La belle moissonneuse
Le télégraphe électrique est certainement une des plus utiles inventions de notre époque; mais, n'en déplaise à MlM. de l'Académie des sciences et ùMM. du génie civil, le û\ de soie, le fd sympathique de Sylvanie et de la belle inconnue avait devancé cet agent conducteur
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(le fluides et il le dépassait de bien loin comme supériorité de rapport et d'intelligence.
Par le fil de fer électrique que transmet-on d'un point à un autre ? de misérables dépêches concernant la politique, la bourse ou la police!... grand Dieu!
tandis que le fil de soie, touché à chaque extrémité par deux nobles jeunes filles, n'était-il pas l'agent des plus adorables émotions, le lien sympathique de deux âmes s'ignorant entre elles encore, mais attirées l'une vers l'autre et à leur insu même par la grâce, la pureté et l'élévation, ce triple aimant d'une divine essence.
La matinée fut riante et douce pour la pauvre ouvrière abandonnée.
La sérénité et l'espoir revenaient par émanations dans l'âme de Sylvanie.
A ses yeux le jour était plus beau, les tleurs plus colorées, et plus odorantes ; le chant de la fauvette plus harmonieux à ses oreilles.
Quant à son appartement, elle ne le trouvait plus solitaire ; elle consentait avec joie à y passer sa vie. ^
Ce fut dans cet oubli du présent, dans cette insouciance de l'avenir, dans cet enchantement de l'esprit et du cœur, ce
fut dans ce moment de suprême émotion/^ de poésie et de rêverie, ce fut dans ce moment là qu'un coup de sonnette brutal, sec, méchant, impitoyable, retentit dans l'appartement et fit tressaillir la jeune fille.
Devait-elle ouvrir? Elle hésitait, c'était chasser son rêve, le tuer peut-être ; et ce rêve était si beau, lui, venu jusqu'à elle du milieu des fleurs et sous les traits de la plus noble amitié.
Elle hésitait.
Un second coup, plus violent que le premier, fit hurler la sonnette et prouva par le mouvement même du ressort que
le ruban bleu de ciel servant de cordon à la porte venait d'être cassé.
La colère gagna le cœur de Sylvanie.
Elle ouvrit brusquement la porte et se présenta sur le seuil, l'œil étincelantet les narines gonflées d'indignation.
Un hornme était là, tenant à la main le ruban de soie qu'il venait d'arracher par sa brutalité.
— Pardon, dit-il, ce cordon ne tenait pas, mademoiselle.
— 11 était solide, monsieur, reprit-elle, mais votre grossièreté est plus robuste encore.
— Comment ! dit l'inconnu sans oser faire un pas en avant, pour premières paroles, vous m'adressez des injures?
— Et que venez-vous cherchez ici, monsieur? qui êtes-vous? que me voulez-vous? Je yous préviens qu'on n'entre pas chez moi facilement. Si vous avez à me parler, dites, j'écoute.
— Fort bien , mademoiselle , reprit l'homme inconnu et vêtu de noir des pieds à la tête. Fort bien ! je n'entrerai pas aujourd'hui, cela est vrai; je n'en ai pas le droit. Mais dans quelques jours peut-être...
Sylvanie le regarda avec un dédain mêlé de fureur.
. — Diable ! dit-il, nous sommes fière. Voyons, mademoiselle, ajouta-t-il en fouillant un large et fort sale portefeuille qu'il avait tiré de sa poche, voyons : pouvez-vous me payer aujourd'hui, à l'instant même, la somme de deux cent cinquante francs, montant de cet effet souscrit par vous il y a deux mois à la ûame Richard?.. Vous vous nommez bien Sylvanie, n'est-ce pas ? cette signature est bien la vôtre?.. La dame Richard, il y a deux mois, vous procura bien ce logement que vous avez meublé de vos deniers , mais qui n'était pas disponible et dont le locataire exigea une indemnité pour sortir à l'instant et vous
céder l'apparlemeiit qui vous convenait?
Tout cela vous est bien présent? La dame Uichard fournit les fonds, paya l'indemnité de deux cents cinquante francs au locataire sortant ; mais la dame Richard, ne pouvant rester à découvert, vous pria de lui souscrire un effet qui devait être sa garantie. Et cet effet vous" le souscrivîtes, et le voici. Il est échu depuis ce matin. Deux cent cinquante francs ! Voulez vous me les remettre, mademoiselle, contre cet effet que je vous rendrai en échange? Vous ne me répondez pas?..
Étonnée, immobile sur le seuil de la porte comme une statue de marbre, le
regard fixe et cherchant à riippeler ses souvenirs, la beile ouvrière n'avait pas une parole à pouvoir prononcer devant cet homme dont l'ignoble visage, la tournure commune, les grosses mains, le regard faux, la bouche féroce et large et le sourire équivoque la pétrifiaient, pauvre enfant qu'elle était!
— Vous n'avez pas les fonds ? répéta l'homme impitoyable. Alors protêt, mademoiselle, protêt, jugement et saisie.
J'en suis bien fâché, mais l'effet est une lettre de change souscrite en bonne forme... Les meubles sont neufs, dit-on, nous les saisissons; mais si cela ne suffisait, nous obtiendrions prise de corps.
Eh ! eh ! prise de corps ! Diable ! avec vous, mademoiselle, ce serait une bonne aubaine! Eh! eh!., vous n'avez donc pas les fonds?.. Je me retire. Oh ! eh ! .. prise de corps, par Dieu!., fichtre! la prise serait belle et agréable. Salut, mademoiselle.
