SI
dre ; mais je suis poli et surtout je ne crains personne. Mes intentions, monsieur, sont (le gagner les bonnes grâces de cette jeune lille dont je suis épris.
— Très bien ! répondit Olivier. C'est de la franchise; et en admettant que vous parveniez à gagner ses bonnes grâces...
— Le reste se devine, répliqua le duc.
— Parfaitement. Et en admettant d'un autre côté que vous ne parveniez pas à gagner ses bonnes grâces, monsieur le duc?...
SYLV. lU. 6
— Monsieur ! vos questions...
— Je vais faire la réponse, dit Olivier. Dans ce dernier cas, monsieur le duc est déterminé à employer les mesures d'usage dans la fashion de la galanterie.
— Et ces mesures, monsieur?
— Les voici en partie, reprit le peintre. On tend un piège; on y fait tomber la jeune fille... le reste se devine, monsieur le duc.
— Alors, pourquoi demander des explications?..
-— Pour prévenir monsieur le duc de
Candore que souvent le piège à loup saisit le pied de celui qui l'a dressé.
— Que vous importe, monsieur Olivier ?
— A moi, rien. Mais à vous, monsieur, il importe beaucoup.
— Venez-Vous ici pour me menacer?
— Pour vous avertir.
— Je ne crains rien ; je brave toutes les menaces.
— Notre rencontre ne put avoir lieu au bord du Rhône par je ne sais quel accident, dit Olivier. Voudriez-vous, mon-
sieur, me donner voire jour et votre heure?
— Ah ! oui, repiit ie duc avec un sourire ironique, pour que vous fassiez intervenir au moment du combat un ancien notaire monté sur un cheval arabe.
— Vous n'en croyez pas un mot, monsieur le duc.
— Alors je mens?., dit Candore avec les frémissements de la colère.
— Non, mais vous raillez. Je suis sérieux, moi.
— Je le suis aussi, mordieu ! dit le duc, et je vous le prouverai.
— Quand et dans quel lieu, monsieur le duc?
— Après-demain, dans la partie déserte du parc de Saint-Cloud. Je serai à six heures du matin près de la lanterne deDiogène. Gela vous arrange-t-il ?
— J'aurais choisi demain, dit Olivier.
Mais chacun a ses affaires. Donc, à aprèsdemain.
Us se séparèrent ap^rèsces mots»
Olivier retourna au bal. M. de Candore reprit sa promenade sous lafeuillée dans le jardin.
De temps en temps il s'arrêtait, enfon-
çait avec colère son talon dans le sable, jurait entre ses dents et recommençait à marcher avec plus de vivacité.
Cependant, dans un des petits salons du
rez-de-chaussée, à une des tables de jeu,
M. Bouquetin tenait les cartes et tenait
tête à l'écarté à tous ceux qui voulaient
-perdre de l'argent contre lui.
Bouquetin, ce soir là (c'était du reste son habitude), était d'un bonheur insolent.
Il avait gagné une somme ronde, et, parfaitement à cheval sur son succès, il battait les cartes avec une assurance dé-
— tS i —
sespérante, prêt à combattre contre tel adversaire qui se présenterait cuirassé d'or ou d'argent.
Sa galerie triomphait comme lui ; il en était l'idole dans ce moment-là et il respirait à pleines narines l'encens des éloges et de la reconnaissance.
]VL Bouquetin venait de passer pour la huitième fois ; du côté du terrible partner la table était couverte de louis et de billets de banque.
Le camp opposé faisait retraite.
Quelques timides écus s'avançaient
seuls contre les formidables batteries des enjeux mis sur table pour Bouquetin.
— Eh bien '.messieurs, dit un joueur, personne ne veut tenir tête à Napoléon?
La provocation était loin de rassurer les perdants.
Bouquetin, dans son orgueil de victorieux, croisait les bras comme V homme du destin à la veille d'une bataille et paraissait vouloir sommeiller.
C'était le calme du grand capitaine sur de lui-même et de sa fortune.
L'empereur Napoléon dormit dans la
nuit qui précéda le soleil d'Austerlitz ; on fut obligé de réveiller Turenne, couché sur l'affût d'un canon au moment d'une bataille; presque tous les grands hommes de guerre eurent leur quart d'heure de sublime repos.
