‹ La belle moissonneuse (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · SI · texte numérisé non relu

SI

» fait son parasite, son conlident, son » servant. Vous feignez, pour la fille de

> Michel, une passion que vous n'avez » pas. Vous voulez gagner la confiance.

> l'amitié de la famille du fermier, et » surtout du fermier lui-même. Une » fois devenu le familier de la maison, * il vous deviendra facile d'ouvrir au » duc une porte secrète, et d'ici à peu » de temps, monsieur Figaro, vous re- '> mettrez Rosine aux bars d'Almaviva » et vous partirez tous ensemble, clan- '» destinement, pour quelque pays éloi- » gné où la pauvre Rosine, cependant, » ne sera jamais que la maîtresse de son " ravisseur, et la vôtre peut-être, dès

> que celui-ci aura changé de fan-

> taisie. »

Tels furent les adieux charmants de IM. Trapillon, que le dépit et le désappointement rendaient furieux et sincère aussi, une fois en sa vie peut-être.

Or , savez- vous ce qui est arrivé , monsieur le notaire-optimiste? Bouquetin, avec ses airs naïfs et sa ruse diabolique, persuade à Michel qu'il se voue à la vie agricole et qu'il met ses douze mille livres de rente aux pieds de Sylvanie.

Le duc, de son côté, cherche à tourner la tête par des offres brillantes et en se-

cret à la faible Ma^iielon, cl un beau jour M. de Canduie et Bouquetin se hasardent à venir naviguer, sous prétexte de promenade, dans le voisinage de l'île.

Un yacht charmant est une nouveauté merv;3illeuse pour des femmes de la campagne. Magdelon ne résistera pas à une invitation, elle amènera Sylvanie (Bouquetin avait préparé toute chose).

On les attirera toutes deux par l'appât (lu plaisir, d'une promenade. Le yacht est iin voilier ; on tilera au large ; on enlèvera Sylvanie... La mer est là, et la mer est le chemin le plus libre pour, fuir sans danger.

Quant à madame Magdelon, on trouve partout des voitures publiques, et elle sera renvoyée à ses foyers du premier port venu de la côte d'Italie, avec force excuses, force remerciements, et après lui avoir procuré l'agrément d'un voyage délicieux.

Qui m'a dit cela? qui m'en a donné la preuve ? Qui , dites-vous , monsieur Bernin ? Eh ! mais, vous le savez bien, la vertu de mon or, ce talissement avec lequel on peut tout voir et tout entendre.

Avec de l'or, ne peut-on pas organiser une bonne et intelligente police dans tnnt pays ?

-" 231 — Je vous dis encore une fois qu'en n<»s Icmps de civilisation avancée, en nos temps de corruption par conséquent, l'or a une puissance intânie.

Et ce yacht si merveilleux, rapide comme un milan, beau et harmonieux comme un cygne, ce yacht construit dans un des meilleurs chantiers d'Angleterre, à qui appartient-il? A M. de r.andore? Non, à un noble Anglais de ses amis et qui Ta mis à sa disposition, à Marseille, pour des promenades? Point du tout. A qui donc?... Jetez-vous vutre langue aux cliiens, mon excellent notaire? Ce serait vraim 'nt dojnmage .

car vous parlez admirablement. Eh bien ! ce yacht est à moi ! Vous vous récriez ! Pourquoi donc? Je suis le complaisant du duc, dites-vous? Vous vous trompez ; je suis son esprit tentateur, et pour cause. N'ai-je pas un de mes régisseurs à Marseille? N'ai-je pas un navire à ma disposition et frété par mes ordres? Et ce niais de M. de Gandore n'a-t-il pas pris pour un grand seigneur anglais, pour un membre du parlement, mon. tidèle Nordamby . Ânglais-Indous et dont le nom a une consonnance trèsaristocratique? Et puis, dois-je le dire à la louange de mon régisseur, personne plus que mon cher Nordamby n'a du

tact, de bonnes manières et de l'instruc-

lion.

Or, lorsqu'il m'a averti, à Arles, que le duc le prenait pour un pair d'Anjjlcterre et qu'il lui demandait la permission de se servir de son yacht, j'ai bien vite donné mes instructions à Nordamby. Je l'ai fait lord et vicomte et l'ai autorisé a mettre son navire à la disposition de son nouvel ami.

La fatuité est une folie ; la folie est crédule, et mon duc de Candore a donné tête baissée dans la fiction traîtresse de mon régisseur.

Je vous vois rire aux éclats, et, cepen-

— 23i — dant , je vous entends me reprocher cette supercherie, comme peu en harmonie avec la franchise de mon caractère. Très-bien , monsieur le notaire royal et loyal; mais j'ai déjà eu l'honneur de vous dire : je ne prends pas comme vous au sérieux, dans l'occasion, cette sotte et vaniteuse société d'Europe; et, de plus, je suis venu à Arles pour assister à une comédie.

Si même les acteurs ont besoin de mon aide, je suis à leur disposition, en gardant l'incognito, toutefois.

Ce qui adviendra, je l'ignore.

Mais il peut arriver, cependant, (jue

M. de Candore très-effrayé do moa visage et des quatre mots que je lui ai déclinés au moment de remonter à cheval, il peut arriver que le duc reprenne la route de Paris en compafjnie de son tidèle et nouveau confident Bouquetin.

Alors, je n'ai plus rien à taire ici et je reviens à vous, monsieur Bernin, pour terminer quelques afll'aires importantes et pour souper quelques fois encore au (^alc de Paris, en votre agréable compagnie.

Bouquetin et Candore quittant la partie, pesterait Olivier seul sur le terrain, seul prétendant, seul poursuivant. Kntre

lui et Sylvanie je n'aurai garde d'aller m'interposer. Que leurs relations tournent à la pastorale ou au roman , peu importe? Je suis certain toujours que la fière et charmante fille ne courra aucun danger. Elle est forte de son intelligence, de sa dignité et de sa vertu.

Absent de ce pays-ci, je n'aurai pas moins l'œil sur Olivier. Ma vue est Iongue, vous le savez.

