Z.A BILL! MA»A1CB OOKII SI
ma éiB quid les asimaux apathiques comprenne les inftisoires, les polypes, les radiaires, les vers, --^^Eh bien?
— C'était parfait. Te voyant partir ainsi, je crois que tu vas continuer; mais plus rien, je ne peux plus rien tirer de toL Je te montre une sangsue, tu œ sais môme pas ce que c'est; seulement, quand je te la nomme, tu me dis que c'est un animal in» vertébré, formant la preioière classe de la subdivir sion des vers.
— €e n'est pas juste?
-~ C'esl admirable. Dans la lande, je te montre :ime fougère. Autre histoire. Tu me dis que les foug^s sont des plantes acotylédonées, herbacées, à tiges souterraines, rampantes, tivaees ; puis tu me dis encore des choses intéressantes sur les plantes inembryonnées et embryonnées. Je crois que tu es forte en botanique; je te montre une flouve, tu ne sais pas ce que c'est; une avoine, un trèfle, tu m sais pas ee que c'est; tu ne eonnais même pas les herbes de ton pays.
~ C'est vrai; on ne nous en a jamais rien dit.
~ Hier, à propos des protestants de Gabas, qui sont une exception dans le département, nous venons à parler de la Saint-Barthélemy, et tu me dis <iue la responsabilité de ce massacre porté exelu-
wvement sur Catherine de Médicis, qui irrita ou dénatura l'instinct religieux pour en faire un instrumant politique, tandis que la religion catholique est demeurée étrangère à cet attentat.
— Tu ne crois pas cela?
— Ah ! certes non.
— C'est cependant ce qui nous a été enseigné, et cette phrase se trouve à peu près textuellement dans l'histoire de France qui nous servait en classe.
— J'en suis convaincu, et c'est là précisément ce qui me fâche. On t'a pris tes belles années pour t'enfermer entre quatre murailles et pendant qu'on étiolait ton corps, on faussait ton esprit ou bien on le nourrissait de futilités. Ta mère, chère enfant, qui a été élevée ici dans cette pauvre maison, n'ayant d'autre maître que moi, d'autres livres que les deux ou trois cents volumes de ma chélive bibliothèque, en savait plus que toi. Elle ne m'aurait pas débité toutes les belles choses que tu viens de me raconter, mais elle ne m'eût pas dit « que la lumière est un mystère de la nature, qui nous apprend à croire les mystères de la foi... » Ta mère n'eût pas écrit ime lettre avec une orthographe aussi correcte que la tienne ; elle n'eût pas comme toi su qu'on devait écrire un couvre-pied, des couvre-pieds, un serre-tête, des serre-tôte. Mais soa
esprit avait été dressé dès Tenfance à des habitudes de rigueur et de netteté que je ne trouve pas en toi. J'aurais voulu te donner cette instruction première, mais ton père la trouvait indigna de ton rang : il avait d'autres ambitions que d'offrir pour professeur à sa fille un vieux juge de paix de village. lia voulu mieux; et comme il a payé pour avoir le mieux , il a aujourd'hui la conscience satisfaite. Ce n'est pas sa faute, s'il n'a pas obtenu un meilleur résultat.
- Est-ce la mienne ?
— Non, bien sûr; mais c'est celle de ton éduca* tion frivole et superficielle, c'est celle de tes maîtres et du mauvais esprit qui les inspire. Veux-tu que nous essayons de réparer cela? Rien n'est salutaire comme le travail pour nous distraire de notre chagrin. Malgré la figure souriante que tu tâches de me montrer toujours, je sais qu'au fond du cœur tu n'es pas gaie. Ne te défends pas : quoi de plus naturel, de plus juste, dans la triste situation où tu te trouves placée? Le plaisir, la promenade, la conversation, ont du bon pour occuper notre esprit, Tarracher à son tourment et tuer le temps, mais le travail vaut mieux encore. Yeux-tu que nous travaillons ensemble? Ne crains pas de me fatiguer ou de m'ennuyer, et sois persuadée au contraire
218 hA BSLIiB Vâ,9AlCS dOlfIS
que rien ne peut m'être plus agréable. J'aTais fait mon deùU de ce bonheur cpie je m'étais promis aatfefois, au temps où je me €feais : « Ma petite-fîUa n'aura pas de fortune de moi, mais elle aura des souTenirs qui Talent mieux que la richesse. )> Mamt^mnt que nous pouvixis pour ainsi dire reri^iir éam le passé, profitoiukeii.
Marthe était trc^ faeunMisede pouvràr échapper aux idées qui ropproonieDÉ pour ne pas accepter cette proposition avec empreswmffit ; elle se mil donc au travail sous la direction de son grand-père» et les heures, jusque4à si longues et si vides, passèrent pitis Tite par cela seul qif elles étaient maintenant remplies.
Qu'allât dire la réptmse de Philippe?
' C'était la question que Marthe se posait avec an* ' goisse depuis son arrirée à LaqpiejrtiTe. Sans le trar yail dans lequel elle ^absc^ba, cette question tei^ nJ3le n'eût pas accordé une minute de relâche à son esprit.
l&fineile arrira, cette réponse z Philippe, de retour à Bordeaux, avait trouvé Tintîmité de M. Denis et de Sainte-Austrebertbe aussi étroite qu'au moment où il était parti pour Paris. Madame Donfs était m voyage; M* Denis et Sainte-Austreberthe étaient en plein dans le travail de l'étection; jam«s
agent électoral n'avait déployé autant de zèle que le vicomte.
L'effet de cette nouvelle ne fut pas le même sur le grand-père et sur la petite-fille : Marthe resta atterrée, M. Azimbert, dans un mouvement d'égoïsme inconscient, se montra radieux.
— Allons, dit-il, je crois que nous avons du temp» pour rester ensemble et travailler. Elle est bien, cette lettre : il y a de la droiture, de la noblesse, de la fierté.