M. Bouquetin ne pouvait déroger à son nom et à sa réputation.
— Eh bien ! messieurs, reprit le joueur affriandé par le gain ; pas un homme de cœur contre nous? L'enjeu n'est que de huit mille cinq cents francs !..
— C'est une misère! marmota Bouquetin, le menton dans la cravate.
— Ah ! ah ! s'écria tout à coup la galerie, voici un partner,
•<, Bouquetin, sans lever les yeux sur son
adversaire, reprit nonchalamment les
cartes et commença à les battre avec une
somnolence affectée* qui n'était autre
qu'un suprême dédain.
— Oh ! oh ! murmura la galerie qui s'animait et frémissait de joie, le partner tient à lui seul les huit mille cinq cents francs ! qui est ce monsieur ?..^
Bouquetin ouvrit les yeux et vit tout à coup en face de lui le visage basané et le rexjard de feu de xM. Robert.
— Jour de Dieu ! s'écria-t-il comme si une guêpe le piquait.
- Eh ! qu'est-ce donc, monsieur Napoléon ? demandèrent javec anxiété quelques joueurs de son camp.
— Ce n'est rien, messieurs, reprit-il avec aplomb, mais non sans une émotion visible ; l'épagneul d'Argine aura passé sous la table et m'aura pincé le pied.
— Baron ! baron ! s'écrièrent les joueurs, veillez donc, surveillez Chariot!
Les cartes furent battues de part et d'autre.
M. Bouquetin, c'était son droit, fit cou-
person adversaire, mais sans vouloir le regarder.
Plusieurs joueurs de sa galerie remarquèrent que la main de Napoléon était légèrement émue.
Quant à M. Robert, après avoir déposé sur le tapis son enjeu en billets de banque, il prit ses cartes données et les regarda à peine.
— Le roi et le point ! s'écria la galerie de Bouquetin ; marquez deux points.
M. Robert donna à son tour.
Il gagna le point suivant et le marqua sans proférer un seul mot.
— Allons, Napoléon, dit la galerie des vainqueur, enlevez cela à la baïonnette !
— Le roi ! annonça Bouquetin d'un son de voix altéré.
— Et la volte ! s'écria avec enthousiasme toute l'armée de Napoléon. C'est superbe ! c'est incroyable !
Huit ou dix mains allongées et crispées allaient saisir les deux mises.
— Un moment, messieurs, dit M. Robert avec tout le calme de l'autorité, un moment ! ne touchez pas à cet agrent.
Voulez-vous me donner une revanche.
Quitte ou double !
— Eh ! mais... dirent les gagnants, c'est selon. Qu'en dit Napoléon?
— Messieurs, reprit Bouquetin, comme écrasé par son succès, je ne sais...
— Vous avez peur? dit M. Robert en lui décochant un sourire insoutenable de provocation.
— Moi, s'écria le lion en secouant sa crinière.
— Lui! répétèrent les joueurs , ses idolâtres. Lui, peur? jamais! Il accepte
*et nous acceptons. Allons, monsieur, argent sur table.
— Messieurs, reprit M. Robert, c'est bien entendu.
Et sortant alors un portefeuille, il le déposa sur le tapis vert.
— Voici, reprit-il, un portefeuille qui contient dix-sept mille francs. Vous ne me ferez pas l'injure de vérifier le fait avant la partie. Eh bien ! messieurs, je vous fait un pont d'or. La fortune est de votre côté; vos intérêts sont confiés à un habile général, à un général heureux, ce qui est mieux encore. Huit
mille cinq cents francs déjà déposés par moi et perdus, plus dix-sept mille francs du portefeuille font bien vin[^i-('inq mille cinq cents francs. Je vous ai proposé quitte ou double, je vous propose un tiers en sus. Allons , messieurs , la mise perdue et le portefeuille.
Les joueurs de Bouquetin se regardèrent entre eux. 11 y eut des à parte, des chuchottements. On consulta du regard Napoléon; on lui parla à l'oreille... Au milieu de tout ce mouvement, il répondait à peine, le regard fixé sur le tapis vert, presque immobile.