Portant alors la main à son chapeau et jetant dans l'antichambre le ruban de soie bleue qu'il avait arraché, l'homme noir se hâta de redescendre l'escalier dont les marches de bois craquaient sous ses gros souhers.
— Monsieur ! s'écria Sylvanie à qui la mémoire et la vie revenaient tout à coup. Votre nom, s'il vous plait?
— Mon nom, reprit l'honime, en s'arrêtant au sixème degré .. mais mon nom ne fait rien à la chose. Avez-vous les fonds?.; Je remonte. .
— Non, monsieur, ditSylvanie. Mais, au nom du ciel, dites-moi votre nom et donnez-moi votre adresse.
•— Ah ! vous voulez envoyez les fonds chez moi. Très-bien, mademoiselle. Je vous préviens seulement qu'il faut que les fonds me soient apportés avant midi, deux cent cinquante francs et trois francs cinquante pour la course. L'effet est échu. Je serais obligé de l'envoyer à l'enregistrement, et alors, dam ! il suivrait son cours...
— Votre nom et votre adresse, mon sieur, je vous en supplie...
— Oh ! pardieu ! ma belle demoiselle,
on ne peut vous refuser cela, reprit-il avec un sourire atroce qui mettait à découvert toute une mâchoire ébréchée; je me nomme Moufflard... rien que celai Je suis garde du commerce, pour vous servir, et attaché à l'étude de maître Dolosus, huissier audiencier au tribunal de première instance de la Seine, en l'étude duquel vous aurez la bonté de faire remettre les fonds avant midi. L'étude de l'huissier susdit est rue des Ours, 13, à quatre pas d'ici. Avec un cabriolet on y arrive tout droit de votre porte, et dans
trois quarts d'heure. Salut, mademoiselle ; à l'étude on sera charmé de vous voir... sinon protêt, jugement, saisie, prise de corps... Eh! eh!...
Il descendait l'escalier en répétant ces derniers mots, qu'il accentuait et articulait avec une férocité de hyène, mêlant à ces ignobles menaces des ah! ah ! des ricanements, des eh! eh! à faire bondir le cœur de l'être le plus impassible.
En restant dans son appartement, Sylvanie se sentit devenir folle de douleur, d'humiliation, de désespoir.
La malheureuse enfant en s'adressant
à mademoiselle Richard, à son arrivée à Paris, en entrant à tout hasard dans cet infernal magasin pour y demander de l'ouvrage, avait ignoré qu'elle tombait dans un piège infâme.
Séduite par de faux sem.blants de cordialité, par des prévenances les plus attra^ antes par la grosse marchande, elle avait tout approuvé, s'était laissée guider en aveugle et avait signé, approuvé et accepté une lettre de change en bonne forme, et sans se douter de la moindre signification que pouvait avoir ce papier.
Madame Richard prétendait avoir payé pour elle une certaine somme à un certain locataire, pour une certaine indemnité,,.
Hélas l la Richard avait beau jeu avec au noble cœur et un esprit sans expérience, comme ceux ae la pauvre jeune fille arrivée seule à Paris du fond de la I^rovence, du beau delta de la Camargue.
Sylvanie entrevoyait donc enfin l'avenir menaçant qui l'attendait.
Dans l'amertume de son cœur, elle commençait à déplorer ce funeste coup de tête auquel elle avait cédé en fuyant la ferme des Tamaris , cette terre de refuge, ce saint asile où elle avait passé les innocentes et les plus belles années de sa vie. Remontant alors en esprit toute l'échelle du passé, elle vit les sou-
venirs de son enfance et de sa florissante jeunesse revenir un à un, et glisser devant elle pour ainsi dire comme d'angéliques apparitions.
Les plus lointains arrivaient à tired'aile : à travers un brouillard lumineux elle entrevoyait là-bas, dans le fond du tableau, une habitation riante au milieu de la campagne, entourée de frais orangers et de sycomores ; un appartement élégant et riche ; un salon ovale pavé de marbre ; une grande table couverte de ces joujous charmants, le rêve féerique de l'enfance ; des corbeilles à ouvrage, des tissus de broderie à côté de grands vases de porcelaine japonaise et remplis
de fleurs ; une tigure de femme douce et pâle, qui souvent se penchait vers elle et qui baisait son front et ses cheveux ..
Elle ressaisissait par la pensée ces formes, ces couleurs, ces harmonies ; c'était une vision souriante, mais indéfinie, vajjue, transparente... c'était le passé de son premier âge, un passé confus, inexprimable, > mais charmant.
Suivant le rêve pas à pas, elle se rappelait un voyage on voiture entrepris à travers de hautes montagnes ; des changements de sites, des fleuves nouveaux, des plaines traversées pour la première fois... et toujours la douce et pàîe figure
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de femme penchée sur elle et l'entourant de ses bras caressants ; puis la vie devenant plus réelle, plus définie : une ferme, les Tamaris ; une famille, Michel et Magdelon, devenant ses père et nière, et de .IX enfants belles et tendres qui l'appelaient ma sœur.
Mais la douce figure de femn>e était absente... Sylvanie ne la retrouvait plus dans le riant tableau domestique, comme si cette idéale figure se fût envolée vers le ciel.
Et à ces souvenirs vagues et lointains, et à ceux des années plus rapprochées et plus distinctes, elle sentait son cœur
se briser, et ses larmes coulaient abondantes et silencieuses.
Tout à coup, rappelée à la réalité effrayante du présent, elle tressaillit.
