‹ La belle moissonneuseChapitre 5 sur 6 · IRA · texte numérisé non relu

IRA

— OÙ est-il?

— Ce cher cousin, ne le reverronsnouspas!

— Commeni peut-on dormir le lendemain d'.iue si brillante fortune ?

— Il faut forcer la porte ; il faut forcer le cher duc à se montrer.

— Ah ! quel ingrat ! ne pas vouloir de nos compliments !

Tels étaient les aimables reproches, les délicieux propos de celte joyeuse compagnie.

M. Trapillon, que personne ne connaissait et que tout le monde prenait pour un notaire, était accablé de questions.

— Mais, enfin, disait un homme titré, jeune encore malgré ses cheveux blancs,

mais enfin, monsieur, de qui donc mon neveu a-t-il hérité? où sont situés les immenses domaines dont il est devenu propriétaire, ce cher enfant que j'ai toujours aimé?

Des groupes se formaient autour du régisseur dont l'aplomb et la verve ne se démentaient pas dans cette belle occasion.

M.Trapillon avait commencé à donner des explications, et déjà il ouvrait un cours de géographie pour démontrer la véritable situation topographique des douaires princiers situés en Allemagne, dont le duc venait de recevoir l'investiture par la mort d'une vieille margraviène, duchesse et princesse de nombreux fiefs, lorsque la porte s'ouvrit à deux battants.

Un jeune homme, d'une mise typique comme élégance, d'une belle tournure, et portant une magnifique barbe blonddoré, tirant sur le roux, parut tout-àcoup et salua la compagnie avec une désinvolture, une aisance, une assurance admirables.

A son air superbe, à ses manières cavalières, à son regard altier et rayonnant, Argine et le régisseur reconnurent sur le champ ce lion prodigieux nommé Napoléon Bouquetin.

Lui aussi avait un bouquet à la boutonnière ; lui aussi appelait à haute voix le cher duc son meilleur ami.

On fit cercle autour de lui.

Il s'annonçait comme ayant visité, dans le cours de ses voyages, la seigneurie

do Weissemboiirg, au-delà du Danube, et voisine de la Theill, dans le royaume de Hongrie, et le margraviat Tchernovine, en Moravie; magnifiques domaines appartenant à la duchesse douairière de Lichiemberg, morte dans son château de Weissembourg depuis trois semaines et qui avait, par testament, institué héritier de tous ses biens Theureux duc de Candore, son petit neveu par les femmes.

Aces paroles si précises et prononcées ave€ cet imperturbable aplomb d'un homme très-sùr de son fait et qui a vu, de ses yeux vu, il y eut explosion d'assentiment général.

Tout le monde parut respirer plus à l'aise, grâce aux explications péremptoires données par le nouveau venu à

qui chacun s'empressa de venir offrir des compliments et des remerciements.

M. Trapillon lui-même ne douta pas un instant que cet incroyable Bouquetin n'eût visité les seigneuries échues à M . de Candore, en Hongrie et en Moravie.

Quant au baron Tuhpano, il assura, comme confirmation aux explications données, avoir chassé dans les forêts du margraviat de Tchernovine, à son retour du congrès de Laybach, et avoir passé trois jours, en compagnie de plusieurs diplomates, au superbe château de Weissembourg, dans le royaume dé Hongrie, à quelques lieues de Tokay.

t Sur ce, Napoléon Bouquetin crut de-

voir tendre les bras à l'excellent baron

qui venait (Je donner tant d'authenticité à ses paroles.

Ces deux nouveaux arais s'embrassèrent cordialement; ce qui n'empêcha pas le noble ex-diplomate, après une si touchante accolade, de demander à Bouquetin de lui apprendre le nom de celui qu'il venait d'avoir l'honneur d'embrasser.

— Eh! cher baron, reprit celui-ci. Je croyais que nous nous connaissions intimement.

Rappelez-vous cetheureux pierrot qui, au dernier bal de l'Opéra, eut le suprême avantage de retrouver votre nez tombé au milieu de la fouie et de vous le rendre sain et sauf.

— Ah ! per Baccho ! exclama le baron;

c'est vous, excellent ami; vous, à qui zeus le bonheur d'offrir à souper et qui fûtes çarmant pour la car mante? Ze remets votre visage... la farine pâlit horriblement.

Et une nouvelle accolade vînt sceller cette amitié dont un nez perdu et retrouvé avait été la cause première.

Toute la belle compagnie prit une part très-sincère à un incident aussi heureux qu'inattendu.

Mais chacun, cependant, commençait à perdre patience et on parlait déjà d'ouvrir de force la porte de la chambre où Théritier, huit ou dix fois millionnaire, s'obstinait à dormir, lorsque Georges annonça d'une voix éclatante :

— Madame la marquise de Pavanoix !

Sur le seuil <le la porte apparut une femme de quarante-huit ans environ, d'une corpulence somptueuse et dont la toilette, aussi riche que le permettait l'heure de la journée, annonçait une de ces grandes dames opulentes qui honorent le faubourg Saint-Germain.

La marquise était dotée par la nature d'un embonpoint du meilleur aloi ; et, par réducation, des plus nobles manières.

Veuve depuis quelques années, elle n'avait nullement renoncé à ces succès du monde qui présagent un second mariage, comme les boutons d'avril présagent les fruits de Tautomne.

La marquise prenait un soin extrême de sa précieuse personne.

Deux médecins veillaient sur celte santé florissante, mais qu'une sensibilité trop vive pouvait altérer d'un jour à l'autre.

Aux précautions hygiéniques venait se joindre le concours de l'élégance, cette jeunesse artificielle qui combat victorieusement les méchancetés du temps.

Madame de Pavanoix tenait à la mode, non par vanité (elle avait des principes reUgieux très-prononcés), mais par ce respect du rang et de la position qui veut qu'une grande dame, encore jeune, donne l'exemple d'une noble tenue.

D'ailleurs, dépenser beaucoup d'argent pour la toilette, était une manière charmante de faire de la charité en faveur de la classe ouvrière, et, en cela,

nous sommes parfaitement de l'avis de madame la marquise.

A la vue de la brillante personne de madame de Pavanoix il y eut un mouvement extraordinaire dans le salon.

l/étonnement'; l'admiration, le respect se manifestèrent sur tous les visages.

Cette ampleur de vêtements, cette richesse de bon goûti^ii brillait dans tous les détails, cette belle robe soyeuse, cette visite de satin bordée d'une magnifique dentelle noire, ce chapeau bleu de mer cerclé d'un saule, dont le panache abondant retombait sur l'épaule, ces riches bracelets, cette belle tête si flère et si coquette à la fois, tout cela avait de la majesté, de l'élégance, de la distinction enfin.

La marquise en entrant salua tout le monde par un sourire et une légère inclinaison du buste; elle accepta la main d'un homme titré de ses amis, et alla se placer sur le canapé, précisément à côté d'Argine qu'elle ne connaissait pas, mais dont elle reçut un charmant accueil.

On rémarqua que le teint de madame de Pavanoix était hvi animé et qu'elle éprouvait un peu d'oppression.

Mais la cause pouvait très-naturellement en être attribuée à Témotion du moment et aux quatre étages que la marquise avait eu la bonté de monter, ce jour^à, en faveur de son neveu.

Plusieurs hommes appartenant à la haute aristocratie s'approchèrent d'elle.

Bien qu'elle ne répondît que par des

monosyllabes, il tétait facile de reconnaître à quel point sa sensibilité était excitée.

Il y avait près d'un an que madame de Pavanoix n'avait revu son cher neveu, le duc Charles de Candore, le fils de son frère à elle, et qu'elle avait toujours aimé d'une tendresse de mère, ou plutôt de sœur aînée.

Comment et pourquoi le duc Charles avait-il fui la maison de sa tante? ('est ce qui devenait inexplicable, depuis vingt-quatre heures, pour madame la marquise.

Le jeune duc s'était ruiné, il est vrai ; il avait fait de grandes sottises dont la plus grande avait été de manger sa fortune ; le due s'était livré à un genre de

vie excentrique, coupable même; il avait fini par ne voir que la mauvaise compagnie... mais enfin le cœur d'une tante comme madame de Pavanoix était un trésor inépuisable de bontés ! et d'ailleurs, le duc, malgré tous ses travers, avait au fond d'éminentes qualités...

Depuis la veille surtout, ces qualités avaient été énumérées et bien authentiquement reconnues. Donc le duc était impardonnable d'avoir douté un seul jour de tout Tintérêt, de tout l'attachement de sa noble tante. Elle lui avait bien dans le temps refusé sa porte, et cela à diverses reprises; mais cette sévérité était alors motivée ; elle devait servir d'enseignement, de leçon même,

au juLine duc égaré par des passions aveugles.

C'était avec un chagrin indicible que madame de Pavanoix s'était vue forcée de chasser son neveu; elle ne l'avait mis à la porte de chez elle, lorsqu'il eut perdu toute sa fortune, que pour le ramener plus sûrement au bercail.

D'ailleurs, avec un peu plus d'obstinaltion et moins d'orgueil, il ne tenait qu'au duc Charles de forcer cette porte fermée ; et même il aurait dû en venir à cette extrémité, s'il avait eu le moindre attachement pour sa tante.

Elle s'attendait à cette acte de violence... elle le désirait, elle l'aurait même provoqué.

Or, d'après tout cela, madame la mar-

quise concluait que tous les torts étaient bien réellement du côté de M. son neveu, et qu'en définitive il n'avait été pour elle, pendant plus d'un an, qu'un ingrat !

Voilà pourquoi la haute sensibilité de madame la marquise était surexcitée au dernier point en se trouvant, pour la première fois, chez le duc son neveu, rue de Rivoli, dans ce modeste appartement qui annonçait tant de malheurs, tant de souffrances, dont Vingrat s'était volontairement laissé accabler, et même ce jourlà, que venait faire madame de Pavanoix chez son neveu?

Elle venait Tenlever... oui, elle voulait absolument et résolument qu'il acceptât

un déjeuner auquel elle avait invité par

un mot charmant, sans avoir pu même obtenir une réponse de ce cruel neveu.

Toutes ces choses étaient devinées par ceux qui connaissaient madame la marquise ; on la voyait souvent porter à ses yeux un mouchoir magnifique et qu'elle eût mouillé de ses larmes jusqu'à la dentelle; si elle se fût trouvée seule en ce moment.

lie salon <1c M* le «lue de Canilore

SUITK.

Tout à coup la porte de la chambre de M. de Candore s'ouvrit, îe duc Charles parut et s'arrêta un instant sur le seuil, l'âme attendrie, ravie même à la vue du touchant spectacle que lui offrait son

salon.

Mais à ces quinze ou vingt secondes

d'extase et d'hésitation succéda un brouhaha prodigieux.

Parents, vieux amis, amis d'hier, compagnons d'enfance, compagnons de jeunesse, cousins, oncles, arrières-cousins, toute la phalange exaltée, sympathique, dévouée, se précipita sur l'heureux duc à qui deux mains et deux joues étaient bien loin de suffire en cette occasion ; c'étaient des ruades de tendresse, des emportements de sensibilité.

— Ah ! mon cousin !

— Dieu ! mon ami !