— N'est-ce pag» grand-père ?
— Je crois que c'est un honnête garçon; mais^ pour nous prononcer, attendons ses autres lettres»
Comment les relations de M. Donis et de Sainte- Austreberthe n'avaient-ellespas été rompues par la fuite de Marthe, c'est ce que Philippe, n'ayant plus accès à Château-Pignon, n'avait pu savoir, et c'est ce qu'il est utile d'expliquer.
Quand M. Donis couchait à Château-Pignon, 11 avait l'habitude de se lever dd bonne heure et de descendre au jardin, où presque aussitôt Marthe venait le rejoindre; alors, pendant que madame Donis restait à sa chambre, ils se promenaient tous deux jusqu'au moment du déjeuner. Ils n'avaient jamais décidé cette . promenade par des paroles précises, mais il s'était établi entre eux un accord tacite si formel, qu'elle était devenue pour ainsi dire réglementaire; jamais Marthe ne l'avait manquée : c'était pour elle le seul moment de la jouméé
LA BBLLB MADAUB D0NI8 221
OÙ elle avait son père sans partage et où elle le retrouyait tel qu'elle Tavait tu autrefois avant son mariage ; c'était l'heure de l'intimité, des confidences, des bavardages^ de l'abandon et de la tendresse. Ils discutaient les changements qu'on exécuterait lors du prochain hiver, ils suivaient les progrès des plantations faites pendant l'hiver précédent; il lui donnait ses instructions pour la semaine dans laquelle on entrait, elle lui rendait compte des travaux de la semaine écoulée. Le temps marchait rapide, heureux, et la cloche du déjeuner les surprenait presque toujours, qu'ils avaient encore mille choses à se dire.
— Ne pars pas demain trop tôt, disait Marthe ; nous reviendrons.
Le dimanche matin, jour de la fuite de Marthe, M. Donis descendit plus tard qu'à l'ordinaire, car pour lui la nuit avait été fatigante ; après son premier sommeil qui était toujours solide, si grandes que fussent ses préoccupations, il était resté longtemps éveillé, tourmenté de ce qui se passait, et assez inquiet aussi. C'était pour lui un cruel chagrin d'être en désaccord avec sa fille, et il fallait qu'il fClt réellement bien convaincu de l'excellence de son droit pour ne pas céder.
Pendant un quart d'heure, il marcha de long en
222 LA BELLB MABASCE DONIf
large dans Fallée des platanes, s*attendant à roît Marthe arriver d'un moment à Tautre; car il ne lui ^tait pas ymiu à Tidée que malgré leur dissentiment, «lie pourrait manquer à leur promenade du dimanche.
Enfin, comnm elie ne paraissait pas, il descendit au jardin, désolé de cette bouderie de sa fille, la première qu'il remarquât chez elle.
— Elle Ta me rejoindre, se dit-fl.
Et convaincu qu'il allait la voir surgir au bout d'une a]lée, il ne s'éloigna pas du château.
Mais les minutes, les quarts d'heure, s'écoulèrent, les heures mêmes, sans qu'il la vît. Alors l'in- ^iétude commença à le serrer au cœur.
Si elle était malade? Elle était bien p&le la veille; l'émotion et le chagrin lui avaient peut-être doimé la fièvre.
Il monta à sa chambre, il frappa. Personne ne répondit. Il frappa de nouveau, et, n'ayant pas obtenu de réponse, il entra*
Vivement il traversa la première pièce et en enfant dans la chambre, il marcha droit au lit ; il n'était pas défait.
Au moment où il se retournait, se demandant ce que cela pouvait signifier, il aperçut sur le bureau de Marthe une lettre placée en évidence; il s'appro-
LA BBLU MADAMX BONIS 223
cha. L'emreloppe portait en gros earaelàres : « Pour mon père, seul. »
Il la prit, frappé d'un terrible pressentiment; mais sa main tremblait tdOLement qu'il pouvait à peine lire. Cependant les mots : a Je ftiis... là où je me retire... adieu, mon cher père^» », se détachèrent enfin de la lettre et flamboyèrent devant ses yeux» comme s'ils avaient été tracés en caractères de feu. Partie, Marthe, ce n'était pas possible I Il s'assit et, ayant posé la lettre sur le bureau, il la relut.
Le doute n'était pas possible ; il fallait se rendre à l'évidence, si cruelle qu'elle fût. Sa fille t sa fille I
Il prit la lettre et descendit à la chambre de sa femme. Celle-ci, en le voyant entrer, fut épouvantée de sa pâleur; ses mains tremblaient, la colère lui sortait des yeux.
— Madame, dit-il, il se passe ici des choses terribles, monstrueuses.
Disant cela, il agita la lettre dans sa main en la froissant.
Madame Demis ne se troublait pas facilement; <^epettdant elle était dans une situation où le péril imminent amollit la fermeté la mieux trempée, elle JcgÊwda son mari arec nue émotion de trouble et d'effroi.
— Que voulez-TOus dire? demanda- t-elle.
— Lisez cette lettre.
Elle prit la lettre et tout d'abord ses yeux coururent à la signature : c'était de litarthe. EUe respira. De Marthe, elle n'avait rien à craindre.
Elle lut alors la lettre.
— Vous voyez, dit M. Donis, c'est ma fille; elle fuit la maison; elle me fuit, moi qui l'aimais tant. Oh ! les femmes, tout est donc possible avec elles?
— Mon ami...
— C'est de ma fille que je parle; ce n'est pas de vous, Ëléonore. Donnez-moi votre main, que je sente que tout n'est pas tromperie en ce monde, et qu'il me reste im cœur pour me soutenir et me consoler.
Il resta im moment accablé sous ce coup, qui le frappait si durement dans ses sentiments dé père, dans son amour et sa tendresse ; mais bientôt la colère reprit le dessus, et sa fierté outragée se révolta.
