L A M ON T R K
l'n jo!U' de prétoire, on vint prendre Clémentine dans son cacîiot et on la conduisit à l'endroit où le diiccteur rendait sa justice sommaire.
On la lit attendre sur un banc et elle assista aux garanties, c'est-à-dire à l'examen des punitions inlligées par les jceurs aux détenues.
Il y avait des femmes qui ne protestaient pas. Parfois, au conli-aii-e, un débat contradictoire s'élevait.
La femme Barbe, encore toute faible, avait été surprise par -la vive clarté qui avait succédé aux ténèbres de la cellule. Elle était d'une pâleur extrême et s'occupait peu de ce qui se passait autour d'elle.
Elle ne fit presque pas atlen'Jon à un cas assez curieux sir le(iuel le directeur fut appelé à se prononcer.
Une sœur avait privé de cantine pendant trois jours une prisonnière pour avoir empe.é sa cornette avec du riz qu'elle avait mis de côté pendant son n-'pas.
La prisonnière disait qu'elle n'était pas la seule à agir ainsi et que c'était ordinairement to!éré. Elle devait avoir raison, car la plupart des justiciables qui atiendaienl leur tour dans le prétoire avaient leur cornette empesée vraisemblablement par le même procédé.
La sœur soutenait que le riz devait servir à l'alimentation et non pas à favoriser une coquetterie déplacée.
Le directeur semblait assez embarrassé par les arguments que présentaient les deux parties. Il est évident qu'il n'était pas trop opposé à l'empesage des cornettes.
Il finit par donner raison à la religieuse, mais il réduisit à un jour la pénitence, ce qui prouvait qu'il croyait la faute commise très vénielle.
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Ck^mciilinc ne fut appelée (ju'ii !a (iii de la séance. On avait déjà emmené les autres détenues, ,1e prétoire était vide.
M. Chapput l'interrogea, peut-être à cause de son air soiilTrant, avec iint; certaine bienvciilance.
— Vous avez encouru une piniilion sévèie en vous évatlaiu de la maison centrale, mais je me pro[)ose de l'adoucir autant que possible à cause de la situation dans laquelle vous vous trouviez et de ce que vous avez soulTert depuis votre rcnirée...
— ^lerci, murmura-t-el!e machinalement.
• — Il s'ai;it de nous donner quelques renseignements sur la détenue Malvina... La connaissicz-vous avant votre arrestation à Marseille?
— Non...
— A-t-elle quelque motif de vous en vouloir?...
— J'ignore...
— Soyez franche... Vous aviez sans doute quelque affection pour la Menet dont on vous avait donné la garde... Celte malheureuse a été peut-être assassinée à votre place... La fatalité lui a fait recevoir le coup qui vous était destiné... Ne voulez-vous pas qu'elle soit vengée?. = .
Clémentine resta morne et hésitante.
L'inspecteur prit la parole à !a place du directeur.
— A quoi bon épargner une femme qui vous tuerait comme elle a tué?.. .
— Ah ! elle me rendrait service... Je voudrais bien mourir!...
Elle prononça ces paroles avec une telle expression de désespoir que M. Chapput et les personnes présentes en furent frappées. M. Chapput insista cependant :
— Vous ne voulez donc rien nous révéler?
— A quoi bon?...
Sur un signe du directeur, on introduisit Malvina, qui avait eu la veille avec une autre détenue des propos de nature à confirmer les soupçons manifestés par l'inspecteur. Ces propos n'avaient pas tardé à être répétés à ce dernier.
Malvina avait notamment dit en parlant de Clémentine :
— Je regrette que cette chienne-là n'ait pas crevé...
— Qu'est-ce qu'elle t'a fait?...
— - Ce qu'elle m'a fait... Cela ne regarde personne... j
— Tu arrais préféré alors qu'il lui arrivât ce qui est arrive i 1 1 .Menet. Malvina ne put se retenir, malgré ses idées de prudence.
— Si je l'eusse préféré, si je l'eusse préféré, dit-elle d'une vui\ éclatante. Elle le demande, elle le demande!...
La scène se passait à l'infirmeiie. Indépendimmenl de la détenue qui
sstj I V i;ri.i 1 Mil rrK
causait av.-c la pi-ostilin'O, deux on inns milr.'- Inn'iil ("-•alriinMil (''liuiiircs do <on e\a!lalioii.
l'iic luMiro avant !'• prrloin'. rins|i(M-l.Mir, i|iii avait ccllt' alTaiiv" à cdMir, (iiii tfnail a {hmuv.m- à sou . hcf qu'i! ne s'.'lail |ia^ ti'oinp.', a\ail on avoc Malvina une loiijjiio corners, itioii dans IniuclV il avait osayr do lui arrarlior dos aveiiK.
