait faire, une tentative, — la dernière.
— Si habiles qu'aient été vos paroles, dit-elle, elles n'ont pu changer les sentiments de Marthe, et il me semble qu'elles n'ont dû changer que sa vo-
lonté, si réellement cette volonté s'est modifiée dans le sens que vous espérez.
— La nuance est délicate entre le consentement et le sentiment.
— Et c'est pour cela qu'elle doit vous toucher. Vous ne voudriez pas d'une femme qui aurait dit « oui » des lèvres et « non » du cœur. Eh bien I je crains que ce ne soit là ce qui arrive avec Marthe. En parlant à Marthe de son père, en intéressant, en exaltant sa tendresse.
— C'est précisément ce que j'ai fait ; je lui ai montré que notre mariage assurait la tranquillité et le bonheur de son père.
Sous le regard de Sainte-Austreberthe, qui soulignait ces paroles, madame Donis sentit que le cœur lui manquait, elle espéra qu'elle allait étouffer; mais bientôt elle se remit. Elle était comme l'oiseau qui est enfermé dans une chambre, et qui voltige çàet là, éperdu, espérant trouver une issue, il vole à la fenôtre, se brise la tête contre la vitre, tombe, se relève, vole de nouveau, retombe encore, et persiste toujours, tant qu'il lui reste un soufQe. Elle continua :
— Vous avez pu par ce moyen tout-puissant, amener Marthe à céder; mais après? On ne se marie pas pour son père, on se marie pour soi parce
338 L\ BELLB MADAME DONIÇ
qu'on aima, Croye?;-YOUs que Marthe vops aime? — C'est une question que j'ex6miinerai plus tard.
— Oui, mais c'est une question que nous devons, nous, examiner tout de suite. Quand je dis nous^
veux p£^rler de M. Ponis et de moi.
— De vous, madame ?
Sru9 4oute, Jusqu'à ce jour, j'ai voulu ne pas intervenir dans le mariage de la fille de mon mari, mais c'est parce que j'espérais qu'il se ferait en toute liberté.
— Est-ce que voug aile?; me déclarer la guerre et yous ranger pçirmi vfxes adversaires ?
— Je trouve que le mariage de Marthe dans ces çQiiditions est impossijDle.
■r-rEt vous voulez-vous y opposer, vous, madame, vous?
— Mon devoir m'oblige à éclairer mon mari.
— Allons, 4écidémenl, vous voulez m'amener à renoncer à ce mariçige, et, en nae montrant M. Azirnbert, mademoiselle M^^rthe et vous ligués pour me barrer le passage, vous espérez me repousser. Il faut vrain^ent, pour risquer cette entreprise, que vous obéissiez à une pression irrésistible, ou bien il faut que je me soi^ bien mal expliqué avec vous lor0 des deux eutretiens que nous avons eus au su* jet de ce mariage. Je dois dope ui'expliquer au»
liA BELLE MADAHB DONIS 939
jûurd^hui plus clairement; ja vais le faira» Saulement, n'oubliez pas que c'est vqus, madame, qu| m'y obligez par votre opposition.
Madame Donis ne répondit pas, mais elle pâlit au point d'être complètement décolorée. Cependant elle resta la tête haute, regardant devant aile s fla| yeux, perdus dans le vague, ne voyaient pas.
Je pensais, continua Sainta-Âustrebertbe, quo vous aviez apprécié à sa valeur la discrétion avao laquelle j'avais demandé votre concours, et voua l'avais fait demander pf^r M. de MérioUe; il m'a^ coûte beaucoup de vous dire aujourd'hui qu'au lieij de me présenter en suppliant, j'aurais pu parler haut et exiger, si j'avais été im autre hopme.
— Monsieur...
— Je n'avais qu a mettre en vos mains la lettre que voici, en vous demandant un échange.
Il lui présenta la photographie du billet qui lui avait été confié par M. do MérioUe ; puis, sans re^ garder, il se tourna vers la fenêtre. Le froissement d'un papier le fit se retourner.
— Vous pouvez le détruire, dit-il. J'ai dix autres copies pareilles que j'ai fait faire quand M. de MérioUe a eu la coupable faiblesse de me livrer l'original ; car je voulaif vous débarrasser de ce sot personnage, et je n'avais que ce moyen de le tenir.
Madame Donis était atterrée; Sante-Anstreberthe lança un rapide coup d'œil de son côté, mais il ne put pas voir son visage, sa tête étant inclinée sur sa poitrine.
— Comprenez, dit-il, qu'il ne faut pas pousser à bout l'homme qui a aux mains une arme pareille : la nature humaine est faible et le désespoir peut l'entraîner à un crime, même à une lâcheté. Ne me réduisez pas au désespoir ; ne vous opposez pas à mon mariage qui se ferait malgré vous. Soyons amis plutôt. Je vous assure que j'ai pour vous une sympathie vive, très-vive, pour votre esprit, pour votre beauté. Je vous débarrasserai de ce grand garçon, qui n'est qu'un niais, dangereux par sa naïveté ; vous ne le reverrez jamais et par moi vous n'entendr jz jamais parler de lui. C'est un grand malheur pour une femme de mal placer ses affections : que n'était-il xm homme intelligent au lieu d'être un sot! Oublions tous deux ce qui vient de se passer dans ce salon, et vous trouverez toujours en moi l'homme que j'ai été depuis que j'ai le bonheur de vous connaître.
Il y eut un moment de silence qui se prolongea pendant plusieurs minutes. Enfin madame Donis releva la tête, et regardant Sainte-Austreberthe on plein visage :
— Yous pouvez me déshonorer, dit-elle, mais je ne me déshonorerai pas moi-même.
— J'aurai le plaisir de vous voir demain ; la réûexion, madame ! ne vous roidissez pas contre la réflexicm et son influence salutaire.
Après quo Sainte-Austreberthe fut parti, madame Donis s'affaissa; elle était écrasée par les coups qui venaient de s'abattre sur elle, frappant sans relâche, sans pitié, sans lui laisser le temps de respirer. Les murs dansaient autour d'elle; il lui semblait que le plafond s'abaissait sur sa tête et que le parquet se soulevait sous ses pieds.
Peu à peu elle parvint à ressaisir sa volonté et à se l iconnattre. La lumière qu'elle porta alors dans sa situation lui en fit sonder l'horreur dans toute son étendue. Elle était perdue, sans secours possible, puisqu'elle l'était à ses propres yeux. Se défendre contre M. Azimbert, à quoi bon? contre Sainte-Austreberthe, dans quel but? elle ne pouvait pas se défendre contre elle-même.
Elle se leva ei, allant s'appuyer sur la tablette de la cheminée, elle se regarda longuement dans la glace. Comme elle était pâle I De sa main trem-
LA BBLtB MADAMI DONIi 349
blante, elle lissa ses cheveux sur son front : puis, ayant baissé sa voilette, qui lui cacha le visage jusi qu^aux lèvres, elle sortit.
Un valet était assis dai)S le vestibule.
^ Savez-vous à quelle heure monsieur doit ron« trer ? dit-elle.
A six heures.
^ Et quelle heure est-il maintenant?
— Trois heures et demie.
Elle descendit l'avenue de Messine ; elle marchait comme si elle avait été enveloppée d'un épais brouiU lard, ne voyant rien, ni les maisons, ni les voitures, ni les passants.