— Mais que diable a-t-il.donc? demanda un parieur.
— Ce qu'il a , s'écria un monsieur à lunettes d'or , c'est le calme du génie. Plus il vous parait endormi en jouant et plus il gagne.
— On tient tout ! s'écrièrent les parieurs pour Bouquetin. Tout, sur parole 1
Napoléon tressaillit une seconde fois et se remit aussitôt.
— Allons donc ! allons donc ! qu'on chassece chien, murm urèrent les joueurs Monsieur Baron, veillez donc sur Charlot ! ,
— Vous jouez sur parole dix-sept
SYLV. T. lU, 7
mille francs en sus de l'argent déposé, messieurs , dit tranquillement M. Robert.
— Oui, oui oui !...
— Très-bien !
Bouquetin battit les cartes. Il avait la fièvre.
M. Robert coupa d'une main ferme et l'œil assuré.
Sa boucbe laissait échapper un léger sourire.
— Je suis perdu, se dit en lui-même le lion.
M. Robert marqua le roi.
Un abominable frémissement gagna tous les parieurs.
Bouquetin perdit le point.
Sa galerie pâlit en masse. Plusieurs joueurs lui parlèrent à voix basse et tous à la fois.
L'un d'eux lui offrit sa tabatière. Bouquetin refusa, sous prétexte qu'il pourrait éternuer.
M. Robert donna les cartes à son tour. Bouquetin dei»anda à écarter. M. Robert refusa,
l/d panique des parieurs se changea en stupeur morne , concentrée , mais ardente au fond de l'âme.
L'adversaire de Napoléon marqua deux points. Il venait d'avoir la volte.
Plusieurs parieurs , pris d'une faiblesse , quittèrent la galerie pour aller se pâmer sur des fauteuils.
Le coup qui allait suivre était affreux !
C'était le moment solennel.
M. Robert reçut des cartes de la main de Napoléon, qui ne tourna pas le roi.
• — 101 — M. Robert regardait à peine son jeu.
Les parieurs l'auraient écorché vif.
Il ne se pressait pas pour proposer.
Trois minutes de plus et la galerie de ses adversaires eût été décimée par l'apoplexie foudroyante.
— Parlez donc, monsieur ! exclama le parieur en lunettes d'or, et d'une voix de convulsionnaire.
— - Parler? reprit M. Robert froidement. Et pourquoi ?
En même temps, poussant en haut une des cartes de son jeu, il montra à
ses adversaires la tête de Charlema^^ne, roi de cœur !...
Ce fut la tête de Méduse.
Bouquetin et toute la galerie sautèrent d'un seul bond.
— Messieurs, reprit M. Robert, en abattant son jeu. J'ai la partie. Je prends ces huit mille cinq cents francs dé votre côté. Vous me devez entre tous sur pa* rôle huit mille cinq cents francs. Voici mon nom et l'adresse de mon notaire.
A moins, messieurs , que vous ne vouliez acceptez votre revanche ; quitte ou double l
— 1 03 — Mais M. Robert parlait dans le désert.
11 n'était resté autour de la table qu'un des parieurs, qui prit la carte de M. Robert d'une main timide, en l'assurant que ses amis et lui s'empresseraient, le lendemain, d'envoyer la somme à l'adresse convenue.
■H-dc-r.- '
M. Robert remit son portefeuille richement garni dans sa poche et alla se perdre dans la foule au grand salon voisin.
Quant à Napoléon Bouquetin, il avait disparu.
lia Soupe A l'ail.
Il était environ deux heures du matin.
M. Robert quittait le bal et il demandait sa voiture et son manteau, lorsque, dans l'antichambre, il fut accosté par MM. Bouquetin et de Gandore.
— !or. —
Le duc s'adressa à lui le premier et lui
* dit ces mots :
— Trouvez-vous indiscret, monsieur, que nous vous demandions un moment d'entretien?
— Comment, messieurs, répondit M. Robert, je suis tout à vos ordres.
— J'ai là ma voiture reprit M. de Candore.
— Prenons plutôt la mienne,- reprit le" mystérieux personnage ; elle est à quatre places. C'est une modeste remise, une berline à l'américaine.
