Pierre Zaccone. — Histoire des Bagnes
I, .\ VVAA.K MII'ITF, 0S7
Deux jours pin? tard, l'instniction de si.n i-ninc (omiMur m d il ne tardait pa> à coraparaitre devant le tribunal maritime spécial.
Celui-ci !!e pouvait que condamner Hoidelet à la peine capitale.
— Il lui jaillit, dit le fon-il, moulera la hullf (Lriiillulin'i i(:)i' v voir la camarde (mort).
Alexis Médard était, comme noas l'avons dit, terrilic par ce draine.
Bordelet avait osé, au milieu de son abjection, lever ses regards sur une c-éature vénérée de tous. Son amour était monstrueux et ne pouvait inspirer (lu'un profond dégoût à celle qui en étail l'objet.
Mais il aimait cependant.
Sa raison ne s'était-elle pas égarée sous l'empire d'une sorte de frénésie? N était-il pas devenu insensé ^comme l'homme contre lequel il avait protégé la sœur Marie-Louise ?. ..
Marie-Louise 1...
En prononçant ce nom. le forçat sentait déborder son ccenr.
Si vive cependant qu'eût été rimpression produite par le récit de l'assas- :^inat de sœur Véronique, elle se dissipa au bout de peu de temps.
Alexis Médard s'était dit qu'il n'avait pas de ces instincts de béte fauve qui poussent au crime irrésistiblement.
Parce qu'il avait commis un faux pour lequel il avait été voi:é à l'infamie, parce qu'il était au bague, cela ne voulait pas dire qu'il pût devenir un jour capable d'imiter les plus abominables scélérats de ces lieux de châlinient et de ho:Ue!...
La pensée de Joseph Bordelet s'elTaçait en Alexis devant le plaisir qu'il ciJtouvait à considérer Simonne de Miran...
Elle l'avait protégé et lui l'avait sauvée!...
N'existait-il pas un lien entre eux?...
11 n'inspirait à la sœur aucune méliance... Dès qu'elle apparai^sail dans la case où se trouvait sa couche, elle se dirigeait vers lui et s'informait sur son compte.
11 était maintenant guéri des terribles coups de martinoL ipii lui avaient été donnés par Lebuteux. Il eût voulu aussi que la blessure que le fou lui avait faite ':'" -f^ cicatrisât jamais.
Malheureusement, un jour, le méilecin lui permit de se lever et même de lireiidre l'air dans \o jardin de l'hùpital.
11 n'y alla d'abord qu'aux heures où les autres malades s'y li'ouvaicn! : mai« peu à peu il prit riiabilude d'y passer la majeure partie de la journé.
il se faisait illusion quand il était seul en cet endroit. Il n'y voyait pii;> luvisages patibulaires de ses compagnons de captivité et s'imaginait [taiTois qu'il
088 i.A iii'i.i.K Mn;rrK
iMail oncori' liliro. Va\ ool nii.lroit ilos ilcs du S;iliU, la vt''£;t''lalii)n l'-lait i)rc>(ine ot'llo de la patrie, de celle l*rovenco qui est sœur do l'Oriont.
Il ne portait plus là m rhaiiie, ni boulet, ni costume du haLrnc, mais une vi'-le léj^ère avec pantalon tle toile et un chapeau à lari^e lioid.
On n'avait pas jugt" à propos de lui fairt^ l'i'viUir la laide capole ^rise ili; ranibulauce, proltahleiuent sur l'ordre de Marie-Louise.
Maillone. lui. n'avait pas cMé l'objet de la un^mc allenlion.
— Si les belles (jui ou: eu jadis des amabilités jiour moi n)c voyaient ainsi, il est probable qu'elles ne me trouveraient plus à leur ijdùi... Il est vrai que la casaque de galérien que nous avions a Toulon, et (]ue l'on va de nouveau me faire porter, en me mettant au [>elolon de coirection, n'est i^uére plus coquette que ça...
— Le peloton de correction, le cachot, les coups de martinet, dit Alexis, ont été jusqu'ici le seul résultat de vos tentatives d'évasion. Pent-Oli-e maintenant, ôtes-vous découragé !
— Moi, tu ne me connais pas... Je sais que je puis te parler et que tu n'es pas capable de me livrer... Sois certain qu'à la prochaine occasion, je recommencerai... J'ai mémo une idée, un plan.
— Il faut espérer pour vous que vos combinaisons sont meilleures que celles qui ont échoué...
— Elles n'étaient pas mauvaises... La chance a été contre moi, voilà tout ! Elle tournera, j'en suis persuadé...
— Je le désire pour vous, puisque vous êtes incorrigible...
— Ah ça! mais tu parles comme'un argousin...
— Vous trouvez?...
• — Tu n'as donc pas des projets, toi aussi?...
— Non, certes...
— La liberté ne te séduirait donc pas?...
— Je nai pas dit cela...
— Tu l'as laissé comprendre...
— La peine prononcée contre mol était juste... Je la subirai I...