Adieu, monsieup Bernin. Continuez à servir leurs rentes à MM. Bouquetin et de Candore. Je n ai nulle envie de leur donner du chagrin puisqu'ils me donnent de si aimables distractions.

Adieu et mille iiommages de ma part à cette vertueuse et bT)nne spirituelle société parisic^nne que vous adorez.

Robert.

Une cliiifultref («* A Paris.

Ceux qui reviennent à Paris après quinze ans d'absence, sont fort étonnés de la transformation matérielle qui s'est opérée dans certains quartiers.

La masse des constructions nouvelles aujjuiente dans une proportion presiiue clïVayaute.

A l'invasion étrangère de 1SI6, qui, grâce à Dieu , se retira quelques mois après, a succédé une autre invasion, et celle-là ne cesse d'occuper Paris : c'est l'invasion des pierres.

Les dieux s'en vont! criait-on à Home au temps des empereurs.

Les rois s'en vont! dit-on en Europe aujourd'hui.

(.es jardins s'en vont ! peut-on répéter de toutes parts en parcourant Paris à l'heure qu'il est.

Oui ,' les jardins ont presque tous quitté l'enceinte de Paris nouveau; les

jardins sont tous partis pour la campagne.

Restent les cours.

VA encore ces pauvres cours sont-elles pour la plupart veuves de leurs arbres, privées d'air et de soleil.

Certains quartiers de Paris ressemblent assez bien aujourd'hui à des ruches garnies d'innombrables cellules... moins le miel et moins les reines.

Donc, dans les quartiers populeux, les quartiers vivants, il n'y a pas de verdure à Paris, plus d'ombrages venant de la feuillée, plus do jardins.

SYI.V. T II.

Je me trompe, i| en reste huit ou dix qui reverdissent encore à chaque printemps, par la grâce de Dieu et la grâce de leur propriétaire, dont l'hésitation à couper de beaux arbres mériterait une récompense nationale.

Ah ! croyez-moi : sapez les trônes si cela vous est agréable; mais respectez les futaies.

Vous pouvez abattre un arbre aussi vite qu'un trône ; mais ce qui échappe à votre puissance, c'est d'ordonner au gland de produire un chêne en aussi peu de temps que vous pouvez refaire une royauté ou constituer une république.

Si yrand que vous soyez, il faut vous incliner ici : la nature n'obéit qu'à Dieu et l'homme obéit à la nature.

Nous voilà hors de de Paris ; rentrons dans la ville pour y chercher un jardin.

Dans la rue Saint-Lazare, en parcourant l'espace contenu entre la Ghausséed'Antin et la rue des Trois-Freres, il est encore quelques maisons assez heureuses pour avoir des fenêtres donnant en plein midi sur des massifs de verdure et des espaces gazonnés.

Les façades de ces maisons étant sur la rue et tournées au nord, vous ne vous doutez pas du bonheur qui vous

attend lorsque vous ; rrivez aux appartements du fond el que vous rencontrez des arbres et du soleil.

Or, ces aDpartenaents, très-peu recherchés par les gons qui aiment la foule et le bruit, sont les délices des esprits rêveurs, amis du silence et du travail.

Une maison à trois étages, ayant façade sur la rue et façade sur les jardins dépendant des hôtels voisins ; une maison modeste, mais d'une propreté élégante ; une petite porte d'entrée, peinte en vert, ayant un énorme bouton de cuivre le plus brillant; un vestibule pavé d'une large mosaïque en marbre; un escalier tournant, à rampe en bois façon

acajou; un apparteuienl au troisième éta(;e, et dont la porte à droite est parée d'un joli ruban bleu, couiuie cordon de sonnette; tel est le réduit où nous allons chercher à pénétrer.

A cette jolie porte extérieure déposez toute espérance, croyez-moi, lascia ogui speranza; oui, mais toute espérance coupable, entendous-nous.

Dans ce petit appartement composé de deux pièces, d'un passage et d'une cuisine grande comme une voiture (une vraie cuisine de poupée), par une belle soiréedu mois dejuillet de l'année i8i.... une jeune fille était assise a une des

trois fenêtres ouvertes qui donnaient mi-partie sur un jardin et sur une cour ombragée d'arbres.

Un mur mitoyen partageait le jardin et la cour et venait aboutir sous la fenêtre du milieu, en sorte que l'appartement avait de chaque côté une part égale d'air et de vue sur les deux propriétés voisines.

La jeune fille en question brodait au métier un éclatant bouquet de soie, destiné probablement à servir de fond à quelque châle de crêpe de Chine, comme on les portait il y a trois ou quatre ans.

Son logement modeste était iiieuMé avec ce bon ^oùl, cette intelligence qu'il est si rare de rencontrer, qui ne s'apprennent ni ne se donnent.

Le tout ne valait pas douze cents francs, peut-être, mais cet ensemble était cependant d'un prix inestimable, par l'harmonie des détails entre eux.

On voyait que ce mobilier si simple, si élégant, avait été choisi par instinct, et non par le résultat d'une combinaison et même d'une réflexion.

11 avait plu au premier coup d'œil, t't du premier élan on avait tendu la main vers lui, comme si on ie reconnaissait.

comme s'il ressemblait à celui qu'on avait rêvé.

La brodeuse était jeune, dix-huit ans tout au plus.

Elle portait une robe d'indienne fond blanc, semé de pois bleu.

Elle était tête nue, un mouchoir de soie de couleur orangée était jeté sur vses épaules et venait se nouer sur son sein.

De ses doigts effiléo elle piquait le cadre de crêpe de Chine, en colorant

des fleurs avec de la soie, comme eût fait un peintre du bout de son pinceau.

Ce goût déterminé [)Our les ileurs se révélait encore dans le petit appartement par une riche jardinière abondamment pourvue : c'était bien là réellement le meuble de luxe de la locataire.

Cette jardinière et son contenu étaient hors de proportion avec le reste ; on eût dit que toutes les économies du ménage avaient été versées chez la fleuriste, et on était tenté de le déplorer.

