L.V BKI.Li: MIKTTK 9o
qu'ils l'examiiaii nt. Pour (léjdiicr leurs soupçons, il >'aJri'ssa car.émont à l'un d'eux.
— Pardon, excuse, vous ne conniUricz pas M'" Chariot?
— M"" Chariot, qui ça !...
— Une jeune personne de Saint-Georjzes, en Picardie, venue depuis quelques moi> à Paris, où elle a trouvé des rentes.
Il y avait à la fois de la naïveté et de l'audace dans la nianièi'e d'agn* de Lebuteux.
Il esjiérait vaguement que l'agent le renseignerait, et, d'un autre côté, il voulait pioiiver au pi^licior qu'il n'avait rien à craindre de lui, puisqu'il lui racontait se> petites aiT.'^'rcs.
L'agent d. } o'" *<» -e mit cà rire.
— Où ' 'meure votre M"" Chariot?
• — Si je le savois, je ne vous le demanderais pas.
— D'où venez-vous?
— Du pays... de notre village...
— Cela ne m'étonne pas... Eh bien ici. ce n'est pas comme dans votre village... Pour découvrir où perchent les gcn^, il faut avoir des indications précises... Il n'y a pas longtemps que vous êtes arrivé?...
— A l'iiistant mènie...
— Dans quelle auberge ôtes-vous descenlu?...
■ — Je ne sais pas encore... Vous devriez bien m'en iiidiquer...
— Tenez, en voici une...
L'agent lui désigna une maison située à quelques pas. Pendant qu'il se retirait, le policier se dit :
— Tout à l'heure je lui trouvais mauvaise mine. Maintenant je suis persuadé qu'il est plu> bête que méchant...
Lebuleix lit seniblant de se diriger vers l'auberge, mais il se garda bien d"y demander un asile... D'ailleurs, comme on le sait, il n'avait pas le sou.
11 erra toute la soirée et une paitie de la nuit. 11 était fatigué, il avait faim, it la bête féroce s'était éveillée en lui.
Il était décidé à faire un mauvais coup. S'il avait l'cncoiitié un pas-ant isolé, il ?e fût jeté sur I li pour lui voler son argent, mais l'occasion lui manqua.
Lebuteux arriva enfin aux Halles, où il acheva la nuit avec quelques vagabonds, qui dai'-'nérent l'admettre dans leur .société et le mirent au courant de-; divers moyens qui exi>tent à Paris pour gagner sa vie sans travailler sérieusement. Pendant trois ou quatre mois. Lebitoux fut un commissionnaire sans médaille, ouvi-ii les poilières des voitures, vendit des programmes aux abords des théfilres, ramassa des bouts de cigare, voia quand il en eut roccf>ion et mendia.
9r.6 i..\ iu:lle miktti:
Cotio (lornii'iT proTission lui rapporta peu. à caii«;c de sa taille li(Mviii;'(>nno. Ou ne oonijiroiiait p;iièie qu'il fût olilieé de demander l'auniAne,
Il eût eerl lineineiil préféré exer(er sa profession de lioiicher. mais, à Taris, on ne tiie (]u aux aliatloirs. et. jniiir y ciitrei- fi/iiune eiiiployé, il faut ftuiriiir des renst>ii:i:eiiieiits ipii eiissiMit ^'éiié le foreat évadé.
Celui-ci n'a\ait pas encore apiMv i Céleste. Il n'avait iiiéme, pas encore recueilli la moindre indication sur elle.
Qu'était devenu égaleuuMit Pierre Til?...
Vers celte époque, une ressource inattendue s'oUVil à lui : les cochers se mire:il en î^rève. et les diverses compagnies de voitures, désireuses d'uliliser leur matériel, prirent tous les individus qui se présentèrent comme sacli.ant conduir.\ Lehuteux fût du nombre, bien qu'il fût loin de connaître d'une manière suflisante Paris, malgré trois mois de vagabondage.
Le voilà donc provisoirement en possession d'un siège et d'un fouet, emblèmes de sa puissance. Malheur aux chevaux qui tombèrent sous sa main! 11 les cinglait comme si la loi Grammont n'eût pas été récemment volée.
Un soir, il venait des Cnamps-Ëlysées avec des voyage.irs, quand soudain il éloulfi un cri. Dans une calèche attelée de deux chevaux, il lui semblait reonnaitre Céleste.
Elle portait une délicieuse toilette qui lui allait à merveille. Le cocher improvisé resta comme ébloui.
Il n'eut plus désormais qu'une pensée : ne pas perdre de vue cette calèche. Peu lui importait la route indiquée par les personnes qui étaient dans son \éhicule I
11 se mit à la suite de son ancienne maîtresse. L'haridelle qu'il conduisait avait beaucoup de peine à aller aussi vite que les beaux chevaux de la calèche. 11 la fouettait cependant avec une vigueur sans pareille.
A la place de la Madeleine, la voiture de Céleste prit les boulevards. Les vovagours de Lebuteux, qui allaient dans le faubourg Sainl-Honoré, s'empressèrent de réclamer.
Il ne les écoula pas et, pour toute réponse, excita sa rossinante.
— Cocher ! cocher ! criait-on dans le fiacre.
11 se retourna et regarda ses clients avec colère. Agitant son fouet, il leur dit :
— Si vous ne vous taisez pas, je cogne !...
Heureusement pour lui, il avait affaire à des personnes âgées, qui n'osèrent pas insister.
Céleste s'arrêta près de la rue L'affitte. Lebuteux s'arrêta également, et les voyageurs s'empressèrent de descendre et de s'éloigner sans payer sa course et son pourboire au cocher fantaisiste.
LA BELLi: MIKTTi: 957
Mais coliii-ci ne songea pas à réclamer. 11 cmi-idi r.iit la maison dan? laquelle sa cumplioe venait d'enlrer av^x un personnaize foii élt'-L'anl.
— Quel est cet homme? Son amant, sans doute. Oh ! niallicui-! lit-il. La calèche avait été renvoyée.
Lebuteux entra dans !a maison, et s'adressa au concierge.
— M"» Chariot?
- Conn lis pas...
— La Céleste ?
— Ce n'est pas ici...
— - Je vous dis que c'est ici, moi... je viens de la voir entrer...
— Est-ce de M™' de Saint-Georges que vous voulez parler ?...
— Oui... c'est cela... elle est de Saint-Georges...
— En ce cas, c'est au premier...
Lebuteu?? voulut prendre le grand escalier, mais le concieige l'en empî'cha... 11 lui montra l'escalier de service, en ayant l'air de dire qu'il était assez bon poLir lui.
Peu importait au forçat évadé, pourvu qu'on le mît en présence de Céleste, mais les domestiques de celle-ci se reiusèrent à l'introduire.
— Madame était occupée... Madame n'était pas visible...
-- Oui, elle e-^t avec ce godelureau... Je neveux pas, moi.'...
— Ne pourriez-vous pas nous dire ce que vous lui voulez ?...
— Non, c'est à elle seule... .\vertissez-la que Lcbuteux la deman le...
— Puisqu'il nous e>t défendu de la déranger... Allcz-vous-en. mon bravLhomme, vous repasser. 'z.
Le cocher eut Tidée d'écarter de force les valets, mais il songea qu'il valait beaiico::p mieux pour le moment ne pas faire de tapage.
S'il faisait passer, comme il en avait envie, un ou deux de ces larbins pardessus la rampe de l'escalier, on préviendrait probablement la police, et il serait pris au moment même où il venait de retrouver celle qu'il cherchait depuis si longtemps.
Une lueur d'intelligence éclairait donc celte brute, qui ne doutait pris de la salisf.iction qu'éprouverait Céleste à le revoir malgré ce qui s'était pa>>é à la cour d'assises api'ès sa condamnation.
Il croyait, en tous cas, qu'il lui serait aisé de n'[o-.Mi,]r.' ç:m- .M f l'empire d'a;itrefois.
— Elle e>t l'irlic maintenaiil... Tant mieux, munn iriil-i;, y' vivrai sans rien faire I...
Telles étaient ses pensées, landi-^ qu'il regagnait sa voilui-e. après avuir réjiélé plusie -Ts fois aux domestiques :
— Vous lui direz que c'est Lcbutcix... Lebuteux!...
958 i.A I5i:i i.i: Miiirri- .
Une foii? dan-? h nie, et l'ion qu'il frtl certain de reooimaîlrc la ilomoiiro de Céleste, il ue se dt'''idail guère a s'en alln*.
Le personnaire, (|iii ctail sans dmitc» seul en ce moimMil avi'i' M™» de Saiiil- Geu-jes, l'inquiflnil.
Soud lin, il e II un inonvtMUi'nt de jui"^ ; réli\:j;ant sorlail,
LelmltMix se pr ci|iiia ver- lui |ioui' le considérei-. Un cri s'urrêla dans s-a gorge. 11 venait de recoiniaitre Pierre Til !
LE HirrouR
La tonne de Pierre Til était in-éprochaMe. Le monocle à rtoil, le siick à la main, plein d'aisance et de falnité, le forçai cvadé devait alisolumenl dérouter les soniiçon^.