Arrivée sur le boulevard Malesherbes, elle releva sa voilette et se mit à regarder autour d'elle en s'^fforçant de surmonter son trouble. Mais, ne trouvant pas ce qu'elle cherchait, elle arrêta un sergent de ville.
— Voulez-vous avoir la complaisance de m'indi* quer un pharmacien? dit-elle.
— Au coin de la première rue à droite.
En voyant entrer chez lui une femme élégamment vêtue, le pharmacien vint au-devant d'elle en soulevant sa toque de velours bleu.
— Je voudrais une fiole de laudanum, dit-elle.
— Vous avez une ordonnance de votre médecin?
— Non, mais c'est inutile; je sais la quantité qui m'est nécessaire.
— Désolé, dit Je pharmacien en sexlécoiffant tout à fait et en tournant sa toque entre ses mains; mais nous ne pouvons donner du laudanum sans ordonnance. Madame doit savoir que cela nous est interdit.
— Je ne puis avoir d'ordonnance de mon médecin à cette heure, dois-je attendre jusqu'à demain ?
— Puis-je demander à quel usage vous voulez employer ce laudanum? ^
— C'est pour des douleurs de dents.
— Une odontalgie nerveuse alors, car madame a des dents magnifiques.
— Oui, c'est cela.
— En frictions sur la partie douloureuse sans doute?
- Oui.
— Alors une petite quantité suffit.
Il alla vers son élève et lui dit quelques mots. Bientôt celui-ci tendit à madame Donis une petite fiole dans laquelle il avait versé huit ou dix gouttes à peine de laudanum, et sur laquelle il n'avait pas collé d'étiquette.
— La quantité que vous avez là, dit le pharmacien, ne peut pas causer d'accidents; cependant je
LA BELLB MADAMB DONIB 345
suis en contravention avec la loi, car enfin, en allant chez plusieurs pharmaciens et en réunissant ainsi, beaucoup de petites quantités, on finirait par en faire une grande.
Et, enchanté de cette malice naïve, il frisa ses deux longues mèches de cheveux, qui, prises derrière son crâne dénudé^ se rejoignaient sur son front.
Madame Donis continua à descendre le boulevard. En marchant, elle serrait convulsivement dans la poche de sa robe la fiole qui allait lui don* ner la délivrance; en même temps, elle examinail les magasins devant lesquels elle passait. Elle ne tarda pas à trouver un nouveau pharmacien et elle entra,
A sa demande, ce second pharmacien fit la réponse qu'avait faite le premier : on ne donnait pas de laudanum sans ordonnance.
— Une petite quantité, quelques gouttes seulement.
— Ni grande ni petite quantité : xa loi est formelle, je me conforme à la loi.
Puis, levant les yeux sur madame Donis et la regardant à travers sa voilette :
— Si je devais y manquer, ajouta-t-il, ce ne serait
S4d LA BBLlitt MAOAIIB DONIl
pas pour une personne que je verrais dans un tel état de ëureltoitatioû nerveusé^
Bile sortit. Où aller? Elle reeta un moment indécise sur le trottoir; un engourdissement Tayait anéantie. Elle ne sarait plus ; son plan si difficùltueusement ébauché venait de s'écrouler. Que faire? où aller?
Ses yeux furent attirés par un cocher qui, s'étant arrêté devant elle» lui faisait des offres de services. Une idée lui traversa l'esprit i elle monta en voiture.
— Au Grand-Hôtel^ dit-elle.
La cour del'hôtelétait comme à l'ordinaire pleine de monde; il y avait foule surtout au café» dont les tables avaient été avancées jusque devant le perron. £n toute autre circonstance» elle eût tremblé d'affronter les regards de ces curieux qui, le cigare à la bouche et le lorgnon dans l'œil» dévisagent les femmes obligées de traverser la cour : elle eût cru qu'on lirait dans ses yeiix ou qu'on devinerait dans sa démarche le numéro de la chambre qu'elle cherchait. Maïs elle avait l*ééprit ailleurs qu*à ces timidités, et elle passa la tête haute, tnarchaiit vite, né toyatil personne.
Dans Tescalier cependant , elle l\it obligée de s'arrdter : le lui manquaiti lahonld ot Témo-
LA BBLLB MADAMB DÛNIS 347
tion rétouffaient. A la pcnBée qu'elle allait revoir celui qui rayait perdue, elle se sentail défaillir : lui qu'elle avait tant aimé 1
Elle réagit contre de trouble et ses souvenirs; la volonté lui rendit des forces, elle continua de mon* ter. Un domestique qu'elle rencontra sur le palier lui mdiqua le corridor qu'elle devait suivre, car elle était incapable de se diriger elle-même ou de se rappeler les indications qui lui avaient été données» Que lui importait d'ailleurs de dire où elle allait? Que lui importait la curiosité de ceux qui la regardaient passer? C'est le sentiment de la conser* vation et le ménagement du lendemain qui font la peur : elle n'avait plus rien â conserver, ni son honneur ni sa vie; elle n'avait pas de lendemain.
Elle paôsa devant une chambre ôû se tenaient les domestiques chargés du service de celte partie de rhôtel; ils la regardèrent curieusement, et, quand elle se fut éloignée de quelques pas,* elle ôil» tendit une fenUiie de chambre qui disait à une de ses camarades t
En voilà une qui a joliment l'air de chërcheP son amant.
Son amant 1 Oui, c'était son amant qu'elle cherehait, c'était a un rendez-vous qu'elle allaiti Tout e monde savait donc maintenant qu'elle avait un
amant, tout le monde connaissait ce secret horrible : Sainte-Austreberthe, M. Azimbert, Marthe, qui en avaient les preuves; ces femmes de chambre, qui le devinaient rien qu'à la voir passer. Cela était écrit sur son visage : elle portait un écriteau sur lequel on lisait sa honte, comme ces malheureuses qu'on promenait nues par les rues, sur un âne, au moyen âge.
Elle n'eut pas besoin de frapper à la porte du numéro 33 ; lorsqu'elle arriva devant ce numéro, la porte s'ouvrit d'elle-même, tirée de l'intérieur par une main invisible.
Elle s'arrêta un moment, inaécise, puis elle entra résolûment.
C'était M. de MérioUe, qui, guettant son arrivée, avait ouvert la porte lorsqu'il avait entendu le bruissement de sa robe et le craquement de ses bottines.
Au lieu de se tourner vers elle et de la suivre, il resta occupé à fermer soigneusement la porte à clef et au verrou. Alors seulement qu'il eut pris cette précaution contre la curiosité d'un domestique ou l'erreur d'un voyageur, les seules choses qu'il craignît, il se retourna et se dirigea vers elle, les bras ouverts, souriant.
— Comme tu viens tardi dit-il; je désespérais presque de te voir arriver.
Il avait fait toilette pour la recevoir — une toilette négligée : un veston bleu brodé d'or et des pantoufles vernies brillantes comme un miroir ; — dans le vase posé sur la table, s'épanouissait un gros bouquet de roses dont le parfum, se mêlant à l'odeur des cosmétiques, avait formé une atmosphère qui portait à la tôte ; les rideaux des fenêtres avaient été hermétiquement clos et la chambre se trouvait plongée dans une sorte d'obscurité.
Madame Bonis s'était appuyée contre le marbre de la cheminée, et elle restait là, haletante, sa voilette toujours abaissée sur son visage.
