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La belle Paule

On trouve dans la littérature cliinoise de tendres fictions oic les lettrés jouent un grand rôle.

Le drame se passe sous des amandiers en fleurs et dans de riants pavillons, a Vintèrieiir desqiiels les principaux acteurs sont occupés a « loire le tin r^ et a composer des xers.

Rien nest plus iîitéressant çue ces drames oie r amour de la nature se mélange a V enseignement d'une douce morale,

LA BELLE PAU LE appartient par certains côtés a la littérature danoise, non pas que le conteur ait asservi sa plume à calqiter les procédés des romanciers du Grand 'Empire; mais la nolle passion de la poésie qui circule à travers le drame, le manc^ue ahsolu de concessions à ce qu'on est convenu d'appeler l'intérêt, le peu de respect pour la suite au

prochain numéro, une des plaies que le journalisme a grattées jnsquau mfsur le corps du roman moderne ^ ont fait que de longues années ce livre est resté inachevé , Vauteur ayant conscience de la singîilière figure que produirait son œuvre en face des rocamloles grossières a Vaide desquelles on corrompt l'esprit public.

Vos dernières œuvres^ Monsieur, m'ont rendu courage. Sans les TRA V AILLEURS DE LA MER, le roman de LA BELLE PAULE serait resté inachevé , car elle est fécondante V influence d'un homme de génie qui, ne croyant pas avoir assez fait pour sa gloire, cherche des aspects nouveaux et lutte comme au temps de sa jeunesse.

Cela est Ion, viril, sain pour tous.

Et les grands souffles marins qui s'échappent de vos dernières œicvres ont quelque chose de réconfortant.

Champpleury.

Pari», mai 1867.

LA

Toulouse est encore, à l'heure qu'il est , une des curieuses villes de France. Profils de constructions civiles et religieuses plus espagnoles que françaises, vieilles tours d'église qui tiennent de la forteresse, façades de cloîtres aux symboles mystiques taillés dans le triangle des frontons, moines et religieuses cheminant, font de Toulouse une ville ayant résisté aux secousses de la civilisation, malgré les courants vitaux que laisse après elle la machine à vapeur.

Toulouse se réveillera peut-être du long sommeil qui l'enveloppe depuis le moyen âge; il n'en restera pas moins certaines artères dans lesquelles le sang moderne aura peine à circuler, et entre autres le quartier de la Dalbade, asile des familles parlementaires, des maisons

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desquelles on verrait sortir sans étonnement un ancien eapitoul, vêtu d'habits rouges et noirs, grave et sévère comme au temps de la Ligue.

Aucun commerce n'anime ce quartier. Si on excepte l'ancien hôtel des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui deux fois l'an , à l'époque de la foire , ouvre ses portes aux fabricants de draps du bas Languedoc, tout négoce est exilé de ces rues, que trouble seul, un Guide à la main, le voyageur curieux.

C'est là que se voit la merveille du pays, la fameuse Maison de pierre^ dont le nom paraîtrait singulier si le conteur ne faisait remarquer que la plupart des constructions qui entourent l'hôtel sont bâties en briques.

La Maison de pierre, d'une architecture riche, fait penser aux décorations théâtrales du peintre Le Brun. Dépaysée à Toulouse, elle trouverait son cadre à Versailles, dans le voisinage du château. L'œil, égayé par les ingénieuses combinaisons de la brique des maisons voisines, est étonné par cette fastueuse construction, qu'aurait dû habiter le surintendant Fouquet. Un luxe excessif ressort d'une accumulation mal ordonnée de statues, de reliefs, de consoles et d'enroulements qui sentent leur traitant.

Bachelier, fils du grand architecte qui a rempli Toulouse de chefs-d'œuvre, obéit certainement, en construisant la Maison de pierre, au mauvais goiit d'un parvenu qui voulait que sa fortune fût inscrite dans chaque détail d'architecture extérieure. L'artiste surchargea son plan de trophées, de mascarons, de cartouches, pour répondre à la vanité de l'homnie qui payait.

