La belle moissonneuse
Une des plus brillantes représentations de Tannée 184.... avait eu lieu à TAcadémie royale de Musique, eila sortie de l'Opéra, comme -on dit, avait offert son spectacle habituel, spectacle à mes yeux aussi attrayant que toutes les féeries chorégraphiques.
Foule élégante, groupes charmants", toilette du meilleur goût, luxe de livrées et d'équipages, rien ne manque à cette dernière scène d'une représentation à rOpéra de Paris, pas même le drame, au milieu des mille incidents de la coquetterie et de la grâce.
Au nombre des voitures armoriées qui s'élancèrent, au grand trot, du vaste péristyle si bien abrité de la façade de l'Opéra, il y en eut une qui, après avoir doublé le coin de la rue Lepelletier et du boulevard, se dirigea vers le café de Paris où elle s'arrêta. La nuit était fraîche et sereine ; on touchait aux premiers jours d'avril.
Un grand chasseur galonné d'argent sur toutes les coutures et coiffé d'un
chapeau empanaché à la prussienne , abattit le marche-pied. Les garçons du café de Paris se hâtèrent d'ouvrir les deux battants de la porte à glace qui donne sur le perron, et bientôt on vit une jeune femme monter les quatre^marches de Tescalier, donnant le bras à un homme d'un certain âge.
Les deux personnages traversèrent la première salle et le grand salon à gauche et entrèrent, comme on arrive chez soi, dans ce charmant salon ovale orné de long trumeaux, de boiseries artistement sculptées et d'un petit lustre du style de Louis XV qui est, au café de Paris, le lieu de rendez-vous habituel de ces heureux privilégiés irrévocablement voués à la vie élégante. /
Là, une table de six couverts était servie.
Ht» viiireiil tuusavfcc eiiipieb&euiciit iccevoir la ravissante personne en question.
Elle répondit à chacun par des sourires, des regards et de petits signes de tête d'une familiarité du meilleur goût.
Laissant alors couler de dessus ses épaules la mante de satin rose doublée de satin bleu de ciel qui l'enveloppait, elle sortit svelte et légère de ce chaud vêtement, comme un brillant papillon du réseau de la chrysaHde.
L'homme d'un certain âge qui la suivait reçut la mante, la posa déhcatement sur une chaise, et comme la jeune femme
s'était assise sur un fauteuil près de la table, il plia le genou et se mit à délasser les deux chaussons de cachemire-laine qui enveloppaient les pieds charmants de la précieuse personne.
Cette opération terminée et les brodequins-chaussons déposés près de la mante : ^
— Tenez, baron, dit la jeune femme, voici mon mouchoir.
Le baron prit cette fine batiste ornée d'une belle dentelle d'Angleterre, et la plaça délicatement dans une petite poche qui fendait son habit, du côté gauche.
— Baron, voici mon flacon. Donnezmoi mon éventail. Ah! j'oubliais... et mon bouquet? et mes dragées, et mon coffret, et Chariot?...
Le baron se frappa le front, pirouetta sur la pointe du pied, et traversa avec précipitation le vaste appartement du rez-de-chaussé pour regagner la voiture dans laquelle tout ce qu'on réclamait était resté probablement.
— C'est le plus excellent homme du monde, dit un des convives, en arrangeant les plis de son gilet devant une glace.
— Un digne cavalière servente! ajouta un monsieur en essayant des pointes et en pliant le jarret comme au foyer delà danse k l'Opéra.
— Quel âge a-t-il? demanda un troisième convive.
— Comme il s'était retourné vers la jeune femme en prononçant ces mots,
celle-ci crut devoir lui adresser une petite moue , accompagnée d'un mouvement d'épaules.
*— Mademoiselle, ajouta le convive, je serais désolé de vous avoir déplu.
— Et en quoi m'auriez-vous déplu , monsieur le duc? reprit-elle en fixant sur lui des yeux clairs et intelligents/ Que m'importe l'âge que peut avoir le baron Tulipano, marquis de Faenza et seigneur d'autres lieux. Pour me vieillir, le baron ne p^ut être pris pour mon fils, je pense ; il n'est pas mon mari non plus...