Mais la jardinière di.ns sa richesse, ou plutôt malgré sa richesse, avait tant de grâce, d'éclat et d'arôme! Comment blâmer ce qui enchante? conmient condamner ce qui enivre les sens et la pen-

sée? comment proscrire des fleurs, si ruineuses qu'elles soient?

De la fenêtre où elle travaillait, la jeune fille pouvait observer à peu près tout ce qui était permis de voir sans trop d'indiscrétion dans les deux maisons voisines presque en face d'elle.

C'étaient deux petits hôtels, parfaitement isolés, chacun au centre d'un terrain, sans autre servitude que ce fatal troisième étage dont il est ici question, et dont les fenêtres non garnies d'auvent avaient été cause, dans le temps, d'un long procès gagné définitivement par le propriétaire de la maison où logeait la brodeuse.

Au milieu du jardin, à droite, le bftliment d'habitation était une sorte de {jrand j)avillon n'ayant qu'un rez-dechaussée et un premier étage.

Il paraissait habité par deux femmes de belle et noble compagnie ; on y arrivait par une allée de tilleuls aboutissant à une porte cochère, rue de la Chausséed'Antin.

L'hôtel à gauche, et dont la jeune tille ne dominait que la cour, était beaucoup plus grand, plus riche d'architecture, et surtout plus bruyant par la vie qu'on y menait.

II était rare que, deux ou trois Ibis

par semaine, le sommeil de la jeune ouvrière ne fût pas troublé par le roulement des voitures que les soirées de rhôtel attiraient.

Ainsi, deux existences bien différentes éaient établies sur le même terrain et séparées par un simple mur.

Ici la retraite , la douce famille (car les deux habitantes du pavillon paraissaient être la mère et la fille); là les joies du monde, les fantaisies fougueuses de mode, l'éclat, le bruit, l'agitation.

Il était à remarquer, qu'au pavillon entouré du jardin, on se levait de bonne

heure, on vivait en plein air et à Tombre pr£s:]ue toute la joum'^e, on veillait peu, du naoins m apparence et sans bruit; tandis qu'à l'hôtel opposé, on vivait surto'it la nuit et l'on dormait le jour, probablement.

Entre les deux existences, la jeune fille n'avait qu'à choisir, en imagination, du moins.

Nous n'anticiperons pas sur les événements pour connaître ses goûts et ses penchants ; nous reviendrons à son petit appartement avec une résolution bien prise d'observer, d'épier et d'aimer cette belle entant.

II était environ sept heures du soir lorsqu'on sonna à la porte donnant sur le palier de Tescalier.

l.a jeune fille remarqua, à la vigueur du coup, qu'une main assez lourde devait avoir pesé sur le cordon de sonnette bleu de ciel.

Elle se leva et ouvrit avec précaution.

Une grosse femme se montra sur le seuil, richement vêtue, affectueuse, révérencieuse, mais légèrement louche et le visage empourpré d'un vermillon qui eût réjoui le dieu Bacchus en personne...

— Eh! bonjour, mademoiselle! s'é-

cria la nouvelle venue en lui tendant de grosses mains qui crevaient dans leurs gants.

La jeune tille l'avait reconnue. C'était bien madame Richard en personne, la plus considérable et la plus considérée des marchandes de modes du quartier d'Aniin, selon le témoignage qu'elle se rendait à elle-même avec une ailorable bonne foi.

— Entrez, madame, dit la iu'odeuse en refermant la porte. A^oici un fauteuil ; asseyez-vous, madame, (.urest-cequi me procure l'honneur de vous voir aujourd'hui?

— Ce qui m'amène d'abord , mademoiselle, reprit la Richard, c'est toujours, comme à l'ordinaire, le plaisir de vous regarder. Mon Dieu ! que vous êtes belle, ma mignonne.

— Ah ! madame, je vous en prie... reprenait la brodeuse avec une modestie qui ressemblait fort à de la dignité.

— Non, non, ajouta madame Richard en rejetant en arrière son voile de dentelle, je n'ai rien vu de comparable à l'ovale de ce visage, à ces yeux si clairs et si doux... à cette taille... à ces mains... Vous êtes divine, mon enfant! Et puis une éducation, un grand air... une vertu !

AU! ail! laudrait pas s'y jouer; vrai, voulez-vous que je vous le dise, vous êtes créée et mise au rDonde pour épouser cent mille livres de renie...

— .Merci, madame Richard; on vit avec moins, répondit l'ouvrière. Qu'estce qui me vaut l'honneur?...

— Ah! voici, voici, mon enfant. Une dame des plus à la mode veut, ces dames veulent toujours, une écharpe brodée avec le dessin que voici. Je l'ai dans ma poche. C'est le diable! il n'y a que vous, mon ange, qui puissiez en venir à bout.

— De qui? demanda roiivriéro en

souriJint.

STr.T. T. i[.

— Ah ! oui... reprit aussi en riant aux éclats la Richard. ï.e coq-à-l'âne est joli ! je n'en fais jamais d'autre. L'autre jour, j'appelai grand duc, en plein magasin, un duc qui était de haute taille et qui avait les yeux ronds comme une chouette. Ce fut un éclat de rire amérique parmi ces demoiselles. Que voulez-vous? La jeunesse est vive, folle, enjouée... et j'ai de Fà-propos, moi! Or ça, ma charmante solitaire, ne vous verra-t-on jamais au magasin?.., Ali! comme vous y brilleriez...

— Et ce dessin diabolique, madame Richard? demanda l'ouvrière.

— Ah! bon, voilà que je l'oublie.,.

— 2î>9 — Voici, voici ; je n'arriverai jamais jusqu'à la profondeur de mes poches. Cette Pa/myrc est insupportable, car vous saurez que Palmyre fait mes robes ; c'est bien le moins, puisque j'ai fait Palmyre.

— Je ne comprends pas, madame Richard.

— Ah! c'est vrai... encore un coq-ài'Ane ! J'ai fait Palmyre, c'est-à-dire la réputation de Palmyre. Pardon! mais «»ùdonc sera le fond de ma poche i^ Décidément, je n'ai plus de fond...

— Vous êtes ruinée, madame Richard '/ dit l'ouvrière a^ec une malice adorable.