— Cher neveu! excellent neveu!

— Heureux duc ! mon duc...

— Oh! le meilleur des hommes!

— Ah 1 que le ciel soit loué!

— Vous mèviiei tous ces bonheurs et mille encore.

— Vous n'avez jamais douté cie moi, j'espère, excellent duc?

— Vous savez, amis, que je suis à vous, âme, corps et biens.,,

— (Vh! Caadore! ah! Charles! ^h!

duc de mon cœur!

A tout cela que répondre.?

M. de Candore prit le bon parti; il prodigua les accolades, les serrements de mains, se jetant à corps perdu au milieu de cette foule, et tournant, tourbillonnant au milieu de ses amis en délire, de peur d'êlre dévoré s'il s'arrêtait un instant.

Cette pantomime, d'une animation incroyable, dura bien un quart d'heure.

L'exercice était violent, il demandait un temps d'arrêt. Ce fut madame de Pavanoix qui se chargea du changement de scène.

Dans les premiers élans du brouhaha général, la grosse marquise avait jugé prudent de ne pas quitter le canapé où elle était assise à côté d'Argine, qui ellemême partageait les craintes de sa voisine.

Madame de Pavanoix risquait de rouler dans ce tourbillonnant orage que l'enthousiasme de l'amitié avait soulevé; de son côté Argine, dans ce pèle mêle, pouvait compromettre la fraîcheur de sa toilette, la voir livrée à des froissements déplorables.

Un malheur plus grave était à crain-

(Ire, un malheur qui serait devenu nn deuil général : les pieds merveilleux d'Ar^jine n'étaient-ils pas exposés à être foulés, blessés même!... Il n'eut fallu pour un tel sacrilège qu'un talon de boite en délire, un éperon furieux!...

le public en eût gémi profondément, et le baron en fût tombé mort, foudroyé d'apoplexie.

Mais si la marquise attendait, elle n'épiailpas moins l^moment favorable de lâcher les effluves de sa sensibilité.

Le duc Charles échappait aux étouffements de l'amitié; il se débarrassait du dernier cousin en émoi ; il lui fut possible enfin d'approcher de sa tante. Par un suprême effort, madame de Pavanoix se leva, tendit les mains, se porta en

avant de toute la puissance de sa personne, et, tombant dans les bras de M. de Candore, faillit écraser l'excellent neveu, qui ne retrouva Téquilibre que grâce à Tappui providentiel de Napoléon Bouquetin.

La marquise, saisie au corps, pleurait abondamment sur Tépaule de son neveu, et le saule de son chapeau pendait luimême éploré vers le parquet. Aux larmes succédèrent bientôt, quelques mots entrecoupés de hoquets :

— Ah!... Charles! mon... ami. Ingrat Chariot !

— Ma tante, ma bonne tante ! reprenait le duc, qui n'avait pas perdu un mot des conversations de ses amis et parents avant qu'il fût sorti de sa chambre, je

TOUS retrouve enfîti, anrès de si longs mois de séparation !...

— Cher enfant! nrion cœur vous ftlt toujours ouvert...

— Ah ! ma tante ! j'avais trouvé votre porte fermée si souvent î

.— Méchant! il fallait briser cette porte.

— Eh ! ma bonne tante, j'aurais peut* être alors brisé votre cœur...

— Âh ! cruel ! vos reproches me tuent! Dieu!.. .je ne puis résister...

De son côté, M. de Candore n aurait ceriainement pas résisté à l'altaissement d'une émotion si lourde.

La marquise tombée en pâmoison l'eût entraîné... mais Bouquetin était là? doué d'une vigueut athlétique, Napoléon

saisit, de toute retendue de ses bras, la taille somptueuse de madame de Pavanoix, et, par un élan d'une incroyable énergie, il parvint à enlever et à déposer la noble dame sur le canapé ; plaçant ensuite deux coussins sous sa tête défaillante, il lui fit respirer un tlacon de sels qui fut découvert, attaché à la châtelaine d'or de la marquise.

Bouquetin était admirable dans les grandes occasions; à genoux devant le canapé, il prodiguait les soins les plus ingénieux et les plus délicats à Tillustre malade tombée entre ses mains.

iM. de Candore profita de l'occasion, il s'approcha d'Argine et lui baisa les mains avec une expression qui lit bondir de joie le cœur du baron.

— \ l'aiiiioiil ; s'écriait celui-ci, la scène est cannante! c'est le plus zoli dénouement que j'ai vu de ma vie et de mes zours.

** Or, pendant que toute cette belle compagnie se livrait au tumuiie de ses émotions, deux personnages très-sérieux se promenaient sur la terrasse des Feuil- . lans, et observaient à travers la grille du jardin des Tuileries ce qui se passait au balcon de l'appartement du duc Charles, car les fenêtres étaient ouvertes et plusieurs des visiteurs se montraient à la rampe, l'air joyeux et le geste animé.

Ces deux personnages étaient MiVl. Bernin et Robert.

. — Vous le voyez, disait celui-ci en désignant de la main les quinze ou vingt

voitures armoriées qui stationnaient devant la porte du logis de M. de Candore, vous le voyez de vos yeux, monsieur le notaire. Voilà la puissance de l'argent ! exécrable influence ! honteuse attraction à laquelle cèdent involontairement, ou plutôt de plein gré, ces gens des deux castes, aristocrates et bourgeois ; gens sans cœur et sans entrailles que le cri de la détresse ne peut réveiller des somnolences du bien-être et qui accourent, comme des corbeaux à Fappât de la chair, dès que la fortune fait tinter quelque part ses métalliques accents.

Ah! la société est mauvaise! Voilà, voilà l'effet électrique produit par mon argent! Avant-hier encore, chacun de ces beaux visiteurs, passait rapidement

devant cette porte du logement d'un honnT)(3 ruiné. J'ai doré cette porte, moi; voyez maintenant ces gueux opulents assiéger le seuil de M. de Candore! Mon cher notaire, c'est triste, cela! bien triste! un souverain athée gouverne la civilisation d'aujourd hui : c'est l'argent. Avec de l'argent, je rends l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, le sentiment à des cœurs pétrifiés!., inais c'est assez; éloignons-nous de cette grotesque et aflgeante comédie. Ce soir-même, je pars pour la Provence où m'attendent d'autres scènes devant lesquelles je trouverais peut-être de plus consolantes émotions. Olivier est déjà sur la route de Lyon avec son fidèle Tiberge ; Bouquetin partira demain avec le régisseur de l'O-

péra, et tant d'autres ; j'en ai été averti par ms. police; et quant au duc Cliarles, je sais parfaitement aussi que sous prétexte d'aller visiter ses magnifiques terres d'Allemagne, il prendra incognito le chemin du midi. Le type merveilleux de la beauté d'une jeune fille les a éblouis et les attire. La séduction va glisser dans la demeure des laboureurs! Paris envoie ses émissaires de corruption vers Sylvanie ; les uns dans un but de spéculation pour un théâtre célèbre; les autres dans un but de vanité et de jouissances coupables... Un seul dans un but de protection, bien qu'enivré lui-même par le rêve d'un idéal tant poursuivi.

Nous les verrons tous à l'œuvre. Malheur à celui qui prostituera l'or que je

lui ni donné! je le iléponillerai; je le livrerai pauvre el nu aux railleries de ses ennemis, et ce qui est pire mille fois, a la merci impitoyable de ses amis.

Ils quittèrent la terrasse des Feuillants. Le lecteur nous permettra de nous éloigner aussi du brillant quartier des Tuileries.

!<• Woyafe.

La ville de Lyon s'éveillait à peine aux tintements argentins des cloches de ses paroisses.

La matinée était brumeuse, mais le brouillard, à quatre heures du matin au mois d'avril, est le précurseur ordinaire d*nn jour éclatant.

Cependant, à Lyon, ie brouillard n'est très-souvent que de la pluie condensée et prête à tomber en légers grésillements aux premiers rayons du soleil.

Sur le quaidulUiône,la brume épaisse et blanchâtre brouillait tous les aspects d'une teinte uniforme.

Deux bateaux à vapeurs qui chauffaient avec énergie, annonçaient par de formidables ronflements que le fleuve était là, et que l'heure du départ pour le î\îidi approchait.

Des portefaix roulaient sur de petites charettes les bagages des voyageurs accourant de vingt quartiers différenis.

Quelques fanaux brûlaient ça et là aux environs de l'embarcadère.

Les deux cloches des bateaux cou-

[);iientrair(Je leur note criarde et brutale ; on eût (lit des gens obsédés de partir.

\ chaque bateau deux longs planchards,juxta-posés, unissaient le quai et Je bord ; pont tremblant et dont l'élasticité sous le pied du passager donne le frisson.,.

Car ce qui hurle et roule sous cette planche, ce flot noir, luisant et rapide, c'est un courant du Rhône, un gouff're et quarante pieds de profondeur.

L'un des bateaux avait nom Syrius, l'autre Paptn, amarés à soixante ou quatre-vingts mètres l'un de l'autre; ils ap- > partenaient à deux compagnies rivales, et ils attendaient le dernier coup de cloche, le dernier signal (cinq heures du

matin), comme deux crocodiles géants, impatients de bondir sur les eaux et de s'élancer au courant du fleuve depuis Lyon jusqu'à la mer.

Terrible rivalité qui les faisait rugir de colère au moment de franchir cinquante lieues d'une seule haleine.

Il y avait tout à parier que le Syrius distancerait de plusieurs heures son antagoniste le Papin.

Syrius avait une réputation de vitesse justifiée par Télégance de ses formes, la . nerveuse et svelte architecture de sa construction.

Papin avait pour lui une machine beaucoup plus puissante, poumon énorme d'un corps gigantesque.

Une fois livrée en pleine eau à toute la

force de son entraîneriienl, Vapiîi devenait tbrmidHble et sa vitesse s'auynientait de sa lourdeur même, comme Tavalanche dont l'impétuosité s'accroît par le volume.

Mais le beau Syrius, connaissant parfaitement les forces de son ennemi, n'avait garde de négliger ses moyens à lui dè^ le point de départ. .

Contrairement aux meilleurs chevaux de race qui se ménagent au début de la course, Syrius partait comme une flèche, gagnait deux lieues sur l'éléphant Papin dont la vitesse progressive demandait une certaine mise entrain, et chevreuil rapide, une fois hors de portée, il maintenait sa distance.

^^ependant, gardons-nous de penser

que Syrius ne fût pas aussi un puissant proscaphe.

Sa eharge, moindre que celle du Papin, n'en était pas moins fort honorable.

On voyait sur le pont du bâtiment le jour même dont il esl ici question, deux voitures de voyages amenées depuis la veille, et que \e Syrius s'était chargé de transporter, sans la moindre avaaie, jusqu'à destination.

Nous nous occuperons donc de ce dernier bateau à vapeur précisément à cause des deux voitures qu'il avait prises à son bord, et qui, très-solidement calées, éclairaient de leurs lanternes flamboyantes les deux côtés du pont.

Les passagers s'étaient tous rendus à bord .

Le ca|)itain(3, armé de son porte-voix, était (leljoul sur la (lunette, attendant le son (le l'horloge delà ville pour donner le si^jnal du départ.

