‹ La belle moissonneuseChapitre 2 sur 6 · ST · texte numérisé non relu

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gar(;()n , tachez cependant (.rallier les qualités que je puis avoir et le prénom impérial de Napoléon que je porte avec le nom de ma famille : Bouquetin.

— Napoléon Bouquetin ! exclama Tiberge en riant aux éclats. Lui, le lion, le héros, le tigre des bals masqués, du Ranelagh, de Mabille, du Sport et du Jockey-Club, de Baden-Baden, de JHombourg...

— Lui-même, monsieur, répondit Napoléon en saluant Tiberge et Olivier.

Bouquetin ! homme heureux par son caractère et profondément persécuté par son propre nom patronimique. Avec mille écus et l'approbation du garde des sceauxje pourrais changer de nom, me direz-vous? Oui, c'est fort bien ; mais al-

lez donc vous débaptiser tout à coup, par lettres patentes, quand on est accepté, reconnu et accrédité dans le monde par un nom devenu presque européen? Bouquetin ! C'est indélébile ! de Londres à Naples, de Bordeaux à Vienne, de Berlin à Paris, chacun en me voyant s'écriera : Napoléon Bouquetin! J'ai frappé monnaie avec ce type et cet exergue.

— Eh bien! dit M. Robert.

— Je ne le croyais pas si fort ! ajouta Bernin.

— Maintenant, vogue la colère ! reprit Napoléon.

Le sort en est jeté; je pars, cher Théramène, Et quitte le séjour de l'aimable Trésène.

C'est-à-dire que, réunissant les quel*

ques écus qui me restent, je vais vivre comme un patriarche, loin de Paris, dans quelque coin du monde. Un chalet et un jardin me suffiront.

— Au fait, dit Olivier, Dioclétien plantait des choux à Salone.

— J'allais vous le dire, monsieur, reprit imperturbablement Thomonyme d'un nom impérial.

— Eh bien! dit encore M. Robert en fixant des yeux brillants sur son compagnon.

— Ma foi! répliqua M. Bernin, je ne le croyais pas si fort! Je vous le répète.

En ce moment, entrait au café de Paris un personnage fort étrange quant à l'ex-

térieur de sa personne, mais fort peu étranger à tous ceux qui fréqueniaientle foyer de la danse à l'Académie royale de Musique.

Le nouveau venu était un gros petit homme, d'une figure rubiconde et joviale, encadrée d'une énorme paire de favoris durs et noirs, comme deux ailes de corbeau, et d'une chevelure grise, mais tellement épaisse et d'une frisure si énergiquement tirebouchonnée qu'on l'aurait prise pour la toison d'un béher d'Abyssinie, si la nature ne l'avait placée sur une tête humaine.

Ce gros homme court et jovial paraissait fort affairé ce soir là ! on pouvait même juger à son costume qu'il débarquait de quelque chemin de fer ; un pa-

letot peau-d'ours était jeté sur son bras gauche et il tenait de la main droite une fort belle casquette de velours, dite bonnet de Tonnelier ou à la Jean-Jacques.

Quand il traversa le grand salon pour gagner le petit salon ovale, Napoléon Bouquetin jeta un cri,

— Tiens ! M. Trapillon ! le régisseur de la scène à TOpéra !

lia Sortie de l'Opéra*

SUITB.

M. Trapillon se retourna^ salua d'un geste Bouquetin et entra au salon où soupaient les six convives que nous connaissons.

A l'apparition subite du régisseur, ce furent des exclamations, des surprises, un élan unanime. Le directeur de l'Opéra

s'élança le premier et tomba dans les bras de son régisseur.

— Ah! vous voilà !... mon ami ! Dieu soit loué !

— Soyez le bien \enu, mon cher Trapillon ! dit Argine d'une voix flutée et en lui tendant la main.

— Bonjour, Trapillon !

— Bonjour Trapillon ! répéta le duc en lui serrant le bras. D'où arrivez-vous, mon brave ?

— Un moment ! exclama le baron. Oarçons, Zules, Zean, Zoseph, Zeorges !... un couvert !

M. Trapillon jeta paletot et bonnet de voyage sur un fauteuil et se mit à table résolument.

II arrivait tout droit de Naples où il

avait été envoyé par ordre supérieur et pour le service de TOpéra.

Mais il avait failli être assassiné sur la route des Marais-Pontins.

Il avait risqué de se noyer dans le golfe de Gênes.

11 s'était vu au moment d'être précipité à deux cents mètres de hauteur en traversant la montagne de l'Esterelles, en Provence, et à six lieues de Paris il avait failli être broyé par une locomotive lancée inconsidérément sur le chemin de fer d'Orléans.

Il faut avouer, pour être juste, que cet héroïque M. Trapillon venait certainement de gagner le bon souper que lui offraient ces amis.

Aux dangers que le régisseur avait cou-

rus, le directeur pâlit, le maître de ballet frissonna sur sa chaise, le baron se récria, le duc se pinça les lèvres; mais Argine lança un franc éclat de rire.

— Merci, belle dame! dit M. Trapillon. Ah ! vous riez, méchante ! prenez garde, en vous baisant la main, je vous mordrai le doigt.

— Elle est çarmante! ajouta le baron.

— Ce qui ne l'empêche nullement d'être méçante, répliqua le régisseur.

Mais, n'importe, je n'en reste pas moins le grand admirateur de mademoiselle.

Et il se mit à manger et à boire avec la gaieté d'un marin qui vient de traverser deux mille lieues d'eau salée.

Pour le grand salon voisin, l'arrivée

imprévue de M.Trapillon était une l;)onne fortune.

M. Robert jeta les yeux du côté de Napaléon Bouquetin, comme pour provoquer une biographie nouvelle.

Bouquetin, qu'un vin mousseux animait singulièrement, répondit à la provocation, mais toujours en s'adressant aux deux jeunes artistes placés en face de lui.

— Vous qui êtes peintres,' messieurs, dit-il, avez-vous jamais rencontré dans vos voyages ou dans les ateliers des maîtres célèbres, une tète de buffle ou de bison pareille à celle là ?

— Ma foi non, répondit Tiberge.

— Grosse tète, mais fine intelligence, ajouta Bouquetin ; ce buffle, ce bison est

4jn renard des plus madrés ; ne vous y fiez pas. Le véritable mercure protecteur de rOpéra, c'est M. Trapillon.

— Vraiment?

