chapitre de la voisine devant la servante. Quand celle-ci fut sortie
— Madame Falconnet vit seule sans doute? dit- elle.
— Tu t'intéresses à cette dame? demanda Negogousse.
La question fit frémir Paule et la rendit prudente. Elle vit son secret, son joli secret découvert. Pour le mieux déguiser, elle fit mille cajoleries à son père, caqueta sur les choses les plus diverses, et n'eut de cesse que quand Negogousse lui eut promis de l'emmener le soir même, à l'heure de la retraite, sur la place du Capitole.
— J'aime tant les trompettes ! dit Paule.
Et elle faisait le tour de la table, le poing sur la hanche, sonnant de gaies fanfares qui remplissaient d'épanouissement le cœur du marchand d'huiles.
Ces fanfares cachaient de secrètes émotions.
Paule dormit mal. Des rêves bizarres et anxieux traversaient son sommeil.
Au matin, vers neuf heures, elle courut à son observatoire. Les rideaux d'en face étaient toujours soigneusement tirés.
Paule ressentit des sortes de barres dans la poitrine.
Elle descendit au jardin, y cueillit des pensées dont la couleur cadrait avec sa mélancolie, et les disposa dans un verre qu'elle posa sur la fenêtre.
Ce fut une journée de brouillards pour Paule, qui, accoudée sur la balustrade du jardin, la tête levée vers le ciel, s'irritait de l'immobilité des nuages tristes, lourds et paresseux.
La nature semblait s'associer à son dégoût de la vie. Ce jour- là l'existence pesa h la jeune fille.
La cloche de l'église de la Dalbade sonnait un enterrement.
Paule songea combien les êtres qui disparaissent de
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la vie sont heureux. Elle aussi eût voulu échappet' à ses tristesses.
De quoi souffrait-elle? Elle n'eût pu le dire; jamais pareils soucis ne s'étaient emparés d'elle.
La cloche des morts redoublait de tintements lugubres, appelant les fidèles à prier pour l'âme du défunt.
L'esprit à l'unisson de celte funèbre sonnerie, Paule monia à sa chambre, d'où elle pouvait voir défiler le cortège.
En ouvrant la porte, elle reçut une telle commotion que ses genoux fléchirent.
A la fenêtre de la maison d'en face s'épanouissaient des roses fraîchement cueillies.
La cloche de la Dalbade continuait scui tintement lugubre. Un gai concert se dennait dans le cœur de Paule.
Les prêtres sortirent de l'église en chantant une sombre psahnodie. Paule écoutait les oiseaux babiller dans les platanes d'un jardin voisin.
Quand le convoi passa au bout de la rue, Paule se retira au fond de sa chambre pour oublier la mort.
— Il est doux de vivre! pensait-elle en ce moment.
Les fleurs de la fenêtre d'en face avaient transformé ses pensées en un clin d'œil. L'odeur des roses arrivait jusqu'à elle, quoiqu'une rue la séparât du bouquet. Ses sens étaient affinés tout à coup. Les roses avaient un parfum frais et suave plein de mystérieuses promesses.
D'un bond Paule descendit l'escalier, courut dans le jardin et cueillit des œillets avec une agitation telle que Mamette le remarqua. Paule avait hâte de remplacer le mélancolique bouquet de pensées qui ne répondait plus à l'état de son cœur. Elle n'avait pas soupçon du langage des fleurs; mais la tendre couleur d'œillets blancs piquetés de joyeux points rouges lui semblait une réponse naturelle aux roses du voisin.
Y a-t-il une intention dans ce bouquet? se demandait Paule sous le coup d'émolions diverses.
Pourtant elle se reprochait d'avoir répondu par les œillets, qui semblaient créer une entente entre elle et le jeune homme. Elle eut peur de sa propre audace. Dans quel embarras la mettrait la présence subite du voisin à la fenêtre! Alors elle redescendit au jardin, où la vieille Mamette faisait des réflexions sur la nature changeante des jeunes filles.
Tout à l'heure Paule, affaissée sur la balustrade, suivait mélancoliquement à l'horizon le cours des nuages; maintenant elle courait, vive et légère, dans le jardin, s' arrêtant, comme un papillon, près de chaque rosier. Elle eût voulu que la rose lui confiât son secret, le secret symbole qui gît au fond du calice; la tendre verdure des feuilles, le doux incarnat de la fleur l'enivraient sans lui répondre.
Au cœur de chaque rose était tapi le souvenir du voism. Paule osait h peine passer derrière un massif de rosiers, craignant que le jeune homme n'y fût caché.
Tout à coup elle s'arrêta devant Mamette.
— Il y a un enterrement à la Dalbade, dit-elle. Quelqu'un de nos voisins est-il mort?
— Je ne le crois pas, mademoiselle ; nous aurions vu des tentures à la porte.
— 11 m'a semblé, dit Paule revenant sur son premier mensonge, que madame Falconnet était en grand deuil.
— Il est possible, mademoiselle.
— Serait-ce une personne de sa famille?
Mamette ayant répondu qu'elle l'ignorait, alors Paule fatigua la vieille servante de tant de questions, que celle-ci s'écria :
— Votre père, mademoiselle, m'a défendu de m'occuper des afl'aires du quartier. Aussi, quand je sors, je
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bîiisse les yeux pour ne pas voir ; je ne saurais dire comment sont les gens porte à porte.
L'entretien en resta là, Paule craignant de montrer
Mamette une curiosité trop vive. Elle se résigna à ne rien savoir. Qu'importe! son cœur était plein de souvenirs.
Ce jour-là elle s*endormit le sourire sur les lèvres. Les agitations de la nuit précédente avaient fait place à un sommeil léger et transparent qui permettait à la jeune fille de se voir dormir, aussi heureuse que le plongeur qui, à travers les profondeurs de l'onde, aperçoit des trésors enfouis.
La chambre h coucher de Paule donnait sur le jardin. Réveillée de grand matin par le chant des oiseaux, la jeune fille fit sa toilette en un clin d'œil, regrettant que son premier regard ne pût s'arrêter sur la fenêtre voisine. Pourtant elle n'osa se rendre tout de suite à sa chambre : il lui semblait que chacun lisait son impatience dans ses yeux.
— -.Tu deviens matinale! dit Negogousse qui la rencontra.
— Tl fait si beau ! dit-elle.
— Va respirer l'air du jardin, mon enfant.
Paule profita de la sortie de son père pour l'accompagner jusqu'à la porte. D'un coup d'œil elle aperçut sur la fenêtre d'en face des roses si fraîches qu'elles avaient été certainement cueillies le matin même.
— Et votre déjeuner, mademoiselle? cria Mamette, qui la voyait grimper Tescalier avec une précipitation inaccoutumée.
Paule ne l'entendit pas.
Devant la fenêtre de la maison voisine était une petite table, devant la table le jeune homme, devant le jeune homme un gros livre.
Paule ressentit une sensation si douce qu'elle crut se trouver mal. Lentement, ses longs cils s'abaissèrent pour voiler l'émotion de ses regards ; ces cils si pudiques semblaient saluer le voisin. Quoiqu'un nuage rosé parti de son cœur empêchât Paule de distinguer les traits du jeune homme, elle ressentait un double émoi. Il lui semblait que de la fenêtre d'en face partait un courant qui lui faisait approcher sa table à toilette, prendre une broderie dans l,e tiroir et mettait en mouvement ses mains, sans sa volonté.
De doux bourdonnements tintaient dans ses oreilles. La jeune fille n'entendait rien, pas plus qu'elle ne voyait; les mouvements de son aiguille étaient commandés par une force mystérieuse, indépendante d'elle, qui faisait que machinalement les dessins de son patron de broderie étaient recouverts de soie comme par une fée qui conduisait sa main.
•Paule se sentait touchée par de tendres regards mystérieux. Elle osait à peine respirer, s'efforçant de contenir le souffle de sa poitrine. Pour n'être pas trahie par son émotion, elle gardait une immobilité absolue.
Ses mains, elle eût voulu les cacher; mais ce à quoi elle ne pensait pas était peut-être l'endroit le plus délicat de sa beauté, celui sur lequel s'ébattait le regard du jeune homme qui, feignant de lire, détachait ses yeux du volume pour les reporter vers un cou élégant au bas duquel se jouaient de capricieuses boucles de cheveux.
Plus fines que la soie, tendres comme de jeunes pousses au pied d'un arbre, ces boucles changeaient de forme au moindre souffle du vent et formaient par leur blond délicat une opposition à l'ivoire transparent du cou.
Les yeux étaient baissés, les joues à demi cachées par les grappes de cheveux; mais le joli cou révélait la distinction, la santé, la jeunesse.
Quoi qu'elle fit, Paule ne pouvait masquer entièrement sa bouche rose et mutine qui semblait se gendarmer que sa maîtresse lïit tant regardée.
Par moment une ombre de sourire, qu'eût voulu comprimer la volonté, se dessinait sur ses lèvres, sourire témoin des sensations qui se jouaient au dedans de Paule. L'inquiétude s'y mêlait à une sorte d'enjouement produit par la situation où se trouvait la jeune fille.
Qui l'avait conduite à la fenêtre, sinon une pression mystérieuse dont jiKsque-là elle n'avait pas éprouvé la force? Fallait-il compter sur cette aide inconnue pour sortir d'embarras?
— Il va mal penser de moi! se disait Paule effrayée de l'audace avec laquelle elle s'exposait à tant de regards.
Un rayon de soleil vint à son secours.
Le ciel, jusque-là voilé par des nuages épais, se montra tout à coup dans sa pureté, et le soleil se précipita dans la petite chambre, forçant Paule à tirer la moitié du rideau pour s'en garantir.
La nature semblait prendre sous sa protection les deux jeunes gens, car à peine Paule fut-elle à demi masquée par le rideau qu'un bruit de serrure, qui partait de la chambre d'en face, fit lever la tête à la jeune fille, quoiqu'elle eût juré intérieurement de ne pas se montrer davantage. Lés regards se croisèrent encore une fois; mais ceux du voisin étaient pleins de regrets.
Il baissa la tête, en manière de salut; et comme la porte d'en face s'ouvrait, laissant sur la figure du jeune homme des traces non équivoques de contrariété, Paule, penchée sur sa broderie, resta l'aiguille inerte sans s'en apercevoir.
Il l'avait saluée!
Ainsi le hasard seul ne les mettait plus en présence. C'était comme une promesse de se revoir. A l'émotion
dont le cœur de Paule fut rempli, la jeune fiile se dit qu'il y avait maintenant en elle un germe qu'il serait difficile d'arracher.
Quelque chose d'indéfinissable lui avait manqué jusque-là qui avivait ses facuUés en teintant de nuances pourpres des horizons un peu gris.
Trois figures se présentèrcirt à Paule tour à tour : celles de son père, de l'abbé Desinnocends et de Mamette, toutes trois semblant l'interroger.
Paule ferma les yeux pour échapper à ces visions. Elle se retranchait derrière de splendides rayonnements, comparables à ceux d'une rose de vitraux, à travers laquelle passent les pourpres lueurs d'un soleil couchant.
Par instants, Paule sentait son corps flotter sur des vagues irisées; son àme s'envolait sans fatigue, comm§ l'oiseau, vers des pays inconnus qui n'étaient que bocages et verdure. Enivrée d'une musique suave, en ce moment Paule ne se rendait pas compte de la petite chanAre où elle était non plus que de la broderie tenue par ses mains.
Ces dangereuses contemplations devaient être traversées par plus d'un événement.
Raymond Falconnet, le lendemain de ces longs regards, entrait dans l'étnde de maître Trebons, l'avoué le plus considérable de Toulouse.
Le condamné .politique oublie les chaînes qui le garrottent en voyant sur les murs de son cachot une idéale figure de la Liberté. L'homme de génie, dans une mansarde sans feu, ferme les yeux sur son estomac affamé en rêvant à la gloire. La figure de Paule apparaissant au fond de l'étude où entra Raymond, lui fit passer courageusement par dessus les premières aridités du droit, dont ne pouvaient le distraire les étudiants ses compagnons, natures abruptes qui, de l'Auvergne et des provinces voisines, venaient à Toulouse comme à la capitale dirMidi.
Café, théâtre, grisettes, autant de plaisirs auxquels les clercs mordaient avec leurs dents de montagnards. Raymond ne goûtait pas à ces fruits. Son paradis était ailleurs.
Sur le dos d'un grand cartonnier placé derrière le bureau du maître clerc , brillait comme un nimbe
éblouissant le nom de Negogousse, un des plus importants clients de l'étude. Raymond regardait ce nom quand d'insupportables détails de procédure l'accablaient.
C'est un ami fidèle qu'un premier amour. Grâce à cette compagnie, Raymond put supporter les conversations de ceux qui l'entouraient, sans en être choqué. Comme aussi il lui fut permis de garder le silence sans inquiéter ses compagnons, car l'amour qui gisait au fond de son cœur et de ses yeux donnait à chacun de ses regards un charme auquel il était difficile d'échapper.
Tout de suite Raymond gagna la sympathie de ses camarades. Il parlait rarement; mais le peu de paroles qui s'échappaient de sa bouche étaient franches et cordiales. S'il levait les yeux, un éclair de bonheur illtiminait pour ainsi dire la sombre étude, et c'était avec un sourire qu'il entendait parler de Miettou et de Martril, deux célèbres grisettes de Toulouse qui troublaient les cœurs de tous les clercs.
Un nouvel arrivant vint raffermir les sentiments de cordialité que portaient à Raymond ses camarades. . Un matin, se présenta dans l'étude un prêtre suivi d'un jeune homme qui restèrent près d'une heure dans le cabinet de M^ Trebons, et bientôt l'avoué annonça aux clercs un nouveau camarade.
Toutes les têtes se relevèrent joyeuses.
— Messieurs, reprit JVP Trebons, avec une gravité inaccoutumée, je crois devoir vous inviter à la plus grande réserve dans vos discours. M. Saturnin de Poucharramet, que M. l'abbé Supplici veut bien me confier, appartient à une des plus notables familles du Périgord.
Les figures des clercs s'allongèrent.
— Il faudra donc prendre garde à vos propos, messieurs, continua M^ Trebons. M. Saturnin de Poucharramet
ne doit pas être exposé h de choquantes familiarités. Julien, dit l'avoué en s'adressant à son maître clerc, vous veillerez h mes recommandations. Je dois reconnaître la confiance que me téuioigne M. l'abbé Supplici en me chargeant de l'éducation juridique d'un des membres de la famille Poucharramet.
L'avoué rentra dans son cabinet.
— Quelle solennelle présentation ! dit h voix basse le maître clerc à Raymond, qui lui faisait vis-à-vis, courbé sur le pupitre d'en face.
Raymond, tout entier au souvenir de Paule, avait à peine entendu le discours de l'avoué.
La porte du cabinet s'ouvrit de nouveau ; alors les clercs regardèrent à la dérobée deux hommes qui en sortaient, l'un habillé d'une soutane, l'autre d'une redingote jouant elle-même à la soutane.
— Monsieur de Poucharramet, dit l'avoué, j'ai l'honneur de vous présenter mes clercs.
En ce moment tous baissaient la tête et les plumes faisaient crrrr sur le papier.
— Monsieur l'abbé, voici 3L Julien, mon maître clerc, qui initiera aux premières études de droit M. Saturnin de Poucharramet.
Le maître clerc, retranché derrière des liasses de dossiers, les remuait avec les apparences d'un homme très-occupé. L'avoué ne comprit pas tout d'abord que les têtes penchées sur les pupitres, les grincements des plumes et les entassements de dossier masquaient la fâcheuse impression produite par l'arrivée de l'abbé Supplici et de son élève.
Son élève, on n'en pouvait douter. Certainement il sortait d'un séminaire, en ayant gardé l'empreinte. La redingote noire d'un drap commun semblait coupée par un tailleur de sacristie et les cheveux inégaux étaient
remplis d'échelles, qui sont le propre des ciseaux des gouvernantes de curé.
— Maître Trebons, dit le prêtre, j'ai confiance en vous, confiance en vos soins, confiance en vos lumières, confiaice en ces jeunes esprits dont vous avez la direction, et je laisse en vos mains M. Saturnin de Poucharramet.
— Monsieur Tabbé, vous n'aurez pas à regretter une confiance dont je suis fier, dit l'avoué en reconduisant M. Supplici.
Le nouveau venu resta au milieu de l'étude, les yeux baissés^ les mains sur sa poitrine, jusqu'au retour de M' Trebons.
— Comment, Julien, dit l'avoué d'un ton de reproche, TOUS n'avez pas indiqué une place à M. de Poucharramet?
Le maître clerc, pour s'excuser, montra les pupitres occupés.
— Ces messieurs se serreront, dit l'avoué.
En ce moment le crrrrr des plumes sur le papier était au comble de l'accentuation, les clercs feignant une excitation au travail qui n'était pas dans leurs habitudes. Courbés sur le papier timbré, ils expédiaient les grosses avec une ardeur si particulière que M* Trebons ne put se méprendre sur cet acharnement h la besogne, qui cachait une mauvaise réception au nouveau venu.
— Monsieur Raymond, dit l'avoué, veuillez faire place h Saturnin.
— Saturnin! s'écria Raymond en regardant alors pour fa première fois le nouveau clerc, est-ce bien toi?
Et il se leva pour lui donner la main sans remarquer l'embarras que lui témoignait son compagnon de collège, classe des premières années.
Raymond avait serré cordialement les mains du nouveau venu : ce n'était pas par une vive étreinte que ré-
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pondait Satuiniu. Sa main se laissait prendre, llastpie et inanimée, sans rendre la pression.
— Je suis Raymond, tu me reconnais bien?
Et ses yeux tentaient en vain de plonger dans les paupières baissées du séminariste, au coin desquelles gisait un regard hybride.
— 11 est timide, se dit Raymond, pensant que l'introduction de Saturnin au milieu de nouveaux compagnons le mettait à la gêne.
— Viens à côté de moi, dit-il en le i)renant par la main et en le conduisant au pupitre désigné par l'avoué.
— N'est-il pas singulier de se retrouver ainsi, après huit ans? s'écriait Raymond.
Saturnin ne répondait pas.
Mais Raymond, prédisposé par l'amour à faire largesse d'affection, ne remarquait pas la réserve de son ancien camarade.
Le cœur de Raymond était plein de vrilles amicales qui, comme celles du chèvrefeuille, cherchent des rameaux pour s'y accrocher. L'amoureux avait des trésors d'expansions qu'il jetait en prodigue, ignorant combien peu d'homnîes sont propres à recevoir ces semences.
Ainsi Raymond épargna à Saturnin les désagréables mystifications qui attendent tout nouveau dans une étude d'avoué. Les clercs, par sympathie pour leur camarade, ne soumirent pas le séminariste aux épreuves qui font connaître le caractère et la patience des débutants; et pourtant le patronage de l'abbé Supplici ne pouvait que faire redoubler de rigueur envers un homme si chaudement recommandé. L'amitié témoignée par Raymond à son ancien camarade suffit pour étouffer ces mauvaises dispositions.
Huit jours de stage avaient mis Raymond au courant des débuts d'un clerc. 11 s'efforça d'en adoucir les anales.
agissant avec Saturnin comme si l'avoué le lui eût particulièrement recommandé ; cependant le protégé de l'abbé Supplici restait vis-à-vis de son ancien ami dans la réserve du premier jour, ne rendant pas confidences pour confidences. Ayant fait ses premières études de dix à douze ans au petit séminaire de Notre-Dame de Consolation, en compagnie de Saturnin, Raymond avait protégé son camarade chétif de corps contre les attaques des « grands » . Tous deux étaient pauvres, et Saturnin ne portait pas alors ce nom de Poucbarramet que l'avoué faisait sonner dans l'étude à l'égal des plus grands titres de noblesse. Le bonbeur qu'il éprouvait de voir son ami appartenir à une ricbe famille, Raymond eût voulu le témoigner chaleureusement. Saturnin ne laissait pas prise aux souvenirs de jeunesse.
Ses gestes, qui choquaient toute l'étude, offraient une sorte d'onction qu'un mot de clerc railleur peut rendre.
— M. de Poucbarramet, disait le maître clerc, a une tonsure en dedans.
C'est pourquoi Raymond ne put arrêter les railleries pendant l'absence de son camarade. Il disait : Saturnin; les clercs répondaient : M. de Poucbarramet.
Le protégé de l'abbé Suppbci ne goûta jamais aux joies de la familiarité entre jeunes gens. Exact à l'heure, occupé de son travail, Saturnin ne donnait pas prise aux reproches du maître clerc; mais à peine sortait-il que. l'étude retentissait de sarcasmes sur son compte.
Les étudiants de Foix, de Tarbes, ceux d'Agen, d'Aucb et de Montauban faisaient corps avec les Toulousains contre le nouveau. Il avait passé dans l'étude de M^ Trebons des jeunes gens d'Aurillac et de Marvejols qui nécessairement subirent les plaisanteries traditionnelles relatives aux Auvergnats; mais le titre de noblesse que l'avoué faisait sonner à tout propos, joint au souvenir
de l'abbé, mettait cliacun en suspicion contre le nouveau venu.
Les clercs crurent remarquer que Saturnin, la tête dans les mains, faisait une prière avant de se mettre nu travail; il était certain que chaque jour il entendait une messe basse avant l'heure de l'étude. On le vit sortir de l'égUse, et un gros paroissien qui s'échappa de sa poche confirma le fait. Tous ces détails excitaient les railleries des clercs, race de mécréants qui, de dix-huit à vingt-cinq ans, s'inquiètent plus de leur perdition que de leur salut.
C'était un censeur, un dévot, un fanatique, au milieu de l'étude.
Jusque-là un joyeux scepticisme avait régné parmi les clercs. L'arrivée de Saturnin y mit un terme. Les jeunes gens se sentaient gênés en face de l'ex-séminariste, le maître clerc leur recommandant la prudence, pour avoir été admonesté par M^ Trebons de la liberté de langage qui existait dans son étude. On en conclut que Saturnin faisait des rapports au patron, et la délation est le plus grand des crimes pour la jeunesse.
Un passe-droit de l'avoué acheva de miner Saturnin dans l'esprit de ses camarades.
Le maître clerc occupait la moitié d'une table sur laquelle s'élèvent de longs pupitres de bois. Deux de ces pupitres appartenaient au représentant de M^ Trebons : l'un sur lequel il travaillait, l'autre en face duquel s'asseyaient les clients exposant leurs affaires en l'absence de l'avoué.
Du côté opposé de ce bureau se tenaient Raymond et Saturnin; c'étaient deux places côte à côte, occupées de fondation par les nouveaux clercs, afin que le principal, en face d'eux, pût surveiller leur besogne.
Une huitaine après son introduction dans l'étude. Sa-
liirnin resta seul maître des deux places. Raymond fut rejeté à une autre table.
Fait médiocre en apparence. Les clercs ne le pensèrent pas. Ils jugèrent que cette position était une sorte de hiérarchie que l'avoué voulait consacrer en faveur de M. de Poucharramet; mais surtout fut peiné de ce changement Raymond, qui perdait de vue le carton sur lequel brillait le nom de Negogousse!
La Fête-Dieu, dans le Midi, est une cérémonie religieuse qui laisse bien en arrière celles du Nord. M.irseille, Arles, Montpellier, Toulouse luttent de richesse et d'afparat dans ces fêtes, qui empruntent au printemps ses fleurs renaissantes.
Les jeunes filles aiment ces spectacles, souvenirs d'enfance. Paule avait dépouillé son jardin des plus belles fleurs pour les effeuiller devant la 3Laison de pierre, où, à quelques pas, un somptueux reposoir devait être béni par l'archevêque.
Raymond profita du passage de la procession pour regarder à son aise Paule, qui tantôt se montrait à la fenêtre de sa chambre, tantôt descendait sur le pas de la porte, avec la conscience d'être suivie par les regards de 1 étudiant.
Tout dans la rue était fleur et verdure; le pavé disparaissait sous le sable, les marguerites et les roses. La nature semblait en fête et les cœurs dics deux jeunes gens étaient à l'unisson de la nature.
Raymond pouvait regarder Paule sans que ses regards
fussent interprétés par les voisins, et l'amoureux s'en donnait à cœur joie, ne se lassant pas d'admirer la jeune fille qui allait au reposoir voisin porter quelque ornement, ajoutait une touffe de buis aux tentures de la façade, disparaissait tout à coup, revenait avec une gerbe de fleurs, lançait vers la fenêtre oii se tenait Raymond un coup d'œil furtif, allait, venait, gourmandait Mamette, montait sur une chaise pour piquer de grosses roses aux portières.
Le ciel faisait sa partie dans ce concert de fleurs. Chaque figure qui se montrait aux fenêtres était souriante; mais Paule et Raymond étaient les plus heureux du quartier. Les sourires de chacun leur permettaient de se sourire, et leur félicité intime profitait de l'ivresse générale. Maintenant ils pouvaient se regarder et déguiser leurs propres sentiments à la faveur de la Fête- Dieu.
Paule portait ses yeux sur le tapis de fleurs du pavé, les relevait vers Raymond et semblait lui dire : — La fête qui éclate dans mon cœur m'a commandé d'eff'euil- 1er les roses et les marguerites du jardin pour saluer le passage de la procession.
Les yeux de Raymond répondaient : — Ces fleurs et ces verdures, pour avoir été cueillies par Paule, me sont chères; la fête éclate dans mon cœur!
Un langage particulier s'échappait des regards des jeunes gens; ce qu'avait h dire Raymond pouvait se traduire en quelques mots, et pourtant ces quelques mots n'auraient pas eu de fin sans un roulement de tambours qui annonçait le passage de la procession.
Du bout de la rue de la Dalbade s'échappa un flot de femmes et d'enfants qui couraient, précédant le cortège pour l'admirer à chaque station.
. Les tambours se turent. Après le ban solennel succéda
une fanfare de musique militaire; après les instruments, retentirent dans les airs des voix déjeunes filles et d'enfants de chœur.
■Bientôt apparurent les baïonnettes des soldats qui formaient l'avant-garde, et derrière ce premier peloton, des enfants, portant au cou de petites maimes, du fonds desquelles ils tiraient des gerbes de fleurs pour les lancer dany les airs.
Trois suisses majestueux, couverts de broderies d'or et d'argent, la hallebarde sur l'épaule, faisaient sonner bruyamment leurs cannes à pomme d'or sur le pavé, forçant les curieux à se serrer contre les murailles.
Les orphelins de la Miséricorde, ces abandonnés du monde, groupés sous une croix, filles et garçons, tête rase, vêtus de bure uniforme, contrastaient avec les gais enfants aux cheveux flottants que les mères triomphantes portaient dans leurs bras. Les orphelins chantaient des cantiques, levant les yeux vers la croix où était représenté crucifié Celui qu'on leur avait appris à regarder comme un père.
Une même compassion s'empara de Raymond et de Paule ; la pitié que tous deux éprouvaient passa dans un regard tendre et mélancolique à la fois.
