SUITE
M. Robert était sorti du parloir.
Le notaire ne put se défendre de sourire en souvenir de la comparaison du chef de brigands calabrais.
Cependant, il faut l'avouer, le visage de M. Robert, quoique empreint d'une
expression incroyable d'énergie , était la vivante image de la bonté s'alliant à la fierté.
Quant à son regard, Bouquetin avait dit vrai, ce regard était de feu.
M. Bernin venait deux fois de remplir, avec une rare intelligence, les intentions de son ami.
Deux des acteurs, choisis par M. Ro- ' bert, avaient accepté leurs rôles avec enthousiasme, et il était probable qu'ils les rempliraient admirablement au moment de faction.
Aussi la figure de M. Robert exprimait-elle une vive satisfaction,
Tendant la main au notaire :
— Courage^ lui dit-il, tout cela va à merveille ! Mais convenez que le drôle
c4 d'une oi'iginalilé impudente a la- (jiielle vous ne vous aUendiez yuère. Ce type, un peu exa;;éré peut-être, résume il mes yeux toute cette classe de viveurs à qui l'argent ouvre la région des jouissances sensuelles et qui se ruent avec fureur dans cet eldorado tant convoité.
Bouquetin a des appétits gloutons ; je lui donne peu d'argent... probablement, il ne fera encore que trop de mal avec cela. Quant au duc, j'espère encore en lui... il est possible qu'après les premiers enivrements d'une grande fortune tout à coup survenue, son esprit s'élève et son àme se laisse gagner par les séductions adorables du bien. Avec tout ce que je lui mets entre les mains, quelle vie magnifique il pourrait se faire et de
— uo —
combien d'heureux il pourrait s'entourer ! Nous verrons. 11 vous reste, mon cher notaire, à parler à l'artiste. Voici une nature délicate, mais, sauvage; une belle intelligence , mais hautaine ; une âme sensible, mais orageuse... Vous savez ce que vous avez à lui proposer. Je lui donne bien peu !... j'améliore à peine sa position !... mais c'est précisément dans la souffrance que je veux surprendre les instincts d'Olivier. Un vaillant soldat se montre d'autant plus que l'action où il est engagé est terrible. Nous verrons faire l'artiste ou le poëte, car à mes yeux c'est la même chose ; c'est toujours l'ouvrier sublime luttant avec le rude labeur de l'intelligence contre l'indifférence ou les antipathies d'une société futile.
— Ui —
é(joïst(3, |;iossirreetsoiiveiitim[)iLoyal)le.
A (ont cela, M. Bernin ne répondait que par une approbation muette relevée par le regard ou par le {{este.
Tout à coup, il lit trois pas vers M. Robert, et lui indiqua la porte de retraite.
La double porte du cabinet donnant dans rétude allait s'ouvrir.
M. Bernin venait d*être averti par un coup de sonnette.
Il était seul, le dos appuyé contre le marbre de la cbeminée, lorsqu'un jeune homme, d'une physionomie douce, mais animée, d'une mise bien modeste, entre dans le cabinet : c'était Olivier.
Le fidèle Tiberge, qui l'avait accompagné, était resté, par discrétion, sur le trottoir de la rue de la Paix.
-— Soyez le bien venu, dit le notaire au jeune peintre, et veuillez croire, monsieur, que, si mes occupations me l'avaient permis, je me serais rendu chez vous.
Olivier s'inclinait, ne comprenant rien à ces rares prévenances.
Quand il fut assis, il vit le notaire prendre un papier sur sa table de travail et lire rapidement quelques lignes.
— C'est bien cela, reprit M. Bernin.
Vous vous nommez Olivier, n'est-ce pas, monsieur? Vous êtes peintre et vous habitez Paris depuis deux ans? Votre talent (ne rougissez pas), votre talent est encore bien méconnu; vos travaux vous rapportent bien peu de chose, mais persévérant avec une noble énergie dans la
voie que vous avez prise, la voie de Tari sévèrii , l'art élevé, vous bravez ioule souffrance, vous domptez la défaillance du découragement, l'œil fixe au but et la main à Tœuvre toujours. Vous voyez, monsieur, que j'ai sur vous les rensc ignements les plus exacts, absoluiiienl comme un officier de police.