— L'Opéra, messieurs, reprit Napoléon le verre à la main, TOpéra, à mes yeux, est une magnifique ménagerie d'animaux plus ou moins rares, plus ou moins merveilleux et dont notre ami Trapillon est le pourvoyeur. Sans lui, la ménagerie vieillirait sans pouvoir se renouveler jamais. Le voilà qui arrive d'Italie où probablement il a tâté le pouls à tous les talents en vogue. Artistes, directeur, ministre, tous ont une confiance aveugle en la sagacité, l'activité, l'habileté de M. Trapillon. Muni de leurs pleins pouvoirs, il part, fait trois ou quatre

cents lieues et revient presque toujours avec un carnier garni d'excellent gibier ; il entend admirablement la chasse au filet; les meilleurs artistes de l'Europe tombent dedans. Tenez , tenez , messieurs, le voilà qui rend compte de sa tournée; écoutez-le. 11 est probable qu'il aura découvert quelque part deux ou trois gosiers phénoménaux, et deux ou trois paires de jambes admirables, au risque de faire enrager la Çarmante, qui, parparenthèse, est de nature fort jalouse.

M, Bouquetin disait vrai. Trapillon-le- Grand rendait compte du résultat de son voyage à ses honorables convives.

— Enfin, ajoutait le directeur en reprenant haleine, enfin, mon ami, vous nous avez engagé un ténor remarquable

et une seconde prima donna de bon aloi. C'est bien, c'est beaucoup ! mais ce n'est pas tout. Et la danse ?...

Argine laissa tomber sur le directeur un regard écrasant de dédain.

— Eh! mon Dieu, mademoiselle, reprit celui-ci, qui doute de votre immense talent et de la magie de votre nom ! Mais à vous seule pouvéz-vous relever et soutenir le ballet? Par égard pour vousmême, par ménagement pour votre précieuse personne, il nous faut un autre premier sujet.

— Vraiment! répondit Argine avec un sourire indéfinissable ; merci, mon cher directeur, vous prenez un soin bien paternel de ma personne, de ma santé !

— 11 me semble, çer monsieur, reprit

le baron du haut de sa cravate empesée, que l'Opéra marche admirablement avec Isi Cannante,

— Sans doute , monsieur le baron , mais convenez, ajouta le directeur, qu'avec deux charmantes il risquerait moins de boiter un jour. Voyons, Trapillon, voyons, qu'avez-vous découvert? car je lis dans vos yeux une bonne nouvelle.

— Ce que j'ai découvert? reprit le puissant régisseur en humectant ses moustaches grises d'un excellent vin de Bordeaux. Devinez, messieurs, ce que j'ai découvert.

— Ma foi, dit le duc Charles de Canaore, vous êtes un homme si étonnant et si heureux! un chanteur avec un ut de

poitrine d'une richesse incomparable?

Trapillon secoua sa grosse tête laineuse.

— Un jarret nniraculeux ? ajouta le maître de ballet, une pointe fabuleuse?

— Bah ! dit le régisseur en avalant une énorme gorgée de vin.

— Une seconde Arzine? se hasarda de dire le baron au risque d'être battu. Ma, c'est impossible ! ajouta-t-il.

— Eh ! eh ! répliqua en riant M. Trapillon.

— Vous me faites mourir d'impatience, reprit le directeur haletant.

— Je parie, dit Argine en se pinçant les lèvres, que nous avons trouvé sous un choux une petite fdle qui cabriole comme

un chevreau ? A TOpéra on commence à aimer les pastorales.

— Belle dame, répondit le régisseur, vous touchez barre à peu près, mais ce n'est pas cela encore.

— Ah! c'est donc une danseuse? reprit Argine, dont les beaux yeux lançaient un éclair. Je Tai deviné.

— Non, mademoiselle.

— Une sauteuse?

— Encore moins.

— Allons, c'est une cantatrice, dit le duc, signons la paix.

— Vous n'y êtes pas, monsieur le duc.

— Alors ce n'est probablement qu'un violon, ou un cornet, ou un trombonne,

— Si -

ou un violoncelle, ajouta le directeur devenu triste.

— C'est toujours de l'harmonie, je vous eu réponds, s'écria le régisseur, dont rœil s'animait ; c'est de l'harmonie' suprême : beauté, jeunesse, grâce, force, intelligence, suavité...

— Diable, dit le duc.

— C'est donc une femme? exclama le baron.

— Non.

— Une fille? dit Argine en appuyant sur le mot avec une expression marquée.

— Peut-être.

— Comment, peut-être? s'écria le directeur. Ni femme, ni fille? Alors un

anjje, un démon, une fée, un djin, un lutin?

— Ah ! j'y suis, dit spirituellement le maître de ballet. C'est un... jeune danseur rempli d'avenir.

— Allez au diable avec vos danseurs, s'écria le directeur ; 'j'en ai soixante de trop et de tout âge, depuis dix-huit jusqu'à cinquante-cinq printemps.

— Donnez-vous votre langue au chien?

demanda Trapillon à toute la compagnie.

— Zé donne ma langue au çat ! dit le baron.

— Eh bien ! messieurs, voici.

— Chut ! chut ! écoutez ! reprit le directeur.

Et le régisseur, se renversant légère-

-sèment sur le dossier de sa chaise, la main droite posée sur la nappe et la main gauche passée dans le gilet, parla de la sorte :

— Peut-être, messieurs, avez- vous visité, à l'embouchure du Rhône, cette île triangulaire appelée la Camargue, et qui est, à mes yeux, un des plus beaux deltas de l'univers ?

— Ah ! juste ciel ! s'écria Argine, il a découvert la Méditerranée !

-- Non, belle dame, répliqua vivement Trapillon, piqué au vif, mais bien une adorable jeune fille, le type le plus merveilleux de la beauté méridionale, et habitant une ferme dans Tîle dont il est question.

— Poursuivez, monsieur, dit sérieuse-

meut Argine, et voyons la fermière portant son pot au lait.

— Calmez-vous, çarmante ! ajouta le baron en lui coulant un tendre regard.

— Je revenais de Marseille et je m'étais arrêté à Arles la ville des Phocéens et des plus jolies fdles de France, lorsque mon compagnon me proposa de visiter File de la Camargue.

— Qui évidemment tire son nom de mademoiselle de Camargo , la célèbre danseuse, se hâta d'ajouter le maître de ballet en savant étymologiste.

— Nous partons, nous longeons dans un canot à voile la rive gauche de Tîle, au fil de Peau de ce grand fleuve que traversèrent Annibal et ses éléphants carthaginois. A une lieue marine, en aval,

nous abordons. L'île déploie devant nous ses riches et immenses tapis de verdure ; des rizières, des prairies, des marais de joncs et de nénuphars, des champs d'orge et de froment encore en herbe, des méandres de tamaris et de saules...