— Au fait, dit le jeune duc Charles de Candore, le baron, mademoiselle, n*est absolument que votre dévoué et fidèle serviteur*.. ..je défie la médisance d'avoir
rien à reprendre à l'âge de vos pages.
— Monsieur le duc, répliqua la belle personne, voulez-vous être méchant, ce soir? je vous préviens que je suis dans mes jours de bonté.
— Oh ! alors la paix est faite, dit le duc.
Et il lui baisa les mains.
Le baron rentrait en ce moment.
Il s'arrêta sur le ^euil de la porte.
Le fou rire gagna les convives, même la jeuQe femme.
Le baron Tulipano était bien la personnification la plus caractéristique du beau ci-devant, au moral comme au physique. •
Dans ce moment-là il apparaissait au salon du café de Paris, tellement chargé
et surchargé du bagage de son idole, que le cher homme était incapable de se débarrasser d'un seul objet sans jeter par terre tout le reste.
Un énorme et magnifique bouquet à la main, un sac de dragées sur le bras, un coffret sur le sac, un chien épagneul juché sur le coffret, un châle des Indes sur l'épaule droite, un boa enroulé autour du cou... tel était l'équipement du galant Tulipano, marchese de Faenza, adorateur passionné et cavalière servente à Tétat de patito de mademoiselle Argine, une des plus belles et des meilleures danseuses de rOpéra.
— Eh! mon Dieu ! s'écria Argine, qui vous a chargé ainsi, baron?
— C'est ce traître d'Iohann, son chas-
seur, ajouta le duc, je l'ai vu à travers la vitre.
— Permettez qu'on vous débarrasse de ce doux bagage, reprit M. Desmichel, administrateur de l'Opéra, un des convives.
— Je me charge de Carlo, dit M. Tagliaflco, un tnaître de ballet, celui qui essayait des pointes tout-à-l'heure.
— Savez-vous, mon cher baron, reprit Argine avec un fraiîc et joyeux sourire, comment vous ont surnommé lôs mauvaises langues, de vos envieux? le four^ gon. Vous êtes mon fourgon, disent les méchants de l'Opéra.
— Çarmante ! elle est çatmanté ! répondit le baron que chacun s'empressait de tirer d'embarras en le déchargeant du
bagage, pour continuer la comparaison du fourgon.
— Or ça, messieurs, dit le duc de Candore, si nous soupions.
— Garçons ! s'écria le baron Tulipano après avoir déposé le splendide bouquet auprès d'Argine , garçons ! Zule, Zean, Zoseph ! . . . servez-nous donc !
Les Z multipliés du baron italien avaient redoublé la belle humeur des convives, et le souper vint encore ajouter à cette brillante gaieté.
Nous nous éloignerons un moment de cette bienheureuse table, nous détournerons un moment les yeux des beaux bras que venait de découvrir Argine en ôiant ses gants longs, nous oublierons un instant lés airs penchés du baron, ses pré-
venances et ses petits soins passionnés, pour nous occuper de quelques convives qui soupaient fort confortablement aussi clans le grand salon voisin et qui pouvaient, par parenthèse, tout voir et tout entendre de ce qui se passait à la table où trônait Ârgine, les deux battants de la porte étant ouverts.
Assis Tun vis-à-vis de l'autre à une table placée près de l'entrée du salon ovale, deux convives mangeaient, avec le discernement et le calme qui caractérisent le gourmet, un salmi de bécasse arrosé d'une sauce au vin de Champagne et au citron, et légèrement colorée d'un jus de tomate.
Trois ou quatre bouteilles, dont deux étaient couchées sur leur panier (position
horizontale très-favorable au vin de Bordeaux), attestaient que les deux convives Rv ^ pr T>ré'''- tons ^es ^Inprrprs Ho \^ soif en iuangean. un SLuui où K |)uivre rouge entrait comme relevé indispensable.
Ces deux convives paraissaient être à peu près du même âge; ils n'avaient pas cinquante ans, mais ils pouvaient certainement porter depuis trois ou quatre ans le deuil de leur huitième lustre accompH.
L'un se nommait M. Robert, l'autre M. Bernin. .