— Avec cette diiïérencc, monsieur, reprit Olivier dont le front s'était éclairé d'un beau rayon de sérénité, avec cette différence qu'un olficier de police m'aurait déjà blessé vingt fois par la dureté de son langage, tandis que vous n'avez pas prononcé une parole qui n'ait été un encouragement ou une consoiation.
— Je vous remercie^ monsieur, dit M. Bernin, d'interpréter ainsi mes pa-
rôles. Oui, je Tavoue, un artiste de cœur et (le talent est assuré de toute mes sympathies. Venons au fait, au but de mon invitation. Parmi mes clients, il en est un qui protège les arts avec une rare délicatesse. Il paraît, monsieur, qu'il a une haute opinion de vos mérites. Il m'a chargé de vous voir et de vous proposer ^ de lui céder au prix de mille francs un petit tableau de genre, à votre choix, une de ces toiles qui restent sans valeur commerciale au fond de votre ateher.
Voyez, monsieur, si la proposition vous est agréable.
Olivier devint sérieux, et, baissant les yeux, il répondit au notaire avec une supréme dignité :
— Une toile à mon choix : une de ces
toiles sans valeur cuniriierriale, oubliées au t'oud ci'uij atelier? .. Ceci, monsieur, ne ressenil)le-t-il pas a un secours?... à une aumône ?...
— Oh! monsieur, reprit vivement M. Uernin, vous méconnaissez les intentions (le mon client.
— Mais, monsieur, dit le peintre, comme je vends encore à très-bas prix mes meilleures toiles, je suis étonné que l'on veuille bien m'offrir mille francs d'un petit tableau sans valeur, .l'en ai un en ce moment que j'ai V outrecuidance d'estimer mille écus et que je serais très -heureux cependant de céder à mille francs comptant, ayant un extrême besoin de cette somme aujourd'hui.
— Votre tableau vaut mille éciis. mon-
:iYLV. T i, 10
sieur, mon client n'est pas dans Tinlention de mettre cette somme, en ce moment, à l'acquisition d'un tableau, sans cela il vous l'offrirait. Voyons, revenons à nos moutons; acceptez-vous ce que j'ai proposé ?
— Si du moins, reprit le peintre, monsieur votre client voulait se donner la peine de venir choisir dans mon atelier ce qui lui serait agréable...
— Eh! monsieur, s'écria M. Bernin, vous poussez la délicatesse aux extrêmes limites du scrupule ! Mon client s'en rapporte pleinement à votre probité et à votre goût; il est convaincu que voua lui livrerez pour mille francs ce qui vaut cette soamie. Il croit même taire une benne affaire en vous laissant libre de
choisir vuus-inôaie parmi vos toiles celle que vous lui céderez,
— Fort bien ! dit Olivier avec beaucoup de calme. J'aurais tort d) refuser ce qui m'est offert avec tant de délicatesse.
iM. Bernin prit un billet de banque dans un grand portefeuille en maroquin vert et il le présenta à Olivier.
— Voulez-vous que je reçoive d'avance le prix de mon tableau?
— Vous obligerez mon client, répondit le notaire.
— Permettez, monsieur, dit Olivier, qu'avant de me décider à cela, je prenne conseil d'un ami qui a toutes mes confidences et qui, vivant beaucoup plus que moi dans le monde, connaît les conve*
nances bien mieux que moi. Tenez, monsieur, vous pouvez, en vous approchant de la fenêtre, l'apercevoir sur le trottoir. Il m'attend ; il se nomme Tiberge... ^v
— Tiberge 1 dit M. Bernin en souriant avec aménité. Ce nom-là rappelle un des plus beaux livres du siècle dernier ; Manon Lescaut. Je croisu au dévouement de votre ami Tiberge, monsieur ; et je fais des vœux bien sincères, d'un autre côté, pour que vous ne deveniez jamais ce que fut le chevalier Desgrieux... si follement heureux d'abord, si à plaindre plus tard !