Son élé'jaiit liiyau de poêle ne ressemblait en rien au i)onnct ro:ge qu'il avait été condamné à porter pendant vingt ans et qu'il avait si volonliers laissé à r.rest.
LelcitcuK (Hait méconnaissa'.ile aiis-i sons sa livrée de cocher, car Pierre Til fut un certain temps à savoir à qui il avait affaire.
11 regarda d'un air hautain son ancien compagnon.
— Que voulez-vous, mon bonhomme?
— Pierre Til !
— Hein?
— Faut pas linasser avec moi... Ah ! ce costume vous va mieux que la ca?aque; mais c'est égal !...
— Lehuteux I
— A la bonne heure 1...
— Qiie faites-vous ici ?... Quelle profession exercez-vous?...
— J'ai un fiacre pour vous servir... Je puis vous prendre à la course ou à l'heure.
— Vous m'avez vu entrer dans cette maison...
— Oui...
— Et vous m'attendiez?...
— Oui...
— Que vous faut-il? D'abord, si c'est de l'argent, je n'en ai pas...
— Comment? Avec une seml'Iab'e tenue vous n'avez pas la poche remplie dejaimets?
LA iîi;i,M-: .MiLiTi: 930
— Hélas! mil... Tout ce qui brille n'e^^t pas d'or...
— Les fa i\ hillets de banque n'ont donc |)ius cours...
— Pas si baut... Ils sont difH<Mles à cbangcr... Il n'y a phis de monnaie... C'est égal, je suis beuroux de vous savoir casé... Au revoir, mon vieu.x !
— Ne soyez, pas pressé à. ce point !
Pourqu
— Parce q le je désire savoir comment vous connaissez cette femme avec qui vous étiez tout à l'beure en voilure?...
— Vous êtes bien curieux... Que vous importe !...
— J'ai besoin de ce renseignement !...
— Est-ce qu'elle vous devrait quelque cbose?
— Répondez... Qui est-elle?...
— Eh bien ! c'est une femme comme il faut, ou plutôt comme il en faut... Je ne suis pas son seul ami... Mais j'ai la prétention d'élre un de ses meilleurs.
— Je ne veux pas cela...
— Qu'est-ce à dire?... Qa'ai-je entendu?...
— Je vous défends de retourner chez elle,..
— En vertu de quel droit, mon vieu>.!
— C'est elle... C'est Céleste...
— Nous l'appelons Amanda...
— Je suis cependant sûr que c'est la fille à Chariot, mon ancienne maîtresse...
— Quoi ! M''" de Saint-Georges...
— M'a aidé à siirmer le vieu.>c...
— Pas possible !...
— Elle a été traduite en cour d'assises avec moi...
— En vi'rilé?... Et on l'a acquittée !
— Vous dile- ?
— Les jurés se lai.-sent toujours gaqner par la douceur de beaux yeux... lis condamnent bien rarement de jo!ies femmes et réservent toutes leurs sévérités pour le sexe laid... C'est si naturel que, franchement, je n'ai pas le courage de leur en vouloir...
— C'tmpicnoz-voas, maintenant, pourquoi j'exige de vous que vous ne la revoyiez plus 1. .
— Je ne com[)rends guère... Mais si rela vous fait {)laisir (ja'on V(»us promette... Je n'y vois pas d'inconvénient...
— Très bien !...
- — El mamlenant, Li'buleu\, je vous pi-onds à la course... Pierre Til s'in lalla .-ans |dus de façon dans la voiture de son compagnon de chaîne qui le transporta sur la rive gauche, où il était, parail-il, attendu.
960 i.A Hi;i.i,i: Mii:r rr.
Piorrt' Til donna ui^nrrousoincnl à I-clmliMu ciiiiinaîilo (HMiliinos de poiirboirt» l'I lui dit sans oonviriinn : — An r<'\oii- !...
Lobiiloiix le suivit du ro^ard en croinuKlanl :
- Oh! non, je ne veux plus qu'il retourne chez Crlesh^ 1...
l,e lendemain de u'iand malin, l'ancien |.Miçon houcliei- se [iréscnlail «le nouveau au domicile de sa complice.
Il n'avait plus, celle fois, sa voiture. Il avait jm:é à propos de donner sa démission.
— Puis'|u'elle a tie l'argent, s'étail-il dit, je n'ai plus besoin d'eu i,'a;.,'ner ! (^»uf| fut s(Mi rlonnrmi'iil i|uand on lui dil (pu' madame n'y élailpas..
— Lui a\e/.-vous annoncé la visite de l.el)iiteu\ ?...
— Oui.
— Kl (pra-l-cUe répondu?.
— Hien...
— Klle e^t sortie, mais elle ne lardera pas sans doute... Je l'attendrai.
— Je ne vous conseille pas...
— Pourquoi ?...
— Madame ne rentrera ni aujourd'hui, ni demain... Elle est en voyage.
— Vous meniez !...
— Je vous conseille de vous retirer tranquillement et de ne plus revenir
— Je m'in-talle dans cette maison, au contraire... Je n'en bouge plus... 11 faut que je voie Céleste!...
— Céleste !... Nous ne connaissons pas...
— C'est elle, votre demoise'le de Saint-Georges... qui autrefois... ne faisait pas la fière... et elle avait raison... Maintenant elle renie le passé... Elle a tort!...
La voix de Lebuteux tremblait de colère.
— Eh bien ! vous avez compris... Allez-vous en î...
— Non, par exemple !...
— Madame nous a dit de vous jeter à la porte, si c'était nécessaire... Lebuleux eut un frémissement de rage. Son poing s'abatlit avec une telle
force sur la boule de l'escalier que celle-ci se brisa.
Le domestique comprit qu'il ne fallait pas plaisanter avec ce robuste gaillard.
— Ne vous faites pas de mauvais sang!... Il y en a de plus beaux et de plus huppés que vous qui ont été mis à la porte de la même manière... Vous iles une ancienne connai-^sance du village... Je me doutais bien qu'on avait été élevée à la campagne... II reste toujours un je ne sais quoi de commun, de vulgaire... C'est probablement vous qui avez eu la prime ir... Matin !... vous n'êtes pas à plaindre... Soyez bien tranquille et rentrez là-bas où vous trouverez... de
r.A i;i:i.i.|.: mikf ri:
Ce fui en vain qu'il essaya do se dc'batlrc, (P. Or.l.)
UV. 121. — TlUODOriE UF.StXY. — LA Bri.l.K MIKrTK. — Éo. i. noL'prKf .;'•. uv 121
LA niiLLK Mli-TTE 9C3
nouvelles coiiquêtes... qui nous viendront aussi... (J'o>t 1:: pioviace qui fournil à Paris ses fcuinies à la mode... Précist'meiit il est nécessaire en ce moment de renouveler le personnel... Il est trop vicuK el trop plàlrù... Lebiiteux n'écoutait pas le valet.
— Est-ce que Pierre Til vient souvent ici ?
— Pierre Til !... Ce nom m'est inronnu.
— Hier il s'est promené en voiture avec elle.
— Vous vouiez parler de M. de Veauluisant. • — Veauiiii>anl !...
• — C'est un de nos plus adroits boursiers... La hausse et la baisse sont des maîtresses beaucoup plus fidèles que madame...
— Sa maîtresse, elle?...
— Consolez-vous-en... Venez boire un verre de vin à l'oilice... Cela vous donnera la force de supporter cette épreuve...
Lebuteux se laissa entraîner, mais à peine eut-il porté le verio à ses lèvres qu'il lui sembla entendre dans la pièce voisine une voi\ qu'il connaissait bie;).
Il déposa aussitôt son verre et ouvrit précipitamment une porte. C'était Céleste, il ne s'était pas trompé!
A sa vue, elle eut un cri d'épouvante.
— Enfin, dit Lebuteux. avec joie.
— Au secours ! s'écria la victime de l'ancien garçon boucher.
Ce dernier vo«lut la saisir au poignet, mais les domestiques s'élancjront sur lui et entamèrent une lutte.
— Avertissez la police ! s'écria la pseudo M""" de Saint-Georges. Lebuteux parvint à se dégager.
Il fît un pas vers la jeune femme qui semblait avoir recouvre son énergie cl qui le regardait avec une expression de haine profonde.
— Est-ce ainsi que tu m'accueilles, Céleste?
— Méritais-tu un autre accueil ?
— Que t'ai-je fait?
— Tu me le demandes, misérable? C'est toi qui m'as perdue!...
— Soill... mais tu n/avais pardonné... Tu m'aimai^ N'^ l'as-ii! <<■<< prouvé?...
— Je n'ai jamais ou aucune alTcction pour loi... Tu uiu dmainais pa: la terreur... Je ne savais pas alors comment me débarrasser d'un être ignoble. . maintenant...
— Miiintenint...
— Ce n'est pas difficile...
— Allons dune!
— N'as-tu pas été condamné au baLrri'" ;i pi-riiéiniié !...