Kllea\ail nié avec ojiiniàlrelé, oe <|ui iiavail |ia> tiiiiiôcho lo joiKiioiuiaifo d(> la p:isoii tlo persislor dans sa nianioro iW voir. Il lit. dn reste, iiarl de ce qui se i)a<sait à M. Cliapimt, <|iii, l»ien (jne toujours inorodulo, décida la comparution devant lui de Clémentine et de >lalvina à l'issue du proloire.
On n'avait pas appris ;:rand'cliose avec ('lomenline. Allait-m être plus heureux avec Malvina?...
La vue de soa ennenne ne lit pas sortir la femme lîarbo de; la torpeur dans laquelle elle semblait plonu'ée. La complice d'Ernesline montra, au contraire, une vive émotion.
— Ah! c'est elle qui me vaut ça!... Eh bien, que me veut- )n?demanda-!-elle brusquement.
L'inspecteur n'emj)lnya pas de détour.
— .Nous savons tout, lit-il... Vous avez, dans l'obsurité, pris lu Mcnet pour cette femme.
l'n cri s'échappa de la K'^rgc de Malvina.
— Cest elle qui le dit... Quelle preuve a-l-el1c?...
— Elle vous a vue...
Malvina fixa ses regards enflammés sur Clémentine.
— Tu mens, misérable...
La maîtresse du docteur eut un instant de révolte.
— C'est vous qui êtes une misérable!... Vous vouliez me donn t la moit parce que voas prétendiez que je vous avais pris voire amant...
— Ce n'est pas vrai...
— Vous vous trompiez, car il ne vous avait jamais regardée... Vous lui étiez absolument indiiïérenle... Il n'a aimé que moi...
— Ne sois pas si triomphante ! . ..
— Il ne m'a jamais parlé de vous qu'avec mépris!
— Tiens, ce merle blanc!..
— Vous lui avez fait horreur après votre tentative. Vous le saviez bien, car vous aviez peur qu'il ne dénoncfit votre crime! Vous redouti z le
bâtiment.
— Tu me croi< donc bien poltronne!...
— L'échafaud vous effraye.
— L'écbafaud... l'échafaud, allons donc! Tu as tué un honnête homme et
LA BELLI-: MIETTli 8N7
cepeiHÎanl lu n'y e> pas inonlcc, idi... On ne me iciiillnlintMail pas parce que j'ai voulu luor une emiioisonneuse.
Malvina s'anèta aus ilùt, mais il iHaitliMp tai\l... L'aveu lui avait échappi'... Elle s'était livrée...
— Vous voyez bien que c'est vou<, cria précipitamment l'inspei lei r. Elle essaya de revenir sur ses paroles...
— Nun, non, je me .suis mal exprimée...
Elle ne tarda pas à comprendre liue les preuves allaient l'ai'caMer. Elle résolut de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Relevant la tète, elle dit nettement :
— Eb bien, oui, je le reconnais... C'est cette femme que je voulais frapper, et, quand j'ai quille le promenoir, c'est elle que je croyais laisser sur ]<) carreau... La fataiité, le diable, un basard funeste ont permis qu'elle m'écbappàt... La bossue a ccoppé... Je la plains, mais pourquoi est-elle venue ouvrir?. . . C'était l'autre qi;e nous attendions.
— Vous étiez donc plusieurs? lit avidement l'inspecteur...
— Que vous importe, puisque c'est sur moi seule que doit retomber le sang versé I...
— Vous étiez deux?...
— Je n'ai rien à vous dire de plus...
— Des aveux complets pourraient vous mériter l'indulgence... Le repentir de votre crime...
— Me repentir, jamais, jamais !... Regretter d'avoir manqué mon coup, à la bonne heure !... J'en suis d'autant plus désolée qu'elle est là debout, en face de moi, cette femme maudite... Que disais-je tout à l'heure?... Que l'on ne me guillotinerait pas?.,. Je préfère cependant la mort au supplice de la voir toute ma vie'....
M. Cbapput ne pouvait qu'être maintenant loul à fait persuad'*. Il ord(Uina (jue .Malvina fût enfermée dans une cellule. Il ne laissait pas que d'éuv humilié de la perspicacité de son subordonné.