— Et puis? dit le duc déjà très-affriandé.

— Prenant un sentier à travers la savane, nous arrivons bientôt à de belles plantations de mûriers.

— Mais c'est un cours d'agriculture, monsieur le régisseur, dit Argine avec dédain.

— Oui, belle dame ; et de peinture et de sculpture aussi, j'espère. Après avoir traversé de grandes prairies où paissaient ça et là des groupes de chevaux

libres (on nomme ainsi cette race chevaline de sang barbaresque qui peuple les pâturages de l'île), après avoir risqué deux ou trois fois d'être éventrés par les cornes de plusieurs taureaux sauvages^, petits et noirs, à l'œil rouge, au front armé d'un croissant à deux pointes aiguës, nous arrivâmes enfin sur le riche terrain d'une ferme. la maison était basse, mais fort grande, propre et flanquée de plusieurs grosses meules de paille. Dans la Camargue, comme sur tout le littoral du midi, les greniers à paille et à fourrages ont pour voûtes la coupole de saphir du firmament.

— Une bien belle frise ! s'écria le maître de ballet.

— Superbe, cher ami, dit le régisseur.

Nous traversons une cour peuplée de volaille et nous entrons dans la cuisine de la ferme, spacieuse et décorée d'un luxe de cuivre admirable ; la plus belle pièce de la maison. Pourquoi visitions-nous cette ferme?

~ J'allais vous le demander, interrompit Argine.

— Mon compagnon de voyage, belle dame, tenait à me montrer quelqu'un.

Nous nous annonçons comme des naturalistes visitant le delta. La famille du fermier s'empresse autour de nous...

— Ah ! voici le lait et le miel, dit l'impitoyable Argine.

-~ Les filles delà maison...

— • Belles et pudiques, vinrent sans

doute laver les pieds des nobles étrangers, reprit la charmante.

— C'est à Tantique! s'écria l'artiste chorégraphe qui avait dansé autrefois dans le ballet de Télémague,

— Fort bien! ajouta M. Trapillon, je poursuis. Les filles de la maison étaient jolies, sveltes et d'une élégante mise : de vraies Provençales. Mais un galop de cheval retentit dans la grande allée de peupliers...

— Ok ! oh ! un chevalier ! dit Argine. ~ Mieux que cela, belle dame, une

chevalière. Nous sortons en toute hâte; nous voilà dans la cour où arrive une jeune fille montée sur un cheval Hbre, un véritable arabe à tous crins. A notre grand étonnement, elle était assise sur le

dos du fier animal, sans selle ni tapis, et ne guidant son cheval que de la voix et du bout d'une baguette de saule.

— Ah ! vous voyager dans le but de recruter des écuyères pour l'Hippodrome, monsieur le régisseur de la scène de l'Opéra !

— Belle dame, vous êtes adorable. La jeune fille saute de cheval, frappe dans ses mains, et le cheval, par un bond prodigieux , s'élance hors de la cour en ruant et va rejoindre ses compagnons dans la savane. Messieurs, ce que nous fîmes à la ferme pendant les deux heures de notre séjour, je l'ai oublié ; ce que nou^i vîmes, le voici : une jeune fille de dix-huit ans au plus, portant le costume des jeunes Artésiennes : bas rouge-vif

brodés de soie vert tendre à la cheville, jupon écarlate foncé retombant tout au plus à mi-jambe ; corset de velours noir, chevelure retenue par un large ruban de velours gros vert, qui enserre la tête comme un casque.

— C'est comme dans la Fille mal gardée! s^écria le maître chorégraphe.

— Avec la différence que celle-ci était merveilleusement gardée, reprit le régisseur. Quel type, messieurs, quelle adorable et splendide beauté! non, c'est intraduisible ; rien ne peut rendre Tétrangeté de ces traits, d'une pureté subhme. Cependant...

—Ah! mon Dieu! dit Argine, avait-elle les yeux noirs ou bleus?

— Noirs, belle dame, mais brillants et doux...

— Et grands, immensément grands?

— Comme ceux des femmes de Géorgie, de Ceylan ou de Java, mademoiselle.

— Le teint doré d'un rayon de soleil?., continua Argine avec son affreuse ironie.

— Mieux que cela, belle dame. Le teint de cette nuance presque introuvable, le désespoir des peintres , cette nuance brune, irrisée, mate et transparente ; un rayon de soleil, comme vous le disiez parfaitement tout à l'heure, mais un rayon à travers une feuille de rose thé.

— Une femme zaune? dit le baron en se récriant.

— Jaune si Ton veut, monsieur le baron. Mais je maintiens ma comparaison :

un teint rose thé ; la couleur orientale et rêvée par tous les peintres. Quant à sa taille...

— Divine, n'est-ce pas?

— Non, belle dame, grâce au ciel, reprit l'imperturbable régisseur, mais juvénile et féminine à la fois, ronde et svelte, mince et souple, d'une élégance et d'une vigueur incomparables.

— Per Baccho!... s'écria le baron.

— Et les bas d'un rouge vif? Je tiens beaucoup à ces bas de cardinal.

— Ah! belle et très-belle dame, dit M. Trapillon, ils renfermaient l'idéal de la jambe grecque.

— Celle de la Diane à la biche, peutêtre?

-— Mieux que cela, charmante Ârgine, puisque ces jambes appartenaient à une créature vivante. Messieurs, mon compagnon (le voyage avait déjà rencontré la jeune fille en question. Il se promettait beaucoup de bonheur de mon ravissement. Nous voulûmes adresser nos compliments au fermier au sujet de cette enfant, la joie et l'orgueil de sa maison. Il nous apprit que Sylvanie n'était pas sa fille..,

— Ah ! Sylvanie ! s'écria le duc de Candore, j'ai aimé ce nom là.

— Moi, dit le maître de ballet en se rengorgeant, j'ai dansé les Sylvains !

— Et qui était Sylvanie, qui est Sylva-

nie, monsieur le régisseur? demanda Argine.

— Le fermier fut d'une discrétion qui jeta mon compagnon et moi dans un monde de conjectures.

— Vous verrez, ajouta Argine avec un sérieux sardonique, vous verrez que mademoiselle Sylvanie sera quelque grande princesse indienne, la fille d'un rajah, sans doute, enlevée par uq jeune et puissant pair d'Angleterre, un gouverneur de province dans l'Hindostan et qui attend en Camargue V agrément de la reine Victoria pour épouser le noble lord.