Les bannières défilèrent alors. Celles de la première communion paroissiale avec les jeunes filles dans leur costume de communiantes, tenant des cierges qui pâlissaient devant l'azur du ciel : mélange de jeunesse et de dentelles, de rose et de blanc, de satin et de gaze.
Aux communiantes succédèrent les Demoiselles de la Persévérance, entourant la bannière de Notre-Damedes-Tables. Pauvres vieilles filles qui s'étaient entêtées dans le célibat et que la nature avait punies, couperosant le teint, séchant la peau, creusant des rides précoces, pinçant les lèvres, allongeant les mentons, là où auraient
dû se poser des baisers d*époux. La plus persévérante de ces vieilles filles portait la bannière; elle portait également une grosse verrue au menton, et sur la verrue trois longs poils menaçants.
Un sourire s'empara de Paule à la vue d une matrone porteuse de bannière, dont les mains rouges débordant sous de larges gants de coton auraient chassé tout galant assez intrépide pour triompher de cette persévérance. Du groupe de ces vieilles filles s'échappaient des chants aigres et discordants.
Paule et Raymond avaient ressenti une vive pitié pour les orphelins de la Miséricorde ; ils jetèrent un regard railleur sur la congrégation des vieilles filles.
Tour à tour, à la suite du labarum de la mission, se succédèrent les religieuses des différents couvents de Toulouse, les unes couvertes de vêtements grossiers, certaines faisant porter les queues de leurs robes par des femmes attachées à leur service.
Paule plaignait les cœurs méconnus qui cherchent l'oubli derrière la grille 'des cloîtres.
Les chants qui retentissaient dans les airs lui firent oublier ces impressions. Dans ce panorama mouvant, l'or et les broderies de l'église se mêlaient au parfum de l'encens et des fleurs.
La croix, processionnelle, entourée d'acolytes portant des flambeaux, se détachait brillante dans les rayons du soleil; vers cette croix montait l'encens fumant traversé par les feuilles de roses que lançaient les enfants de chœur.
Une escouade de soldats suivait la croix processionnelle, et si des fanfares joyeuses répondaient aux cantiques sacrés, joies et tendresses se succédaient dans le cœur de Paule et de Raymond.
Les chantres et les prêtres, enfermés dans leurs mas-
sives chasubles, suivis de thuriféraires lançant dans les airs les encensoirs brillants, annoncèrent le passage de rarebevéque.
Au loin, avançait lentement, surmonlé de panaches blancs, le dais de velours écarlate.
. De sa fenêtre, Paule ne pouvait voir le prélat caché par les courtines. Pour recevoir sa part de bénédiction, elle descendit sur le pas de la porte, espérant que la main de l'arclievéque, qui semait la bénédiction devant la foule pressée autour du dais, l'amnistierait des légères fautes qu'elle n'osait confier à l'abbé Desinnocends.
Il en est des natures du Midi de la France comme des natures espagnoles. La religion se mêlant à l'amour donne naissance à de mystiques sensations où s'épure la passion.
Inclinée sous la main de l'archevêque, Paule remerciait Dieu des jouissances de ce jour de fête ; son cœur, quoique ouvert à l'amour, laissait s'échapper vers le ciel des hommages de naïve virginité.
En ce moment défilaient les pénitents, la figure couverte de sombres cagoules.
Du milieu du groupe se détachait le porteur de croix, pieds nus, qui faisait signe h ses confrères de s'arrêter suivant les mouvements de la procession, car les pénitents étaient la dernière digue aux flots de la multitude.
Paule allait rentrer à l'intérieur de la Maison de pierre. Ces singulières figures l'arrêtèrent; les robes et les cagoules, derniers vêtements du fanatisme, parlaient à sa jeune imagination. Des psalmodies lugubres s'échappaient des cagoules, et plus d'un œil sombre brillait d'une flamme étrange.
Lentement les pénitents défilaient, les uns graves comme des membres de l'Inquisition, d'autres courbés en deux par l'âge, ceux-ci humbles, ceux-là farouches.
La procession s'arrêta et Paule se trouva vis-à-vis d'un pénitent de haute taille qui la regardait fixement.
Derrière la sombre cagoule deux yeux brillaient qui, fixement, regardaient Paule. Inquiète, elle tenta de rentrer à l'intérieur; de noirs regards la clouaient sur le seuil de la porte.
Tout à coup le pénitent se pencha vers Paule et murmura quelques paroles qui la tirent pâlir et chanceler, au grand émoi de Raymond.
Descendre de sa chambre, demander raison au pénitent, rompre les rangs de la procession, telles furent les idées qui se présentèrent dans l'esprit de l'étudiant.
Mais la procession avait repris sa marche. Une foule immense se précipitait à sa suite.
Paule était rentrée.
Irrité de ne pouvoir traverser les flots de foule qui le séparaient du mystérieux pénitent, Raymond attendit que Paule reparût à sa fenêtre.
Elle ne revint pas! La petite chambre resta déserte !
Quelles angoisses agitèrent alors le cœur du jeune homme! Ses mains impatientes se crispaient autour delà barre de la fenêtre ; son esprit anxieux s'efforçait de pénétrer dans l'intérieur de la Maison de pierre.
Par une seconde vue que possèdent les amoureux, Raymond suivait Paule dans son jardin, émue, pâle, effrayée, et lui-même marchait à pas saccadés dans la chambre, se demandant quelle étrange confidence le pénitent avait faite h la jeune fdle pour l'émouvoir de telle sorte.
Le cœur des amoureux s'ouvre plus vite aux angoisses qu'aux félicités.
11 avait suffi d'un instant pour faire oublier h Raymond toute une journée de bonheur, les échanges de longs regards, les communications de pensées pendant la fête. Une sombre cagoule troublait ces joies.
Quelles relations pouvaient exister entre Paule et le
mystérieux pénitent? L'attention que prêtait la jeune fille aux regards de Raymond avait-elle été découverte par le sombre personnage?
11 fallait que Paule eût été vivement influencée par quelques paroles pour qu'elle ne revînt pas. Sans doute elle obéissait à l'ordre de ne plus se montrer.
Une barrière semblait se dresser tout à coup entre les deux amants.
Les amoureux enfantent ainsi de ces questions qui, sous le marteau de la pensée, s'amincissent, se développent et torturent le cœur du forgeron solitaire.
La tête en feu, la poitrine oppressée, Raymond était en proie à des tourments inconnus. Sa chambre lui semblait une prison. Raymond manquait d'air. 11 eût voulu sortir, marcher à travers champs, et il fallait rester !
Si Paule reparaissait à sa fenêtre !
La nuit vint. Paule ne se montra pas.
Raymond sortit en courant. 11 avait soif de respirer la fraîcheur du quai; mais toujours le souvenir du pénitent lui revenait à l'esprit, apportant d'amères inductions.. Un fanatique avait terrifié la jeune fille. Quel était ce fanatique?
Les pénitents du Midi sont des croyants au milieu desquels se glissent des ambitieux : cela se voit dans toute corporation, qu'elle soit civile ou religieuse.
Vers 1832, la société des pénitents de Toulouse déclinait, amoindrie par la création des sociétés de Saint- Vincent-de-Paul. Les anciens meneurs de l'ordre des pénitents trouvaient dans la nouvelle fondation religieuse un élément hiérarchique qui manquait sous les cagoules égalitaires. L'ouvrier, reçu pénitent, était trop l'égal du noble et du bourgeois : pauvres et riches portaient la même robe, égrenaient le même chapelet. Pas un signe de distinction, pas un cordon, pas une broderie qui
indiquassent la fortune ou la noblesse de l'homme.
Il est peu d'associations qui puissent se maintenir dans une telle égalité. Les gens du peuple, au contraire, étaient restés fidèles à la corporation, tiers de ne compter que des égaux par le costume; cette organisation répondait à leurs instincts démocratiques.
En pensant à la classe dans laquelle se recrutaient plus particulièrement les pénitents, Raymond se demanda quelle préoccupation pouvait avoir un homme du peuple de l'avenir de Paule.
Paule avait-elle des secrets? Raymond ne parvenait pas à les découvrir.
Inquiet, il revint sur ses pas. La Maison de pierre l'attirait.
En passant dans la rue Creix-Baragnon, Raymond entendit des éclats de rire mêlés à des traînements de cannes sur le pavé.
Trois étudiants, autant qu'on en pouvait juger par leur conversation, rôdaient dans l'obscurité.
— Ce sera drôle, disait l'un, de réveiller le pénitent. Le mot arrêta court Raymond, qui se blottit sous une
porte cochère.
L'un des étudiants disait, allant de maison en maison :
— Où demeure le vieux Casmajou?
— C'est un tailleur en chambre, répondit un des trois compagnons; il doit y avoir une enseigne au premier.
— Fajon, dit une voix, ne vois-tu pas l'enseigne de Casmajou?
Un homme de haute taille s'avança près d'une maison.
— Parlons bas, dit-il, je crois que c'est ici. Raymond, blotti dans l'embrasure de la porte, écoulait.
— Ohé, Casmajou! ohé! cria un étudiant.
— Tu vas faire manquer notre coup, d'Espipat, dit
une voix impérieuse qui semblait habituée au commandement.
— Alors, Fajon, dépêche-toi de trouver la maison de ce Casmajou.
— Silence! la voilà, répondit-il, laissez-moi faire. D'une voix prudente il appela :
— Monsieur Casmajou ! monsieur Casmajou ! Personne ne répondit.
— Il ne se montrera pas, puisqu'il est malade, dit un des étudiants.
— Je le ferai bien sortir de son lit, reprit Fajon.
Les trois étudiants se concertèrent. La fenêtre du premier étage n'était pas élevée. Fajon, d'une haute stature, atteignait presque l'enseigne du tailleur; son ami d'Espipat grimperait sur ses épaules, frapperait discrètement aux vitres.
— Alors, reprit Fajon, vous me passerez la robe.
La curiosité de Raymond était en éveil. Les rires des jeunes gens indiquaient une plaisanterie d'étudiants; mais cette robe de pénitent, qui revenait à tout instant dans la conversation, faisait qu'il restait immobile, se demandant quelle serait l'issue de l'aventure.
La conspiration s'exécuta telle qu'elle avait été conçue. Fajon, s'étant accoudé contre la devanture, donna ses derniers avis à ses camarades.
— En cas de poursuites, dit-il, nous nous retrouverons au café de la Comédie.
Après ces instructions, d'Espipat grimpa sur les épaules de Fajon, et ayant frappé trois coups aux carreaux, appela Casmajou.
— Quelque chose remue à l'intérieur, dit-il.
— Si Casmajou ouvre la fenêtre, reprit Fajon, tu te laisseras couler à terre en te collant contre la muraille. Appelle encore le tailleur.
— 3Ionsieur Casmajou ! cria de nouveau d'Espipaf. Une lueur éclaira la fenêtre du premier étnc^e.
— Casmajou est réveillé... Il se lève, dit d'Espipaf. ■ — Bon, descends maintenant. Passe-moi la robe, reprit Fajon en s'adressant à un autre étudiant qui, appuyé contre la muraille, tenait un paquet.
Encore une fois Fajon , adoucissant sa voix , appela le tailleur.
La fenêtre s'ouvrit. Un homme parut une lumière à la main.
— Que me voulez-vous? demaiida-t-il.
— Tiens! s'écria Fajon en lançant le paquet qui éteignit la lumière que portait le tailleur et lui fit pousser un cri de frayeur.
Après cette équipée, la rue retentit de formidables : « Ohé, Casmajou! » qui durent faire croire aux habitants voisins que le feu était à la maison du tailleur.
Alors les étudiants prirent la fuite sans se douter qu'un témoin caché avait suivi le complot, et s'enfuyait également par les rues de traverse comme s'il craignait d'être pris pour leur complice.
En peu de temps Raymond arriva au café de la Comédie. D'abord il s'assura que les trois étudiants n'avaient pas encore paru. S'étant placé près de la porte, il prit un journal, le déploya et s'arrangea de façon à n'être pas aperçu.
Raymond voulait voir de près les héros de la rue Croix- Baragnon.
Quoique le théâtre fût ouvert, le café était rempli d'étudiants qui jouaient et buvaient.
Tout à coup la porte près de laquelle se tenait Raymond fut ouverte bruyamment, et un cri courut tout le café.
— Voilà Fajon !
Un colosse entrait suivi de deux jeunes gens.
Les joueurs de billard déposèrent leurs queues; les dés qui sonnaient dans les boîtes de trie-trac restèrent muets, et les joueurs de dominos perdirent le fil de leurs combinaisons.
Fajon ! tel était le nom qui circulait dans les diffélentes salles pendant que l'homme arrêté sur le seuil du café recueillait ces hommages.
Un sourire pointa sur les lèvres de la dame de comptoir; les garçons cessèrent de servir ; lui-même, le maître du café, la serviette sous lé bras, se dirigea vers la porte comme un maire qui apporte les clefs d'une ville à un conquérant.
Fajon traversa la salle, donnant de pefils saluts protecteurs à la foule, et, s'arrétant près d'une table :
— Un coup de torchon, dit-il d'une voix à faire trembler les vitres.
Aussitôt cinq garçons se précipitèrent pleins de zèle, essuyant la table avec leurs serviettes.
— Un bol punch! commanda le colosse.
— Un bol punch pour M. Fajon, reprit le maître du café.
Comme une série d'éclvos, les garçons répétèrent :
— Bol punch pour M. Fajon.
Le colosse était à peine attablé, que la plupart des étudiants s'empressèrent d'apporter leurs tabourets autour de la table.
Fajon les regarda, ouvrit la bouche et se laissa aller à un rire formidable.
A ce rire, qui semblait un commandement, tous les habitués répondirent par un rire général. La dame du comptoir, qui bâillait, changea ce bâillement en un sourire; lui-même, le maître du café, quoique d'un maintien grave, rit également, non pas qu'il semblât en avoir une forte envie.
Un garçon de café s'était approché du groupe et riait de confiance.
— De quoi te mêles-tu, imbécile? dit Fajon. Donnemoi des cigares.
Le maître de la maison reprit son air officiel, la dame de comptoir son bâillement, et les habitués se repion-
gèrent dans la lecture àes Nouvelles locales qu'ils avaient abandonnée.
Un second éclat de rire dé Fajon, encore plus bruyant que le premier, mit de nouveau en gaieté toutes les physionomies. Aux embrasures des portes se profilaient les favoris des garçons de café, qui, craignant la brutalité du colosse, n'osaient apparaître dans la salle, et pourtant voulaient entendre un récit qu'ils jugeaient plein d'intérêt.
Pour s'assurer l'attention des auditeurs et les appeler autour de lui, Fajon procédait par trois séries de rires en manière de bans. Cette comédie, quoique connue depuis longtemps, obtenait toujours le même succès, Fajon étant un de ces tyrans d'estaminet qui en imposent « à la galerie ».
Ayant avalé deux grands verres de punch :
— Il est faible aujourd'hui, dit Fajon ; mais j'ai fait, en compagnie de ces messieurs, un tour qui ne l'est pas...
Un murmure approbateur accueillit cet exordo.
— F^a petite Miettou avait à ravauder la robe d'un pénitent, et elle ne se pressait guère, vu que ce pénitent pincé par la goutte ne réclamait pas son froc. Comme cette robe était pendue dans un coin de l'atelier où Miettou veut bien me recevoir, je m'en emparai, quoi que dit h petite... Cette après-midi, je suis sorti de chez moi sous les habits du pénitent pour me mêler à la procession.
Raymond respirait h peine en écoutant ce ré<îit, interrompu par les acclamations des étudiants.
— Se promener en cagoule pendant quatre heures, continua Fajon, n'est pas d'une gaieté folle; j'ose dire que les psalmodies de ces gens m'ennuyaient considérablement. En chemin, je quittai les rangs pour prendre la queue delà colonne et m' esquiver lorsque dans la rue de la
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Dalbade, sous la porte de la Maison de pierre, une charmanie tille in'allira tout à coup.
— Encore une conquête! dit un étudiant.
Fajon retroussa sa moustache en lançant un coup d'œil conquérant à la dame de comptoir.
— Ça en prend la tournure, dit-il.
Les poings crispés, Raymond tremblait de tout son corps. Il s'était levé à demi : la réflexion le retint à sa place.
— ^-Je n'ai jamais vu plus jolie créature! dit Fajon en vidant son verre.
Les mains de Raymond s'accrochèrent à la table de marbre; il craignait de ne pouvoir contenir son indignation.
— J'ai coulé dans l'oreille de la demoiselle, continua Fajon, quelques tendresses.
— La petite n'a-t-elle pas paru étonnée de recevoir une déclaration d'un pénitent? demanda un étudiant.
— Oui, dit Fajon; mais je n'en ai pas moins obtenu un rendez-vous.
Un rendez-vous! Ce mot fit saigner le cœur de Raymond. Encore une fois il se leva.
— Vous en avez menti!., telle était la réponse que criait chaque goutte de son sang.
Raymond avait soif de châtier publiquement celui qui osait ainsi profaner Paule ; il eut assez de puissance pour ne pas compromettre la fille de Negogousse.
En ce moment, il se rappela l'émotion de Paule à la suite des quelques mots du pénitent. Raymond était convaincu que celle qu'il aimait n'avait pas accordé de rendez-vous; pâle et émue, Paule s'était retirée aussitôt à l'intérieur de la maison sous le coup des paro!es de Fajon.
L'étudiant vantard continuait à raconter la suite de l'histoire en embellissant l'aventurj de la rue Croix-
Baragnon. Raymond n'écoutait plus ; mais sa colère avait fait place à une froide indignation. Maître de lui-même, il raisonnait à cette heure l'instant propice à la vengeance. Il fallait que ce Fajon fût désormais dans l'impossibilité de troubler la tranquillité des habitants de la Maison de pierre.
Raymond sortit et se promena à grands pas sur la place du Capitole, sans quitter de vue le café.
La porte du café s'ouvrit. Fajon parut, suivi d'un groupe d'étudiants.
Raymond eût voulu lui sauter à la gorge et en faire sortir l'aveu d'un mensonge odieux; mais les témoins eussent compris qu'une agression subite avait quelques rapports avec les aventures de la journée, et Paule ne devait pas être mêlée à un scandale public.
Rnymond suivit le groupe qui se dirigeait vers la salle de spectacle. Fajon entra fièrement au contrôle, saluant d'un air protecteur les gens de service.
Raymond entra à sa suite.
Fajon suivit le corridor qui conduit à l'orchestre. Raymond prit une stalle d'orchestre.
Fajon alla se placer au centre. A ses côtés s'assit Raymond.
Ce Fajon, la terreur des étudiants, était un homme de haute taille, aux épaules carrées. Une sorte de sombrero à larges bords recouvrait une figure olivâtre sur laquelle tranchaient d'épaisses et noires moustaches. On pouvait prendre l'homme pour un adjudant militaire en bourgeois; il en avait les pantalons étoffés. Pour avoir passé quelques années à Paris, Fajon était l'épouvantail des étudiants de première année.
Fajon étudiait particulièrement la confection de l'absinthe; son trône habituel était au café du théâtre. li y entrait à midi, en sortait à minuit, ayant sous la main
tous ses sujets : étudiants, chanteurs, griseltes qui passaient sur la place.
H est peu de villes du Midi qui ne possèdent une feuille dramatique, destinée h tyranniser les chanteurs. Chaque année le journal de théâtre de Toulouse mourait avec les vacances dramatiques; chaque année reparaissait une nouvelle feuille, entreprise par Fajon, qui recrutait quelque étudiant aspirant à la poésie, assez avide de gloire pour payer les frais d'impression du journal.
Ainsi s'était acquis une réputation Fajon , meneur obligé de toute manifestation aux cours publics ou au théâtre.
L'arrivée d'un nouveau professeur, les débuts d'un ténor ou d'une cantatrice faisaient dire aux étudiants :
— Il faut savoir ce que pense Fajon,.
Chaque génération qui disparaissait pour faire place à une nouvelle laissait à l'École de droit un Fajoniana, corps de légendes fabuleuses dans lesquelles Fajon avait accompli des travaux semblables à ceux d'Hercule; tou- "tefois personne ne l'avait vu, comme il était dit dans la légende, traverser dix fois la Garonne à la nage, emporter un garde national dans sa guérite, fendre en deux, d'un coup de sabre, la tète d'un ofticier de cavalerie.
Raymond, en voyant l'homme de près, ne conçut aucune crainte. L*amour de Paule lui donnait des forces inconnues, et il ne s'inquiéta guère de la stature non plus que du cou de taureau du personnage.
Assis à côté de lui, Raymond cherchait un prétexte à une affaire, et Fajon, qui surprit un instant ces regards ardents, ne comprit pas la colère frémissante qui frôlait sa tranquillité.
Il applaudissait bruyamment ceux des comédiens qui, soumis à ses lois, reconnaissaient le pouvoir de la feuille de théâtre ; et les étudiants, tenant Fajon pour l'arbitre
du goût suprême, aussitôt que sa grosse canne donnait le signnl, éclataient en applaudissements.
Au théâtre, Fajon était chez lui. A lui s'adressaient saints empressés du directeur, serrements de mains des acteurs dans les couloirs, sourires des actrices, regards d'intelligence du chef d'orchestre, qui, lançant de terribles regards à ses musiciens, les adoucissait pour se retourner vers l'autocrate et semblait lui dire : Nous jouons pour vous, cher monsieur Fajon!
Toutes ces prévenances ne pouvaient calmer l'irritation de Raymond. Au contraire, ce personnage brutaj, qui s'imposait aux gens de théâtre, aux étudiants et aux bourgeois de Toulouse, blessait Raymond par son attitude, car Fajon occupait deux fauteuils, étendu avec le sans-façon d'un Américain sur un bateau à vapeur, parlant haut, tour à tour chantant et sifflant.
Raymond serrait les poings, attendant l'occasion.
Non content d'accaparer deux places, Fajon étendait les jambes, de telle sorte qu'elles anticipaient sur l'espace de l'étroit fauteuil de son voisin.
D'un brusque mouvement, Raymond repoussa les jambes de Fajon, qui, profondément surpris, regarda l'audacieux.
— Il y a à côté de moi, dit le colosse aux éludiants qui l'accompagnaient, un petit monsieur qui se prépare un quart d'heure désagréable.
Raymond comprit la menace plutôt qu'il ne l'entendit. Les lèvres pincées, l'œil glacial, il affectait l'indifférence.
Une seconde fois le géant, que ses bras embarrassaient, s'appuya familièrement sur l'épaule de son voisin. D'un violent soubresaut, Raymond rejeta Fajon à sa place.
Le géant parut étonné; mais comme Raymond affectait de baisser les yeux :
— Vous m*avez dérangé plusieurs fois, mon petit, dit Fajon. Savez-vous qu'on ne secoue pas de la sorte un homme tel que moi?
Raymond ne répondait pas.
— Vous allez me faire des excuses, s'écria Fajon. — Des excuses ! reprilRaymond d'une pâleur effrayante,
à vous des excuses !
— Oui, à moi-, tout de suite ou je vous enlève ! Raymond haussa les épaules.
Jusqu'alors l'altercation avait eu lieu à mi-voix; elle prit un caractère public quand les étudiants qui entouraient Fajon s'écrièrent :
— Monsieur a tort; il doit des excuses à Fajon.
— Allons, dépèchez-vous, immédiatement, des excuses! s'écria Fajon, qui, se dressant, déploya tout à coup devant son adversaire une carrure redoutable.
Tout le public s'était levé, l.e parterre offrait des fluctuations semblables à celles d'une mer irritée. De ces flots partait un immense cri :
— Des excuses!
Le public des loges et des galeries supérieures offrait à Raymond le spectacle de dix mille bouches qui toutes criaient :
— Des excuses !
— Des excuses ! hurlaient les étudiants qui entouraient Fajon.
Raymond tremblait de rage. Toute une salle le condamnait, attendant que Fajon se laissât tomber sur lui pour l'écraser.
La foule est sans pitié.
Fajon, se sentant fort, prit dédaigneusement le menton de Raymond. Alors seulement le géant frémit de son imprudence.
. Raymond s'étant levé sauta à la gorge du colosse.
— Sais-tu que je suis Fajon? dit le géant pour effrayer son adversaire.
Tordant la cravate, Raymond lui souffla à Foreilje :
— Tu es un misérable !
Et de son gant il le souffletait, disant à mi-voix :
— Rappelle-toi la rue de la Dalbade.
Le colosse, cloué sous la poigne et le regard de Raymond, roulait de gros yeux eff"arés.
— La police! où est la police? criaient les amis de Fajon, qui invoquaient la force après avoir tant de fois gêné son cours.
— A la porte ! s'écriaient les étudiants battus dans la personne de leur chef.
Raymond lâcha Fajon, et froidement s'adressant à tout l'orchestre :
— Qu'ils viennent me chercher, ceux qui parlent de me mettre à la porte !
Cependant le directeur, pour empêcher la prolongation du tumulte, avait donné ordre au chef d'orchestre de continuer.
— Ce petit misérable, rugissait Fajon la figure cramoisie, compte bien que je n'ose employer ma force !... J'en mangerais vingt comme lui !
Les cris et les huées montaient du parterre au cintre.
— H faut enlever ce tapageur, dit un de ceux qui semblaient remplir l'emploi d'aide de camp auprès de Fajon.
Alors un étudiant fluet, la figure en lame de couteau, se précipita sur Raymond.
Ce fut une mêlée générale, à la suite de laquelle apparurent soldats, gardes de ville et commissaire, qui, suivant l'habitude, se montrèrent au moment où le combat allait cesser. .
Raymond ne pouvait résister au groupe des amis de
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Fajon, qui, s'étant ru<îs sur lui, le collotaient dans le corridor et enfonçaient les portes des loges.
Deux hommes se tenaient à la gorge, tombaient, se relevaient, ne se hichaient pas : Raymond et l'étudiant qui avait pris la défense de Fajon.
Le commissaire de police parvint h fendre le groupe qui entourait les combattants et se jeta entre eux.
— Je vous retrouverai, monsieur, dit Raymond h son adversaire.
— Ce ne sera pas difficile; toute la ville connaît René d'Espipat. Voici ma carte.
— A demain, monsieur! s'écria Raymond, qui put enfin s'éloigner.
Le lendemain, Raymond alla frapper de grand matin à la porte du journaliste Loubens, avec lequel il avait ébauché connaissance alors qu'il portait à l'imprimerie les annonces judiciaires de l'étude.
— Monsieur, dit Raymond, j'ai eu hier une fâcheuse affaire au théâtre.
— C'était vous? s'écria Loubens; je vous fais mon compliment i Du balcon, j'ai suivi la scène; vous avez donné une bonne leçon à ce Fajon, et, pour ma part, j'en suis fort aise.
— Ne connaissant personne dans la ville, j'ose à peine vous demander...
— D'être votre témoin dans l'affaire... Savez-vous vous battre au sabre?
— Je ne connais qu'un peu d'escrime.
— Ah !... Fajon ne se bat qu'au sabre.
— Je n'ai pas d'affaire avec M. Fajon.