L'isolement, le danger, l'abandon, la misère, la maladie, le désespoir venaient tour à tour lui montrer leur visage amaigri, blême ou sanglant. Elle eut peur, et, se levant en jetant un cri, elle alla tomber à genoux dans un coin de sa chambre, devant une petite table au-dessus de laquelle était fixé au mur un crucifix.
— Ah ! mon Sauveur, dit-elle, prenez donc pitié de moi !
Ce cri de l'âme en détresse monta-t-il vers le ciel? Sylvanie n'en douta point, car, reprenant tout à coup une énergie nouvelle, elle se releva et courut à la fenêtre pour revoir le firmament, le brillant soleil, les nuages roses et dorés, la verdure du jardin.
En ce moment, quelques coups légers se firent entendre à la porte ; le cordon de sonnette n'avait pas encore été replacé.
Sylvanie ouvrit ; le concierge de la maison, l'iionnéte M. Germain, lui remit une lettre.
Après avoir remercié Germain du re-
gard, elle referma la porte soigneusement, et elle lut avec un battement de cœur inexprimable les lignes que voici : « Sylvanie, vous êtes à i'aris. Après des recherches inouies , j'ai découvert votre adresse. Le lendemain de votre fuite de Tamaris, je me rendis à la ferme; je trouvai votre famille dans un désespoir déchirant. A ma vue, x>Jichel courut à son fusil... il voulait me tuer; il me croyait complice de votre fuite, ^lagdelon et vos sœurs se jetèrent entre nous. Je n'opposais aucune défense... j'aurais été heureux de mourir. 11 ne me fat pas difficile de faire reconnaître mon innocence. La nouvelle de votre disparition
me navrait de douleur. Michel alors me serra entre ses bras, et nous pleurâmes ensemble. Vos sœurs et Magdelon jetaient des cris... Nous fûmes obligés de les consoler de notre mieux, et nous cherchâmes à les tromper en feignant de savoir ce que vous étiez devenue.
» Sylvanie, vous ne me devez aucune explication. Je n'ai pas le droit de vous en demander ; mais, connaissant la fierté de votre caractère et -votre indomptable amour pour l'indépendance, je suis sûr que vous avez fui les Tamaris pour échapper aux sollicitations , peut-être, aux ordres impérieux et imprudents de Michel, qui voulait obtem'r votre consen-
tement à un mariage des plus brillants ; l'infâme Bouquetin ayant, à ce qu'il paraît, renoncé à ses prétentions en faveur de son illustre ami.
» Vous avez fui, hélas! pourquoi? Je tie puis me l'expliquer, car vous êtes douée d'une énergie peu commune, et vous étiez bien de force à résister à votre famille adoptive. Vous avez fui ! Ce malheureux coup de tète ne pourrait être justifié que dans un seul cas ; me devinez-vous? Dans le cas seulement où vous auriez eu au fond du cœur une passion cachée, fatale, indomptable... et pourtant' Ah! malheureux que je suis,
si cette passion existe, c'est pour un au-
ire que pour ceiui-ci (lui vous écrit ces lignes.
» iMicliel et moi résolûmes de découvrir le lieu de votre retraite. Nous nous mîmes à votre recherche, l'un d'un côté, moi du mien ; ïi berge, ce fidèle ami, d'un autre côté. Rien ! pas une trace de Votre passage Nul ne vous avait vue.
Les voitures, les chevaux, les bateaux à vapeur, rien n'avait servi à votre fuite. On eût dit que vous aviez des ailes, ange malheureux et terrible que vous êtes !
» Cependant ^lichel, qui connaissait mieux que nous votre courage, votre énergie, votre tête exaltée, crut que vous
deviez avoir passé en pays étranger. Il traversa la Provence et prit la route d'Italie, par Nice et le chemin de la Corniche. Tiberge fut chargé de visiter les départements voisins en Languedoc.
Quant à moi, cédant, après huit jours d'hésitation et de vaines recherches, à une inspiration qui me dominait, je pris la route de Paris.
» Je vous ai retrouvée. Hier seulement j'ai découvert votre retraite. Gomment?
c'est chose inutile à dire ici. Maintenant, Sylvanie, je ne quitte plus vos traces ; dussiez-vous me haïr, m'écraser de votre indignation, de vos mépris même, tout m'est égal; je vous suivrai,.. jusqu'au
moment où j'aurai de vous un aveu * complet , sans restriction aucune , un aveu loyal. Personne ne comprend mieux que vous ce mot-là : loyal. Oui, il faut que je sache de vous-même, de votre bouche, s'il est vrai ou non que votre cœur s'est donné : il ne m'importe pas de savoir à qui. En ai-je le droit? Non , impitoyable que vous êtes ! mais je demande, j'exige un aveu. Dès ce ma^ ment-là, tout sera fini pour moi ; il ne me restera plus une illusion, pas une apparence d'espoir... Ce qui me restera, c'est la mission de vous protéger, de travailler jusqu'au dernier soupira vous réunir, par un légitime mariage, à ce-
■ — 27 lui que vous aimez ; ce qui me restera ensuite, ce sera la consolation de mourir.
« Mais je parle comme si déjà j'avais la certitude que vous aimez. Je suis un fou peut-être, moi, qui connais votre indomptable fierté, votre passion effrénée pour l'indépendance, votre dureté de cœur. Vous n'aimez pas ; vous ne pouvez pas aimer. Eh bien ! dites-moi cela ; je le veux. Je ne veillerai pas moins sur vous, être fatal et adorable, qui désormais tenez ma vie entre vos mains.