9Ci I. \ 1!1 l.l.i; Mll.lTH
— Tu as o;i jtliis ilc oliaiioe quo moi, (jiuiiciiie lu fusses aussi roiipablc. I.c jurv m'a fait ,L,'rAoe... Mais, toi, si lu es ici, c'est que lu as hrisé ta
rliaiiif. r'o^t que lu l'es ('vatli'-...
K.li l)iiMi. «nu... je (irsirais nui libellé pour èlre eucurc avec Idj... '\'vo\) ainiaMe !
— A lîiest. je ne songeais qu"à toi !...
— Moi. au t'oiitraire, je fai'^ais tout mou possili'e pour chasser loin de moi Ion souMMiii- niaihlil.
— Tu me tlclesles donc bien?
— - Oh I de loute mon âme!...
Tu piéfères Pierre Td?...
■ — Je ne sais pas de qui lu veux |)arlcr.
— Da forçat avec le(|uel j'élais accouplé et qui a anjojrd"hui les faveurs.
— C'est un rnensoni;c dont je ne suis pas dupe.
— Que ce soit un mensonge ou la vérilê, tu n'apparlicudras désormais rja'a moi seul !...
— A loi, jamais! je préférerais mourir I. ,
Lebuteiix regarda autour de lui. Il vil que les domestique? s'étaient rolirés et qu'il était resté seul avec Céleste.
H tira son couteau et s'approcha de la courtisane qui, effrayée de nouveau, apîoîa à l'aide.
Soudain des agents firent irruption dans l'appartcnent..
En un clin d'œil le forçat fut désarmé.
Ce fut en vain qu'il essaya de se débattre. Ils étaient quatre conlre luil... On le garrotta.
Il proféra un horrible blasphème.
— Je te maudis, Céleste.
Elle haussa les épaules avec insouciance.
— Si jamais tu retombes entre mes mains, tu la payeras...
— En attendant, tu vas rentrer au bagne...
— Au ba-jne 1 demandèrent les agents.
— Oui, au bagne... Cet homme qui voulait me frapper de son couteau a déjà commis un crime... C'est le nommé Lebuteux, condamné aux travaux forcés à perpétuité... Il s'est évadé de Brest.
Machinalement, les agents re5serrèr.;nt les liens de Lebuteux.
Celui-ci écumait de rage. Il fallut le porter jusqu'à une voiture que la police avait réquisitionnée.
Les assertions de Céleste furent vite reconnues exactes. On s'empressa de réintégrer le forçat au bagne et de lui infliger toutes les punitions qu'il avait méritées pour son évasion.
i.A iiKi.i.i: .Mii; iTi; 9^3
Indopciidainmoiit des coups de bûton et de la donhle-chaîne, il cul à siiltir deux heures de tonneau.
PoiilniaiMi, dans ses Mémoire^;, a décrit ce -iipplice avec d'aiituit plus do vérité qu'il lui a été inlligé :
« Je conserverai éteriicikiiiiMit, diî-il, le so ivcnir des soulTran'-cs que j'ai endurées.
« On commença par suspendre à mon cou une planche en hois sur la [Urll,^ étaient tracés ces mots en grosses lettres :
« Evadé-Ramené.
« Puis, surchargé de chaînes. le> menottes aux poignets, trainaut un gros boulet, je fus hissé sur un tonneau où il me fallut rester deux heures durant, exposé à toutes les ardeurs d'un soleil tropical et harcelé par des milliers de moustiques.
« Je recommande le supplice du tonneau aux despotes de l'Orieut. >>
Lebuteux, hissé sur le tonneau, ou à plat ventre sur le banc de l'exécuteu-, avait du moins une satisfaction.
Il se disait que Pierre Til ne tarderait pas à être ramené et traité au^si s 'vèrement que lui.
Il s'était empressé de dénoncer le nouvel amant de Céleste et de fournir sur son compte toutes les indications qu"il avait crue susceptibles de le faire découvrir.
La police connaissait maintenant le singulier nom de Vcauhiisant, sous lequel se cachait Pierre Til. Elle savait que le forçat évadé appartenait au monde de la Bourse et des aftaires.
Elle eut cependant beaucoup de peine encore à arrêter le faussaire qui avait jugé à propos de disparaître après l'arrestation de Lebuteux, pensant bien que celui-ci fournirait sur lui tous les renseignements qui étaient à sa connaissance
On ne réussit à s'emparer de lui qu'en établissant une souricière chez .M°" de Saint-Georges, lorsqu'une perquisition dans l'appartement de celle-ci eut prouvé qu'elle n'ignorait pas la fabrication de faux billets de banque à laquelle Pierre Til se livrait et qu'elle-même aidait à l'émission.
Céleste et l'ancien compagnon de chaîne de Lebuteux durent comparaître de nouveau devant la cour d'assises.
L'un d'eux vit changei" son bonnet rouge de condamné à temps par le bonnri vert des condamnés à iierpétuité. Quant à .M"" de Saint-Georges elle ne lut pas acquittée celle fois-là. On n'a pas toujours de la chance !
Tandis que I*ierre Til était dirigé sur P.rest. elle (Mil pour destinatinn (>lormonl, où elle devait ])ass('r dix ans à fair." di' la coutun^ <ibligat(iici\
Quelle fut la joie de Lelniteiix (pnnd il sut ce qui s'était pastel il re<la fort indifférent aux injures de Pierre Til qui l'appi^la traître, dénonciale ir, mouton.
i.A lîKi.Li; MiKiri:
— r< Il uiuti|.'iii- 11. .a .r M. M- \Miis pouvez dire, lui n'-pondii-il, je suis v.MiL'o plus (|iit> jo no l'o^pôruis... Klle ainsi on ninfiffe dos Iimv;iii\ fon-i's... Je .-uis bitMi coule il !...
Loluitciu lil SOS (lolmls d." luuii ro.ui au l>i;,'no do lîri'sl. Il avail (M • <-ii:ir£;ô d'ador roM''c.iiloiir lihiKiiro. Ou no laid.i pas à s'apcrcovoir comhion relie lieso::ne convcnail à sos inslincls.
Ail pioinier palionl (jii'on lui roniil. dès (pi'il soiilil cnlro sos m liiis ùiionncs rinstriimont du supplice, dos qu'il oui commencé à appliiiuer sur un curps nu los p:omiors coups de garcellc, une vive salisfai-iion se monlra sur sc^ li'ails.
Il olail d'autant plus heureux que c'ôlail l*icrrcTil qu'il cliâli lil, riorrc Til, coupali!c d'un dolouruemcnl, que le hasard lui livrait.
Au plaisir de faire sou lïrir une crcaluro Inmainc, do la voir ternir sous ses coups, se jOi.:nait la pensée que l'ôlre qu'il torturait était son rival, celui ipie C.ol.'sle avait pris pour amant avant de le chasser, avant de le livrer à la justice.
En le frappant, lui, il lui scinhlail que c'était elle qu'il frappait !...
Kl il redouhiail d'ardour...
Cène fut qu'à la Guyane qu'on lui confia les fonctions de torlidimaire à titre déli:iilil'. Il avait volontairement quitté Brest par la frégate la Forte (pii fit le voyage de Cayenne avec 347 forçats, 16 condamnés politicpics et '.V.\ r.'pris do ju-tice.
Pierre Til était aussi parmi les pa-^sagers. Entre lui et Lebiiteii\, il y avait désormais une haine sauvage, implacaMe.
Quand ils se rencontraient, ils se menaçaient...
Les gardiens avaient de la peine à empocher ces deux hélcs l'éroces de s'élancer l'une sur l'autre.
Du reste, Lebuleut n'était pas seulement en butte à l'hostilité de son ancien complice. La cruauté qu'il avait montrée en toute occasion avait plusieurs Ibis inspiré à des forçats la pensée de le tuer.
Les cicatrices d'un coup de couteau dans la main et plusieurs autres blessures dont les stigmates tatouaient ses membres témoignaient des tentatives dont il avait été l'objet.
11 n'était pas de malheureux qui, porté à ramlmlance, couvert de plaies Taitos par le bourreau, ne jurât de se venger.
^laillone et Alexis Médard,' pendant le séjour qu'ils y firent, soigm's par les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, entendirent plusieurs de ces serments.
Ce l'ut là que ces victimes de Lebuteux apprirent aussi la nouvelle qui fit grand bruit dans le camp de la transportation, aux îles di Salut et à Cayenne. On anhoncait l'arrivée d'un convoi de femmes 1...
i.A i:i:i.Li-: :.ni:Tri: ogt
LES passai;/-; u i: s
La pC!i<i'o (|ni dict;i le iléerct du 27 mars I8^j2 fut une pensée di' n-furme utile el de moralisation.
Ce décret éloignait de la France les condamnés aux travaux foné>, mais ce;ix de ces hommes qui étaient entrés au baj;ne comme on entrait dans l'enfer du Danti\ sans espérance d'en sorlir, pouvaient du moins rêver encore à la liberlé procurée par le mariage et la colonisation.