— -Ruinée, mon enfant ! exclama la

marchande de mode presque effrayée.

Ah ! reprit- elle en s'épanouissant, encore un coq-à-l'âne involontaire l G'est-à dire que j'en fais dix par heure ; cela m'est naturel comme de... Je tiens le dessin ; non... je ne tiens rien du tout et ma poche est percée. Ah! quel malheur; et ma pratique élégante? Bah ! c'est égal... je lui dirai qu'elle ne m'a. rien remis. Dans l'état, il est des cas où le petit mensonge est d'obligation. Vous saurez cela quelque jour, ma vertueuse mademoiselle. Dieu de Dieu ! est-elle helle ; quel malheur!...

— Comment quel malheur ! dit l'ouvrière.

— Ah ! je pensais au dessin de broderie et à ma poche ! encore un coq-à-l ane ! j'en pousse comme un poirier des prunes... Pardon ! je me trompe. Ah ! ali !.. je rentre dans mes tonds... attendez ; ma poche est double.... Voici le dessin!

oui !... ai-je sué, bon Dieu !

Et madame Richard tira enfin de sa poche un rouleau de papier jaune serin sur lequel était imprimé un large et riche dessin de broderie.

— 11 faut, ma jolie demoiselle, reprit la marchande, que vous me confectionniez cela dans les quarante-huit heures.

Ma cliente est pressée. C'est une prin-

CcoSc...

— Une princesse ! dit l'ouvrière.

— Et que vous connaissez de vue probablement. Tenez, mademoiselle, ref)ardez ce joli hôtel entre cour et jardin, làbas sous vos fenêtres. Voilà la cage du bel oiseau. Ma princesse habite cette maison et elle y tient sa cour... une cour d'adorateurs. Dam ! c'est qu'on est belle, c'est qu'on est riche et heureuse! Ah!

Dieu ! si on est heureuse !...^

Madame Richard appuya sur ces dernières paroles en tîxant un regard observateur sur le visage de la brodeuse.

Celle-ci, parfaitement calme, exami-

— 2GJ — liait le dessin de hroderie. La niarciian le reprit :

— Or ea, voyons, ma chère demoiselle, parlons un peu de nos atïaires, parlons de vous. Kn arrivant à Paris, il y a environ deux mois, le hasard ou plut(^t votre bonne étoile vous amena à mon majjasin.

Vous vous rappelez avec quel empressement je vous rtx'us. Votre physique si distingué et votre air si honnête m'intéressèrent tout de suite en votre faveur.

Je ne vous adrebsai que deu\ ou trois questions indispensableb. Vous ui'assu-

râles que vous étiez libre de vos actions, que vous aviez le droit de vivre à Paris comme bon vous semblait, et'que si vous aviez quitté votre famille adoptive. établie en province, ce n'était uniquement que pour vous soustraire à des obsessions. On vous proposait, on voulait vous imposer un mariage... Vous préfériez votre indépendance. C'est fort bien ; chacun est libre de son cœur et de sa main.

Vous me demandâtes de l'ouvrage. Je me hâtai de vous eu donner. Vous aviez emporté de votre province une certaine somme qui vous appartenait légitimement. Vdus vouliez vous établir dans un

lo[jf*iient modeste, mais propre et dans

une maison honnête ; je vous indiquai celle-ci. »

Quelques jours après, vous achetâtes des meubles vous-même et vous les payâtes comptant. Jusqu'ici , rien de mieux. Je fus heureuse de vous être utile.

— Je ne l'ai pas oublié, madame Richard, répondit l'ouvrière avec un sourire charmant mais avec gravité.

— Ce n'est pas un remercîment que je viens chercher, reprit la marchande.

Comme vous m'inspirez un vif intérêt, je viens vous parier un peu de l'avenir ma toute belle.

Ecoutez-moi. Aujourd'hui vous n'avez guère pour tout moyen d'existence que le produit de votre travail.

Une jeune fille comme vous, jouissant d'une belle santé et très-bonne ouvrière, peut certainement se tirer d'atï'aire. Tant que je le pourrai, moi, je ne vous laisserai pas manquer de travail.

Mais, mon enfant, je dois vous parler de choses que vous n'avez pas prévues.

Au milieu de Paris, dans cette grande ville que vous ne connaissez pas encore, il est bien des accidents... par exemple : qui vous assure que l'état des affaires me

permettra de continuer Jonjjtonips mon commerce? Le commerce en (;énéral et celui des modes en particulier ne va pas supériiurement aujourd'hui. Si je vendais mon fonds , sommes-nous assurés que la personne qui achèterait ma maison voudrait ou pourrait continuer à ' vous donner de l'ouvrage ? Les gens obligeants sont rares, permettez-moi de vous le dire sans me vanter.

iMoi-même , j'ai t'ait tort en quelque sorte à d'anciennes ouvrières travaillant en chambre pour vous èlre utile... Autre accident : vous êtes jeune et bien i)oitante ; mais, mon enfanl, vous travaille/, beaucoup, et beaucouj) trop peut-être;

et si la maladie vient vous surprendre ici, dans votre isolement... je ne veux pas vous effrayer, mais je vous dois de sages avertissements.

Autre accident : vous me voyez aujourd'hui dans un état florissant de santé en ap[)arence. Eh bien ! ma pauvre et bien chère demoiselle , apprenez que bien souvent je suis menacée...

— Menacée!... dit la brodeuse avec une sorte d'eflroi.

— Eh ! oui, d'une attaque de sang

C'est ma frayeur, c'est par là que je finirai, jeu ai le pressentiment. Les méde-

cins sont des traîtres : ils nous rassurent d'autant plus qu'ils le sont d'autant moins. Le mien me pose des sangsues tous les mois , et me garantit encore trente ans de santé. Bon ! il me rend visite deux fois la semaine, ce qui lui donne une rente annuelle, chez moi, de cent quatre visites par an, c'est-à-dire de trois cent douze francs, à trois francs la visite, sans compter les cadeaux. Comment voulez- vous que cet honnête homme soit assez maladroit pour me guérir tout à fait ou pour me tuer ? Il ne fait ni l'un ni l'autre. Il me prolonge indéfiniment, voilà tout. Surtout il me rassure et ment comme un dentiste, le scélérat, le rusé,

le jjredin, toul iiiembre qu'il est de la Faculté de médecine de Paris. Donc, ma belle enfant, je ne puis vous le cacher, mon docteur est un traître, et un coup de sang peut m'emporterd'un jour à l'autre...