— Volontiers, répondirent les deux bons amis, assez embarrassés eependant.
Un laquais annonça à haute voix la voiture de monsieur Kobert.
— Est-ce bien là son véritable nom ?
demanda Candore à Bouquetin.
— Je ne sais vraiment à quelle idée m'arrêter, reprit celui-ci. Ceft homme est mon cauchemar ! voilà toute mon opinion.
M. Robert invita poliment ces mes* sieur à monter. Candore prit une place du fond.
M. Robert voulait que Bouquetin lui cédât le devant ; mais celui-ci s'y refusa avec instance.
— Où voulez-vous que je vous ramène? demanda le maître de la voiture.
— Mais... si nous allions chez vous?
dit le duc.
Bouquetin ne put se défendre d'un petit frisson ; il reprit vivement :
— Il me semble, mon cher duc, que monsieur est trop obligeant pour refuser de vous reconduire et de se reposer un moment dans votre salon.
~ Soit, dit Robert ; à quelle adresse?
— Rue du Faubourg-Saint-Honoré, 37, dit le duc.
L'ordre fut donné, ei la voiture partit, suivie du coupé de M. de Candore.
— Messieurs, reprit M.Robert, chemin faisant, je me rends avec grand plaisir à votre aimable invitation; mais, à mon tour, je dois vous demander une grâce.
— Un grâce ! dit Bouquetin ; comment donci
— J'ai une détestable habitude, reprit
iîoijcft ; c'est de manger tous les matins à trois heures... devinez quoi.
— Du cliocolat?
. — Des œufs frais?
— Non, je suis moins bien élevé ; une soupe à l'ail.
— Ah ! dit-le duc.
— Diantre ! s'écria Bouquetin ; c'est un goût de moissonneur !
— Oui, messieurs, un goût de paysan.
Que voulez-vous ? on m'a fort mal élevé. Comme notre conversation à l'hôtel de M. dr, Candore peut se prolonger, je serais très-obligé à monsieur le duc...
— Sans (Joute, reprit celui-ci ; il ne faut pas déroger à vos habitudes. Je vous ferai faire une soupe à l'ail, monsieur.
— Au contraire, dit Robert, je la ferai moi-même, si vous le permettez.
— Cet homme est enragé ! pensait Bouquetin.
— Cet homme m'épouvante ! se disait M. de Gandore. .
Au bout de dix minutes, la voiture qui roulait rapidement arrivait au faubourg Saint-Honoré. Bientôt elle s'arrêta devant une porte cochère qui s'ouvrit avec
bruit, et elle alla se placer devant un large perron éclairé par deux grosses lanternes.
Bouquetin descendit le premier; le duc le suivit, accompagné de son étrange visiteur.
— N'oubliez pas la soupe, monsieur le duc, dit M. Robert.
Candore donna des ordres à son domestique pour qu'on apportât dans le salon du rez-de-chaussée tout ce qui était nécessaire pour une soupe à l'ail : de l'huile, du sel, du poivre, des tranches de pain et des aulx, bien entendu.
' ~ On allumera le feu de la cheminée, ajouta-t-il.
On traversa une vaste antichambre et on arriva dans un noble salon parfaitement éclairé et tout garni, contre les tapisseries, de superbes panoplies.
-— i>ion Dieu, les belles armes ! dit Robert en examinant avec l'intelligence d'un connaisseur les pertuisanes, les hoquetons, les épées, les pots, les morions, les espingoles, les poignards, les haches d'armes et jusqu'aux hallebardes des panoplies.
— Vous aimez les armes, monsieur Robert?
SYLv. T. i:r, S
— Beaucoup, monsieur îe duc, répondit-il.
— lit monsieur Robert est grand connaisseur, à ce qu'il paraît, ajouta Bouquetin très-peu rassuré.
— Si vous avez un goût déterminé pour l'ail, reprit le duc en s'efforçant d'être gai, vous nous permettrez, n'est-ce pas, de prendre du thé. Fumez-vous, monsieur Robert?
— Très-fort ! dit celui-ci.
— S'il fume ! pensait Rouquetin ; puisqu'il est le diable en personne !
Le feu allumé ; la nuit était fraîche ;
les trois compagnons s'assirent dans d'excellents fauteuils devant le foyer, i^iais à distance, formant un assez grand cercle.