Aussi cette riche Maison de pierre émerveilla tellement le pays habitué h la brique harmonieuse, que le peuple d'aujourd'hui (et pourtant la construction ne date guère

(le plus de deux siècles) attribue la coustruction du fameux hôtel aux Romains, tradition qui n'est pas sans racines, (pioicpie le style du bâtiment soit sans parenté avec l'ornementation antique.

Vers IGIO, à l'époque où fut commandé l'hôtel. Bachelier se servit des ruines d'un temi)le de Pallas trouvées dans la Garonne, pour les fondations de la bâtisse; en mémoire de cette découverte, des aigles et des hiboux furent sculptés sur la façade, en souvenir des corniches du temple antique : par le même motif, Mercure et Junon, Apollon et Pallas jouèrent un rôle entre les colonnes corinthiennes cannelées qui forment un somptueux avant-corps au-dessus de la porte principale.

Ces détails d'architectonographe peuvent sembler inutiles au lecteur qui ne cherche pas, comme l'observateur, à se rendre compte de la forme d'un marteau de porte; car h bien connaître un marteau de porte, on peut avoir quelque idée du propriétaire qui l'a fait poser.

Un détail lavera Bachelier du mauvais goût de la façade, après quoi les personnages viendront parader devant le décor.

L'architecte toulousain a reconquis ses droits dans la cour de l'hôtel, dont l'ornementation est enrichie de marbres de couleur encadrant des groupes animés par un dernier souffle de la Uenaissance. Bachelier père eût applaudi aux cariatides élégantes rompant l'uniformité des demi-cercles d'une galerie qui entourait la cour, et que les propriétaires modernes ont malheureusement condamnée, convertissant en écuries cette galerie pleine de fraîcheur.

Vers 1832, l'homme qui sortait par la porte somptueuse de la Maison de pierre s'appelait Negogousse. Il avait l'ampleur de son nom. Gros, grand, carré des

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épaules, haut eu couleur, doigts carrés avec des broussailles de petits poils sur chacune des phalanges, cou de taureau formant ligne droite avec le crâne, bourrelet de chairs dépassant le col de l'habit, n'annonçaient pas une origine parlementaire.

Negogousse, le plus riche marchand d'huiles de Toulouse, s'était passé la folie de la Maison de pierre, se rapprochant, sans s'en douter, des goûts du propriétaire primitif. Le quartier de la Dalbade faillit prendre le deuil d'un tel voisinage.

Les Parrequeminières, les Labastide- Beauvoir, les Castelnau-d'Estafonds, les de Gry, les l'Isle-en-Dodon se regardèrent comme salis par la tache d'huile qui gagnait un quartier jusque-là réservé h la noblesse de robe; c'était un signe d'usurpation de la bourgeoisie triomphante.

Toutefois le marchand d'huiles s'installa dans la Maison de pierre sans se douter de l'envie qu'il excitait dans un quartier où il n'était question que de nobles traditions.

— Que vient faire ici cette épicerie! s'était écriée madame de Parrequeminières.

Le mot resta.

Negogousse sortait de son hôtel, rêvant à ses commandes, sans se douter que derrière les rideaux des maisons voisines de vieilles douairières, le montrant du doigt, se disaient :

— U va faire de la Maison de pierre une succursale h son commerce.

Les Toulousains, sans respect pour des souvenirs historiques, ont transformé en écurie plus d'une église, en magasins plus d'un monument. Toutefois Negogousse ne donna pas raison à ses nobles voisins.

Ayant trouvé un riche hôtel, Negogousse, sans se

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préoccuper de l'opinion publique, pensait à Paule, sa tille chérie.

Le niarcliand en gros, l'homme au bouquet de poils sur les doigts , au cou de taureau avec de rouges bourrelets de chair, ne dépensa pas moins de trois ceni mille francs dans l'aménagement de la Maison do pierre.

Il fallait vendre plus d'une tonne d'huile pour combler une telle brèche; mais y avait-il un nid assez éléganl pour abriter la belle Paule?