Au gouvernail, deux vigoureux limoniers posaient majestueusement la main droite sur le cordage enroulé autour de sa barre.

Cinq heures sonnèrent ; la voix du capitaine retentit avec un accent métallique ; le SyriuSy libre de la dernière amare, commença à se mouvoir et à tourner le cap d'amont en aval ; les deux roues mises en mouvement soulevèrent des flots d'écume.

Trois minutes après, le quai du RhônB était déjà à un demi-quart de lieue du bateau lancé en plein courant.

" Les rives de Pérache plantées de hauts peupliers, les collines de Saint-Just et de la Férandière fuyaient dans la brume comme de fantastiques visions.

Bientôt le Rhône, élargi j;ar rénorme affluent de la Saône, ne fut qu'une immense nappe d*eau sans rivage apparent. ~

On voguait gaiement à unelieuoen avant du Papin, dont le panache de fumée noire s'eftaçait peu à peu dans le lointain aux yeux des passagers du léger Syrius,

Le pont, d'abord encombré de voyageurs, comme c'est l'ordinaire au moment d'un dépari, devint bientôt solitaire; chacun avait regagné l'entrepont

pourdonner au repos une heure on deux volées au somineil.

Doux passagers enveloppés de leurs nnanteaux continuaient seuls h stîitionnersurle pont, se promenant d'un pas égal, fumant des eigarres et f^ardantle silence.

Cependant l'un d'eux, après avoir lâché une énorme bouffée de fumée, dit à son compagnon :

— La journée sera belle. Nous IvUiche-

ronsà Avignon vers les trois heiircsde

l'après-midi; nous débarquerons à Arles

à cinq heures du soir.

— Avez-vous remarqué les armoiries peintes sur le panneau d'une des deux voitures? demanda son compagnon.

— Non , reprit Tautre , que m'importent ces armoiries !...

— A la lueur de la lanterne d'un patron, dit le voyageur qui avait fait la question, j'ai cru reconnaître à qui appartient ce coupé de voyage, dont les stores sont hermétiquement fermés.

— Et à qui donc?

— Tenez, mon ami, répondit le compagnon, suivez-moi; le jour commence à poindre.

Tous deux s'approchèrent du coupé placé à droite du pont et faisant pendant à une calèche sans armoiries placée à gauche.

Les deux amis, que la curiosité amenait en ce monient sur l'avant du bateau, étaient les deux artistes que nous con-

naissons et que nous aimons peut-être, Olivier et le fidèle Tiber|>e.

Arrivés pros du coupé, Tiber^^eposa le doigt sur récusson héraldique du panneau de la voilure et Olivier s'approcha pour examiner les armoiries.

— Eh ! bien, dit il, que signifient cette fleur sur fond d'azur, cette salamandre sur un champ de sable et ces deux amours armés de torches placés comme supports ; le tout surmonté d'une couronne de marquis; que signifient ces choseslà?

-~- Pouvez-vous lire la devise? demanda Tiberge.

— Non, reprit Olivier.

— Attendez, ajouta Tiberge.

Et s'approchant alors, Je visage pres-

que collé sur le panneau et le cigarre à la bouche, le bon Tiberge aspira fortement la fumée, de manière à raviver le feu du tabac ; le bout du cigarre s'embrasa et projeta une lueur rougeàtre sur l'écussôn armoirié. Olivier lut ces mots : Flos ex flammis.

— Je fleuris dans le feu, ou par le feu, ajouta Tiberge. Une fleur sortant des flammes ; c'est cela !

— Oui da ! s'écria Olivier en souriant. Vous êtes sava'nt, mordieu !

— Non, reprit celui-ci, mais un peu devin. Cette salamandre, svniboie de feu, ne peut dévorer cette fleur.

— Et puis, monsieur! ajoula Olivier, que rimpatience gagnait.

— Et si cetlc fleur (assez mal peinte,

(lu reste) ii*étaii auire chose qu'une tulipe?...

• -Ah! dit Olivier.

— Nous aurions, reprit Tiberge, le mot de l'énigme, et nous appreuJrions avec une :;atisfaction indicible que depuis un temps immémorial les barons ïuUpano, maquis de Faënza, brûlent et fleurissent de race en race, de père en fils, sans jamais pouvoir s'éteindre ni être exposés à voir se faner chez eux la fleur du sentiment.

-^ Miséricorde 1 s'écria Olivier, quel pathos abominable 1 mais aussi quel atroce contretemps pour nous.

— Donc le coupé de voyage ne voyageant pas à vide..,

— Aurait pour maître le baron Tulipano? dit vivement Olivier...

—- Qui probablement dort du ôommeii du juste en ce moment dans le salon de l'entrepont.

— Mais c'est un guet-apens ! s'écria Olivier. Et si la baronne.,.

— Ah ! repris Tiberge, je l'avais oubliée. Oui, elle pourrait très-bien être du voyage,

— Mon ami, dit le compagnon de Tiberge, c'est un coup mq^té. La rivalité d'une femme au théâtre est presque toujours de la haine... On trame quelque complot contre la séduisante Sylvanie, cette noble et pauvre lille dont je suis épris éperduement.

— Déjà! dit Tiberye ; alors rel)roussons chemin.

— Pourquoi? s'il vous plaît,

— Sans avoir vu l'idole, vous êtes arrivé au dernier chapitre du drame, au dernier degré de la passion? le délire s'en mêle ! rebroussons chemin ; le roman est fini.

— Ah ! le baron Tulipano est ici, répétait Olivier ; il sert Tanimosité d'une femme ; il conspire avec elle la perte de Svlvanie ! ils veulent l'éteindre avant qu'elle rayonne aux yeux du monde!

Ah ! ils se rendent à Arles dans je ne sais quelles vues o'inlriyue 1 ils sont ici ! Eh ! bien, monsieur Tiberge,j'en suis ravi, enchanté, transporté, et vous allez voir avec quelle volupté je vais jeter au nez

de monsieur le baron ce cigarre embrasé, et avec quelle joie je vais apprendre à son illustre compagne quelle n'est qu'une coquine fieffée!

— Halte là ! dit Tiberge. Nous vivons, monsieur, sous le règne des lois et des constitutions. M. le baron et madame la baronne ont parfaitement le droit de voyager et d'aller où bon leur semble, et si une mauvaise tête d'artiste, comme la vôtre, s'avise de les insulter, il y a par le temps qui court assez de* commissaires de police pour arrêter cette mauvaise tète, assez de tribunaux pour la juger, assez de geôliers pour l'incarcérer.

— Mais si ce vieux reitre et cette femme vont tendre des pièges à une charmanie et une innocente fille?

— D*abord , vous n'en savez rien , ajouta Tiberge ; ensuite, vous n'êtes pas chargé de défendre Sylvanie.

— Qui la défendra donc? demanda Olivier.

— Les lois, monsieur, répliqua imperturbablement Tiberge.

— Les lois ! à merveille ; et si on enlève Sylvanie?

— A sa famille appartiendra le droit de la réclamer, dit Tiberge.

— Et si on l'empoisonne?...

— M. le procureur du roi et M. le juge d'instruction sont là pour poursuivre et faire condamner les coupables.

— Bon ! ce sera fort heureux et fort consolant pour elle ; et si on cherche à la corrompre par de perfides conseils ?

— Arrivez donc, monsieur Olivier, arrivez donc ! s'écria Tiberge ; voilà justement votre rôle qui commence. Dans ce cas là, votre devoir est tout tracé : c'est à vous, son amoureux, c'est à vous de contrebalancer les perfides conseils par des avis d'une saine morale. Oh!

alors, la défense est légale; vous pouvez, au nom de bonnes mœurs, faire une rude guerre à vos adversaires, en vous emparant de l'esprit deSylvanie etenguidant son cœur.

— Vous êtes impitoyable, Tiberge, dit Olivier, et vous me raillez avec une malice affreuse! J'aimerais autant que vous ne m'eussiez pas accompagné.

— Bien obligé, reprii Tiberge; en

attendant, vogue h galère ! Voici le jour qui resplendit dans les airs et sur les crêtes des montagnes. Si nous descendions à l'entrepont, au salon? La brise est fraîche, mon ami.

lie Voyage.

Avant le lever du soleil, le salon des voyageurs, dans un bateau à vapeur, a beaucoup d'analogie avec une salle d'ambulance, moins les plaintes des blessés cependant , et les cris des amputés.

Sur de longs et larges divans gisent étendus et recouverts de manteaux des

passagers, affublés d'une sorte de costume de nuit.

Les uns et les autres se sont arrangés de manière à dormir encore pendant quelques quarts d'heure jusqu'au moment où les rayons du soleil viendront envahir cette grande chambre longue et basse, qu'une faible lampe éclaire à peine.

Là chacun pour soi.

On peut très-bien dormir à côté d'un ami intime ou d'un ennemi mortel sans s'en douter le moins du monde.

Mais, à mesure que lejour arrive^par l'ouverture des sabords, on voit remuer de temps à autre ces corps gisants, ces endormis inconnus qui, peu à peu, se

clé[ja}/eni de leur accoutrement noctni'ne et des vapeurs opaques du sommeil.

Tiberge et DUvier, debout'au rnihca dii saioii ei adossés à la coionette defer doré qui servait de support à la lampe, lisaient, chacun un journal, ou plutôt feignaient de lire pour avoir le droit d'observer adroite etàganche.

Dans un angle, près de la cabine du fond, ambitieusement nomaiée chambre des dames, ils virent un grand corps ramener à lui ses longues jambes et se redresser un moment.

i.e jour jetait un rayon par le sabord placé en face de l'inconnu, en sorte que nos deux amis purent aisément reconnaître le visage jaune et allongé du baron Tulipano,

Ils écliangèreni entre eux un regard d'inteliigence tout en contenant un éclat de rire.

La têle dujbaron était coiffée d'un magnifique foulard rouge-écarlate qui tranchait très-drolatiquenienl avec son teint de vieux parchemin et qui, par l'effet d'un hasard malicieux, pointait en avant, sur le front, une charmante paire d'oreilles d'âne, le foulard était neuf et un peu gauffré par conséquent.

Un immense manteau bleu de roi et doublé d'un velours nacarat couvrait les jambes et la moitié du torse de Texdiplomate.

Pour M. Tulipano, Olivier et Tiberge étaient deux voyageurs parfaitement inconnus et indiff'érents. Aussi !e baron

ne prit-il aucun souci de Tatientiondont il éiail Tobjet.

Ce qu'il cherchait des yeux en ce moment, c'était un compagnon de voyage qui lui tenait fort au cœur.

— Notre homme, dit Olivier à Tiberge commence à se préoccuper de son service de chambellan. Arj^ine doit-être dans la pièce voisine, la chambre des dames, assise ou couchée peut-être auprès des plus . honnêtes * femmes du monde qui la prennent pour une vertu.

— C'est le monde, reprit Tiberge toujours un peu moraliste. Rien ne ressemble à une honnête femme comme. . .