— Vous avez eu tort, dit-il sèchement à Clémentine, de n'avoii' j a- la^ ui,ic tout de suite ce que vous connaissiez...
L'inspecteur était triomphant.
— Je savais bien que ce n'était pas un sniiid. ;... Voilà niainlenini (lu'il v a au moins deux coupables... Quelle aiïaire !.. .
Le même jour, M. Ghappi:t, qui était d'um n auem m.i-.-a» lanh-. nnjir. ,1.1 la remise à Paula d'une lettre ainsi conçue :
« Je l'écris, l'àme pleine d'espérame et de joie. Je t'ai déjà dii qu'un homme généreux ne cessait de recliei' lier les preu.es de nutje inimcenoe...
8SS i.\ 1:1:1.1.1: MiniK
Depuis quelques jours, il me laissait sans nouvelle el mtMno paraissait assez tiiste et assez déconragi'. Ww: au soir, il est rcutic loul j'ivciix rt in'ii ;mii(tiicé qu'il «"•lait à la veille de rt''us>iir... Hientûl la justice reconiiaitra Nî vi'ai coupiltle cl i| ne lui sera pas jiossiltle de doultM" de l'erreur qu'elle a coiiunisc. Ta captivilé cessera et tu pourras sortir de prison en relevant la l(Me. Qael hcau rt^'c, chère l»ien-ainuV. va succéder à l'épouvanlable cauchemar auquel nous sommes en l»roie... Tu reverras ton lils. tu reverras ton amant, nous nous unirons, purifiés par le malheur ! . .
. Vi.ux. ..
— Voilà un individu (pii a un joli aplomb ! miirni ira le dirocl(.'ur de la maison centrale... Kt dire que la moitié au moins des femmes enfermées dans celte jirison seraient aussi peu coiip.ihlcs que celle-là, si on laissait dire leurs parents et leurs amis... On ma prouvé aujourd'hui qiieje mctrompais... Je ne peux pas permettre qu'on traite la justice avec la môme irrévérence !..,
Paula ne lut donc pas des lignes qui l'eussent comblée de joie. Celle elarté fut refusée à son ciel sombre.
Félix n'avait dit que la vérité. Il n'avait pas cherché à faire naître en son amie un espoir trompeur.
M. Comté, en elTel. lui avait déclaré qu'il élail su;- le point de réussir. Tirant de sa poche une montre en argent, il avait ajouté :
— Voilà un talisman qui me servira.
Félix se rappela aussitôt le récit de M'"" Pomponne. Il voulut questionner l'ancien chef de la sûreté, mais celui-ci posa un doigt sur sa bouche :
— Silence'.... Je n'aime pas à donner des détail? quand je n'ai pas de résultats certains...
La tâche de M. Comté avait été loin d'être aussi facile qu'elle avait paru d'abord.
Un incident inattendu lui avait, dés le début, causé le plus grand préjudice. On sait qu'il avait cru devoir composer un Comté imaginaire, lequel s'était rendu avec des allures décidées chez le confectionneur du quai du Port, mais il se trouva dans le magasin en présence d'une personne qui n'y était pas la veille et qui avait vu le véritable Comté.
Cette personne qui ne le reconnut pas se fil un devoir d'avertir M. Médard. Celui-ci s'empressa de jeter l'imposteur à la porte.
Le confectionneur regretta même de ne pas avoir prévenu la police, car enfin il était évident que le soi-disant Comté devait avoir de mauvaises intentions.
Quelle mésaventure pour l'ex-policier s'il avait été arrêté par ses anciens subordonnés et conduit à son successeur : . . .
Les entrevues avaient lieu dans une pinède. (P. 891.)
Comté s'était bien gardé de raconter à l'amint de Paula ce qui lui était arrivé. Il s'était liorné à reclierdier un nK.yeii pour rentrer dan^ la place d'où il avait été si brutalement expulsé.
Ne le iroavant pas pour le moment, il se borna à rôder dans le> environs et à se créer des alliancfs qui ne lui furent pas d'une grande utilité.
11 songeait toujours au jeune g.irçon qu'Alexis .Médard avait traité d'une
LIV. 112. — TnÉJDORK FIK.NUY. — LA UEl.LE mP.TFR. — Éli. J. IIULFK ET (-'•. LIV. Il2
S90 LA lUI.I.i; MIKTTK
aiisH l.nilalo f.iron à >;iiiiU'-.M.ii -u.-, il--. Il >'floiiiiu do ne jkis rniicrcovoir.
