DARCY, GÉRARD
(ïKIlAIiD.
Oui, riivineii me seinhiait un no'ud toujours fatal;
Mais je crois maintenant au Lonlietir c^oujugal,
Et j'ai (Irja , clian(;eant d'avis et de lanyagc,
Méiiit du lélibat depuis ton niaria{i;e.
Pijurtant lu n'es époux que depuis vin{jt-cinq jours,
lù la lune de mi(îl va terminer son cours.
Alors tout peut clianger, et nous verrons peut-être
Et le eiel s'obscurcir, et les orafjcs naître :
Prends-y yarcie, Darcy.
DAnCY,
Mon cher ami Gérard , Je connais tlès long-temps votre esprit (;o{^uenard; "Vous v(Uile/. ni'elfrayer : je ris de vos |>résa{;es , Et vous pouvez ailleurs prédire des orages. DiU mon boidieur constant faire votre chagrin, J'aurai dans mon ménage lui eiel toujours serein.
c.tnAno.
Tu peux avoir raison , et ton boidieur m'étonne. Due femme àda-fois jolie, aimable et bmine, Qui t'aime, dont le sort en tes mains est remis, L'estime j;énerale, et quelques botis amis,
^Qd
Delà fortune, entin les biens que chacun brigue. Complaisant à tes vœux, le ciel te les prodigue! Il faut t'aimer beaucoup pour n'être point tenté De porter quelque envie à ta prospérité.
DAItCY.
Je sens tout mon bonheur: mon Elise est charm.inte; Son caractère est doux ; son aine, franche, aimante: Oui, je possède en <'lle un précieux trésor. Et mon bonheur du sien va s'augmenter encor.
Comment donc ?
DAUCY.
Aussitôt après mon mariage.
Sa mère , tu le sais, entreprit un voyage, Pour voir un sien cousin sans femme, sans enfants, Succombant sous le poids de ses maux et des ans. Qui, |uiin- mourir content, avec impatience, Dans le fond de l'Auvergne altenilait sa présence. Le rétablissement inq)révu du vieillard De madame Dorfeuil a hâté le départ.
Sans nous en prévenir et sans être attendue, Elle est, hier au soir, au logis descendue. Elle ne pouvait plus s'arracher de nos bras. Après mille transports, après un court repas, 11 m'a fallu |Mi>; d'elle emplover la prière
Pour l'obliger à prendre un repos nécessaire. j Jnstallenl, en entrant, la discorde avec elles.
Mais combien son projet sourit à noire amour ! j Je ne suis pas outré dans mes préventions ,
C'est chez nous désormais qu'est fixé son séjour. Va je nie plais à croire à des exceptions.
Nos soins, à ses vieux ans prodigués à toute heure, ! Dans le nombre il rn est d'excellentes, peut-être :
Sauront lui faire aimer sa nouvelle demeure. j Celles-là, je n'ai pas l'honneur de les connailre.
L'accord qui ri-ffne ici doit plaire à ses regards, j dakcy.
Et nous l'entourerons de respects et d'égards. I Le giacieux tableau! tu ne l'as point flatté;
De l'avoir avec nous mon Élise est charmée : Elle aime tant sa mère ! elle en est tant aimée ! Je partage sa joie , et cet heureux retour Vient eml)eilir encor la fête de ce jour. Nous vivrons en famille, et ma maison tranquille Du bonheur domesli(jue esta jamais l'asile.
gÉhard.
Eh quoi ! ta belle-mère est ici !... Je frémi.
DARCY
D'où vient doue cet effroi ?
GÉRARD
Pardonne, mon ami.