M. Robert tint à garder la place du milieu.
Bientôt deux domestiques entrèrent.
L'un servit le tné sur une table de laque du Japon; l'autre déposa sur une autre table, près de M. Robert, tout ce qui avait été demandé pour la soupe à l'ail.
— • Voilà une batterie de cuisine de grand prix, dit Robert ; je ferai donc ma sûupe dans de la vaisselle plateiç
- IIG —
Et mettant lui-même près du feu une belle cafetière d'eau, il versa dedans trois cuillerées d'huile d'olive, une pincée de sel, une pincée de poivre, deux feuilles de laurier et trois gousses d'ail.
— 11 faut que tout cela bouille à gros bouillon, dit-il. Je vais encore arroser d'huile ces tranches de pain dans cette jolie soupière d'argent et je verserai mon eau bouillante par dessus. La soupe sera délicieuse. Vous la goûterez, n'est-ce pas? .
— Mais... dit le duc.
— Quant à moi, reprit Bouquetin qui
— in —
se défiait de tout en ce moment; quant à moi...
— Oh ! soyez tranquilles, ajouta Robert; je ne suis pas un alchimiste ; il n'y a rien de diabolique là-dedans. Du reste, chacun est libre dans ses goûts...
— Yoici des pipes, ajouta le duc ; fumez-vous la pipe, monsieur Robert?
— Toutes les pipes, tous les tabacs, tous les cigares, répondit l'homme le plus accommodant.
— Pardieu ! pensait Bouquetin, il fumerait du piment ou du gingembre, l'en, ragé!
Chacun prit une fort belle pipe turque à bout d'ambre laiteux. Le domestique les alluma, et bientôt des nuages d'une fumée azurée monta par spirales jusqu'au plafond.
— Eh bien ! messieurs, dit !\I. Robert; les gens sont sortis, je suis à vos ordres.
M. de Gandore regarda Bouquetiu comme pour l'inviter à commencer la conversation. Le lion s'en souciait peu. Il fit semblant d'arranger sa pipe. Le duc prit son parti en brave.
" — Monsieur, dit-il, je ne m'arrêterai pas à la singularité de notre réunion ici;
avec un homme comme monsieur Ro-
,bert on peut s'attendre à tout ; je donne
à ce mot tout le sens le plus honorable.
M. Robert s'inclina.
— Vous prévoyez ma première question, n'est-ce pas, monsieur? ajouta t-il.
M. Robert fit un signe négatif.
— Comment 1 reprit M. de Candore, vous ne vous attendez pas à ce que nous vous demandions de nous dire franchement qui vous êtes, monsieur ?
— Robert, ancien notaire, répondit l'imperturbable personnr^je.
Bouquetin haussa les épaules, le duc laissa percer un sourire d'incrédulité.
— Avouez, reprit-il, que vos habitudes, monsieur Robert, sortent étrangement de celles du notariat ! Nous vous rencontrons une première fois au café de Paris, à minuit, en compagnie d'un de vos confrères, cela est vrai; nous vous retrouvons huit jours après au fond de la Provence et montant un magnifique cheval arabe, et là justement, à point nommé, au moment d'un duel ; nous revenons à l'aris, et nous avons le bonheur de vous revoir à la soirée donnée par une danseuse de l'Opéra, où vous ga-
— 1^1 — giiez même beaucoup d'ar(jent, risquant
une très-(;rosse somme avec une indifférence inouie ; convenez que tout cela est au moins singulier ?
— Je ne dis pas le contraire, reprit Robert ; et puis, monsieur le duc?...
— Parbleu! et puis... allons donc, vous n'avez jamais été notaire. Et quant à votre nom...
— N'est-il pas français? dit Robert.
— Oui, mais il n'est pas le vôtre, soit dit sans vous blesser.
— Vous pouvez, monsieur, en citer de plus illustres, mais je défie d'en trouver
un plus honorable que celui que je porte.
— Eh ! monsieur, dit le duc, qui doute de votre honneur? Mais ce dont il est permis de douter, c'est du rang que vous vous donnez et du caractère dont vous prenez les allures, le masque...