— Avec qui vous battez-vous?
Raymond présenta la carte de son adversaire.
— L'affaire est plus grave! s'écria Loubens. D'Espipat passe pour la meilleure lame de Toulouse.
— Qu'importe, dit Raymond, je suis fort de mon droit.
— Mauvaise raison dans un duel... Enfin, vous me paraissez plein de confiance. Vous n'avez pas d'amis dans Toulouse?
— Je n'y vis que depuis trois mois.
— Il ne sera pas dit, s'écria Loubens en tendant la main à Raymond, que la plume aura reculé devant l'épée; je serai votre second. Connaissez-vous Lagardelle?
— Non, dit Raymond.
— C'est un peintre de mes amis. Je me charge de l'amener demain. Si d'ici-là vous aviez quehfues petites affaires à mettre en ordre, occupez-vous-en. Je verrai à midi d'Espipat au cercle, pour m'entendre avec ses témoins. Demain matin, à six heures présises, veuillez, je vous prie, venir me prendre.
Raymond saisit les mains de Loubens et le remercia de l'aide qu'il voulait bien lui prêter.
— Vous me remercierez plus tard, dit le journaliste... Soyez tranquille d'ici là. . . D'Espipat est un galant homme ; vous avez du courage. L'affaire se passera bien.
Loubens ne croyait pas à une rencontre; l'adversaire de Raymond le détrompa. Fajon s'était conduit lâchement en face du public, quoiqu'il jurât le soir au café qu'il avait voulu épargner un « moucheron » ; mais les étudiants ne se trompaient pas sur cette prétendue générosité. La couardise du géant envenimait l'affaire, et, malgré le caractère conciliant de Loubens, René d'Espipat voulait venger l'honneur des étudiants.
Rendez-vous exact ayant été pris à l'heure dite, Raymond entrait chez Loubens et lui remettait un paquet cacheté.
— Promettez-moi, dit-il, de ne faire passer ces papiers
à la personne dont vous trouverez l'adresse sous l'enveloppe qu'en cas de mort.
— Fi donc! parler de mort en ce moment, dit Lou~ bens. Avez-vous perdu les fières résolutions d'hier^
— Regardez-moi en face , reprit Raymond , et cherchez dans mes yeux l'ombre d'une crainte.
— Rien, dit Loubens; maintenant, allons chez Lagardelle.
Le peintre Lagardelle était un joyeux compagnon, qui n'avait jamais su ce que c'était que la mélancolie. Jusqu'au bois de Frères, où tous trois se rendaient à pied, il ne fut plus question du duel.
Dans la direction de Montaudran est un petit bois . sur la lisière duquel attendaient René d'Espipat et ses seconds.
Les quatre témoins tinrent un dernier conciliabule, Loubens espérant encore que sa présence sur le terrain pourrait inspirer quelque conciliation ; mais le corps tout entier des étudiants se croyait engagé, et d'Espipat n'était pas homme à reculer.
Lagardelle ayant découvert un sentier assez ombragé pour que ni l'un ni l'autre des combattants ne fût exposé aux rayons du soleil, Loubens mit les épées aux mains des adversaires.
— Vous êtes, dit-il, deux galants hommes, messieurs^ une blessure, si légère qu'elle soit, réparera les griefs réciproques de la soirée d'hier. Je vous donne la main à tous deux, certain que vous aurez assez d'empire sur vous-même pour ne pas vous laisser emporter.
Les épées et les yeux des deux adversaires se croisèrent; René d'Espipat, froid, dédaigneux, hardiment campé. Pour Raymond, il attendait sans crainte comme sans impatience, avec le seul regret de ne pas trouver au bout de son épée celui qui avait insulté Paule.
Dès la première passe René d'Espipat comprit que son adversaire voulait seulement se défendre; et, comme Raymond avait reçu d'excellentes leçons d'escrime, il semblait difficile de le forcer dans ses retranchements.
Cette façon de combattre est de celles qui irritent les épées impétueuses. D'une nature froide en apparence, d'Espipat s'emportait en raiscm de la résistance qu'on lui opposait. Plusieurs fois il feignit de se mettre à découvert, espérant attirer son adversaire dans le piège *, mais Raymond se tenait toujours sur la défensive.
Ce ferraillement dura près de cinq minutes, une éternité pour les témoins d'un duel.
— Messieurs, reposez-vous, dit Loubens interposant sa canne entre les deux jeunes gens.
— Allons donc, dit d'Espipat en repoussant vivement la canne de son épée.
Ce mot rendit Loubens soucieux. Il voyait poindre la colère sur les traits de d'Espipat, et à la ferme résistance qu'opposait Raymond, il était à craindre que son bouillant adversaire ne s'enferrât lui-même en voulant écarter cette épée, plutôt un bouclier qu'une arme agressive.
— Répondez-moi donc, monsieur, s'écriait René irrité qui, avançant d'un pas, força son adversaire à reculer.
Acteur dans le drame, il semblait que Raymond y assistât comme témoin, tant était grand son calme.
René d'Espipat, cependant, communiquait de nerveux éclairs à son fleuret. Par un coup* que ne pouvait prévoir Raymond, il lui lit sauter l'épée des mains.
— Voilà dix minutes que vous combattez, dit Loub*ens, l'honneur est satisfait, messieurs?
Les témoins de l'étudiant semblaient acquiescer à cette proposition .
— Continuons, dit Ravmond.
— Parfaitement, dit René.
Cette fois les combattants changèrent de jeu. La fougue' de d'Espipat semblait avoir passé dans le bras de Raymond qui, maintenant, forçait son adversaire à la défensive.
L'arme enlevée de ses mains avait piqué l'amourpropre de Raymond. Alternances dangereuses où l'impétuosité faisait place au calme, la modération à l'attaque passionnée.
Les fers ployaient comme des fouets ; les regards des adversaires lançaient des flammes.
Loubens veillait, plein d'anxiété, craignant un mouvement qui mît en danger la vie de l'un ou de l'autre combattant.
Tout à coup, un cri s'échappa de la bouche des témoins.
Plus rapide que l'éclair, l'épée de d'Espipat était entrée profondément dans la poitrine de Raymond qui tomba sur lui-même !
— Malheureux! s'écria d'Espipat aussi pâle que le blessé.
Un genou en terre, prenant la main de Raymond, Loubens se pencha sur la poitrine du blessé :
— J'ai peur, dit-il d'une voix altérée.
Les acteurs du drame, éperdus, osaient à peine se regarder.
— Je cours au village, dit Lagardelle, chercher un médecin.
Pendant la demi-heure qui suivit, ce fut un morne "silence troublé seulement par quelques exclamations.
Raymond ne reprenait pas ses sens. Rien n'était plus poignant pour les témoins que ces lèvres pâles et cette chemise ensanglantée.
Pour échapper h cet accablant spectacle, d'Espipat
s'éloigna et revint bientôt, son chapeau rempli d'eau. Avec des soins fraternels il étancha lui-même un sang qui l'accusait.
Les yeux de Raymond étaient fermés, les battements du cœur faibles. Et le médecin n'arrivait pas ! Enfin, Lagardelle reparut, suivi de paysans qui portaient un brancard.
— Il n'y a pas de médecin dans le village, dit-il.
— Parlons pour Toulouse, dit Loubens.
Le sinistre cortège se remit en route, d'Espipat tenant exhaussée la tête de Raymond, qu'il ne pouvait regarder sans que les larmes lui vinssent aux yeux.
Les quatre témoins, en proie h des remords, se disaient que sans eux ce duel n'eût pu avoir lieu, et intérieurement se condamnaient.
A pas lents, le groupe arriva aux portes de la ville.
— Vous ne pouvez rester avec nous, dit Loubens h d'Espipat. Qui sait si nous ne ramenons pas un fils mort à sa mère ? La foule vous accuserait...
D'Espipat prit la main de Loubens.
— Mes amis et moi allons courir chez différents médecins, afin d'en envoyer un immédiatement à la Dalbade.
Ce qu'avait prévu Loubens arriva.
Les gens du faubourg, voyant ce cortège, furent frappés de l'air soucieux du journaliste et du peintre, non pas que le peuple s'arrêtât à l'idée d'un duel, les rencontres étant rares entre étudiants; mais cette figure décolorée qui apparaissait à travers les voiles du brancard, inspirait la pitié.
A chaque pas grossissait la fouie de femmes et de jeunes filles, émues et curieuses d'apprendre quelques détails sur l'événement.
Ce triste dénoûnient fut bientôt connu de Paule, qui en ressentit une douleur profonde.
On avait ramené Raymond mourant. La rumeur publique ne donnait pas deux jours de vie au blessé.
Paule monta plus d'une fois à sa chambre. Elle sanglotait en voyant fermées les persiennes de la fenêtre que jadis ornaient de si gais bouquets de fleurs. Maintenant c'était un tombeau.
Il semblait à la jeune fille qu'à travers les persiennes glissait la sourde lueur de grands cierges placés autour d'un lit où s'écoulait la vie de Raymond par l'ouverture d'une plaie béante.
Si elle l'eût osé, Paule eût pris des vêtements de deuil. L'imagination des jeunes filles va si loin !
Aucune parole n'avait été échangée entre les deux jeunes gens. Presque par hasard, des bouquets furent placés l'un en face de l'autre. La fai de Paule était engagée ; aucun homme ne pouvait trouver place dans le cœur qu'intérieurement elle avait donné.
Cette fois la jeune fille s'entendit avec Mamette, qui ne
tarissait pas sur révénement, car elle avait vu l'arrivée du sinistre cortège, et Témotion de la vieille servante en coulant ces détails permettait à Paule de laisser couler ses larmes.
Tous les habitants de la rue allèrent s'inscrire chez madame Falconnet. Paule poussa son père à la même démarche. 11 était trop proche voisin pour ne pas rompre avec ses habitudes réservées; mais une vieille femme de ménage ne put donner que des nouvelles alarmantes sur l'état de Raymond.
Les médecins désespéraient de l'état du malade. Une consultation avait eu heu, et le fameux docteur Gardouch secouait la tète à chaque visite.
Tels étaient les renseignements sur l'état du malade.
Un incident permit toutefois à Paule d'avoir des nouvelles plus directes de Raymond.
Dès le premier jour, l'abbé Desinnocends fut appelé par la mère du malade. Il n'y avait pas un instant à perdre. La religion suivit la science au lit du moribond.
Pendant huit jours l'abbé ne quitta madame Falconnet que pour vaquer à ses devoirs religieux. La veuve avait reçu une telle secousse, qu'on craignait pour sa raison.
M. Desinnocends, quoiqu'il ne connût pas Raymond, se sentait plein de pitié pour cette famille éprouvée par le malheur. Tel était son rôle que de prêter son assistance à ceux qui avaient besoin de lui. Le prêtre, ne faisant marcher la religion qu'en second, s'était constitué garde-malade du jeune homme, dont la vie semblait s'échapper à chaque souffle.
Une lésion profonde avait atteint Raymond dans les organes essentiels à l'existence, et le docteur Gardouch s'étonnait qu'un homme eût pu résister à un tel coup d'épée.
— J'ai soigné , disait-il , bien des blessés en duel
(Gardoucli avait débuté par exercer la médecine dans un régiment); je n'ai jamais guéri une perforation du poumon.
A chaque auscultation répondait un sifflement interne que le médecin faisait remarquer au prêtre. Raymond manquait d'air et ne répondait que par de sinistres râles.
L'émotion soulevée par ce duel-dans la ville fut profonde. Les journaux du pays en donnèrent les moindres détails, publiant chaque jour un bulletin de la santé du malade; mais l'imagination populaire, en quête de l'inconnu, n'accepta pas la querelle à l'orchestre du théâtre comme suffisant à mettre la vie d'un homme en danger, et quoiqu'il s'en défendît, René d'Espipat fut regardé comme un rival de Raymond. On supposait qu'il s'agissait de quelque amour.
Pour Fajon, qui aurait pu donner la clef du duel, il ne se montrait pas, ayant conscience de sa lâcheté.
Les mots de Raymond relatifs à la procession de la Dalbade peAdant la discussion au théâtre lui étaient entrés dans l'oreille comme du plomb fondu. Il avait été reconnu, châtié tout à coup par un jeune homme. Pour la première fois, depuis dix ans qu'il tenait le sceptre de la royauté parmi les étudiants, Fajon manqua de se rendre au café de la Comédie, à « l'heure de l'absinthe ».
On ne s'en inquiéta pas d'abord, le corps des étudiants tout entier étant ému de l'instruction qui se poursuivait contre d'Espipat et les témoins de l'affaire; mais la fâcheuse issue du duel fut modifiée dans le public par l'intérêt que la jeunesse témoignait à Raymond. .
Des listes, couvertes de signatures, furent portées par d'Espipat lui-même à la maison de madame Falconnet, pour témoigner coujbien le corps répudiait l'agression dont Raymond avait été victime en plein théâtre.
L'abbé Desinnocends, sans s'en douter, mettait du
baume sur la plaie de Paule, lui rapportant les moindres détails de celte affaire.
Pour la première fois, Paule lut des journaux.
Voir imprimer chaque jour l'état de Raymond, ses faits et gestes avant et après l'affaire, donnait au blessé un caractère héroïque particulier. La maladie éleva audessus des autres hommes Raymond, dont la mort sans cesse pronostiquée annonçait un deuil public.
Paule pourrait suivre le convoi en habits de deuil, qu'elle ne quitterait plus, ayant décidé qu'elle entrerait au couvent.
Elle s'était fait indiquer par l'abbé Desinnocends la situation du blessé, la place que son lit occupait dans la chambre. Comme elle avait quelque teinture de dessin, Paule traça d'après les indications du prêtre un croquis tel que l'abbé Desinnocends, à qui elle demandait des conseils pour rendre la scène plus réelle, fut étonné de cette divination. Les renseignements du prêtre étaient convertis en traits si exacts qu'une reproduction mécanique n'eût pu rendre l'intérieur de l'appartement avec plus de réalité.
Mais Paule ne montra pas le dessin à son confesseur quand il fut terminé.
La figure de Raymond était trop ressemblante. Au protil amaigri du malade se joignait le souvenir d'un Christ sculpté dans Tentre-couronnement d'un autel de la Dalbade, que Paule avait sous les yeux aux offices et qui semblait un symbqle de la situation de Raymond. C'est l'instant où jNicodème et Joseph d'Arimathie apportent des parfums pour en oindre le corps du Christ, pendant que la Vierge prie agenouillée près du tombeau.
Combien Paule souffrait, moins heureuse que la Vierge, de ne pouvoir assister le jeune homme mourant!
Un malin, l'abbé Desinnocends entra dans la Maison de pierre.
— Une lueur d'espoir ! s'écria-t-il.
Paule pâlit et s'appuya contre un meuble. La catastrophe l'avait trouvée courageuse; un rayon d'espérance la rendait faible. Elle eût voulu embrasser le prêtre qui, répondant h ses vœux les plus chers, lui apportait la bonne nouvelle.
L'abbé Desinnocends ayant passé la nuit auprès du malade qui, pour la première fois, sortait de sa longue torpeur, Raymond fit entendre quelques sons, les premiers depuis qu'il était tombé sous l'épée de son adversaire.
Dans la matinée, survint le docteur Gardouch.
— Je n'ose encore répondre de la guérison, dit-il à madame Falconnet, mais c'est là un heureux symptôme.
Toutefois il recommandait un silence absolu dans la chambre du malade, permettant à peine à la mère de Raymond de s'y montrer.
Comme il arrive en pareil cas, cette nouvelle, répandue dans Toulouse, parut aussi favorable que les premières consultations étaient désespérées.
Chacun fut heureux que Raymond eût échappé à un si grave danger, et Loubens annonça à ses lecteurs cette guérison inespérée dans des termes affectueux, qui prenaient leur chaleur de ce qu'ayant été mêlé à ce drame, le journaliste se regardait comme le complice de la mort d'un homme.
Paule buvait ces articles.
Elle se les faisait lire à haute voix par son père, les relisait elle-même à la vieille Mamette et s'enfermait dans, sa chambre avec le journal comme en face de caractères magiques.
C'étaient des reliques que ces nouvelles. Paule s'in-
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génia h en faire un cahier, dont chaque page contenait le bulletin de la maladie inséré dans le journal, depuis la première aimonce du duel.
L'amour n'est pas sans parenté avec la dévotion.
11 est une librairie de piété, dans la rue duTaur, où se vendent des images religieuses entourées d'ornements finement découpés à jour, pieuses estampes que les dévotes emploient en manière de signets dans les Paroissiens.
Paule acheta une certaine quantité de ces images, remplaça les portraits de martyrs par les articles de journaux et coloria elle-même les ornements qui servaient de cadre, suivant la nuance favorable ou défavorable des bulletins quotidiens.
Il lui restait un sachet de sa mère, une poche de satin brodée en cannetille d'argent, qu'elle conservait comme le plus précieux des souvenirs. Dans ce sachet, elle inséra les bulletins qu'elle lisait et relisait sans cesse.
Maintenant, de sa fenêtre, elle guettait la sortie de l'abbé Desinnocends, qui ne se doutait pas qu'en quittant le malade, un cœur blessé l'attendait, cherchant dans ses yeux un reflet du jeune homme qu'il venait de quitter.
Paule eût voulu tomber malade afin d'être soignée par le docteur Gardouch qui la toucherait de la même main qui avait touché Raymond. Son imagination travaillait, passait d'un bonheur idéal à de profondes souffrances. Raymond pouvait avoir une rechute. C'étaient des alternances de carillons joyeux et de cloches lugubres, de fêtes et de deuil.
Toute la conduite de Paule se ressentait de ces imaginations, ce qui étonnait profondément Negogousse. Si une mère ne lit pas toujours dans le cœur de sa fille, quelle énigme n'off're-t-il pas à un père !
Negogousse attribuait ces variations de caractère au caprice, un des mots les plus fantasques de la langue française.
Les caprices de Paule se changèrent en une tendresse filiale inaccoutumée quand Negogousse apporta la nouvelle que le « jeune homme » était sauvé.
Paule sauta au cou de son père sans craindre de l'étonner. Toute la ville prenait un tel intérêt au sort de- Raymond, que Negogousse trouva naturel le cri de sa fille lorsqu'elle apprit la nouvelle de la guérison.
A partir de ce moment la félicité, chassée par des images funèbres, reparut dans la Maison de pierre.
Madame Falconnet ne vivait plus depuis la maladie de son fils.
A demi anéantie dans un fauteuil, ce fut dans cet état qu'un matin la trouva le docteur Gardouch, qui s'écria :
— J'espère sauver votre fils, madame.
Un sourire illumina les yeux de la veuve.
— Est-ce possible ? s'écria-t-elle.
— Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé, osa dire le docteur.
A Toulouse, une telle affirmation est un blasphème.
Cependant Gardouch sortit plein de joyeuses pensées. Une fois de plus, en plein quartier de la Dalbade, à quelques pas de l'église où était adorée l'idole, il avait pu manifester sa libre opinion sur la patronne des Jeux- Floraux.
Ainsi, grâce à sa science médicale, il était permis au docteur de détruire par ses rudes affirmations la réputation de Celle qu'on invoquait comme la Vierge, aux séances solennelles du Capitole.
Ce sont de ces joies sarcastiques, savourées par cer-
taines natures délicates, que les hommes se repentent d'avoir dédaignées.
A deux reprises différentes , dix ans auparavant, Gardouch , déjà célèbre par ses recherches physiologiques , s'était présenté comme candidat à un fauteuil vacant aux Jeux-Floraux. Ses opinions libérales l'avaient fait repousser, et dès lors l'Académie se créa un adversaire redoutable. Plus tard, il est vrai, certains académiciens firent des avances au docteur; mais il était trop tard.
Gardouch, dans la force de l'âge, eût été heureux de s'associer aux travaux de l'Académie. A cinquante ans, le docteur, plongé dans l'étude, comprenant la brièveté du temps et ne croyant pas que ses connaissances pussent être de quelque utilité dans une société entichée des doctrines du passé, s'isola dans sa bibliothèque, se prit de passion pour la bibliophilie et resta le célèbre Gardouch, qu'on appelait en consultation dans tout le département; mais quoique sa réputation médicale fût solidement ancrée et que la fortune eût répondu à sa vie de travail, il était resté dans l'esprit du docteur un levain de rancune sans cesse en fermentation.
De mille traits satiriques qui s'attaquaient à la compagnie et 'aux hommes h la tête des Jeux-Floraux, se forma pour le médecin l'idée que Clémence Isaure était une fiction.
Deux lignes d'un de ces pamphlétaires qui faisaient gémir les presses de la Hollande au dix-septième siècle furent les grains de sable à l'aide desquels Gardouch tenta d'élever une montagne d'où il accablerait désonnais Clémence Isaure.
Dès lors la vie du docteur fut partagée en deux parts : l'une à rendre la santé à ses malades, l'autre à détruire la réputation de la patronne des Jeux-Floraux. Entravé dans ses aspirations légitimes, Gardouch recueillit tout ce
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qui, de loin ou de près, avait trait à celle qu'il appelait « l'aventurière ».
L'aventurière devint une « ennemie », une ennemie dangereuse comme les plantes de rivière qui enlacent les jambes des nageurs et paralysent leurs mouvements. Clémence Isaure s'empara de la pensée du docteur qui se réveillait avec son souvenir en tête. Ce fut une obsession qui ne quittait pas Gardoucb, une sorte de démon que le docteur tenta d'exorciser par ces paroles qu'il répétait sans cesse : « Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé ».
Sculptures, estampes, peintures, livres imprimés, affiches et brochures qui avaient trait à Vennemie, le docteur les collectionna aussi pieusement qu'un enthousiaste, et créa dans son cabinet un musée à propos de Clémence Isaure, sans cesse amassant des matériaux pour démontrer la fausseté de son existence.
Ses consultations se ressentaient parfois de cette obsession, et un pharmacien a conservé une ordonnance de Gardouch, qui s'était oublié à signer Clémence Isaure Heureusement il y avait des temps d'arrêt dans ces préoccupations qui eussent pu conduire le docteur à la monomanie, si l'exercice de son art n'avait fait diversion à cette idée fixe.
Un matin que Gardouch entrait pour s'assurer de l'état de Raymond :
— Tout va bien, dit-il, l'œil est bon, le pouls meilleur... Encore une quinzaine, et je réponds de votre convalescence... Vous ne pouvez encore lire ni parler, mais je vais vous faire part d'une découverte du plus grand intérêt.
Ayant déroulé une estampe :
— Voilà, dit-il, cette fameuse Clémence Isaure dont nos mainteneurs vantent la grâce et les charmes. Est-
elle assez déplaisante ? Certainement je serais accusé d'avoir fait dessiner une telle poupée, si l'artiste n'avait pas signé de son nom. Regardez et ne parlez pas. . . Voici maintenant une autre gravure, absolument contraire à la première... La première estampe nous la montre brune; celle-ci blonde. Ce sont deux personnes de tempérament tout à fait opposé. Que dites-vous de cela, mon cher Raymond? Ne parlez pas... Raymond souriait malgré ses souffrances.
— Et voilà, continua Gardouch, comment on écrit l'histoire!... J'ai rassemblé deux cent soixante-quatre portraits de l'héroïne; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre... C'est une fiction des époques barbares... On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti, même par le fameux M. de Pompertuzat, que Clémence ïsaure n'a jamais existé... Ah! je ménage un bon tour h ce Pompertuzat.
Il faudrait pouvoir noter la façon solennelle dont le docteur prononçait le nom du président des Jeux-Floraux.
— Quand vous irez mieux, monami, ajouta Gardouch, je vous mettrai de moitié dans ma confidence.
Raymond commençait à avoir l'usage de ses bras, il lui était toujours interdit de parler. Pour « divertir » son malade, le docteur lui apporta un énorme dossier concernant Clémence ïsaure.
— Singulier divertissement, pensa Raymond.
C'était un fouillis de notes, de documents, de commentaires, d'indications d'ouvrages qui concernaient la patronne des Jeux-Floraux : dans ce dossier étaient accumulés des crayonnages d'idées que le docteur avait ruminées contre l'ennemie, en pleine rue, en voyage. Il y en avait de tracées sur des enveloppes de lettre, des cartes à jouer, du papier à chandelles, suivant l'endroit où Gardouch s'était trouvé.
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— Ah! monsieur de Poiuperluzat, s'écria pompeusement (iardouch, quand j'aurai le temps de mettre ces notes en ordre !... Pensez un peu, Raymond, à mon titre: Comme quoi Clémence Isaurc na jamais existé.
Ces mots étaient écrits en ii;ros caractères sur une des feuilles du dossier. Gardouch accrocha le feuillet au mur.
— Voyez- vous ce travail mis en vente chez tous les libraires... il y a de quoi révolutionner la ville !
Et Gardouch dansa, mali,Té ses soixante ans, autour de raftlchc manuscrite.
— Que répondra à cela M. de Pompertuzat? car il faut sauver l'honneur de la congrégation, et c'est à M. de Pompertuzat qu'échoira l'honneur de me réfuter. Il se mettra en quatre pour imprimer une misérable brochurette en réponse à mon in-quarto. Pauvre Pompertuzat !... Mon cher Raymond, le plus grand secret sur cette affaire. Je frémis de penser qu'elle ne soit éventée. Gardez ces papiers précieusement; vous m'en répondez.
Là-dessus, Gardouch s'en alla en chantant ironiquement : Pompertuzat! Pompertuzat!
Depuis que la nouvelle de la convalescence de Raymond s'était répandue dans la ville, la maison de madame Falconnet avait peine à recevoir les visiteurs.
Une des visites qui fut le plus sensible au malade fut celle de Saturnin de Poucharramet, peu après la sortie du docteur.
Malgré l'antipathie qu'essayaient de lui faire partager contre le nouveau venu les clercs de M^ Trebons, Raymond n'avait pas oublié sa jeunesse passée au collège, sur les mêmes bancs que Saturnin.
Raymond regardait son ancien camarade avec des yeux de quinze ans, et dans ces yeux ne se reflétaient ni l'austérité du nouveau clerc, ni ses regards inquiets, ni la livrée de sacristie dont Saturnin n'avait pu se débarrasser.
Depuis le duel de son ami d'enfance, c'était la première fois qu'il rendait visite au malade, et à cette heure, s'il venait prendre des nouvelles de Raymond, c'était sur l'invitation de M® Trebons.
Jl y a d'heureuses natures qui se fient aux apparences
extérieures, ne sondant jamais les hypocrisies dont sont bourrés tant d'êtres vulgaires. Raymond n'avait pas encore été griffé par la société. Il était bon, chacun lui paraissait bon. Tout sentiment d'hostilité et d'envie lui était inconnu -,11 ne supposait pas qu'il y eût des hommes hostiles et envieux. Son âme était fermée aux bassesses d'autrui.
Aussi fut-il heureux de la visite de Saturnin, quoique sur les traits ai l'ancien séminariste un observateur eût pu lire : bassesse, envie, hypocrisie.