— Ta, ta, ta... Elle est bien bonne 1... Il y a un autre motif qui t'empêche pour le moment de désirer de quitter la Guyane ...
Alexis Médard avait rougi.
— Lequel ?
— Tu es amoureux,.
— Moi !...
— Crois-tu que je n'aie pas remarqué avec quels yeux tu regardes la sœur Marie-Louise?... Tu semblés dans le ravissement lorsqu'elle s'approche de toi, qu'elle te parle...
LA liKl.I.i: MIi;iTl- 989
— J'ai pour clic le respecl...
— C'est une saiute femme, ça c'est vrai...
— Elle a été particulièrement bonne pour nous...
— Je le reconnais... Ce qui n'empêche pas que, comme un nigaud, lu t'es épris d'elle... C'est une bêtise que tu as commise là... Des alTections pareilles ça brûle inutilement parce que ça n'aboutit à rien... Si j'étais à ta place, j'aurais un double motif de songera m'éloigner, car je comprendrais qu'il y aurait pour moi sur la planche une ration suiiplémenlaire de soulTrances et de doulour.
— Tais-toi :...
— J'ai été bien aise qu'on racontât l'autre jour devant toi l'histoire de Joseph Dordelct... Marie-Louise, c'est ta Véronique !
— Misérable !...
— Si ce n'est pas toi qui la tues, c'est elle qui te tuera !...
— Que dis-tu?...
— Oh ! elle ne te frappera pas d'un couteau, mais elle verra sans pitié ton cœur brisé... Ces créatures qui appartiennent à Dieu n'appartiennent pas au.\ hommes qu'elles soignent et que, par conséquent, elles voient tels qu'ils sont...
— Et puis, lit Médard avec douleur, je suis un forçat...
— Tu vois, tu vois que j'avais raison !... Maillonne saisit la main de Médard...
— Quand je serai à la veille de tenter une autre évasion, fit-il avec entraînement, je te préviendrai et, si tu veux venir avec moi, nous serons deux, à moins que nous ne soyons trois, car il y a aussi Gérard, qui n'est pas un méchant garçon...
L'ancien marin s'éloigna, laissant seul Alexis Médard dans le jardin de l'hôpital. Ce dernier s'assit sur un banc, où il resta longtemps pensif et morne.
Les paroles de Maillonne avaient fait une impression profonde sur son esprit.
Le hasard, peu après, lui lit avoir, à cette même place, un entretien avec la supérieure.
11 réfléchissait encore à sa triste destinée quand une voix douce lui demanda :
— SoulTrez-vous?
Il releva la tête en tressaillant.
C'était Marie-Louise.
Alexis ne put se contenir.
— Oh ! oui, je souffre !
Le visage de la sœur marqua l'intérêt.
— Qu'est-ce que vous avez ?
— Ce que j'éprouve ne peut pas se guérir...
— Qui sait ?..,
^)oo i..\ iiF.i.i.i: Mirrriv
— >f <iii<-j.- ii;is pi-nlu a j.im.uv ;...
— VoiiN poiivi'z esjit''r('r... Ou ^•^l l'h'ii di-po-i' |)onr Vdiis... Je sais (\[\\)\\ n tlomandi"' uuo rôilii'-linn de p.'iiu; ;'i caiiM' do l'aclc liriMÏqu' qu(> vous [\\cz ac -ompli... Plus lard, voliv ^i-û'O. .
>!.' r.'ndra-t-iMIo riioiiiicnr ?
Lo rojHMilir lave lonl aux yeux dt; huMi...
— Oui. mais aux veux des liumnie^ ?
— Qu'imporle lonr opinion !
— On peut. «Ml ciTet. la luMver ipiand elle vous comlainne injusleni«'nl, ipi and on a jioiir soi sa conscience: mais lorxpi'on se dit qutî la sentence est méiitée. .pie Topprobrc est juste, que resle-l-il au néiri, (pie leste-t-il au paria?
— Il n'est pas que celle vie !...
— Qui le prouve?
— Est-il possible que vous doutiez?... N'appartenez- vous donc pas à une fami'lc chrétienne?...
— Je suis catholique, mais j'ai vu si souvent ici-lias le mal triomphant (]ue je me suis prisa douter de la Providence...
— Ses décrets sont impénétrables...
— Vous n'auriez peut-être pas autant de confiance, ma s(cur, si vous connaissiez ces tempêtes qui anéantissent les- plus forts et d'où sort l'éclair qui foudroie... Venue au monde pour faire le bien, c'est sans doute entraînée par une vocation irrésistible que vous avez pris la livrée de la charité, la robe delà bienfaisance... Oh ! vous avez vu des misères, mais vous vous êtes contentée de les soulaizer sans les approfondir... Il est des douleurs incurables que vous ne soupçonnez pas...
— Vous croyez?...
Elle prononça ces mois d'un ton qui remua étrangement le jeune homme. Cet accent profond déchirait une partie du voile (jui cachait le passé de la sœur. C'était Simonne de Miran qui venait de parler et non Marie-Louise!..