Ta madame Dorfeuil , je la connais à peine : Ainsi je n'ai contre elle aucun sujet de iiaine. C'est un ange , d'accord ; j'y consens , je le croi : Mais elle est belle-mèro, et c'est assez pour moi. Ce nom dont on se sert pour désigner encore La marâtre opprimant l'orphelin qu'elle abhorre , Ce nom seul me fait peur, Darcy :j'en connais tant Qui de goiits et d'humeurs diffèrent, et pourtant, Sur unpoint malheureux se ressemblant entre elles , Amènent au logis le troidile et les querelles!... L'une, lançant toujours des mots durs et piquants, Gourmande les valets et les petits-enfants : Parcourant la maison, tracassière, bavarde. On entend tout le jour sa voix aigre et criarde. Tout ce qu'on f^it est mal ; toujours prête à fronder. Elle vous contredit et s'enroue à gronder : L'enfer est préférable au logis qu'elle habite. L'autre, de ses amis recevant la visite. S'inquiète fort peu s'ils peuvent vous gêner. Et chez vous , sans façon , les retient à dîner. D'inconnus, chaque jour, la table est entourée; Même elle les invite à passer la soirée, Et j'ai vu deux époux enrageant de bon cœur, S'enfuir, pour être seuls, chez le restaurateur. De l'une la tendresse est souvent fatigante ; Elle est pour ses enfants d'une humeur exigeante; Elle veut que toujours ils soient à ses côtés; S'ils la quittent, soudain ses nerfs sont irrités ; Son amour s'inquiète, et la voilà qui pleure : C'est qu'on ne l'aime plus; c'est qu'on veut qu'elle Elle jure de fuir des enfants trop ingrats: [meure ; Mais tout eu le jurant, elle ne les fuit pas. L'autre, plus susceptible, et sur-tout plus jalouse. Dans sa tille jamais ne veut voir une épouse; Le tableau si touchant d'un amour mutuel Est un coup de poignard pour son cœur maternel ; Les douceurs qu'elle entend l'irritent et la lassent: Elle se trouve mal quand ses enfants s'embrassent; Ce nom de belle-mère enfin , changeant leur cœur, .Vux mères trop souvent semble porter malheur ; lu ces dames , par-tout à l'usage fidèles ,
!! ne lui manque rien... qu'un peu de vérité. De celle que tu peins sous ces couleurs étranges , Ma femme m'a cent fois répété les louanges. Je sais bien que , dicté par un pieux respect, L'éloge d'une fille est peut-être suspect, lÙ sans que celte idée un instant m'inquiète, Je ne m'attends pas, certe, à la trouver parfaite. Mais je connais son cœur; il nous aime, il est bon. S'il arrivait enfin tjue son humeur... mais non : Mon oncle Duchemin doit te fournir la preuve Qu'on ne court aucun risque à tenter cette épreuve. Nous vivons avec lui sans troubles, sans débats : j De sa présence ici l'on ne s'aperçoit pas.
i GÉRARD.
j Oh ! quelle diflérence ! un oncle pacifique, ' Apathique vieillard, bonhomme méthodique, I Pour qui la paix toujours fut le bien le plus cher, ■ Et qui fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier ! ! Enfin débarrassé par une mort heureuse i D'une tendre moitié, dont l'humeur querelleuse, I Sur le bon Duchemin s'exerça constamment, j Mais ne put, m'a-t-on dit, l'aigrir un seul moment, i Le cher oncle, sans soins, sans vaine inquiétude, ' Dont l'existence n'est qu'une longue habitude, Dun bonheur qu'il n'eut pas impassible témoin , Trouve ici le repos dont il avait besoin. L'oncle ne peut d'ailleurs s'égaler à la mère : De son titre sacré celle-ci toujours fîère Ne peut se figurer (jue de nouveaux liens , En créant d'autres droits, aient affaibli les siens. Veut régner sans partage, et s'indigne qu'un gendre A l'amour de sa femme ose même prétendre.
DARCT.
La nôtre adore Élise, et ne m'aime pas moins. C'est à ni'inquiéter mettre aussi trop de soins; Laissons cela... D'Élise aujourd'hui c'est la fête; A son insu, mon cher, je veux que tout s'apprête. Des ouvriers bientôt orneront le salon : Madame Méricour doit, hors de la maison. Pendant tous lems travaux, emmener mon Élise. Je lui ménage encore une douce surprise. Et je veux aujourd'hui lui donner mon portrait. Je l'attends; il n'est pas terminé tout-à-fait. Madame Méricour qui mit un si grand zèle A m'offrir le secours de son pinceau fidèle , Qui voulut qu'un talent par plaisir cultivé , A fêter l'amitié fut un jour réservé.
M'a promis ce portrait avant l'heure prescrite Où doivent arriver les amis que j'invite.
GÉRARD
Et madame Dorfeuil sait-elle tes projets ?
DARCY
Jusqu'à tantôt pour elle ils resteront secret>.