Il apprit que col enfant ôUiit orpliolin cl qu'il domeuiail tanlAl < hcz n\w MiMir (le sa mhc. qui haliilail pivs dAix, tanlcll oliez M. Mi'danl, .pii était le friMC de son père et son tiileur.
l.n ce moment il était riiez sa tante maternelle, mais il ne devait pas tarder a ire de retour.
Force fut à Comté d'atleiuire. F.n réalité, il se sentait aussi impatient cpic Félix tant il avait pris à cœur la réussite de celte affaire.
L'enfant fut enfin de retour, mais, comme il avait été malade, on l'envoya à la campa;jne de Sainte-Marguerite, au lieu de le garder à Marseille et de lui faire suivre les cours du lycée.
Comté jugea nécessaire de se rendre à Sainte-Marguerite. Il manœuvra de • telle sorte qu'il parvint à faire la connaissance du jeune Etienne, ainsi se nommail le cousin d'Alexis Médard, et à provoquer de sa part quelques conlidences sans exciter sa méfiance.
Néanmoins il n'avait pas encore atteint son but, il n'avait eu de lui aucun détail sur le vol, quand il eut l'idée de lui dire un jour :
— Je suis surpris que vous n'ayez pas de montre...
— - On m'en avait promis une cependant...
— Qui cela?... Votre oncle?...
— Non, .\lexis...
— Pourquoi ne vous l'a-t-il pas donnée?...
— Il préfère dépenser pour lui l'argent qu'elle lui coûterait... Et cependant... si je voulais...
— Si vous vouliez...
— Je pourrais lui causer des désagréments...
Vou> ne le faites pas sans doute parce qu'il est bon pour vous...
Je vous ai dé]à dit qu'il me frappait chaque fois qu'il en avait l'occasion...
— Je ne comprends pas alors que vous ne vous vengiez pas... L'en'aiit secoua la tête d'un air sérieux.
— Si je parlais, il serait capable d'exécuter la menace qu'il m'a faite.
— Laquelle?...
— ■ Il me tuerait I...
— Allons donc !...
— 11 ne plaisantait pas le jour où, décidé à tout raconter à mes parents parce que je ne voyais pas venir ma montre, il me dit : « Si tu commets la moindre indiscrétion, si tu racontes ce que tu as vu, je te jure que tu ne parleras plus désormais... » Il était pâle en s'exprimant ainsi, sa voix tremblait de colère
— Diable! Diable!...
Le neveu de M. Médard avait, en racontant cela, une gravitr qui n'était pas de son ù.lt. Il avait dû ôlre vivement iiiiprcssionm"'.
— C't.Mait donc bien terrible, dit Comté, ce que vous avez vu... Vous vous en exagérez l'importance!...
— Oh ! non...
— Demain je vous porterai une montre et je vous indiquerai b? moyen de la gagner sans rien risquer et sans vous exposer au ressentiment de votre cousin...
-- Est-ce possible?...
— Vous verrez...
Les entrevues de Comté et d'Etienne avaient lieu dans une 'pinède où celui-ci allait sous prétexte de jouer.
Le jour suivant ils n'eurent garde, l'un et l'autre, de manquer au rendezvous qu'ils s'étaient donné.
L'ancien policier sortit d'abord la montre qui était bien telle que l'enfant la rêvait. Celui-ci constata qu'elle avait un double cadran pour les secondes et paraissait marcher à merveille.
Le jeune garçon était comme charmé.
Comté mit en jeu toute sa diplomatie, déploya toute son habileté qui, ayant jadis arraché des aveux à de rusé> coquins, devait finir par îriomfihcr do la résistance d'un enfant.
Il est vrai que la frayeur de son terrible cousin semblait arrêter les pai'oles sur les lèvres d'Etienne.
Néanmoins il finit par faire le récit de ce doat il avait été témoin, et la montre lui fut donnée.
Le policier ne s'était pas trompé. 11 ne s'était pas égaré sur une fausse piste, et ce qu'il entendait était bien la justification de Félix et de Paula.
Le bel .\le\is avait été surpris par Etienne au moment où, api-és avoir fracturé l'armoire de M. Médard, il dérobait la somme qu'elle renfei-mait.
Il fallait de l'argent à ce viveur pour satisfaire sa soif de plaisirs... Il n'avait pas hésité à voler son père, puis à laisser condamner deux innoniii. '