Quelle était la profession de chacun?
Les garçons du restaurant eussent été fort embarrassés de répondre à cette question, bien que ces messieurs vinssent assez souvent depuis deux ou trois mois souper au tafé de Paris.
M. Bernin était un homme replet , court, d'une physionomie ouverte, d'un teint assez chaudement coloré; il était mis ^veç une certaine recherche et paraissait attacher de Timportance à ce que le luxe de ses habits fût remarqué.
Il parlait bien et parlait beaucoup, choisissant le mot propre, émettant ses idées avec précision et clarté.
M. Bernin paraissait appartenir à cette classe d'hommes qui ont toujours peur de n'être pas assez compris ; du reste, en causant à demi-voix avec M. Robert, il pouvait en toute sûreté bannir ce scrupule, car de tous les regards celui de Mt Robert était certainement le plus intelligent qui fût au monde.
Homme do taille moyenne, d'un em-
bonpoint demi-plein, la figure assez maigre, le teint bistré, les yeux noirs, vifs et perçants comme deux étoiles de jais, la tête rosée, la moustache grise, une cicatrice au front, les mains belles, mais brunies, nerveuses et légèrement durcies par le travail ou le maniement des armes ; la poitrine large et haute, la taille bien prise, les jambes musculeuses, le jarret fort, le pied petit et nerveux, l'habitude générale du corps alerte, souple et viye ; tel était le signalement du partner de M. Bernin.
Contrairement à son compagnon , M. Robert parlait peu, riait rarement et exprimait très-spirituellement ses sensations ou ses sentiments par un certain mouvement de sourcil ou une certaine
contraction de la bouche habituelle aux méridionaux.
Quant à sa mise, elle était d'une sévérité et d'une siruplicité qui faisait contraste avec celle de son honorable convive.
— Monsieur, lui dit à demi-voix celuici, vous paraissez observer avec curiosité la comédie qui se "joue dans le salon à côté de nous autour de la table à six couverts.
M. Robert répondit par un cHgnotement d'yeux et par un mouvement impriifié au verre de vin de Bordeaux qu'il tenait à la main, et dont il avala deux gorgées coup sur coup.
— Elle est ma foi fort belle ! ajouta Bernin.
M. Robert fit la moue et continua à boire avec un superbe dédain.
— Le cavalière servante est ravissant ! M. Robert leva les épaules.
— Le directeur de l'Opéra est soucieux, et, quant au maître de ballet, il se mire dans la glace avec une affreuse tendresse, tout en mangeant comme un loup... maigre.
M. Robert jeta un coup d'œil de ce côté et sourit.
— Quant au duc, est-il amoureux? ne Test-il pas? La demoiselle cause avec lui très-convenablement et ae manière à rassurer pleinement le vieux patùo, si....
M. Robert déposa son verre sur la nappe, et, avançant un peu la tète, il dit à son compagnon :
— Cejeuneducest ruiné, monsieur.
~ Vous le connaissez? demanda Ber-
nin.
— Moi! est-ce que je connais quelqu'un en France excepté vous, Bernin?
— Mais alors, comment?
— Je vous dirai cela; j'ai des indices infaillibles pour connaître de prime abord quand un homme a de l'argent ou quand il n'en a pas. Si j'étais chef de brigands^, je ne porterais jamais un coup à faux; si j'étais banquier, je -ne risquerais jamais un capital.
— Diable ! dit M. Bernin ; ce que c'est que d'avoir des millions...
— Chut! répliqua vivement M. Robert; vous oubliez, monsieur, qu'il est convenu que je n'ai .pas de fortune.
— C'est juste, reprit Bernin en avalant un filet de bécasse comme pour s'obliger au silence.
Quelques convives soupaient encore dans le grand salon.
A une table voisine de celle de M. Robert , deux jeunes gens d'assez bonne mise échangeaient entre eux quelques paroles à demi-voix; l'un et l'autre ne paraissaient pas avoir plus de vingtquatre ans.
Ils avaient fixé l'attention de M. Robert par la simplicité et le bon goût de leurs manières ; les noms d'Olivier et de Tiberge, prononcés quelquefois, étaient venus frapper l'oreille de M. Bernin et de son compagnon.