Olivier avait rougit et pâli coup sur coup.
11 était de ceux qui croient aux près-
sentiments; les dernières paroles du notaire le troublaient étrangement.
M. Bernin avait appelé un de ses clercs et lui avait donné Tordre d'aller inviter M. Tiberge à monter.
Quelques niinutes après, Tami d'Olivier entrait dans le cabinet du notaire.
M. Bernin le reçut avec une politesse affectueuse et voulut lui expliquer luimême tout ce dont il s'agissait.
— Vous êtes arbitre entre nous, monsieur, lui dit-il. Voyons, prononcez; on vous dit très-bon casuiste en matière de loyauté.
Tiberge, que nous connaissons déjà avait une de ces bonnes physionomies qui préviennent si favorablement en leur faveur.
Artiste comme Olivier, il avait comme lui la passion de son art; mais, mieux que son ami, il en comprenait les exigences de position, les nécessités de la vie ; il comprenait parfaitement Tesprit et la lettre de cette loi inexorable du positif qui veut, dans le milieu social où nous vivons, que Tindépendance et la fierté de Tartiste se plient à tout ce que Ton nomme les circonstances,
— Monsieur, dit-il au notaire, je suis d'avis que mon ami accepte les mille francs qu*on lui oflre, et je me charge, moi, de choisir dans son atelier un tableau pour votre honorable client.
— Voilà qui est jugé comme aurait fait Salomon, reprit M. Bernin en remettant le billet de banque à Theureux pein-
tre. Je dois ajouter, monsieur, dit-il encore, que mon client est dans la ferme intention de vous adresser la même offre, par mon ministère, l'année prochaine.
— Ah ! ah ! s'écria Tiberge avec une charmante expression de joie , c'est comme une rente de mille francs par an pour notre grand peintre. Mordieu ! j'en suis ravi... c'est le prix du loyer du logement y compris l'atelier ! Allons ! allons ! monsieur l'intraitable, consentez et acceptez... dans la somme de vos ennuis, de vos chagrins, c'est un beau chiffre à effacer.
— Dans tous les cas, reprit Olivier, vous savez bien, cher Tiberge, que, pour
cette année, il ne faudra pas trop compter sur ce revenu.
— Ahî j'oubliais! dit Tiberge. Hélas!
oui, monsieur le notaire, nous avons aujourd'hui dans la tête deux grains de folie. Nous cherchions à tout prix à nous procurer précisément la somme qui nous arrive du ciel par votre aimable intermédiaire pour partir demain matin.
Notre cœur a déjà pris le devant; en ce moment il voyage sur la route de Paris à Arles... Nous sommes éperduement épris, sur parole, sur un dit-on de la plus séduisante fille qui jamais ait monté de son petit pied l'escalier de Saint-Trophime et touché de sa main arabe ou phocéenne l'eau du Rhône. 11 me semble, monsieur le notaire, que nous avons
eu l'honneur de vous rencontrer hier au soir au café de Paris... Vous avez sans doute entendu le récit nierveilleux d'un certain régisseur de tliéâtre...
-- Je vous comprends, monsieur, dit M. Bernin. M. Olivier est parfaitement libre de ses actions, et si le prix de son tableau lui procure le bonheur de voir un beau et rare modèle, tant mieux. Le prochain salon y gagnera une toile remarquable de plus.
— Je sais gré à monsieur Bernin de deviner ainsi ma pensée, reprit Olivier. Je vais à l'extrémité de la Provence pour copier l'idéal figure que j'ai souvent rêvé. Mon ami Ti berge m'accompagnera.
— Mais je suis peu interressé dans ce
pèlerinage, moi ! dit Tiberge. Je n'ai aucune pensée de cœur , aucune arrièrepensée..»