'^^^ — Tout ce qu'il vous plaira, belle dame. En attendant, moi, régisseur de rOpéra, dévoué à l'Académie royale et au directeur, mon ami, je conseille à ce

même directeur, à ce même opéra, et au ministre, d'enlever à tout prix la princesse Sylvanie et de la poser, un beau soir, sur la scène de l'Opéra, devant le public le plus spirituel et le plus connaisseur de l'Europe; ne devrait-elle consentir qu'à marcher d'un bout du théâtre à l'autre^ et à sourire à ce bon et beau public. Je conseille d'avoir Sylvanie, dùt-il en coûter un million. Ce million, jeté par la fenêtre, rentrera, à l'Opéra, par la grande porte, mais triplé dans un seul hiver. J'ai dit, ne me demandez plus rien.

A ces paroles, Argine se leva de l'air le plus calme et le plus fier en même temps ; elle demanda sa mante, son boa, ses brodequins de cachemire. Le baron

étonné, inquiet, perplexe, reprit Texercice de ses fonctions de chambellan avec toute la promptitude possible. Il n'oublia ni le coffret, ni le bouquet, ni l'éventail, ni Chariot ; et, offrant le bras à la belle Argine :

— Venez , çarmante , dit-il , j'aurai rhonneur de vous reconduire jusqu'à la porte de votre hôteL

Argine et Tex-diplomate traversèrent le grand salon lentement, et comme des gens très-sûrs de provoquer l'admiration. Le chasseur prussien, lohann, les attendaient à la porte vitrée. Bientôt on entendit le roulement de la voiture sur le boulevard.

— Eh bien ! demanda Napoléon Bou-

quetin aux deux artistes, ses vis-à-vis. Que dites-vous de M. Trapillon?

— C/est un homme prodigieux, dit Tiberge. Quel aplomb ! aura-t-il Sylvanie pour rOpéra?

— S'il l'aura! répondit M. Bouquetin.

•— Non! répliqua tout à coup Olivier qui prenait sa tête à deux mains et paraissait absorbé dans un abîme de réflexions.

— Non ! s'écria Bouquetin. Qui l'en empêchera?

—Moi I dit avec une incroyable énergie Olivier, moi. Je vends demain pour la somme de mille francs, à un gredin de juif, un tableau qui en vaut trois mille ; je pars pour Arles...

— Et vous enlevez Sylvanie? reprit Bouquetin en riant aux éclats.

— Oui, monsieur.

— Bravo ! monsieur. J'aime beaucoup votre caractère, reprit Napoléon.

— Mais, mon ami, ajouta Tiberge en regardant Olivier avec de grands yeux, mon ami, y pensez-vous?

— Oh ! je sais que vous êtes prudent, timide, circonspect comme une fille, monsieur Tiberge, répliqua Olivier; aussi, je ne vous propose pas d'être du voyage.

— Touchez-là, Olivier, reprit le bon Tiberge. Je vous suivrai.

— Vrai?

Et, se levant en même temps, ils s'em-

brassèrent avec une charmante vivacité.

— Oreste et Pylade ! Euryale et Nisus ! s'écria Bouquetin. O amitié, sublime amitié, je te bâtis un temple! Jeunes gens, permettez que j'essuie mes larmes.

— Vous pouvez railler à votre aise, monsieur Bouquetin, dit Olivier avec un accent d'une autorité incroyable. En attendant, celui qui enlèvera Sylvanie... c'est moi.

— Ou moi, monsieur ! dit un jeune homme qui sortait du salon ovale pour traverser le grand salon.

Ce nouveau prétendant était le duc Charles de Candore. Il jeta sur Olivier un regard tranquille, mais d'une fierté qui fit bondir le cœur du jeune peintre. II y

eut un moment de silence. Le duc s'était arrêté au milieu du salon. Olivier s'approcha de lui.

» — Si c'est un défi, monsieur, dit-il, je l'accepte. Je me nomme Olivier.

— Et moi, le duc Charles de Candore.

— Je demeure rue du Cherche-Midi, 25.

— Et moi, rue^de Rivoli, 50.

— A demain, monsieur le duc, si vous le trouvez bon.

— Monsieur, dit froidement M. de Candore, à notre retour d'Arles, si cela vous paraît agréable.

- De tout mon cœur, répliqua Oli-

vier.

Comment diable ! s'écria Bouque-

tin, Paris et Ménélas? Amour, tu perdis Troie !

M. de Candore reconnut ce Napoléon qu'il avait rencontré dans tous les bals et toutes les fêtes publiques de Paris et de la saison des eaux.

Il le salua d'un geste, ne prenant pas au sérieux les paroles de ce joyeux compagnon comme il avait pris celles d'Olivier.

Le duc se retira et gagna une voiture de place que son domestique était allé chercher.

Olivier et Tiberge suivirent l'exemple de M. de Candore et quittèrent le café de Paris.

M. Bouquetin, encore prodigieuse-

ment attablé, demanda de nouveau du vin et du pâté de foie gras.

Quant aux deux témoins silencieux de cette comédie, qui prenait les allures d'un drame, MM. Bernin et Robert, ils achevaient leur souper et se préparaient aussi à se retirer ; mais M. Robert, avant de se lever, dit à demi-voix à son conipagnon :

— Tâchez, par les garçons, d'avoir l'adresse de cet incroyable Bouquetin. Nous savons déjà celle d'Olivier et du duc, son rival. Demain, mon cher Bernin, je veux que ces trois personnages soient invités à passer chez vous, dans votre cabinet. J'ai une communication à adresser à chacun d'eux par votre ministère. Vous me comprenez?

— Pas du tout, répliqua M. Bernin fort étonné.

— Faites ce que je vous dis, ajouta M. Robert; nous nous expliquerons ensuite, hors d'ici.

M. Bernin suivit les intentions de M. Robert, et tous les deux, bras dessus bras dessous, sortirent de Texcellent café de Paris.

Napoléon Bouquetin leva les épaules en les voyant s'éloigner, comme s'il avait pitié de ces deux bourgeois crétins, millionnaires et ventrus.

Il passa une partie de la nuit dans l'admirable situation qu'il avait adoptée au restaurant, et il est probable qu'il renoua connaissance et lia conversation avec l'incomparable Trapillon ; le seul homme,

pensait-il, qui pouvait peut-être lui servir dignement de partner dans cette grande et aventureuse comédie appelée la vie.

Nous aurons à remarquer cependant, dans la suite de ce récit, que Bouquetin conservait depuis longtemps une grosse dent contre le régisseur, et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable pour avoir satisfaction de certain méfait dent il avait été victime. Comme tous les grands hommes. Napoléon Bouquetin poussait très-loin Tart difficile de la dissimulation.

in

lie Cabinet «lo M. Rernln.