Pendant une heure qui fut une des meilleures de la convalescence de Raymond, il égrena un à un tous ses souvenirs d'enfance.
Gardouch avait défendu au malade de parler. Raymond ne pouvait se taire, rappelé à la vie par la présence d'un ami dans les regards duquel pourtant ses regards ne pouvaient plonger. Il est si doux d'évoquer les souvenirs de jeunesse! Les trois mois que Raymond avait passés couché rendaient à cette heure plus sensible l'image des vertes prairies et des oliviers au milieu desquels il avait joué tout jeune en compagnie de Saturnin.
Un sourire de commande passait momentanément sur les lèvres minces de Saturnin, qui semblait vouloir prolonger ces confidences, quoiqu'il les écoutât h peine.
Toute son attention était portée vers la glace du fond de l'alcôve.
Sur le lit de Raymond étaient éparpillées les notes du docteur Gardouch, les unes s'échappant de volumineux dossiers, les autres en tas, certaines écrites sur l'envers de papiers de couleur, celles-ci à demi effacées, celles-là griffonnées et jaunies par le temps et la poussière.
Lentement les paupières de Saturnin se levaient et allaient de la glace du lit aux manuscrits; mais il baissait
aussitôt les yeux, semblant commander à une ardente curiosité intérieure.
Raymond s'étant interrompu dans ses affectueux te rappelles-tu de jeunesse, Saturnin avança la main vers les dossiers. Raymond, tout au passé, ne put remarquer ce geste. Pris d'un certain accablement :
— Je me sens fatigué, dit-il.
11 était plus pâle qu'à l'arrivée de Saturnin, et le timbre de sa voix était moins vibrant.
Saturnin de nouveau avança le bras vers les papiers.
— Vous avez tort de trop travailler, Raymond, dit-il.
Raymond le regarda avec des yeux abattus qui répondaient : Travailler !
— IN'est-il pas dangereux dans une convalescence de s'acharner à d'aussi volumineux dossiers ?
— Ces papiers, dit Raymond, appartiennent au docteur Gardouch, qui me quitte à l'instant.
L'être le moins défiant eût remarqué le singulier tressaillement des paupières de Saturnin. Encore une fois il regarda la glace du fond de l'alcôve, étudiant tour à tour les papiers et la figure du malade.
— Cet amas de dossiers doit vous gêner, dit-il à Raymond... Vous avez besoin de repos; je vais ranger les manuscrits sur la commode.
— Merci, dit Raymond d'une voix faible. Il se retourna du côté de la ruelle.
— Le jour vous fatigue, ajouta Saturnin. A quoi bon ces rideaux ouverts ?
Raymond ne répondait plus.
Saturnin ferma les rideaux de la fenêtre, débarrassa le lit des papiers ; et comme ils étaient en désordre, il passa quelques minutes, non sans émotion, à les ranger.
Après quoi il se retira sur la pointe du pied.
A peine dans la rue, Saluruiu hâta le pas. Lui qui d'habitude marchait posément, aurait étonné parla précipitation de sa démarche ceux qui le connaissaient.
On eut dit un voleur poursuivi.
Ce fut ainsi qu'il arriva à l'hôtel du Petit-Raisin, occupé par l'abbé Supplici, qui lui avait donné une cliambre dans son appartement.
Un curieux se fût arrêté dans la jolie cour au coin de laquelle une tour élégante attire les regards par un escalier à jour délicatement sculpté ; Saturnin n'avait guère d'yeux pour ces détails d'architecture. Il leur préférait une sombre porte brune piquée des vers, sur laquelle une image pieuse, collée, portait ces paroles en exergue :
Sainte Vierge^
Ayez 'pitié des pauvres pécheurs.
Cette porte donnait entrée dans l'appartement de l'abbé Supplici.
Plusieurs fois, Saturnin tira le cordon de fer rouillé, ce fameux cordon formé d'anneaux dont les gens du peuple ont fait un proverbe :
« Froid comme le cordon de sonnette de V abbé Supplici », disent les Toulousains, en parlant d'un homme réservé.
L'abbé n'étant pas rentré. Saturnin arpenta plusieurs fois un long corridor peint à la chaux, avec une large bordure noire.
Comme l'abbé ne rentrait pas, Saturnin grimpa à l'étage supérieur de la tourelle en poivrière, au haut de laquelle M. Supplici l'avait logé, et il attendit.
Alors il pensa aux conseils de son directeur, et en comprit seulement ce jour-là l'importance.
En accueillant h la fin de ses études le jeune homme, M. Supplici fut certain que l'ancien élève qu'il avait eu dans sa classe au séminaire, alors que le prêtre était professeur de seconde, était resté dans la bonne voie. Tout l'indiquait, physionomie, coupe d'habits. Cependant, le prêtre sonda Saturnin, cherchant quelle part se réservait la nature dans la pousse de ce jeune arbre.
Un mois il le laissa libre dans son développement, afin d'étudier si les premières greffes tiendraient, et quels rejetons pousseraient tout à coup.
Il n'y eut rien à émonder dans la nature de Saturnin, qui conserva la sauvagerie du séminaire au milieu de Toulouse la civilisée.
Ses mains le gênaient ; il marchait habituellement les bras croisés, la tête plus inclinée vers la terre que vers le ciel; ou^ décroisant les bras, il prenait ses mains l'une dans l'autre comme un homme qui ne sait qu'en faire. La soutane lui manquait. Un gendarme qui l'eût rencontré en voyage l'eût pris certainement pour un prêtre déguisé qui a enlevé les marques de tonsure en laissant repousser ses cheveux.
— Réfléchissez à ce que vous voyez, mon cher Saturnin; chaque jour rendez-moi compte de vos actions.
Ces paroles, que ne se lassait pas de répéter l'abbé Supplici, étaient entrées profondément dans l'esprit du clerc; mais ses observations ne semblaient pas intéresser le prêtre, qui, la tête dans les mains, terminait habituellement l'entretien par :
— C'est bien, allez en paix, mon fils.
Quoique d'une intelligence médiocre. Saturnin comprenait que ses confidences ne portaient pas. Il le voyait
à la figure distraite de l'abbé, h l'affaissement d*un regard noir qu'il avait plus d'une fois surpris plein de flammes quand M. Supplici discutait les intérêts de l'Église.
Pourtant aujourd'hui Saturnin attendait l'abbé avec de si vives aspirations qu'un courant magnétique sembla descendre du haut de la tourelle jusqu'à la porte de la cour par laquelle venait d'entrer M. Supplici, car le prêtre leva les yeux, comme activés par une puissance mystérieuse, et aperçut son élève méditatif.
Vilement Saturnin descendit l'escalier et arriva au moment où l'abbé retirait sa clef de la serrure.
— Qu'y a-l-il, mon fils? demanda M. Supplici, étonné de l'air singulier de son élève.
Saturnin ferma la porte, ouvrit sa lévite et en tira un rouleau de papiers qu'il tenait serré contre la poitrine.
— Qu'est-ce? demanda le prêtre de plus en plus surpris.
— Veuillez lire, mon père.
Tour à tour l'abbé Supplici regardait Saturnin et le rouleau de papier.
— Quel est le fou qui a écrit ce grimoire? dit-il après avoir lu le titre où se détachait en gros caractères sur la première page : Comme quoi Clémence Isaure najamais existé.
D'un signe Saturnin invita le prêtre à continuer :
— Table analytique des preuves et documents^ lut l'abbé Supplici, qui plusieurs fois s'écria en faisant le tour de la chambre : Preuves I preuves ! oh !
D'un ton bref :
— Comment vous êtes-vous procuré ces documents?
— En rendant visite à M. Raymond.
— Uii jeune homme , s'écria le prêtre, s'occuper de pareilles matières !
— Ces manuscrits, dit Saturnin, sont l'œuvre du docteur Gardoucli !
— Ah î dit l'abbé Supplici.
Il prit les mains de Saturnin.
— Bien, dit-il, très-bien... Vous commencez à me comprendre.
Les yeux noirs du prêtre brillaient.
— Comment M. Gardouch vous a-t-il donné communication de ce manuscrit?
— J'ai pris communication, dit Saturnin, appuyant sur le mot.
L'abbé Supplici étonné s'arrêta brusquement pour regarder Saturnin, qui baissait les yeux. Pour la première fois il trouvait quelque intelligence au clerc. . — Ah! dit le prêtre en feuilletant le dossier.
Intérieurement il réfléchissait.
— Ces papiers semblent d'une certaine importance, ajouta-t-il. Ce monsieur Raymond vous les aurait-il confiés pour me les remettre?
— Il ne me les a pas confiés, mon père, dit Saturnin embarrassé.
— Parlez, mon enfant, parlez sans crainte, je vous en prie.
Saturnin, rassuré par le ton affectueux du prêtre, raconta qu'étant ailé voir son camarade d'enfance malade, son attention avait été vivement attirée par une affiche en gros caractères, qui se réfléchissaient sur la glace du fond de l'alcôve; qu'un tel blasphème attentatoire à la réputation de Clémence Isaure l'avait surpris aux mains d'un jeune homme qui, quoique ne pratiquant pas, n'avait jamais, à sa connaissance, tenu d'impurs propos; que la vue des papiers étalés sur le lit lui donna à penser qu'il
LA HKLLE PALLE il
existait un rapport entre les manuscrits et rafficho, et que le sommeil s'étant emparé du malade, il en avait profité pour emporter un des cahiers dans l'intention de le soumettre à son directeur.
— Vous n'avez pas le droit de détourner cette pièce, dit l'abbé d'un ton sévère. C'est le bien d'autrui , vous devez le rendre à son propriétaire...
— Je croyais, balbulia Saturnin, agir dans l'intérêt des bons principes.
— L'intention est bonne. Pourtant vous vous confesserez de cette faute.
Saturnin s'inclina.
— Demain, dit le prêtre, vous reporterez chez M. Raymond le cahier à la place où vous l'avez trouvé, et vous ferez en sorte de ne pas être vu.
Saturnin, réprimandé, perdait contenance.
— Oui, mon fils, dit l'abbé Supplici en prenant de nouveau les mains de son élève, il faut rendre ce manuscrit; mais vous le copierez cette nuit.
Un éclair passa sur la figure pâle du clerc, qui ne s'attendait pas à cette conclusion.
Cependant le prêtre regardait son élève avec un intérêt particulier. Tout en se promenant à grands pas, il jetait de singuliers coups d'œil à Saturnin, qui se sentait inspecter des pieds à la tête.
— Cher enfant, dit tout à coup l'abbé Supplici avec une inflexion de voie affectueuse que Saturnin ne soupçonnait pas, vous ne voulez pas vous jeter dans les bras de notre sainte mère l'Église... Vos parents désirent vous voir occuper un siège dans la magistrature ; il est donc utile que vous preniez une physionomie en harmonie avec la société que vous avez à fréquenter.
Saturnin écoutait les yeux baissés.
— Relevez la tête, mon enfant. Dans In vie il faut
regarder les hommes en face. Vous perdriez toute votre puissance à incliner le front ; les hommes croiraient que vous avez peur d'eux. Songez qu'un jour vous parlerez devant la foule, à des jurés, h des magistrats, vous devez leur en imposer... Vous êtes au-dessus d'eux, que votre regard soit à la hauteur de votre mission... Regardez-moi en face, plus fixement encore... Ne craignez rien.
Saturnin relevait les paupières, qui retombaient aussitôt.
— Sans doute vous aurez quelque peine à vous défaire de l'humilité de regard que vous avez contractée au séminaire... L'Église l'a voulu ainsi afin que soient voilés les sentiments du prêtre qui écoute les confidences du pécheur; mais dans la vie civile vous n'aurez pas à écouter les révélations innocentes d'une jeune vierge pleine de troubles. C'est la tête haute que vous invoquerez contre le coupable la punition de ses crimes. Si je baisse habituellement les yeux, assiégé au tribunal de la pénitence par les pécheurs qui me demandent des consolations, c'est qu'il me faut chercher au plus profond de moi-même le moyen de sauver ces pauvres âmes.
L'abbé prit les mains de Saturnin.
— Tel est mon ministère, tel n'est pas le vôtre, cher enfant. Une seule chose doit vous préoccuper, réussir dans la société. Qu'en public votre figure soit ouverte, plutôt souriante que grave. Le monde se délie des physionomies plissées. Étudiez-vous à sourire à tout instant, seul, en société, le soir, le matin. Triste ou gai, heureux ou malheureux, souriez... Vous êtes jeune; vos traits prendront sans peine le moulage du sourire... Quelques semaines d'exercice vous donneront ce masque dont vous reconnaîtrez la nécessité.
LA BELLK PAULE 79
Saturnin écoutait avec surprise ce langage sorti de la bouche d'un homme dont il n'av;ût jamais vu la gravité se démentir; mais son élonnement redoubla quand l'abbé Supplici, s'attaquant aux habits du clerc, lui enjoignit d'aller le lendemain chez un tailleur qu'il lui désigna. Comment se pouvait-il que le prêtre fût au courant des modes et des adresses des bons faiseurs, car il parlait des différentes parties de l'habillement en connaisseur, recommandant tel chapelier et tel chemisier, en homme qui longuement s'est occupé de toilette.
— Pour les parfumeries et les gants, continua l'abbé Supplici, vous vous fournirez chez mademoisille Clarisse, une jeune personne qui arrive de Paris. Elle demeure sous les arcades de la place du Capitole; vous reconnaîtrez sa demeure à un groupe d'étudiants qui tout le jour s'empressent autour du magasin.
Saturnin regarda le prêtre, qui sans s'inquiéter de l'éionnement du jeune homme :
— Je dois vous avertir, cher enfant, que mademoiselle Clarisse passe pour coquette... Sur ce point, je ne saurais vous éclairer; mais comme les cravates de cette marchande sont, dit-on, élégantes et bien assorties, vous n'avez pas à vous inquiéter de la réputation de la demoiselle... Ne vous présentez toutefois dans son magasin qu'après la confection de vos nouveaux habits... Mademoiselle Clarisse pourrait sourire d'un homme qui lui semblerait un ecclésiastique en toilette de ville... Maintenant, cher enfant, il est temps de vous retirer... Pensez à vos devoirs religieux, et faites -moi passer, avant devons rendre à l'étude, la copie du manuscrit, que demain sans manquer vous reporterez à celui à qui son propriétaire l'a confié.
A cette époque aspiraient à un fauteuil vacant de l'Académie des Jeux-Floraux deux candidats entre lesquels l'opinion de l'aristocratie se partageait : l'un ap^ pelé Laffitte-Vigordanne, l'autre Escanecrabe.
Tous deux réunissaient un certain nombre de par4isans, et deux salons patronnaient activement ces candidats, qui avaient chacun des titres particuliers.
Escanecrabe se présentait au Capitole en qualité de botaniste; son titre principal consistait en une brochure sur Je putr liage de certains champignons dans la forêt de Bouconne.
Laffitte-Vigordanne n'avait fait qu'un quatrain dans sa vie; mais c'était un remarquable quatrain. Pendant les Cent-Jours le poëte s'attaqua à « l'ogre de Corse * et témoigna dans le quatrain d'un excessif enthousiasme pour les Bourbons.
Les Labastide-Beauvoir, une des plus riches familles toulousaines, soutenaient vivement la candidature d'Escanecrabe le botaniste.
Laffitte-Vigordanne comptait pour appuis les mainteneurs habitués du salon de madame de Parrequeminières,
chez qui s'était conservé dans toute sa pureté le culte du droit divin.
L'opinion publique ne soutenait ni l'un ni l'autre des candidats.
Et pourtant, quoique rAcadémie des Jeux-Floraux fût regardée depuis longtemps comme atteinte de sénilité, la ville fut remuée à l'annonce de cette élection. Les salons de la bourgeoisie s'en occupaient de même que ceux de la noblesse. On en parlait au café Tivolier, et le jeu des passions académiques gagnait jusqu'aux commerçants qui s'échauffaient à propos des noms de Laffitte-Vigordanne et d'Escanecrabe, quoique les associant dans un égal dédain.
Chez madame de Parrequeminières on criblait d'épigrammes le botaniste, et les habitués du salon des Labastide-Beauvoir, connus pour leur libéralisme, faisaient de vifs efforts pour ruiner la candidature de l'homme au quatrain.
Les plus jolies femmes de Toulouse se ruinaient en toilette et accablaient de visites les membres de l'académie, cherchant à détacher quelques voix en faveur de l'un ou de l'autre des candidats. Malheureusement il n'y avait pas deux fauteuils vacants, car, à force de sollicitations, le poète et le savant eussent certainement un siège au Capilole.
De jour en jour s'augmentait la difficulté de choisir entre deux hommes si chaudement patronnés.
Les partis, après avoir mesuré leur force, ne se décidaient à aucune concession.
— Vous serez nommé, cher poète, disait à Laffitte-Vigordanne la vieille madame de Parrequeminières.
— Je perdrai plutôt mon nom de Labaslide-Beauvoir, s'écriait le protecteur d'Escanecrabe, si l'académie ne fait pas entrer un savant dans son sein.
Dans la ville, on scrutait l'attitiide des candidats, qui osaient à peine se montrer, tant le moindre de leurs gestes éveillait la curiosité. Suivant la façon dont Escanecrabe portait la tête, on plaignait le poëte, et quand Laffitte-Vigordanne semblait méditatif, les curieux aux aguets en inféraient que des soucis rongeurs présageaient sa défaite.
Les sceptiques qui sourient de l'importance attachée aux élections académiques ne se rendent pas compte du mouvement que la plus mince candidature donne à un salon. Alors une activité dissipe les brouillards du terreau terre quotidien. Tous ceux qui de près ou de loin appartiennent au monde académique prennent un relief particulier. La sonnette elle-même acquiert pendant les jours de visites officielles un timbre solennel.
Ces luttes innocentes qui, si on les compare aux actes importants qui se passent à la même heure sur la surface du globe, offrent tout au plus l'intérêt d'un détachement de fourmis allant à la conquête d'un grain de blé, prennent des proportions considérables par les intérêts en jeu.
Des candidats qui font leurs visites engendrent une comédie h cent actes divers, dont les rôles les plus importants sont confiés aux femmes.
L'académie des Jeux-Floraux pouvait se montrer fière de sa puissance. Madame de Parrequeminières à elle seule disposait de plus d'influence que tous les académiciens.
On riait dans Toulouse des vieillards qui dans ce salon se réunissaient en compagnie de douairières àgé<îs.
Les uns avaient perdu la mémoire, d'autres l'ouïe. La plupart rabâchaient.
Ils représentaient des principes .
LA llELLi: PALLE 83
Au mot de candidats, ces vieillards tressaillaient comme un cheval hennit au son de la trompette.
Si les Illustres se souciaient médiocrement de Laffitte- Vigordanne comme poëte et d'Escanecrabe comme savant, ils les respectaient en tant que candidats et leur vouaient une certaine reconnaissance de ce qu'ils voulaient bien, en se présentant, jeter quelque huile dans la serrure rouillée des Jeux-Floraux.
Tous les jours les deux camps additionnaient le nombre de voix sur lesquelles pouvait compter chacun des candidats. Il en résultait la certitude que la lutte serait vive et que les Illustres combattraient au sein de l'Académie corps à corps, un contre un, car Escanecrabe et Laffitte- Vigordanne disposaient chacun de dix-huit voix qui ne paraissaient devoir se faire aucune concession.
L'élection, à la dernière heure, dépendait de M. de Castelbajac, qui était allé chercher, l'hiver, un climat tempéré, aux îles d'Hyères. Sa parente, madame de Parrequeminières, l'avait supplié de revenir pour cette lutte mémorable ; mais le vieillard se faisait tirer l'oreille, craignant d'exposer ses rhumatismes au terrible vent marin de Toulouse.
Chaque matin, madame de Parrequeminières écrivait au pauvre rhumatisant, l'accusant d'abandonner le trône et l'autel, s'il restait plus longtemps éloigné duCapitole. Elle lui faisait un tableau pompeux de son arrivée dans la ville, de la gloire excessive qu'il amasserait pour ses vieux jours en se dévouant à l'Académie.
Sans pitié, madame de Parrequeminières atténuait de sa propre autorité le vent marin et elle joignait à sa lettre Tatteslation d'un astronome complaisant de son salon qui certifiait que ledit vent marin était par une faveur évidemment providentielle d'une extrême modération. C'étaient, suivant la marquise, des bénédictions dont
l'Église comblerait le vieillard qui, le lendemain, d'ailleurs, pourrait reprendre le chemin des îles d'Hyères.
Il ne s'agissait pas tant de récompenser le talent poétique de Laffitte-Vigordanne que de faire entrer à l'Académie un membre bien pensant dont les opinions connues étaient le gage d'une résistance absolue aux « détestables doctrines modernes. »
Abandonner l'élection, c'était prêter la main aux adversaires de l'Académie; venir, c'était signe de vaillance et de vitalité.
« Songez, mon oncle, écrivait la terrible madame de Parrequeminières, à la nombreuse famille qui doit son lustre à votre réputation et qui sera marquée d'un signe réprobateur, si l'élection d'un candidat honorable échoue par votre abstention. »
Dans un post-scriptum pressant, la marquise donnait l'opinion du président des Jeux-Floraux, M. dePompertuzat, qui, consulté à ce propos, s'était écrié : « Vita extra academias non est vita. »
M. de Castelgaillard répondit qu'il vivait parfaitement quoique éloigné de l'Académie, et qu'il saurait gré à sa nièce de ne plus revenir sur ce sujet.
Madame de Parrequeminières ne se tint pas pour battue. Sa dernière lettre se terminait ainsi : « Vous devez revenir, il le faut. Ce n'est plus votre nièce qui vous en prie, Dieu Je veut! »
M. de Castelgaillard ne put s'opposer à cette volonté suprême. Huit jours après il arrivait couvert de laine, de rhumatismes et de fourrures, mécontent des obsessions de sa nièce et exhalant sa mauvaise humeur contre Laffitte-Vigordanne, quoique la Providence le protégeât si ouvertement.
Cependant une telle ovation fut faite dans le salon de madame de Parrequeminières à cette voix qui allait
décider de la majorité, que M. de Castelgaillard oublia momentanément les fatigues du voyage et ses rhumatismes.
Il devenait le sauveur des Jeux-Floraux, il était l'honneur, l'admiration et la gloire des dix-huit mainteneurs qui, maintenant au nombre de dix-neuf, ne pouvaient cacher leur orgueil et allaient chanter par la ville le triomphe assuré de Laffitte-Vigordanne et la défaite du botaniste Escanecrabe.
Le lendemain de l'arrivée de M. de Castelgaillard, le scrutin fut ouvert au Capitole, et la population toulousaine put contempler les Illustres qui, sans crainte de faire tort à leur gloire, allaientappeler sur la tête d'un simple mortel des rayonnements inespérés.
Laffitte-Vigordanne et ses partisans ne se tenaient pas de joie. Le chef de la plus importante famille de la ville, un Castelgaillard, avait fait un long voyage pour assurer sa nomination! Cela s'était vu rarement.
Escanecrabe, qui passait sur la place la tête basse, entendit des murmures railleurs. Il ne disposait que de dix-huit voix! Laffitte-Vigordanne prenait une excessive importance du chiffre dix-neuf. C'était avec une allure de triomphateur qu'il attendait la bataille, et un sentiment de pitié le poussa h présenter des doléances au pauvre Escanecrabe sur sa défaite assurée.
Cependant les mainteneurs, partisans de la candidature de Laffitte-Vigordanne, clignèrent des yeux en apercevant dans un coin de la cour du Capitole une vieille chaise à porteur, aux armes du marquis de Peschbusque.
Depuis quelques jours, le bruit de l'agonie du marquis courait à Toulouse. Comment sa chaise était-elle dans la cour du Capitole?
Les mainteneurs du parti de Laffitte-Vigordanne mon-
tèrent l'escalier aussi vivement que leur permettait leur grand âge, et ils aperçurent (avec quel dépit !) dans la salle des séances, étendu sur une chaise longue, un Peschbusque parcheminé, la face empreinte de la verdâtre pâleur des saint Bonaventure que les peintres espagnols ont représentés dictant de pieuses instructions après leur mort.
Ce n'était plus un Peschbusque, c'était une relique.
En apprenant l'arrivée de M. de Castelgaillard , les partisans d'Escanecrabe s'étaient emparés du marquis moribond malgré sa famille et avaient décidé qu'une fois de plus M. de Peschbusque déposerait son vote dans l'urne.
Férocité des luttes académiques!
Le médecin de la famille protesta.
Les Illustres se souciaient bien de l'Académie de médecine! D'ailleurs le docteur Dorliac, l'un des mainteneurs voués au triomphe d'Escanecrabe, avait déclaré que le transport au Capitole du marquis de Peschbusque était moins dangereux que leTetour des îles d'Hyères de M. de Castelgaillard.
Cependant les académiciens étaient dans une certaine perplexité, qui se trouva justifiée par le premier vote.
Dix-neuf voix appelaient dix-neuf voix.
Les questeurs ayant fait circuler les urnes, le même nombre de boules noires et de boules blanches répondit à chacun des noms des deux candidats.
Dix fois, vingt fois, quarante fois l'entêtement fut égal de part et d'autre.
Soixante-dix-sept tours de scrutin amenèrent invariablement dix-neuf voix en présence. Encore les partisans de Laffitte-Vigordanne voulaient-ils continuer de voter, espérant qu'avant la fin de la séance, le marquis de Peschbusque rendrait le dernier soupir !
Les passions académiques peuvent engendrer de grands crimes.
Il y avait des membres enragés, excités par le vole, qui, sans hésiter, eussent poussé doucement M. de Castelgaillard du haut d'une falaise, quoique la volonté expresse de la Providence l'eût fait quitter les îles d'Hyères.
Si le malheureux marquis de Peschbusque eût été une lampe manquant d'huile (avec laquelle il avait d'ailleurs trop de ressemblance), combien eussent souftlé sur la mèche !
C'étaient des visages farouches et opiniâtres, des fronts plissés sur lesquels, chose à peine croyable, de nouvelles rides trouvaient place.
Des groupes agités s'échappaient les noms de Laffitte- Yigordanpe et d'Escanecrabe.
Les deux candidats pouvaient être fiers : jamais on ne s'était autant occupé d'eux. 11 est vrai que quelques railleries se mêlaient à leur nom, suivant qu'il était prononcé dans un camp ou dans l'autre.
Après soixante-di\-sept ballottages, il y eut un temps d'arrêt pendant lequel quelques Illustres se rendirent à la buvette.
Alors les esprits modérés s'interrogèrent du coin de l'œil.
Cetle séance pouvait-elle se prolonger plus longtemps?
Les prudents se comprirent au premier coup d'œil. Il fallait nommer quelqu'un. Lequel des candidats? C'est ce qui semblait difficile, les deux partis étant au comble de l'irritation et ne voulant abandonner ni Laffitte-Visjordanne, ni Escanecrabe.
Seuls restaient assis M. de Castelgaillard et le marquis de Peschbusque, sans comprendre ce qui se passait, accablés d'avoir voté chacun soixante-dix-sept fois.