» Adieu. Il est urgent que vous me receviez. Ne vous jouez pas avec le mai-
lieur ei le désespoir. Adieu, Sylvanie; répondez-moi.
» Olivier. »
Un posîrscriptum indiquait une adresse à laquelle Sylvanie pouvait envoyer sa réponse dans les vingt-quatre heures.
Le post-scrtptmn suppliait aussi la cruelle jeune fdle de ne pas dépasser ce délai.
Dix minutes après la réception de la lettre d'Olivier, elle faisait jeter à la poste le billet que voici :
«Demain, samedi, entre deux et trois heures de l'après-midi, je vous recevrai. Quant aux questions qu'il vous plaira de
29 — m'adresser, je ne prends aucun engagement d'y répondre.
» Adieu. L'avenir est entre les mains de Dieu seul, et Dieu est bon.
» Sylvanie. »
Une Soirée cliez Argtne.
La lettre d'Olivier, cette lettre si aimante et si loyale, avait apporté un peu de calme dans l'âme de Sylvanie.
Au milieu de tant d'anxiétés, la pauvre enfant entrevoyait encore un rayon d'espoir.
Dans son isolement, deux pensées consolantes venaient relever son courage ; deux symboles charmants lui parlaient d'amitié : un fil de soie et une lettre. Dieu ne donne pas au cœur humain plus de peines qu'il ne peut en porter! quel être malheureux n'a pas ses moments d'élans vers une idée riante ?
C'est le point du ciel entrevu à travers < Tétroite fenêtre de la prison ; c'est le chant matinal de l'allouette succédant aux tempêtes de la nuit.
Surmontant ses terreurs du lendemain, ou plutôt les chassant à force de
volonté, Sylvanie reprit paisiblement ses travaux à l'ai^juilie, assise auprès de la fenêtre ouverte qui dominait le jar^
din. *
Quant au fil de soie, il pendait toujours le long du mur.
Emblème mystérieux de sympathie et de protection, Sylvanie n'osait toucher à ce fidèle talisman ; elle le respectait, elle l'aimait, elle comptait sur lui, follement, peut-être, mais qu'importe? •
l.e soir arriva avec ses fraîcheurs bienfaisantes. Au loin on entendait le prand murmure de la ville reprenant la
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vie après une journée de chaleur accablante.
Or, vers les neuf heures, l'hôtel situé à gauche de l'appartement de l'ouvrière, et séparé du jardin des dames inconnues par un mur, brilla tout à coup d'une clarté qui annonça une réception, une fête peut-être.
Oui, Ârgine donnait une soirée à ses amis, qui étaient fort nombreux, mais dont elie savait parfaitement distinguer l'élite en certaines occasions.
Oublions donc la chambrette de la belle ouvrière, et passons chez Argine.
Du réduit modeste et vertueux habité parle travail, à la demeure somptueuse de l'oisiveté, il n'y a qu'un pas, à Paris.
De ce côté du mur, la pauvreté, l'isolement, le chagrin fiévreux ; de ce côtélà, les joies, le luxe, les enivrements de la richesse... c'est l'histoire de presque toutes les maisons, dans les beaux quartiers de cette capitale de la civilisation.
L'hôtel que nous connaissons appartenait à Argine.
Elle l'avait acheté depuis près d'un an, et elle l'avait payé de ses deniers comptants.
La danse à l'Opéra fut de tous Jeg temps Je plus productif des arts : la danse à un certain degré , entendonsnous.
, Mais, si la danseuse est belle, brillante de grâce, de distinction, d'intelligence, la fortune alors ne connaît plus de bornes ; elle verse toute la corne d'abondance aux pieds charmants et admirés qui font battre tant de cœurs.
Ni la poésie, ni le chant, ni la peinture n'auront jamais le succès de la danse au théâtre.
Pourquoi cela?..
Perrnettez-inoi de ne pas répondre.
Mon silence, on eelte occasion, sera fort éloquent.
Une soirée chez Argine était ordinairement un gala complet et du meilleur ton.
Concert, souper et bal, tel, était le triple élément qui constituait les plaisirs de la nuit.
11 y avait là une part faite pour chacun, c'est-à-dire pour les yeux, le goût et les oreilles. De la musique à la table, de la table à la danse, la transition est normale, intelligente.
x\rgine le savait parfaitement.
Il était environ dix heures du soir, lorsqu'un coupé attelé de deux chevaux noirs, et de première race, s'arrêta devant un des magasins de modes de la rue de la Chaussée-d'Antin.
Un homme en habit de bal sortit brusquement de la voiture et traversa rapidement la première pièce du magasin sans daigner jeter un coup d'œil aux jeunes personnes qui trônaient aux comptoirs. Il gagna un petit salon dans le fond de l'appartement, où il savait très-bien qu'on l'attendait.
Les demoiselles du magasin l'avaient parfaitement reconnu ; elles n'eurent garde de lui demander ce qu'il voulait et qui il demandait.
Cet homme était le duc de Candore, et la personne qui le reçut dans le salon écarté était madame Richard, propriétaire et directrice de l'établissement.
— Eh bien? dit le duc, en se jetant dans une causeuse, eh bien? madame Richard!
— Comme vous voilà beau ! s'écria celle-ci, après avoir soigneusement
fermé la porte qui donnait sur le magasin. ,
— Bah ! reprit le duc. On soupe ce soir chez Argine.