— Comme tu trembles I dit M. de Ménolle en s'approchant d'elle. Pourquoi cette émotion? Tu n'as rien à craindre, la porte est bien fermée.
Il ouvrit les bras pour Tenlacer; mais delà main, sans le toucher, elle l'arrêta devant elle.
— Ne m'approchez pas ! dit-elle.
— Es-tu folle ? Je t'assure qu'il n'y a aucun danger ; nous n'avons jamais élé aussi bien en sûreté que dans cette chambre.
Restant sa main toujours tendue, elle quitta la cheminée et se dirigea vers la fenêtre. Elle tâtonna un moment dans la draperie, puis ayant enfin
3^0 hk fiâLLS HADAMB DONIS
tfouvé lô cordon de tîi'dge, elle ouvrit en grand les ridesux.
— C'était pout* toi, dit-il, çôr pout* inoi j'aidae bien miôUx la lutnièrô.
Elle sè retourna vef s lui. kloH il tit soû tisage édaifé, et il recula épouvaûté*
^ Qu'as-lu, dit-il, qué se passe^t^l? Tu mê Mb peur. As-tu rencontré quelqu'un ?
Elle releva son voile sans répondre et le ré* garda îonguement.
Il n'osa plus l'interroger èt resta îtiterdit sous ce regard qui le glaçait^ Était-elle folle ? Pourquoi paraissait -ôUe vouloir plonger dans êoû âme et fouil» 1er sa conscience 1
Enfin elle détourna les yeux èt, ayant tiré de sa poche un papier froissé, elle le lut tendit :
— Lisez cela.
Au pretîiiêr coup d'œîl, il reconnut la lettre photographiée qu'il avait vue entre les mains de Sainte» Austreberthe*
— C*eèt doue cela? dit-il d'Uûe toix lourde en bâïââânt la tête; lè misérable I U Youà tt montré cette lettrci
— Qui est le misérable ?
— 11 faut que je Vous explique, S*êcria«t«il} Si vous sàvlëï...
LA BBLLB HABAMB D0NI8 351
^ Vous l'avez vendue, voug m^avei vendue poui une somme d'argent.
^ Gela n'est pas vrai, j'ai été trompé par lui } il m'a arraché cette lettre d*une façon 14che.
^ Qui est le lâche?
— Écoutez-moi, Éléonore.
Ne prononce! pas mon nooq,
-«« Ne me condamnez pas sa&s m^entendre, j'ai été victime d'une infâme machination.
^ Que m'importe votre justification? dit^ieUe avec un suprême dédain ; croyez-vous que je suis venue ici pour entendre votre plaidoyer et vous demander des preuves de votre innocence? Jasuis venue pour vous dire que vous m'avez tuée, et pour faire de ma main cette blessure à votre conscience, si vous avez une conscience.
— Écoutez-moi au moins, écoutez-moi î
— Votre voix me fait horreur.
Elle se dirigea vers la porte ; il voulut la retenir : d'un geste, elle le cloua sur le parquet.
— Ouvrez cette porte, dit-elle.
Il voulut obéir, mais il fut longtemps avant de pouvoir faire jouer la serrure ; alors il revint vers elle\
Elle passa devant lui, la tête haute, les yeux baissés. Il tendit vers elle ses mains suppliantes ;
elle ne se détourna point et continua de marcher d'un mouvement automatique.
Cependant, arrivée à la porte, elle s'arrêta et revint sur ses pas.
— Vous ne partirez pas ainsi, s'écria-t-il, vous m'écouterez I
Mais il se trompait, elle ne revenait pas l'écouter. Elle prit la lettre qui était restée sur la table et, ayant allumé une allumette, elle brûla ce terrible morceau de papier, qui tomba sur le tapis.
— Voilà ce que vous avez fait de ma vie, dit-elle.
— Éléonore I
Elle lui tourna le dos et sortit, sans qu'il osât la retenir.
Uiiw descendit l'escalier en trébuchant; mais pour traverser la cour elle se remit; elle était comme ces gens ivres qui sur un chemin plat titubent avec des zigzags effrayants, et qui dans un passage dangereux retrouvent leur aplomb pour quelques secondes.
Elle ne remonta point en voiture et se dirigea vers l'avenue de Messine h pied : l'indignation la portait.
Quel misérable 1 C'était à cet homme qu'elle avait donné sa vie, à lui qu'elle avait sacrifié l'honneur et le bonheur de son mari. Elle l'avait aimé, quelle honte ! Tout ce qu'il y avait de souvenirs d'amour dans sa tête lui revint d'un seul coup et Ih suffoqua. Le rouge de la pudeur et de la fierté lui empourpra le visage. Elle avait permis qu'il la tutoyât, elle
s'était donnée à lui ; elle s'était livrée, abandonnée; pour lui elle avait inventé des caresses, il y avait des mots d'elle, des mots d'amour, (ju'il pouvait se rappeler et répéter.
En arrivant à la Madeleine, elle fut arrêtée par lin défilé de voitures qui allaient au bois. Dans leurs calèches, de jeunes femmes passaient vêtues de toilettes brillantes ; à leurs côtés ou en face d'elles étaient assis des hommes qui leur souriaient. Ces gens-là étaient heureux, ils s'aimaient. Les insensés, quel serait leur réveil?
Elle entra dans l'église et se jetant à genoux sur la pierre, elle pria dans un élan désespéré. Elle avait été élevée dévotement, et au seuil de la mort les idées de sa jeunesse lui révenaient impérieuses : elle ne voyait plus de refuge qu'en Dieu. Le suisse s'approcha d'elle, car dans cette église mondaine, il n'était point habitué à voir les femmes élégantes s^ prosterner dans un tel abandon ; il était convamcu que quand « on est comme il faut, » môme dans la prière la plus ardente, on reste « comme il faut »•
En voyant cet homme majestueux tourner autour d'elle, elle se releva et sortit de l'église. Bile renionta le boulevard Malesherbes et ne tarda pas i arriver chez elle.
LA BBLLB HADAMS PONlg 356
— Monsieur n*est pas rentré ? daoQanda-t^Qlle au valet, qui n*dvait pas quitté le vestibule,
^ Nou, madame; il n'est pas cinq heures, Où est-elle, mademoiselle Marthe?
Dans sa chambre, je pense,
^ C'est bien, je n'y suis pour personnat
Âu lieu de monter à sa chambre. Bile entra dapa celle de son mari, et elle alla droit au bureau de celui-ci, dont elle ouvrit le premier tiroir qui ne fermait pas à clef. Il s'y trouvait un revolver, Elle le prit et regarda s'il était chargé. Il l'ptait. SUg Yemporta dans sa chambre.
Alors elle défit son chapeau et son manteau; puis, s'asseyant devant un secrétaire, elle prit du papier et ime plume pour écrire. Mais elle resta asr sez longtemps la main levée au-dessus de ^oq en? crier, cherchant ce qu'elle allait dire et ne le trou^ vantpas.
Quoi dire, en effet ? C'était à son mari qu'elle voulait écrire. Coniment lui apprendre qu'elle se tuait? Quel coup, quelle douleur pour lui I Cepeur dant mieux valait more celte douleur que celle que lui causerait la vérité. Morte, il la pleurerait^ 1a malheureux ! lui qui l'aimait tant.