— Je sais cela, dit Olivier ; mais regardez donc le baron la Tulipe.., Il ouvre ses coffres. Je crois, Dieu me pardonne,

^ qu'il va nous donner le spectacle de sa toilette du matin. Le vieil Adonis va nous étaler ses pots de rouge et ses poudres d'anibreei d'iris... i'eau de Jouvence ne sera point oubliée.

lin ce moment on vit entrer un chasseur en tenue de voyage, c'est-à-dire en frac vert sans le moindre galon ; c'était Yohann ^qui, la casquette à la main, cherchait son maître parmi les passagers.

Le baron l'appela et le digne Yohann procéda en habile praticien à l'ajustement quotidien de la coiffure du baron.

La toilette se fit en un tour de main et avec toutes les convenances désirables.

M. Tulipano, peigné, pommadé, lé-

«^èrement fardé et richement parfumé, se leva de son divan, s'étira devant un long miroir placé entre deux panneaux, s'assura de la solidité de sa cravate toujours d'un blanc irréprochable, chercha à efl'acerses épaules, à donner à sa taille la plus grande élasticité possible, et finit par demander àYohann.

— Mon çer, le flacon.

I.e chasseur lui présenta un gobelet de vermeil dans lequel il versa un flot jaune et brillant.

Le baron avait l'habitude, depuis l'époque des congés, de commencer chaque journée par avaler un ou deux doigts, comme on dit,, de vin de Madère sec.

C'était sa première action, sa prière du matin.

SYLV. T. I. ' .: 1 ;:r 16

A un certain âge, le vieux vin remplace le Ig^t^le l'enfance; les extrêmes se touchent, on l'a dit, et M. Tulipano revenait au printemps de la vie, il faut le croire, après avoir décrit à peu près les quatre cinquièmes de l'élipse de ses

jours. '

Ce qu'il y a de certain c'est que, chez lui, le corps avait bien pu vieillir, mais Tesprit et le cœur n'avaient cessé de fleurir même au feu des passions, selon l'élégante devise de ses armes.

'- Mon çer, ajouta le baron en parlant àson chasseur,'porteleiIacon à ..

Los deux amis qui observaient et qui écoutaient fort attentivement ne purent saisir les derniers mots de la phrase, jnais ils crurent les avoir devinés.

— Comment diable! dit Olivier, il habitue la baronne à boire du vin de Madère en s'évcillant. Ah ! fi ! 11 ! monsieur l'ambassadeur. Ce n'est ni M. de Meiternich, ni;\i. de Talleyrand qui vous ont appris cela.

Yohann , silencieux et obéissant heyduc, prit un autre gobelet dans une cassette, et, armé du précieux flacon, il s'approcha d'un énorme, monceau de vêtements sous lequel quelqu'un se débattait dans un coin, à l'angle opposé.

— Miséricorde ! dit ïiberge, est-ce que la çarmante dormait là-dessous !

Le monceau de vêtements continuait à se mouvoir par de prodigieuses oscillations, comme une montagne livrée à quelque soulèvement volcanique, lors-

que tout à coup, de ce chaos de manteaux, dfe paletots, de châles et de fourrures, sortit avec violence une tète énorme, frisée comme un mouton abyssinien, un visage rubicond, un corps replet mais vigoureux et d*une surprenante agilité.

— Mordieu! s*écria Olivier, c'est ce maudit Trapillon!

— Au Heu d'une chevrette un rhinocéros, ajouta Tiberge en coupant en deux un éclat de rire.

— Ouf! s'écria le gros régisseur de l'Opéra en bondissant sous le poids d'un cauchemar , ouf b c'était à mourir étouffé !... Comment se fait-il donc que personne ne m'ait vu dormant, et que chacun soit venu jeter sur moi, dans ce

coin-là, ses vêtements. Vraiment, c'est scandaleux...

— Et c*est suffoquant surtout, mon cerî ajouta le baron. Tenez, reprenez vos esprits et buve/ de ce vin réparateur que vous présente Yohann.

A ce spectacle touchant, la colère de M. Trapillon s'apaisa par degrés; il prit le gobelet d'un air attendri et avala d'un seul trait l'excellent vin de Madère.

— S'il croit ainsi échapper à l'apoplexie, dit Tiberge à Olivier.

— Rassurez-vous, reprit celui-ci dans un accès de dépit, est-ce que ces gens-là crèvent jamais?

Mais un autre voyageur s'approchait du groupe comme pour demander sa part du flacon.

C'était un grand jeune homme \ei\ï d'un élégant palelot de drap couleur noisette et d'un pantalon à carreaux de couleur miroitantes.

Olivier et ïiberge allaieni; jeter un cri d'étonnementet presque de colère.

Us se détournèrent et cherchèrent à gagner la porte donnant sur l'escalier de l'écoutille; ils avaient reconnu Napoléon Bouquetin. »

— Monsieur le baron, dit l'intrépide hon, charmé d'avoir l'honneur de vous rencontrer!

— Bouquetin ! exclama le régisseur, et d'où sortez-vous?

— Mais des bras de... Morphéc, répondit ieUon. .^

— Et où allez-vous?

— Ah î cela vous donne de Tinquiétiide? dit Bouquetin en riant. Je vais.... eh ! par Dieu ! je vais où va toute chose, hi feuille de rose, la feuile de laurier et la fleur des pois des régisseurs d'Opéra.

— Monsieur, ceci n'est pas répondre, ajouta Trapillon sérieusement inquiet,

— Aussi, mon cher monsieur, dit Bouquetin n'ai-je pas voulu vous donner une réponse, ne supposant pas que vous eussiez voulu m'adresser des questions.

Le régisseur se mordit la lèvre. En laissant percer son inquiétude, il donnait beau jeu à cet effronté Bouquetin, dont il connaissait toute Taudace et toute la présence d'esprit.

Pardon, mon cher monsieur Bouquetin reprit-il, cela est vrai, je n'ai pas

le droit de vous interroger. Que la bonne humeur revienne entre nous, et voici B!. le baron qui va continuer à nous la rendre par son excellent vin de Madère.

— Yohanne, dit le baron, un verre à M. Bouquetin.

Le lion avala lentement le meilleur madéira qu'il eût jamais rencontré dans ses nombreux voyages.

Souriant avec reconnaissance, Toeil doux, l'air composé, il salua le baron Tulipano en ajoutant ces mots :

— Parole d'honneur, je n'ai bu de ma vie nectar plus ravissant! je comprends les dieux et les déesses.

Et comme il semblait interroger du

re}>ar(l la porte de la chambre cies daines :

— Non, mon çer nionsicur, non, reprit M. Tulipano; la çarmante n'est point ici. Je voyage seul, c'est-à-dire avec cet excellent ami (il désignait Trapillon) et dans un but artistique.

— Capisco, signor marchèse, ajouta Bouquetin.

— Va bénéldit le baron, que çacun garde pour soi ses conjectures, çer monsieur, étalions, si vous le voulez, jouir du beau spectacle du lever du soleil Ce sera moins zoli qu'à l'H'jpéra; mais cela aura le mérite de la vérité ; mérite un peu banol peut-être.

~ Bravissimo! dit Bouquetin, et je ne désespère pas qu'un jour d'adorable fan-

taisie, la nature ne s'amuse à copier l'Opéra.

— Ah ! où est la çarmante ? exclama le baron en montant l'escalier du bois d'acajou ; elle vous répondrait.

Un vent nord-ouest avait emporté le brouillard. Le ciel.' était d'un bleu lapis mélangé de quelques nuages roses qui flottaient comme des pavillons de soie.

Le levant resplandissait de magnifiques gerbes de lumière.

Les hauts sommets des chaînes alpines se dessinaient sombres et sourciHeux comme des bastions gigantesques, sur ce fond ardent, tandis, que les coteaux du Lyonnais, sur la ligne opposée, se doraient des premiers feux du jour.

Le Syrius passa avec l'agilité du re-

quin sous l'arche du pont de Vienne, cotte vieille capitale du pays Viennois où s'élève encore une des plus majestueuses cathédrales du moyen âge.

Bientôt les deux tours carrées de l'église archiépiscopale parurent s'enfuir de l'horizon ; !e Rhône dans ces parag^es précipite son cours avec plus de violence, et le Syrin^^ redoublant de vitesse, semblait vouloir devancer les flots même qui le portait et qu'il brisait de ses battoirs écumeux.

Lorsque le Syrius eût passé hardiment sous la grande arche du Saint-Esprit, ce nouveau détroit de Charybde et de Scylla, i! nagea dans des eaux moins profondes, mais dont les nappes écumeuses se répandaient sur les deux

bords à travers des bois de saules presque toujours submergés.

Les collines sauvages du Vivarais, les coteaux de l'Isère et de la Drôme, les premières chaînes alpines dentelées de neige, tout disparut comme une vapeur derrière les vingt-deux arcades du pont gothique, le plus vieux de France peutêtre.

Dans ces parages, le Uhône élargi saisit les rives de Provence et de Languedoc, et, dans son cours capricieux, il multiplie les méandres, enserre des groupes d'îles, creuse des golfes et des baies de verdure.

Alors des brises attiédies parfument l'espace, des courbes lumineuses se mon-

trent au sud ; on commence à pressentir la mer et l'Italie.

Vers les trois heures de l'après-midi, au moment où le bateau à vapeur arrivait à la pointe nord de l'ile Barlhelasse, après avoir dépassé Oiselet, (laderousse et Pioquemaure (doux souvenir de la patrie pour Fauteur de ce livre), une masse, gigantesque se dressa tout-à-coup à une demi-lieue de distance et semblait barrer le passage au fleuve.

Cette montagne de pierre, hérissée do tours et de murs crénelés, c'était le vieux palais apostolique qui, depuis le pape Jean XXll jusqu'à Grégoire XI, fut le sanctuaire du gourvernement pontifical.

Autour de lui les cloches d'Avignon

carilioiinaienl ; mais le géant n'avait plus' sii liarc, aucune fenêtre ogivale ne se pavoisait de bannière au palais des souverains pontifes ; et, pour toute réponse aux cantiques des cloches de la ville, les flans cavenieuxde l'édiîice rendaieiitdes . roulements de tambour, des hennissements de clairon.

Le paiais des papes est aujourd'hui

un château dÉ'lai.

La révolution l'arracha au vice-légat apostolique en ^90 ; elle le mutila et le

souilla de sang.

Plus tard le consulat en lit une caserne, et, depuis lors, le Bénie militaire eu est devenu le seul hôte et le seul conservateur.

Retirés à lecarl près de l'avant du

Syrius/l'ïbev^^e et Olivier conteaipi<jîoiiL, dans un relifjieiix silence, l'iniposanl aspect de la ville d'Avignon, si iière t-.icore d'avoir été pendant soixante-uix ans la Rome française , le siège oc i\ souveraini:jté caihoiiqne.

Le bateau à vapeur fut ir.narro un moment au débarcadère

Un flot de passagers s'épandit sur lo quai, et bientôt le Syrius reprit sa navigation aux tintements de sa cloche, aux cris forcenés de trois ou quatre mille enfants que l'arrivée d'un pyroscaphe attire toujours, à Avignon, sur la plateforme an débarcadère.

Nous touchons à la Provence, ci par conséquent à la patrie de la p-opulaliou

la plus démonstrative de toutes les provinces de France.