Si un Cervantes mène toute une vie de pauvreté avec le secret espoir de laisser une œuvre qui rendra son nom immortel , un commerc^int trouve dans l'amour pour son enfant des ressorts particuliers qui lui font tenter des entreprises aventureuses comme celles d'un poëte.

Un poëme à composer, une tille à élever sont des leviers à l'aide desquels l'homme dispose de forces considérables.

A différentes reprises, passant devant la Maison de pierre, Negogousse s'était dit: — Quelle figure ferait ma Paule à ces belles fenêtres!

Il avait le portrait. Pendant quatorze ans il travailla à acquérir le cadre.

Peut-être la mère de Paule n'eût-elle pas compris la fantaisie du négociant, si elle avait assez vécu pour la voir réaliser; mais les pères qu'un veuvage précoce laisse avec un enfant sont doués tout à coup de tendresses inexprimables, androgynes pour ainsi dire. A leurs caresses se mêle quehfue chose de particulier. Leur voix trouve des inflexions pénétrantes et délicates qui essayent dq faire oublier à l'enfant que sa mère lui manque.

Qui aurait cru, en regardant Negogousse passer dans

la vilie , que sous l'épaisse encolure du marchand se cachait un cœur tendre?

A ses commis il parlait toujours rudement, à Paulc toujours doucement.

Le jour il ne pensait qu'au négoce; dans son cerveau sans cesse roulaient d'énormes tonneaux d'huiles. Rentré chez lui, il ne s'occupait que de sa fille, l'interrogeait sur ses moindres actions et s'y intéressait plus encore qu'à ses spéculations.

Le père absorbait le négociant. Il eût fait trois cents lieues en diligence, négligeant ses intérêts commerciaux, pour rapporter un ruban à sa fille, si Paule eût eu l'amour des rubans.

Paule, à l'âge de treize ans, avait perdu sa mère; une sorte de mélancolie en résulta qui donnait à sa beauté blonde un charme particulier.

Paule aimait son père et lui rendait caresses pour caresses ; toutefois une place vide restait au fond de son cœur, la place de la tendresse maternelle, qui, n'ayant pu éclore et donner sa floraison , la rendait souvent inquiète et pensive. Il est de ces confidences, de ces projets de jeune fille qu'une mère seule comprend à demi-mot.

Une servante, la vieille Mamette, quittait rarement Paule, cherchant à enjouer sa chère enfant : ni Negogousse ni Mamette ne remplaçaient la mère absente.

Derrière la Maison de pierre est un jardin au pied duquel circule un petit bras de la Garonne, se jouant en méandres capricieux dans l'île de Tounis, habitée par de pauvres gens. Paule se promenait d'habitude dans ce jardin, regardant mélancoliquement la Garonne, ou écoutant sans les entendre les propos des pêcheurs qui formaient diversion à ses pensées.

Accoudée sur la balustrade qui clôt le jardin, elle sui-

vait l'horizon bleu, au fond duquel pointent les Pyrénées nuageuses. A ses côtés, Mamette, ravaudant quelque linge, subissait, dans une demi-somnolence, la douceur du climat; rarement la vieille servante ouvrait la bouche, sinon quand soufHait le vent marin, un des grands motifs de conversation de Toulouse.

Vers onze heures , Paule, ayant fait sa toilette , guettait l'arrivée de son père à l'une des fenêtres de la façade.

Un bras h demi nu posé sur l'accoudoir de la fenêtre, entourée de panoplies d'armes sculptées entre chaque enibrasure, Paule faisait penser aux châtelaines qui, assises à la fenêtre d'une tourelle élevée, attendaient pendant des années entières le retour de la croisade de leurs chevaliers.

Le cœur de Negogousse battait quand au tournant de la rue il apercevait se détachant sur le bleu de l'horizon les cheveux blonds de sa fille.

— Que ma Paule est belle! pensait le marchand, qui ne se doutait guère que la riche Maison de pierre, son peuple de statues, les cornes d'abondance qui versent à profusion des fleurs et des fruits dans les enroulements de l'architecture, ne comblaient pas le vide du cœur de sa fille.