A celte heure ils n'avaient plus conscience de leur présence dans la salle des Illustres.
Ils respiraient h peine et n'avaient pas la force de protester contre le rôle de machine à voter qu'on leur faisait jouer.
La bouche de M. Castelgaillard pendait , les muscles manquant de ressorts; les paupières abattues du marquis de Peschbusque étaient couleur de feuille morte.
Un des modérés, qui avait l'oreille de l'assemblée, fit observer que ces deux Illustres occupaient leur fauteuil sans doute pour la dernière fois. C'étaient donc deux places vacantes dans un avenir prochain. Rien n'était plus simple que de s'engager à donner à la première vacance ces deux fauteuils aux concurrents Laffitte- Vigordanne et Escanecrabe qui divisaient l'assemblée.
Une transaction sourde se forma dès cette auverture.
L'Académie avait résolu de nommer ce jour-là Laffitte- Vigordanne ou Escanecrabe.
Elle se rallia à l'insidieuse motion de ne nommer ni l'un ni l'autre.
Alors les membres les plus opposés s'entendirent, se formèrent en groupe, se prirent l'un l'autre par le bras, et au soixante-dix-huitième vote fut nommé, à la majorité absolue, un homme dont le nom avait surgi tout à coup :
L'abbé Supplici !
Un sauvage qui trouve sur le corps d'un naufragé une montre n'est pas plus étonné de la vie intérieure de cette singulière machine que la bourgeoisie de Toulouse en apprenant la nomination de l'abbé Supplici au fauteuil vacant.
Par quel mystère trente-huit Illustres, rassemblés pour choisir entre Laftitte-Vigordanne et Escanecrabe, avaientils donné leur voix à l'abbé Supplici!
C'étaient des allongements d'yeux, des bouches agrandies par les suppositions, des commentaires baroques si éloignés de la réalité, que seul pourra les faire comprendre l'horloger patient qui a ajusté les diverses pièces de ce drame.
M. Supplici, desservant de la petite église de Kyrie- Eleyson, avait pour paroissiens la fraction de l'aristocralie trop éloignée de l'église de la Daurade pour assister aux offices. Sou zèle, sa piété lui firent exercer un certain ascendant sur quelques familles nobles.
Dévoré par une ambition sans limites, le prêtre affectait l'humilité la plus grande. Il brûlait de jouer un rôle
considérable; il savait vivre solitaire dans sa cellule, ne voulant pas accepter une place de troisième ordre.
Ce dominateur attendait l'occasion, décidé à s'accrocher au plus mince cheveu de sa perruque.
Sa position de prêtre le mit en rapport avec madame de Parrequeminières, dont il devint le directeur. 11 arriva ainsi, dans le salon le plus influent de Toulouse, à avoir une place marquée auprès de la maîtresse de la maison.
Quand se dessinèrent les élections et que fut débattue la candidature de Laftitte-Vigordanne, l'abbé Supplici, quoique depuis longtemps il enviât le fauteuil académique, travailla en apparence, de tout son pouvoir, au succès de la nomination du futur membre des Jeux- Floraux.
Pas un mais ne sortit de la bouche du prêtre pendant la recherche difficile des voix sur lesquelles Laffitte- Vigordanne devait s'appuyer.
Chacun dans le salon sentait la difficulté de l'entreprise; l'abbé Supplici, plein d'activité et de dévouement, détacha deux voix importantes acquises à Escanecrabe pour les offrir au protégé de madame de Parrequeminières.
Ainsi fut constitué ce qu'on appelait le parli des Dix- Neuf.
Pour détacher ces deux voix, l'abbé Supplici avait épluché mot à mot la brochure du botaniste sur le Putrilage des Champignons. Une phrase vague dans la préface lui permit d'accuser Escanecrabe de matérialisme ; à l'aide de la phrase, le prêtre montrait la discordance des doctrines du botaniste avec la Genèse. Grâce à l'épouvantail du matérialisme, Escanecrabe perdit deux voix.
Dès lors l'abbé Supplici, dont le zèle avait été remar-
que, resta dans la mémoire de madame de Parrequeminières comme un des hommes qui plus tard devaient rendre à la couipagnie des Illustres une partie de son ancien éclat.
Le prêtre, quoique affectant un absolu détachement des plaisirs mondains, fréquentait d'autres salons; mieux qu'un autre il jugea de la lutte qui allait s'établir entre les deux candidats.
Plus d'une fois retiré dans sa cellule, l'abbé Supplici dressa des listes de votes, avec la conscience d'un acharné ballottage sans issue; cependant il ne dessinait pas encore ouvertement sa candidature et affectait, devant les amis de madame de Parrequeminières, de regarder ce fauteuil qu'on lui offrait dans l'avenir comme trop mondain pour un prêtre.
Qui aurait dit à Gardouch que lui seul avait été l'agent absolu de la nomination de l'abbé Supplici, eût fait tomber le docteur dans une stupéfaction semblable à celle de ses compatriotes.
Une fois en possession du manuscrit découvert par Saturnin, l'abbé Supplici dévoila ses batteries.
De même qu'un médecin qui teinte de noir le diagnostic de maladies innocentes pour faire valoir sa science auprès de ses clients, l'abbé Supplici exagéra, dans une conversation intime avec madame de Parrequeminières, la portée des attaques de l'excentrique Gardouch.
Suivant le prêtre, la i)atronne des Jeux-Floraux était au-dessus de telles injures et une négation si déterminée de son existence devait tourner en sa faveur : même dans d'autres temps^ il eût été peut-être utile d'attiser ces haines, qui ne pouvaient que donner de la vitalité à l'Académie ; mais l'abbé Supplici craignait qu'il n'y eût pas, à Vheure actuelle, de polémistes assez autorisés pour renverser les bases du travail remarquable du
docteur Gardouch, que le prêtre disait inattaquable sur le terrain de l'érudition. Le contempteur de Clémence Isaure ne pouvant être confondu par les textes, tout le combat était renfermé dans le champ clos de l'interprétation.
Or, l'abbé Supplici évoquait un à un les noms des Illustres, et quoique chacun d'eux fût doué, à l'entendre, de qualités considérables, à tous il manquait le souffle enthousiaste, qui est la meilleure arme à opposer aux pamphlétaires.
L'Académie, en appelant à elle le botaniste ou l'homme au quatrain, ne pouvait compter sur la défense d'un Laffitte-Vigordanne ou d'un Escanecrabe.
Clémence Isaure reste sans défenseur au moment où il faudrait des chevaliers recouverts d'une triple armure pour ruiner le système d'attaque de Gardouch.
Les flèches qu'un ennemi sans pitié se préparait à lancer contre la statue de la poétique figure, quoiqu'elles ne pénétrassent pas le marbre , devaient ricocher et blesser ceux qui l'entouraient, ses défenseurs naturels, les membres de l'Académie.
L'abbé Supplici re^veitâii maintenant de n'avoir point accueilli les vœux de madame de Parrequeminières, dont l'extrême bienveillance lui traçait le chemin de sa candidature depuis longtemps. (Madame de Parrequeminières en avait parlé seulement un mois avant, sans prendre garde h ses paroles.)
L'abbé Supplici termina en parlant des études qu'il avait consacrées toute sa vie à la compréhension de la figure de Clémence Isaure.
Ces adroites confidences, dont le conteur ne peut qu'indiquer les points saillants, portèrent leurs fruits. Dès le même soir, madame de Parrequeminières en parla à quelques mainteneurs influents, posant nette-
ment la candidature du prêtre au prochain fauteuil vacant après l'admission de Laftîtte-Vigordanne.
Ce fut ainsi que Tabbé Supplici, mis tout à coup sur le tapis académique par le ballotage sans résultats des deux candidats, enleva en un clin d'œil le fauteuil qu'assiégeaient de si nombreux concurrents depuis tant d'années.
Combien fut douce la convalescence de Raymond!
Le premier jour où il put respirer l'air de la rue, Paule était à sa fenêtre, comme cette statue de châtelaine sculptée à la maison de Jacques Cœur qui depuis le quinzième siècle regarde curieusement les passants. Paule apparaissait à Raymond telle qu'il l'avait vue la première fois, alors qu'un regard avait décidé de sa vie; mais aujourd'hui les deux amants, enhardis l'un par l'autre, cherchaient dans leurs traits les traces d'une si longue séparation.
Paule était plus belle encore. Les angoisses parlésquelles elle avait passé faisaient place à une tendre sérénité; car depuis quelques jours elle savait par l'abbé Desinnocends que celui qu'elle appelait « son ami de cœur » était hors de danger.
Qui eût vu Paule et Raymond en face l'un de l'autre eût compris la force de cet amour naissant.
Ni paroles ni serments ne furent échangés. Mieux que cela. Deux jeunes gens s'étaient vus et avaient été touchés. Il semblait impossible qu'un autre que Raymond
LA iiKi.LE l'Ai::: 95
aimât Paille, qu'une autre que Paule aimât Raymond.
Dans leurs yeux se lisaient dix mille paroles plus éloquentes que toutes les paroles humaines. Ils n'avaient pas besoin de se parler, le regard suffisait.
C'étaient de doux et mystérieux propos, des tendresses infinies qui traversaient la rue déserte. L'amour dans toute sa pureté, l'amour qui ne raisonne pas, à qui le mot faime suffit pour remplir le cœur d'enivrements, donnait naissance à de muettes litanies dans lesquelles, semblables à ces cœurs n^sti([ues au-dessus desquels brille une pure flamme, le nom de Paule s'entremêlait à celui de Raymond.
Tout ce qui intéressait Paule prenait, aux yeux de Raymond, des tons semblables à ceux de tendres nuages. La petite fenêtre où se tenait Raymond encore souffrant semblait à Paule plus douce qu'un nid d'oiseau.
Longtemps ils avaient été séparés. Une seconde effaçait ces angoisses.
La maladie en fit deux anciens amis qui, après un long voyage, ont de longues confidences à se faire, et pourtant ils semblaient hésiter à revenir sur la cause de leur séparation.
L'envoi des bouquets recommença. Tous les malins Raymond cueillait dans le jardin de la maison la rose la plus fraîchement éclose et l'envoyait à Paule.
Un jour, Raymond s'aperçut que la servante de sa mère le regardait avec curiosité.
— Vous aimez les fleurs, monsieur? dit-elle.
— Oui, le matin, dit Raymond en attachant la rose k sa boutonnière.
Comme il craignait que la servante ne s'aperçût de la disparition de cette rose destinée h Paule, désormais il en coupa un bouquet chaque jour et pria la femme de
service de poser quelques fleurs sur la table de sa mère, afin qu'elle les trouvât en se réveillant.
L'amour ouvre les portes du cœur à deux battants et fait qu'il s'en échappe des gerbes de délicatesses dont chacun profite.
— Tu deviens galant, Raymond, dit la veuve qui recueillait la dîme de l'amour de son fils pour Paule.
La physionomie de Raymond, à mesure que la maladie s'enfuyait, prenait des rayonnements de bonheur. Tout était ouvert en lui. Ses yeux brillaient ; sur ses lèvres se posaient naturellement d'aimables sourires.
Paule , touchée des assiduités de son voisin , mit à son corsage la rose qu'il lui envoyait. Grave imprudence !
Raymond répondit par un regard que la plume ne peut rendre ; avec le regard un baiser traversa la rue. Les deux jeunes gens, comme par un commun accord, se retirèrent de la fenêtre. Leur émotion était trop vive.
Ce jour-là Raymond prit la route de Pibrac, répétant mille fois pendant la route *. Je suis aimé!
Il marchait plus léger qu'un oiseau ; l'amour frayait sa marche.
Une tendresse particulière embellissait la nature, activait le parfum des fleurs, colorait de tendres nuances l'azur du ciel et remplissait le cœur du jeune homme de vaillance.
Les récits merveilleux des chevaliers combattant pour les dames dont ils portaient les couleurs se présentaient à l'esprit de Raymond, qui regrettait de vivre à une époque où ne se rencontraient ni rivaux à vaincre, ni forteresse à renverser. Des forces inconnues parcouraient le corps de l'amoureux, qui, sur un signe de Paule, eût accompli des travaux héroïques.
Seul sur la route, Raymond parlait à voix haute au
vent pour que le vent portât ses paroles à l'intérieur de la Maison de pierre.
Il évoquait en lui le geste de chaste timidité avec lequel Paule avait accroché la rose à sa ceinture.
Quand Raymond la remercia par un baiser, quelle charmante rougeur s'était emparée de la figure de la jeune fille ! Comme elle s'était enfuie, pudique comme une nymphe surprise par un chasseur!
Le catalogue des charmes d'une femme aimée remplit un gros dictionnaire. Ce livre, Raymond le feuilletait, s'en enivrait, restait sous le coup de l'extase et devenait poëte.
A mi-chemin l'amoureux rencontra, tapie dans le feuillage, une petite source coulant le long de rochers recouverts de mousse. Un platane d'un vert doux et transparent formait ombrage à la source. Raymond s'étendit sous le platane, en regardant couler l'eau. Les sensations accumulées depuis sa première rencontre avec Paule s'agitaient tellement dans son esprit que le clerc entreprit de les fixer sur son carnet.
Des vers s'échappaient de son cœur, sans recherche ni fatigue, doux et tendres, tels que ceux qu'improvisait Pétrarque pour Laure. Le petit ruisseau qui murmurait aux pieds de Raymond ne rappelait-il pas le souvenir de la fontaine de Vaucluse?
Les vers jetés sur le papier, Raymond continua sa route jusqu'à ce qu'il s'aperçut qu'il marchait depuis trois heures. Il était temps de reprendre le chemin de Toulouse pour ne pas inquiéter madame Falconnet par une première sortie si prolongée. L'amour donne des ailes. Raymond prit un chemin de traverse, arriva chez sa mère à l'heure du dîner, les habits couverts de poussière, la figure animée; et il sourit quand madame Falconnet lui demanda la cause de ce désordre de toilette
Pouvait-il avouer que l'amour, la poésie et le souvenir de Paule lui faisaient oublier les heures?
Le soir, Raymond relut ses vers, qui Tétonnèrent comme s'ils eussent été écrits par un autre. Il les trouvait bien, et pourtant regrettait de ne pouvoir se confier à un ami pour lui demander conseil. Pourquoi ne pas les envoyer à Paule? Us avaient été composés pour elle : ils étaient son image et son souvenir. Raymond s'endormit avec cette idée qui ne le quitta pas de la nuit.
Ayant entouré de sa pièce de vers le bouquet qu'il faisait parvenir chaque matin à Paule, l'amoureux fut pris d'un certain serrement de cœur. En ce moment se signait son arrêt. Comment Paule accueillerait-elle cette hardiesse?
Paule reparut à la fenêtre remerciant Raymond par un ineffable sourire.
Dès lors, soir et matin, se continua l'envoi de quelque poésie dont chaque vers contenait le nom et les charmes de Paule, qui sans crainte recevait cet envoi.
La jeune fille n'avait-elle pas été bercée avec la tradition de celle dont elle portait le nom, de la belle Paule qui, suivant une ancienne chronique, devait, par ordre des Capitouls, se montrer une fois par semaine en public, chaque diinanehe, pour que le peuple ne fût pas privé de la vue de sa beauté ?
René d'Espipat, qui chaque jour avait fait prendre des nouvelles de Raymond, vint lui rendre visite.
— Me pardonnez- vous, dit-il, ce maudit coup d'épée que j'aurais voulu recevoir?
Pour toute réponse, Raymond lui tendit les deux mains.
— Plaise à Dieu, s'écria René, que vous ayez un jour besoin de mon cœur et de mon épée!
— Votre amitié je l'accepte, l'épée je la repousse, dit Raymond.
René d'Espipat valait mieux que son apparence. Il sacrifiait à la mode du moment, qui était d'avoir la mine impertinente. L'élégance le voulait, comme de porter des moustaches en croc; mais dans les circonstances où ses sentiments d'honneurétaient mis en jeu, Ren^ sentait bouillonner en lui le sang de ses aïeux, les braves d'Espipat.
René avait été élevé dans Paris à risquer sa fortune sur une carte, à parler aux femmes d'un ton cavalier, h cacher soigneusement ses qualités, à faire parade de
vices excessifs : il en était ainsi au Jotkey, au Café Anglais, dans les coulisses de l'Opéra. René s'était laissé recouvrir de dédains, comme son tailleur l'habillait de vêtements à la mode. Un certain nombre d'hommes sont asservis à un apparent dandysme de corruption; mais la délicatesse des sentiments se cache sous l'épiderme.
Un instant d'entretien ne s'était pas écoulé que Raymond et René devenaient amis pour la vie, et d'Espipat offrait de donner une leçon au lâche Fajon , cause du duel.
— Laissez ce pauvre homme, dit Raymond.
Pour montrer en public l'affection qu'il portait à Raymond :
— Vous me permettrez de fêter votre retour h la santé, dit René ; le jour qu'il vous plaira de m'indiquer, nous souperons au café ïivolier, où vous inviterez vos amis. Laissez-moi avoir l'honneur de vous présenter les miens.
Raymond ne pouvait refuser. Il appela à cette fête le docteur Gardouch, Loubens, Lagardelle et ses compagnons, les clercs de l'étude.
Ce fut un repas plein d'animation et de gaieté : les convives étaient heureux que deux adversaires fussent maintenant amis dévoués.
Maintes fois on but à l'heureux retour à la santé de Raymond. Le vin épanouissant les cœurs :
— D'Espipat, dit un des convives, récite-nous quelque gaie poésie.
— Une partie de lansquenet, répondit René, ne vautelle pas mieux que tous les vers du monde ?
— Monsieur d'Espipat, reprit Gardouch, si vous consentez à nous faire entendre un morceau de votre composition, je vous ferai part d'un fragment de mon
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mémoire, qui prouve que Clémence Isaiiro n'a jamais existé.
— La bonne plaisanterie ! s'écria René, croyant que le docteur raillait.
— Uien n'est plus sérieux.
— Ce sera fort intéressant, dit le journaliste Loubens, qui avait obtenu communication du mémoire et s'amusait à l'avance de l'effet de cette diatribe sur les amis de d'Espipat, la plupart nobles et titrés.
— Allons, René ! s'écriaient les convives.
— Votre insistance, messieurs, ne me permet pas de refuser, dit René.
Sans vanité, il récita une élégante et railleuse ballade, tout à fait en situation à l'heure du vin de Champagne et que chacun applaudit.
Suivant sa promesse, le docteur Gardouch fit montre une fois de plus de ses sentiments voltairiens, en lisant le factum où était traitée vertement, par un esprit sarcastique, la mémoire d'une femme qui a laissé dans Toulouse de poétiques souvenirs.
Seul, Saturnin de Poucharramet resta froid, protestant par son silence contre celte profanation.
Les amis de René d'Espipat, quoiqu'ils représentassent la noblesse du pays, étaient d'un âge où on s'inquiète médiocrement des opinions politiques. Ils ne se montrèrent ni enthousiastes, ni hostiles aux imprécations de Gardouch ; ils préféraient la poésie à la critique, l'inspiration au raisonnement, à la satire quelques rimes mélodieuses, qui répondissent à leurs natures méridionales.
C'est pourquoi René d'Espipat invita chacun des convives à réciter à tour de rôle un morceau poétique, tiré de son propre fonds ou de celui des poètes contemporains célèbres. Cette motion obtint d'autant plus
de succès qu'il était convenu qu'on ne nommerait l'auteur des poésies qu'après l'audition de la pièce. Ainsi furent acclamés des odes, des ballades, des sonnets empruntés à la poésie moderne, et le plaisir était vif pour celui qui le premier apportait la signature de l'ode, de la ballade ou du sonnet.
Quand vint le tour de Raymond, il fiésita; mais, pressé de toutes parts et l'image de Paule n'ayant pas quitté ses yeux pendant le repas, il récita le morceau poétique qu'il avait composé quelques jours auparavant, au bord delà source. D'abord il dit timidement ses propres vers, mais s'étant enhardi, Raymond se laissa gagner par la flamme intérieure qui illuminait ses propres accents, et des applaudissements éclatèrent de toutes parts, car cette pénétrante inspiration rappelait d'heureux temps h ceux qui avaient aimé.
Ceux qui aimaient étaient jaloux de traduire leurs sensations aussi vivement, et les ignorants en amour sentaient leur cœur palpiter , tant l'élan de cette belle pièce était sincère et rafraîchissant.
Tous les convives se regardaient, groupant pour ainsi dire leurs connaissances en commun pour inscrire un nom célèbre sous ce cantique amoureux.
— Je ne crois pas me tromper, dit Loubens, mais j'ai rarement entendu un homme dire les vers d'un autre avec un tel accent.
René d'Espipat, frappé de l'émotion de Raymond pendant qu'il récitait sa pièce de poésie, se jeta dans ses bras.
— Et dire, s'écria-t-il, que j'ai failli tuer un tel poëte!
Raymond se refusait à accepter les ovations des convives; toutefois, ému, la flamme dans les yeux, il se défendait faiblement, heureux que l'aveu poétique de sa passion ne fût pas regardé comme trop indigne.
LA DKLLE PALI.K i 03
— Pourquoi Raymond n'enverrait-il pas celte pièce au concours des Jeux-Floraux? dit le peintre Lagardelle.
— Oui, aux Jeux-Floraux! s'écrièrent les convives. Mais Gardouch se levant :
— Hé quoi! mes amis, dit-il, vous êtes assez jeunes pour croire que les mainteneurs comprendraient de telles émotions? Envoyez-leur des froideurs académiques, des faussetés poétiques... Comment! vous accepteriez pour juges des vieillards qui conservent dans la galerie des Illustres le portrait d'un inquisiteur qu'ils louent d'avoir fait brûler Vanini! Mais c'est le musée des formes cérémoniales gothiques, des idées surannées, des abus! Ils ont raison de s'appeler mainteneurs! Oui, mainteneurs des préjugés, des réactions politiques, des vieux partis, des haines contre tout esprit indépendant! Voilà les hommes à qui vous voulez envoyer notre ami Raymond... Laissez tranquilles des momies qui n'existent pas plus que Clémence Isaure, pas plus que la plémde des dames toulousaines dont ces braves gens rappeuent sans cesse les fades mièvreries. Vous avez dit des vers ; moi aussi j'en fais des vers, et puisque vous ne paraissez pas savoir ce qu'est l'académie des Jeux-Floraux, je vais vous rapprendre.
D'une voix vibrante, le docteur Gardouch récita :
Prenez d'abord quinze verdets (1), Ajoutez-y douze cadets D'antique et haute noblesse, Dix jésuites, deux bedeaux, Plus un clerc pour servir la messe, Et vous aurez les Jeux-Floraux.
(1) II est bon de rappeler aux lecteurs que le drame se passe entre les années 1832-1834, ainsi que le prouve ce mot de verdet, qualification des ultra-royalistes quelqiies années auparavant. — C.-t.
i04 LA BELLE PAULE
En toute autre occasion cette épigramme de l'ardent libéral eût engendré des querelles parmi les convives; mais le docteur Gardouch ne laissa pas le temps de discuter sa satire.
— Savez-vous, continua-t-il , comment on arrive à l'académie des Jeux-Floraux? Par la sacristie et le confessionnal. Ce n'est pas avec de l'encre qu'il faut écrire, c'est avec de l'eau bénite... Jetez votre plume, prenez un goupillon, faites-vous affilier à quelque pieuse société, sans quoi, nul d'entre vous ne passera le seuil du Câpitole. Vous avez composé un beau morceau de poésie, Raymond; il y manque le signe de la croix. Pourquoi n'avoir pas fait rimer carmen avec amen?
Le voltairien était en verve.
— Laissez, reprit-il, les Jeux-Floraux aux vieilles dévoles, aux magistrats de province, aux pédants qui ont appris, dans des traités de rhétorique, comment se fabrique l'inspiration. Si une idée s'empare de vous, si vous êtes dévoré par une flamme, une croyance, une passion, votre pièce ne sera pas couronnée à l'Académie. Les Jeux-Floraux sont faits pour l'intrigue et la médiocrité; les mainteneurs veulent des alliés entichés de vieilles idées, ennemis de toute jeunesse. Ah '..mes amis, vous réussirez quand votre tête sera couverte de cheveux grisonnants, quand l'âge aura glacé votre sang, quand les malheurs de la vie auront desséché votre cœur.
Cet emportement de Gardouch plut à la jeunesse. A cette heure, l'incisif docteur avait recruté des alliés ; et les libations continuant, plus d'un héritier des fan illes aristocratiques de Toulouse traversa le soir la place du Câpitole, accablant de sarcasmes le palais, siège des Jeux-Floraux.
Cette soirée décida de l'intiniilé de Raymond avec Lagardelle et Loubens , touchés du sentiment poétique de l'amoureux.
Loubens et Lagardelle se mouraient d'ennui à Toulouse. Le peintre arrivait de Rome après ses études à Paris, envoyé par le conseil général du département qui avait fait les frais de son instruction artistique; mais la ville ne lui fournit pas les moyens d'exercer son talent.
Dans l'atelier du peintre, le journaliste Loubens, choisi par le ministère pour rédiger V Etoile de Toulouse^ passait la majeure partie de la journée étendu sur un divan.
Ayant habité longtemps Paris, tous deux en avaient conservé un vif souvenir, et les petites questions de la province ne pouvaient les intéresser. Les poésies de Raymond, jointes au rôle qu'ils jouèrent dans le duel, firent qu'ils s'éprirent d'une vive amitié pour un jeune homme dont les tendances n'avaient rien de commun avec la vie provinciale.
Le cœur de Raymond était plein de motifs poétiques .
Pendant les longues insomnies de sa maladie, la petite chambre de Paule apparaissait comme un cadre d'où se détachait la blonde physionomie de sa voisine : ces souvenirs donnèrent naissance à des poésies claires et transparentes au fond desquelles apparaissait la jeune fille, prêtant quelque chose de chaste et de rose à ces juvenilia.
Loubens et Lagardelle, qui avaient reçu confidence de la plupart des pièces, furent touchés de cette fraîcheur de sensations. Ils avaient jadis passé par des émotions semblables, moins pures. Il est si rare de rencontrer des femmes qui s'enivrent de tels parfums ! Pourtant les deux amis comprenaient la délicatesse de sentiments de Raymond, et, en l'écoutant, se demandaient non sans mélancolie : Pourquoi n'avons-nous pas trouvé au début de la vie une femme semblable à celle qui a inspiré ces poésies!
Une après-midi Raymond entra dans l'atelier de Lagardelle, étendu dans un hamac et occupé, suivant son habitude, à fumer de nombreuses cigarettes en compagnie de Loubens.
— N'étes-vous pas fatigués d'une telle existence ! demanda Raymond à qui l'amour avait communiqué une activité et des élans particuliers.
— Je travaille, dit Loubens.
— Ah ! s'écria Raymond.