— Le monde I s'écria-t-il en abandonnant la main de sa femme, que va dire le monde qui nous envie? On va rire de nous. Marthe déshonorée, quelle ha^ miliation!
— Il ne faut pas que cela soit.
— Comment l'empêcher?
LA BBLLX MADAUB DONIS 225
— Eq ne donnant pas au monde Toccasion de parler, en ne lui permettant pas de savoir la vérité.
-—Est-ce possible?
— Je le erois ; au moins il faut le tenter.
En ce moment, Clara entra dans la chambre :
— M. le vicomte de Sainte-Austreberthe, dit-elle, Tient d'arriver; il est au salon avec M. de MérioUe.
— Dites à ces messieurs que nous descendons, commanda madame Donis, qui avait tout son sangfroid.
* — M. de Sainte-Austreberthe, dit M. Donis lorsque Clara fut sortie ; comment lui apprendre la vérité?
— Quand je vous disais tout à l'heure, continua madame Donis sans répondre directement, qu'il ne fallait pas permettre au monde d'apprendre la vérité, je pensais à faire un voyage : Marthe serait censée m'accompagner et son absence aurait une explication toute naturelle. Je puis partir immédiatement, je ne reviendrai que quand Marthe reviendra elle-môme.
— Me quitter, vous aussi, en ce moment?
— N'est-ce pas le seul moyen pour dérouter la aiédisance?
— Et où voulez- vous aller?
LA BBLLX MABAKK BONIS
— Je ne sais, n'importe où, dams un village des Pyrénées^ où nous n'anrimift pas d^indiserétion à craindre; ou bien dans un village de la côte da Normandie où personne ne noos c(Hmatt Mais le lieu est le peu d'importance; c'est de votre déterr mination qu'il s*agit.
— Guidez-moi, car je sois iucyble de me conduire moi-^mème en ce mome&t; la présence da Sainte- Austreberthe m'enlève ma raison.
— On peut dire que Marthe est souffrante.
— Tromper le monde, oui, j'y consens ; mais tnMBper M. de Srâite-Aufltrdaertbe est impossible ': ce serait une infamie dont je ne me rendrais pas coupable, au prix môme de la vie. Il faut qu'il sache tout. C'est de son bonheur et de stm honneur •qu'il s'agît.
— YoidefiMFoas lui montrer c^le lettre ?
— Non; mais je veux, je dois lui dire que Mar^ tbe a quitté ma maison parce qu'elle ne veut pas l'épouser, ^ que je ne sais pas où elle s'est réfugiée. Il me semble que c'est là ee que je dds faire, et, si terrible que cela soit, je 1» fend. DescMdons.
— Remett^vous.
— Oui, je tâcherai. Parlez tout d'abord, oceu» pez-les ; essayez de les distraire, ai vous m. avez la
force. Pendant ce temps, je reprendrai ma raison. Oh! Marthe, Marft&I
Madame Donis lui mit la main sur la boxicbe.
~Ne Taccabte fat; Tamour est terriblement puissant dans un câ»ir paesioiioé.
-^C'e^ rindulgesce qui dîete rùs paroles ; mais, hélas! je ne vous vaux pa»;^ et c'est 1» colèto (faà parie en moi.
Madame Bonis entra la première dans le salon, et après avoir serré la main de Saînte-Austreberthe, elle fit un signe à yL de MérioUe pour lui dire qu'elle avait à lui parler.
Celui-ci, croyant qa'il fallait prendre un air assuré et détourner les» soupçons, ne trouva rien de mieux à dire que de demander des nouvelles de Marthe;*
— Elle 69^ aieuffraste^ dît madame Donis ; ette n# peut pas descendre.
A ee mot, Samte-AosfrdDerthe ouvrit Toreille, el,. r^Barquant l'air hoiAeirersé de M. I>onid, il se dit qn^ane scèiie avait saa^ dout^ eu lieu entre le pète etlafiUe,. ^ 400^ par uàle Marfhe ne voukât pw éeseendre. Comme û s^attendait à quelque chose de décisif, il ne fut pas surpris, et en réalité il aima nieux eett» iriMenfion de Marthe qu'une BOUTelie exptîcaticm eDsv ^
Madame Donis regarda son mari, et, le voyant résolu dans son é(notion» elle tendit la main à M. /le Mériolle.
— Voulez-vous m'olTrir yotrê bras ? dit-elle ; que je vous consulte pour mon jardin.
Puis, sortant du salon, serrée contre lui, elle se haussa vers, sou oreille :
— Où voulez-vous aller? dit-elle, au bord de la mer, en Normandie, ou dans les Pyrénées ?
Il la regarda, interdit.
— Je parie sérieusement; je puis passer quelques jours de liberté avec vous, avec vous seul. Où voulez- vous que nous les passions ?
— Vous savez que je suis stupide.
— Vous n'avez pas besoin de comprendre, je vous expliquerai plus tard; pour le moment, vous n'avez qu'à me dire où vous voulez aller.
— Où vous voudrez.
— Bien, en Normandie alors. Tout à l'heure, en rentrant dans la salle à mauger^ vous annoncerez votre départ pour l'Angleterre, départ arrêté depuis huit jours déjà, n'oubliez pas cela, et vous n'êtes venu aujourd'hui ici que pour nous l'annoncer.
M. Donis, resté seul avec Sainte-Austreberlbe, eut un moment d'hésitation douloureuse; maift
IiA BBLLS MADAMK DONlS 22^
bientôt, relevant la tête, il vint se placer en face du vicomte*
— Madame Donis vous a dit tout à l'heure que Manne était souffrante : cela est une excuse bonne pour le monde ; la vérité est que ma fille a quitté ma maison, cette maison, pour s'enfuir je ne sais où. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'elle n'a pas rejoint la personne dont vous m'avez parlé. Elle s'est résolue à cet acte coupable, parce qu'elle refuse de ratifier l'engagement que j'ai pris envers vous. Monsieur le vicomte, je vous rends dona votre parole, et je vous demande d'accueillir les excuses d'un père désolé, les regrets d'un ami.