L'article 4 du décret de 1832 portait que les condamnés d^s deux sexes qui auraient subi deux années au moins de leur peine, tant en France qu'à la Guyane, et qui se seraient rendus dignes d'indulgence par leur bonne conduite et le:;r repentir, auraient la faculîé d'obtenir :
1° L'aulorisalion de travailler, aux roniitions déterminées par l'administration, soit pour les habitants de la colonie, soit pour les administrations !(MMle<:
2" L'autori^ation de contracter mariage;
3' La concession d'un terrain et la faculté de le ciUtiver pour lear iv.-opre compte.
Cette concession pouvait devenir définitive après dix ans de possrsHon.
Le décret de 1SS2 précédait une loi, celle du 30 mai 18."4, qui devait consacrer les réformes édictées et modifier définitivement le code pénal.
Toutefois, comme nous l'avons vu, le décret avait été mis immédialemeiil en exécution, le gouvernement se disant en mesure de faire passera la Guyane un certain nombre de condamnés détenus dms les bagnes. Quand la loi de 18'j4 fut votée par le Corps législatif, il y avait dé^à eu neuf départs pour les iles du Salut, et 2.385 forçats avaient été transportés.
Un seul de ces convois amena des femmes. 11 quitta Toulon le 23 juillet
1853 avec 62 forçats de Brest, 244 forçats de Toulon et 134 déiei s dos
maisons centrales de Monipellier, de Clermont et de «'adillac.
Le vaisseau qui portait cette cargaison humaine s'appelait la h'oriuif. Il n'y en eut pas d'aussi impatiemment attendu à Gayenne el à la Guv.iiio française.
Les habiladls du r;iriiii dr h lrMtm[i<utatiiin iqu-ouvaient >^ :iin I .l.- I.i curiosité.
Us désiraient .^.ivoir qu<;|f> .-(aHMit \c< épouses (ju»/ le gouvcriicnienl leur destinait.
968 F. A i!i i.ii Mil; I ri:
Or. roliii-i'i avait acroptt^ toiili^s les (•niiilaniiu'cs aux Iravaiiv foirrs (jui s't'IaitMit pivsiMiltM'S dans los trois inaisoiis rtMilralcs ijiir nous avons uoiuiurcs.
H n'avait fait altiMilion m à la con-^iil itioii, ni aii\ drlils |iour l('si|ut'is elles siilùssaiiMit leurs peine-.
Les directeurs avaient prolilé de l'oi-i'a-ion pom- s MléliarrassiT des mauvais sujets qui les ut^naiont le plus. 11- avaient eu\-inènies fail une, ei-ilaine propaçande dans leur étal lissenient.
A Montpellier, ou n'avait pas refusé la Mii-tle (|ui élail cepenilant à un âL'o snsi'eptiltle d'elTravt'r les amoureux, ('lémenline n'avait é;'alemeiit rencontré aucune oj>position, lti(>n (]u"ayanl empnisdnné son iiremiei' mari.
(-e fut à des stears de Saint-Joseph de Chmy qiui l'on confia le soin d'accoiiipau'ner ces émi,!.;rantes qui furent logées comme les forçats dans l'entrepont de la Fortiuir, sans (pie la moindre communication avec ces derniers fût possilde.
On épargna néanmoins aux femmes la pliipail des mesures de surveillance (pie l'on avait crues indispensables à l'égard des hommes. Elles purent jihis souvent monter sur le pont quand le temps le j)erinettait et aucune pièce de canon ne fut braquée sur elles.
Nul incident important ne signala la traversée durant laiiuelle Miette montra toute sa bonne humeur.
— J"ai toujours aimé les voyages, disail-ellc, ce qui n'emjiéclie pas qu'avant ma condamnation je n'avais jamais quitté Marseille... La mer surtout me séduisait et je n'étais allée qu'au château d'ifl... On m'eût bien étonnée en m'apprenant quil me fa'idrait passer par la prison de Montpellier pour avoir un passage gratuit sur un beau navire...
La femme à laquelle elle parlait lui répondit :
— J'avoue, moi, que j'avais connu beaucoup plus les matelots que la mer et les bateaux!...
Celle qui venait de s'exprimer ainsi était Malvina.
La grande blonde avait plus ciiangé physiquement que moralement pendant les dix années de captivité qui venaient de s'écouler.
Son teint avait pâli, son regard avait perdu de sa vivacité, mais elle continuait à avoir la langue <( qui lui démangeait » et à se faire punir pour sor» liavardage continuel. »
C'était en vain qu'on avait essayé d'éveiller en elle un peu de repentir.
Elle regrettait toujours son existence d'autrefois, non seulement pour la liberté, mais pour ce qu'elle avait de dévergondé et d'immoral.
— Cela me plaisait d'être tantôt à l'un, tantôt à l'autre, de passer du brun au blond comme les hommes passent de la brune b. la blonde... Il y a quelquefois des surprises... Les amours de cinq minutes sont toujours agréables pourla femme... Ce sont les autres qui portent malheur!
LA r>i:i,Li: miktte
L'.;.i religieuses vinrent truuv.w 1
Elle soupira :
— Oui, ce sont les autres!... El dire (lue tout ce qui s'est passé est la faute de VlurjUsh! S'il no m'avait pas dénoncée, je ne serais pas entrée dans la maison centrale de Montpellier et je n'aurais pas été assez béte pour aimer cet imbécile de petit médecin... Je n'aurai-; pas tué la bossue en croyant tuer Clémentine... On ne m'aurait pas condaninéo aux tiavaux forcés à perpétuité et on ne m'aurait pas envoyée porter le madra< à Clermont.
LIV. 122. - TIIÉÛDOIIE IIK.SHV. — I.A ULLLC SlIETTC. — ÉD. }. IlOLFK ET C'». LIV. 122
970 \.\ liliLl.i: MlKiTl-:
Ainsi i\non sVn souvioiil, Malvina avait Hi' «mi oii'l iraiisfrivo ;i la maison cciilialc ili' Glermont, sa liaino piuir h ft^ninc Harbn pouvaiil oITrir quelque (lanper.
CiMto liaine travail pas survtvii à quelques aniii'cs (li< dMinlion.
— Au fail, s'ôlail dii la prosiilur.', celle-ci a agi coiiuno Icsanlres... Ellea fait sauler ram.ul de son amie dès qu'elle on a eu loocasion. C'est moi (|ui ai éli^ liète... Nous sommes du reste aujourd'hui lou'ées à la mi^me enseigne... Si j'ai eu des dèsagrt''mcnls, elle on a eu a ssi...
Malvina n'avait donc manifestô aucane rancune (piand elle avait revu Clémentine et lui avait môme tendu la main.
Cel!e-oi avait été peu touchée par celle tentative de réconciliation et n'avait jias vo :'u pardonner à la misérahic qui avait tué la pauvre Menet.
— A ton aise, avait dit Malvina...
Mirlte en cette ocrasion avait blâmé sa fille.
— Quand une chose est passée, elle est passée. .
Malvina avait d'ailleurs beaucoup ri de voir l'ex-sagc-femmc dans le convoi,
— Tiens, vous aussi, maman, on vous envoie àCaycnne pour vous marier, pour avoir des enfants... La Clémentine va pleurer, la pauvre chérie, quand elle vo;:s verra faire téter vos nouveaux, bébés... Y a des petits qui sont jaloux comme ça de la concurrence.
— Tu te moques de moi...
— Non certes...
— Tu crois donc que personne ne me voudra?
— C'est sérieux, alors... C'est pour coloniser que Ton vous envoie là-bas?
— Pourquoi pas?... Ne suis-je pas assez bien conservée? Na-t-on jamais vu des femmes de quarante-cinq ans se remarier?
— Quarante-cinq ansl... Vous n'avez que cela, maman?...
— Je n'ai pas p:us,
— Cela m'épate... Vous avez eu Clémentine pendant vos mois de nourrice : tous mes compliuiculsl... 11 est rare d'être aussi précoce...
— Tes railleries n'empêcheront pas ce qui est... J'étais bien jeune quand j'ai été mère pour la première fois... On venait de me donner alors ce nom de la « Belle Miette », qui ne m'a pas quitté... A Marseille, en parlant de moi, je suis bien sûre que l'on me désigne encore de la môme manière...
— C'est qu'on ne vous voit plusl...
— Je suis donc bien dégradée?
Malvina ne jugea pas à propos de perdre les bonnes grâces de Miette.
— Non, au contraire, vous valez beaucoup mieux que d'auties plus jeunes qui sont dans le convoi... Si j'étais homme, vous ne me déplairiez pas.
LA 1U:1.IJ; MlKliK 971
La mÎM-e de Clémentine, sensible au comiilimcnl, se rcngorgouil déjii, ina.'s Malvina ne pouvait L'ardor lon;4lem[)s son si'rieiix. KWe ajouta :
— Je serais certaine qiu; ro\périeiiC(3 ne vous niaiiquerail [ii^l... Miette lui tourna le dos.