Ce fut à cela qu^elle s'arrêta. Elle n'avait pas la temps de chercher. Di\ns sa tête affolée d'ailleurs
356 LA BBLLB MADAME DOKIS
les idées passaient comme des éclairs sans qu'elle pût les saisir et leur domier une forme; Elle se précipitait dans un tourbillon vertigineux. Il lui semblait qu'elle roulait dans un abîme, et les sensations qui se succédaient en elle étaient tellement douloureuses qu'elle avait hâte de tomber enfin au fond.
Elle écrivit :
« Mon ami, je vais vous causer, à vous qui avez » toujours été si bon, si tendre, si généreux pour » moi, une douleur aflfreuse ; mais il le faut, et je » n'ai pas la liberté de résister à la mort qui m'ap- » pelle: je suis sous la main de la fatalité qui tf m'écrase. S'il m'avait été possible de vivre, soyez » convaincu que j'aurais vécu pour vous; mes » jours auraient été consacrés à vous remercier du » bonheur que vous avez voulu me donner, mais » qui n'était pas fait, hélas ! pour moi. Bans votre » généreuse bonté, ne vous reprochez rien ; vous » avez été pour moi le meilleur des maris. Je suis » seule coupable de ma destinée. Je n'ose vous de- » mander de me pardonner; cependant je vous sais » si bon que j'espère que vous ne maudirez pas » ma mémoire. Au moment de mourir, ce m'est » une force de penser que je vivrai dans votre sou-
ij venir. Je veux rester sur cette idée consolante, » je termine donc ici cette lettre.
» Adieu, mon ami, je meurs en pensant à vous, » votre nom sur mes lèvres, votre image dans mon » cœur,
» Éléonore. »
Elle relut cette lettre, écrite rapidement au courant de la plume, dans une écriture heurtée ; puis elle y ajouta les lignes suivantes :
« Je vous adresse une dernière prière et j'espère » que vous voudrez bien l'exaucer : ne donnez pas » Marthe à M. de Sainte-Austreberthe , elle ne » l'aime pas ; il faut qu'une femme aime son mari, n
Liadresse mise, elle porta cette lettre dans la chambre de son mari et la déposa sur son bureau ; puis elle revint dans sa chambre. La demie après cinq heures sonnait à sa pendule. Il fallait se hâter ; sou mari pouvait rentrer avant le moment qu'il avait fixé, il ne devait pas la retrouver vivante.
Elle se déshabilla rapidement et revêtit un simple peignoir de linge ; puis, ayant armé le revolver, elle se plaça devant la glace et le dirigea sur su poitrine.
Mais elle avait l'habitude des armes; elle eut
358 LA BHLLH HABAHIE DONia
peup qu'en tirant sur la g&cbette le oanon déviât et que la balle glissât en affleurant seulement )es ohairs.
Elle ehangea donc la position du revolver, et elle prit la crosse dans sa main droite en dirigeant lo canon sur son poignet; de ceUe façon, en tenant le bras droit tendu devant elle et en poussant la gâchette de la main gauclie, qU^ qt^it certaine d^ se frapper en pleine poitrine.
Elle désarma son revolver et répéta ce mouve^ ment deux fois comme un exercice, car la fièvre de la résolution s'était emparée d'elle et elle ne tremblait plus, elle n'hésitait plus : elle n'avait plus l'effroi vague de l'irrésolution et de l'inconnu, elle avait la mort certaine devant elle.
Elle çirmft de pouvew »oq revolver ot pouSW la gâchette ; elle ressentit una eommotio» qui 1q fit chanceler, me^is elle ne pas et ce lâcha môme pas son arme, S'était-elle mapquée? Elle regarde* avec angoisse dans la glace ; elle était horriblement pâle et une plaque de sang mouillait son peignoir, ai le coup n'était pas mortel ? Elle remit tant bien que mal son bras en position, c^r elle pentait une douleur profonde dans la poitrine, et elle tira vin second coup. Cette fois elle roula sur le tapis,
Au moment où cette seconde détonation reten-
Là bËLLS MADAIitfl DÔNÎB 359
tîBsait dans la maison, un domostique accoura: dans la chambre et presqu'en môme temps Marthe arrivé.
Ils coururent à madame Donis qui était étendue sur le oôtéi inondée de sang ; ils la relevèrent et la portèrent sur son lit.
Les domestiques étaient accourus.
— Un médecin, cria Marthe; qu'on aille chercher un médecin! Courez vite.
Madame Donis ouvrit les yeux.
— Renvoyez tous ces gens, dit-elle.
— Mais pour vous soigner.
— C'est inutile, il n'y a rien à faire ; vous n'épouserez pas M. de Sainte-Austrebcrthé, ma chère enfant.
En entendant ce mot prononce dans cettô terrible catastrophe, Marthe fut touchée au cœur; poUr îa première fois depuis Son retour dans la maison paternelle, elle leva les yeux sur sà belle-mère el leUrS regards se confondirent.
— Pardonnez-moi le mal que je voUâ ai fait, dll madame Donis; je ne suis pas coupable comme vous devez le croire.
Marthe voulait lui porter secours* Mais que faire? Elle n'en savait rien. Cependant on lui présenta du linge et avec l'aide de la femme de chambre elle
en fit des compresses pour arrêter le sang qui s'échappait par les deux blessures.
Pendant qu'elle s'occupait fiévreusement à ces soins, un médecin arriva; le docteur Horton, qui, demeurant rue Miromesnil, était le premier auquel on s'était adressé.
— Votre père va rentrer, dit madame Donis à Marthe, allez l'attendre en bas; préparez-le au coup qui va le frapper; trompez-le; dites-lui que c'est un accident ; qu'il n'arrive que progressivement à la vérité.
Puis, quand elle fut seule avec le médecin :
— C'est bien fini, n'est-ce pas? dit-alle. Rassurezmoi ; ne me laissez pas, par une fausse pitié, Tidée que je puis être sauvée, adoucissez mes dernières minutes par la certitude que c'est fini.
Il examina les blessures : l'arme, poussée par la pression de la main sur la gâchette, s'était relevée, et les balles, glissant sur la poitrine, avaient pénétré" dans le cou.
— C'est bien grave, dit Horton ; je vais envoyer chercher un chirurgien.
A ce moment on entendit un grand bruit dans i'escalier, et M. Bonis se précipita dans la chambre. Il courut au lit.
— Ce ne sera rien, dit madame Donis lui tendant la main et s'efforçant de saurire.
Il vit le sang qui inondait le lit, et sur le tapis il suivit la traînée brune jusqu'à la place où elle était tombée.
— Qu'est-ce donc? dit-il au médecin.
Celui-ci baissa la tête.
— J'ai envoyé chercher Carbonneau.
M. Donis se pencha sur le lit, et, prenant douce ment la main de sa femme :
— Comment êtes- vous ? Pouvez- vous me parler? pouvez-vous me regarder? .
— Ce ne sera rien, dit-elle d'une voix qui faiblissait; et elle tourna vers lui ses y eux dans lesquels la mort flottait déjà.
Il fut épouvanté, et, se relevant, il fit un signe au médecin pour l'appeler dans sa chambre
— C'est très-grave, dit Horton.
— Mais vous ne désespérez point, n'est-ce pas?
— Il faut toujours espérer.
M. Donis était devant son bureau, ses yeux tom* bèrent sur la lettre qui y avait été placée ; il reconnut l'écriture de sa femme. Il saisit cette lettre et la lut.