En écoutant ce discours, débité d'une voix brisée, que la volonté seule soutenait, Sainte-Austreberthe demeura stupéfié. Marthe s'était sauvée! De toutes les probabilités qui s'étaient présentées à son esprit, c'était la plus invraisemblable qui précisément se réalisait. Gela le démonta un moment.
Mais après quelques secondes de réflexions, il se remit :
— Les paroles que vous venez de prononcer, dit-il lentement en pesant les mots, sont de l'homme loyal par excellence. Ma douleur est si profonde, ma stupéfaction est si grande, que je ne sais que répondre. Cependant il y a une chose que je veux
1230 BBLLS MAMKS BOMiff
voQS dire, c'est que je ne represids pas ma paitrie ne vous rends pas votre engagement anjoisr^ tfhui.
— MmaimT hf tieomtef...
— Ce qm sTe&i passé, je n*en sais rien; mais S «n'est impossible de soupçonner mademoisdle Marthe. Ayaaâ de la juger, sadions k vérité. Alors mm parleiofiB fibrem«nt. Potir aujourd'hui, nous n'aTiXBB qu'une chose à faire : la retrouver, et c'est la mission que je vous prie de me confier, mon cher monsieur Denis, mon ami^ mon père.
Et il se jeta dans les bras de M. Donis, qui sufibh ^luait.
Il fallait retrouver Marthe. Pour cela SaiÀte- Austreberthe avait besoin du concours de M» de Ghejlus. En rentrant à Bordeaux, il raconta donc à ce- Ixord ce qui s'était passé à Gbâteau-Pignon.
— Qui aurait cru cette jeune fille capable d'une telle résolution ? dit M. de Chejlus. L'air doux, réaenré^ timide mêaie : fies-wiisdûQc aux jeunes fiUest
— L'eau qui dort.
— Enfin voici une affaire manquée* Jù sois désolé» duer ami, ma parole d'hoimeur» désolé; fout al- 3ait si bien. Quelle fatalité l
— Et pourquoi voulez-vous que l'aff iàre soit mazh quée?
— Il me semblait.
— Tout d'aborà j'ai paasé comme vous, mais quelques minutes de réflexion m'ont &it envisager la quflsiionsous un autre point de vue. De quoi
232 LA BBLLE MADAME DONIB
s'agit-il en réalité? D'une escapade de jeune fiUe.
— Si vous ne voyez là qu'une escapade, très-bien alors. Je suis de votre avis, mettons que c'est une escapade.
— Absolument et, en allant au fond des choses, on ne trouve que cela. Seulement, ce qui n'est, pour des gens sensés, qu'une escapade, je maintiens le mot, est chez la jeune fille, un acte de courage et de fermeté qui indique une femme de volonté et de résolution, avec des côtés passionnés et violents que je ne soupçonnais pas en elle. Savez- vous ce que cet acte a produit en moi ?
— Je me serais prononcé tout à l'heure, maintenant j'hésite.
— Eh bien, il m'a révélé un amour que je ne sentais pas en moi. Hier Marthe m'était assez indifférente, aiyourd'hui je l'adore.
— Ah,ahl
— Positivement. Je la trouvais jolie, charmante, délicieuse, douée de mille qualités physiques et morales, tout ce qu'on voudra ; mais, en réalité, elle ne me disait rien de particulier. En la voyant la première fois, j'avais cru que j*allais m'éprendre d'une belle passion ; que j'aimerais le ciel bleu et les étoiles, les brises du soir et les silences de la nuit; que je plongerais mes mains dans l'eau avet
LA BBIiLB MADAME D0NI8 233
délices en la regardant tendrement, que je me lèverais la nuit pour converser avec la lune. Eh bieni non, cela ne s'est pas réalisé. Une fois, en nous promenant sut* la Gironde, j'ai plongé mes mains dans l'eau, comme cela se fait daxis les lithogra* phies qui se trouvent en tète des romances: mais je n'ai ressenti d'autre sensation que celle du froid. Maintenant c'est bien différent et sa fuite si bien combinée, si bien exécutée, m'émeut et me provoque : c'est ime femme, un caractère. Il y a quelque chose en elle qui vaut la peine d'être dompté.
— Quel feu ! vous amoureux?
— Hé, mon cher, ne Tavez-vous jamais été?
— Aussi souvent que j'ai pu»^
— Alors vous savez, aussi bien que moi, que les femmes qu'on aime réellement ne sont pas celles qui vous promènent lentement, tranquillement dans une plaine calme et monotone; mais celles au contraire qui vous entraînent pour vous enlever aujourd'hui sur un sommet, et vous plonger demain dans un abîme.
— Autrement dit, dans un langage moins poétique, les femmes honnêtes sont ennuyeuses, et les autres seules sont amusantes : il y a du vrai là-dedans.
— Enfin j'adore Marthe, et je veux qu'elle soit
ie34 J*A BELLE MADAME MNIl
fi»a temmey si cela est encore possible,^ ee que je mrms. Il y a toutes sortes d'avantages à ôtre le mari -d'une femme sur laquelle on a barres.
— Sans compter que madesioiselle Marthe, reirenant à la maison pateméUe, ysot plus cher qu'a^ ^fant sa fuite ; et bien certasnemœt M. Bonis augmentera la dot en faveur du gendre qui voudra bien prendre sa fille après Faecroe fidt à sa réputation. La déchirure n'est pas sérieuse, j'en suis persuadé <eomme vous, mais enfin c'est une tare qu'on peat estimer k un million... ou deux ; c'est un ehififre à fixer à l'amiable, puisque la marchandise a subi avant livraison une diminuttou de valeur.
— Je n'avais pas pensé à cela.
— Convaincu, cher ami.'