Au delà d'Avignon, se déroulent sur !a rive gauche les riches plaines de comtat Venaissin, et sur la'rive droite se découpent les molles collines boisées d'oliviers de ce beau pays de Languedoc; touchant et éternel regret pour celui qui trace ces lignes, souffrez qu'il vous le

dise encore une fois, ô bienveillant lec-

< teur.

Bientôt apparurent, au couchant, sur le fond embrasé du ciel, les tours de Beaucaire, et à l'horizem opposé, tout doré des ravons solaires.

Le château de l'arascon, cette féodale et poétique demeure du bon roi Bené, dont le souvenir est si vivant encore

dans l'imagination et le cœur des habitants de la Provence.

Adieu la Durance, adieu le comtat, adieu Tarascon el Beaucaire, parages grandioses et charmants, où Dieu a tout fait pour la terre avec une magnificence qui devrait rendre les indigènes de cette contrée les plus reconnaissants des hommes.

Le sont-ils? Dieu le leur dira bien un jour

11 était environ cinq heures du soir.

Le coucher du soleil s'annonçait devoir être magnifique, tant il y avait de pourpre et d'or dans les théories du ciel.

Tout à coup, la cloche de l'avant, sur le Syrius^ se mit à carillonner avec une vivacité qui tenait de fenthousiasme,

SYLY. T. I 17

Le capitaine, du haut de la dunette, venait de signaler la pointe de Tile de la Camargue.

Les clochers et les hautes corniches de l'amphithéâtre de la ville d'Arles s'élevèrent comme par enchantement sur la rive gauche du iUiône.

Un vivat unanime répondit au portevoix du capitaine, qui commandait une manœuvre pour aborder.

Bientôt le pont, encombré de voyageurs et de bagages, offrit le spectacle d'un navire au pillage, moins les cris de la bataille et les coups de pistolet.

Le Syriusj admirablement gouverné, vint glisser tout le long des rinceaux de pierre qui bordent ic quai, el arrivé aux escaliers du débarcadère, il s'arrêta mol"

lement, un peu essoufflé sans cloute d'une course de.soixante lieues, faite en douze heures sans prendre haleine.

Nous ne suivrons pas les voyageurs dans la ville d'Arles.

A chacun la liberté de ses actions ; à chacun sa fantaisie, ses instincts et ses volontés.

Nous dirons seulement que nos deux aniis , Olivier et Tiberge, (l'enthousiasme et la logique), crurent prudent de débarquer les premiers, peu charges de bagages qu'ils étaient, pour éviter une reconnaissance peut-être embarrassante.

Nous ajouterons encore que la calèche mystérieuse, après le transbordement du coupé de M. TuHpano et de tous les

colis et bagages du navire, resta seule et solidement amarrée sur le pont du Syrim.

Tel avait été Tordre donné par le capitaine.

Ëjtk Ferme.

L'île de la Camargue forme un immense triangle de près de six lieues dans sa plus grande largeur.

Elle pointe au nord son angle le plus aigu, et au sud elle étend, au bord de la mer, son immense nappe de verdure.

La Camargue est aujourd'hui une terre riche et féconde.

La main de l'agriculteur a ouvert des cours d'eau à la plupart des éiangs et des marécages qui parsemaient ce grand plateau; terrain d'alluvion formé depuis des siècles par les attérissements du fleuve ; terre à demi-sauvage encore il y a quarante ans, comme une savane des Florides, mais dont la végétation luxuriante, désordonnée, capricieuse et fleurie avait une grâce et une majesté que Tart et l'industrie lui ont enlevées.

Cependant la Camargue, bien que dépouillée de sa parure native, est encore aujourd'hui un des plus beaux deltas du monde.

A la pointe nord est bâti le village de Trinquetailles, qui, d'après le témoi-

[jnaye de quelques ruines, fut sans doute une bourgade romaine.

Trinquetailies s'unit à Arles par un pont de bateaux plats et enchaînés; à Toueston passe de Trinquetailles à la rive du Languedoc sur un joli pont de fil de fer.

Le Rhône brise ses flots contre cet angle aigu que lui présente le Delta; il se divise en deux branches, en serrant avec amour cette île fleurie, la dernière qu'il puisse caresser de ses flots.

A mesure que le fleuve approche de la mer, son cours perd insensiblement de sa rapidité ; il arrive à la Méditerranée avec cette majesté calme qui est un des caractères des grands cours d'eau à leur embouchure.

C'est un merveilleux spectacle que cette entrée solennelle du fleuve antique dans cette mer intérieure que tant de civilisations ont peuplée de leurs divinités et sillonnée de leurs navires.

II se forme une sorte de barrage d'un effet surprenant; la ligne bleuâtre des flots marins coupe le fleuve aux ondes claires et blanches, et le Rhône, comme un grand vassal qui se soumet, paraît plonger devant cette mer souveraine et disparaître à jamais dans l'immensité.

A deux lieues environ de la ville d'Arles, presqu'àla hauteur delà grande tour Saint-Louis, dans l'intérieur des terres de la Camargue, une ferme entourée de hauts peupliers se distingue de tant d'autres, aux environs, par de

grandes plantations de mûriers, des rizières.

Des prairies arrosées avec une merveilleuse industrie, d'énormes pignons et chevalet de paille dressés sur l'aire (preuve d'abondance), et en général par le riant aspect d'une culture bien ordonnée.

Le travail et l'iîitelligence ont amené autour de la ferme des Tamaris (tel est son nom) cette fertilité puissante qui est l'honneur et la joie des campagnes.

Les Tamaris, cependant (leur dénomination même le prouve), étaient bien loin, il y a quelques années, de la prospérité dont ils jouissent aujourd'hui.

Pour féconder ces terres marécageuses, il fallait lutter à la fois et contre

les eaux bourbeuses et contre Tinfluence du salin, cette espèce de manne salée qui, sur bien des points du rivage de la Méditerranée en Languedoc et en Provence, se produit à la surface des terrains, étiole toute culture, et ne permet de végétation possible qu'aux seuls Tamaris, ces arbustes de la famiUe des saules ; mais dont le feuillage amer et le bois rabougri seront éternellement le désespoir de Tagriculture et de l'industrie.

Ainsi donc, les terres dépendantes de la ferme des Tamaris étaient encombrées autrefois de ces végétaux parasites et de ces eaux saumâtres que la culture a détruits à jamais.

Le labor improbus a lait des miracles

sur ce point de la Carnar/jue. Moissons, arbres, prairies, tout ileurit loiit prospère, tout grandit et fructifie aux Tamaris.

Les troupeaux y sont nombreux, les blés abondants et les magnaneries presque toujours citées des plus riches produits séricoles.

A l'époque dont il est question dans ce livre, vers le milieu iï\m des derniers jours d'avril, une grande activité régnait dans la ferme, les vers à soie, très-avancés cette année-là, demandaient une extrême surveillance ; tout faisait présager une abondante récolte de cocons, mais tant de chances contraires, tant de malignes influences assiègent jusqu'au dernier jour une magnanerie !

Autour des bâtiments de la ferme, des groupes de jeunes filles très-pittoresquement éparpillées sur les arbres ramassaient la feuille aux refrains joyeux des ballades provençales.

La journée était fort belle pour la cueillette ; c'est-à-dire que le brouillard n'avait pas tacheté les mûriers de ces petites rouilles qui flétrissent les feuillages et les rendent inutiles à la nutrition des vers à soie.

La feuille, au contraire, luisante, souple, fraîche, bien nourrie, cédait à la main facilement et emplissait abondamment les grands sacs de toile que de vigoureux garçon de ferme ne cessaient décharger sur Tépaule et d'apporter au mfl^a^m delà magnanerie.

-Or, vers les deux heures de Taprèsmidi , on vit arriver à la ferme des Tamaris un voyageur monté sur un cheval de louage, un de ces maigres chevaux grispommelé et à longue crinière, tel qu'on

en trouve beaucoup aux environs d'Arles dans les plaines de la Crau.

L'étranger portait sous le bras une sorte de grand poriefeuille, très-plat et paraissant contenir plusieurs feuilles d'un papier à dessiner.

Un artiste cherchantdes points de vue en Camargue doit certainement appartenir à cette classe d'hommes de bonne volonté qui devient si rare de nos jours, l'île offrant dans toute son étendue une surface parfaitement plane et rien au monde n'étant plus monotone, plus anti-

piitoresque que des terrains mis en culture par la main d'un habile planteur.

— Monsieur Michel? demanda le visiteur du haut de sa monture à un parcon de ferme.

— C'est le maître, répondit celui-ci.

— Oui, c'est le fermier de ce domaine, dit l'artiste. Je le sais ; est-il ici?

— Vous voulez lui parler? répliqua le Provençal d'un air narquois.

— Je pense, ajouta le visiteur en souriant, que si nous nous abordons, ce ne sera pas sans échanger quelques parôles.

— Ah ! vous voulez le voir et lui parler ! ajoutait le Provençal avec un accent marseillais des plus verts et des plus grasseillants.

— (^)uoi d'étonnant, mon ami ! dit l'artiste.

— Rien; seulement je vous préviens que le père Michéou (un bon Proveni;.;] ') aime que l'on parle vite et surtout qu'on ne s'amuse pas à fringaler autour des ichaites de la ferme. Là! je vous ai prévenu ; venez parler au père Michel et lâchez votre rosse dans le pré. Elle s'en ira rejoindre les autres.

Les expressions du valet de feiaie avaient une physionomie assez pittoresque pour qu'un artiste venant de Paris y arrêtât sa pensée; le visiteur prenait un air réfléchi lorsque le Provençal, qui le devinait parfaitement, répliqua v^uv ces mots :

— Vous êtes du nord, un Normand,

un Parisien peut-être , et vous ne me comprenez pas. Sacnez que nous appelons rosses, en Camargue, les chevaux de la Crau ; la Crau nous le rend bien. Apprenez qu'en provençal pur, en provençal d'Arles, tcliate veut dire jeune fille ; et quant à fringaler ou fringner,..

— Ah ! j'y suis, dit le voyageur; j'entends parfaitement, mon ami. Voici ma rosse. Conduisez-moi vers le père Michel, et, quant aux tchates, il n'en sera nullement question.

Le maigre cheval de la Crau fut livré au valet, qui, pour toute cérémonie et pour lui apprendre d'un seul coup tout ce qu'il avait à faire, lui tourna la tête vers le pré et lui lança un grand coup de pied sous la queue.

A quoi riiabitant de la (]rau répondit par une ruade innocente et partit comme un trait pour rejoindre ses compaj^nons ou ses rivaux de Camargue.

— Diable ! dit l'artiste, vous avez dans ce pays-ci des moyens expéditifs pour soigner les chevaux.

— Bah ! répliqua le valet, cela ne les empêche pas de mourir de vieillesse.

Allons voir le père Michel.

Il est temps de prévenir le lecteur que le visiteur à la ferme des Tamaris, ce jour-là, était Thonnête Tiberge.

Quant à son ami, il en sera question par la suite certainement.

Tiberge suivit son étrange cicérone dans une grande pièce voûtée du rez-def-

^ SYLV. T. l. i8.

chaussée, Irès-sombre et tout encombrée de feuilles de mûriers.