— Je travaille à ne pas travailler, reprit Loubens. Le propre du parfait journaliste en province est de ne jamais loucher à une plume. Je serais perdu si quelqu'un trouvait une bouteille d'encre chez moi. Quand je suis arrivé ici, le préfet m'a dit : « Monsieur, soyez prudent. » J*ai suivi le conseil, et j.e m'en trouve bien. La prudence consiste à ne pas écrire une ligne.
— Cependant, quand j'étais malade?... dit Raymond.
— Oui, un moment de faiblesse m'a fait donner le bulletin de ta santé... Chaque mot de ces bulletins pouvait me faire pendre... Si le docteur Gardouch ne m'avait pas envoyé ses bulletins, malgré l'amitié que je te porte, du diable si j'aurais imprimé quelques lignes qui pouvaient déplaire à tes parents, à tes adversaires, au procureur du roi, car j'éternisais la mémoire de ce duel... Les élections municipales approchent... T'imagines-tu, Raymond, que je prendrais parti pour un candidat? Chacun imprimera dans les colonnes du journal sa circulaire, qui ne sera précédée ni suivie d'aucune réflexion de ma part... Grand Dieu! que deviendrais-je entre les candidats du gouvernement et ceux de l'opposition? La poste aux lettres reçoit des lettres d'affaires, des lettres d'amour, des lettres d'injures... La poste distribue le tout sans se troubler... Un journal est une boîte aux lettres dont je suis le facteur.
— A l'exception, dit Raymond, que les facteurs courent sans cesse et que tu restes étendu sur un divan les deux tiers de la journée.
— Il a été constaté, reprit Loubens, que les facteurs ne dépassent pas une moyenne de cinquante ans sans succomber aux fatigues de leur profession. Je ne veux pas m'user à ce jeu-là. Un homme assis est plus heureux qu'un homme debout, et un homme étendu vaut mieux qu'un homme assis.
— Bien parlé, s'écria Lagardelle. Moi, à qui le conseil général n'a pas dit : « Soyez prudent » , j'affirme que Loubens a parlé en sage, non-seulement pour lui, mais aussi pour moi. Je pourrai peindre ici, à la condition d'entasser mes tableaux dans un coin de l'atelier. A Paris, mes amis les regarderaient; les gens de Toulouse ont autre chose à se soucier que de peiniure. A quoi bon préparer des nids aux araignées? En dissertant de l'art avec Lou-
bens, chacun se dil que je m'occupe de peinture, et cela suffît. Si j'avais le malheur de peindre, tous les bourgeois me traiteraient de paresseux. . . En ne faisant rien je passe pour un homme sérieux.
Par ces paradoxes, Lagardelle et Loubens se justifiaient vis-à-vis l'un de l'autre de l'atonie dans laquelle les jetait la vie provinciale; mais Raymond plaignait ses amis de l'aifaissement dans lequel ils étaient tombés.
— Pourquoi ne sortirions-nous pas? dit-il.
— Marcher! s'écria Lagardelle se balançant dans le hamac.
— Tu ne marcheras pas.
— La voiture de monsieur Raymond est-elle à la porte ? demanda ironiquement Loubens.
— Mieux qu'une voiture.
-r- Des chevaux? demanda Lagardelle.
— Mieux que des chevaux, dit Raymond.
— Un ballon? dit Loubens.
— Mieux qu'un ballon. Venez avec moi.
Le peintre et le journaliste se levèrent, se demandant quel était le moyen da locomotion plus agréable que des chevaux et une voiture. Guidés par Raymond, ils descendirent sur le quai, où était amarré un bateau au mât duquel flottait un pavillon.
— Ah! les bords de la Seine ! soupira Loubens.
— Espères-tu, demanda Lagardelle, que nous allons nous fatiguer à ramer?
— Je me charge de tout, dit Raymond.
— Un canot à Toulouse, dit Loubens, c'est d'une galanterie !
En effet, le canot était une galanterie à l'adresse de Paule. Raymond l'avait avertie que l'après-midi il naviguerait sur la Garonne en face du jardin de la Maison de pierre. Un pavillon rouge servirait de signal. Les amants
étaient séparés par l'île de Tounis ; mais les yeux amoiiîeux ne connaissent pas de distances.
Raymond savait que Paule, accoudée sur la balustrade ëâ jardin, suivrait du regard le pavillon rouge. Au lieu de descendre la Garonne, il imprima au bateau une direclion particulière, allant d'un bord de la rive h l'autre bord, revenant, restant en place, tournoyant, et cela avec tant d'opiniâtreté que Loubens en fit la remarque.
— Voudrais-tu apprendre le métier de passeur?
— Peut-être, dit Raymond.
— Nous serions si heureux d'aller à la dérive, sans pensera rien ! dit Lagardelle.
— J'ai fait un pari, reprit Raymond ; vous me servirez de témoins.
— Encore! dit Loubens.
— Amère désillusion, s'écria Lagardelle. Je croyais que nous venions en bateau uniquement pour notre plaisir. En quoi consistera notre témoignage?
— Dans le dénombrement des traversées que je ferai d'une rive à l'autre.
— Faudra-t-il que nous prenions la peine de compter ces passades? demanda Loubens.
— Juste, dit Raymond en souriant.
Mais son sourire ne répondait pas h la déconvenue de Loubens. Le regard de Raymond s'efforçait de traverser les cî^paces; par instants une illusion lui faisait croire »ax signaux d'un point blanc, sur la terrasse de la Maison de pierre.
— Un beau tableau que le ciel et la rivière ! s'écria Lagardelle. Pas de figures, rien que des nuages se mirant dans l'eau. L'arbre remue, la rivière coule, le nuage ftoile. Il faut que j'essaye de rendre cette impression... à won arrivée à Paris.
— Et tu espères, dit Loubens, rencontrer un homme
ilO LA BELLE PAULE
assez ami de la nature pour ne pas te prier d'ajouter un pêcheur au bord de la rivière, et à côté du pêcheur un cabaret, et dans le cabaret des canotiers qui chantent, et au fond un troupeau de vaches, et derrière le troupeau le chien du berger qui aboie après le taureau, et à* quelques pas du taureau une grosse dame qui frémit, et. à côté de la grosse dame...
— Assez! ne m'enlève pas mes illusions, s*écria Lagardelle.
Ainsi dissertaient le journahste et le peintre, étendus dans le bateau, pendant que Raymond, tout entier au souvenir de la Maison de pierre, espérait être vu de Paille.
Cependant Loubens poussa Lagardelle du coude et lui' montra Raymond qui, oubliant ses amis, faisait des signaux du côté de la berge, saluait de la main, et les yeux pleins de langueur, ne pouvait cacher sa flamme intérieure.
— Raymond ! cria le peintre.
Raymond tressaillit, s'apercevant que ses compagnons suivaient la direction de ses regards. Par un brusque mouvement de rames, il fit tourner le bateau qui, pour la première fois, alla à la dérive.
— As-tu gagné ton pari? demanda ironiquement Loubens.
— Ton adversaire, dit Lagardelle, demeure, à ce qu'il paraît, dans l'ile de Tounis.
Raymond se troublait.
— Tu lui fais des signes qui indiquent sans doute combien de fois tu as traversé la Garonne.
— Rizarre pari! reprit Lagardelle. Je me trompe forti ou ce prétendu pari cache un rendez- vous avec quelque i beauté mystérieuse...
— Qu'un père barbare empêclie de sortir, ajouta Loubens.
Raymond souriait malgré son trouble.
■ — Est-elle jolie? demanda Lagardelle.
— Si elle est jolie, dit Loubens; mais c'est à cette beauté mystérieuse que s'adressent les poésies de Raymond. Er moi qui imprimais dans mon journal ces déclarations amoureuses, croyant naïvement qu'il s'agissait d'un amour idéal... Raymond est entré parfaitement dans mes idées en prenant l Etoile de Toulouse pour sa boîte aux lettres!
— C'est une histoire intéressante, reprit le peintre... Un pavillon rouge! Cinquante traversées en face de l'île de Tounis... Si pourtant Raymond se moquait de nous! Un bateau, deux badauds... Tu seras surveillé, mon cher Raymond, car tu cours des dangers.
— Qui sait, dit Loubens, si le duel avec d'Espipat n'a pas son origine dans cette passion mystérieuse.
— Je vous en prie, disait Raymond, qui se sentait deviné.
— Quand le soir, reprit Lagardelle, tu rencontreras aux environs de l'ile deux hommes enveloppés dans de larges manteaux...
— Couleur de muraille... ajouta Loubens.
— Songe que tes amis veillent sur toi et qu'ils sont prêts à te donner un coup de main. La vie à Toulouse est d'un ennui il fallait; un Raymond pour en rompre la monotonie.
— Le mot d'ordre sera xVmour et Discrétion, ajouta Loubens.
Mais Raymond, de nouveau livré à lui-môme, ru'entendait plus les railleries de ses amis. Le bateau allait à la dérive. Couché près du gouvernail, Raymond suivait les nuages se détachant sur le ciel bleu. Les nuages
sont les confidenls des amoureux. La nature est discrète. Impalpable comme l'horizon, varié comme la tendresse, le nuage fuit, reparait, se teinte de riches couleurs auxquelles succèdent de tendres nuances; sur cette palette l'amoureux choisit sa couleur préférée. Dans chaque forme vague il retrouve le portrait de celle qu'il aime.
A cette heure, Raymond voyait Paule à travers de blancs moutonnements.
Ses amis pouvaient s'égayer en toute liberté; Raymond ne les entendait plus. Le soleil se couchait, et dans ses rayonnements irisés de vert et de rouge, le poète regardait étincelante la figure de la belle Paule.
Le lendemain du sonper offert aux amis de Raymond par d'Espipnt, Saturnin en raconta les principaux incidents à l'abbé Supplici, s*accusant d'être resté jusqu'à la fin de la soirée en une telle société.
— Cher enfant, dit l'abbé, j'aime à vous entendre exprimer d'aussi bons sentiments; en effet, on ne saurait trop blâmer la conduite de M. d'Espipat, qui se mésallie à un pareil contact. Le cœur de sa parente, madame de Pdrrequeminières, saignerait si elle avait connaissance de ces orgies. Quant à ce qui vous touche personnellement, vous aurez tiré plus d'un enseignement de cette soirée, ne fût-ce que de vous ancrer dans les idées vraiment religieuses.
Alors l'abbé Supplici traça un sombre tableau du scepticisme de la bourgeoisie , représentée par le docteur Gardouch.
— Ce sont bien les fils de leurs pères, dit- il; ils continuent avec la plume les dévastations que leurs aïeux ont commencées avec la hache. Les révolutionnaires faisaient couler le sang; les bourgeois font couler une encre plus dangereuse encore.
Comme les Jeux-Floraux étaient menacés des attaques du docteur, l'abbé fit part à Saturnin du rôle que l'Académie jouait, sur quels intérêts elle s'appuyait, et de quelle importance elle était dans une société sans croyances.
— Aurais-je accepté un fauteuil de mainteneur, s'écria l'abbé, car ce sont des fonctions délicates et difficiles qui m'enlèvent h mes devoirs religieux, si je n'avais pas jugé qu'il y a une place de phare à prendre, oui de phare destiné à guider les naufragés roulés dans les flots des mauvaises doctrines !
Suivant M. Supplici, l'Académie avait des racines si profondes que les amis de René d'Espipat, malgré leur peu de croyances, reconnaissaient la suprématie des Jeux- Floraux en conseillant à Raymond d'envoyer ses poésies au prochain concours.
— Ainsi, dit l'abbé, l'athée le plus endurci invoque sans le vouloir le nom de Dieu.
A entendre le prêtre, certains membres de la bourgeoisie n'étaient hostiles à l'Académie qu'à cause des blessures faites h leur vanité.
— Ce Gardouch, dit-il, a usé plus d'une paire de souliers en démarches pour siéger au Capitole; mais, voyant à l'accueil des membres dont il sollicitait les suffrages combien il avait peu de chances, il se venge aujourd'hui en attaquant la mémoire de notre patronne, qu'on ne peut pas plus nier que les mystères de notre religion.
Saturnin de Poucliarramet écoutait attentivement :
— Pourquoi, cher enfant, s'écria l'abbé, le ciel semble-t-il vous avoir refusé le don de la poésie? Sans doute pendant cette orgie, le sang a du monter à votre visage; vous avez peut-être senti la parole s'emparer de vous, vous commandant de répondre à ces blasphémateurs.
LA UKLLE PAL'I.i: 1 15
Et pourtant vous avez satçemeiit agi en refoulant vos impressions et en me demandant conseil. Conliiuiez, Saturnin, à fréquenter ces jeunes gens el ne craignez pas de salir votre robe d'innocence dans leur société : les principes que je vous ai inculqués sont une armure qui V0U& préservera de toute souillure. Écoutez les discours de ces libertins. Il est bon que je sache à quel degré Terreur s'est emparée de leurs âmes. Un jour, j'aurai à les guérir. Ces jeunes gens parlent en télés folles : quand ils connaîtront la vie, ils sauront que riiomme ne peut s'appuyer sur d'abominables sarcasmes.
L'abbé recommandait à Saturnin de noter les principales attaques de ses adversaires, de les peser, de les juger et de se livrer à une sorte de réfutation.
— Quelle gloire pour vous, cher enfant, quand ce Gardouch aura livré à l'impression son scandaleux mémoire, d'arriver, armé de toutes pièces, pour la défense de Clémence Isaure! Songez qu'après trois prix à l'Académie, un fauteuil attend l'heureux vainqueur.
A la physionomie de Saturnin, l'abbé Supplici s'aperçut que la réfutation qu'il indiquait au jeune homme ne convenait pas à sa nature.
— Oui, dit-il se parlant à lui-même, un érudit serait utile pour prouver combien les négations de ce Gardouch partent d'une âme basse et vicieuse.
L'abbé Supplici se promenait à grands pas.
— C'est une inspiration du ciel, dit-il à Saturnin, qui vous a conduit au milieu de ces jeunes gens... Vous avez entendu les poésies de M. Raymond ; on les a couvertes d'applaudissements... A ce moment, n'avez-vous ressenti aucun tressaillement intérieur?
L'abbé Supplici prit les mains de Saturnin.
— Cher enfant, vous avez peut-être composé en secret quelque morceau de poésie sans me l'avouer?
Saturnin ne répondait pas et baissait les yeux.
— Parlez, je ne puis deviner, disait l'abbé Supplici en pressant les mains de son élève. Vous semblez dire que non... Pourtant une flamme a jailli de vos regards quand je vous ai parlé des poésies de votre camarade.
L'abbé tenait toujours les mains de Saturnin comme pour en exprimer la pensée.
Un instant tous deux restèrent silencieux, le prêtre attendant qu'une confidence s'échappât du cœur de Saturnin; elle ne vint pas de sa bouche, mais de son front et de ses mains.
— Tant mieux, s'écria l'abbé Supplici, les yeux plongeant dans les paupières baissées de son élève, tant mieux si vous êtes froissé de la supériorité de votre compagnon de jeunesse... L'émulation vous manquait... Quand vous sentirez l'aiguillon d'un rival, vous aussi deviendrez poëte.
Saturnin était confus de se voir pénétré par le prêtre.
— Il convient tout d'abord, cher enfant, de savoir quel habillement poétique vous revêtirez... Avez- vous quelquefois songé aux différents modes à l'aide desquels l'homme rend ses sensations? Vous avez entendu les sonnets cavaliers de M. d'Espipat; le peu de plaisir que vous y avez pris prouve que le genre de vie qui les a produits vous est heureusement inconnu. La fatuité jointe à l'impertinence ne répond pas à votre nature réfléchie. Non plus la poésie amoureuse de M. Raymond ne saurait être votre idéal. L'églogue et l'idylle sont d'une essence plus délicate : chanter la verdure des bois, les charmes du printemps, le troupeau et son berger veulent des natures distinguées qui dépasseraient facilement les classiques trop vantés de l'antiquité. Car quel succès attendrait un poëte idyllique qui ferait intervenir le Créateur dans le vol de l'oiseau, dans l'éclosion de la rose? Dieu est par-
tout; nos poêles modernes ne le montrent nulle part. Cher enfant, vous n'avez pas assez goùlé les charmes de la vie des champs. Laissons donc de côté Tidylle et l'églogue. Élégiaque, vous ne l'êtes pas encore. Votre nature semble se refuser même pour l'avenir à l'élégie... Attachez-vous, Salurnin, à choisir un genre mixte entre l'ode et l'épître. Monseigneur le disait encore dernièrement à la séance des Jeux-Floraux : « L'ode s'en va, l'ode est morte! » Mais il faut un instrument puissant, des notes de victoire, un tube d'airain... L'épître est plus modeste.
En ce moment, la servante apporta un billet de deuil à l'abbé Supplici.
— Ce pauvre chanoine Yafflart qui s'est laissé mourir! s'écria le prêtre en décachetant la lettre. L'Église ne fait pas une perte considérable. C'était une pauvre tête, un esprit faible, que l'abbé Vafflard. Il n'a pas combattu pour faire triompher les principes de la religion. Un prêtre indiOférent, à quoi bon? Le chapitre ne le regrettera pas.
Sans prendre garde que Saturnin l'écoutait, l'abbé Supplici prononça une ironique oraison funèbre du chanoine Vafflart.
— Eh ! mais, s'écria-t-il tout à coup, voilà un sujet admirable : La mort du prélre! Monseigneur avait quelques bontés pour M. A^afflart... Quelle excellente idée que de peindre ses derniers moments! Ah! cher enfant, le clergé vous saurait gré de ce pieux souvenir. M. Vafflart avait des qualités... Il n'était pas brillant en chaire, mais je me rappelle le cas que j'ai entendu faire de sa' diction par des membres du barreau... Saturnin, voilà un thème que, mieux qu'un autre, vous êtes en état de traiter... L'enterrement se fera avec pompe; n'y manquez pas... Prenez modèle sur les discours qui seront
prononcés sur la tombe du digne chanoine Vafflart... Vous recueillerez quelques traits de sa vie intime... C'était une honnête et candide nature que notre regrettable Vafflart. Sa mort a dû être bien douce...
Ayant congédié Saturnin, Tabbé Supplici rengagea à méditer le sujet et à lui soumettre ses essais pour lesquels il était prêt à lui donner d'utiles conseils
Raymond profita de ses premiers jom's de sortie pour rendre visite h Negogoiisse. Les nouvelles qu'avait envoyé prendre fréquemment le marchand d'huiles parMamette permettaient à l'amoureux de franchir le seuil de cette Maison de pierre, dans laquelle il n'avait jamais osé rêver d'entrer.
Une émotion singulière fit palpiter le cœur du jeune homme quand il sonna à la porte de l'hôtel.
Negogousse était à table, en compagnie de sa fille, à l'heure où Raymond se présenta. Paule rougit, quoique préparée h cette visite. Pour la première fois, elle entendait la voix de celui qui remplissait sa vie, et quand Negogousse présenta sa fille, les deux amants ne sourirent pas de ce père qui croyait que les deux jeunes gens se voyaient pour la première fois.
Un trouble plus considérable encore que celui de Paule s'était emparé de Raymond; il se repentait de sa démarche, la pureté de son amour l'empêchant de trouver légitime la tromperie que, de complicité avec Paule, il se permettait vis-à-vis de son père.
Sans passions, Negogousse comprenait à peine les nécessités d'un duel : cela n'avait pas cours dans son commerce, et il avait apporté une médiocre attention à la maladie du fils de sa voisine, quoique cet événement eût rempli la ville. Aussi la conversation fut-elle froide. Quant à Raymond, il n'osait pas même regarder Paule à la dérobée, craignant un redoublement d'émotions.
Ce fut une de ces visites à la suite desquelles les amoureux timides se retirent le cœur gros, les nerfs irrités, les yeux voyant tout en noir.
Negogousse n'avait pas invité Raymond à revenir. La Maison de pierre plus que jamais était fermée au clerc. Il avait perdu ce jour-là une des rares occasions de se rapprocher de Paule. Raymond souflrait tellement qu'il accumula toutes ses douleurs dans une lettre pour se justifier auprès- de Paule, croyant l'avoir blessée par son attitude embarrassée. Lettre brûlante où le feu comprimé dans le cœur de l'amoureux débordait à chaque ligne.
Les regrets de Raymond étaient d'autant plus cuisants que maintenant il fallait rentrer à l'étude de M^ Trebons et se plonger dans l'examen de fastidieuses procédures.
Par un de ces hasards que les amoureux mettent sur le compte de la Providence, le jour même où Raymond reprenait sa place au milieu de ses compagnons, Negogousse entra peu après lui dans l'étude. Heureusement Raymond était assis, car son trouble l'eût trahi. A la vue du père de Paule, il avait pâli; un frémissement s'était emparé de tout son corps, et la plume qu'il tenait dans la main laissait tomber sur la feuille de papier une noire biffure.
Le maître clerc indiqua à Negogousse la porte du cabinet de l'avoué, et le marchand entra, laissant une angoisse profonde au cœur de Raymond.
lA BELLE PAL LE 121
Soa amour pour Paule avait-il été surpris par un père irrité, qui venait se plaindre à M*-^ Trebons de la conduite jde son clerc? La lettre qu'il envoyait la veille à Paule, à la suite de sa visite, avait-elle été trouvée par le marchand?
L'imagination des amoureux travaille tellement dans le sens amour qu'elle peut se comparer, quoique l'image soit vulgaire, aux jambes des danseurs, qui [)rennent de la force aux dépens des autres parties du corps. Ne s'appliquant h aucune autre matière, l'imagination des amoureux devient faible en tous points, dès lors qu'il ne s'agit plus de passion.
Pour les clercs, l'entrée de Negogousse dans le cabinet de W Trebons voulait dire affaire. Raymond ne pensa qu'à ce qui le touchait personnellement. Toutefois, il fut tiré de sa désillusion par le maître clerc qui, appelé par l'avoué, annonça qu'il s'agissait d'un important débat commercial entre Negogousse et un riche négociant d'Avignon.
— Un beau procès! s'écria en se frottant les mains le maître clerc, déjà assez épris de la procédure pour se féliciter d'une affaire dans laquelle se combattaient d'importants capitalistes.
Raymond écoutait attentivement la parole du maître clerc, comme aussi les propos de ses camarades qui, répétant les dictons de la ville, décuplaient la fortune et les opérations du riche Negogousse.
— Quelle dot pour la fille ! s'écria le maître clerc, rêvant à l'achat d'une étude future.
Ce mot fit mal à Rtiymonà. Argent rime mal avec amour.
Le maître clerc ne raisonnait pas de la sorte. Il revenait constamment sur la dot de la jeune fille, qui, à l'entendre, payerait la meilleure charge de Toulouse.
i22 LA BELLE PAULE
Dure conversation pour un amoureux! N'étaient-ce pas de cruelles réalités que celles qui se cachaient sous ces paroles? A cette heure, Raymond souhaitait la pauvreté à Paule et à son père !
Un homme de condition médiocre fût entré dans le cabinet de l'avoué sans soulever d'observations parini les clercs. Au contraire, un être riche, par cela seul qu'il est riche, semble précédé de laquais invisibles qui font sonner de gros sacs d'écus; partout où l'homme passe, le son des écus bourdonne aux oreilles des gens et amène des commentaires sans fin.
Raymond n'en était pas arrivé à l'âge où le bref dictionnaire à chaque page duquel sont gravés trois mots : amour ^ argent, ambition, et autour de ces mots d'autres qui en sont les humbles serviteurs, inquiète tant de gens.
Raymond épelait encore le premier mot, et avant d'arriver à sa parfaite compréhension, plus d'une année devait se passer.
A différents intervalles Negogousse reparut à l'étude, sans remarquer la présence de Raymond parmi les clercs. Le marchand étaft préoccupé de son affaire, qui elle-même s'empara de toutes les imaginations de l'étude.
Maître Trebons reconduisait Negogousse avec autant de saints que s'il eût reçu un prince.
Le nom de Negogousse prit dès lors, dans la bouche de l'avoué, une solennelle tournure, qu'imita de son mieux le maître clerc; mais le secret de cette prononciation semblait réservé à M^ Trebons, qui, sortant de son cabinet, s'écriait :
— Etl'affaire-Negogousse?
Ou:
— S'occupe-t-on deTaffaire-Negogousse?
Ou:
— Pressons raffaire-Negogoiisse.
Quand M* Trebons saluait Negogousse, il saluait Yaffaire-Negogousse bien plus que l'homme. Le négociant était grand, fort, carré des épaules. L'avoué chétif, maigre, de petite taillv. C'était un spectacle divertissant pour les clercs que le moineau saluant l'éléphant ; mais l'avoué avait plus de sagacité qu'un moineau, et rien ne démontrait que Negogousse eût l'intelligence d'un éléphant.
Raymond, ayant échappé aux émotions de la première visite du négociant, ne pensa guère plus h ce nuage que le paysan ne songe à la grêle prête à fondre sur son champ, aussitôt que l'a chassée le vent.
Un jour le maître clerc, d'une voix où se remarquait quelque altéralion, pria Saturnin de passer dans le cabi- Bet de M® Trebons; la figure soucieuse, le maître clerc fit confidence aux jeunes gens placés sous sa direction d'un fait inouï dans les fastes delà procédure.
M« Trebons livrait le dossier Negogousse aux mains de Saturnin de Poucharramet, qui n'avait que six mois de stage. Un patron ingrat enlevait au maître clerc des attributions auxquelles il avait droit par son titre et cinq ans de service. On le dépossédait de ses fonctions pour en investir un sournois, un mauvais camarade !
Cette confidence excita de tels murmures que Raymond fut tiré de ses méditations. La figure ahurie comme celle d'un homme qu'on réveille tout à coup, il ne comprenait rien à l'irritation de ses camarades; mais quand il entendit accoler le nom de Negogousse à celui de Saturnin, il écouta.
Le maître clerc, en ce moment, détaillait l'importance telle de l'affaire Negogousse, qu'il n'en avait jamais vu de si grave au tribunal civil, depuis son entrée dans l'étude.
lî2-4 LA BELLE PAULE
Ce devaient être des procès enchevêtrés les uns dans les autres qui dureraient certainement une couple d'années, affaire d'or, au bout de laquelle M® Trebons se retirerait sans doute. Confier la direction de l'affiiire à Saturnin, c'était faire reviser le plan d'une bataille par un simple soldat.
— Je suis décidé à ne recevoir ni ordres ni conseils d'un Poucharramet, disait le maître clerc, et si le patron ne me rend pas justice, je plante là la boutique.
Aucune sympathie n'était résultée vis-à-vis de Saturnin de son séjour dans l'étude. Les regards baissés, l'onction des mains chaudes de l'élève de l'abbé Supplici ne lui avaient pas ouvert les portes de la confiante camaraderie de jeunesse. Malgré les modifications de toilette de Saturnin, ses nouveaux habits semblaient d'emprunt et gênants; il y avait, dans toute sa personne, du travesti d'un acteur maladroit. Il n'était pas arrivé à co scepticisme apparent qui distingue les prêtres dans les salons. Tout propos plaisant lui semblait satanique ; sa bouche se refusait à une sorte d'approbation complaisante.