Le lecteur l'a déjà deviné probablement, M. Bernin était un notaire, mais un de ceux qui honorent Vordre (et on en trouve encore beaucoup) par leur intelligence et par une probité à toute épreuve.

Le meilleur certificat de capacité et de moralité que possédait M. Bernin étpit

certainement la confiance dont l'honorait M. Robert; car, de tout ses clients, M. Robert pouvait passer pour le plus rigide et le plus éclairé.

M. Bernin logeait dans la rue de la Paix.

C'est vous dire que son étude était le rendez-vous de la clientèle la plus élégante et la plus opulente de Paris.

L'honorable notaire, nous l'avons déjà remarqué, était lui-même très-enclin aux habitudes de luxe qui, du reste, se sont presque toujours acclimatées dans le haut notariat de Paris.

M. Bernin occupait tout un premier étage, dans la rue de la Paix ; son appartement était divisé en deux régions bien

distinctes : la région des affaires et \^ région du monde.

L'étude, composée de trois pièces et du cabinet du notaire, donnait sur une cour spacieuse et bien éclairée; les appartements de réception avaient huit fenêtres de façade sur la rue.

M. Bernin avait des chevaux anglais, pur sang, et deux ou trois voitures, sous remise, ainsi qu'on pouvait en juger par le travail incessant de sa livrée dans la cour de la maison.

M. Bernin recevait beaucoup, donnait d'excellents dîners et quelques bals, dans le courant de l'hiver, sans compter les petites fêtes auxquelles il invitait l'aristocratie de ses cUents, dans la belle

SYLVft T. i. 6.

saison, à. sa jolie villa de Ville-d'Avray. Eh bien ! avec ce luxe, cette belle existence, ce train de vie de grand seigneur,

M. Bernin était encore garçon! Et

M. Bernin touchait cependant à sa quarante-deuxième année, ainsi que le témoignaient quelques cheveux argentés assez rares cependant, qui mêlaient çà et là leur brillant reflet au noir- d'ébène d'une chevelure merveilleusement peignée, lustrée et frisée par la main d'un

des premiers coiffeurs de Paris.

11 n'entre pas dans l'économie de ce récit de nous occuper aujourd'hui des beaux appartements du notaire.

Après avoir monté l'escalier, dont un tapis vert couvrait chaque marche, depuis le vestibule Jusqu'au premier étage,

nous tournerons à gauche, sur le palier orné de vases ei de statues, et nous entrerons dans Tantichambre qui précédait r étude.

Traversant même ces deux pièces , vastes et tapissées d'une racbe de ca^ siers garnis de dossiers, nous mettrons la main sur un gros bouton de cristal, et nous pousserons une porte rembourrée, épaisse et doublée d'un maroquin rouge.

Enfin, nous ouvrirons la belle porte de bois de citronnier qui nous laissera pénétrer dans le cabinet somptueux du notaire.

N'attendez pas de nous, non plus, la description du mobilier de cette pièce ; nous avons hâte d'écouter la conversation de deux interlocuteurs enfermés

dans le cabinet où tant de secrets de famille venaient souvent porter leurs inquiétudes ou leurs espérances.

Assis près d'une riche table de boule aux pieds de faunes et dorés, M. Robert parlait au notaire qui allait et venait d'un angle à l'autre de son cabinet, Tair attentif et regardant, en marchant, les grosses fleurs rouges et blanches du tapis sur lesquelles il posait les pieds.

— Oui, monsieur, reprenait M. Robert, telle est mon opinion sur la société d'aujourd'hui. Je l'observe fort attentivement depuis six mois, depuis mon retour en France, et je vous jure que je suis effrayé des progrès de décadence qu'il n'est que trop facile de constater. Le mal est grand ! est-il incurable ? voilà la ques-

lion. Ni vous ni moi ne la résoudrons. Quivtîra verra^ n'est-ce pas, monsieur le notaire? Vivons donc le plus longtemps possible en France ; c'est-à-dire vivez ; car, pour ce qui me regarde, mon intention formelle est bien de reprendre la mer dans un an, et de retourner... dan? le pays... que j'ai quitté...

M. Bernin s'arrêta.

L'hésitation que M. Robert avait mise dans ses dernières paroles le surprit ; mais M. Robert voulut réparer cela par une affirmation énergique.

— Je le répète, monsieur, dans un an je quitte la France pour n'y revenir jamais !

— Telle est votre résolution définitive.

dit le notaire en le regardant du coin de 'œil.

— Irrévocable ! ajouta M. Robert en levant la main.

M. Bernin reprit sa promenade et sa préoccupation.

. — Eh ! que ferais-je dans ce pays-ci? dit M. Robert. Je méprise la fortune...

— Diable ! répliqua le notaire, en marchant toujours ; c'est étonnant pour un homme si prodigieusement riche !

— Oui, vous avez raison, reprit M. Robert, c'est étonnant; car, dans votre belle ville de Paris, aujourd'hui, plus on a de l'or et plus on se met à genoux devant lui, plus on l'adore.

— Croyez-bien, monsieur, répondit le notaire, que ceux qui en ont peu, ou qui

n'en ont pas du tout se prosternent devant la fortune tout aussi bien que les, millionnaires.

— Oh! je n'en doute pas, dit M. Robert; aussi, pauvres et riches, je les mets tous dans une même balance ; en fait de morahté, de vertus, de distinctions, il y a, entre eux, équilibre parfait. Ceux-ci regorgent d'or et d'argent, et ils mangent gloutonnement leur fortune, ou bien ils thésaurisent sordidement ; ceux*là souffrent de la gêne, et, affammés, haletants, ils courent du matin au soir après les chances hideuses de spéculations force* nées, et du soir au matin, ils rêvent écus entassés sur écus, monceaux d'or et d'argent entassés sur leur poitrine. Affreux

cauchemar, et qui ne les lâche de ses mains de fer qu'au bord de la tombe.

— Ah! monsieur, dit Bernin en s'arrêtant, accordez-moi au moins mille justes dans Ninive.

— Je ne vous en accorde pas dix, répliqua M. Robert dont l'œil étincelaiL Cependant, monsieur, ajouta-t-il, croyez bien que je donne à M. Bernin la première place dans mon estime.

Celui-ci s'inclina et recommença sa promenade dans le cabinet.

— Revenons à notre affaire, reprit le sévère M. Robert. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas, mon cher notaire?

Vous voyez parfaitement qu'avant de m'expatrier, une seconde fois et à tout jamais, je veux pour ainsi dire tàter le

pouls à la société française dans les trois classes qui seront éternellement ses trois i;randes divisions : la classe élevée (aristocratique si vous voulez ) ; la classe moyenne et la classe pauvre. Or, les types qui, à mes yeux, représentent ces trois classes, je les ai rencontrés, hier, au café de Paris.