Tuée! Elle s'était tuée. Éperdu, chancelant, il courut à son lit.
tl
-Pourquoi, dit-il en de jetant à genoux et en prenant sa main, qu'il embrassa, pourquoi? Je vou» aimais tant, Éléônore, ma chère femme, que vous ai-je ftiit? Je n*ai done pas été bon pour vous? 3& ne vous aimais donc pas assez? Mon Dieul mon Dieu!
Il éclata en sanglots.
— Pauvre ami, dit-elle en lui posant la main sur la téte, pauvre ami î
Ha restèrent ainsi assez longtemps : M. Bonis étouffait, et le docteur Hortjon, habitué cependant au spectacle de la doulem^ était ému par ce déses* poir.
Carbonneau arriva.
— Sauvez-la I s'écria M. Donis en pressant le* célèbre chirurgien dans ses bras.
— Emmenez monsieur votre père, dit Carboa- Aeau en s'adrossant à Marthe*
Les deux médecins restèrent seuls; puis, après' dix minutes d'examen, Carbonneau vint rejoindre M» Donis dans sa chambre»
~ Vous adlez la sauver! s'éma celui-ci* Sauvezla, rendez-ia moi, ma fortune est à vous !
Du courage^ mon cher monsieur, dit Carboiwneau.
— Ne VOUS en allez pas, je vous en prie; sauvez-la î
— Rentrez près d'elle, mais ne la faites pas parler, ne la fatiguez pas; je reviendrai ce soir.
M. Donis revint près de son lit.
— Donnez-moi votre main, dit-elle faiblement, et restez là près de moi.
Elle tourna la tête vers lui.
— Oui, vous êtes bon, dit-elle. Pauvre ami, quelle douleur je vous apporte !
M* Âzimbert entra dans la chambre, elle le reconnut; alors elle dégagea doucement sa main de celle de son mari et cessa de parler. Devant ce vieillard qui savait sa faute, elle avait honte de se montrer tendre.
Je voudrais parler à M. Âzimbert, dit-elle.
M. Donis s'éloigna, soutenu par Marthe.
— J'ai fait justice, dit-elle ; Marthe épousera Philipipe.
Elle mourut dans la soirée.
Après le départ de madame Donis, M. de MérioUe était resté debout au milieu de sa chamlm, abasourdi, stupéfié. Hé quoi! c'était ainsi qu'elle le quittait. Elle n'avait voulu rien entendre.
Ses yeux tombèrent sur le bouquet de roses qui s'épanouissait joyeusement au milieu de la table. Il l'arracha de dedans le vase et le jeta avec colère sur le tapis.
Jamais il n'avait éprouvé pareille honte, pareille humiliation. Comme elle lui avait parlé I Quel accent de mépris ! Quel regard outrageant t
Après le premier moment donné à sa propre douleur, il pensa à celle de la femme qu'il avait perdue. La malheureuse, comme elle devait souffrir, elle si fière et si orgueilleuse ! Qu'allait-elle faire? Elle avait parlé de mourir. Était-ce possible î Bien souvent, lui faisant des recommanda-
lions d'être prudent et discret, elle lui avait dit que si jamais on savait qu'elle avait un amant, elle se tuerait ; et ce qu'elle avait dit, elle était femme à le faire. Mais alors ce serait épouvantable; jamais il ne pourrait vivre avec cette responsabilité sur sa conscience, avec ce remords.
Il fallait l'en empêcher, mais comment? Le temps s'écoula sans qu'une idée possible se présentât à son esprit bouleversé; il suait d'impatience et d'impuissance.
Enfin il se décida à aller à l'avenue de Messine. C'était imprudent, dangereux peut-être; mais il n'avait pas à choisir. Il la verrait, il lui parlerait.
Il s'habilla, et, tenant entre ses mains son beau veston brodé d'or, il le déchira daus un mouvement de rage.
Pour se recueillir et se préparer, il décida d'aller à pied; peut-être en marchant trouverait-il une bonne idée, l'idée, le mot décisif qu'il fallait prononcer.
En entrant dans l'avenue de Messine, fort peu habitée à cette époque, il fut surpris de la voir pleine de monde ; il y avait des groupes sur le trottoir, et l'ont causait avec animation en poussant des exclamations et en faisant de grands bras.
Un sinistre pressentiment lui serra le cœur; mais,
n'osanl interroger directement ces gens» il ralentit le pas pour les écouter.
Deux coups de pistolets; je les ai entendus, un d'abord, puis après qudques secondes, Tautre.
Elle est morte?
— Parbleu!
<— Non, elle n'est pas morte; on dit qu'elle est à peine blessée. C'est en prenant le revolver par le j canon, que les coups sont partis. |
— Allons donc î elle s'est suicidée. j Tuée, morte! Il allait interroger ces curieux
quand un domestique de l'hôtel passa en courant | m'arrêta.
— Ah ! monsieur, dit le domestique, le reconnaissant, quel malheur ! Madame a reçu deux coups de revolver dans la poitrine ; elle est mourante.
Puis le domestique continua sa course, le laissant au milieu de l'avenue.
n resta là pendant quelques minutes, n'entendant rien de ce qui se disait autour de lui, se répétant machinalement le môme mot : Mourante, mourante!
C'était par lui qu'elle était tuée, exactement comme s'il eût tiré la balle qui venait de la frapper.
n n'eut pas le courage d'aller jusqu'à lliôtel et il n'osa même point passer dèvant. Revenant en
Il A BILLS MAPAXB MNIi 867
wiièrei il descendit la me Miroménilf marchant à petits pas et s'arrêtent de place en place*
ArriTé à la rue Saint-Honoré» son hésitation cessa : il atait pris sa rdsolnlion* A grands pas^ il m(mta les Ghamps-Élypéei jusqu'à la Sainte-Barbe. On lui*rép<mâit que Sainte^AustrdiwU^e étaitsortt»
~ Je tais Tattendre.
M. le vicomte ne rentrera pas dîner*
— Où puis-je le trouver? C'est pour une afiaire pressante.
Quand H. le vicomte ne dine pas chez des amis, il dtne à son club ou bien chez Durand, ou cljiez Voisin, ou au café Anglais.
— Et ce soir?
— Ohl ce soir» M. le vic(M(ateira sans doute au Théâtre-Français pour les débuts de mademoiselle Balbine.
M. de MéfioUe redescendit les Ofaamps-Élysées; «uix eatiP0E>s du Cirque, illut l'affiche des Français; m dmnalt le vieux répert(»re; Balbine jouait limette du Legêj an milieu delà soirée*
A neuf heures, il entra au théâtre et chercha Sainte-Austreberthe; à Torrèeslre, dans les loges, il ne l'aperçut point. On finissait 1^ Plmdiur$r et autour de lui il y avait des gens qui riaient aux éclats. Pendant l'entr'acte, il se promena dans les
corridors, au foyer; Sainte- Austreberthe ne se montra nulle part. Ne viendrait-il pas?
Au moment où le rideau se levait sur le Legs^ une loge vide jusque-là s'ouvrit, et Sainte-Austreberthe parut avec deux amis. M. de MérioUe respira; il quitta son fauteuil et alla se promener dans le corridor des premières loges. La pièce lui parut d'une longueur mortelle; les ouvreuses le regardaient passer d'un air étonné.