— Il en est tant d'autres qui conspirent contre le repos et peut-être l'honneur d'une douce et noble créature, reprit Olivier, qu'elle n'aura pas trop de deux protecteurs dans l'occasion.
-— Comment, monsieur! dit M. Bernin, cette charmante méridionale, ce type de beauté et de grâce dont on parlait hier au café de Paris...
— Eh ! bien, monsieur, répliqua Olivier dont les regards flamboyaient, cette jeune fille, rencontrée par hasard par un recruteur d'Opéra, un embaucheur de couUsse, est déjà le but de cinq ou six convoitises, toutes plus ou moins gros-
sières... Vous ave/ été témoin du défi qui s'est engagé enlre le duc de... (laiidore et raoi? Fort bien. J'ai su ce malin même que trois ou quatre lions allaient partir pour la Provence. Quant au régisseur de rOpérB; il a déjà obtenu de pleins pouvoirs et il va prendre le chemin de fer d'Orléans pour regagner Lyon et le bateau à vapeur.
— Et vous, monsieur Olivier, reprit le notaire ; avec vos vingt-deux ans , votre imagination ardente, votre âme passionnée, vous voulez devenir le tuteur dévoué mais désintéressé de cette belle et irrésistible jeune fille?
— Oui, monsieur, dit Tardent jeune homme.
-— Vous en avez pris l'engagement sérieux avec vous-même.
— Avec moi-même et avec mon honneur.
. — C'est superbe ! reprit le notaire.
— Mais vous n'y croyez pas, répliqua Olivier.
— Monsieur, dii M. Bernin, je vous crois très-sincère et très-convaincu en ce moment.
— Allons, Tiberge ; allons, reprit avec une animation surprenante le jeune peintre; partons ce soir même pour le Midi et venez être témoin de ce que peut un homme de cœur, un artiste qui a épuré et fortitic son âme dans la souffrance contre cinq ou six fats pervertis par la fortune.
Ti berge et Olivier prirent congé du notaire et se jetèrent, en sortant de chez lui, dans une voiture de place pour regagner leur logis.
— A peine avaient-ils quitté la maison, que M. Robert, sortant une bonne fois de sa retraite, s'avança rapidement vers le notaire et lui prit les mains avec une surprenante vivacitée
— Oui ! oui ! s'écriait-il. Ce noble enfant tiendra parole... je ne me trompe jamais à J'accent de la voix dans les moments de lyrisme de l'âme, à l'expression du regard, à la spontanéité du geste; j'ai entendu et j'ai vu Olivier vous parlant de Sylvanie ! Monsieur Bernin , mettez de l'ordre dans mes papiers, je
vous prie. Demain matin ma chaise de poste sera sur la route du Midi.
— Et vous aussi ! s'écria le notaire.
Or, ça, mais, c'est donc une émigration générale ! Comment ! parce qu'un bavard de régisseur s'est évertué à faire le portrait, très-flatté peut-être, d'une charmante petite fille que le hasard lui a montrée à deux cents lieues d'ici, dans une ferme, je ne sais où, ne voilà-t-il pas toutes les têtes qui tournent? jeunes et vieux, riches et pauvres, viveurs, artis- . tes, aristocrates, philosophes mêmes (et vous êtes de ceux-là) tous n'ont plus qu'une pensée, un seul but, une seule et unique affaire! ¥h\ bien? que deviendraient donc les intérêts de tant de famil les si la folie me gagnait aussi»',moi? Me
voyez-vous courant après la petite Pro vençale et laissant mes clients su uiorl'ondre sur les chaises de mon étude! Monsieur Robert, vous avez aussi de graves affaires qui vous doivent tenir à Paris. Nous sommes à peu près du même û^e ; nous avons, je crois, éprouvé ce que valent toutes les chimères, m.ême les plus charmantes... croyez-moi , restons, j'ai accepté votre souper hier soir, riccoptez le mien aujourd'hui. EntreMeuxijouteil- Igs d'un vin cacheté sous le consuiut d'Opimiiis, nous parlerons ù'ilorace que vous aimez et que vous comprenez on vrai poète.