Il faut être né dans ces quartiers parlementaires pour en comprendre le charme grave. Tout mouvement en est absent, à l'exception d'une vieille servante sortant de longs corridors au fond desquels la lumière se joue dans de petites cours qui rappellent les tranquilles intérieurs de Pierre de Hooghes.

Si quelque dame âgée descendait les marches de son hôtel pour aller entendre la messe de la Daurade, Paule surprenait des regards secs et froids qui prouvaient la médiocre sympathie que son père inspirait dans le quartier.

De vieux messieurs en douillette se montraient dans la matinée, les uns pour se rendre au tribunal, d'autres pour assister aux offices. Pas un n'avait de sourire pour la jeune fille, qui se sentait comme cloîtrée dans la riche Maison de pierre.

La noblesse ne pardonnait pas au marchand d'huiles d'avoir eu l'audace de s'établir dans un quartier consacré aux anciennes familles; le luxe du splendide hôtel offusquait les voisins habitués à regarder la Maison de pierre comme réservée îiux descendants des capitouls dont le blason était sculpté sur la façade.

— Vraiment, dit un jour madame de Parrequeminièrcs, pourquoi cette épicerie ne fait- elle pas gratter le blason pour sculpter à la place un pitcharrou (1)?

Des nombreuses épigrammes improvisées sur Negogousse dans les salons du quartier de la Dalbade, celle-ci prit corps. Longtemps la Maison de pierre fut appelée la Maison du pitcharrou par la noblesse caustique.

Paule ignora ces malignités ; elle n'avait de rapports qu'avec l'abbé Desinnocends, curé de la Dalbade, qui n'était pas d'un caractère à faire connaître à Negogousse le ridicule dont ses voisins l'accablaient. Lui-même, d'ailleurs, l'abbé Desinnocends , n'avait pas conquis les bonnes grâces de ses paroissiens, qui réservaient leurs hommages et leurs faveurs pour l'église de la Daurade, à cause du souvenir de Clémence Isaure qui y est attaché.

Toulouse, quelque importance commerciale que prenne plus tard la cité , restera toujours la patrie de Clémence Isaure, des Jeux Floraux, du Capitole, de la noblesse de robe et des sentiments religieux.

(1) Le pitcharrou est un grand vase de terre, émaillé de vert, dans lequel l'huile s'expédie.

Malgré les commotions politiques et les bouleversements sociaux du dernier siècle, Clémence Isaure sert de drapeau aux regretteurs du passé. C'est ce qui explicjue pourquoi la noblesse suivait les offices de la Daurade, placée sous le patronage de Clémence Isaure; comment l'abbé Desinnocends vivait isolé dans sa modeste cure , et comment il s'était attaché à la belle Paule qui, n'ayant pas de quartiers de noblesse, allait entendre la messe à sa paroisse.

La religiosité ne tenait pas une large place dans le cerveau de Negogousse; grâce à Paule, il devint la providence de l'église abandonnée. Il faisait h sa fille une petite rente, qui passait presque tout entière dans les mains de l'abbé Desinnocends, quoi que fit celui-ci pour se défendre de ses largesses. 11 y était si peu habitué ! Mais l'argent ne restait pas longtemps dans la bourse du curé. L'église avait besoin de nonjbreuses réparations, et les dons n'affluaient pas, sauf ceux de Paule.

M. Desinnocends était donc le seid étranger qui franchit le seuil de la Maison de pierre, et Paule se plaignait de ne l'y pas voir plus fréquemment, car entre elle et le prêtre régnait une affinité de sentiments qui la rendait heureuse. En compagnie du curé de la Dalbade, le vide de son cœur était rempli. Negogousse ne demandait pas mieux que d'inviter chaque jour M. Desinnocends à sa table, si le curé ne se fût excusé de ne pouvoir accepter plus d'une fois par semaine.