— Oh ! ma bonne madame lUchard î dit la charmante ouvrière dont les yeux noirs brillaient de larmes.

— Juste ciel! s'écria la marchande.

Quelle sensibilité exquise ! quel bon cœur ! Ah ! quelle différence avec mes autres ouvrières! les pimbêches, les poupées sans àme, les gredines, passez-moi l'expressluii, nie verraient crever sur

place sans verser la plus petite de leurs larmts Ah ! ben, oui ! cela leur roujjirail les yeux, et ces (Jeiiioiselles ont trop de soin de leur fripon de visage.

~ .Mais, ma(lamc, reprit l'ouvrière attendrie, si vous veniez à nie ujanquer que deviendrais-je?

— Voilà, voilà précisément... dit madame Richard.

— Croyez bien, cependant, ajouta la belle jeune tille, que la pensée d'un intérêt personnel n'entre pas seule dans n»oii cœur en ce moment.

— Oh ! j'en suis persuadée, chère en-

fant ; je vous connais ; vous m'êtes attachée , vous m'aimez déjà comme une bonne tante, n'est-ce pas?

— Oui, madame, rep^ la brodeuse; vous êtes si bonne !...

— Eh bien, par affection pour vous, je veux chercher à assurer votre position.

— Ah ! madame... que de grâces !...

— Non, ne me remerciez pas encore.

Voyons, répondez avec franchise : vous ne voulez pas du mariage offert par votre famille?

— Non, (lit i'uuvriére, je ne veux pas d'un mariafje ; jo veux rester libre ; j'ai une passion invincible...

— Ah î Et pour qui ? exclama la marchande.

— Pour l'indépendance, madame, répondit la belle ouvrière.

— C'est fier ! c'est beau ! dit madame Richard ; aussi je vous approuve. Moi qui vous parle, après avoir perdu M. Richard, mon mari; après lui avoir lait rendre les honneurs funèbres dus à son ran{j (il était sergent des sapeurs de la r légion de la garde nationale), j'ai protesté contre le mariage, celle institution

SYLV. T. II. js;

nrbitraire qui humilie la condition de la femme sous le pouvoir despotique et atrabilaire de l'homme. Il y a abus, il y a injustice criarde! Oui, mon enfant, les hommes font les lois et les femmes les acceplenl ; voilà le grand vice de la société, je veux dire de l'ordre social consid''Tp dans ses rapports avec les droits îKîttirels... car... Où en étais-je restée ? - A votre veuvage, madame, ("/est juste. Je reprends J'étais belle à la mort de M. Richard, sergent des sapeurs , t^ légion. J'étais jeune encore, trente-deux ans ! l'âge de la force et du brillant de res})rit. J'avais un cœur!... ah ! un cœur tendre, je l'avoue, mais fier,

— «75 — parce qu'il était noble , pur et surtout indigné. M. Richard m'avait soupçonnée deux ou trois fois dans le cours de notre communauté matrimoniale. J'avais une certaine aisance, une connaissance des affaires très-exercée... Un magasin achalandé, une clientèle superbe ; donc les partis ne me manquèrent pas : il en venait chaque jour de nouveaux. Je les congédiai poliment, tous ces partis, riant sous cape de les voir partis; c'était un parti pris... Dieu ! encore un coq-à-l'àne ! Quelle déplorable fécondité !

— Et vous restâtes veuve, madame Uichard? demanda l'ouvrière.

— Veuve et libre, mon enfant ; libre de mes actions... et de mon cœur.

-— Eh bien ! madame, je ferai comme vous, sans m'exposer jamais à devenir veuve.

— Oui, ma chère belle ; mais rappelezvous que j'avais une position confortable dans le monde, et qu'une ouvrière, jeune, jolie; que dis-je? belle, superbe, sans expérience et sans fortune, est à la merci de bien des événements.

— Mon Dieu ! vous m'effrayez !

— Je viens pourtant vous rassurer.

Voyons, mettez la main sur votre bon

potit cœur, reprit madame Hicliard, et dites-moi ici, entre quatre yeux, la porte étant bien fermée, dites-moi si vous ave/, oui ou non, ce que l'on nomme un attachement.

— Pour qui, madame ?

— Mais... dam ! pour.... quelqu'un...

pour un jeune et galant homme , par exemple.

La jeune fdle roujjitet baissa les yeux ; n)ais relevant presque aussitôt le regard avec une dignité incomparable :

— Non, madame, dit-elle, je n'aime peisonne, dans le sens que vous donnez au mot d'attachement.

— Ouf! s'écria la Richard enjoignant les mains, me voilà soulagée d'une fameuse oppression !

— Comment cela, madame?

— Gomment? j'avais une peur effroyable de découvrir en vous un cœur tout embarbouillé d'un sentiment exalté, profond, inaltérable, fatal, souverain, éternel' comme elles disent toutes à leur début. Âh ! ma chère amie, reprit-elle, permettez que je vous embrasse, et que je vous offre mes plus sincères compliments. Votre avenir est assuré, vous serez heureuse !.. mais heureuse à faire crever d'envie toutes vos compagnes, ou

phiiôt toutes vos rivales, car, ma chère, les jalouses sont en majorité clans ce pays-ci...

— Madame, je ne veux le malheur de • personne, répondit la charmante l»rodeuse.

— Eh ! jour de Dieu ! je le sais hien ([ue vous ne voulez de mal et n'en feriez à qui que ce soit, mon agneau, mais on chercherait à vous en faire heaucoup.... je connais le genre féminin, allez! en tait de perfidies, entre femmes, il n'est jamais neutre. Bon ! encore un coq-àl'àne ! j'en pousserai donc toujours? Rtvenons, votre avenir e.à assuré, votre

cœnr est libre... vous pouvez donc, ma chère eufant, en tout bien et tout honneur accepter la protection d'une personne de haut rang, supposons, qui voudrait bien devenir votre bienfaitrice, n'est-ce pas?