— Que dites-vous de ceux-ci ? demanda Bernin.
•— Ce sont des artistes, des peintres, répondit M. Robert.
— Ils n'ont pas dit un mot de leur art.
— Non, mais ils y pensent beaucoup.
— Vous avez donc, monsieur, la double vue , le don de divination? reprit M. Bernin. Le magnétisme, peut-être...
— C'est une grande et effrontée chimère, répliqua M. Robert. Pour voir et deviner je me sers de mes yeux ouverts. On ne me persuadera jamais que deux yeux fermés sont plus clairvoyants.
— Cependant, monsieur...
— Ali ! oui, reprit en riant M. Robert ; les expériences, n'est-ce pas? les procèsverbaux des séances magnétiques, signés
, par des témoins oculaires et auriculaires; des faits irrécusables... Eh! bien, monsieur, je les récuse, moi. Ces deux jeunes gens, vous dis-je, sont des peintres; Tun des deux surtout me paraît avoir un grand talent, mais il est au nombre de ceux qui restent incompris ; par conséquent, il est pauvre et il souffre. L'autre, avec un moindre talent, est sur un meilleur chemin de fortune. L'homme de grand talent est Olivier; l'homme d'un talent facile, gracieux, intelHgible pour la foule est Tiberge. Si je mens, coupez-moi la langue.
— Vous parlez trop bien, monsieur, ajouta Bernin. A votre santé !
— Merci! je me porte à merveille.
Mais voyez donc quels regards furieux
et superbes jette sur les six convives du salon voisin ce beau garçon qui soupe tout seul, là, presque en face de nous.
— Eh bien , monsieur, dit Bernin , avez-vous déjà lu le nom de ce convive sur son front , analysé son caractère , •précisé sa profession, deviné ses passions ou ses penchants ?
— Certainement, répondit M. Robert avec le plus grand sang-froid.
— Vous me ferez part de vos découvertes.
— Eh ! mon Dieu, reprit M. Robert, cette confidence serait inutile ; d'ici à quelques minutes le beau jeune homme qui enrage d'être seul et de ne savoir à qui parler, va engager une conversation avec nos deux artistes. Soyez tran-
quille, il trouvera bien moyen de développer à haute voix ses mérites personnels.
— Vous croyez qu'il va parler?
— Tenez, répliqua M. Robert, je vous livre le secret de ce pronostic. Regardez comme le beau jeune homme cause déjà des yeux avec le souper des deux artistes, regardant avec intérêt ou curiosité chaque plat que le garçon leur apporte, indiquant par de petits mouvements de tête qu'il approuve le choix, le menu de leur souper. Je vous dis qu'il va engager la conversation avec eux à propos d'un homar ou d'un vin de Champagne frappé, à propos d'un rien, d'une banalité , mais dans le but très-déterminé d'arriver à parler de lui-même.
M. Berniii devint attentif.
Une minute après, ces paroles prononcées d'un son de voix insinuant et flûte retentirent dans le salon.
Elles étaient adressées aux deux amis artistes.
— Il paraît, messieurs, que vous avez à vous plaindre autant que moi de la lenteur du service? On vous apporte un homar que vous attendiez depuis un quart d'heure... j'en attends un pareil.
— Monsieur, répondit Tiberge , les garçons ont une dévotion toute particulière, ce soir, pour le salon ovale.
— Par Dieu ! dit le jeune homme qui soupait seul, une danseuse, un duc, un administrateur de l'Opéra, un maître de ballet et un étranger surané , tanné ,
berné et millionnaire ! c'est de la haute c<5ïnpagnie, parieu ! ovi je ne m'y connais pas.
— Eh bien ! dit M. Robert h demi-voix à son compagnon, la conversation estelle engagée? Nous n'avons qu'à écouler maintenant, l'exposition étant faite, la pièce va continuer.
— Permettez-moi de vous dire, monsieur, que vous êtes sorcier, dit l'excellent M. Bernin en remplissant la coupe de M. Robert de vin d'Aï frappé de glace.
— Qui est l'amphitryon de la table à six couverts? demanda Tiberge.