Ce jour-là était une fête pour Paule. Le jeudi consacré à M. Desinnocends, le dimanche où elle allait à la paroisse, sa physionomie perdait tout caractère de mélancolie.

Un matin, Paule, ouvrant sa fenêtre, aperçut en face d'elle, dans la maison voisine, un jeune homme qui leva les yeux au bruit de l'espagnolette.

Paule rougit et baissa les yeux.

Dans la petite maison occupée depuis peu par une veuve, les rideaux du premier étage avaient été jusque-là scrupuleusement tirés.

Le sang aux joues , Paule , gênée par une émotion soudaine, chercha une contenance, feignant de regarder au loin si son père ne venait pas ; gênée dans ses mouvements, honteuse, elle se sauva tout à coup dans un coin de sa chambre.

Une biche, qui a entendu un bruit de feuilles près de la mare où elle se désaltère, n'est pas plus alerte à la fuite.

S'asseyant sur une chaise, Paule, étonnée des battements de son cœur, se dit que le voisin devait sourire de cette brusque disparution. La main sur les yeux, comme pour cacher sa propre rougeur, elle réfléchit.

Autant qu'un rapide coup d'œil le lui avait permis.

LA BELLE PAL'LK il

Paille, au milieu de son Irouble, se rappelait un jeune homme aux yeux dou\ et spirituels.

Était-il encore à la fenêtre? Qu'y faisait-il? S'il restait, Paule n'osait sortir du coin où elle était blottie. Elle songea à quitter sa chambre, mais l'unique porte de sortie donnait en face de la fenêtre voisine.

Reparaître à la fenêtre , c'eût été de la coquetterie ; la fermer, n'était-ce pas indiquer au voisin qu'il avait été vu?

Quel singulier émoi agitait Paule, qui jamais n'avait ressenti de telles sensations? Poiu^quoi son regard se voilait-il? Pourquoi ces battements de cœur qui semblaient remplir le boudoir? Pourquoi l'air était-il tout à coup plus rare et plus doux? Et le soleil qui brille subitement d'un nouvel éclat !

Paule n'osait à cette heure se regarder dans une glace. Elle craignait d'être « affreuse ».

Paule a presque pi'ur du jeune homme. Que pense-t-il? Voilà ce qu'elle voudrait voir. N'a-t-elle pas été imprudente de se sauver ainsi? Que faire?

Retenant son souffle (Paule craignait que de l'autre côté de la rue on ne l'entendît respirer), la jeune fille s'était levée, posant un pied timide sur le tapis. Au fléchissement de son corps, elle sentit que l'émotion n'était pas encore dissipée.

— Qui peut être ce jeune homme? se demanda Paule songeant à l'isolement dans lequel se renfermait son père vis-à-vis de ses voisins. Encore, si la vieille Mamette se fût trouvée là , on eût pu en tirer quelques renseignements.

Paule savait maintenant ce qui manquait à son bonheur. La solitude de la Maison de pierre lui pesait.

Quelles singulières pensées peut amener l'ouverture d'une fenêtre! Paule en était surprise.

— Courage î se dit-elle.

S'étant levée, elle alla vers la fenêtre, dont un des battants se repliait à angle droit dans la chambre ; cependant Paule s'arrêta tout h coup.

Elle ne pouvait voir la maison voisine qu'en se présentant à la fenêtre, et elle n'osait tenter une entreprise si hardie.

Par un mouvement imperceptible, l'un des battants remua. Paule doucement l'avait poussé; toutefois le moyen lui parut bon. En obliquant avec précaution la fenêtre à divers intervalles, Paule, protégée par le rtleau, put s'assurer que le voisin était encore à son poste.

Paule se dit que ce n'était pas pour le regarder qu'elle poussait la fenêtre avec tant de précautions. En ce moment, elle voulait sortir de sa chambre sans être suivie par un regr^rd curieux-, mais la fenêtre obliquait lentement sur ses gonds, poussée par la main de la jeune fille, qui tremblait comme si elle eût commis une faute.

Elte avait peur qu'un coin de sa robe ne fût entrevu, peur de son ombre sur le tapis, peur de son manège, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit brusquement.