— Et on y joue et on y danse ! ajouta la Richard. La chère petite!... J'ai vu cela grand comme une poupée.
— C'est tout ce que vous avez à me dire? reprit le duc.
— Eh ! un moment. Est-il pressé ce charmant amoureux ! Si ; j'ai à vous dire...
— Quoi donc!
— Que tout va bien. Cela marche...
— Vrai, ma bonne madame Uichard !...
' — Vrai, foi d'honnête femme. Vous savez que je ne vous ai jamais manqué de parole.
— Ah ! dame Richard, vous me rendez la vie. J'ai envie de vous embrasser.
— Passez-vous cette envie, monsieur le duc, repQt la respectable Richard, en lui tendant les bras.
M, de Candore lui donna son chapeau et sa joHe petite canne ornée, au pommeau, d'un pavé de rubis.
— Posez cela sur une chaise et parlezmoi, reprit-il vivement. Vous l'avez vue, hier?
— Oui, monsieur le duc, et je lui ai parlé raison.
— Ehe a accepté un protecteur. . elle comprend le danger de sa position?
— Elle comprend très-bien, et elle n'accepte rien.
— Comment!
— Pour toute réponse, elle m'a mise à la porte avec une insolence que la vertu seule peut donner.
— Et vous dites que tout va bien, que cela marche dame Richard?...
— Certainement, monsieur le duc.
— Sacrebleu ! maugréa Candore; c'est un fier succès!
— Avez-vous peur d'être volé? demanda la Richard avec un sourire sardonique.
— Tenez, reprit le duc, qui grinçait des dents, tenez, voici vingt-cinq louis, cinq cents francs. Je les dépose sur la cheminée; ils sont à vous si vous me donnez une bonne nouvelle d'ici à dix
minutes. Voyez si je tiens à l'argent. Ah ! fi donc, dame Richard !
— Monseigneur, reprit celle-ci avec une douceur respectueuse, je sais mieux
que personne que vous êtes grand, généreux, magnifique... Eh bien! je vous annonce donc...
Elle se pencha vers le duc et lui parla à l'oreille pendant trois minutes. Le duc, seul assis sur la causeuse tandis que la grosse marchande, restée debout, lui parlait en secret, le duc de Gandore devenait soucieux, regardait fixement ses pieds chaussés de bas de soie, se prenait le menton et paraissait attendre avec
anxiété la t'onclusion du récit de madame Richard.
— Vrai ? s'écria-t-il tout à coup en relevant la tête et Ja regardant.
— Oui, monsieur, dit la marchande, la chose, nécessairement, forcément, doit avoir ce résultat. C'est moi qui vous le garantis. Que diable voulez-vous qu'elle devienne, ayant ses meubles saisis, congé donné par son propriétaire, et pas un écu vaillant dans sa poche?... Elle lie connaît pas un chat à Paris.
— Alors... se trouvant dans la rue...
ajouta, en hésitant, M. de Candore,
— Elle sera trop heureuse de monter dans une voiture que lui offrira une dame comme il faut (une de mes élèves, bien entendu), et de recevoir l'hospitalité che?. madame la marquise. Ah! ah!... le tour estjoh!ilestdemafaçon...ah!ah!...
répétait en riant la joviale madame Richard.
— Et cette marquise aura pour logement? demanda Gandore.
— Votre hôtel, M. le duc.
— Bon ! dit Candore. C'est assez bien trouvé ! cela ressemble à une aventure de l'ancien régime. Madame Richard, vous lisez des romans-feuilletons?
— Moi ! dit la marchande, je n'en ai ])as le temps... j'écris mes mémoires.
— Eh bien! reprit Candore, j'en retiens un exemplaire. En attendant, voici pour l'imprimeur. Continuez à écrire, et surtout à me servir. Tenez... ces vingt-cinq louis sont à vous. A la Bourse, on appellerait cela, je crois, arroser la rente. J'arrose votre zèle, madame Richard.
~ Merci, monseigneur, répondit la grosse femme, en pliant en quatre un billet de banque que lui avait remis Candore. Merci, monsieur le duc. Ah ! qu'on est heureux d'avoir tant d'argent ! que
c*est comiiie il faut d'être riche, et quel grand seigneur vous faites !
— C'est bon ! dit Candore, en reprenant sa canne et son chapeau. A denriain. Je vais souper chez Argine.
En ce moment, on entendit de grands éclats de rire venant du magasin.
— Vos demoiselles sont gaies, dit le duc. Voyons ce que c'est.
Et il suivit madame Richard. Mais un accès de joie immense accueiUit la grosse marchande, qui reconnut en frémissant M. Bouquetin, le lion des magasins, la coqueluche et la folle passion des jeunes
ouvrières, la terreur des matrones de magasin. Le duc ne put se défendre de partager l'hilarité générale. Napoléon Bouquetin, en grande tenue de bal, un bouquet à la boutonnière, un énorme sac de dragées sur le bras gauche, jetait des poignées de bonbons à ces huit ou dix odalisques, que l'irrésistible verve du lion avait poussées au lyrisme de la gaîté.
— Madame Richard, s'écria Bouquetin, en s'inclinant devant elle, vous arrivez à propos dans la ménagerie, je distribue le dîner à mes perruches. J'ai aussi des dragées pour les outardes, madame Richard.
SYiv. T. m. 4 •
— Monsieur ! s'écria la grosse femme,
pourpre de colère, vous troublez mon établissement !
— Vraiment! dit Bouquetin. Je vais alors pêcher dans l'eau trouble. Permettez...