— Madame, dit la jeune fille, je ne consentirais à accepter que des bienfaits qui seraient le prix légitime de mon travail.

— Toujours votre travail ! reprit la Richard ; mais mon ange , vous oubliez donc que le travail excessif altère la santé, amène la maladie... et la misère. Combien gagnez-vous par jour, en tra-

vaillant, comme vous laites du matin au soir, et souvent une partie de la nuit? combien puis-je vous donner; voyons?

trente sous par journée.. ^u plus deux francs ! et encore je risque de me brouiller avec d'autres excellentes ouvrières.

Eh bien ! ma chère enfant, comptez-vous avec cela faire des économies pour l'avenir? compUv.-vous acheter des rentes ou une maison sur vos bénéfices'' Tenez, je vous parle à cœur ouvert à vous, et je me garderais bien de le dire à d'autres : aujourd'hui l'existence par le travail, à l'aiguille surtout...

— Eh bien ! madame ? demanda avec anxiété la jeune fille.

— Eh bien ! c'est un rêve ; une chose injpossible, une illusion qui mène lout droit à l'hôpital.

I.a Richard s'arrêta, oppressée, le teint rouge pourpre, et dardant un œil louche sur la pauvre ouvrièue dont la pâleur relevait encore la beauté.

— L'hôpital ! répétait celle-ci en levant au ciel de grands yeux humides, mais... c'est une horrible humiliation, mon Dieu !

— C'est l'infamie, ou à peu près, répéta la marchande avec un accent brûlai.

— Ce qui m'étonne, madame, rri^rit la jeune tille, c'est que vous, a la tète d'un magasin et d'un atelier par conséquent, vous montriez cette désolante perspective h des ouvrières.

— iMoi ! pas du tout ! dit la Richard, je ne leur souftle pas un mot à ce sujet. b:h ! mais, on n'en trouverait plus une seule à notre service. Peste l mais, mignonne, à vous c'est différent, je ne vous cache rien, je vous éclaire... car je vous aime et veux votre bonheur !

— Madame, ce bonheur, comment donc l'obtenir?.... ou du moins, c'est là toute mon ambition, comment arriver

à une existence indépendante, modeste,

mais honorable?

— Nous y voilà, dit la Richard. Je le

répète, mademoiselle, en vous plaçant sous le pratonage d'une personne haut

placée dans la société, qui vous laissera libre de prendre le genre de vie qui vous conviendra, et qui vous donnera tout ce qui est nécessaire à votre existence ; enfin, qui, par des bienfaits très-acceptables, vous enrichira Tenez, ajouta-t-

elle en fouillant dans sa poche, voici un petit livre dont je vous recommande la lecture. 11 vous dira mieux que moi ce qu'il faut faire pour plaire et pour réussir dans le monde.

— 2Rn —

lia jeune fille reçut le livre d'une main tremblante et le rejjard étonné.

Elle était encore à cent lieues de la réalité, troublée et n'ayant pas même le sens banal de la réflexion.

En ce moment on entendit un roulement de voiture dans h cour de l'hôtel voisin.

Un charmant coupé , attelé de deux chevaux gris pommelés et à tous crins, vint s'arrêter devant le péron protégé par un auvent de glace.

La livrée du cocher et celle du chasseur étaient d'une riche élégance.

Bientôt les deux battants de la porte du péristyle s'ouvrèrent et l'on vit paraître une jeune femme, la plus noble et la pins séduisante personne du monde.

Un homme âgé la suivait ; il monta après elle dans la voiture.

Le cliasseur, empanaché de longues plumes blanches, s'élança sur le siège à ,coté du cocher; les chevaux tournèrent en piaft'ant, et s'élancèrent hors de la porte-cochère qui se referma avec bruit.

On part pour la promenade, reprit la Richard ; il est près de sept heures et demie ; la soirée est magnifique ; le hois

uc lîoiijojjiic serfi iVais, délicieux, peuplé de toute raristocratic de rélé{>ance. On liiiira la soirée par l'Opéra; puis on reviendra à riiotel, où, pi'oljahlenienl, il y auiu uij souper fin, de la musique, peutêtre un petit bal d'amis intimes.

Eh ! bien, mademoiselle, ajoula-t-ellf brusquement; est-ce que d'ici à quarante-huit heures vous pouvez avoir brodé tout le travail que je vous livre aujourd'liui ; il mêle faut absolument.

— Madame, dit la jeune fille fort étonnée, pourquoi change/.-vous de ton en me parlant?

— C'est que je vois, mademoiselle, que

VOUS ne voulez rien comprendre. Je me

donne assez de mal cependant pour changer et assurer votre position.

La jeune fdlejeta les yeux sur le titre du livre qu'on lui avait donné. Elle lut ces mots : De l'art de parvenir dans le monde, conseils à une jeune fille.

Un frisson courut dans ses veines. La pâleur de ses joues fit place à l'incarnat ; ses yeux brillèrent d'un éclat surprenant.

— Ah ! reprit la Richard, je vois que vous commencez à comprendre, ma belle demoiselle.

— Madame, demanda la charmante ouvrière, dites-moi, je vous prie, qui est cette femme qui sort en voiture?

— Une (Je nos premières artistes, dit la uiarchaude '"'im ton ein|jlialiqne ; une fc.iiiiie ador<'o du ;>i.h!i. . .i'

ciiiq ans, el ciiuiuame ujhle livres de rente. A dix-sept ans, elle éèait ouvrière comme vous et tumbail dans la misère.

Elle eut recours à moi... quinze jours après, elle avait des maîtres d'art, d'aj^rément et des protecteurs très-haut placés. Deux ans après, elle débutait à l'Opéra devant le public d'élite de toute l'Europe. Aujourd'hui, elle mène une existence princière...

— Son nom, dit lajeune iille.