— J'accepte le souper, moi] cher, mon aimable notaire, reprit \1. Robert et demain matin, au point du jour, je parts
pour la Provence... Sauf à revenir dans huit, dix, trente, quarante jours, selon ies péripéties du drame joyeux ou terrible^ que Ton va jouer sur les rives du Mhône.
M. Robert quitta le notaire de la rue de la Paix en lui promettant d'être exact au rendez-vous du soir , très-affriandé sans doute par les deux bouteilles du consulat d'Opimius.
Eie salon de SS* le duc de Candore.
II arrive souvent, chez les organisations délicates, qu'un ébranlement général dans le système nerveux, une sorte de fièvre intermittente , succède à la nouvelle imprévue d'un grand bonheur arrivé subitement.
Après les vives émotions de ce pre-
mier jour de fortune, M. de Candore ne put fermer l œil de toute la nuit.
Son domestique, le seul qui lui était resté fidèle depuis sa ruine, le crut m^flade et plusieurs fois il fut sur le point d'aller chercher un médecin.
Le duc Charles passa la nuit à se promener dans son appartement qu'il avait fiait éclairer comme pour une réception.
Il vit les premières lueurs du jour irriser le ciel.
Bientôt les rayons solaires vinrent dorer les cheminées monumentales du cbàteau des Tuileries et illuminer les cimes vert tendre des grands marronniers du jardin.
Des tourterelles s'élevant des massifs
roprinMil l(Mir vol rirculairt* miloiir di's sommets viM'doyjmls : loulcs l(\s vihuvs (li\s plus haulcvs ('(MiiMnvs de la vue do Ilivoli. lmmid(\s(I(» rosé(\ hi'ilIrriMil (ont ù coup <rim j(>)(Mi\ iS'Ial.
Jamais, !(« jouiu' duc n'avait salué l'auvovc, cclio dr(\ssc* rosiî o{ l)laiu*ii(\ avr(* plus d'cnlhousiasmo.
I.(\ sciitimcMit qui lo dominait (onaità la i'(>is i\c la joie* (>t d(> l'aKiMidrisscMncMil.
I)(»puis la V(mII(\ i>l. dt> (landoro s'tMait ivcoucilit'» iwcc la vit\ avtu* (oud* la \mtur(>.
A poiui* liuil luMiiu^s V(Miaioid,-ollt>s do sonniM' à riuM'l(>|;t^ du cliAloau. (|ui* lo duc rocovail déjà, par les mains de son douios(i(iuo, nue iiuantito de K^tros ap-
portées chez lui dès la veille ou dès le grand ruatin.
ii prit loule cette correspondance , sourit un moment, et la jeta comme un jeu de cartes sur la console du salon sans vouloir décacheter un seul de ces billets ^our la plupart parfumés, armoriés, les plus jolis papiers du monde.
— Fort bien I dit-il. Le joyeux printemps de ma fortune est revenu... voici les hirondelles de retour. Nous lirons cela un peu plus tard, allons nous reposer.
Il sonna son domestique et lui donna quelques ordres.
Rentrant dans sa chambre, il se coucha très - philosophiquement sur une chaise longue, et s'endormit bientôt du
somiiiei) des héros, absoluiiieiil comme Alexandre, César, le grand Frédéric ou Napoléon, la veille d'une bataille.
Cependant , vers les dix heures , la sonnette de Tappartement de Theureiix duc commença à carillonner.
C'était, à chaque instant, une nouvelle lettre ou un visiteur.
Le domestique, le tîdèle Georges, ne comprenait vraiment rien à tout ce concours, à cet empressement inoui et si nouveau.
Depuis près de quinze mois, le modeste appartement où son maître s'était réfugié, rue de RivoH, n'avait été visité que par un petit nombre de gens, amis de M. deCandore, ou plutôt se disant
ses amis quand ils n'étaient pas ses créanciers.