Et, passant derrière les comptoirs, il se mit à embrasser à la file toutes ces joyeuses filles, qui n'opposaient qu'une résistance de convenance ou de convention aux pétulantes excentricités du lion.
— Monsieur Bouquetin ! reprit de nouveau la Richard d'un son de voix étran-
glée par la fureur, vous insultez une maison honnête!
— Un moment, madame Richard, répliqua Bouquetin qui appliquait sur les joues ses derniers gros baisers. Je vois que vous réclamez votre tour, la maman !
Alors saisissant la Richard de toute la vigueur de ses bras, il entoura sa taille et imprima à Ténorme personne un mouvement de rotation tel que la valse devint irrésistible autour du magasin. L'aplomb de Bouquetin, son burlesque enthousiasme, la fureur impuissante de la grosse marchande qui tournait comme
une borne pivotante, rétranp,eté de l'àpropos, tout cela produisait une scène du dernier grotesque. On riait aux éclats, on riait jusqu'à se rouler sur les divans du comptoir. M. de Candore, tombant sur une chaise, fit chorus à l'immense gaité.
Cependant la grosse Richard, essoufflée, éperdue, finit par demander grâce, et Bouquetin, en vainqueur généreux, la fit rouler jusqu'au salon voisin, où le canapé la reçut avec des craquements effroyables.
— Là ! dit le lion en rentrant au magasin ; là ! je l'ai traitée par l'homœopa-
Ihie. Similia similibns. Elle était en colère, je l'ai poussée à la fureur. Dans trois quarts d'heure, elle sera ravissante de belle humeur. Or ça, mon cher duc, arrachons-nous aux délices de Capoue pour nous replonger dans les délices d'un souper réparateur. Vous allez chez Argine... j'y vais aussi. Vous avez une charmante voiture... je congédie mon sabot pris à l'heure. Adieu, mesdemoiselles, et souvenez-vous que la réputation d'une jeune fille est une sensitive que le moindre souffle des passions peut altérer. Une autre fois, nous Hrons ensemble un chapitre de Sénèque sur la vertu, la modération et le mépris des richesses.
Versant alors sur le comptoir tout ce qui restait de dragées, il coiffa du sac de papier la tête joufflue d'une poupée, salua de droite et de gauche l'aimable compagnie, et suivit le duc de Candore.
La voiture, lancée au grand trot, les emporta tous deux dans la direction de la rue de Provence.
— Mon cher duc, disait Bouquetin dans le trajet, avez-vous de l'espoir?...
^ Peu, répondit Gandore ; c'est une nature indomptable!
— N'y aurait-il pas un rival? Vous savez...
— Olivier est avec Tiberge au fond de la Provence, dit le duc.
— Vous n'en avez pas la preuve, et moi je crois aux revenants.
— S'il était ici, la Richard le saurait. Elle connait vingt agents de police.
— Et votre homme jaune montant un cheval arabe, celui qui vous déclina quatre mots en particulier... mon cauchemar, enfin?
— Il est, dit-on, à l'étranger.
— Lui ! répondit Bouquetin, il est partout. Je ne serais pas surpris de le rencontrer chez Argine ce soir, ce qui n'empêcherait pas notre consul à Canton de le recevoir chez lui, en Chine, à la mênne heure.
M. de Candore tressaiUit involontairement.
— Qui est cet homme ? ajouta Bouquetin. Vous rappelez-vous son regard fauve et brillant ?
— Oui, dit Candore.
— Ce qu'il vous communiqua en secret
sur la rive du Rhône, vous me l'avez toujours caché, cher ami !
— Je l'ai oublié, ajouta le duc.
— Soit ! dit Bouquetin, mais nous arrivons chez Argine. Avez-vous de l'argent? Je veux me griser et jouer ; j'ai deux soifs irritantes; j'aime l'or avec passion, et le vin avec déUre. L'un et l'autre me portent à la tête ; et vous, duc?
—Je donnerais deux cents mille francs pour obtenir un regard aimant de Sylvanie.
— Diable ! reprit Bouquetin, vous êtes
tendre à la tentation. Savez- vous que vous me donnez de l'orgueil, monsieur le duc?
— Gomment cela?
— En me prouvant ma supériorité de caractère, ma force d'âme. N'ai-je pas renoncé en votre faveur à toute espèce de prétentions? Pure amitié, monsieur le duc ! pure amitié !
— Et surtout bien désintéressée ! pensait Candore, en touchant l'or qu'il portait dans ses poches.
A l'hôtel d'Argine, les appartements
de réception étaient au rez-de-chaussée.
Le luxe et le bon goût s'étaient mis en frais d'imagination pour rendre cette belle cage digne de l'oiseau merveilleux qui l'habitait.
Un vestibule encombré d'arbustes, deux salons, une salle à manger, deux grands cabinets et une charmante serre, où l'éclat des peintures à fresque luttait avec les velours et les satins des fleurs les plus rares, composaient cet appartement destiné aux joies du monde.
Ce soir-là, il y avait foule, mais foule choisie, chez la belle danseuse.
Les femmes étaient toutes jeunes et ravissantes de distinction ; elles appartenaient toutes à l'aristocratie du royaume artistique, ce beau pays des illusions et des chimères.
Les hommes étaient, pour la plupart, de grands seigneurs par le nom, par la fortune ou par l'intelUgence.
Si Argine, à l'Opéra, était jalouse de toutes les admirations, elle ne recevait chez elle que des adorateurs de premier ordre. Soyez bien sûr que plus une actrice a un nom populaire, plus elle est en rapport avec le public au théâtre, et plus elle est exclusive dans le choix de ses convives ou de ses amis.