C'était le magasin, c'était là que tous les garçons de ferme venaient vider lés grands sacs qu'ils allaient remplir sous les arbres peuplés de jeunes filles.

Un homme, armé d'une fourche de bois, se tenait au milieu du magasin, ayant de la feuille jusqu'aux jarrets et épandant toute cette verdure sur les dalles de manière à ce que sa fraîcheur pût se conserver pendant quelques jours.

Mais la pièce voûtée avait des fenêtres fermées pour éviter la chaleur ; elle était complètement obscure pour fjuelqu'un venant du grand jour, ce qui n'empêcha nuHempnt le cicérone provençal de dit^e à Ti berge :

— 27ft —

■^ Vous demandiez le père Michel ?

Vous le voyez devant vous, Ja fourche à la main.

— Je ne vois absolument personne, dit Tiberoe.

— Alors vous i'entendez? reprit le rude Provençal. Parlez-lui donc !

- Monsieur ilichel ? demanda Tiberge en s'adressant au vide, dans l'obscurité.

~ Michel ! c'est moi, répondit une voix pleine et sonore, et d'un accent beaucoup moins prononcé que celui du valet.

— Je désirerais avoirl'honnenr...

I.e fermier Michel, très-peu habitué chez lui à cette formule, jeta sa fourche et s'ii])procha de la porte d'entrée, comprenant qu'un homme bien élevé, uh

monsieur, comme on dit dans le midi, venait visiter sa ferme ou lui.

Tiberge put alors distinguer les traits mâles, la belle tournure, le teint bistré, le regard doux et fier, la physionomie honnête et cordiale du fermier.

Pour première ouverture, celui-ci tendit la main à l'étranger, qui la lui serra très-franchement.

Tous les deux se rendirent à la cuisine de la ferme.

La cuisine, dans le midi, est en général la pièce importante de la maison.

On s'y tient en hiver par économie ; en été, on y passe la journée parce que la voiite y donne de la fraîcheur, ainsi que le puits qui d'ordinaire est dans un coin de l'office.

D'ailleurs, à la ferme des Tamaris, la cuisine était certainement la pièce la plus honorable du logis.

Kn entrant, Tiberge jetait çà et là des regards de curiosité.

Que cherchait-il, ou qui cherchait-il?

Il n'eût garde de Tavouer à Texcellent Michel.

Une femme était là, belle encore malgré ses quarante ans, grande, les traits réguliers, un peu de pâleur sur le visage, d'une mise dont la propreté touchait aux soins de Télégance, d'un sourire fin et bon, d'une grande tournure, d'une aménité loyale : c'était Magdelon , la femme de Michel, la fermière, c'est-àdire la reine du lieu et souvent la reine du roi.

A un signe de Michel, elle apporta un de ces brocs en verre bleu, à bec et à anses étrusques, d'un usage traditionnel dans ce beau pays , qui fut la Gaule Transalpine, et, avant les Romains, la colonie Phocéenne.

Assis au bout d'une longue table, en face l'un de l'autre, Tiberge et son hôte commencèrent par boire d'un excellent vin clairet, limonade ordinaire de tout franc méridional.

La Ff*riiie«

SUITti.

— Eh bien ! cher monsieur, dit Michel, qu'est-ce qui me vaut Thonneur de votre visite ?

Tiberge, que nous avons déjà désigné comme symbole incarné de la prévoyance et de la logique, Tiberge n'était pas

homme à s'être aventuré aux Tamaris sans avoir un plan bien arrêté.

— Mon cher monsieur Michel, repritil, tel que vous me voyez, je suis un artiste, un peintre, et j'arrive de Paris.

— Un peintre de Paris ! s'écria madame Magdelon tout émerveillée.

— Oui, madame; ni plus m moins.

Mais je vous prie de croire que pour venir de Paris je ne suis pas le premier peintre du monde. Je fais encore des études...

— Ah! cher monsieur, dit Michel, vous êtes trop modeste.

— Donc il est bon i)einire, ajouta Hnement et judicieusement madame Ma^tdelon.

— Non, non, vous dis-je, je fais des

éludes. A tout âge on a besoiii rrapprendre ; donc, pour bien étudier, je cherche de beaux modèles, et je ne pouvais mieux tomber que chez vous, ma belle madame.

Ceci fut dit et lancé à l'adresse de la fermière, qui crut devoir rougir un peu et s'incliner.

— Mais tout artiste qui voyage a un ami, un compagnon : le mien est un peu souffrant dans ce moment-ci...

— Le pauvre jeune homme ! dit la sensible Magdelon.

— Cependant, ajouta Tiberge, son mal est moins grand que son courage, et je vous préviens qu'il me suit à distance. Le cheval le fatiguait, il vient me rejoindre à pied... il est en route, près d'ici

[leut-ètre, tenant son cheval en laisse.

— Ah ! le pauvre cher jeune homme, répéta Magdelon presque attendrie.

— Oh ! celui-là, reprit Tiberge, est un peintre de très-haut mérite, un des grands peintres de Paris...

•— Ah ! sainte Vierge ! exclama madame Magdelon. S'il voulait nous faire un tableau pour notre pauvre vieille église de Trinquetailles !...

— Eh 1 eh ! ajouta Tiberge, qui sait ? Le tout est de savoir s'y prendre pour le décider à cela. Mon ami est un peu sauvage, un peu original...

— Dites qu'il est malade, le cher grand peintre ! dit Magdelon.

-— Malade! hélas! je le crains, ajouta

Tibcq^e avec une niclarjcolic de diplomate.

— Pécaïré ! soupira madame Jiajjdelon.

Le {jrand mot, le mot sympathique était lâché, car le pécaïré, dans le. midi de la France, est le nec plus nlirà du sentiment ; c'est la quintessence d'une tendresse loyale et pleine de compassion.

Oh ! que ce pécaïré est doux, prononcé par une charmante bouche provençale, par une Arlésienne surtout !

' Allons, ma femme, reprit Michel, ne va pas t'attendrir d'avance ; avec l'aide du bon Dieu et de ton petit langage flûlé tu finiras bien par avoir le tableau. Et puis, cher monsieur ?

— Nous comprenez, reprit Tiberge,

que des artistes qui ont de l'ambition, qui veulent fixer l'attention du public, cherchent à copier les traits des plus beaux visages. Par exemple, si une éghse de Paris me demandait, ou demandait à mon ami, un tableau représentant la Vierge entourée des trois archanges Raphaël, Michel et Gabriel...

— Que ce serait beau ! s'écria Magdelon.

— Je serais obligé, reprit Tiberge, d'étudier les profils les plus purs, les yeux les plus tendres, les tournures les plus nobles qu'il serait en mon pouvoir d'obseiver.

— Et puis, cher monsieur? dit Michel le fermier en se prenant le menton.

— Kh bien! alors, que fait-on? On

voyajje, surtout dans le midi, et on s^adresse aux (arnilles honorables des diverses localités pour obtenir d'elles la permission de crayonner, dessiner, peindre si vous voulez, les portraits des charmantes jeunes personnes, leurs filles ou leurs nièces.

— C'est juste, s'écria Magdelon.

Le fermier se frotta le front à diverses reprises.

Tiberge commençait à sentir quelques petits frissons d'inquiétude.

— Voilà précisément, reprit-il, voilà notre but à nous; mon but et celui de mon ami. Nous avons à peindre une toile superbe pour une des principales cathédrales de France, et nous venons mon cher monsieur, vous demander franche-

ment, onvertciRen.t et comme doivent le faire deux hommes d'honneur, la permission de dessiner les poriraii:; des vertueuses et jolies personnes qui composent votre famille.

— Ah ! c'est bien de 1 honneur, dit la fermitre.

Michel était absorbé sous le poids d'une réflexion. Ses sourcils se contractaient et son regard fixait le bois de la table comme s'il cherchait la solution de quelque problème.

Relevant tout à coup la tête et fixant sur ïiberge un œil ardent, scrutateur:

— Mon cher monsieur, dit-il très-sérieusement, je vous crois un galant homme ; j'ai !a même esiime pour votre ami. Votre procédé est ftninc, je suis

ol)Ii{;(^ (\o )*avouer. Vous vous adressez àireclemeni an chef !e la famille, au maître du logis avant de chercher à avoir le moindre rapport avec nos jeunes filles... c'est bien ! ma femme et moi devons être rassurés. Oui, nous avons trois enfants, trois filles qui sont belles... une surtout.... trop belie pent-être. Nous avons aussi en ce moiiic-nt k la ferme plusieurs autres jeunes provençales que j'ai prises à gages pour la récolte de la feuille... la plupart ont de cliarmantes figures. Mais, cher m.onsieur, je dois vous le dire, je suis sévère, très-sévère sur les principes; nous sommes bons chrétiens, ma femme et nioi, et nous veillons avec clairvovance et vigilance sur toute cette jeunesse Si de bonnes

mœurs n'habitaient pas une ferme comme celle-ci, où seraient donc les bonnes mœurs? ajouta Michel avec un légitime orgueil. De père en fils, cher monsieur, et depuis bien des générations, les Michel ont toujours été d'honnêtes gens, des fermiers d'une haute moralité...

— .le n'en doute pas, reprit Tiberge.

Vous avez la physionomie de Thomme le plus loyal.

— Âh ! ciel! s'écria madame Magdelon en essuyant une larme, ah ! juste ciel ! si mon mari est bon chrétien et bon homme ! c'est un ange, cher monsieur.

— Ma femme, dit Michel, si j'étais un ange... je ferais bien des choses.

Et le fermier soupira comme malgré lui.

— Ainsi, reprit Tiberge, vous autorisez mon ami et moi à dessiner les portraits de ces demoiselles?

— Oui, dit Michel, mais à une condition !

— Je te devine, s'écria Magdelon ; tu veux avoir la copie des portraits ?

— Accordé, répliqua Tiberge.

— J'ai à parler d'une autre condition, ôjouta le fermier. Les séances de dessin ou de peinture auront lieu en ma présence ou en présence de ma femme.

— Ah ! pour cela oui, dit la fermière.

— Sans aucun doute, reprit Tiberge.

Et d'ailleurs n'avons-nous pas aussi à demander à madame Magdelon de nous donner une séance pour elle-même?

— Vous êtes bien bon, cher monsieur, STLV. t. u J9

ajouta la sensible fermière... Mais je ne suis plus belle... du moins, je le crois.

— Allons, reprit le fermier, c'est dit. Vous peindrez vos saintes et vos archanges. Seulement, cher monsieur, il faut que je vous prévienne d'une chose : deux de mes filles sont très-dociles, elles consentiront je crois facilement à poser, comme disent les peintres, quant à la troisième...

— Oh ! ajouta Magdelon tn secouant la tête, j'ai bien peur que Sylva refuse net qu'on lui fasse son portrait. Elle est si fière! elle est si sauva<]e même... et pourtant, cher monsieur, quelle tête!...

Voilà un archange!..,

— Votre fdle se nomme Sylva? de-

manda ïiherge un peu inquiet au sujet (le ce nom tronqué.

— Oui, (lit Jlagdelon, ou Sylvanie...

vous comprenez, pour abréger.

Tiberge respira.