— Enfin, puisque je suis décidé à épouser Marthe, si cela est encore possible, il faut que nous nous occupions activement de la chercher et de kt trouver. Pour cela, ii me faut Prechina ; voulez-vous me le donner?
— Immédiatement je l'envoie chercher et je le mets à votre disposition. Bonne chasse, cher ami.
Frechina écouta le réeît et les expUcstàtma de Sainte-Àustreberthe avec une discrétion admirable ; ^uand on prononçait un nom propre, il fermait les jeux, et, aux passages eomprometlmts, il prenait
LA BBLLS MADAMB DONIS 235
une attitude composée, où ii^ avait à la fois de la sympathie et de la désolaticm; puis, pour passer d'une expression de visage à une autre, iJ remontait ou il abaissait ses lunettes sur son nez, et ce n'était plus le même homme.
— Vous ayez été content de moi, la première fois que j'ai eu recours à vos services? demanda Sainte-Austreberthe.
— J'ai été comblé ; je suis devenu inspecteur de première classe et j'ai reçu une gratification.
—Eh bien ! si vous réussissez, on fera davantage pour vous, et je tâcherai de vous faire arriver à Ps^ ris, où votre place est marquée.
Promettre Paris à Frechina, c'était lui enfoncer les éperons à l'endroit sensible.
— Je réussirai 1 s'écria-t-il.
— N'allez pas trop vite, dit Sainte-Ausîreberthe, car par-dessus tout je tien^à la discrétion ; vous devez agir seul et sans que le nom de la jeune personne soit jamais prononcé.
— Il ne le sera pas, monsieur le vicomte. Le hasard veut que j'aie gardé d'elle un souvenir qui me permettra de la suivre ; cheveux noirs, front découvert, sourcils noirs, yeux jaunâtres, nez moyen, bouche petite, menton rond, visage ovale, teini rose : j'ai d'elle son agnalement gravé là. Seule-
tZ6 LA BBLLB MADAME BONIS
ment je prie M. le vicomte de me faire dom[ier quelque argent, car les recherches coûtent cher quand il faut les mener sous terre, sans Taide des agents de Tadministration.
Sainte-Austreberthelui tendit un billetde 1,000 fr.
— Je pars immédiatement.
— Et où allez-vous?
— Pas au château en question, M. le vicomte peut en être certain; je ne suis pas assez maladroit pour aller éveiller la curiosité dans le pays môme où la personne dont il s'agit est connue. Pour partir d'im endroit, on suit les routes qui s'en éloignent; je vais commencer mes recherches sur ces routes, en les prenant de loin et en les remontant jusqu'à une certaine distance du château. Je trouverai biea un indice qui me prouvera son passage ; ^e sera le fil, que je n'aurai plus qu'à tirer doucement pour savoir d'où elle est partie. De ce point, je marcherai derrière elle jusqu'à celui où elle est arrivée.
— Vous m'écrirez?
— Tous les jours, monsieur le vicomte.
— Et, s'il est besoin, vous télégraphiez : la jeune fille alors est Henriette; le jeune homme, Arthur ; le père, M. Durand ; Château-Pignon, la Maison. Écriveî cette clef, je vous prie, comme je l'écris moi-même, afin d'éviter toute hésitation.
Le plan de Frechina était assez habilement construit. Parti de Bordeaux dans la nuit du dimanche, il commença ses recherches le lundi matin, à trois lieues de Château -Ptgnon. Le premier cantonnier qu'il interrogea ne put rien lui répondre; le deuxième, le troisième, ne savaient rien. Dés voitures, oui, ils en avaient vu passer, et aussi des femmes et des dames à pied; mais, dans ces renseignements vagues, rien ne se rapportait au signalement dé Marthe.
Le quatrième fut plus précis. Le dimanche, dans la matinée, il avait vu le fils de TAgenais, qui conduisait une jeune dame dans sa carriole.
Frechina tenait sa piste; il se fit donner l'adresse du fils de TAgenais et se rendit chez celui-ci pour lui demander de le conduire à Lesparre, mais le paysan refusa.
— Vous avez pourtant bien conduit une dame hier.
— Oui, mademoiselle Donis, mais justement parce que j'ai été à Lamarque hier, je ne peux pas aller à Lesparre aujourd'hui. Mon cheval est fatigué.
Frechina n'en demanda pas davantage. On ne va pas à Lamarque, on va à Blaye; Marthe avait été à Blaye pour gagner le chemin de fer. C'était indiqué.
A Blaye, Tagent n'eul pas de peine à découvrir le loueur qui avait donné une voiture a Marthe, et ie cocher qui l'avait menée à. la Grave-d'Ambarès ne demanda pas mieux que de causer en face d'une bouteille de vin.
— Était-elle gentille, cette petite femme-là! Vrai, si j'avais été jusqu'à Liboume, je ne sais pas ce que j'aurais fait; je crois bien que j'aurais perdu la tête. Mais, à Cubzac, elle a voulu aller à la Graved'Ambarès.
A la Grave-d'Ambarès, le chef de gare se rappela parfaitement avoir délivré un billet de première classe pour Paris à une jeune femme dont le signalement se rapprochait de celui de Marthe.
Elle était donc à Paris, où elle avait rejoint Philippe. Frechina télégraphia cette nouvelle à Sainte- Austreberthe en lui demandant de lui envoyer à Paris, pour qu'il la trouvât à son arrivée, l'adresse de « M. Arthur. »
A Paris, à la gare d'Orléans, les rensmgnements que put se procurer Frechina Airent contradictoires. On n'avait pas vu de jeune femme arriver seule par le train de Bordeaux; seulement on en avait vu une avec un jeune homme, mais le signalement n'était pas celui de Marthe, au moins pour la toilette.
LA BELLB VADAMB DOITIS 23^
— Elle a changé de robe, se ditFreebina; le jeune homme était assorément Arthur.