LVx-sage-femme, en réaliti''. semMait èlie, parmi les pa>si-èrc>, une de celles qui devaient siippoiter le mieux le climat de la Guyane. El'e était encore roluiste et vigoureuse. On pouvait (?tre sûr que l'énergie ne lui ferait pas défaut.
Clémentine se trouvait-elle dans le même cas?...
Nous lavoîis vue, comme bris-e par la douleur, vivre dans une sorte dindi'Térence, dans une somnolence morne qui, d'ailleurs, n'est pas rare parmi les malheureuses que la loi condamne à passer de loni^nies années dans une prison.
Des changements s'étaient opérés chez la veuve de Barbe plutôt dans l'ensemble que dans les détails.
Il y avait une sorte de rigidité sur son visage, où le sourire avait disparu. Le teint était devenu plus mat et elle tenait presque constamment les yeux baissés.
Tout ce qu'il y avait eu jadis de mutin et de provocant chez la jeune fille ou la jeune femme faisait maintenant défaut à la captive, mais elle n'en était pas moins restée belle.
Peut-être comprenait-on, en la regardant, qu'une étincelle suffirait pour rendre la vie à la morte, pour ranimer la statue.
— Je me méfie de cette eau dormante, disait parfois M. Chapput à la maison centrale de Montpellier.
Clémentine ne parlait jamais.
Quand on dressa la liste des condamnées qui désiraient partir pour la Guyane, on fut presque étonné de la voir demander son inscription
— Voiis ! fil l'inspecteur.
— Oui...
— Vous voulez vous marier là-bas?...
— Je désire quitter cette maison.
L'inspecteur était étonné de l'é'-lair qui avait lui dans son regard. Il se ravisa cependant.
— Je me rappelle, fit-il d'un ton goguenard, que vous avez eu dé à celte envie... Vous avez réussi à pailir. m'a-t-on ramnlé, avec un je ine o[ \u\u\ docteur...
Clémenline devint livide.
Il est à rernai'qurr (|U(\ d. ux du Iroi inspecteurs s'éiaicnt siicrédi' dejtuis
972 I.\ lUM.I.K MIKITH
les amours de M. M».Mu>rt awc la lillc do I;i Micllc. I.e iiUMltM-in on rlicf ii'ôtait aussi ji!us le mémo.
I/inspc(iour ajout i :
— Vous ferez l»io;i do proliltM" do oelto occasion, car jo no cnii-; pas que ça proniio. ces voyages à la (îiiyan\.. C'est uno cxpérioiico qui no jioul roussir... E(. ma foi, si vous no sortez pa-; d'ici de cette façon, j'i^noi'o coniinont vous en sortirez, car i! ne faut j)as compter sir votre pardon... On ne gracie qno les empoisonneuse- chic, du trenrc do M"" I/ifargo...
CliMnentine resta silencieuse.
— Enfin, vous voilà inscrite... Il faul altondrc; nninlonanl la décision du lîouvcrneuiont. Il renoncerait à cette innovation que je n'en serais pas étonnô.
La femme Barbe et toutes les détenues qui avaient sollicité d'être transportées à la Guyane attendirent la réponse pendant plus d'un mois.
Cellos qui désiiaient vivement leur départ manifestaient une certaine im[)alience... Elles commençaient même à désespérer, quand le bruit se répandit qu'il y avait enfin du nouveau.
Ainsi que noas l'avons dit, les listes complètes envoyées par les maisons centrales étaient agréées.
Actuellement, on procède différemment.
Une enquête a lieu sur chaque postulante. On s'assure qu'elle remplit les conditions, qui sont de n'élre ni mariée ni âgée de plus de trcnle-cinq ans, de n'avoir pas de famille qui s'oppose au départ, et de jouir d'une bonne santé. Toutes sortes d'inconvénients ont rendu nécessaires ces conditions.
Parmi les autres passagères de la Foi^tune, il y eut plusieurs condamnées que nous connaissons déjà ou dont nous avons entendu parler.
On remarquait la paysanne incendiaire qui s'était trouvée avec Miette, Clémentine et Malvina dans la voiture cellulaire, pendant leur voyage de Marseille à Montpellier.
Celte détenue, qui ne parlait pas jadis, était devenue très bavarde. Était-ce la règle du silence imposée à la maison centrale qui avait amené ce résultai?...
La femme aimera toujours le fruit défendu.
Nos lecteurs retrouveront une personne qu'ils n'ont qu^entrevue également ; il s'agit de M"* l'Amirale, cette lorelte élégante qui donnait de si belles soirées à Toulon, et chez laquelle nous avons rencontré Ernestine Jacquet et Adèle Penaud des Trois-Tours.
M™^ l'Amirale avait été impliquée dans un vol de bijoux qui avait fait grand bruit dans notre port militaire.
La cour d'assises du Var l'avait envoyée passer quelques années à Montpellier, et là elle avait été séduite par la pensée d'un voyage sur mer. Elle s'était dit qu'elle ne manquerait pas de troaver, sur le navire où elle effectuerait la
LA lU-LLK MlETTt: 973
traversée, des officiers ayant fréquentée ses salons, d'anciennes connaissances qni la prendraient sous leur protection.
Elle ne se trompait pas dans ses prévisions.
Tout le monde ou à peu près savait à boni qui elle était, niai> Kuli^cipline, la crainte de se compromettre éloignaient ses anciens amis.
L'infortunée avait beau jeter des regards suppliants; on ne s'approdiail mémo pas d'elle.
Elle était furieuse et se plaignait vivement de l'ingralitu le des hommes.
— Croirais-tu, disait-elle à Malvina, qu'il y a là ce petit Fernand pour qui j'ai été si bonne?... Il n'avait pas le sou, mais il me disait tellement que je lui p'aisais que j'ai eu pour lui aulant d'égard que pour le gros commandant.
— Tu as eu tort...
— Auguste aussi prétendait m'adorer... Il ne m'appelait que Gérés à cause de ma chevelure blonde... Poir lui complaire, je me lis faire, pendant le carnaval, un costume qu'il avait désiré. J'avais des épis dorés dans les cheveux.
— Tu devais être très bien ainsi...
— Ah! tu peux le dire... J'eus un succès de bras, d'épaules, de jambes.
— Tu étais donc toute nue?...
— A peu près...
— De quoi te plains-tu alors? .. Le costume que t'avait demandé Auguste ne t'avait pas coûté bien cher...
— C'est égal ! c'est un pifjnoufl...
— Je n'en disconviens pas...
Au nombre des prisonnières qui sortaient de Clermont était une brune assez piquante, toute jeune encore.
On l'appelait Louisette.
Louiselte avait manifesté une joie extraordinaire quand elle avait été désignée pour la Guyane.
— Tu es bien contente! lui avait dit une de ses voisines qui faisait également partie des émigrantes.
— Ah! c'est que j'ai lù-bas mon homme!...
— Ton homme!...
— Oui, le Roulottier!... C'est quand j'ai appris que je pourrais avoir des chances de partir pour là-bas, où il est déjà, que je me suis arrangée pour qu'on me mit dedans...
— En vérité?
— La pensée de revoir bientôt mon amant me tiMnsjxtile... J 'Mi [■("■ve nuit et jour!... Gela l'étonno?. ..
— Cela ne me surprend pas, au contraire... .Moi-inémc je serais lucn cuntenle de retrouver quelqu'un.
I \ ni-i.!.i; Mil- riK
— Qu'osl-ce que c'est?
— CVsl un condamni''.
— Tiens comme inuii ami...
I/intorlocutriof ilo l,.iiii«'ii,> n'.'iait aiiln- ipie M"" di' Saiiil-i'.eoix'es, la Itlondc Céleste.
Il y avait, aux îles du Salut. l'iiMT.» Iii i>l Lcluit.Mix. Oiicl nul rflui des doux qu'elle avait le dc'-sir de rejoindre?...
lue des passagères iirnveuant de ('adillae rtait Araho. 'l\\'< \)vnn>' couiuie toutes les lilles de sa race, elle avait des yeux de ^Mzellc.
Elle était taciturne el ne se plaignait jamais. 11 y avait sur son visage l'iiulilTi'rence musulmane.
Mericm avait été condamnée pour infanticide.
Ce crime était du reste le plus commun parmi les femmes du ronvoi.
Il semble que l'administration qui les expédiait en vue d'elTectuer des mariages eût pu se demander jusqu'à quel point elles étaient aptes à devenir de lionnes mères de famille.
Elle i^ût dû rechercher avec soin si la honte et le besoin de (ailier les suites d'une faute avaient été seul le mobile de leur détestable action.
Le sentiment de la mati^rnité qu'elles avaient étouffé d'une façnn si lerrible allait-il renaître plus ardent, plus vivace pour les nouveaux fruits de leurs entrailles?...
La Fo> tinte arriva en \\\p des îles du Salut cinqiiaïUe-deux jours ai;rès son dépari lie Tuulon.
A ce moment, la majeure partie de l'équipage était sur le pont. Les matelots virent flotter un tronc d'arbre sur lequel il y avait quelque chose d'indéterminé.