Au contraire, Raymond, malgré ses rêveries, attirait la sympathie de tous. Doux et facile compagnon que les clercs plaisantaient sur ses étonnements successifs, Raymond, n'écoutant que des voix intérieures, quand il était rappelé au monde réel par quelque interrogation, souriait lui-même le premier de ses absences et supportait avec bienveillance les malices de ses camarades.
Si le dépit du maître clerc de se voir supplanté par Saturnin trouva un écho chez les jeunes gens, Raymond fut atteint d'une commotion si rude qu'un coup de brancard de voiture dans la poitrine ne l'eût pas blessé plus fortement.
L* amour rend égoïste.
LA nELI.E l'AULK 125
Tout ce qui louchait à Paule semblait devoir appartenir à Rayinond.
Saturnin se trouverait en rapport avec le père de Paule. Le service de l'étude l'amènerait inévitablement dans la Maison de pierre. Il rencontrerait Paule. Peutêtre l'aimerait-il? Qui peut voir Paule sans l'adorer? pensait Raymond.
Les amoureux placent si haut la femme de leur choix et l'entourent de rayons tellement éclatants qu'il est impossible, selon eux, ({u'à sa vue tous les hommes n'en deviennent pas ardemment épris. Qui dit amour dit jalousie. Aimer sans jalousie n'est pas aimer, et la jalousie est le plus cruel chcàliment que l'homme puisse subir.
Raymond épia la figure de Saturnin pendant qu'il travaillait et remarqua pour la première fois les lignes hypocrites qui couraient sur le masque de son camarade; il soutfrait que celui qu'il appelait son rival fût hypocrite, car il craignait que l'hypocrisie à l'aide de laquelle sont pipés tant d'hommes ne servît Saturnin auprès de Negogousse. L'affaire dont il était chargé au détriment du maître clerc n'avait-elle pas été longtemps solHcitée par Saturnin? Se pouvait-il que M« Trebons confiât à un clerc si nouveau, d'étudier un procès compliqué qui commandait l'attention d'un praticien rompu aux affaires? Plus d'une nuit, Raymond la passa à peser les raisons qui militaient en faveur de son rival.
Cependant le maître clerc n'avait pas été sans exprimer ses griefs à l'avoué.
— Vous auriez raison, Julien, dit M« Trebons, si je vous enlevais ma confiance pour la donner tout à coup à un débutant. J'ai communiqué l'affaire Negogousse à M. de Poucharramet afin qu'il pût suivre attentivement le débat d'un procès qui, certainement, en amènera
d'autres. M. de Poucharramet m'a été recommandé, vous le savez, par un ecclésiastique à qui je n'ai rien à refuser... Saturnin sera initié à une aflfaire importante, rien de plus. . . J'ai voulu éveiller sa curiosité ; aujourd'hui les jeunes gens font du droit sans en comprendre l'intérêt. Le maitre clerc, rayonnant de n'avoir pas démérité dans l'esprit de son patron, conta à ses camarades le résultat de sa conversation avec l'avoué; et s'il resta dans l'esprit de Raymond quelque amertume , l'affaire Negogousse eut pour résultat d'enlever Raymond à l'image exclusive de Paule. Lui aussi se surprenait à poser des questions de droit au maître clerc. 11 voulait sonder les mystères de ce gros procès.
La nomination de l'abbé Supplici en fit un personnage considérable, particulièrement dans le salon de madame de Parretfueminières. On lui savait gré d'avoir tourné heureusement une grave difficulté académique*, et si Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe lui gardèrent quelque rancune de les avoir supplantés, les deux rivaux n'en avaient pas moins été faire à la cure une visite de politesse.
A partir du jour de rélection, le marquis de Peschbusque baissa, ayant été rapporté à demi mort à la suite de la longue séance du Capitole; mais l'oncle de madame de Parrequeminières subit l'assaut avec plus de résistance, et il put repartir quelques jours après pour les îles d'Hyères, annonçant toutefois qu'il était inutile désormais de l'appeler en cas d'élections, une sentinelle vigilante, l'abbé Supplici, ayant été posée au seuil de l'Académie.
Le prêtre n'eût-il pas creusé lui-même le sillon de sa fortune dans cette terre aristocratique , que l'opinion de
M. de Castelgaillard eût suffi à l'implanter profondément dans nn salon d'où partaient de mystérieux fils électriques qui traversaient Toulouse pour répondre aux Jeux-Floraux.
Dès lors, l'abbé Snpplici dressa ses batteries afin de préparer le succès de Saturnin. Comment le clerc se tirerait-il des Stances du prêtre mourant? L'abbé parfois croyait à l'impossibilité de la réalisation ; mais, ayant cité le nom de Saturnin de Poucharramet comme celui d'un poète d'avenir, sur lequel l'Académie devait jeter les yeux, cette annonce produisit une certaine sensation parmi les invités de madame de Parrequeminières.
Profitant d'un instant où les invités étaient divisés en petits groupes, l'abbé dénonçait à madame de Parrequeminières la conduite de son neveu, qui scandalisait les natures pieuses.
— René! s'écria madame de Parrequeminières.
— Oui, madame la marquise, M. d'Espipat, qui compromet son nom par des fréquentations avec nos ennemis, applaudit à leurs sacrilèges et fait cause commune avec les ennemis de l'Église.
Madame de Parrequeminières sourit, et ce fut au tour de l'abbé Supplici de subir la même leçon qu'il avait infligée à Saturnin, alors qu'il l'engageait à montrer au besoin quelque scepticisme.
Le duel avec Raymond avait posé tout à fait René d'Espipat dans Toulouse.
Si René eût été pris de l'amour des succès vulgaires, il fût devenu le roi des étudiants; mais d'Espipat était une nature aristocratique , presque anglaise , qui ne le portait pas à accepter le rôle d'un Fajon parmi la jeunesse, lise mêlait rarement aux étudiants, préférant à leurs plaisirs l'équitation, le jeu, la salle d'arm^es; et il eût été taxé d'aristocratie à l'école de droit si sa bra-
voure, son audace, ses prodigalités, sa mine fière n'en eussent imposé.
La moustache rousse en croc, l'œil petit mais perçant, le' menton fin et en saillie, d'Espipat n'était pas sans rapport avec les infants d'Espagne , qu'un Velasquez a représentés dans leur souverain dédain.
René était un cavalier accompli : toutefois, les plaisirs du monde, les orgies, les folles amours n'avaient pas prise sur son intelligence. Un volume ayant pour titre Fumée de cigare, qu'il publia pendant un précédent séjour à Paris, fit son trou par la jeunesse et l'impertinence, quoique ces cràneries fussent découpées sur le patron d'Alfred de Musset ; mais parmi les étudiants de Toulouse, ces spirituelles poésies suffisaient à la réputation d'un gentilhomme qui aux exercices du corps joignait une certaine culture de l'esprit.
Les Toulousaines, grandes dames et grisettes, étaient affolées de ce René triomphant qui ne donnait pas son cœur à la première venue. Il était jeune, il avait grand air, beaucoup de distinction, plus encore de dettes; sa parente , madame de Parrequeminières , le défendait chaudement en toute occasion, et si quelques nobles dames se plaignaient des désordres de ce « mauvais sujet », elles lui faisaient mille avances quand il entrait dans un salon.
Ce fut une leçon pour l'abbé Supplici, qui se mordit les lèvres de sa maladresse. Ne reste-t-il pas dans l'esprit de la noblesse ennuyée un fonds d'intérêt pour les jolis garçons porteurs d'un beau nom, assez fiers de leurs titres pour ne pas se mésallier, et qui jouent galamment de l'épée comme sous la Régence ?
René, c'était la distraction du quartier delà noblesse. A-t-on vu René? Que fait René? Telles étaient les questions que les femmes se posaient quand le jeune homme
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restait une huitaine sans se montrer chez la marquise.
— Je crains que vous ne connaissiez pas mon neveu, monsieur Fabbé? dit madame de Parrequeminières. Il est jeune et s'amuse; loin de se poser en ennemi de l'Église, il vous séduirait tellement par sa conversation que, certainement, vous le défendriez en toute occasion.
Le même soir, René vint rendre ses devoirs à sa tante. A l'accueil qui fut fait au jeune homme par les douairières, l'abbé Supplici se promit de réparer sa faute.
— Chère tante, dit René en baisant la main de madame de Parrequeminières, excusez-moi d'être resté si longtemps sans vous embrasser; mais vous me pardonnerez quand je vous dirai qu'il fallait faire oublier à un charmant garçon un abominable coup d'épée de ma façon. Mon adversaire est devenu mon ami, et je vous demande la faveur de vous le présenter.
— Est-il noble? demanda la marquise.
— Il est poëte, madame.
— Vraiment! s'écria madame de Parrequeminières. Les cours d'amour vont-elles rouvrir leurs séances? Il n'est question que de poésie à Toulouse... Tout à l'heure M. l'abbé nous parlait d'un jeune barde de grande espérance, l'auteur des Stances du Prêtre mourant,
René regarda l'abbé Supplici, qui s'inclinait en signe de remerciement du souvenir de la marquise pour son protégé.
— L'auteur du Prêtre mourant, connais pas! dit René sur un ton parisien qu'à lui seul on passait chez la marquise.
— Monsieur d'Espipat, dit l'abbé, le jeune poëte, placé sous ma direction par sa famille, m'a dit quelle heureuse impression vous aviez produite sur lui dans le banquet offert si noblement à votre adversaire.
— Comment se nomme ce jeune barde, monsieur r-abhé? demanda madame de Parrequeminières.
— Saturnin de Poiiciiarramet, madame la marquise.
— Je ne me rappelle pas, dit René, avoir entendu prononcer ce nom pendant le dîner.
— Il était tout oreilles à vos spirituelles poésies, monsieur le marquis. Saturnin est devenu jaloux de voire génie... Cluique vers, me disait-il, est une merveille de grâce et d'élégance... Et s'il n'y avait pas d'indiscrétion, monsieur le marquis à vous demander communication de votre volume de poésies, je serais trop heureux de l'occasion que m'a fournie la bienveillante madame de Parrequeminières, en me mettant à même de faire votre connaissance.
René s'inclina. Toutefois la physionomie de l'abbé Supplici ne lui était pas sympathique.
— Monsieur l'abbé, dit-il, j'aurai l'honneur de vous envoyer le volume qu'il vous plaît de me demander... Ce sont de purs caprices qu'il me paraît inutile de communiquer à l'auteur du Prêtre mourant; il les goûterait médiocrement.
— Pourquoi, monsieur le marquis?
— Il y avait en effet à notre table un convive qui ne s'associait pas à notre gaieté...
— Le bon Saturnin est si timide ! reprit l'abbé.
— Nous n'y avons pas pris garde, du reste, étant trop occupés de folies.
— J'espère, monsieur le marquis, dit M. Supplici, que l'auteur des Stances du Prêtre mourant se fera connaître à vous sous un meilleur jour, s'il a l'honneur d'entrer en plus intime connaissance avec un poète aussi distingué que le neveu de madame de Parrequeminières.
Ainsi se termina la présentation entre d'Espipat et
l'abbé. Ils se retrouvèrent à une des soirées suivantes où René avait obtenu de sa tante l'autorisation de présenter Raymond.
D'abord madame de Parrequeminières reçut froidement le nouveau venu. Il n'avait pas de titres et son nom sentait la roture; mais René s'était mis en tête de faire prendre pied à Raymond dans un salon dont il n'ignorait pas rinfluence.
Alors régnait dans le cénacle aristocratique une demoiselle de la Couroude, oracle de la maison. En compagnie de madame de Parrequeminières, elle jouait un rôle considérable dans les élections académiques. Les deux dames, pour ne point se jalouser, s'étaient réservé des tâches différentes, et la marquise parlait sans cesse des éminentes qualités poétiques de mademoiselle de la Couroude , qu'un académicien galant avait comparée à un timbre délicat sans cesse en vibration.
Cette exquise sensibilité avait pris naissance au détriment de la matière. Longue, maigre, sèche, mademoiselle de la Couroude n'offrait, du menton à la poitrine, qu'une succession de cavernes reliées par des nerfs bleuâtres tranchant sur le parchemin de la peau.
— Souffrez, monsieur, que je vous présente à la Muse de notre salon, dit madame de Parrequeminières à Raymond.
Raymond resta anéanti devant de longues dents à l'anglaise, qui s'avançaient comme pour dévorer une proie. Le sourire attaché à ces défenses sentait l'ogresse.
— Ma chère enfant (on appelait ainsi mademoiselle de la Couroude, quoiqu'elle eût dépassé la cinquantaine), voulez-vous me permettre de présenter à notre dkième muse M. Raymond, qui va tout à l'heure nous donner un échantillon de ses essais poétiques.
Mademoiselle de la Couroude tendit sa maigre main à Raymond, qui crut serrer un clavier de piano avec les cordes.
— Du courage, dit René venant au secours de Raymond. Lis ta dernière pièce de vers, chacun brûle d'impatience.
Quoi qu'il s'en défendît, Raymond fut obligé de réciter le morceau que souhaitait d'Espipat.
— Bravo, monsieur, dit mademoiselle de la Couroude, c'est de la véritable poasie que vous venez de nous faire entendre ; vous êtes poale, monsieur.
— Je vous laisse, dit la marquise, en compagnie de Farbitre le plus délicat de Toulouse.
Raymond n'était pas sans émotions. Les longues dents de l'arbitre, deux larges narines en forme d'accents circonflexes, la façon mystagogique dont elle prononçait poasie ne donnaient pas au jeune homme l'assurance nécessaire dans ce salon académique.
Assis sur une étroite causeuse à côté de mademoiselle de la Couroude, il voyait circuler aux alentours de grands abat-jour verts sous lesquels disparaissaient les» yeux, des bonnets de soie noire protégeant oreilles et crânes, de hauts collets d'habits formant bourrelet à des nuques chenues, d'énormes lunettes à grands verres brillants. Et sous ces engins préservatifs de la vue, de l'ouïe, s'agitaient fantastiquement les mainteneurs des Jeux- Floraux.
Derrière mademoiselle de la Couroude se tenait un énorme perroquet sur son perchoir. Il se dodelinait de droite et de gauche, penchait la tête, fermait l'œil k demi comme pour mieux écouter, et semblait lui-même un académicien. Si ses interjections troublaient Raymond, mademoiselle de la Couroude le troublait encore plus. Chacune des questions de la dixième Muse avait trait à
■ quelque chose d'intime. Raymond sentait une vrille cherchant à pénétrer ses secrets.
— Il faut avoir profondément souffert, disait mademoiselle de la Couroude, pour que s'allume le feu sacré de hpoasie,.. Confiez-moi, jeune /)oaie, vos souffrances sans crainte.
Comme Raymond ne répondait pas , l'arbitre entama une longue dissertation sur la souffrance , envisagée comme un des plus actifs excitants des facultés intellectuelles.
Cette fontaine de paroles qui coulaient monotones et incessantes, sur un ton de convention , rappela au souvenir de Raymond Paule, une image si absorbante, qu'il n'entendit plus dès lors les variations verbeuses de la Muse.
— Vous êtes bien jeune pour avoir tant souffert, disait mademoiselle de la Couroude.
Raymond ne répondait pas. Visiblement sa pensée flottait ailleurs.
— Vous avez des distractions , monsieur, reprit mademoiselle de la Couroude d'un ton sec.
Se levant de l'étroite causeuse où elle était prête à entendre les confidences de Raymond, elle rencontra madame de Parrequeminières.
— Avez-vous bien confessé M. Raymond? demanda la marquise. Ce jeune barde annonce -t -il quelque avenir?
— Manque de sentiments élevés, dit mademoiselle de la Couroude.
— Vraiment!
— Nature commune, sans horizons.
— Comment mon gentil René nous amène-t-il de tels gens?
— Conversation terre-à-terre, continua mademoiselle
de la Couroude. La croule de vulgarité est trop épaisse pour que l'idéal puisse la traverser.
. — Quel excellent juge vous êtes en ces matières, chère enfant! s'écria la marquise, et comme je remercie le ciel que mon salon soit éclairé par un tel flambeau !
— Voyez ! dit mademoiselle de la Couroude en montrant à la marquise Raymond.
Resté sur la causeuse, le poète semblait fasciné par le perroquet qui, faisant des frais de politesse, était descendu au dernier degré de son perchoir, se rapprochait du jeune homme et lui parlait une langue aussi étrange que son plumage.
Les natures méditatives sont frappées par le grotesque. Devant les paupières ridées du perroquet sans crâne, Raymond restait étonné. Le bec en demi-cercle, la langue noire comme un parchemin brûlé, les plumes écarquillées de l'oiseau le remplissaient d'idées bizarres, et il ne fut rappelé à la réalité que par une servante qui, ayant soufflé les bougies, enleva le perchoir.
La soirée terminée, les invités étaient partis sans qu( Raymond s'en fût aperçu.
L* époque du concours aux Jeux-Floraux approchait. Pressé par Loubens et Lagardelle d'y prendre part, Raymond maintenant reculait.
Il était de ces poètes qui, ayant jeté leurs impressions sur le papier, ne s'inquiètent plus des inspirations passées. Toujours fermente le cerveau de ces natures qui croient n'avoir rien fait quand quelque chose reste à faire.
Défiants vis-à-vis d'eux-mêmes, de tels hommes sentent palpiter en eux d'immenses joies pendant l'exécution d'une œuvre qui leur apparaît rayonnante. A peine cette œuvre a-t-elle pris corps qu'elle se dissipe comme les brumes du matin. Le poète a tiré son feu d'artifices de sensations. La nuit succède au jour, la fatigue à l'activité.
Véritable tonneau des Danaïdes que celui de la poésie, où l'artiste accumule joies, douleurs, plaisirs, chagrins, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il n'y peut plus rien jeter.
Raymond n'en était pas réduit à cette cruelle exlré-
mile. Chaque jour lui fournissait une somme d'inspirations, chaque événement faisait vibrer les cordes de son cœur.
Tout devenait pour Raymond prétexte à poésie, jusqu'à l'étude de l'avoué, qui lui faisait paraître plus vert le feuillage des arbres, plus bleu l'horizon.
Alors ce qui entoure les amoureux se pare des couleurs de l'amour. La nature elle-même porte les couleurs de la bien -aimée. Un rayon de soleil inattendu semble envoyé par l'amour. Si l'oiseau chante, ce sont chansons amoureuses. L'eau qui coule d'une fontaine est moins pure que leur amour.
Les amoureux vivent dans des pays féeriques où ne se murmurent que tendres paroles. Tout commerce avec le vulgaire se transforme pour eux. Le pavé sur lequel ils marchent devient un tapis de fleurs; d'arides besognes leur apparaissent riantes.
Le cœur s'ouvre assez grand pour contenir un monde. Les yeux, devenus bienveillants, se détournent des laideurs de la vie. Il n'existe plus de méchants. Toute basse passion reste avec les scories au fond du creuset chauffé à. la flamme de l'amour. Les choses les plus communes se teintent des couleurs de l'arc-en-ciel. Ce sont de vivifiantes senteurs qu'aspirent les poumons. Les sens deviennent exquis et prennent des qualités particulières. L'homme devient plus qu'homme. Une paupière de femme qui s'abaisse contient un monde. On affronterait la mer en courroux. Une larme de celle qu'on aime semble plus menaçante qu'une vague de quarante pieds. La guerre civile peut éclater, les citoyens se déchirer entre eux. Ce n'est rien à côté d'un reproche de femme. Celui qui a bravé l'épidémie décimant une ville se trouble en face du plus léger malaise de celle qu'il aime.
Quand l'homme peut traduire une telle absorption de
san être, il est deux fois poëte, car ce sont déjà des poètes que les amoureux. '
Raymond se laissait aller à la source de sensations assez grande pour qu'il pût y puiser sans cesse.
Il eût rempli dix volumes de semblables incidents :
Un malin quelU ouvrait la fenêtre;
Le ruban qui flottait dans ses cheveux;
Bouquet de fleurs blondes ;
Délicatesses de sa main ;
Profondeurs d'un regard bleu ;
Étoile du matin ;
Les blés moins blonds que sa chevelure.
Par ces titres on jugera des sentiments du poète dont les mots, éclairés par d'intimes lueurs, devenaient pour ainsi dire transparents.
De ces morceaux Raymond en avait détruit un certain nombre, ne se contentant pas de sensations superficielles. Il fallait qu'elles fussent profondes, qu'il y reconnût le fond de son cœur. Ou, sans pitié, il les déchirait comme n'étant pas ressemblantes.
Les joies intérieures devaient illuminer le papier, Tembraser. Un seul cran au-dessous de ses impressions les condamnait.
Dans ce jury, d'ailleurs, entrait un autre juge, Paule elle-même.
Chaque nouvelle pièce, Raymond la lui faisait parvenir. Des nuances imperceptibles dans la physionomie indiquaient au poëte celle de ses pièces qui agitait plus vivement le cœur de la jeune fille.
C'étaient une rougeur, un abaissement de paupières, une agitation des cils impénétrable pour tout autre.
Il ne se trompait pas sur la valeur de certaines pièces. Ce jour-là Paule y avait répondu par des regards d'une
expression telle, que ramoiireiix ne pouvait s*y méprendre.
Cependant il hésitait à concourir aux Jeux-Floraux. Rendre publiques de si délicates intimités lui semblait une profanation.
Pour juge, il ne reconnaissait quelle.
Sans les amicales importunités de Loubens, Raymond n'eût pas songé aux Jeux-Floraux.
Pourtant il avait l'orgueil d'obtenir une récompense publique en présence de celle qu'il aimait. Paule, à la séance officielle, entendrait répéter le nom du* triomphateur. Le bruit en parviendrait peut-être aux oreilles de Negogousse. Qui sait où mènent les applaudissements de la foule?
Raymond les entendait quelquefois la nuit. Des lauriers couronnaient son front, et il détachait sa couronne pour la poser sur la tête de Paule.
Cette année-là, les Jeux-Floraux furent célébrés avec une solennité inaccoutumée. L'Eglise voyait entrer avec joie un de ses membres parmi les mainteneurs qui siègent au Capitole.
• Toutefois la ville était partagée en deux camps : l'aristocratie applaudissant à la nomination de l'abbé Supplici, la bourgeoisie hostile.
Le maire de Toulouse n'était pas sans craintes sur l'issue d'une séance qui s'annonçait menaçante, car tous les jours s'augmentait le groupe de négateurs qui sapaient l'édifice par sa base, disant qu'il était d'utilité publique de détruire ou tout au moins de transformer une caste imbue de préjugés gothiques, hostile aux idées modernes, taquine quoique endormie, agressive quoique peureuse, faisant une mesquine opposition d'égratignures.
Membre des Jeux-Floraux avec le préfet, titre qu'imposaient des fonctions officielles, le maire avait pris pour la première fois des mesures d'ordre.
On voit dans la salle des Illustres, au milieu des bustes
LA BELLE PAULE 14f
des personnages toulousains qui ont occupé le monde de leurs exploits, deux portraits contre lesquels protestent journellement les libres penseurs.
Le premier est celui d'Antoine de Tolosan, général de l'ordre de Saint- Antoine-de- Vienne, signalé à l'admiration de la postérité comme « vengeur insigne du crime de Calvin. »
Cahiniani sceleris ullor insignis est l'inscription gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre.
Le second buste, signalé à diverses reprises par le docteur Gardouch à l'indignation des libéraux, est celui de Guillaume de Catel, conseiller au Parlement de Toulouse à la fin du seizième siècle. Son titre principal est d'avoir fait brûler le philosophe Vanini.
Qui sait si les amis du médecin ne profiteraient pas de la séance pour briser la tablette où sont inscrites ces paroles :
« Ce fut sur le rapport et les conclusions de Guillaume de Catel^ adoptées unanimement par les juges ^ que le fameux athée Vanini fut condamné à périr dans les flammes. »
La municipalité commanda un peloton de gardes nationaux pour escorter les commissaires qui allaient chercher à l'église de la Daurade les Fleurs d'or et d'argent exposées dès le matin sur le maître-autel, avant de passer dans les mains des vainqueurs du tournoi poétique; mais le préfet et le maire échangèrent un regard de satisfaction en voyant derrière les tambours la foule accompagner le cortège précédé de bedeaux, tandis que le chevalier de la Tremblaye, M. de Pompertuzat, M. Pons de Lunel, M. Resplandy et M. Limoges cadet rapportaient triomphalement :
L'Amarante d'or,
Le Souci d'argent,
La Violette,
La Primevère d'argent,
Et l'Eglantine d'or.
Quand le tambour battit aux' champs, un murmure d'enthousiasme éclata dans la salle. Imposant spectacle que celui des mainteneurs, debout et découverts, pour saluer l'arrivée des commissaires portant les fleurs î
En tête, derrière les bedeaux, s'avançait le chevalier de la Tremblaye, coiffé à l'oiseau royal avec une petite queue qui frétillait sur le grand col de son habit. D'une main tremblante, il tenait l'Amaranthe d'or, et un éclair d'orgueil animait encore son regard.
M. de Pompertuzatle suivait, les cheveux en coup-devent, portant triomphalement l'Eglantine d'or, qu'il faisait miroiter au-dessus de sa tête.
Souriant et narquois, se présentait ensuite M. Pons de Lunel, avec le Souci d'argent.
Derrière lui marchait M. Resplandy, coiffé d'une calotte noire, sur laquelle se détachaient d'agréables houppettes de coton débordant des oreilles. D'une main, il tenait un petit manchon ; de l'autre, la Primevère que, de temps à autre, il introduisait dans le manchon, comme pour la réchauffer.
Le cortège était terminé par Limoges cadet, à qui l'Académie avait tenu compte du passage dans son sein de ses aïeux les Limoges, qui, quoique n'ayant pas jeté un lustre considérable sur la compagnie, avaient contribué à maintenir la tradition. Limoges cadet portait la Violette d'argent.
Tout le public se pressait pour admirer ce spectacle, et l'aristocratie n'avait pas assez de reconnaissance pour le chevaher de la Tremblaye d'avoir une fois de plus témoigné de son zèle, en allant, malgré son grand âge, cueillir ces fleurs poétiques à l'église de la Daurade.
Les dames admiraient généralement la tournure triomphante de M. de Pompertuzat.
Au fond de la salle, autour d'une grande table, étaient assis, suivant leurs grades : mainteneurs, modérateurs, sous-modérateurs, censeurs et dispensateurs, qui sont les titres affectés à diverses fonctions de l'Académie.
Véritablement ces titres honorifiques étaient bien portés. La plupart des académiciens qui, dans la vie privée, manquent quelquefois d'éclat, prenaient un aspect rayonnant en corps, au jour solennel de la fête des Fleurs. Assis autour du bureau circulaire au fond de la salle des Illustres, entourés des bustes de poêles, de jurisconsultes, d'anciens capitouls, ces vieillards sentaient une nouvelle vie circuler dans leurs veines et n'avaient pas de peine à se croire illustres eux-mêmes.
Tout concourait h leur donner du prestige, jusqu'à la hautependuîe en forme de lyre placée derrière le bureau.