Georges avait fort judicieusement remarqué, en outre que, depuis son installation dans le logement de la rue de Rivoli, au quatrième étage, son maître paraissait avoir renouvelé entièrement le personnel de ses connaissances.
Georges ne pouvait citer parmi les nouveaux amis de M. de Candore un seul personnage appartenant à cette grande et charmante compagnie que le duc était habitué à recevoir lorsqu'il possédait encore un des plus jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré.
-— Tudieu ! disait-il en flairant un billet d'un parfum plus aristocratique encore que tous les autres, quel renais-
sance! Mon maître doit certainement être à la veille de contracter quelque riche mariage qui remontera nos affaires... Je connais tout ce beau monde ; il ressemble aux abeilles qui se ruent avec délices sur les nouvelles fleurs d'un jardin. Mais M. le duc a gardé le secret envers moi ; c'est mal ! je me plaindrai, j'en ai le droit. Décidément, tout grand seigneur est ingrat dans l'occasion. •
Georges en était là de ses réflexions physiologiques, lorsqu'un coup de sonnette d'une incroyable énergie vint ébranler tous ses nerfs.
Il courut à la porte et se trouva en face de M. Trapillon, que nous connaissons déjà.
~ Du moins, se dit-il à lui-même,
celui-ci n'est pas sur la liste des émigrés.
C'est ainsi que Georges nommait les anciens amis de son maître, ceux que le vent de la ruine avait éloignés de lui.
M. Trapillon avait le teint plus enluminé qu'à l'ordinaire; son œil brillait d'un éclat vif et doux, et le sourire entr'ouvrait ses lèvres.
La toilette du matin de M. Trapillon, ce jour-là, indiquait un jour de fête.
L'abondante chevelure du régisseur était frisée avec une recherche inouie; une large épingle de rubis étincelait sur une cravate de satin noir, qui miroitait encadrée d'un gilet de piqué blanc 1 tirsemé de petites fleurs bleues.
M. Trapillon porlail un éléjjant paletot de tirap gris-souris orné d'une passementerie soyeuse; il avait à la main une de ces petites cannes à pomme d'ambre et tellement courtes qu'on les prendrait pour des tuyaux de pipe.
Mais, chose caractéristique, emblème d'un hymen probable, iVl. Trapillon avait orné sa boutonnière de deux roses et de deux camélias.
Georges crut voir en lui un des garçons de noces de M, le duc.
— Eh bien ! eh bien ! s'écria le plus jovial des régisseurs en forçant le passage que le domestique avait tenté de lui refuser, et ce cher^duc, ce cher ami, OÙ est-il donc, que je le presse sur mon cœur ?
— no --
•— M. le duc dort, monsieur, répondit Georges.
— Il dort !... il peut dormir ! Georges, votre maître est un homme supérieur !
mais je m'installe ici ; je veux attendre son réveil... je veux être le premier... la nouvelle m'a été donnée ce matin à sept heures, par un de nos amis communs.
— La nouvelle? dit Georges, qui hésitait à paraître étranger à ce qui était survenu.
— Sans doute, reprit M. Trapillon ; la grande nouvelle...
— Ah ! oui, répliqua Georges, l'heureuse nouvelle.
— Heureuse ! dit le régisseur en passant dans le salon pour s'asseoir dans le
meilleur fauteuil, heureuse ! Ah 1 je le crois pardieu bien, mon ami, c'est à en crever de joie ! Tenez, moi, je ne me possède plus.
— L'affaire est donc belle? se hasarda de demander le fidèle Georges.
— Dites ma— gni — fi— que, mon cher!
réphqua M. Trapillon d'un ton magistral. Quatre cent mille livres de rente au moins... sans compter l'avenir;
— Diable ! dit Georges en regardant involontairement la porte de la chambre où son maître reposait, et le caractère, la naissance !