— Personne, reprit le bel inconnu.
— Personne ne paie ? dit Tiberge fort surpris.
— Dans ces sortes de soupers, repli-
qua l'inconnu, quelqu'un paie toujours, mais on ne sait jamais qui. Cependant il y a des chances pour que la note soit envoyée demain au baron la Tulipe.
— Ah ! oui, dit Tiberge ; on le nomme Tulipano ;- je Tai entendu. Baron la Tulipe ! ce n'est pas mauvais.
— Et que dites-vous de ce rapprochement? ajouta l'inconnu, une tulipe qui est marquise de faïence (marcheza de Faënza) , une tulipe dans un vase de faïence ! ce sont des armes parlantes.
— Fort bon ! excellent ! s'écria Tiberge. Qu'en dites-vous, Olivier?
OHvier, au jeu de mot du bel inconnu, avait déposé couteau et fourchette, et il s'était pris les deux yeux dans les mains comme un homme qui tombe dans un
— Placées de désespoir; il ne répondit pas à ïi berge.
— Ce qui me surprend tous les jours davantage, ajouta l'inconnu, c'est rhé-< roïque patience de ce vieux diplomate qui saute continuellement dans la couverture sans jamais se plaindre d'être berné.
— Vraiaient ! dit ïiberge, cette vieille caricature est un diplomate?
— Comment ! vous n'avez pas vu cela du premier coup d'œil? reprit le jeune homme beau et solitaire.
— Ah ! ah î dit à son tour M. Bernin à son compagnon, vous n'aviez pas deviné cela, monsieur?
— Non, répondit celui-ci; car, je le savais. Le baron TuHpano, marquis de
Faënza, n'a-t-il pas assisté à trois congrès depuis quarante ans? N'a-t-il pas représenté un petit souverain allemand à Vienne, un hospodar moldave ou valaque à Leybach, et un petit grand-duc italien à Véronne. Ah ! vous nous la donnez belle, mon cher Bernin !
— Diable d'homme ! se dit à part lui le convive de M. Robert.
— S'il est diplomate! ajouta le beau solitaire. D'abord, remarquez son visage de papier mâché ou de pomme cuite, à votre choix ; remarquez la sobriété de sa parole (je ne vous parle pas de la sobriété de son esprit, c'est connu) ; remarquez la raideur de son cou, le tendu et le fini de sa toilette? toilette stéréotypée, invariable ; costume adopté pour Téter-
nité : habit vert à boutons brillants, gilet blanc épingle tantôt de pois bleus, tantôt de pois jaunes ; pantalon noir ou couleur noisette, selon Toccasion, mais tiré et tendu par un sous-pied d'ordonnance ; enfin, souliers très-échancrés, chaussure officielle ; et puis cette adorable cravate blanche, haute, empesée, gommée et attachée à sa base par une splendide épingle en diamant ; et ce noble jabot plaqué sur le côté gauche et fixé, lui aussi, par deux gros brillants; et ces doigts chargés de bagues comme ceux d'une madone napolitaine, et surtout cette brochette d'or placée à la boutonnière haute de rhabit, côté gauche, et de laquelle pendillent neuf ou dix petites croix, Aigle-Noir, Sainte-Anne, Saint-Waldimir,
Faucon-Blanc, Ëperon-d'Or, etc., etc.
Remaïquez tout cela, monsieur, et ditesmoi si, à première vue, il est possible de se tromper sur le type officiel que représente le soupirant émérite et obligé de toutes les jeunes danseuses de l'Europe.
— Bravo ! dit Olivier dont le visage s'était épanoui. J'aime mieux cela. Le portrait est ressemblant.
— Monsieur, reprit Tiberge, puisque vous connaissez si bien les masques, et le duc?
— Le duc, répondit le solitaire en levant les épaules, le jeune duc? Eh ! mon Dieu, mis à la porte, remercié par la houri ; un aimable garçon, mais... ruiné !
M. Bernin regarda M. Robert qui lésa-
lua par une légère iiiclinaisoii de tête et but une jolie coupe de vin d'Aï.