Negogousse, étonné de ne pas voir Paule à la fenêtre, suivant son habitude, était monté à sa chambre.

— Tu m'oublies, Paule, dit-il.

Une table de toilette adossée au mur favorisa le premier mensonge de la joune fille.

— J'étais occupée à lisser mes cheveux, dit-elle; j'avais oublié l'heure.

— Comme tu es pâle!... Souffres-tu?

— Ce n'est rien, père; un moment de malaise... Une sorte de vertige s'est emparé de moi pendant que j'étais à la croisée.

En même temps Paule poussait résolument la fenêtre. L'arrivée de son père lui rendait sa présence d'esprii.

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— Un vertige! s'écria Negogoiisse. La fenêtre est-dlo si haute?

Paule sauta au cou de son père pour renipéclier de mesurer la distance du premier étage.

— C'est passé, dit-elle... Mais ne sois pas étonné de ne plus me voir à cette fenêtre de quelque temps...

En effet, Paule n'ouvrit plus la croisée pendant deux jours; mais elle profilait du moindre instant de liberté pour s*embusquer derrière les rideaux afin de revoir le jeune homme. Ainsi elle put l'étudier h loisir.

Assis près de la fenêtre, le voisin semblait plongé dans la lecture d*un livre posé sur ses genoux; à tout instant, ses yeux inquiets se relevaient et comme à regret s'abaissaient sur le gros volume qu'il devait peu comprendre, car à chaque page il le reposait, se levait et semblait vouloir percer du regard les murs de la Maison de pierre.

Le jeune homme avait une physiono:nie fine et ouverte.

— Il semble chagrin, pensa Paule, de ne plus voir la fenêtre ouverte.

Elle n'osa pas penser : « me voir », et elle rejeta les regards du jeune homme sur la curiosité produite par l'intérieur de la chambrette qufr Negogousse avait fait décorer de perse riante.

Cette comédie dura huit jours, à la suite desquels Paule se dit que sa chambre manifuait d'air et qu'il ne fallait pas l'en priver parce qu'un jeune homme curieux demeurait en face.

Après maints combats, un matin qu'elle se demandait s'il fallait prolongera punition du voisin, Paule aperçut la fenêtre d'en face fermée.

Elle ressentit un malaise inconnu.

Était-?/ parti?

Paule regarda dans la rue sous le prétexte d'attendre

son père; mais elle ne l'avait jamais attendu de si longues heures inquiète. L'arrivée de Negogousse ne lui rendit pas la tranquillité -, cependant Paule essaya de sourire à son père, pour tirer de lui quelques renseignements sur les voisins; mais ce ne fut qu'à l'aide de petits mensonges qu'elle amena la conversation suivant ses souhaits.

— J'ai vu, dit-elle, sortir madame Falconnet.

— Ah! dit Negogousse, qui ignorait le nom de sa voisine.

Paule ne tarissait pas en compliments sur l'extérieur distingué de madame Falconnet.

" — Je ne la connais pas, dit Negogousse.

— Elle tenait un paroissien à la main, dit Paule surprise elle-même de ses fables, car la sortie de la veuve n'existait que dans l'imagination de la jeune fille.

— Les habitants de ce quartier, dit Negogousse, passent leur vie à l'église de la Daurade.

Intérieurement, Paule souhaitait que le jeune homme, sans doute fils de la voisine, accompagnât la vieille dame aux offices.

— Petit père, continua Paule, me permettras-tu d'aller un dimanche entendre la messe à la Daurade?

— Que dirait l'abbé Desinnocends?

— Tu as raison, reprit Paule.

— Sans doute, tu peux aller à la Daurade; mais il faudra confesser ce péché de curiosité à l'abbé Desinnocends.

— C'est un caprice, dit Paule, qui, alors seulement, pensa aux petits mensonges qu'elle aurait à avouer à son confesseur.

L'arrivée de Mamelte mit terme à cette conversation. Paule, se sentant devenir rusée, ne voulait pas entamer le

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