Ces trois individualités, fort heureusement pour mon épreuve, manquent de fortune. Le duc Châles de Candore et cet enragé Bouquetin ont mangé leur avoir; Olivier, l'artiste, est un prolétaire qui n'eut jamis un sou de patrimoine. L'un est Taristocratie ruinée, l'autre la bourgeoisie ruinée, l'autre (mettons à part ses distinctions personnelles), l'autre est la classe ouvrière souffrante ; car, hélas !

entre un artiste de grand talent, méconnu, gagnant à peine son pain, et l'ouvrier, où est la différence comme position?... Résumons-nous : Candore, Bouquetin et Olivier n'ont pas un sou vaillant, quoi qu'ils soupent, par aventure, dans le même salon de restaurant que vous et moi ; donc je veux savoir, ou plutôt je veux voir de mes yeux tout ce que peut sur ces trois types très-divers, sur ces trois natures d'hommes, je veux voir, vous dis-je, tout ce que peut l'influence de l'argent !... De VsiVgent bienfaisant, entendez-vous, ou corrupteur, n'est-ce pas, monsieur le notaire ?

— Oui, monsieur, dit Bernin, corrupteur oiibien faisant, c'estreconnu, c'est accordé.

— II n'y a pas de milieu entre ces deux

propriétés de Targent, répéta .M . llobert.

Il fait le bien ou le mal ; agissant d'abord

sur celuiqui le possède et agissant ensuite

par celui qui le possède. Ainsi, de deux choses l'une : ou la fortune élève Tànie,

épure les sentiments, améliore; le cœur d'un homme, en allant à lui, et, par conséquent, elle fait des heureux par lui; ou bien, elle corrompt cet homme, et, par conséquent, cet homme, à son tour, corrompt ou fait souffrir tout se qui est sur son chemin. Suis-je ^clair, monsieur le notaire ?

— Comme le jour, dit Bernin, et bienfaisant comme lui, monsieur, ajouta-t-il avec un sourire.

— Pas de compliments, je vous prie, répliqua Robert. Je vous préviens que

c'est une expérience que je vais faire et noij pas un acte de philantropie, de bienfaisance, de charité. Pour un acte pareil, ce n'est pas un notaire que je. choisirais, ne vous en déplaise. Quand je veux donner (cela peutm'arriver comme à un

autre), j'ai la main assez exercée pour répandre mon argent où bon me semble et sans que personne n'en sache rien.

— Je sais que vous êtes excellent, reprit le notaire toujours en souriant.

— Ah ! vous m'impatientez ! s'écria M. Robert. Est-ce que je vous ai donné le droit de me croire un niais slupide, grossier ou vaniteux qui fait inscrire, aux municipalités de la ville de Paris, ses dons, ses aumônes officielles, sa bienfaisance hypocrite et de mauvais goût?

Je vous le répète, monsieur, je ne suis, en cette occasion, qu'un expérimentateur, un chimiste qui veut jeter au creuset la conscience, le cœur, TinteHij^ence enfin, ce qui constitue /*^/r^wî(?r«/ de trois individus représentant pour lui les trois classes de la société française. Ces trois jeunes gens n'ont pas un sou ; que feront-ils avec de Tor? Je veux les prendre en flagrant délit de fortune; et ce qu'ils feront librement, par instinct, sans le moindre contrôle, sans la moindre influence qui les vienne diriger, soyez sûr, mon cher notaire, que tout autre le ferait ; ou plutôt soyez sur que tous les autres, leurs pareils, agiraient de la sorte dans une même situation donnée. Assez sur ce sujet. Vous avez mes instructions, . .

vous savez ce qu'il faut dire à chacun... Tous les trois viendront ici, j ensuis persuadé, et, sans se douter, des rôles que je leur distribue, et, par conséquent, de la comédie (dramatique peut-être), que je vais les obliger à jouer pour moi, pour moi seul, leur maître par la puissance de mon or; moi, leur observateur vigilant et leur juge. Je crois inutde de vous recommander habileté et prudence. Chacun viendra à l'heure indiquée par votre lettre d'invitation; chacun se retirera par une porte dérobée, sans se douter du confrère qui lui succédera ou qui Taura précédé dans votre cabinet ; et surtout, ils ignoreront absolument tous les trois la source de Tor qui leur arrive, •— C'est entendu, monsieur, dit le no-

taire. Vous serez la Providence, voyant tout et invisible elle-même. Ayez donc la bonté de passer dans cette arrière-cabinet dont la porte est faite d'un boii^ trèsmince, et qui vous permettra de tout entendre, sinon de tout voir aujourd'hui, sans que Ton puisse soupçonner votre présence. Voici Theure à laquelle j'attends M. le duc de Gandore.

M. Robert se leva, serra la main du notaire , passa dans le cabinet, ou plutôt dans le petit jt?ar/()/>* attenant au grand cabinet, et il en ferma la porte avec soin.

Très lioureaix, frcft-i^tonnés, suite du cab net €le M. Berntn.

M. Robert s'était à peine enfermé dans le petit ;?ar/^2V qu'un clerc de Tétude ouvrit la porte du cabinet du notaire et annonça : Monsieur le duc de Candore !

Le jeune duc entra avec celte aisance et cette grande manière qui caractérisent les gens de bonne compagnie.

M. Bernin avait parfaitement composé son visage.

Il voulait rester impénétrable et possédait autant qu'homme d'affaire l'art de la discrétion.

M. de Candore n'avait pas remarqué le notaire la veille au café de Paris.

Il paraissait assez surpris, et même assez inquiet de l'invitation qu'il avait reçue de M. Bernin.

Celui-ci vonlut tout de suite le mettre à son aise.

— Monsieur le duc, dit-il en lui offrant un fauteuil; je n'ai que de bonnes nouvelles à vous annoncer.

— Monsieur, reprit celui-ci qui respirait plus à l'aise, j'en suis churmé ! Mais, bonnes ou mauvaises, je vous prie de

croire que je reçois ioutes les nouvelles avec la même philosophie.

— Tant mieux i monsieur, tant mieux!

dit Bernin.

Un notaire, reprit-il avec précaution, est quelquefois obligé d'être questionneur. Croyez bien, monsieur le duc, que la curiosité n'entre pour rien dans les explications que je vais avoir l'honneur de vous demander.

— Parlez, monsieur.

, — Yous avez eu à votre majorité une fortune considérable? demanda le notaire.

— Considérable, oui, monsieur, répondit M. de Gandore en relevant la pointe de sa moustache. Orphelin de père et de mère, à quinze ans, je possé-

dais à vingt et un ans cent mille livres de rente.