— Ar^jiiie, ma 'emoiselle.

8VLV. T. II. l'J

— Le nom de son mari !...

— Son mari, répliqua la Richard en riant aux éclats, vous voulez dire son.... amant.

Se levant avec une dignité suprême, la belle jeune fdle alla ouvrir la porte de son appartement qui donnait sur l'escalier, et, se plaçant près de cette porte en dedans de l'antichambre :

— 'IMadame Kichard, dit-elle d'un air (le fierté surnaturel, reprenez ce livre et ce dessein de broderie, et veuillez à l'instant quitter cet appartement pour n'y revenir jamais.

Toute gonflée de colère, la Richard

allait éclater en injures, lorsque le regard de l'altière personne qui venait de lui parler, et qui de la main lui montrait la porte, tomba sur elle avec un dédain écrasant. •

— Sortez, madame, reprit la jeune

fille, car un instant de plus ici je lis sur votre visage que vous allez être foudroyée d'apoplexie. Sortez; tant que j'habiterai ce logement, l'infamie ne passera jamais sur le seuil de cette porte. Sortez, madame Richard.

La marchande de modes, dont le teint passait avec des alternatives effrayantes du rouge vif au violet, s'avança brusaue-

ment vers l'escalier, le sanf-; dans les paupières et les lèvres tremblantes, sans pouvoir proférer une parole.

Elle saisit la rampe de sa grosse main, et roula plutôt qu'elle ne descendit les degrés de trois étages.

Rentrée chez elle, la jeune fille term^ sa porte au verrou, et, dans un élan sublime, elle alla se jeter à genoux aux pieds de son lit, la tête dans les deux mains et pleurant avec des sanglots.

Le lecteur Ta reconnue, cette noble et belle ouvrière était Sylvanie.

Un ni de motv.

Sylvanie était donc à Paris depuis environ deux mois.

(>omment avait-elle quitté l'île heureuse de la Camargue?

Poiii'quoi nvail-elle abandonné sa t'a-

mille ado|)tive, elle, si aimée, si respectée?

C'est ce que nous dira la suite de ce récit.

Le lendemain de la visite de la dame Richard, Sylvanie qui avait passé une grande partie de la nuit dans les larmes et la prière, éprouva un vif sentiment de bien-être, sinon de joie, à la vue de la brillante matinée qui se levait sur Paris. '

Dès six heures du matin , elle avait donné des soins à son petit ménage si propre, si délicat, et, plus calme, plus rassurée même phr le souvenir de sa gé-

— vil.") —

néreuse résolution de la veille, elle se mit à la fenêtre pour contempler la sérénité (lu ciel, et respirer la hrise fraîche qui frémissait dans les feuillages du jardm voisin.

Ce joli jardin n'était pas très-grand, mais il était planté avec un goût parfait et une rare intelligence.

j)es massifs d'arbres, habilement disposés, ouvraient (;à et la des points de vue, et trompaient l'œil en prolongeant les perspectives.

On reconnaissait ^i mouvement du terrain et à la dislributii ;i dos feuillages

que le propriétaire avait pris un soin extrême à masquer les murs d'enceinte.

Se croire en pleine campagne au milieu de Paris est un rêve toujours caressé par un esprit d'élite retenu prisonnier dans les limites de la cité ; c'est un élan vers la liberté , c'est une illusion qui" prouve une passion déterminée pour les beautés et les harmonies adorables do la nature.

— (Certainement, se disait à elle-même Sylvanie, ceux qui ont choisi cette retraite ai' milieu de Paris, et de préférence à tant d'autres habi cations luxueuses et entourées de mouvement, doivent

Qir

avoir le cœur bon, les sontiiiienis élevés et affectueux. Je crois même, je ne sais trop pou^inoi , que cette prédilection pour ce pavillon isolé, et ce jardin prouve un fond de mélancolie. Peut-être que des chagrins sont venus peser sur l'ùme de ces honnêtes locataires ; ce sont des étrangers qui regrettent la patrie, et qui rêvent du passé, espérant des jours meilleurs.

Plusieurs fois déjà la charmante ouvrière avait remarqué deux femmes assises à l'ombre des massifs d'arbre sur de jolis fauteuils d'osier, ov se promenant un livre à la main le long des gazons et des plates bm les Je fleurs.

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Ces deux femmes habitaient seules le pavillon et vivaient fort isolées, on pouvait le présumer, car jamais d'autres personnes que les gens attachés à leur service n'avaient été remarqués par Sylvanie.

Une de ces deux fenmies pouvaient avoir de trente-six à trente-huit ans.

Elle avait dû être fort belle, si on en jugeait par la régularité de ses traits, sa douce physionomie et sa noble tournure.

L'autre évidemment était sa fdle.

Elle lui ressemblait et elle paraissait

à^'ée de dix-luiil ou viu[;i aiis loiil un plus.

Entre l'Iles il semblait qu'il existait Une tendresse dévouée.

Souvent on les voyait se promener ensemble, en se tenant le bras, cueillir (les fleurs ou les arroser, lire dans le même livre, échanger entre elles les mêmes petits ouvrages , absolument comme deux sœurs.

De la mère à la fille, ou de la tîllle à la mère, rien qui indique l'autorité ou l'obéissance.

On s'ain)ait avec abandon; on vivait

> runo pour l'autre; on bornait l'horizon

des jouissances et des affections aux murs du jardin; tout en dehors de ]à élait oublié, inconnu peut-être.

(Combien de fois Sylvanie avait-elle interrompu son travail à l'aiguille près de la fenêtre pour contempler ce bonheur si calme, là-bas, à ses pieds, dans ce pavillon élégant et ce jardin? Combien de fois avait-elle soupiré à un souvenir involontaire? Combien de fois avait-elle essuyé une larme d'attendrissement?

Mais, dans ^a matinée dont il est ici (.;nestion, la vue du jardin de ^« voisines

inconnues lui était plus douce et p'cs bienfaisante qu'à l'ordinaire.