Les religieuses qui accompagnaient les détennes, vinrent toutes émues trouver l'officier de quart, lui assurant que cette chose était un homme.
Sur leur prière, on mit un canot à la mer, et on se dirigea vers l'arbre en question. Les sœurs ne s'étaient pas trompées.
L'homme qui s'attachait à cette planche de salut était Maillone qui tentait une nouvelle évasion. Il eut un énergique juron en voyant qu'on allait le reprendre.
Il lui fallut cependant renoncer à toute résistance.
— Pas de chance! dit-il en se livrant aux matelots.
Quelques heures après ce déserteur incorrigible était de nouveau livré au commandant de l'île Rovale.
LA Si: P 1: Il I E i: R E
C'était de riiifirmerie que Mailloiie s'était érliappée.
A la veille d'être rcinti-gré au pénitencier, car ses blessures étaient entièrement cicatrisées, il avait trouvé ce moyen extrême de fuir à tous risques un lieu maudit.
Il comptait sur sa bonne fortune en se confiant d'une façon aussi imprudente il la mer et son entreprise avait encore échoué.
On le conduisit de la maison du commandant tout droit ù la Maison-Rouge où il fut enfermé dans un cachot.
Il savait i)ien quel sort l'attendait et qu'il lui faudrait encore recevoir les coup> de martinet de Lehuteux.
Néanmoins, il aiïectait l'insouciance et chantait à lue-tête la chanson de i;i ]'euve (la guillotiiie) !
Ohi, oh, oh, Jean-Pierre, oh!
F.iis loilflte.
V'ià, v"l;ï le barbier, oh, oh!
Oh, oh, oh, Joaii Pierre, oh!
Via la cliarelte!
Vlà, vlà Chariot, oh, oh !
Ah, ah, ah, ah!
Faucher Colas *.
.\lexis Médard avait été plus long à se remettre que Maillone.
11 n'était pas aussi robuste que lui et aussi endurci à la soulTrance.
Comme nous l'avons dit, riiôpital était composé de huit cases construites à l'extrémité du camp de la transportation.
11 était assez bien installé et les mallieureux qu'on y apportait recev tient des soins de la part des religieuses et des médecins de la marine.
Les sœurs montraient généralement beaucoup de dévouement. Elles res- ' lient souvent nuit et jour au chevet des malades et des mourants.
A l'époque où se passe noire récit, une de ces admir.ibles f(.'mm(\s faisait Hirlout preuve d'un zèle infatigable.
Sa do:!ceur, sa bonté la faisaient con-idériîr comme une sainte i>iMir b-^ j» luvrcs diables que la souffrance clouait sur un lit de douleur.
* Couper le cou.
\j'> iiilTriei-s, les marins, li's i^côlicrs. les forçais t'iM-oiivaioiit pour elle un sontiiiu'iil uiiaiiiino île vèiièration.
La supérieure des sduirs île Saiiil-Josepli-dc-lilmiy alTetliM's à rHe-Hoyale étail cepeiulaiU encore jeune, encore belle.
Lexpression de son re i:;ard êlail cliarnianli;. Les lilasphÎMiies s'arrcMaienl sur les lèvres des plus endurcis lorsque celle ani^élique créature s'approfliail d'eux.
On racontait que le navire qui avait apporté la s(eur à la (iuyauiî avait failli périr. Une liorrihle tempête l'avait assailli contre laqinîlle pendant (pielqiics heures le commandant lui-même avait dû renoncer à lui 1er.
La supérieure était dans l'entrcijonl.
Tandis qu'autour d'elle tous les visages exprimaient le désespoir, elle avait conservé son calme et sa résignation.
— Prions, dit-elle à sa compagne, prions pour que Dieu nous soit misécordieux... Il nous entendra puisque nous sommes si près de luil...
On lui répondit par des sanglots.
Elle s'agenouilla seule et les matelots prétendirent que, pendant qu'elle adressait sa prière au ciel, le flot avait semblé se calmer. L'espérance renaquit tandis que la sdîur demandait au souverain Maître le salut de tous.
Le commandant, plus sceptique, attribua au hasard ce que son éqiii[)age considérait presque comme un miracle. Néanmoins il ne put s'empéciier de dire à la religieuse :
— En vérité, ma sœur, j'ai admiré votre courage... Vous n'avez éprouvé aucune émotion alors que l'épouvante régnait parmi les autres passagers.
— Ce n'est pas étonnant, monsieur, mon père était marin.
— Ah!...
Elle ne put maîtriser une sorte d'orgueil en ajoutant :
— Je suis la fille de l'amiral de Miran.
En entendant ce nom glorieux, le commandant s'inclina.
— Oh! vous êtes digne de l'être I
C'était bien sœur Marie-Louise, c'était bien Simonne qui avait quille l'ordre de Marie-Joseph pour un ordre dont la tâche est encore plus pénible.
Elle avait eu d'abord l'intention de devenir sœur de Saint-Vinccnt-dc-Paul, mais on lui avait tellement vanté le rôle dans les colonies des religieuses de Saint-Joseph-de-Cluny qu'elle avait pris leur robe noire.
Au moment où Maillone et Alexis Médard avaient été transportés à l'hôpital par les gardes-chiourme qui avaient assisté à leur supplice, les huit cases étaient remplies de malades.
— Il n'y a plus de place! répondit-on. Les surveillants grommelèrent.
— Par exemple! Voilà qui est agréable!
LA I5i:i.Li: .MIKTTl-,
Il srlaih-.-i ïiji- Imsiis,:'. 1'.
— Qu'est-ce que cela vo:is fait ?
— Ce n'est pas amusant d'ôlie obligés de remporter ces charognes à la Maison-Rouge.
— Charognes vo!is-mêmes ! dit Maillone.
Pr)ur le punir on le laissa brus(iuem;'nt tomber par terre. Un hurlement drdiira sa poitrine.
Liv. 153. — TnfonnnK iiinhy. - i.a nFi.i.r. mirtte. — (:ii. j. luf vv et i;'". uv. 123
978 LA i;i;i.I.I' MIKTTE
— LAcliPs! oh! li\olu^^:...
— Allons, allniis! il nous f.iut Imil de nirmo dôi^iRM-pir, dit l'adjndanl
— Où les inellions-iious?
— Dans lin cachot (luoK'onqnc. . . Si les médecins ne vculenl pas les y voir. . . Tant pis pour eux !...
— Voilà de l'humanilé ou je ne m'y connais pas, (il rncoicnimne-la-Morl.
— Tais-toi !
Un gardc-chiourme, moins impiloyahle, dit à ses camarades :
— Je ne plains guère l'ancien matelot qui nie semble solide... Sa peau e-l en ouir tanné, elle se recollera tonte seule, mais lanlre....
— Que veux-tu que j'y fasse?
— C'est vrai...
— Repartons...
Comme ils se dis[tosaientà reprendre le cliemin de la Maison-KoujJC,Maric- I.oiiise se montra.
— Quya-t-il?
On lui expliqua ce qui se passait.
— Je ne puis supporter (jue nous n'acceptions pas ces malheureux. Un infirmier s'approcha.
— Mais ma sœur où voulez-vous que nous les installions?...
— On s'arrani:era toujours...
— C'est bon à dire, mais...
Marie-Louise guida elle-même le cortège...
— Voilà une excellente petite femme! murmura Maillonc... Elle me parait valoir mieux que tout ce qui est ici...
11 n'y avait plus de lit en elTet. L'infirmier remarqua que la sœur avait elle-même cédé le sien.
— Il n'en serait pas ainsi, dit-il, si on faisait déguerpir un las de fainéants, de carottiers qui sont à se prélasser.
La sœur feignitde ne pas entendre. Elle ordonna qu'on tendit deux lumacs.
— Cela vaudra mieux que la Maison-Rouge.
— Parbleu!... Les condamnés y sont sur la pierre... On oublie môme de leur donner des couvertures...
— Quel bavard! fit l'adjudant avec impatience.
— Ma foi, dit Maillone, que cela vous plaise ou qre cela ne vous plai- e pas, il faut bien que je constate ce qui est... Là-bas quand on vous donne de la tisane, on voi'.s la sert dans vos souliers... Je le sais puisqu'on m'a soigné comme ça pour me guérir du rhume que j'avais pincé dans mon bateau des pompes funèbres...
— Fallait pas l'y embarquer, vaurien!
— Dame! j'avais choisi ("olui-Ia pirce <liie je n'eu avai> pas d'aulrc... J'eusse préféré un yacht de plaisance..
Les gardes-chiourme se mirent à rire.
Maillone évidemment avait encore sa bonne humeur. Toutefois quand o i l'enleva pour le déposeï- dans son hamac, il poussa des cris de do;ilenr. .\lcxis Mcdard, toujours évanoui, ne manifesta aucun senliuienl.
— Je ne serais pas étonné, dit un surveillant, que Lcluiteux lui eût donné plus que son compte à celui-là...
— On ne peut certes pas dire de Lebul.^ux qu'il soit avare...