— C'était une belle fortune, dit M. Bernin, mais telle qu'on en trouve beaucoup de pareilles chez les gens de votre rang, monsieur le duc ; et cette fortune?...

— Ah! pardieu! reprit brusquement Charles de Candore, je vais répondre d'un seul coup à mille questions. Cette fortune... je Tai mangée en huit ans ; je suis ruiné! et puis?...

— Monsieur le duc, dit le notaire, il arrive souvent qu'un grand seigneur qui a mené joyeuse vie, sans manquer jamais à l'honneur ni même à la délicatesse, relève un jour sa fortune...

— Enseignez-moi le moyen de ravoir

mes deux millions, mon cher monsieur, reprit Candore en riant du bout des lèvres, et je vous promets que ma reconnaissance...

— J'en suis persuadé, monsieur, reprit Bernin ; mais, si je ne suis pas assez heureux pour vous faciliter les moyens de regagner deux millions perdus, j'éprouve du moins une bien réelle satisfaction en vous annonçant qu'une rente magnifique, annuelle mais révocable, vous est échue.

— A moi, monsieur ! s'écria le duc en se levant par un mouvement nerveux.

— Veuillez vous asseoir, monsieur le duc ; en deux mots voici ce dont il s'agit. Une personne qui ne veut pas être nommée et dont il vous serait impossi-

ble, je vous en préviens, de découvrir le nom, m'a chargé de vous annoncer que, vu votre position, votre nom, vos belles qualités et l'intérêt particulier qu'elle vous porte, met chaque année à votre disposition une somme énorme afin que vous repreniez, dans le monde^ un rang digne de vous.

M.3ernin s'arrêta, jetant sur le visage de M. def Candore quelques regards furtifs.

— Monsieur, dit celui-ci, nous parlons sérieusement?

— Très-sérieusement.

— Et cette personne est un homme, une femme, un parent à moi ?

— J'ai eu l'honneur de vous déclarer, monsieur le duc...

— Ah ! c'est juste, f.e bienfaiteur ou la bienfaitrice veut toujours être inconnu ou inconnue. Reste à savoir, monsieur le notaire, si, en tout bien et tout honneur, je puis accepter cette somme, cette rente annuelle...

■— Monsieur, reprit M. Bernin, vous êtes parfaitement libre de la refuser.

— Je ne me hâte pas de me prononcer, monsieur. Je n'ai rien dit encore..; ajouta M. de Candore avec vivacité.

— Il faut pourtant vous prononcer séance tenante, reprit le notaire. C'est une condition sine quâ non,

— Quelle bizarrerie ! s'écria le duc.

C'est embarrassant au dernier point...

~ Vraiment? reprit le notaire. Eh

bien ! je vais simplifier la position : refusez-vous, monsieur le duc ?

— Non, mais...

— Acceptez-vous? monsieur le duc?

— Oui, mais...

— Nous n'avons pas avancé d'une ligne, reprit le notaire. Tant que mais suivra oui ou non, il les effacera.

— Eh ! que diable voulez-vous que je réponde ? s'écria IVl. de Candore. On ne prend pas ainsi les gens à la gorge... C'est un guet-apens !

— En vérité, répliqua le notaire, je ne m'en doutais pas. Un guet-apens où on prend les gens à la gorge pour les forcer à accepter une rente de...

— De... combien? demanda M. de C.andore avec grande impertinence.

— Ali ! c'est vrai ; je ne vous Tavais pas clii. Eh ! bien, monsieur le duc, apprenez que le traître, le misérable, le brigand ou la brigande qui vous assassine, vous offre en même temps une rente annuelle de mille francs...

— Assez! monsieur, dit sèchement M. de Candore en se levant d'un air dédaigneux, assez ! j'ai mangé ma fortune, j'emprunte quelquefois, mais je ne reçois jamais l'aumône... et je trouve que vous vous chargez d'une singulière mission auprès de moi. Vous appelez cela une somme énorme?... Ma^'s c'est le prix des gages que l'on donne à un valet !

•— Vous êtes d'un caractère vif, monsieur le duc, vous ne me donnez pas le temps d'achever ; la chose est assez im-

portante cependant pour être écoutée jusqu'^au bout.

"- Voyons donc, monsieur, et veuillez abréger, je vous prie; j'ai un rendezvous.

— Nous disions, reprit le notaire, une rente annuelle se montant à la somme de mille francs...

— Allons donc ! fi donc ! répéta le duc.

— • Mille francs par mois, ajouta le notaire.

— Hein? reprit le duc en s^asseyant.

Que.dites-vous là, monsieur?

— J'ai dit, je crois, mille francs par mois, poursuivit M. Bernin, mais je me suis trompé.

— Alors, monsieur, j'ai bien Thonneur

de vous saluer, reprit le duc de for t mauvaise hunieur et en se levant une seconde fois pour sortir. Je trouve la proposition fort déplacée.

— Déplacée ! dit le notaire. La connaissez-vous ? du reste, monsieur le duc, il ne tient qu'à vous de la déplacer en la refusant.

— Si je la refuse ! s'écria M. de Candore d'un ton courroucé et hautain.

— Vous refusez, monsieur, dit le notaire, mille francs par mois ?

— Puisque ce n'est pas cela, monsieur le notaire, reprit le duc qui devenait plus traitable, puisque vous vous êtes trompé de chiffre...

— C'est vrai, monsieur le duc.

— Vous voyez donc bien ! adieu mon-

sieur Bernin, et plus de éotte proposition je vous prie. Passe pour cette fois.

— Il est certain, reprit l'impitoyable notaire, qu'on ne propose pas deux fois à un homme, qui les refuse, mille francs par... jour.

Le duc laissa tomber son chapeau.

M. Bernin le ramassa et le lui rendit avec toute Paménité possible, contenant énergiquement un éclat de rire prêt à éclater devant la figure de M. de Candore, à laquelle rétonnement imprimait tout à coup une caractère fort comique.

La bouche ouverte, les yeux agrandis, les deux sourcils exhaussés, les bras et les jambes immobiles, raidis, le duc était là comme un homme aux pieds duquel

une bombe vient (réclaler et qu'il s'étonne d'être encore debout.

— Parjour!... répéta-t-il après deux miiiutes d'un silence forcé.

— Oui, monsieur le duc, se hâta d'ajouter l'excellent notaire, mille francs parjour, ou bien trois cent soixante-cinq mille francs par an. Vous refusez , n'estce pas?

— Un moment, monsieur le notaire, dit le duc en déposant sa canne et son chapeau. A nous deux et causons, s'il vous plaît.