L'adresse d'Ârthur ^t arrhée : hôtel Byroa, me de arammont S n'y «TUt qu'à établir une sur- ^eillanee autour de rhdtel et à suiTre Philippe.
Mais cette sunreiiiance n'amena aucun résultait. Arthur promena l'agent dans les quatre «oins de Psxis sans que nulle part on trouvât tracé d'Henriette ; puis tout à coup il partit pour Bordeaux.
Gela devenait inexplicable. Frechina, revenu à Bordeaux, tint conseil avec Sainte-Austreberthe, et, malgré le peu de succès obtenu jusque-là, il fut décidé que la surveillance serait continuée auprès de Philippe : c'était par lui, par lui seul, qu'on apprendrait quelque chose. Marthe ne l'avait pas rejoint, mais il devait la voir quelquefcMS, il devait correspondre avec elle; sm retour à Bordeaux n'avait d'autre but que de dérouti>r les recherches. Tôt ou tard, en persévérant, on aimerait à un indiee quelconque.
Le malheur était qu'on ne pouvait pas fidre ouvrir ses lettres. Bainte-Austreberthe avait proposé^ ce moyen à M. de Cheylus, mais le préfet l'avait repoussé. A Bordeaux, ce procédé était dangereux et même jusqu'à un certain point impraticable.
Tout ce qu'on avait pu faire avait été d'acheter
le facteur qui desservait le quartier de Philippe, encore n'avait-on pu obtenir de lui qu'il livrât les lettres; il avait promis seulement de prendre note du timbre de départ de ces lettres. Par ce timbre, on espérait découvrir le lieu où Marthe se cachait. Mais ce moyen n'avait rien produit : Philippe recevait peu de lettres.
Toutes les fois qu'il sortit, Frechina le suivit, mais ce fut inutilement. Un jour cependant l'agent crut qu'il le tenait : '( Arthur » avait demandé chez un loueur une voiture pour Pressac. Frechina se rendit dans ce village avant lui et le guetta. Philippe arriva à onze heures par un beau clair de lime et se dirigea vers Château-Pignon. Qu'est-ce que cela signifiait? Frechina le suivit. Pendant deux heures Philippe se promena dans le parc, et revint à Bordeaux sans avoir vu personne : il avait tout simplement voulu parcourir le pays où il avait été heureux; un anniversaire sans doute.
N'apprenant rien avec les lettres que Philippe recevait, Frechina voulut essayer de celles qu'il écrivait. Le temps s'était écoulé en recherches vaines. Sainte-Austreberthe, fatigué, allait partir pour Paris avec M. Donis, nommé député ; il fallait trouver.
Mais le domestique de Philippe qui portait ses
lettres h la poste ne se laissa ni séduire ni tromper, et Frechina n'apprit rien.
L'agent aux abois s'attacha exclusivement à ce domestique, et un jour qu'il l'avait suivi au bureau de poste, où celui-ci achetait des timbres, il put faire tomber les lettres qui avaient été posées sur une tablette.
11 se précipita dessus pour les ramasser et il put ainsi en lire les adresses. L'une portait pour suscription : « Madame Heyrem, chez M. Heyrem, Saint-Denis (la Réunion); » l'autre : « Monsieur ÂJdmbert, juge de paix, à Gabas (Landes). »
Ce nom Ait un trait de lumière pour Frechina. Le lendemain, il était à Gabas, et là il apprenait que M. Azimbert avait avec lui, depuis longtemps déjà, sa petite-iille«
Cinq jours après cette visite de Frechina à Gabas, le facteur remit à Marthe, qui se promenait sur la lisière de la Pinède et de la Lande, deux lettres adressées à M. Azimbert.
— Vous voulez bien vous en charger, n'est-ce pas, mademoiselle? dit-il; ça m'épargnera d'aller jusqu'à la maison. Un kilomètre est bon à économiser, quand on en a déjà pas mal dans les jambes.
Si elle voulait s'en chaîner! L'une de ces lettres était de Philippe; l'autre portait au coin de son adresse une mention imprimée : a Nécessité de clore, » et au-dessous, en écriture manuscrite : « Le procureur général, Yruberry de Capvem. »
Ce nejfut pas celle-là qui lui donna des jambes pour courir jusqu'à la maison, auprès de son grand* père, qui travaillait dans son cabinet.
IaA bbllr hadamb domis 243
— Grand-père^ yoid deux lettres : l'une est du procureur général. Vautre est de M. Heyrem.
— Faut-il faire comme toi? deoianda M. Azimbeil en souriant; faut-il commencer par celle du procureur général?
— Ah ! grand-père.
— Voyons, que dit monsieur,., comment l'appelies-tu? M. Heyrem, n'est-ce pas?
— Tu te moques de moi.
— Mais oui, un peu, beaucoup, tendrement.
M. Heyrem, sournoise. Mais je ne veux pas te taquiner ; tu es pressée de voir ce que dit cette lettre t Ouyrons-la.
« J'ai aujourd'hui une nouvelle importante à » vous communiquer : M. Donis et M. de Sainte* n Austreberthe sont partis hier soir pour Paris, et, 9) des renseignements que j'ai pu me procurer, » il résulte que l'absence de M. Donis doit être • longue ; il a acheté un hôtel, avenue de Messine, M et il doit l'habiter pendant toute la durée de la « session.
9 Dans ces circonstances, je suis assez embar- •» rassé de savoir ce que je dois faire. Faut-il rester à Bordeaux? faut-il aller à Paris? A Bordeaux, » rien ne me rétient, si ce n'est le voisinage de Ga* «■ i)as; à Paris, au contraire, je pourrais continuer
244 LA BBLLE MADABCB DONIS
» la surveillance dont j*ai été chargé. Il est vrai » que cette surveillance n'a pas maintenant grande » utilité ; car^ d'après ce que vous ont appris mes » dernières lettres, vous devez voir que l'intimité » de M. Donis et de M. de Sainte-Austreberthe est » telle, que rien ne la rompra..
