La belle Miette
Un jour du mois d'août 18. ., vers trois heures du soir, on eût pu voir sur le chemin de Saint-Pierre une fillette de quatorze à quinze ans, se dirigeant vers Marseille, en îrotdnant dans la poussière.
Cette jeune iille, cette enfant, était fort pauvrement vêtue. Elle portait une rohe beaucoup trop courte qui arrivait à peine au-dessus du mollet. Ses pieds étaient nus et un mouchoir négligemment noué était posé sur sa tête.
Malgré ce misérable costume, elle était jolie. Ses cheveux bouclés tombaient abondants sur ses épaules : son visage était régulier^ ses yeux noirs avaient un doux éclat.
La fillette semblait se hâter. Un cabas passé au bras, elle courait comme si elle était attendue. Elle ne s'apercevait pas que le soleil était ardent et que la chaleur insupportable rendait la route déserte.
Soudain, elle s'arrêta net. Elle venait dentendre un claquement de fouet.
La jeune fille regarda son cabas vide et parut prendre une résolution. Elle se remit en marche, mais cette fois doucement.
Le bruit qui avait frappé ses oreilles était produit par un roulier qui V(uiail de faire baigner son cheval dans le ruisseau du .larrel. L i petite fut désappointée ; néanmoins elle n'hésita pas.
— Mon bon monsieur, faites-moi l'aumône, s'il vous plail ! Un petit sou I Le roulier enfourcha sa bête sans rien dire.
La mendiante ne >e découragea pas et suivit l'homm;^ en répélunt :
— Un petit sou, monsieur, un petit sou! Le roulier eut un ricanement.
— Veux-tu te taire, veux-tu te taire, ou sinon.., La fillette ne sembla pas efTrayée de ces menaces.
— Donnez-moi quelque chose, dit-elle encore d'une voix suppliante. Le roulier rit de nouveau de son rire grossier.
— Va-t'«ii. aiilromoiil j(M';iss(immf I
la mciiao»' lit uiu' vive impri-ssioii sur la \cmw lilli' ; flic releva fièi-eineiil la lèle.
— Je ijc voiis eraiiis pas. elian'elier.
— Hiio. hue, JalaMl.-!
Le n'iraril do la nieiidiante eut un n-lair.
— Je ne suis pas aussi laide (pie vdiis.
— Oche-toi!
— C'est à vous do V()u> earlier. ol non pas à moi.
— Guenille !
Le roulicr avait lanoi" son cheval au trot.
LVnfanl eut un instant d'emhaiT.is. Li colère avait empourpré son teint.
Kl'e se jota dans le fos«;(^ qui hordail la route et elle raina-sa un caillou pointu (ju'ello lança à la tète de l'homme (pii l'avait insultée.
Le routier, Idessé, j^oussa un cri. sauta à lias de sa monture; mais déjà la mendiante avait pris la fuite à travers champs.
Li jeune lille ne tarda pas à se trouver sur les bords du Jarret.
Elle se j:lissa derrière un buisson.
— Il sera bien fm. le roulier. s'il me trouve ici! mui-mira-t-ell'^.
Elle attendit (pudques instants dans sa cachette; puis, n'entiMidaul au' un bruit, elle montra la tète.
— Personne! fit-elle. L'h imme n'a'ira jias voulu s'éloigner trop de son cheval. C'est égal, je nie suis bi -n vengée. C'est à mon toir de railler.
La fillette montrait des dents seniblaldes à des perles. 11 y avait quelque sauvagerie dans son rire.
— Ce n'est pas to'.it... J'oublie mon rendez-vous avec Pierre; le pauvre garçon doit m'altendre. Heureusement que je ne suis pas bien éloignée du jardin de son patron!
La mendiante reprit son cabas et continua sa route sur le bord de l'eau. Elle ne se dépéchait plus maintenant. Ses pieds nus foulaient avec une sorte de volupté l'herbe humide.
— Oh ! une violette!
L'enfant était joyeuse comme si elle avait aperça un trésor. Elle se pencha poui- cueillir la fleur. Mais, au lieu de prendre la violette, elle étouffa un cri, car elle venait de faire une découverte imprévue.
Aupied d'un saule pleureur, un jeune homme dormait. Elle resta un moment à le considérer.
Ce jeune homme pouvaitavoir de vingt-deux à vingt-trois ans. 11 était blond et son visage était beau. Une légère moustache couvrait sa lèvre; sa respiration était douce et égale.
La petite mendiante i-prouvait une sorte d'admiration.
Le dormeur devait être un ouvrier, car ses vî'temcnls étaient peu élégants. 1] souriait picsque dans son sommeil.
La liilelle vit bientôt sa figure se reml)runir et une expression de haine couvrir ses traits :
— Lui... lui... toujours lui!... dit-il.
Elle crut qu'il allait se réveiller et elle se rejeta en arrière.
Mais la physionomie du jeune homme était redevenue plus calme. Sa bouche s'entr'ouvrit de nouveau et laissa passer un nom, qu'il murmura comme s"il eût été pour ses oreilles charmées la plus douce des musiques :
— Claire!
La mendiante se retourna comme si un serpent l'eût piquée.
— Qu'est-ce que je fais ici? dit-elle brusqucincnt. Pierre m'attend... Ah j'oubliais!
Elle avait maintenant l'air méchant.
E'Ie s'igenouilla près du jeune homme et fouilla dans un havresac qu'il avait déposé à côté de lui. Il n'y avait qu'un morceau du pain et des fruits. La fillette s'en empara.
— Voyons encore!
^ Doucement, bien doucement, elle glissa la main dans la poche du dorraeur. Ses yeux brillèrent avec une expression d?. joie.
— Une bourse! dit-elle.
Oui, c'était bien une bourse. Elle ne s'était pas trompée. Elle s'empressa d'en délier les cordons, mais une grimace succéda h son contentement.
— Vingt sous! murmura-t-elle dédaigneusement.
Néanmoins l'aubaine était bonne. La jeune fille enferma le pain et les fruits dans son cabas, puis elle s'éloigna sans même jeter un dernier regard à celui qu'elle venait de dépouiller, et qui continuait sans doute son doux rêve.