— • Non, non, on croirait que les coups de martinet ne lui coûtent rien...
Ces hommes, que l'habitude de voir soulTiir avait endurcis, ne se gênaient pas pour plaisanter devant deux malheureux dont l'un semblait prôl à rendre le dernier soupir.
Marie-Louise se hâta de prévenir le persoimel médical de l'arrivée de ces malades.
Maillone ne tarda pas à entrer dans la voie de la guérison.
Alexis Méilai'd qui, dès qu'on le put, fut mis dan- un lit eut la hèvre, le délire. Il resta fort longtemps à se rétablir car déjà Maillone avait efieclué sa nouvelle tentative d'évasion quand il commença à revenir à la vie.
La supérieure s'était beaucoup intéressée à cet infortuné à qui elle avait sauvé la vie, car il fût probablement mort si on ne l'eût admis à l'hôpital. Elle avait elle-même pansé ses blessures et soigné ses plaies.
Dans ses tournées, elle se penchait sur lui pour juger des progrès de la fièvre. Parfois, elle l'entendit murmurer des paroles confuses.
— Maman, disait le jeune homme d'une voix oppressée, maman!... Peut-être le fils du confectionneur croyait-il avoir encore auprès de lui la
pauvre vieille femme qui était restée en France à le pleurer.
Quelquefois aussi il parlait de Félix, de Paula, du vol pour lequels ils avaient été injustement condamnés. Il s'accusait, se traitait de misérable.
Un jour que Marie-Louise s'était assise auprès de lui, il rejeta à moitié sa couverture se dressa sur son séant et, regardant la sœur avec des yeux enllammés, il lui saisit la main :
— Pardon, Paula, murmura-t-il.
La supérieure se demanda quelle était la femme envers qui il avait ih s torts, et de quel genre pouvaient être ces tort .
Un instant après, en réiléchissant, elle s'étonna de sa curiosité. Elle pasait tous les jours auprès d'aussi grandes misères que celle d'.\lexis sans lea;porter un intéiét spécial.
Elle voulut ce{iendant connaître pour quel motif le jeinie lioinnic avait été condamné.
980 LA BKLLK MIKITK
A\.iiil piMlilt'' d'iiiio (M-iM-itiii pour mt. Trouer l'atl|ii(l;iiil qui avail fait Iran-iiorUT U' foirai, cet Imiiuiic foiifoiidil Ali'xi- avec un de ses compa^Mions (iochiin(\ (lui avait l'omiiiis nii de c's ciiiiios houleux ([u'uik" lioiiiirle femme ne peut eulendre luunuier sans rougir.
La xiMir se dil que ooUe Pa ila, à laquelle il s'imaginait parler, élail sans doute la victime, et sa nature délicate lui Til (""prouver une vive répulsion poui le miséralde tpii avait employé la violence atin de satisfaire sa passion brutale. Elle s'abstint désormais de s'a;){)roclier de la couche d'A'exis Médard.
Le faussaire entra peu à peu en convalescence.
11 lui avail semblé voir confusément une ombre gracieuse se pencher sur son lit, mais, comme il n'élail plus soiLiné (jue j)ar une vieille sœur à l'aspect rigide, il s'imagina «pi'il avait été lejouel d'une illnsion.
l'n jour, cependant, il se douta que son révc avail un corps, il donna inie ligure à l'ètie suave (jui llollait dans son souvenir.
Le hasard avail conduit Marie-Louise près de lui.
Macinnalemont, il joignit les mains en regardant l'apparition, mais la supérieure ne put s'empêcher d'avoir un geste de dégoût et de s'éloigner précipitamment de lui.
Maillone avait de nouveau été fustigé après sa fuite sur le tronc d'arbre. Il reparut encore à l'infirmerie quand il eut subi soixante coups de martinet. Vu la récidive, on avait augmenté la peine et recommandé à Lcbuteux d'agir avec plus de vigueur. Celui-ci avait profilé de la permission!...
Celte fois le forçai avait été abso'ument abîmé. Les lambeaux de sa chair avaient ensanglanté la cave de la Maison-Rouge.
Néanmoins, il avait conservé tout son sang-froid. L'âme de cet homme semblait chevillée à son individu...
Le hasard le plaça non loin d'Alexis Médard. Us puient échanger quelques paroles.
— Vois-tu, cria Donne-la-Mort, comme Lebuleux m'a arrangé!.,. Le misérable s'en est donné, cette fois... Il tapait comme un enragé... Ah! si je peux me venger de ce coquin!...
— Tu souiïres?...
— Le martyre!
Maillone, lui aussi, eut une fièvre ardente, et Médard, qui commençait à se lever, vint s'asseoir souvent à son chevet.
L'ancien chef de bandits tenait également des discours entrecoupés.
— A moi, compagnons!... Ah! tu m'as frappé!... Grâce! grâce! je pardonne... H ne faut pas que les petits payent pour les grands... Sus à la roulotte!. . Merci, messieurs les juges, mais ce n'est pas tout... Il y a encore
\.\ in.i.i.i; .Mii:iri; wi
Draîuignaii !... Ces oiseaux, ces rtMiiiiiis... Le bagne... Un cercueil. L;i raei... la nier !...
Le délire relraçail à res[)rit de ce mallieiireax les scènt's principales de son existence tburmentéo...
Médard se disait que, pon de t('ni[)s auparavant, il ('liit dans le nK^ine (H il que .Maillone.
Un forçat voisin de lit, cnmiue lui convalescent, lui fournit même quel pi-'s dctails :
— Tu jahotais le jour et la nuit... tu m'e upècliais de dormir... Par exemple, tu n'avais pas à te plaindre de la maison!...
— Pourquoi?
— La supérieure était souvent auprès de toi...
— La supérieure! ..
— Oui. C'est une bien brave lillc.
— On m'a dit, en elTet, qui si on nous avait reçus, Maillone el moi, 'était grâce à elle...
— Tout était phùn comme un (ruf.
— Alors vous prétendez que j'ai été l'objet de soins particuliers.
— Parbleu!...
— C'est singulier... Il m'a semblé... Maintenant, je vais mieux... L'ange s'est envolé !
Alexis Médard pensait souvent à la répulsion manifestée a sa vue par la sœur Mirie-Louise.
Est-ce que, dans son délii'e, il lui aurait liil (jiielipic cliose d'oiïensant: est-ce quil l'aurait blessée?...
Non, ce n'était pas cela. Celte sainte femme qui paidonnail ler- injures volontaires, devait, à plus forte raison, oublier les autres...
Chose étrange, le doux visage de la stcar était presque toujours présent à son esprit!
Un jour, à son grand étonnement, Marie-Loui-e viiil vers lui et s'informa de l'état de sa santé avec solliciliule.
11 n'y avait plus, chez la lille de l'amiral de Miran, l'expression méprisante qu'il avait remarqué auparavant.
La voix d'Alexis Médard tremblait en lui répondant. Il se demanda en^nh' (picl était le secret de ce changenn^nt.
Marie-Louise venait d'ap[)rendre le motif réel pour le(pie; le ynno iiomme avait été condamné.
i.A uri.i.i; Mii'.i' ri<:
(:\ Il
Marir-Loiiisc resta douce ol aimable à Ti^i^'ard d'Alexis Médard qui eiii d'ailleurs occasion de lui rendre un service sii^tialt'-.
l'n jour, 011 aiiu'iia à l'aniluilaiice un forçai fii jjroie à un accî's de folie furieuse. Ce misérable roussit à se débarrasser de la camisole de force ; il pfMiélra dans la >alle d'opération et s'y arma d'un bistouri. Il parcouru! ensuile l'iiùpilal, menaçant tous ctux qu'il rencontrait.
I.e forçat, dans les lambeaux de phrase qu'il murmurait, maiiifostail surtout lintenlion de tuer une sœur...
— Elle y passera, elle y passera... disait-il, la première que je rencontrerai... J'ai juré... Elle y passera... J'ai un surin,.. Je la surinerai!...
C.liacun se sauvait à son approche car ce transporté était d'une force herculéenne. Il était hideux à voir; son visage avait d'horribles contractions.
Soulain le forcené se trouva en présence de Marie-Louise que l'on n'avait pas avertie. Son regard brilla de joie, il eut un rictus et leva son arme sur la supérieure.
Mais Alexis avait vu le danger que courait la jeune femme. Il s'élança sur l'insensé, qui, surpris, lâcha le bistouri.
Le fils du confectionneur était encore bien faible, mais une idée décuplait ses forces : il protégeait Marie-Louise!...
Le forçat, revenu de son étonnement, chercha à la fois à se débarrasser de l'assaillant, et à reconquérir son arme.
Une lutte eut lieu dans laquelle Alexis, malgré toute son énergie, devait avoir forcément le des.sous.
Le fou parvint à reprendre le bistouri et à en porter un coup à l'épaule de son adversaire. Il allait le frapper une seconde fois quand des surveillants surgirent.