» Ne me viendrez-vous pas en aide pour me di- » riger? Jusqu'à ce jour, je me suis scrupuleuse- » ment conformé à ce qui m'avait été recommandé; » je n'ai jamais demandé une réponse à mes letn très, jamais je n'ai osé aller à Grabas pour obte- » nir quelques renseignements qui m'eussent trans- » porté de joie, si vagues qu'ils eussent été. Mais » aujourd'hui j'ose élever la voix pour soutenir ma » cause personnelle ; ma position ^st affreuse dans » mon isolement, qui ressemble tant à un aban- » don. »
— Pauvre Philippe! interrompit Marthe.
-r- Il est de fait, continua M. Azimbert, que la situation de ce brave garçon n'est pas agréable ; il faut faire quelque chose pour lui. J'ai envie d'aller le voir; maintenant les raisons qui m'empêchaient de risquer un voyage à Bordeaux n'existent plus^ je ne serais pas fâché de le connaître.
— Ah 1 grand-père, que tu es bon!
— Nous reparlerons de ça. Pour le moment.
liA BBLLB MADAMB PONIS 24S
laisse-moi iire la lettre du procureur général qu'O ne faut pas oublier.
— Il ouvrit cette lettre, pendant que Marthe prenait celle de Philippe.
— Allons, dit-il, il faut que je me rende demain à Pau; on me mande au parquet. Je prévoyais cette lettre, comme je prévois ce que mon chef me dira demain : une bonne réprimande, une répréhensionroide et rogue.
— Toi! on te réprimande, toi, grand-père?
— Mais parfaitement. Je n'ai pas voulu interve* nir dans les élections, et, comme, notre gouverne* ment a fait des juges de paix des agents politiques, je me trouve dans le cas d'être réprimandé et je le serai vertement. Mais, rassure-toi, tu ne me verras pas revenir la tête basse ; je serai même probablement fier du blâme qu'on m'aura adressé. La jus» tice de paix était la magistrature la plus utile du pays, celle qui rendait le plus de services, services modestes, mais réels. L'empire a dénaturé son in* stitution ; pour en faire un instrument docile entre ses mains, il l'a amoindrie e* déshonorée. J'aurai la satisfaction de lui avoir résisté. Notre nouveau procureur général ne réussira pas mieux que ses prédécesseurs à me faire céder sur ce point; s'il n'est pai» content de ma résistance, il pourra me destituer.
246 liiL BSIXJI MABAMK MKlf
— Mais c'est affreux.
— Rassure-toi, je ne mourrai pas de faim. J'ai douze eents francs de rentô» cf est i^iis qn'iî ne m'en faut, et, comme les gens du pajs ont ctmfiance m moiy quand je ne serai {dus juge de paix officiel^ je serai toujours leur véritable juge de paix, dans le bon sens du mo4; de sorte que je pourrai' eneoro let^r rendre â^vice. Ne ciaiiis donc rien de nu» voyage à Pau. D'ailleurs, à un certain point de vue, ce Yoyage m'arrange ; je Toolais te faire ime surprise, mais je n'y tiens pas de tela dire. Je Tais te rapporter un piano.
— Je te remercie de tout cœur ; mais^ jef en prie, laisse ce piano à Pau. Tu n'aimes pas la BAUsique, je te fatiguerais.
-—Mais oui, j'aime la musique; seulexaeiit je. n'aime pas l'abus qu'on en fait. La musique est de^ ¥enu6 une maladie éi»démique, qui tous accable partout où l'on ya. Que dirait-on d'une maison oùt après dîner, on imposerait aux convives la tâche d'entendre réciter,^ pendant deux ou trois heures^ par de bonnes bourgeoises ou. des écolières, d^ lers de Kacine ou. de Hugo? C'est ce qa*oa &ii eepesi^ dant avec la musique, pour laquelle paratNl il n'j a ni bourgeoises ni écolières. Voilà ce qui me lâche, car cette mode de la musique a tué la couver-
LA BBLLB MADAlffB SOITIS 241
«tian et par là ette a abeiflgé l'esprit Où titmrer «^oarâ'bm des femmes qui sachent causer? Elles pianoUent. Cesl ce qui m'a empêdbé de le donner un pian0 quand tu es arrivée iei; tu le serais jeiée •desmSy et il serait de^nu le confident de Ion chagrin et de ta sensibilité. Aujourd'hui ce danger n'est plfiss à craindre, ta as pris des habitudes plus saiaes; Ion piano sera ce qu'il dcMt être pour Im, une 4istraetiosi, non une occupation.
Le lendemain matin, après avoir embrassé Martitie, M. Azimbert partit pour Pau, léger et dispos. Il savait qu'il allait recevoir une mercuriale, mais fi n'mi était nullement ému à l'avance, bien que le nouyeau procureur général eût la réputation méritée de les admînislrer d'une main lourde ei rade.
M. Yrub^ry, qui ae fassait appeler de Capvem ésL nom deson village natal, était un de ces magis^ . trats dont le portrait, qui ne date pas d'aujonr- -d'bui, nous a iâé laissé par Saint-Simon: « Juste avec exactitude entre Pierre et Jacques pour la réputation; l'iniquité la ]AvtB cœsommée, la plus ar* tificieuse, la pius suivie, suivant sesi intérêt, sa ip^aon, ^ le vent surlounde laeenr et de la fortune. » Jurisecmsulte remarquable d'ailleurs, âo- ^enty tarriUe dans un réquisitoire, d'un «prit
profond, d'une érudition solide, brillant par le trait, il eût été Thonneur de son ordre, sans Tambilion et Fenvie qui le dévoraient. Pour arriver à la cour de cassation six mois plus tdt et avant un rival, il était prêt à traîner sa robe rouge dans la fange et dans le sang.