M. Trapillon jetait un regard de surprise et presque de dédain sur le domestique, lorsqu'un coup de son-
nette retentit à la porte d'entrée Georges accourut
Un chasseur se présenta une lettre à la main.
— Pour M. le duc de Candore, dit-il, de la part de madame la marquise de Pavanoix. Il y a une réponse.
— M. le duc dort.
— Madame la marquise attend M. le duc pour déjeuner à midi.
— - t'est bien ! ditMe chasseur en se retirant...
— Oh ! oh ! reprit Georges en causant avec lui-même, voilà notre tendre cousine, la vieille marquise millionnaire, qui nous invite à déjeuner ! Elle met de Tintervalle dans ses invitations; il y a
quinze mois que nous n'avons entendu parler d'elle.
Deux jeunes gens succédèrent au chasseur. Il fut impossible de les empêcher d'entrer.
— Allons donc 1 s'écria le plus jeune, est ce que Ton dort quand cinq cent mille livres de rente vous tombent sur la tête?
— Cinq cent mille livres de rente!
s'écria M. Trapillon. Je me trompais donc? je volais mon ami de cent mille livres par an 1 tudieu !
Les deux jeunes gens, inconnus du régisseur, prirent M. Trapillon pour quelque homme d'affaire , un notaire , peut-être, venant recevoir les ordres de M. de Candore.
Ils le saluèrent avec circonspection.
Ces charmants dandys n'étaient autres que deux cousins du duc Charles, au troisième degré, il est vrai, mais qui, depuis la veille, voulaient absolument être ses cousins germains. Ils allaient et venaient dans les salons, regardant chaque objet avec curiosité , avec un peu de surprise mais aussi avec un iniérêt marqué, comme des gens qui, pour la première fois, visitent l'appartement d'un parent qu'on retrouve après de iongs mois d'absence.
Du reste, ces deux jeunes gens étaient charmants par la distinction de leur figure et par leurs manières excellentes.
11 y avait même en eux une réserve,' une dignité, une sérénité, quelque chose
de précieux etd'afidijic en même temps.
M. Trapillon ne les ayant jamais aperçus à rOpéra les crut étrangers, arrivés de la veille.
— Messieurs , dit-il , vous paraissez aussi heureux que moi du bonheur de notre cher duc.
Les deux jolis jeunes gens répondirent par une légère inclinaison de tête et par un regard souriant.
— J'ai pour le duc une affection dévouée, ajout^ Trapillon. Il y a longtemps que nous nous connaissons... Ah!
ah! nous nous sommes vus dans certaines occasions où il faisait fort chaud, comme disait Mohère.
— Vraiment? ajouta un des deux jeunes gens.
— Ce cher ami n'écoutait pas toujours mes conseils... reprit Trapillon.
— Et il avait tort ! dit l'aîné des jeunes gens d'un air gourmé. Les conseils de monsieur ne pouvaient être qu'excellents.
— Ma foi, messieurs, ils étaient du moins sincères.
— Ah ! la sincérité, reprit le joli et prudent jeune homme, elle est si rare aujourd'hui! Enfin, notre cousin, après bien des malheurs, va mener une vie nouvelle... ses bons amis lui restent.
— Oui, ses bons amis et je me mets au premier rang, messieurs.
— Désormais il ne reverra que la bonne compagnie, ajouta le cadet de famille.
— Il verra toujours la joyeuse compagnie, dil Trapillon. C'est un charmant caractère.
L'aîné des deux cousins attira son frère dans Tembrasure d'une fenêtre et lui fit part h voix basse de quelques réflexions.
— Ah! vous croyez ? répondit celui-ci, c'est possible... du reste, dans le notariat comme dans la robe, on compte beaucoup de personnages très-facétieux.
— Mon frère, reprit l'aîné d'un air composé, c'est là un des malheurs de notre temps.
Onze heures et demie sonnaii it.
Georges, toujoais à la porte d entrée, recevait billet sur billet, cartes, lettres, petits mots au crayon, petits souvenirs
vSYLV. T. I. 1^
et grands compliments sur papiers rose, vert, blanc satiné, blanc irrisé de bleu tendre; enfin des amabilités écrites de tous les styles et de toutes les couleurs.