Accoudée sur ia ranij-^c de la fenêtre, elle épiait pour ainsi dire chaque accident de cette riante liaiiitation ; un peuplier dont les feuilles tremblaient ii la brise du matin, un râteau oublié la veille sur l'herbe humide, un arrosoir renversé sur le sable d'une allée, une fauvette qui chantait dans un fourré de tilleuls, des chases d'osiers placées contre un tronc d'arbre enlacé de lierre, tout, ce jour-là, paraissait avoir, aux yeux de la solitaire, une si^juiticaliou intime.

Elle re[jardait, rêvait et suivait le lit

d'une histoire imaginaire, vague, inexprimée, mais ravissante.

Or, vers les sept heures du matin, au moment où les rayons du soleil, franchissant toutes les hauteurs des maisons d'alentour, venaient brillanter les feuillages du jardin.

Sylvanie vit s'ouvrir la persienne de la porte d'entrée donnant sur le perron du pavillon.

Une jeune fdle sortit ; elle était seule, tête nue, un livre à la main.

— La voilà ! se dit l'ouvrière, comme si elle l'altendait. Pourquoi seule aujour-

liliui? Oi'dinaireiuenl sa mère vient avec elle à cette heure-ci se promener

suus les tilleuls. Quel est son nom?

Ne pourrais-je le savoir? Il faut que je lui en donne un dans ma pensée et dans mon cœur. Voyons : elle est grande et svelte ; elle est souple et leste ; elle a des cheveux noirs... comme les miens (et Sylvanie soupira), abondants, magnifiques ; elle porte des robes amples et longues... elle paraît fort belle autant que je puis en juger à cette distance ; •elle aime les fleurs et les soins du jardin.... Souvent je l'ai vue prendre le râteau et la bêche d'une main hardie, prompte, nerveuse... Souvent je l'ai vue

inondersa robe avec l'eau de l'aiTosoii' et sans en prendre aucun sonci. . Llie est de noble race, sans doute , elle a de la forlune certaineaient... Comment la nommer? Si je savais quel est son pays?.... Admettons qu'elle soit méridionale comme moi... Oui, elle est née sous le ciel bleu lapis, ce ciel- diamanté par de si vives étoiles... Elle est du pays des oranges, des oliviers, des figuiers ; de mon beau pays, peut-être... O douce patrie !

Et, sans chercher un nom plus longtemps, mais se sentant brisée à un souvenir, Sylvanie pencha la tète et pleura dans ses mains.

Cependant la jeune tille avait déjà fait le tour du jardin, re^jardant les teuilla^^es inondés des pierreries fluides de la rosée, écoutant les fauvettes, souriant aux enchantements de cette belle et pure matinée de juillet.

Arrivée en face de ce troisième étage qui dominait le jardin, elle s'arrêta à vingt pas du mur garni de jasmin et de rosiers de Bengale, et elle regarda la personne accoudée à la fenêtre.

Probablement elle ^reconnut que Sylvanie avait du chagrin.

Jetant les yeux autour d'elle,'la noble jeune tille vit des fleurs, et avec une vivacité charnuinle, elle en cucilht un gros

SYVL, II. 20

bouquet, sans distinction, prenant tout ce qui se trouvait sous sa main.

Alors Sylvanie vit l'étrangère lever le , bras comme pour lui tendre la gerbe de fleurs qu'elle venait de couper. C'était lui donner une marque de sympathie bien directe, bien franche et bien spontanée.

La belle ouvrière fit un signe de re- \ ijierciment, et, un instant après un fil de soie verte descendait lentement de la fe- • nêtre dans le jardin.

La jeune fille se prit à sourire, mais de ce rire épanoui et charmant, libre et fier

qui caractérise une âme belle, un noble caractère.

Elle courut vers le mur, saisit le bout du fil qu'elle enroula rapidement autour du bouquet et qu'elle fixa.

Cela fait, elle frappa dans ses mains en signe de joie, et le fil remonta, et les fleurs données par cette main inconnue, cette main amie, les tleurs firent leur ascension vers SyWanie.

La noble jeune personne resta dans le jardin, élevant toujours ses beaux yeux vers la fenêtre. Bientôt elle vit un bouquet descendre le long du mur au moyen du fil de soie.

Elle crut qu'on lui rendait ses fleurs...

Un sentiment pénible vint attrister son visage ; elle baissa la tête et se prit le menton dans la main.

Mais le bouquet avait presque touché terre.

La jeune fille courut à lui ; elle avait reconnu d'autres fleurs que les

siennes.

Le fil de soie lui apportait en échange deux magnifiques caméHas blancs bordés d'incarnat, deux roses mousseuses du plus beau ton, de branches de géranium d'un velouté incomparable.

— Ab ! mon Diea ! s'écria-t-elie, les belles fleurs ! Y a-t-il «lonc un jardin làhaut.

Sylvanie avança sa jardinière près de la fenêtre, de manière à ce que la jeune personne du jardin pùl la distinguer.

Celle-ci détachant alors le bouquet du til conducteur, l'approcha de son sein et le pressa sur son cœur, en regardant toujours la fenêtre du troisième étage.

Mais le fil ne remontait pas ; elle s'en aperçut, et elle le saisit comme si elle eût prié d'attendre.

Sylvanie la vit tirer un petit agenda

de sa poche, écrire quelques mots rapidement au crayon, déchirer le feuillet, le plier en quatre, l'attacher au fil et faire un signe de la main.

Le fil remonta rapidement ; Sylvanie détacha le billet et lut ces mots :

ff Qui êtes-vous ? Je vous ai remarquée souvent. Aujourd'hui, vous pleurez... Qu'avez- vous? »

Cinq minutes après, le fil de soie rapportait celte réponse :

€ Je suis une ouvrière en broderie.

J'ai du chagrin, car je suis seule. »

Le billet avait été lu et caché dans le corsage de la robe claire et d'un bleu pâle, que portait la belle jeune lille.

Sylvanie s'était retirée ; mais le iil restait attaché à la rampe de la fenêtre et touchait au gazon par son extrémité.

Là fut interrompue cette mystérieuse correspondance. Un domestique était venu parler à la jeune personne du jardin.

* Elle s'était hâtée de rentrer dans la maison.

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