Il avait l'habitude de recevoir dans une pièce dont les fenêtres étaient closes par des persiennes fermées et par d'épais rideaux. Assis dans l'ombre, tout au fond de son cabinet, derrière un bureau chargé de dossiers, il voyait venir les personnes qu'on introduisait près de lui, tandis qu'elles ne le voyaient pas : on le cherchait et on le devinait en apercevant deux yeux qui brillaient au milieu de l'obscurité comme ceux d'un chat dans la nuit. Alors, pour ses supérieurs, il se levait à demi ; pour ses égaux^ il se renversait dans son fauteuil ; pour ses subalternes, il ne bougeait point, et pendant plusieurs minutes, quelquefois pendant un quart d'heure, il continuait d'écrire ou de lire, comme s'il était seul.
Ce fut cette attitude qu'il prit avec M. Azimbert. Eu entrant, celui-ci, surpris par l'obscurité, resta un moment hésitant ; puis, entendant une plume «d'oie qui criait et crachait sur du papier, il se dirigea vers le coin de l'appartement d'où ce bruit par-
tait. Mais la plume continua de crier et de cracher; il prit une chaise et s'assit.
Enfin, au U ni de dix minutes environ, une voix s'éleva derrière le bureau.
— J'apprends d'étranges choses sur votre compte, monsieur le juge de paix de Gabas.
— Lesquelles, monsieur le procureur général?
répliqua M. Azimbert sans se troubler.
Le procureur général avait parlé, la tête baissée ; à cette interrogation il la redressa vivement et fixa sur M. Azimbert ses yeux foudroyants. Comment un misérable juge de paix se permettait-il de lui poser une question? M. Azimbert, qui avait eu le temps de s'habituer à l'obscurité, soutint ce regard ïivec un calme parfait. Il n'était point homme à se laisser intimider par ces façons, qui semblent n'avoir d'autre objet que de blesser et d'accabler ; et d'ailleurs il avait vu bien d'autres procureurs généraux : ceux de l'Empire, ceux de la Restauration, ceux de Louis-Philippe, ceux de la République de 1848, ceux du second Empire. Il en connaissait toutes les variétés : l'autoritaire, le dévot, le grave, le libéral, le souple. Celui-là, qui appartenait au genre brutal, n'était pas fait pour l'émouvoir plus que les autres.
— Vous ne me répondez pas ? dit M. Yruberrjr
ft^O I^A BBLLB MAHAMB BONIS
de CapYem, après l'avoir regardé de haut en bas pendant quelques secondes*
— Et sur quoi voule^î-wus que je tous réponde, monsieur le procureur général? Vous me dites qu'il se passe d'étranges choses dans mon canton ; j'attends que vous me &ssiez connaître ces choses pour vous les expliquer.
— Ce n'est pas pour écouter vos explications que je vous ai mandé, c'est pour vous donner mes instructions.
— Alors je les écoute. Je ne pourrai vous répour dre que lorsque je saurai de quoi il s'agit ; je n'ai pas l'habitude de m'engager avant de savoir à quoi je m'engage.
— Nous savons que vous ave^ la prétention de ne faire que ce qui vous, convient et que ce qui est conforme à vos opinions ; mais c'est là une prétention que nous ne sommes pas disposé à admettre. Nous voulons la discipline et l'obéissance ; ce qui nous résiste, nous le brisons.
Ce mot fut prononcé avec une énergie à faire rentrer en terre un homme moins ferme que M. Azimbert. Mais celui-ci ne parut pas intimidé ; au contraire, il se redressa sur sa chaise, de sorte qu'il domina le procureur général, enfoncé dans son fauteuil.
LA BBIiLB MADAMB DOKIS 251
— Nous sommes des hommes, dit-il lentement, nous ne sommes pas des soldats. L'obéissance pasfllye n'est pàs un deToirponr nous.
M. Yroberry de Caprem n'était pas habitué à ce qu'on lui Ctnt tête. La contradiction et la résistance le mettaient hors de lui ; toujours disposé à s'ÎQcliner lorsque c'était un supérieur qui lui parlait, il ne comprenait pas qu'on ne lût point avec lui ce qu'il était arec les autres. Humble et soumis devant le ministre, il voulait que ses magistrats fussent humbles et soumis devant lui ; la résistance le blessait non seulement dans son besoin de domination, mais encore dans sa fierté. On ne veut pas chez les autres les qualités qu'on ne trouve pas en soi.
— Assez, dit-il, et au fut. Vous retenez chez TOUS votre petite-fiUe, mademoiselle Bonis, que vous détournez de ses devoirs et que vous enlevez à la maison paternelle.
M. Azimbert était prêt à soutenir la lutte contre Bon procureur général et à se défendre pied à pied; à vrai dire même, il ne lui déplaisait point de donner une leçon de fermeté et de dignité à ce terrible magistrat, qui ne lui inspirait,aucune crainte.' Mais il avait cru que cette lutte devait se livrer sur le terrain politique, et, comme sa conscience n'avait
rien à lui reprocher, il attendait, la tête haute et le :xBur léger, qu'on précisât ses fautes. Cette attaque te déconcerta, et durant quelques secondes il resta interloqué, pensant à Marthe bien plus qu'à luimême. Pauvre enfant, son secret était donc découirert? Maintenant il allait donc falloir se séparer.
— Eh bien, dit vivement le procureur général, vous ne répondez pas?
~ Je n'ai rien à répondre ; vous m'avez demandé (X)ur me parler d'affaires de service, vous me parlez d'affaires de famille ?
— Et quelle affaire de service fut jamais plus importante que celle-là, monsieur? Vous donnez l'exemple du mépris des droits paternels, de la désobéissance à la loi, et vous trouvez que ce n'est point une affaire de service de faire cesser un tel «candale? Je compte que vous allez reconduire mademoiselle Bonis chez son père.
— Si M. Bonis me le demande, oui, monsieur le procureur général.
— Et si je vous l'ordonne, moi?
— Vous n'êtes pas son père.