— Ah ! ruiné ! dit Olivier ; l'aristocrate a été glouton à ce qu'il paraît. Et la charmante ruineuse !...
— Par Dieu ! Argine, reprit l'inconnu ; et avant elle cinq ou six autres.
— Cela me réconcilie un peu avec lui, répliqua Olivier. J'avais peur que lejeu..,
— Du tout : les femmes, cela va plus vite. On perd toujours en gagnant.
— Et pas d'autres folies? demanda Olivier.
— Si fait ; quelques chevaux de dix mille francs chacun, et qu'on revendait huit cents francs six mois après.
— Pas d'autres folies? demanda encore Olivier,
— Ah ! oui , des ameublements incroyables, des soupers fabuleux, des livrées d'un faste charmant; et puis les chapitres obligés de la fantaisie, de Timprévu, du laisser-aller.... dame! monsieur, comment se ruine-t-on quand on se nomme le duc de XX, quand on est ardent, spirituel, bien fait; quand on veut vivre vite, et surtout quand on a beaucoup d'amis?
— C'est juste, dit Tiberge; et les a^utres convives du salon ovale, monsieur, s'il vous plaît?
— Vous connaissez aussi bien que moi Argine, messieurs, cette étourdissante fille qui danse comme une houri et qui, dit-on, dévore comme une syrc ne. Argine est la tentation, la séduction et la dam-
nation. Il faut être aussi coriace que I*est ce vieux Tulipano, pour avoir résisté, lui et sa fortune, à la ruine qui est forcément le dernier acte de toute intrigue avec Argine. Du reste, intelligence, grâce, beauté, jeunesse, etc., c'est une perfection avec des vices pour contrepoids. Aimez Argine , soyez-en aimé , vous êtes heureux mais vous êtes perdu ! Moi qui ai l'honneur de vous parler en ce moment...
— Ah ! ah ! [dit M. Robert , nous y voici. Il a HU peu tardé à se mettre en scène.
— Moi qui vous parle,* messiears,Jj'ai failh me prendre au filet de cette fée.
— Bah! dit Tiberge. Elle vous tentait un piège?
SYLV. T. r. 3
— Â Tun des derniers bals masqués de rOpéra, reprit le beau garçon, j'étais perdu sans ressource, si quelqu'un n'avait soufflé dans l'oreille d'Argine que j'avais perdu ma fortune depuis trois semaines.
— Oh ! oh ! monsieur, dit Olivier, et vous aussi ruiné?
— Comme un duc et pair. A cette époque de prospérité, de progrès, de paix générale et de chemins de fer, c'est la contagion à la mode. Fils d'un négociant, je possédais bien deux cent cinquante mille francs de capital. Cet héritage devait suffire à un esprit modéré, à une âme placide... J'en eus pour quatre ou cinq ans, messieurs. Les passions !
oh I les charmantes et terribles passions! Bref, Argine apprenant ma déconfiture, se dégagea peu à peu de mon bras qui serrait le sien au bal de l'Opéra et depuis lors... nous nous saluons avec une extrême poHtesse. On lui avait coiit^ que je mangeais de grand appétit deux cent cinquante mille francs, mais on lui avait laissé ignorer que j'étais arrivé au dessert de ces plendide repas de ma fortune entière. J'aurais pu me venger de l'enchanteresse... car je possède certain billet où plus d'un soupir semble être enfermé.
— Il est certain, monsieur, reprit Tiberge, qu'un homme de votre esprit et de vos manières..., de votre nom probablement...
— Ne parlons pas de cela, dit Tinconnu, en passant la main sur sa cravate; mon argent aurait parfumé mes manières, embelli mon esprit et doré mon nom. Je ne puis vous cacher, messieurs, que je porte un prénom magnifique et un nom patronimique..., honorable..., mais déplorable.
— Je le croyais plus fat! dit M. Robert.
— Vous voyez donc bien, reprit M. Ber-
nin.
— Attendez, reprit son compagnon ; il recule peut-être pour mieux sauter.
— Monsieur, dit Olivier à Tinconnu, il n'est pas de sots noms ; il est de sots visages et de sots esprits.
— Eh bien, monsieur, répliqua le beau