A tous sur les planches, k une caste privilégiée au salon; c'est d'un usage traditionnel parmi ces dames de haut parage artistique, et surtout parmi les danseuses à grande réputation.
Vers minuit, lorsque M. de Candore et Bouquetin entrèrent chez Argine, ils y trouvèrent si nombreuse compagnie, qu'il leur fallut chercher pendant un quart d'heure la maîtresse de la maison. M. Boliquetin n^avait pas un nom illustre, ni un blason doré, mais nous devons nous rappeler qu'il était une ancienne connaissance, presque un ami.
N'avait-il pas été çarmant pour la car-
mante, une fois, à un certain bal masqué, selon le véridique témoignage du baron Tulipano? Et à Arles, en démasquant les intentions de M. Trapillon, régisseur de la scène, aux yeux du fermier Michel, n'avait-il pas fait manquer l'acquisition de Sylvanie pour l'Opéra? Et par cela même n'avait-il pas bien mérité du baron et d'Argine, qu'il débarrassait du danger d'une rivale ? Bouquetin, d'ailleurs, était l'homme des métamorphoses ; il se transformait, selon le lieu et l'occasion, avec une incroyable souplesse. Dans un magasin de modes, il était emporté, mauvaise tête, railleur et viveur jusqu'à l'audace ; à la taverne, il était ivrogue ; à la
ferme, il était laboureur; au boulevard, il était lion; mais dans le salon d'Argine il tenait à être de bonne compagnie, bien qu'il eût annoncé l'intention de se griser ; il pouvait même tenir parole, et rester de bonne mise tout en étant gris.
— Eh ! bon jour ! dit le baron Tulipano, en rencontrant le premier nos deux amis. Vous arrivez tard. Le concert a été soublime, La çarmante à çanté !
— Elle est harmonie de la tête au bout des pieds, dit Bouquetin en s'inclinant.
- 64^ — — Mon çer àmi, reprit le baron, venez: lui dire de ces choses-là.
On découvrit Argine dans l'angle d'un petit salon; elle causait, assise sur un canapé, entre un général et l'ambasbassadeur d'une grande puissance du Nord.
Mais, tout en causant, elle lisait des vers que venait de lui remettre un premier président de cour royale.
Dès qu'elle aperçut M. de Candoreet Bouquetin, elle se leva avec un sansfaçon qui n'étonna nullement ses graves parieners, et, courant aux nouveaux ve-
nus, elle leur tendit la main avec Une grâce enfantine.
— Entin, duc! dit-elle, c'est lieureux!... Et vous, monsieur Bouquetin, c'est aimable. Vous avoir est chose rare! Mais où passez-vous votre vie?...
— A l'ombre, belle dame, dit Bouquetin.
— Pourquoi à l'ombre, messieurs?
. — Dam ! reprit le lion , parce qu'on craint le soleil, éblouissante \r(jine.
— Çarmant ! dit le balon. Le soleil de la beauté, de la grâce, de...
SYLV. T. in. 5
Pendant que M. Tulipano se livrait aux développements de la pensée de Bouquetin, M. de Candore, en homme exercé, déposait deux ou trois baisers bien tendres sur les mains de la belle reine comparée au soleil. Argine était bonne personne en pareille occasion, et d'ailleurs elle avait de grands torts à réparer envers le duc : ne l'avait-elle pas boudé pendant quelques mois, dans l'intervalle d'une fortune perdue et d'une fortune retrouvée? Ah î c'était une faute impardonnable, et Argine avait bien de la peine à se la pardonner.
— Vous avez chanté, mademoiselle ? dit Candore avec un sourire distrait.
— Oui, monsieur, répondit-elle, et j'aurais voulu avoir votre avis sur une cavatine nouvelle qui m'a été envoyée de Venise... vous qui venez d'Italie.
— Moi? dit le duc; mais non, j'arrive...
— D'Allemagne, belle dame, ajouta Bouquetin. Nous avons pris possession de nos fiefs, et nous avons accordé une constitution à nos sujets. Quand à nos sujettes, elles trouveront toujours en nous un père tendre. ..
— Ah ! dit Argine. Et vos châteaux, monsieur le duc, sont-ils en bon état?
— Oui, char Qia nie reine, reprit le duc, prêts à vous recevoir.
— Vraiment ! ajouta-t-elle ; malgré les couleurs que vous avez arborées sur vos donjons ?
— Je brave tout si vous venez, répliqua Gandore.
— Tout? peut-être, dit Argine en souriant avec malice; mais quelqu'un...
non.
— Oh ! çer ami, reprit l'excellent baron qui se croyait désigné, soyez persuadé que personne ne s'opposerait à ce voyage d'agrément, si la çarmante le dé-
sirail. Je connais votre château de Hongrie ; on y est parfaitement.
— N'est-ce pas? dit Bouquetin Quelle ca^e ! et quel air salubre !
— Monsieur le duc me comprend fort bien, reprit /Vrgine. Il sait très-bien quel est l'ennemi qui s'opposerait à mon entrée dans ses châteaux. Mais trêve làdessus. Messieurs, je vous conseille de chercher une petite table dans la salle à manger ou dans la serre ; on soupe et on va danser. Chez moi, chacun pour soi ; liberté tout entière.
Elle leur tourna ses belles épaules et passa légèrement dans le grand salon.