— Et mademoiselle Sylvanie est donc d'un caractère très- indépendant? dit Tami d'Olivier en affectant un air dégagé.

— Ne parlons pas de cela, ajouta le fermier. Du reste, reprit-il, si elle est Ja plus fière, elle est aussi la plus sage, la plus vertueuse de toutes les jeunes filles.

— Oh ! pour cela, j'en mets la main au feu, dit la fermière.

— Je vous crois sans peine, madame, répondit Tiberge. Quant à votre belle main, gardez-vous bien de la brûler.

Par un mouvement cl*une naïveté adorable, peut-être aussi d'une coquetterie instinctive, madame Magdelon cacha subitement ses mains sous son tablier de percale blanclie et fit à Tiberge une grande révérence.

— Tenez, tenez, dit Michel en indiquant de la main la porte ouverte qui donnait dans la cour, voici Sylvanie qui arrive suivie de toutes ses bêtes...

Tiberge se leva vivemeni, puis il franchit le seuil de la porte et courut à Olivier, qui, debout, immobile contre Tarcboutant du portail contemplait dans une sorte de somnambulisme la jeune fille de la cour.

Le fermier et sa femme se hâtèrent de rejoindre Tiberge, persuadés que le non-

veau-venu, dans son état de maladie, se trouvait mal par excès de fatigue.

Olivier avait les yeux fixes, il pâlissait de moment en moment, et, par un contraste effrayant, il souriait; mais d'un rire à provoquer des pleurs.

Attirée par tout ce mouvement, Sylvanie s'avança de quelques pas et, s'arrêtant tout à coup, elle porta sur Olivier son regard brillant et profond.

Comme fasciné par le magnétisçjie écrasant de ce regard, Tami de Tiberge faiblit tout à coup et tomba dans les bras de ceux qui l'entouraient.

— Décidément il est bien malade, dit le fermier.

— Ah ! bonne Vierge ! s'écria Magde- Jofl ; ayez pitié de lui ! il est si jeune !...

— Mon cher monsieur Michel, reprit avec un accent fiévreux le bon Tiberge, je vous en supplie, faites atteler une de vos carrioles ; qu'on jette dedans un matelas. Voilà un accès terrible qui saisit mon ami. 11 est urgent que nous le transportions à Arles.

Le fermier se hâta d'atteler lui-même

son meilleur cheval à un char-à-bancs

couvert qui se trouvait sous un hangard.

Dix minutes après, malgré les instances de madame Magdelon, Tiberge et Michel

ramenaient à la ville Olivier revenu à

lui, mais dans un état de défaillance fort

alarmant.

Après ce départ, Sylvanie avait dit à la fermière :

— Ma mère, qui^est ce jeune homme?

Sylva,machèreà.ne,avaU répondu Magdelon. les yeux en pleurs, c'est m.

jeune peintre qui est dangereusement

malade, pécaïré !

A cette réponse la belle jeune fille s-é-

tait retirée, et, très-préoccupée de ce qu'elle avait vu et entendu, elle alla rêver jusqu'à la fin du jour, à l'ombre d'un largeplatane près de l'entrée delaterme.

liA Vérité au fond d*aii bel de piincli.

Dans la plupart des villes du midi de lu France, les aubergistes ont une prédilection particulière pour les enseignes ambitieuses.

G*est un goût comme un autre, mais c'est un goût peu dispendieux.

Seulement il serait à désirer qm rins-

cription de la porte d'une hôtellerie tint plus souvent parole Je ne veux faire ici le procès de personne, mais il m'est l)ien permis d'émettre un vœu ; le voici :

Je souhaite de toute mon, âme à ftlM. les hôtelliers, en général, de voir arriver chez eux tous les ambassadeurs, tous les princes, tous les empereurs auxquels leur enseigne fait un si généreux appel.

Peut-être alors serons-nous toujours assurés, nous voyageurs modestes, de ne

jamais trouver en défaut les magnifiques promesses formulées par la dénomination du logis.

Marseille, Aix, Montpellier, Toulouse et* tant d'autres villes ont chacune un hôtel des princes sans préjudice de plu-

sieurs hôtels d'empereurs-, pourquoi la ville (l'Arles n'auraii-clle pas le sien? Arles possède doue une cliarniarite hôtellerie princière.

Seulement, vu la beauté des Arlésiennes, je voudrais dans ce pays-là un hôtel des princesses ; ceci soit dit sans la plus petile arrière-pensée contraire aux convenances.

l/d journée du l^'' mai est presque une fête universelle. C'est la fête du printemps.

Presque tous les pays d'Europe ce jour-là célèbrent la bien-venue de la preniière rose.

En Provence, les roses arrivent en avril ; mais elles ne font leur entrée

triomphale dans les bourgs et les villes que le l«"^ mai,

CTest convenu partout.

Qui a marqué sur le calendrier ce bienheureux jour d'un signe si gai, si frais, si radieux?

L'usage. L'usage est mieux que la mode, bien qu'il y ait entre eux une parenté de vieille date.

La mode est une très-grande puissance sans doute, mais elle ne perpétue que par la transformation successive.

La mode est une famille aristocratique qui compte des milliers de générations ; générations éphémères que le vent du caprice emporte tous les trois mois.

L'existence de la mode, ou plutôt des

modes, dépend donc essentiellement de la mobilité.

Du moment où la mode se tixerait (et que les femmes vont frémir à cetl« idée!) elle serait morte ; ou plutôt elle passerait dans un ordre nouveau, dans l*usage.

L'usage, lui, est immobile, invariable, inflexible; c'est une loi presque toujours inconnue, mais une loi adoptée, promulguée et consacrée par le temps, ce régulateur absolu des choses humaines.

Si la première rose a des droits à un triomphe, pourquoi la dernière n'uitraitelle pas les siens à une fête ?

I/adieu au printemps serait moins gff que sa bien-venue, j'en conviens; mais enfin ce serait au moins faire preuve de gratitude.

Quoi! laisser partir pour uii voyage autour de l'univers sans la moindre expression de regretcethôte charmant que vous avez reçu à bras ouverts, il y a trois mois*/

0 mobilité de l'esprit, ô inconstance du cœur !

A Arles comme ailleurs, on fête le r' mai et on voit d'un oeil indifférent s'effeuiller la dernière rose.

Or, à l'hôtel des Princes, dans ce beau jour fleuri dont il est ici question, il y avait affluencede voyageurs, chacun, aux enviroiiS. étant ires- curieux de voir la ville d'Arles en jupon blanc et une rose dans les cheveux ou plutôt posée sur Toreille.

L'ciuber^^e avait une terrasse spacieuse et ombragée par une tente.

De la balustrade de cette terrasse on voyait fort commodément toute la ville se promenant dans les rues.

Dans un coin assez retiré, assis autour d'une table ronde peinte en vert et couverte de divers flacons, trois hommes causaient avec une certaine animation.

La table et les causeurs étaient entourés de plusieurs caisses d'orangers et de myrthes en tleurs comme d'une barrière utile pour éloigner les importuns.

L'un des interlocuteurs était le régisseur de l'Opéra de Paris, l'autre, le Laiton de Tulipano, le troisième dont le verre, ou plutôt les verres étaient souvent remplis par des mains officieuses, était l'hons

nête M. Michel, le fermier des Tamaris.

M. Michel se trouvait là en pareille compagnie par un de ces heureux hasards qui ressemblent si bien à une combinaison.

Venu à Arles pour accompagner ses filles qui avaient voulu assister au beau salut qui devait être chanté dans la soirée à Saiiit-Trophime, Michel en tournant un coin de rue s'était trouvé en face de M. Trapillon qu'il connaissait déjà, puisque le régisseur qui passait pour un agriculteur distingué, avait visité la ferme des Tamaris, un mois auparavant, visite dont il a été question dans les premières pages de cette histoire.

Or, M. Trapillon n'avait eu garde de laisser échapper 1 occasion de rendre à

!M. Michel un peu de Thospitalité qu'il avait reçue du digne fermier, et, bon {>ré, mal gré, il l'avait amené à l'hôtel des Princes pour le présenter à son honorable ami le baron Tulipano.

Michel, qui avait mis ses filles sous la sauvegarde d'une tante habitant Arles, n'avait pas cru devoir se soustraire aux aimables prévenances de ce propriétaire parisien qui lui témoignait tant d'intérêt.

Voilà pourquoi et comment nous lerencontrons en si bonne compagnie sur la terrasse de l'hôtel où logeaient les voyageurs les plus hupés.

On avait bu de la bière , de l'orangeade, du rhum de la Jamaïque, du ro-

SYVL, I. 20

zolio, de Palerme, du tafia de Grenoble ; que n'avait-on pas bu?

La chaleur était très-forte pour la saison.

M. Trapillon était l'homme le plus entraînant, et M. le baron était l'homme le meilleur et la plus libéral.

On avait causé agriculture, progrès, industrie agricole, amendements de terrain, art pratique, théorie, innovations et conquêtes sur la routine ; M. Trapillon avait déployé une érudition prodigieuse et prouvé qu'il était l'homme du métier autant que savant agronome.

M. le baron lui-même s'était évertué de son mieux à développer ses systèmes d'horticulture; il avait même indiqué certaine^ recettes infailUbles dans l'art du

croisement des races chez les lilliacées ; prouvant jusqu'à l'évidence qu'il existe des sympathies mrifiiques et des appétits de promiscuité entre divers individus, dans la famille des oignon§ à fleurs.

D'où l'on devait conclure que, par le rapprochement, l'incubation et la fécondation, on pourrait arriver à des mélanges surprenants de couleur et de forme et obtenir de miraculeux produits en horticulture.

M. le baron, très-éloquent sur le chapitre des alliances et générations, n'avait pas moins été fort intéressant lorsqu'il avait abordé l'histoire des espaliers en Europe, et particulièrement une dissertation lucide et fine sur les diverses espèces de pêchers et de pêches, par con-

séquent depuis la pomme de nymphe jusqu'au sein de Vénus,

Le fermier Michel ifavait certainement jamais trouvé conversation plus agréable, et, s'il n'avait pas toujours compris la lettre de la dissertation, il en avait du moins saisi l'esprit.

Donc, il tenait ses deux partners pour de vrais professeurs en fait d'art agricole et d'horticulture.

11 va sans dire que la belle ferme des Tamaris n'était point oubliée, et que M. Trapillon en avait fait à diverses reprises un éloge pompeux, une séduisante peinture.

— Ah! messieurs, leur avait dit plusieurs fois le bon Michel, j'espère bien

que vous me ferez Thonneur de venir nous voir.

Cette conversation avait un témoin assez dangereux.

Accoudé à une table du côté opposé, M. Bouquetin, qui avait aussi pris domicile à Thôtel des Princes, distinguait parfaitement et les gestes et les paroles des trois interlocuteurs qui ne le savaient pas si près d'eux, abrités qu'ils étaient par le rideau de verdure, des myrthes et des orangers.

Bouquetin, dans Tattitude d'un homme s'abandonnant à un doux farniente, fumaitd'excellentscigares et buvait à petits coups du rhum et du rozolio.

Dès l'arrivée des trois campagnons, le

lion astucieux avait fait le raisonnement que voici dans le fort de sa logique.