Enfin le rideau baissa, les portes des loges s'ouvrirent et Sainte-Austreberthe sortit pour aller au foyer; M. de Mériolle le puivit. Sainte-Austreberthe l'aperçut et le salua du bout de la main. Alors il l'aborda.
— J'ai à vous parler, dit-il.
Les deux amis qui accompagnaient Sainte-Austreberthe voulurent s'éloigner.
— Ne vous éloignez pas, messieurs, je vous en prie ; je n'ai qu'un mot à dire à M. le vicomte et je suis bien aise que vous l'entendiez. Alors, élevant la voix : — M, de Sainte-Austreberthe m'a volé 70,000 francs au jeu et je viens les lui redemander.
Sainte-Austreberthe pâlit affreusement, mais il ne se laissa pas emporter.
— Où êtes-vous descendu? dit-il.
— Au Grand-Hôtel.
— C'est bien, vous recevrez mes témoins demain matin.
En sortant du théâtre, M. dç MérioUe se fit conduire au numéro 8 de la rue de Luxembourg. C'était là que demeurait une espèce d'hidalgo gascon, le baron de Castelmagnac, qui s'était fait un nom dans le monde parisien en se trouvant mêlé à plusieurs affaires d'honneur. M. de MérioUe l'avait rencontré à Biarritz, et, disciple né de toutes les célébrités à la mode, il s'était lié avec lui. Mais le baron n'était pas chez lui et il dul l'attendre jusqu'à minuit.
Quand le baron vit M. de MérioUe installé à pareiUe heure dans son salon, U devina tout de suite de quoi il était question.
— Un duel, n'est-ce pas, cher ami?
— Oui, mon cher baron.
— Avec quelqu'un de notre monde, j'espère?
— Avec le vicomte de Sainte-Austreberthe.
— Très-bien.
M. de MérioUe raçonta ce qui venait de se passer au Théâtre-Français.
— Cela est très-grave, et vous savez que si vous me confiez votre affaire, elle n'est plus la vôtrei elle est la mienne ; ce sera un duel sérieux, trèssérieux.
J70 LA BBLLS MADAMB MKIS
~ Je tuerai M. de Sainto-Austreberlhe ou il me ^uera.
Parfait alors, je suis TOtre homme; qui me 4oimez-YOus pour second?
— Qui Y0U8 voudrez.
— De mieux eu mieux; tous êtes un charmant garçon, je vais vouâ arranger un duel digne <ie vous.
Et le baron de Gastelmagnac serra chaudement la main de M. de MérioUe. Il s*ennuyait, se repo« sait depuis longtemps; il allait avoir une nouvelle affaire à raconter, qui serait sm affaire.
Les dispositions arrêtées entre les témoiBs furent qu'on se battrait à Marnes, dans le parc d'une maisoBi appartenant à un ami de Bainte-Austreberthe; on échangerait cinq balles à vingt pas, on tirerait à volonté.
Je crois que vous n'irez pas jusque-là, dit le baron en reudant compte de ces conventions, à M. dé MérioUe; vous savez que Sainte-Austreberthe est un tireur de premier ordre. Ce sera un beau duel ; avec des témoins comme le marquis de Virrieux et le commandant Montfort, tout se passera d'une façon correcte. Je compte sur vous , cher amî. Commandez une bonne voilure, que nous ne fassions pas me piteusç arrivée. Rien n'est triste
hà, BBI.UI MAPAXB B01II8 371
un duel comme une guimbarde qui s'avance cahin-caha : il ne faut pas arriver en casee-cou, mais il ne faut pas arriver en invalide* C'est là votre tenue, n'est-ce pas? Mes compliments, elle est parlàite.
n allait partir, il revint sur ses pas.
j'oiil>]iais ; nous n'avons pas beioin de nous <N^per d'un médecin, le vicomte emmène le doo* te«ir Horton. ▲ tantôt, cher ami; à trois heures précises nous senMos ici.
Pendant le trajet du Grand-HAtel à Mames, le baron de Castelmagnac raconta les duels auxquels il avait pris part : tous corrects»
Ils furent rejoints, dans le village, par la voiture de Sainte-Austreberthe, et 3s firent ensemble leur entrée dans le parc où le duel devait avoir lieu.
L'endroit choisi était une pelouse entourée de bois. Les préparatifs ftnrent vite fiedts, et l'on plaça les adversaires en face l'un de l'autre. M. de MéfîoUe était extrêmement pèle, mais ferme et résolu ; son attitude donnait un sourire de satisfaction an baron de Castrimagnac. Sainte-Austreberthe avait, comme toigours, son air de ne s'intéresser à rien. A le voir, on eût pu penser qu'il était un eu* rieux, venu là avec une parfaite indifférence pour ceux qui allaient se tuer<
Au signal, le coup de Sainte-Austreberthe partit. M. de MérioUe ouvrit les deux bras ; on le vit chanceler ; puis, presque aussitôt, il s'abattit en avant comme une masse inerte.
Le docteur Horton accourut et le retourna pom le palper : il était mort.
Il se produisit un moment de trouble qui n'eut rien de correct; mais on se remit bien vite, et tandis que Ton transportait le corps dans la maison du concierge, Sainte-Austreberthe et ses témoins remontèrent en voiture. Il était cinq heures et de-mie.
— Marchez vite, dit Sainte-Austreberthe à son cocher.
Arrivé à la place de la Concorde, il déposa à terre ses deux témoins et il continua sa route jusque chez son père.
Le général allait se mettre à table.
— Tu arrives bien, dit-il en apercevant son fils ; nous allons dîner ensemble.
— Je vous remercie.
— Si, si, tu vas dîner; un couvert? J'ai reçu d'Écosse un coq de bruyère, je veux que tu en prennes ta part.
— Je ne suis pas en appétit ; je viens de me battre et j'ai tué mon adversaire.
LA BBLLB MADAMB BONIS 373
— C'est ton affaire du Théâtre-Français? J'avais entendu parler de cela, mais je ne croyais pas que ton duel fût pour aujourd'hui. Ce garçon t'avait reproché de lui avoir volé 70,000 francs, tu l'as tué : il n'a eu que ce qu'il méritait, c'était un sot. On tue tous les jours un homme pour moins que cela. Un verre de sauteme, n'est-ce pas?
Sainte-Âustreberthe tendit son verre, mais il le reposa sur la table sans le vider.
, — Comment f un duel te met dans cet état? s'écria le général ; je ne te reconnais pas.
— C'est que j'ai en même temps d'autres soucis. Ce garçon était l'amant de madame Bonis ; celle-ci s'est tuée, et, avant de mourir, elle a fait rompre mon mariage. Je n'ai plus de moyens d'action sur la famille, et je n'épouse plus mademoiselle Bonis.
— Oh ! oh ! voilà une mauvaise nouvelle, mon pauvre garçon.
Et pour faire passer cette mauvaise nouvelle, le général dégusta, à petits coups, un verre de sauteme.
— Mauvaise nouvelle, mauvaise nouvelle ! répéta-t-il plusieurs fois. Et comment comptes-tu te retourner?
— En m'adressant à vous^ et en vous priant de demander pour moi la fille d'Éphraïm aîné.