Ce soir-là elle était si séduisante, si élégante et si noble, que M. de Candore faillit un moment en redevenir épris.
Nous savons qu'il avait été son adorateur.
Argine portait, pour toute parure, une robe blanche de tarlatane brodée et une couronne d'iris à longues feuilles vertes.
Elle n'avait pas un bracelet, pas une pierre, pas un brillant. Cette toilette était un défi par son audacieuse simplicité ; elle bravait tout le luxe et toutes les combinaisons savantes des toilettes ses ri-
— t\ — vales. Mais Je coup de tête avait réussi ; jamais Argine n'avait paru plus rayonnante de beauté.
Candore et Bouquetin n'avaient pas tardé à se séparer.
Chez une reine de théâtre, chacun pour soi ; la maîtresse de la maison avait elle-même donné la devise, ou plutôt le cri de guerre.
A qui en voulait M. le duc? Nous l'ignorons.
A personne, peut-être.
Il venait là probablement pour tuer le
temps en attendant l'heure où il pourrait se rendre maître de la destinée de Sylvanie.
11 y venait aussi, sans doute, pour épier, de l'habitation d'Argine, les fenêtres de l'appartement de la charmante ouvrière.
Dans ce cas-là, son attente dut être cruellement trompée , car les fenêtres étaient obscures et fermées.
Et M. Bouquetin, à qui en voulait-il ce soir-là ?
Au souper? Certainement.
Au jeu? Sans doute.
Aux femmes? Pourquoi non?
Le lion en voulait à tout ce qui était bon, heureux et charmant.
Parfaitement satisfait du sort et de luimême, il alla donc se placer à une des tables si richement servies de la salle à manger, et là, entre une fort belle sociétaire de la (]ooiédie-Française et un rat fort à la mode à l'Académie-Uoyale de musique, il procéda avec un soin tout particulier aux apprêts de son souper ; recrutant des verres, des porcelaines et les vins les plus fins, le poisson et le gibier les plus rares, pour ses voisines et pour lui-même, ainsi que chacun en a
bicn le droit au milieu d'un raout où Ton soupe.
Dans les deux grands salons, le bal avait pris son élan au son d'un grand orchestre parfaitement choisi; les contredanses, les redowas, les mazurkas déployaient leurs brillantes théories.
Rien au monde n'est charmant et de bon goût comme la danse des premiers sujets de l'Opéra dans un salon.
Il faut l6 dire, à la louange de ces d-araes, elles rachètent admirablement sur le parquet les excentricités des planches ; la robe longue réhabilite le jupon court, ou plutôt elle le fait oublier.
Décence, grâce, dignité, rien ne manque à une danseuse célèbre dès lors qu'elle veut devenir une dame.
Argine, surtout, possédait à un éminent degré cette distinction.
Ce soir-là, elle avait résolu de porter jusqu'au triomphe l'honneur de sa couronne verte et de sa robe candide.
Nous la laissons un instant à toute sa gloire.
Le duc Charles de Candore avait peu
dansé, mais il avait beaucoup rêvé.
Le tumulte du bal est bon à l'isolement quelquefois.
Avec tout le monde on peut facilement n'être avec personne.
Cependant il éprouvait le besoin de respirer un peu le grand air et de s'isoler plus complètement.
Le jardin était ouvert et même éclairé par quelques grosses lanternes de cristal placées dans les massifs d'arbres comme autant d'étoiles dans la verdure. M. de Candore avait choisi une allée écartée, parfaitement sablée, et là il allait et venait d'un bout à l'autre, ayant avec lui-même de sérieuses conversations.
Uu jeune homme l'avait remarqué; il
se dirigea vers lui et il l'aborda sans plus de Façon que s'il avait affaire à un ami intime.
— Pardon,*monsieur le duc, lui dit-il, je trouble vos charmantes rêveries... j'ai deux ou trois mots h vous dire.
M. de Candore regarda fixement le nouveau venu ; il le reconnut à la lueur d'une lanterne qui flamboyait près de là. et il se recula de deux pas.
— Gomment ! reprit le nouveau venu, vous battez en retraite !..
— Moi, monsieur ! dit le duc en s'approchant brusquement.
Les deux interlocuteurs se mirent à mâcher de front dans l'allée et prirent le pas l'un de l'autre très-militairement.
Le nouveau venu était Olivier.
— Une question d'abord, demanda le duc. Gomment êtes-vous ici, monsieur ?
— J'aurais le droit de ne pas répondre, reprit Olivier, mais je suis poli avant tout. En ma qualité d'artiste, je me suis fait présenter à la maîtresse de la maison qui a bien voulu m'accueillir avec toute la grâce du monde.
— Vous veniez ici pour moi, monsieur ?
— Non, monsieur le duc, mais pour moi.
— Vous m'avez évité dans l'appartement, monsieur ?
— 11 y a ici deux cents personnes ; dans la foule on ne peut remarquer chacun des invités.
— C'est possible. Cependant j'aurais dû vous remarquer...
— Il est vrai que nous nous connaissons beaucoup, monsieur le due.
M. de Candore sourit et jeta sur Olivier un regard oblique.
Il contenait un mouvement d'impatience.
— Eh bien, monsieur? dit-il.
— Allons au fait, c'est juste, répliqua Olivier. Je saisis l'occasion, monsieur le duc, et viens vous demander d'homme à homme quelles sont vos intentions formelles au sujet d'une jeune fille dont vous connaissez très-bien la retraite à Paris.
— A mon tour, monsieur, dit Candore, j'aurais le droit de ne pas répon-