— On attire le père Michel sur cette terrasse transformée en café. On boira copieusement ; on gagnera sa confiance et son estime par de fort belles paroles et un grand étalage de science et de principes moraux (Bouquetin depuis quelques jours avait pris sur le caractère du fermier les renseignements les plus exacts). On éblouira le bonhomme par des éloges habilement décochées ; on lui gagnera le cœur en lui parlant de sa ferme qui est riche, et de ses filles qui sont vertueuses et belles. On le questionnera; on découvrira chez lui des instincts d'ambition pour sa famille. On arrivera

à lui persuader que mesdemoiseiles Michel sont des pnrtis très-sortables pour des hommes comme il faut, et on lui dorera le plus joH avenir du monde.

Le reste est de l'histoire connue. Quant au baron Tulipano, qui joue le rôle de second dans cette astucieuse comédie ; quant à M. Trapillon qui s'est fait le soutien, le patron et le moyen d'embauchage au profit de l'Opéra, je ne m'y suis pas trompé un seul instant, Tulipano est un faux compère, un roué, un diplomate fieffé qui joue l'Opéra et Trapillon au profit de la çarmante. Le vieux gredin s'est rappelé les manœuvres en usage dans les chancelleries, il s'est surtout souvenu d'un traître d'aphorisme poé-

tique qui esf la devise des habiles T

J'embrasse mon rival, mais pour mieux rétouffer.

Or, en se mêlant officieusement et avec zèle de Taffaire de l'embauchage, en feignant de seconder l'administration de l'Opéra pour gagner ou enlever Sylvanie, que fait le baron? il manœuvre en dessous et dans un moment donné il fera couler bas le bâtiment ; il fera manquer à tout jamais l'affaire de l'engagement et la çarmante ne verra pas arriver à Paris une rivale dangereuse.

Sur ce beau raisonnement. Napoléon Bouquetin avala coup sur coup un verre de rhum et un verre de rozolio comme confirmation et preuve.

Puis il se mit à fumer, s'allongeant sur

les chaises, un coude sur la table, les yeux a demi fermés en apparence et les oreilles très-franchement ouvertes.

Ce qu'avait prévu le lion arriva de point en point.

Après avoir feuilleté le code pratique de Tagriculiure et de Fhorticuiture, on feuilleta le traité sur l'économie domestique, puis le roman sentimental des affections de famille.

Enfin on ouvrit le livre d'or de l'ambition légitime d'un père pour ses enfants, et les mots mariages riches, brillants , honorables , positions sociales , prépondérance et importance dans le pays, les plus grands mots vide de sens, et par conséquent les plus sonores de la langue, furent prononcés et reprononcés

ÛBVjBîil ce t)0ij Mifi.' i' • iumn i clioi fi j«u!i, nuii*> Uj'" II* Wi(îljtî! au milieu rtii^ liuliurimiiion*^ liatsliiquet

(J Uli ((Ulii.

— «Oui, m(M olmr inoîwrHiui*. U'j^iji«luil

'J rnpilioii lou: iiuniiin '^ "' uii-

juurd'Imi <^s1 .sut d'ufTfv^tr u uTie poi» .i'<t (ij{;iH ae au, ^'ii li:^ .vtuii moi.. i.ixuj»iti^

duiR f OpiUlUU, tJi }ilU>. UIOÎUUIH^TT" !•'

loul îiuir*^ vou^ oliUtiiidri^// uii jkksU' mi*

a^iéyluuac ; 1*^ îiïhh *^' 'lutmV du

»i;uili!U«)i'(;t ojL ui. ] t45;»i':iaui?'* w ; ' (ionijKhs^s'^ t|u< 0^ pf <u»ni(iiit »si i;

r<îUUl>:' UU.lUUf d IMi' lUiii* ''"'t' i* m^Ht*îll1 ri»^ (H'd<MlllU!l»î»<^ .sur Ijf^ <f i '.i

ignoreront toujoui's. Quelle Bupénoritt' aurait sur eux uu homme intelligeut, mais uu praticien, uu esprit exercé aux expériences, un érudit par ses propres travaux, les travaux de ses mains? Ob !

vous seriez bien vite à la tête d'une su-

perbe administration; vous auriez la direction, la haute direction de toutes les fermes-modèles pour lesquelles le gouvernement fait d'énormes sacrifices, et qui, pour le dire en passant, sont gouvernés par des sauteurs ou des niais.

Une libation de tafiat de Grenoble vint à propos donner du montant, comme on dit, aux paroles de M. Trapillon. Le baron confirma du bonnet les paroles de son ami. Le père Michel buvait par petites gorgées, savourant une exueliente

liqueur et le délicieux parfum d'un avenir brillant pour lui et sa famille.

— Vous avez de la fortune, n'est-ce pas, monsieur Michel? dit Trapillon avec vivacité.

— Mais... oui monsieur, répondit iMi-' chel en se rengorgeant un peu.

— Et alors de quoi diable vous inquiétez-vous? répliqua le scélérat Trapillon.

Vos affaires marcheront toutes seules, comme sur des roulettes. Dans deux ans je vous vois administreteur et député

— Député! dit Michel en posant son verre.

— - Député d'Arles ! ajouta Trapillon.

— Ou du Gard, répliqua traîtreusement le baron. J'en connais cent cin

qualité à ia chambre qui ne valent pas le petit doigt de M. Michel.

— Bah ! dit en riant le fermier. Cependant ils savent leur langue, ils ont la parole,

— Et ils n'ont garde de s*en servir, dit Trapillon. .

— Pourquoi? demanda ÎVlicheL

— Parce qu'avec la parole, monsieur, répliqua Trapillon en se frappant le front de ses deux doigts, il faut aussi être pourvu de ce que vous avez là, vous, homme modeste, mais aussi intelligent que probe et courageux.

Le fermier s'inclina. Le baron, opinant toujours du bonnet, adressait à son ami Trapillon un geste approbateur.

— Telle est mon opinion, ajouta-t-il

après une pause, et je remercie M. Tra-

pillon d'avoir exprimé ce que je sens et ce que je pense au sujet de M. Michel.

— Enfin, messieurs, dit celui-ci, vous pouvez vous tromper comme aussi vous pouvez avoir raison. Résumons-nous :

vous dites que pour arriver à une position honorable quand on a des dotes et des filles charmantes...

— 11 faut les marier à des hommes distingués, répéta Trapillon.

— Mais leur éducation ! se risqua de dire le bon Michel.

— Eh! cher ami, reprit M. Trapillon, vos filles n'ont pas dix-neuf ans ! ignorezvous qu'il y a à Paris des pensionnats, des couvents où Ton met moins de vingt mois à donner à de jeunes personnes in-

telligentes une éducation parfaite, accooiplie? Vos filles sont spirituelles, vertueuses, d'un caractère facile...

— Elles sont sagse, spirituelles et bonnes autant que belles, répliqua Michel en redressant la télé.

— A merveille ! dit le baron. Elles sont cannantes! elles deviendront dix fpis plus çarmantes.

— Par exemple, ajouta Michel, il en est une qui pourrait peut-être ne pas vouloir entrer dans un pensionnat.

— Laquelle? demanda Trapillon avec une indifférence affectée, l'aînée? la plus jeune ?

— La cadette, dit le père Michel.

— Ne la nommez-voas pas Syl...

Sylva*.. Sylvanie? ajouta M. Trapillon.

— Précisément, répondit Michel.

. — M. Trapillon jeta un coup d'œil interrogateur au fermier.

— Je vous comprends, monsieur, ajouta celui-ci. Dernièrement, il y a un mois, quand vous me fîtes l'honneur de venir me voir, et vous parlant de ma famille je vous fis un aveu. Vous êtes un galant homme et vous n'en abuserez pas. Oui, je vous l'ai déjà dit : Sylvanie est ma fille adoptive; mais ma femme et moi ne faisons aucune différence entre elle et nos deux enfants. Nous l'aimons...

— Oh ! que c'est bien ! mon çer iM. iMichel, dit le baron.

— C'est entendu, c'est entendu ! répéta M. Trapillon. Sylvanie est votre enfant

comme les autres ; elle a sa dot comme les autres.

— Certainement! s'écria le bon Michel.

a — Et comme les autres vous voulez

le bonheur de son avenir, n'est-cepas?

— Ah ! de toute mon âme, dit l'excellent fermier.

— Touchez là, monsieur iMiche). reprit Trapillon, d'ici à quelques jours nous aurons les renseignements les plus précis sur les meilleurs pensionnats de Paris, et dans quinze jours nous partons tous ensemble, madame Michel aussi, pour amener ces demoiselles auprès des maîtresses distinguées aui élèvent les

SYIV. I. 21

enfants des familles les plus considérables de France. Si vous manquiez des premiers fonds nécessaires pour ce voyage si rapproché, je vous prie, excellent monsieur, de vouloir bien m'honorer de votre confiance et de me regarder comme un ami ancien et dévoué. Ma bourse est à votre service ; c'est moi qui serai votre obligé.

— Ah ! monsieur, dit le fermier attendri , je ne manque pas d'argent, Dieu merci, j'en ai même autant que le bourgeois d'Arles le mieux étoffé. Mais votre procédé me touche à un point...

— Allons, allons, çer monsieur, dit le baron, ne parlons plus de cela. Entre gens honorables ces choses là sont toutes naturelles Vos çarmantes demoiselles

sont peut-être eu peine de voire sori, car nous vous avons confisqué à notre profil... ne vous gênez en rien.

— Nous nous retrouverons, dit Trapillon.

— Messieurs, ajouta le fermier d'un air solennel , voudriez-vous me faire riîonneur d'accepter à ma ferme un modeste dîner, après-demain, de midi à deux heures.

— L'honneur sera pour nous, dit Trapillon.

— Je Taccepte avec reconnaissance, ce diner encan teur ! reprit le baron. Ce sera une des belles journées de ma vie.

Le fermier s'était levé et il allait prendre congé de ses hôtes, lorsque tout à coup, eptre un myrte et un ors^nger,

apparut féururdissimie figure de Napoléon Bouquedn.

— Per Bacclo ! exclama le baron.

— Sacrédié ! dit Trapillon.

— Tant pis ! c'est moi ! reprit Bouquetin. Enchanté de vous revoir, et si vous ne Têtes pas autant que moi, messieurs^ mes chers compagnons de voyage, c'est que vous êtes deux ingrats. Monsieur, dit-il en s'adressant au fermier, je n'ai pas rhonneur de vous connaître; mais, puisque vous êtes le convive de mes amis, vous voudrez bien me faire le plaisir d'être le mien. — Garçon ! du punch !

Il fallut se résigner et accepter l'invitation de M. Bouquetin. Le régisseur était sur les épines ; le baron triomphait

in petto de. ïemh'di'vii^ du réjjisseur; ((uant à iM. Michel, que cette brusque entrée surprenait un peu, il considérait des pieds à la tête le nouveau-venu, ne sachant trop sur quel terrain il allait marcher avec un tel homme. Mais Napoléon savait son monde, et personne mieux que lui ne manœuvrait dans une situation difficile.

Le punch arriva tout flambant, et léchant de sa langue d'or et d'azur la cuillère d'argent et la main de celui qui ranimait.

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