374 LA BSLU ftOWlfi
-^OeUedonttan^aspaatOiiItt quwd je te l'ai propoiée, il 7 a quelques moîSb
— Mon efaer ami, ta me fais plaisir; ta es un bommey ta sais mamuTier dans l'adversité. C^est entendu, je demandefai madsiQOîseUe l^liraîm en maria^ pour toi»
^Ilyaurgeuee; car ^ ums eréand^ q[>prennent que mon mariage eit roiBpui,^ sans apprendie eo même temi» qu'un aouTeau est anrMé, ite vqnt met^ le feu à la Sainte-Barbe.
~ J'irai dès demain^ et d'aTapee je erois pouvoir l'assurer que tu seras reçu lea bras ouverts*
— ^ C'est bien eela qui m'a empèobé de receler quaoftd yom me Tavez proposée : les bras ouverts, c'est une habitude^
Latsse^moi te dire que. tu as e^ tort d'être si difficile, il y a quelques mois ; la dot de mademoiselle Éphraïm vaut ceSe de aiadom^eUe D<mis, et, en la prenant tout de suite» tu aurais épargné ta peine et ton temps, sans compter les frais d'huissier que tu aurais économisés.
Marthe avait espéré qu'après la triste cérémonie elle pourrait amener son père à Chftteau-Pignon* mais, quand elle lui avait parlé de ce voyage, il s'é* tait refusé à Tentreprendre.
J'ai affaire à Paris, avait- il réjpondu.
Ce qu'il appelait avoir affaire» c'était s'enfermer dan» la chambre où sa femme était morte et rester 1& à marcher de long et de large, en regardant la traînée de sang qui avait taché le tapis. Il n'avait pas voulu qu'on touchât à cette chambre, et elle était restée dans l'état où elle se trouvait au moment où l'on avait emporté pour jamais celle qu'il avait tant aimée.
Marthe alors avait prié son grand-père de re* tourner à Laqueytive.
— Devant toi il a honte de pleurer ; lorsque je serai seule avec lui, il ne se roidira plus contre sa
douleur et se laissera peut-être plus fadlement guider.
M. Azimbert avait accepté cette proposition avec bonheur; maintenant, qu'il n'avait plus rien à craindre pour sa petite-fille, Paris lui brûlait les pieds, comme il disait lui-même. D'un autre cAté, il était bien aise d'échapper aux questions de M. Bonis ; car, aussitôt que celui-ci était seul avec lui, c'était pour l'interroger sur ce qui s'était dit au lit de sa femme.
Cest vous qui avez eu ses dernières paroles, mon ami ; répétez-les moi*
M. Azimbert répétait ce que madame Donis lui avait dit pour le mariage de Marthe ; mais ce n'était point assez pour satisfaire la curiosité de ce malheureux, qui cherchait toujours, sans oser aller franchement au fond des choses, et sans oser se préciser à lui-même ses craintes.
Restée seule avec son père, Marthe ne le quitta plus. Tout d'abord, il voulut aller sans elle au cimetière ; mais, alors qu'il se prépare à sortir, il la trouva sous le vestibule, le chapeau sur la tête, et il ne put pas l'empêcher de prendre son bras. Il voulut aussi continuer à s'enfermer dans la chambre de sa femme : mais elle lui demanda de rester pendant ce temps dans la chambre voisine, et il n'osa .
pas la refuser. Une fois qu'elle eût obtenu cette concession, elle demanda de laisser la porte de communication ouverte, et il céda, comme il ayai* toujours cédé.
C'était beaucoup d'avoir gagné qu'il ne restât pas concentré dans son désespoir, mais ce n'était pas assez : cette triste vie inoccupée, dans cette maison lugubre où tout lui parlait de sa douleur, le dévorait rapidement; la fièvre ne le. quittait plus ni le jour ni la nuit.
Marthe, le voyant s'affaiblir chaque jour, se plaignit d'être malade et demanda à consulter Carbonneau, auquel elle écrivit en secret pour lui expliquer l'état de son pére.
Carbonneau arriva le lendemain, et après avoir examiné Marthe, il demanda à M. Donis un entretien particulier.
— Si cette jeune fille reste à Paris, son état, qui n'a rien d'inquiétant en ce moment, peut devenir très-grave ; si vous l'emmenez à la campagne, je vous donne ma parole qu'elle se portera bien.
M. Donis, déjà inquiet, ne pouvait pas résister à . cette ordonnance, et, le soir même, il partait pour Bordeaux.
Marthe avait espéré qu'il voudrait, en arrivant, aller à son comptoir du quai des Chartrons ; mais,
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pendant tout le voyage, il ii*e& dit pas qb loot, et, -â, «a descendant de chemm de fer, elle ne lui en -Mât pas parié, il aérait tmmédialeaient parti pour <:;hàteau-Pignon.
~ Alioita donc yoir eoouDe&l les eboaee se passent 9ttx bureaux quand on ne t'attend pas, iMl^ elle ; ee sera une surprise, et puis en mtaie tea^ps eelafera i^ainr à M. La Aausa, que tu ne passas (pasàBiMrdaauxsaiisle voir, -
M. La Rauza était le gérant que M « Bonis amt unisàlatêde desa maisofipoor la <firiger pendant ^son a^our à Paris. H se laissa conduire sans résss- 4anee, mais aussi sans emi^pesseBient, et quand il .s'assit dans le fauteuil, devant le pupitre où, peo- ^iani si longtemps, il avait travaillé, il ne laissa paraître sur son visage éteint aucane émotion,
— Je suis bien heureux de vous voir, dit le rant; j'allais vous envojrer «ne dépêche. Faut-il rendre les cargaisons attendues du Cango^ des Deux-Frem et du Phémx? H y a une hausse consi^ •déraUe*
^ Faites ce que vous voudrez éi cooane vous voudres, vous êtes le maître de la maisan, je ne suis rien.
Il fut impossible d'en tirer une autre réponse, et, après être resté une heure^ il demanda à s'en aller :
I*A BSLU MADAKB SONIg 379
il n'aT^t pas voulu regarder un seul livre ni ouvrir
xxne seule lettre.
Au lieu de revenir par la rouie directe, Marthe
voulut suivre les quais et passer par la bourse et
le théâtre pour gagner les allées de Toumy. Elle avait espâré rencontrer des amis de son père et rejeter ainsi celui^i dans ses anciennes idées ; on l'interrogerait, il parlerait, Userait secoué et forcément tiré de son inertie morale*
Mais l'heure était trop matinale: ils ne rencon-» trèrent pas ceux sur lesquels elle comptait. Cependant, en arrivant au milieu des allées de Toumy, dite aperçut M, de Cbeylus* Mais celui-là, elle eût Wttlu l'éviter; par malheur cela était impossible, car le préfiat, qui n'était qu'à une courte distance, arrivait sur eux»
Il vint à M. Donis, le bras ouvers, la figure désolée; jamais comédien n'avait pris meilleure atti*tttde pour représenter la douleur sur la scène, ce qui, comme chacun le sait, s'obtient par des pro« cédés traditiomieis qui n'ont rien de commun avec lauature*
Ahl mon dber ami, s'écria-t41 d'une voix étmtfGée par l'émotion, mon pauvre ami \
Et devant les passants matineux, au pied de la statue de Napoléon III, qui, du haut de son cheval
de bronze, semblait contempler cette scène, il embrassa M. Bonis.