Ils dégagèrent Alexis Médard et eurent ensuilt; beaucoup de peine a iiuiitriser l'assassin. Le sauveur de Marie-Louise fut transporté sur son lit pâle et couvert de sang. Il s'évanouit presque aussitôt.
La supérieure, revenue de son épouvante, se préoccupa de rappeler le jeune homme à (a vie. Des sels, de l'étlier furent mis à sa disposition...
— Pauvre garçon!... Pourvu que so:i courage ne lui coûte pas cher!... Mon Dieu!...
FA lîKLLE MIETTI-: 983
Quand Alexis Médard rouvrit les yeux, il vit d'abord le doux visage de la sœur rempli d'une expression d'alarme.
Elle tre.ublait pjur lui, elle éprouvait de l'émotion parce qu'il riait blessé... Quel bonheur!...
11 sentit en ce moment qu'il aurait diuiné tout son sang pour un re-icl dt; Marie-Louise.
— Ab! il revient à la vie...
— Ce ne sera rien... lit la voix d'un médecin,
— Vous en êtes bien sûr?
La blessure d'Alexis Médard avait été déjà rol)jet d'un premier pansement. Elle n'avait, en elTet, aucun caractère de gravité.
La supérieure remercia chaleureusement celui qui l'avait protégée.
— Sans vous, j'étais perdue I...
— Ce que j'ai fait tout le monde l'aurait fait à ma place, car on vous chérit, on vous aime.,. Vous le méritez tant.
Il dit ces derniers mots avec une étrange expression.
Le commandant de l'île Royale fut informé de ce qui s'était passé à l'hôpital On sait qu'il partageait les sentiments d'admiration que la sœur Marie-Louise inspirait à tous les habitants des îles du Salut; il fut très ému du danger qu'elle avait couru et il décida qu'une récompense serait accordée au forçat qui s'était dévoué pour elle.
Tout le monde applaudit à cette décision qui fut portée à la connaissance de tous dans un ordre du jour.
A propos de la tentative dont la supérieure avait été l'objet, Alexis Médard enlei;dit à l'hôpital i'hisloire de la sœur Véronique et de Joseph Bordelet... C'était un vieux cheval de retour qui la lacontait à deux ou trois autres transportés.
Alexis Médard savait déjà que le narrateur connaissait toute< les légendes de Brest. Plusieurs fois les récits de ce forçai l'avaient fait frémii- d'horreur, mais aucun ne lui avait fait plus d'impression que le drame dont il lui apprenait les détails.
En 1838, il y avait au bague de Brest un forçat que l'on appelait JoMph Bordelet. C'était un jeune hoamie qui n'avait pas 25 ans. Figiii'e souriante, cheveux blonds, l'air doux.
— On lui eût donné, disait le narrali'ur, le bon Dieu sans confession. Quel crime avait-il commis!... Pasgrand'chose... Je ne me le rappelle plus exaclemeni. Mais je suis sur ([u'il n'avait que se])l ou huit ans à faucher le prt- re>tcr au bagne). Il était servant de la table des (»fliciers à l'hôpital de la marine.
Le cheval de retour vanta les avantages de ce poste qu'il avait jadis occupé par.iîl-:l, et où il fai.-ait, lui aussi, un ridir faurhi.
98i i.A i;i;i.i.i: mh:ttk
Rordelcl. tl" if:ii qu'il (Hail. dcviiil tout ;'i n>;ip soinbn^ <M l iciluini\ Il ri lit amoureux... VA tic ijui?... D'uni* sa-url. .
Vùrouiiiuc. ainsi .^'appi'lail celte relij^uMisi' iircsiue aussi vrurrée (] o Marie-lA)uise et prosijuo aussi belle qu'elle.
A cause de .son service, Bordelel la renronlr.iit souvent. Il lui jelail des leL-ards ardents (pii eussent éclairé une créature plus prornpie à sonpdnniM- l<> mal.
Cependant un jour ellf comprit ce qui se passait... Elle se denanda ce qu'elle devait faire, comment elle pourrait éloit^'ner du cceur d'un malheurc;ix une aiïection criminelle...
Joseph Bordelet avait déjà pris la résolution de lui parl»M-.
Dès les premiers mots, elle st^ redressa avec un L'esté sévère.
— Je ne me trompais donc pas, dit-elle d'un Ion duulnuieux, et vous avez pu ouMier à ce point les bontés que l'on a eues pour vous, et le respect que lievrait vous inspirer l'habit que je porte!...
— Mais, balbutia le forçat.
— Que pouvez-vous avoir à dire?...
— Si vous saviez ce que je soulTiC, si vous vous doutiez...
Sœur Véronique allait s'éloigner, il tendit vers elle ses mains jointes.
— Oh! par pitié! snpplia-t-il d'une voix brisée Sœur Véronique s'arrêta.
— Oui, dit-elle en levant vers le ciel un regard d'une ineffable éloquence... Oui, j'aurai pitié... La religion m'en fait un devoir, et je ne veux pas vous perdre tout à fait en vous éloignant de l'hôpital de la marine, en vous rejetant dans cet alTreux bagne d'où vous êtes parvenu à sortir... Je me tairai... Je ne dirai à personne ce qui vient de se passer... Mais je vous préviens que votre conduite future me dictera mes résolutions, et que vous n'aurez qu'à vous en prendre à vous-même des sévérités que je pourrai provoquer contre vous...
Après s'être exprimée ainsi, sœur Véronique s'éloigna, laissant le forçat indécis, troublé, ne sachant à quel parti s'arrêter...
Joseph Bordelet es?aya-t-il de renoncer à celte passion?...
Cela semble douteux. Il avait cependant conscience de son indignité, mais l'isolement dans lequel il vivait, les rêves qui venaient tourmenter son sommeil, tout contribuait à entretenir sa fièvre amoureuse.
Il arriva à un état d'exaltation extrême. Combien de fois le jour le surprit mordant ses poings avec rage et appelant avec fureur la satisfaction de ses désirs !
Le forçat qui racontait cette histoire se gardait bien de chercher à expliquer ce qui s'était passé en Bordelet. Il se bornait à relater les faits avec des réflexions cyniques.
On ilùburqua sur un quid en pierre. {P. 992.)
Alexis Médard écoutait avec avidité, faisant pciit-ôlre un rapprochement,
Trois mois s'écoulèrent pendant lesquels Joseph Bordelet s'acquiila de ses fonctions à l'hôpital de la marine, sans rien laisser paraître du désordre violent anqiinl son cœur était en proie.
C'était trop, sans doute, pour celte nature ardente et indiscipHnée.
Un soir su décision fut piisc.
Liv. 124. TinobunE iiemit. — la deli.u mictte. — t.n. i. ni>L-fK kt c'». liv. 1:1»
086 LA lîKI.I.K MIKTTK
Il attoiulit S(riir Vt'iouMiur .m imiinciii un ollt' sortait de la chapclic. Il faisait nuit. Il n'y avait pcrsomic qui put lo voir ou rcnleiulre. Il s'ompara biusitUMiUMil ilt> la m liii (le la jciiiio leiimic • — Malheureux! s'ocria oelle-ii.
— Taiscz-vnu^!... Ne craigiuv, rien... Hcoulez-moi ! dit le forçai cpii tremblait.
— V»)us voulez, donc ([iie j'apix'lli' ?...
— N'en faites rien!...
— Laissez-moi {)asser alors...
— Jamais!
— Ahl c'en est trop aussi, et votre audace appelle le chiltimcnt. Demain, je k' jure, vous quitterez riiiipilal, et je ferai en sorte ([uc vous n'v rcnliitv. plus.
Dégageant alors ses mains de l'éli-einte de sdn agresseur, sd'iir \ éroni(pic repoussa le forçat et s'enfuit précipitamment vers la chambre qu'elle occupait à l'exlrémilé de l'une des salles.
Il était trop tard pour qu'elle allât raconter ce qui venait de lui arriver, mais elle était trop irritée, celte fois, pour pardonner le nouvel outrage dont elle avait été l'objet. Elle se promettait de porter sa plainte à la supérieure dès le lendemain matin.
Seulement, le lendemain, vers six heures du matin, un horrible spectacle frappa ceux qui entrèrent dans la chambre.
Sœur Véronique était étendue sur son lit.
La tête, presque entièrement séparée' du tronc, avait roulé contre le mur, tandis que le corps de la victime était étendu en travers du lit.
C'était hideux à voir!
Il y avait du sang partout.
La couverture, les draps, le traversin étaient imbibés.
Les matelats n'avaient pas suffi à l'absorber en entier, et une large maie rouge couvrait le parquet*.
Le l*»ruit de cet épouvantable forfait se répandit bien vite dans l'hôpital. Chacun rechercha avec ardeur Tassassin de la pauvre sœui*.
Le mobile du meurtre n'était un mystère pour personne. L'examen du cadavre avait éclairé les médecins.
Joseph Bordelet fut trahi par son visage décomposé sur lequel se lisaient déjà les terreurs du remords. Il y avait sur ses vêtements quelques taches de sang, et à son poignet les traces d'une morsure profonde.