Tout à coup M. Trapillon et les deux petits cousins entendirent un son de voix de femme, le plus enchanteur du monde.
Georges avait beau assurer que son maître dormait, on n'y croyait pas, on voulait forcer jusqu'à la porte de la chambre à coucher.
— Quelle mauvaise plaisanterie I dit une ravissante personne en glissant sur le parquet comme une sylphide. Est-ce que je n'ai pas tous les droits du monde d'entrer ici, chez le duc Charles, mon vieil ami?
Or, la belle personne qui parlait ainsi n'avait pas vingt-cinq ans.
Elle était d'une élégance de bon 'goût à faire tourner les meilleures têtes.
Jamais toilette du matin, au printemps, n'avait été mieux choisie,
A quoi bon la décrire? qui de nous ne se fait une idée de ce que peut-être une des plus séduisantes femmes de Paris en costume du matin quand elle a bien envie de plaire.
Un homme âgé suivait Argine (c'était bien elle en effet), cet homme dévoué, vous l'avez nommé, n'est-ce pas? c'était le baron, portant une ombrelle, un bouquet et un petit chien.
Le baron Tulipano, marquis de Faënza, avec tous ses attributs galants.
M. Trapillon qui avait reconnu Argine dès le premier mot qu'elle avait dit à Georges, s'était fevé et il était allé la recevoir sur le seuil de la porte du salon.
— Ah! belle dame, s'écriait-il, que c'est bien à vous ! venez, venez... le bonheur attire la grâce, la beauté... venez, mademoiselle.
Et il l'accompagna en lui donnant le bras jusqu'au canapé sur lequel Argine s'assit avec la grâce et la dignité d'une altesse royale.
Les deux charmants jeunes gens ouvraient deux grands yeux, ne sachant trop dans quelle catégorie sociale il fallait classer la nouvelle venue qu'on appelait belle dame et mademoiselle.
Dans ce cas-là, ils tirent comme tous les gens embarrassés; ils prirent le parti d'être polis, d'accepter le rôle d'observateurs et de saluer la belle personne qui déjà les avait honorés d'un regard adorable.
Argine savait son monde.
Elle rendit le salut avec une dignité et une grâce pudique inimitables.
— Ma il dort véritablement ! demanda le baron.
— Oui, monsieur le baron, répondit le régissseur. Comprenez-vous cela?
— Je le reconnais-là ! reprit Argine.
C'est un esprit élevé et un noble cœur. Il voit avec indifférence les faveurs et les rigueurs de la fortune.
— Çarmante ! dit le baron.
Les deux jeunes gens en voyant un homme titré et portant à la boutonnière une petite plaque d'or d'où pendaient plusieurs ordres étrangers, s'approchèrent de M. Tulipano de Faënza, et lièrent conversation avec lui.
Ils finirent par lui demander avec toutes les précautions possibles qui était la charmante personne qu'il accompagnait.
— Vous ne la reconnaissez pas, messieurs, dit le baron enchanté de la surprise qu'il leur préparait. Vous ne l'avez donczamais vue?
— Jamais, répondit le plus jeune des dandys, et c'est un vrai malheur pour nous, monsieur.
— Eh bien! mes zeunes amis, vous voyez devant vous une reine.
— Une reine! s'écria l'aîné.
— J'entends, dit le cadet. Sa majesté voyage incognito.
— Mais, comment une reine setrouvet-elle chez mon cousin? ajouta judicieusement l'aîné des jolis jeunes gens.
— Oui, voilà ! reprit Tautre. Du reste, monsieur le baron est sans doute son chambellan?
M. le baron allait prendre la parole et donner de merveilleuses explications, lorsque huit ou dix personnes, des jeunes gens pour la plupart, entrèrent dans le salon avec empressement, chacun d'eux cherchant de tous côtés le maître du logis.