— Gomme j'ai pris part à votre malheur, continua M. de Cbeylus, comme j'ai pensé à tous !... Quelle catastrophe! Une personne si accomplie, si remarquable, si belle, si pleine de qualités et de vertus! Au moins ce vous est un soulagement de penser que Dieu l'a reçue près de lui.
Il eût continué longtemps à enfiler ainsi des phrases toutes faites qui traînaient dans sa mémoire, s'il n'avait pas rencontré le regard de Marthe; mais ce' regard, posé sur lui avec une fixité étrange, lui fit croire qu'il jouait à faux : il changea de manière.
— Ainsi, dit-il, ce malheur affreux est arrivé au moment où elle prenait votre revolver dans un meuble.
— Oui, dit M. Donis, qui éprouva un sentiment de satisfaction à voir que la fable qu'on avait inventée pour le monde, était admise à Bordeaux.
^ Ce que c'est que la vie; aussi je comprends très-bien, malgré le désappointement que cela me cause, que, dans votre désespoir, vous ayez donné votre démission. Nous nous devons à notre pays, cela est vrai; mais avant tout nous nous devons à nos sentiments. De même je comprends que ma-
LA BBLLB MADAMB D0NI8 381
demoiselle ait renoncé à certains projets pour se consacrer entièrement à son père : c'est une Antigone.
Et, après avoir serré les mains de M. Donis, il s'éloigna fort satisfait de lui-même.
Marthe, en quittant Paris, avait envoyé une dépêche] télégraphique à Château-Pignon pour que la calèche vînt les attendre à l'hôtel des allées de Tourny. Ils purent monter immédiatement en voiture et partir pour Château-Pignon.
Enfoncé dans le coin de sa voiture, M. Donis ne disait pas un mot : ses souvenirs l'étouflfaient. Combien de fois il avait fait cette route avec elle I Devant ses yeux il avait toujours le voile gris dont elle s'enveloppait la tête. Cependant elle n'était plus là, et sa place dans la calèche était vide; car Marthe, qui n'avait pas voulu la prendre, s'était assise à reculons en face de son père comme autrefois.
En arrivant à la montée, les chevaux s'arrêtèrent comme ils en avaient l'habitude, et la vieille mendiante vint leur tendre la main, elle était (Revenue complètement aveugle.
— C'est M. Donis, dit-elle ; j'ai reconnu la calèche* Vous allez bien, mon bon monsieur? et vous aussi, Tna bonne dame?
Les larmes emplirent les yeux de M. Donis.
— Donne-lui ce que tu as d*argent sur toi, dit*fl à sa fille.
—Ah! c'est la demoiselle qui est là! Pardonnez, je suis tout à fait aveugle maintenant.
En arrivant au château, M. Donis youlut aller s'enfermer seul dans sa chambre, mais Marthe monta avec lui,' et, après quelques instants de repos, elle le décida à faire une promenade dans les jardins. H se laissa conduire, mais partout ce ftrt le même abattement; il ne dit rien aux jardiniers et il leur répondit à peine. De temps en temps seulement, devant un arbre, devant une plante, il s'arrêtait et des larmes lui montaient aux yeux.
La journée fut longue à passer; le dîner surtout fut cruel dans la grande salle déserte, sous les regards du maître d*hôtel, qui, pour cette cwcœistance, avait cru devoir accentuer darantage la sévérité de sa tenue.
Marthe avait fait dresser un lit dans un oabinet auprès de la chambre de son père, mais M. Doni» ne voulut pas qu'elle l'occupAt.
Vers le milieu de la nuit, elle crut entendre da bruit chez son père; elle descendit rapidement et elle écouta à sa porte : on entendait des soupirs et des sanglots étouffés.
Gomme la porte de la chambre était fbrmée, elle
LA BBLLB HABAHB DONIS 363
entra dans un cabinet de toilette. Ce n'était point de la chambre de son père que partaient ces soupirât et ces sanglots, mais de celle de sa belle-mère.
En arrivant sur le seuil de cette chambre, elle aperçut son père à g^oux au milieu du tapis, la tête appuyée sur un ftmtèuil. U avait allumé toutes» les bougies des candélabres, et autour de lui, sur les fauteuils, sur les tables, par terre, il avait étalé les objets qui avaimt appartenu à sa femme*. Bntouré de ces souvenirs qui pas à pas l'avaient fait remonter dans sa vie heureuse» il s'était laissé aller à son désespoir et il pleurait en toute liberté*
Marthe s'approcha doucement de lui, mais m l'entendant il poussa un grand cri et se renversa, fille vint vivement à lui et l'aida è se relever ; U était brûlant, dévoré par la ftèvre.
Avec de douces paroles, le Plaignant, l'embras* sant comme un enfant, elle le décida à se coucher;, puis, lui ayant préparé tine boisson calmante, elle- Je força à la boire* Alors elle s'installa auprès de^ son lit pour le veiller et plus encore pour imir sa^ main dans les siennes. Il flmt par s'endormir, et peu à peu les mouvements convulsifis qui le se» couaient s'apaisèrent.
Au jour levant, il s'éveilla, s'agita dans son lit; Marthe se peiicha sur lui. n ouvrit les yeux et, la
reconnaissant, il l'embrassa tendrement^ plus tendrement qu'en ces derniers jours.
Elle poussa les volets et la fraîche lumière du matin emplit la chambre : dans le jardin les oiseaux chantaient, au loin des petits flocons de brouillard s'élevaient au-dessus du cours de la Gironde.
M. Donis resta, durant près d'une heure, les yeux tournés vers la campagne suivant évidemment sa pensée intérieure; puis serrant la main de sa fille :
— Il faut lui écrire, dit-il, lui écrire de venir ; il faut que j'aie tes enfants à aimer. Je ne me conso- i lerai jamais qu'avec un petit être faible et enfant oomme moi. |
Le mariage se fit quelques mois après, à la mairie de Pressac, qui ce jour-là se trouvait précisé- | ment en désarroi, à cause d'un grand banquet donné aux pompiers pour leur présenter Sainte- Austreberthe. C'était le candidat que M. de Cheylus promenait maintenant et appuyait pour remplacer M. Donis.
Naturellement l'élection fut favorable à Sainte- Austreberthe, qui fut nommé avec une magnifique majorité.
Par malheur, le 4 septembre a interrompu la belle carrière politique qui s'ouvrait devant lui;
mais cette révolution ne Ta pas découragé, il attend Napoléon IV et travaille habilement à son retour. Si vous passez le soir sur le boulevard, entre cinq et six heures devant le café de la Paix (l'empire c'est la paix), vous le verrez entouré de ses amis. Si vous ne le reconnaissez pas, cherchez celui qui regarde la foule avec le plus d'arrogance et de mépris : c'est le vicomte de Sainte-Austreberthe.
N'ayant pas d'ambition politique ni de besoins, Philippe a mené une vie plus calme ; il est l'associé de son beau-père et son temps se partage entre le comptoir des Chartrons et Château-Pignon.
Les années ont passé sur la douleur de M. Donis, qui pour consolation a eu deux enfants à aimer. Malheureusement pour lui, ce sont deux garçons, et il voudrait une fille qu'il pût appeler Éléonore. Marthç est encemte et il reprend espérance, Marthe au contraire s'effraye, car ce nom donné à sa fille la désolerait dans le présent et l'épouvanterait pour l'avenir; Philippe la rassure et lui affirme qu'elle aura un troisième garçon, — il en est certain.