— Oh! oh ! monsieur le duc de Candore, j'aurais le droit de me fâcher.
— Pardon, ajouta le maître de la maison, j'oubUais l'hospitalité. Tenez, abordçns franchement la question : je vous crois un être extraordinaire et imniensément riche.
— Un prince qui mange la soupe à l'ail, ajouta M. Robert en retirant du feu l'eau bouillante et en la versant dans la soupière sur les tranches de pain arrosées d'huile.
Puis, faisant tremper cette soupe, il en remplit une pleine assiette et se mit à manger avec un appétit de moissonneur, selon la comparaison de Bouquetin. Celui-ci, enfoncé dans son immense fauteuil, adoptait le rôie de spectateur, fumant lentemant sa pipe turque. ^
— Enfin, monsieut, reprit Candore que l'impatience gagnait, nous ferezvous au moinsrj'honneur de nous dire
quel est le motif qui vous porte à accorder une protection si efficace au peintre Olivier ?
— J'aime son talent, reprit M. Robert entre deux cuillerées de soupe à l'huile et à l'ail.
— Et à une jeune fille nommé Sylva-,, nie ? ajouta le duc.
— Moi ! je la protège ? répondit l'homme à la soTipe. Hé ! je ne l'ai vue de ma vie.
g^ — Comment ! vous n'avez jamais vu cette beauté splendide, idéale, incomparable? N'étiez-vous pas^ Arles ?
— Je vous répète, monsieur le duc, que je n'ai pas même entrevu une fois, ni cherché à entrevoir la jeune fille dont vous parlez. J'étais à Arles comme bien d'autres qui, probablement, ne l'ont jamais rencontrée.
— Allons, encore un mot. Et votre voyage à Arles, monsieur, avait pour but?...
— Diable! dit Robert, voilà une excellente soupe! Mon voyage avait pour but' la promenade.
— A d'autres, M. Robert I à d'autres!...
— Trouvez-moi un autre but.
— Monsieur, s'écria Candore, je suis franc, moi, et je déclare ici que vous avez un intérêt direct, particulier, inconnu, à protéger le peintre et la tille du termier Michel ; j'en ai la preuve.
-" Voyons-la, dit M. Robert.
— J'ai bonne mémoire, ajouta Candore, et me souviens de certaines paroles...
— Celles que j'eus l'honneur de vous couler dans l'oreille au moment de remonter achevât, sur la rive du Rhône?
-^ Oui, monsieur.
• - Eh bien ! reprit M. Robert en regardant fixement le duc, je les maintiens.
M. deCandore ne put soutenir l'éclat du regard de son étrange interlocuteur.
Jl baissa la tête et se mordit la lèvre sans pouvoir ajouter un mot.
— Que diable ! pouvez-vous avoir dit à ce cher duc, papa notaire? ajouta Bouquetin qui voulait se donner du cœur.
— Une chose très-simple. Je donnai à M. de Gandore un boif conseil; il l'a suivi, je lui en sais gré.
Le duc s'était levé. La position n'était
plus tenable. 11 allait et venait d'un bout à l'autre du salon dans un état de fièvre très-visible.
Plusieurs fois il regarda des faisceaux d'épées et jeta en même temps un coup d'œil sur le mystérieux Robert. Celui-ci s'en aperçut, et tout en continuant à manger sa soupe à l'ail :
— Monsieur le duc, dit-il, une idée folle vous traverse le cerveau en ce moment ; cela me rappelle une fort belle scène de VOthello , de Shakespeare.
Othello regarde Yago et doute qu'il ne soit le diable. Pour s'en assurer, il jette
un coup d'œil terrifié sur les pieds du traître, croyant découvrir les griffes de Satan ; puis Othello (ce que vous ne ferez pas, j'espère), tirant l'épée, blesse Yago pour savoir si cet être a du sang. •Yago est un homme, et le sang coule.
Tenez, monsieur le duc, dispensez-vous de l'épreuve. Je suis un homme, bien que je sois un assez bon diable.
— Quelle raillerie! disait Candore en se promenant. Vous avez une àme de ter, monsieur.
— Et un cœur d'or, peut-être, ajouta M. Robert. Comment! je vous donne un