Et il reprit son fauteuil avec une vivacité fébrile qui fit de la peine à M. Bernin.

— Monsieur, dit le notaire, vous pensez bien qu'un homme de mon caractère

ne se joue pas d*un homme comme vous.

La proposition est très-sérieuse. Vous avez par le monde un bienfaiteur ou une bienfaitrice qui peut vous assurer la riche pension annuelle dont il est question et qui vous l'offre de grand cœur.

— Â quelles conditions? demanda M. de Candore devenu pâle.

— Â ici condition, dit M. Bernin, de dépenser , dans l'année cette somme énorme, selon l'emploi honorable qu'un homme de votre distinction peut en faire. On s'en rapporte entièrement à vos sentiments élevées, monsieur le duc; vous serez libre, je le répète, d'adopter le genre de vie qu'il vous plaira ; vous ne devrez compte à personne de vos actions et de vos dépenses ; seulement le

donataire exige qu'au dernier jour de Tannée expirée, il ne reste pas un sou entre vos mains, ou entre les mains de tout autre char}>é de vos économies, de la somme de trois cent soixante-cinq mille francs. Tout, absolument tout doit être dépensé, sans un écu mis en réserve.

— Mais, monsieur, mon cher monsieur, s'écria le ducqui reprenait ses couleurs et son animation, c'est fabuleux ! c'est admirable ! c'est à ne pas y croire... C'est à en devenir fou de joie î rien au monde n'est plus dans mes goûts et dans mes habitudes ! Tout dépenser ! mais je n'ai pas fait autre chose en ma vie... des économies! des réserves l^Eh ! qui donc a inventé ces infernales prévisions? Qui

est le ladre qui le premier a fait une éco nomie ? Une économie ! une réserve !

mais c'est de l'argent que l'on met à pourir, si l'argent ou l'or pouvaient se corrompre toutefois... c'est un crime ! c'est une lâcheté ! un vol, commis au préjudice de la société...

— Bien, bien, monsieur le duc, s'écria le notaire ; je vois que vous êtes dans les vrais principes que professe votre bienfaiteur ; le même esprit vous guide, les mêmes sentiments vous animent. Vous vous entendez à merveille. Eh bien ! l'acceptation étant formulée, consentie par vous librement, permettez-moi de vous remettre, selon mon mandat, la somme de 30,000 francs à l'instant même, l.a rente de 365,000 francs devant être

payée, mois par mois et d'avance. Nous prenons date : c'est aujourd'hui le 5 avril. Au 5 mai prochain, vous aurez la bonté de passer chez moi ou de m'envoyer un procureur fondé muni d'un pouvoir en rèfjle; j'aurai l'honneur de vous remettre trente et un billet de banque comme ceux-ci, le mois de mai ayant un jour de plus que le mois d'avril. C'est convenu, n'est-ce pas ?

— Mais l'acte notarié, monsieur ? La somme en vaut la peine ; je pense que nous allons passer un acte...

— Quel acte? demanda M. Bernin.

Vous acceptez purement et simplement ce qu'on vous offre de bon cœur. Le notaire, ici, n'est qu'un bâilleur de fonds.

SYLV. T. l. 8

^ Je ne vous demande pas même un reçu. Tenez, prenez, monsieur, et comptez.

En même temps, M. Bernin, qui avait ouvert un tiroir, présentait au duc ébaiâ un paquet de billets de banque entouré d'un petit cordonnet de soie verte.

M. de Candore prit les billets avec une oppression visible.

11 croyait rêver ; mais au contact du papier soyeux, ses nerfs tressaillirent comme au contact de l'électricité.

Pour compter les billets, il fut obligé de s'asseoir devant la table.

— C'est bien cela, dit-il après les avoir lentement examinés. Ce sont des billets de très-bon aloi! Mais, monsieur, une quittance vous e^t cependaiiL nécessaire.

— Allez, monsieur le duc, allez, reprit le notaire en cherciiaiit à l'amener poliment vers la porte; faites de votre fortune rusa(}e qu'il vous piaira et soyez heureux. Je dois cependant vous certifier encore une fois, pour lever tout scrupule chez un homme distingué comme vous i'êtes, que la source de cette rente est pure et honorable.

Sur le seuil du palier de l'escalier où le notaire avait accompagné M. de Candore, celui-ci s'avisa d'une rétlexion assez étrange :

— ^ionsieur, dit-ii, un dernier mot.

Cette fortune, qui m'arrive si miraculeusement et d'une manière si subite, pourrait, ce me semble, m'être enlevée aussi

rapidement qu'elle est venue, rien ne me rassurant... ,

— Monsieur le duc, répondit le notaire, veuillez me dire ce que vous avez fait pour que cette riche pension vous soit assurée?... Je vous promets, alors, de faire valoir vos droits auprès du donataire ou de la donatrice...

— Ne parlons plus de cela, mon Dieu!

s'écria le duc épouvanté du guêpier où il avait failli se fourrer. Adieu, adieu, excellent monsieur Bernin, et mes remerciements sans fin à qui de droit...

— Adieu, monsieur le duc, et au revoir !

M. de Candore descendit Tescalier avec ia légèreté du chevreuil qui s'élance

(l'un roclier aride dans des prairies riantes et fertiles.

M. de Candore craignait encore de rêver ou plutôt de s'éveiller.

Quand il monta dans sa voiture de remise, le cocher hésita un moment à fermer la portière ; il le crut fou.

Le duc emportait 30,000 francs dans sa poche et sur son cœur !

Revenu dans son cabinet, le notaire vit la porte du parloir entr'ouverte.

M. Robert se montrait à mi corps tout en tenant le bouton par précaution.

-— Eh bien ! dit-il. Nous avons commencé par faire le précieux î du reste, rhésitation de ce jeune duc prouve encore chez lui une certaine déhcatesse, de la hauteur dans ses sentiments... il est

vrai que la richesse du chiffre a fait évanouir jusqu'au dernier scrupule.

Ah ! triste société que la nôtre ! Ah ! puissance infernale de l'argent !...

— Gardez vos réflexions pour tantôt, monsieur, répliqua le notaire; et rentrez bien vite au parloir. J'entends la voix de Bouquetin dans l'antichambre.

— Celui-ci, par exemple, pourrait bien accepter du premier coup, dit M. Robert en refermant la porte.

Un dialogue à haute voix s'était établi dans f élude, la grande pièce qui précédait le cabinet du notaire , entre M. Bouquetin et le clerc principal, un grand jeune homme portant des lunettes bleues, un habit noir et une cravate blanche dès huit heures du matin.

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