Les envois prouvaient d'ailleurs que les Jeux-Floraux n'avaient point perdu de leur influence. Dans le rapport du concours par le secrétaire perpétuel, M. Pons de Lunel, il était mentionné comme arrivant de divers points de la France :
Cent et une odes;
Trente-six poèmes :
Vingt-quatre épîtres ;
Quatre discours en prose ;
Soixanle-dix-sept élégies ;
Trente-quatre idylles;
Quatre églogues ;
Vingi-sept ballades ;
Cinquante-trois hymnes et sonnets à la Vierge;
Treize discours en vers.
En somme trois cent soixante-quinze envois pour six fleurs !
D'un coin de la salle Raymond échangeait de tendres regards avec Paule, accompagnée de l'abbé Desinnocends. Quoique tremblant sur l'issue du concours, Raymond avait prié Paule de venir aux Jeux-Floraux ; mais la jeune fille ne put décider son père à se rendre au Capitole. Negogousse, n'étant pas initié à l'intérêt particulier qui appelait Paule à celte séance, n'eût rien compris à la curiosité de l'assemblée, à son émoi et à son impatience pour les longueurs qui précédaient l'ouverture du tournoi.
D'abord le président prononça l'éloge du mainteneur que la mort avait enlevé avec autant de brutalité qu'un manant. Feu Montastruc était un vieillard depuis longtemps tombé en enfance.
— Le compagnon de nos travaux, dit le président, le regretté Montastruc, avait été préservé des misères de la vieillesse par le culte des muses. Le flambeau poétique, il put le tenir allumé jusqu'à sa dernière heure.
Montastruc vivait au fond d'un faubourg sous le joug d'une cuisinière acariâtre qui fit déshériter la famille de l'académicien et empêcha ses enfants d'assister à sa dernière heure.
— Notre regrettable collègue, dit le président, connut les joies intimes du foyer. Ses fils et ses petits-fils, s'ils étaient dans cette enceinte, témoigneraient par leurs larmes du souvenir touchant qu'ils ont conservé de leur père et de leur grand-père dont ils eurent la consolation de fermer les yeux.
L'abbé Supplici, reçu en remplacement de feu Montastruc, reprit l'éloge du défunt, égrena ses qualités une à une, et se jugea indigne nécessairement de succéder à
cet esprit ingénieux qui, parvenu à la maturité, avait fait profiter les lettres de ses découvertes et était occupé à corriger une nouvelle édition du poëme de VArl du Tour^ lorsque la mort le surprit.
— Notre honorable confrère, dit l'abbé Supplici, était croyant. A cette heure, au comble des félicités, il suit nos travaux, avec le regret, toutefois, comme me Ta confié le Père Requédat, qui Ta assisté à son lit de mort, de n'avoir pas marqué plus directement l'intervention divine dans ses œuvres.
— Feu Montastruc, reprit l'abbé Supplici, en entreprenant le poëme sur VArt du Tour, était guidé par la Providence. Les descriptions ingénieuses qui abondent dans l'ouvrage de notre collègue, en même temps qu'elles donnent le goût du travail, inspirent la honte du désœuvrement. Le regrettable Montastruc, à son lit de mort, souhaitait cependant qu'une main délicate ajoutât une pieuse conclusion au poëme. Tranquillement il rendit le dernier soupir, quand le père Requédat lui eut annoncé que, parmi les heureux triomphateurs de cette année, se présentait un jeune candidat qui réunissait les qualités chrétiennes si rares sans lesquelles toute œuvre n'est que malsain badinage et prétexte à dangereuses frivolités.
Après ce discours couvert d'applaudissements, M. Pons de Lunel se leva, tenant en mains les rapports sur le concours.
Là gisait l'intérêt de la séance. Six triomphateurs choisis dans une mêlée de trois cent soixante-quinze combattants !
Le cœur de Raymond se serra. En ce moment, il se jugeait indigne de faire partie des six triomphateurs. Ce qu'il venait d'entendre ne répondait guère à ses aspiralions. Tour à tour l'espoir et la crainte se succédaient
sur son visage et il osait à peine regarder Paule, craignant de l'associer à sa défaite.
D'abord, M. Pons de Lunel montra le rôle de l'Académie :
— Sons l'impulsion que lui ont donnée les sept mainteneurs de Tannée 4323, date, disait-il, inscrite en lettres d'or dans vos fastes domestiques, Toulouse apparaît aujourd'hui comme le séjour des lettres et l'arbitre des intelligences.
L'Académie tout entière applaudit à cet agréable exorde. De tels compliments, quoique faits par les membres d'une corporation, n'eu sont pas moins agréables à la corporation tout entière.
— Toute la France, continua l'orateur, est attentive à nos travaux et demande à y prendre part. Je voudrais, messieurs, qu'il me fût permis de soumettre à l'assemblée le tableau des aspirations intellectuelles tournées vers nous, qui ont lieu dans la France entière.
Pons de Lunel ayant jeté un coup d'œil sur le bureau, fut invité par le Président à soumettre sa statistique.
' — Peu de pays qui ne soient représentés à rx\cadémie des Jeux-Floraux depuis sa fondation. Le concours actuel nous offre une ode envoyée par un poëte d'Ailly-sur- Noye, un bourg du département de la Somme qui compte à peine neuf cents habitants. Il est admirable que sur neuf cents âmes, il en surgisse une assez robuste pour se mesurer avec l'ode. L'ode en question n'est pas de premier ordre, et nous regrettons de ne pouvoir couronner son auteur; mais le poëte d'Ailly-sur-Noye fera certainement de nouveaux efforts en voyant combien l'Académie est préoccupée de son envoi.
M. Pons de Lunel ayant humecté ses lèvres de quelques larmes d'eau sucrée, continua :
— D'Arpajon il nous est arrivé deux pièces de nature différente...
Ici l'orateur i)rit un ton plus doux : ■ — Une idylle.
D'une voix mourante il soupira :
— Une élégie.
Un murmure de satisfaction prouva au rapporteur combien le public était sensible aux délicates variations de ses cordes vocales.
— Ainsi, dit M. Pons deLunel, il existe deux rivaux poétiques dans Arpajon. N'est-ce pas un fait curieux qu'une ville de quinze cents âmes puisse donner naissance à des concurrents dans des genres si opposés?... L'idylle (l'orateur imita la flûte) manque de délicatesse, et l'élégie (Ah! Télégie! soupira le rapporteur) manque de mélancolie... Le poète d' Arpajon n'est peut-être pas doué par la nature des dons que réclame la culture de l'élégie... Une bouteille cassée dont le vin s'est répandu sert de trame à l'élégie qui nous est envoyée d'Arpajon. Je n'aurais pas mentionné cette affabulation si elle ne -m'engageait à répéter une fois de plus que l'Académie proscrit le genre bachique, de même que sont rayés depuis longtemps dans son code les ouvrages satiriques ou burlesques. Eloignons de nos yeux ces tableaux vulgaires... Les deux concurrents n'ont pas compris notre programme... Cependant, il ne faut pas les décourager... A l'œuvre donc, émules d'Arpajon ! L'Académie me charge de vous engagera continuer... Évitez les ornières où Pégase ne peut que trébucher.
Quelques applaudissements se firent entendre toutefois avec modération, la citation de la bouteille ayant choqué les esprits délicats.
— Lyon, continua Pons de Lunel, a envoyé au concours trois sonnets à la Vierge et deux hymnes pieuses. Si
la croyance suffisait à la poésie, nous aurions été heureux d'appeler dans cette enceinte les auteurs de ces pièces; mais l'art n'a pas étendu son manteau de pourpre sur ces compositions. Que les auteurs se cramponnent davantage à la prosodie; elle est la rame qui, sans tempête, les conduira jusqu'à nous sur les flots poétiques.
M. Pons de Lunel lira encore de sa carte intellectuelle les noms de Montargis, Aubenas, Bagnolles, la Capelle, Villedieu-les-Poëles, Thourolte, Elbeuf, Rive-de-Gier, Fontaine-Châlon, Pontarlier, Grisolles, Pont-à-Mousson, IVonancourt et autres villes dont les habitants sollicitaient l'honneur d'accrocher des fleurs académiques à leurs boutonnières.
Une double salve d'applaudissements permit à l'orateur de s'arrêter pour prendre un nouvel élan. Jusque-là, il n'avait accompli que la tâche la plus faible. M. Pons de Lunel voulait faire toucher à l'assemblée la plaie du iour.
Alors, comme dans une tempête, furent évoqués :
L Invasion du matérialisme dans les âmes,
U Agiotage devenu la préoccupation exclusive des esprits^
L'Amoindrissement moral^
L A ffaihlis sèment des .caractères,
L Arrêt de développement du mouvement intellectuel.
Pons de Lunel pleurait sur V Idéal chassé du temple, et montrait le poing au fangeux réalisme.
Seule, l'Académie des Jeux-Floraux, tenant d'une main la hampe du drapeau de l'idéal, appelait à elle les consciences et tentait de les raffermir.
Le docteur Gardoucb recevait en passant une décharge en pleine poitrine. Sous le titre générique d'iconoclastes, Pons de Lunel engageait les négateurs à entrer dans
la salie des séances et à se confinner par leurs propres yeux des hommages que chacun rendait h Clémence Isaure.
— Le niveau poétique s*abaisse de toute part, s'écria Pons de Lunel pour conclure, c'est h l'Académie à lui prêter son appui.
Pour relever ce niveau, fut alors proclamée membre de l'Académie madame Douladoure qui, ayant déjà remporté deux prix, venait de conquérir glorieusement une troisième tleur, ce qui lui donnait le droit de porter le titre de maître ès-Jeux-Floraux.
— Veuillez approcher, madame Douladoure, dit le président.
Du milieu de l'assemblée se leva une sorte de grosse pivoine qui, soufflant, gesticulant et jouant des coudes, parvint non sans peine à se frayer un passage à travers l'assemblée.
La pivoine avait composé une élégie, le Chien de r aveugle, qu'elle jappa sur un ton de fausset.
Il est d'usage que le président donne l'accolade aux nouveaux membres des Jeux-Floraux. Madame Douladoure ouvrit de gros bras et l'assemblée put craindre que le président, mince et chétif, ne sortît écrasé de celte étreinte. Ce fut avec un noble orgueil que madame Douladoure s'arrêta sur les degrés du bureau, secouant en l'air la fleur qui venait de lui ouvrir les portes de l'Académie. Peu s'en fallut qu'elle n'accrochât à son chapeau l'Amarante d'or qu'elle tenait comme une palme, avec le regret de ne pouvoir l'agrandir de dix coudées.
Madame Douladoure était venue de Bergerac pour cueillir l'Amarante d'argent; mais combien un tel voyage était payé par l'accolade du président, les applaudissements de la foule et un fauteuil au bureau !
M. de la Tremblaye, pour montrer l'heureux choix de
4oO LA BELLE PAULE
rAcademie, lut la pièce couronnée, en analysa les beautés vers par vers et termina en laissant tonriber deux larmes, une pour le chien, une pour l'aveugle.
Paule ne partageait pas l'enthousiasme g^énéral; déjà elle avait fait remarquer à l'abbé Desinnocends les gros bras et la face empourprée de madame Douladonre. Paule eût voulu associer Raymond à des malices innocentes qui prenaient leur naissance dans l'extrême Tongueur de- la séance.
C'était par un sourire triste que le poète, blotti dans un coin, répondait aux furtifs coups d' œil de Paule.
En ce moment, Raymond était pris, de vives impatiences qui lui permettaient à peine d'entendre la réponse à la fameuse question proposée par l'Académie :
B'où vient que de nos jours la haute comédie a disparu de la scène pour céder la place à des compositions dramatiques où la morale nest pas moins offusquée que Vart ?
Pons de Lunel, heureusement pour l'assemblée, constatait que le concours, d'une extrême faiblesse, ne permettait de donner lecture d'aucun mémoire sur ce sujet. S'adressant à FEglàntine d'argent, qu'il fit briller aux yeux de tous, le rapporteur s'écriait :
— Tu resteras dans notre sein, pauvre fleur; nous t'y réchaufferons jusqu'au concours prochain !
Alors le président se leva.
— Nous allons couronner, dit-il, un jeune débutant dont le front est marqué au sceau de la poésie.
Paule rougit, Raymond pâlit.
— L'Académie des JeuxrFloraux, continua le président, est fière de voir de jeunes néophytes faire leurs premiers pas sous l'égide de Clémence Isaure.
Un regard rapprocha Paule et Raymond.
— VeHÎllez approcher, monsieur Satiirniu de Poucluuraniet, dit le président.
• A ce nom, un même coup frappa les deux amants.
— Messieurs, disait le président, le jeune lauréat a interprété avec un rare talent des sentences latines en l'honneur du regrettable chanoine Vafflart, et M. l'abbé Supplici veut bien nous faire entendre comme un écho les principaux motifs qui ont heureusement inspiré le poëte.
Saturnin de Poucharramet, monté sur les gradins, convnença :
— « J'ai franchi le sentier sans retour de la vie. »
— Brèves anni transeunt, et semitam per quam non revertar amhulo, répondit l'abbé Supplici.
— « Oui, mon cœur et ma chair tressaillent d'allégresse, » lisait Saturnin.
A haute voix, l'abbé Supplici disait :
— Cor meum et caro mea exultaverunt in Domi-' num.
Ce duo poétique et religieux étonna d'abord l'assemblée; mais l'abbé Supplici emporta bientôt les suffrages par sa pure accentuation latine. Au contraire, son élève pranonçait d'une voix étranglée par l'émotion :
— « Je vais donc habiter la maison du Seigneur. » Tout en lui lançant un coup d'œil pour lui rendre courage, l'abbé Supplici, s' affermissant dans son débit, prononçait à voix haute :
— In domum tuam, Domine^ ibimus. Ut inhabitem ir^domum Domini omnibus diehus vitœ meœ.
De nombreux applaudissements éclatèreat, qui s'adressaient particulièrement au prêtre.
L'abbé Desinnocends ouvrait de grands yeux. Cet appareil théâtral le froissait.
— « Le voyant tel qu'il est et l'adorant sans cesse, » reprit Saturnin.
D'une voix éclatante, comme s'il eût été en chaire, M. Supplici répondit :
— Videhimus eum siculi est^ facie ad facicm.
— « Salut, ô bonne Croix ! Salut, mon Espérance ! » continua Saturnin.
— Messieurs, pardonnez l'émotion du jeune poëte, dit l'abbé Supplici. Sur ce thème : 0 hona Crux ! il a trouvé levers enthousiaste : « Salut, ô bonne Croix! Salut, mon Espérance ! » Mais l'imposante réunion qui nous rassemble l'empêche de continuer..
En effet, Saturnin était pâle et tremblant. Le maître avait eu tort de compter sur son élève.
M. Supplici craignit que cette émotion ne laissât deviner que Saturnin de Poucharramet n'avait pas écrit un seul vers de son poëme. Pour le tirer de cette fausse situation, l'abbé lut à la fois vers latins et français, et termina par :
— « Oh ! ce m'est un gain de mourir ! Mihi mori lucrum! »
En ce moment, Paule jeta un regard sur Raymond. Un secret avertissement lui apprenait que celui qu'elle aimait était en proie à une vive angoisse.
La figure de Raymond était pâle. Un glas résonnait dans son cœur à la suite de ce dernier vers : Mihi mori lucrum !
Paule ne pouvait comprendre les déchirements du poëte. 11 l'avait pressée de venir à la séance des Jeux- Floraux. Était-ce pour constater sa maladive pâleur, l'affaissement subit qui en un instant creusait les yeux de Raymond?
Tout ce que le cœur de la jeune fille contenait d'affec-:
LA BKLLE PAULK \^6
lions passa dans son regard; mais Raymond avait disparu.
La séance était close. La foule se répandait dans la salle, discutant le mérite des diverses pièces que l'Académie venait de couronner.
Comme au commencement de la cérémonie, une fanfare se fit entendre; les pompiers se rangèrent en haie, au milieu de laquelle entraient les lauréats tenant leurs Fleurs.
En tète, Saturnin de Poucharramet portait TÉglantine d'or. A côté de lui, madame Douladoure, agitait son Amarante. Un notaire de Lons-le-Saulnier avait accroché la Violette d'argent à sa boutonnière ; l'avocat Pamard était venu de Soissons chercher un OEillet.
Derrière les lauréats, les mainteneurs donnaient les dernières instructions sur le port des Fleurs pendant le défilé.
Qu'était devenu Raymond? Paule le cherchait avec anxiété.
Le tambour battait aux champs. Le groupe académique s'ébranla et défila sur la place du Gapitole, où le peuple admirait les lauréats reconduits triomphalement au son de la musique.
Sceptiques et négateurs pouvaient sourire de ce spectacle. La foule n'était pas moins frappée à la vue des vainqueurs du Capitole. Car il faut qu'il soit d'essence supérieure le porteur de fleurs, précédé de clairons et de tambours.
Ce jour-là, lesgrisettes abandonnaient leurs ateliers; les cours publics étaient fermés; peu de barques circulaient sur la Garonne; tous les gamins de Toulouse s'étaient donné rendez-vous sur la place. C'étaient d'immenses curiosités, des yeux grands comme des fenêtres, des bouches larges comme des portes, des discussions
bruyantes sur Tattitude des candidats, leur tournure et leur mérite.
Saturnin de Poucharramet ne fut pas remarqué. Il baissait la tête.
L'avocat Pamard était goutteux, le notaire de Lons-le- Saulnier grotesque. On n'y prit pas garde.
Mais les curieux n'avaient pas trop de leurs yeux pour madame Douladoure, qui semblait un coq triomphant.
La figure humide de joie, l'œil brillant, elle saluait les gens sur son passage, et jusqu'à son hôtel ce fut pour elle un parcours de reine que l'opinion publique justifia par le mot :
— Madame Douladoure a bien porté sa fleur.
Ce n'était pas sans intention que Paule était restée en arrière, accompagnée de l'abbé Desinnocends.
Et pourtant Raymond avait disparu-, murmurant cette parole de son heureux rival : Mihi mori lucrum. î Ce m'est un gaiw de mourir !
Le soir même de la séance des Jeux-Floraux, Loubens publia dans son journal les deux morceaux de poésies que Raymond avait envoyés au concours. A la suite de ces pièces, il mit en regard deux des œuvres couronnées par l'Académie.
Cela d'abord passa inaperçu. Toutefois Loubens ayant eu directement affaire avec le préfet, le baron de Vandœuvre, celui-ci lui dit :
— Vous avez imprimé dans votre dernier numéro des poésies que madame de Vandœuvre trouve charmantes.
— Ces pièces, répondit Loirbens, m'ont paru, en effet, fraîches et délicates.
Il n'en dit pas plus, se couformant aux recommandations officielles qui lui enjoignaient d'éviter loute polémique.
Eii sortant de la préfecture, Loubens passa chez M« Trebons, et annonça la nouvelle à Raymond.
— Voilà ce que pense de toi le préfet, dit-il.
Tristement Raymond secoua la tête. Que lui importait à cette heure l'opinion préfectorale !
— Tu te rallies un protecteur pour le prochain concours , dit Loubens.
— Je ne concourrai jamais, s'écria Raymond.
— Nous concourrons pour toi, dit Loubens en le quittant. Ne perds pas courage.
Dans le numéro suivant de sa gazette, Loubens inséra une nouvelle poésie de Raymond, et, à la suite, l'épître en vers qui avait valu une Fleur d'argent au notaire de Lons-le-Saulnier.
— Si je n'étais pas abruti par la flânerie, dit Lagardélie, il y a dans la pièce de Raymond un joli motif de tableau... Au premier plan je placerais...
Loubens mit la main sur la bouche du peintre.
— Si tu racontes ton tableau, jamais il ne sera exécuté... Comme il faut faire oublier à Raymond son chagrin, dès aujourd'hui tu te mettras à la besogne.
— Aujourd'hui ! s'écrie Lagardelle avec terreur.
— Travaille ou j'imprime que tes facultés sont perdues pour l'art !
— Et ma pension ?
— Choisis entre le tableau et ta pension.
— Dans une huitaine, j'aurai fait une esquisse.
— Demain, dit Loubens.
— Quelle mouche te pique ?
— Un journaliste, dit Loubens, doit éclairer les citoyens sur leurs intérêts... Le département t'entretient depuis tantôt sept ans... Si tu voles l'argent que t'alloue le conseil général, à mon grand regret je me verrais forcé d'en instruire nos compatriotes.
— Homme terrible ! Tu seras admis demain à contempler l'esquisse.
Dans le troisième numéro qui suivit la fête des Fleurs,
en regard d'une nouvelle poésie de Raymond, Loubens imprima VAveugle et son Chien, de madame Douladoure.
Le secrétaire du préfet, qui apportait des impressions au bureau du journal, dit h Loubens :
— On s'occupe beaucoup à la préfecture des poésies que vous publiez. En publierez-vous d'autres?
— J'en ai un volume inédit.
— Toutes les pièces ont-elles la même valeur?
— J'ai commencé par les plus faibles.
— L'auteur est jeune, dit-on?
— Vingt-quatre ans.
Le même soir René d'Espipat rencontra Loubens.
— L'Académie, s'écria- t-il, a manqué à sa mission en ne récompensant pas Raymond. Je l'ai dit hier à la soirée de madame de Parrequeminières. Ma tante m'a répondu que Raymond eût emporté une fleur si ses poésies ne manquaient d'un certain idéal.
— Idéal! dit Loubens.
— C'est un mot élastique, je le sais, fit René. On bourre l'idéal de toutes sortes de niaiseries. Cependant j'ai cru comprendre que, dans le cas actuel, manque d'idéal sous-entendait manque de sentiments religieux.
— En effet, dit Loubens, l'idéal ainsi compris fait défaut à toutes les poésies Raymond.
— Si j'étais musicien ! s'écria René. Plus blonde que les blés est une pièce qui appelle la mélodie.
— Lagardelle a justement choisi celle-là pour motif de son tableau.
— Une peinture de Lagardelle, dit René, ce sera un événement! Raymond doit être plein de joie.
— Il est triste à mourir.
— S'imagine-t-il qu'on ne soit pas poëte sans u;i brevet des Jeux-Floraux?
— Je ne sais, dit Loubens. Raymond est plus affaissé que pendant sa maladie.
— Je comprends, reprit René, qu'il éprouve quelque désappointement à se voir préférer un Saturnin de Poucharramet. Mais l'abbé Supplici a empaumé tous les mainteneurs... Je veux voir Raymond pour essayer de le ranimer. Il faut lutter.
— Je suis lié, continua-t-il, avecRndge,un compositeur qui plusieurs fois m'a offert de mettre en musique divers caprices de ma façon. Je vais passer la belle saison à Paris; je pars demain et j'emporterai les pièces de Raymond publiées dans le journal... Les musiciens manquent de poètes. Des huit morceaux imprimés, il y en aura certainement un qui plaira à Rridge.
— Excellente idée, dit Loubens en serrant la main de René.
Deux jours après, Gardouch entra comme une trombe au bureau de la rédaction.
— Après mon Mémoire sur Clémence Isaure, s'écria Je docteur, on n'a pas porté de plus violent coup à l'Académie. Ces vieillards n'ont donc plus de sang?... Chaque poésie de Raymond m'a réchauffé le cœur. Les ibis de l'ancienne Egypte seraient plus accessibles à l'émotion que les mainteneurs... Il m'a semblé que je retrouvais mes sensations de dix-huit ans... Podagres et invalides que ces académiciens!,.. Savez-vous, Loubens, que je suis fier d'avoir contribué à la guérison d'un tel poète?
— Il est plus malade qu'après son coup d'épée.
— Et vous ne me faites pas prévenir. . . Qu'éprouve-t-il?
— Son échec aux Jeux-Floraux. ^
— Comment ! il se repentirait de ne pas appartenir à une coterie!... Raymond ignore donc que la moindre fleur coûte huit jours de fiacre, mille bassesses, cinq mille hypocrisies, dix mille servilités? On ne s'occupe que de
Raymond dans la ville. Sou triomphe est plus grand encore par le refus de celte vieille Académie.
Loubens coniia au docteur que Lagardelle faisait une esquisse d'après une poésie de Raymond et que sans doute un compositeur recouvrirait de jnélodie une des pièces publiées.
— Bravo ! s écria Gardouch rayonnant. Mieux encore. Raymond n'est pas riche. Si le journal veut ouvrir une souscription poui' publier son volume, je souscris pour cettt francs.
— Ah! docteur! dit Loubens ému, vous êtes un homme.
— Bah! un homme comme les autres, avec un fonds ^e défauts qui étouffent trop souvent les qualités. Parlons affaires. Combien coûterait un volume soigneuseuaent imprimé ?
— Mille francs.
— J'en trouverai cinq cents dans ma clientèle, dit Gardouch.
— Le journal amènera le reste, dit Loubens. Toutefois, je n'ouvrirai pas la souscription avant quelques jours... Il faut préparer les esprits par de nouvelles poésies.
A partir de ce moment, le nom de Raymond devint une protestation.
La lutte qui trempe les hommes les rend plus grands que les honneurs officiels.
Raymond avait recouvré la tranquillité, quoique sa modestie souffrît du parallèle satirique que faisaient chaque jour entre lui et Saturnin les clercs de l'étude.
Tous les matins il était réveillé par une bonne nouvelle.
A différents intervalles, Loubens avait annoncé à ses lecl^Mrs :
Le tableau de Lagardelle d'après un sonnet de Raymond;
Le prochain album de Bridge, qui ne se contentant pas d'une seule pièce, mettait en musique douze poésies de Raymond pour la fin de l'année.
René d'Espipat, à Paris, s'était souvenu de sa promesse.
L'Académie des Jeux-Floraux, aux abois, crut devoir répondre et faire savoir au public que deux pièces seulement de Raymond avaient été envoyées au concours, et que, malgré les dùpositions poétiques de rauteur^ aes morceaux n avaient pas offert aux mainteneurs les qualités exigées par le programme.
Sans répondre à la communication du secrétaire de l'Académie, Loubens imprima sans commentaires les quelques lignes suivantes :
« Le préfet de la Haute- Garonne s est fait présenter^ à sa dernière soirée, M. Raymond Falconnet^ dont nos lecteurs ont apprécié le talent poétique. »
La lutte entreprise par Loubens était menée avec tant de tact que l'autorité ne s'en* inquiéta pas. Le journaliste, sans attaquer les concurrents couronnés, apportait des faits, choisissant dansjes pièces couronnées par 'Académie de niaises et solennelles épitres, des fables idiotes, des odes à crever; et toujours en regard apparaissaient les poétiques tendresses de Raymond.
Mais un éclat considérable résulta de la souscription. L'offrande de Gardouch fit merveille. La bourgeoisie, quoiqu'elle ne se fasse pas remarquer habituellement par de vives aspirations lyriques, souscrivit pour faire pièce aux Jeux-Floraux. De nombreux éléments se fondaient dans cette liste. René d'Espipat avait envoyé de Paris son offrande. Les étudiants répondirent à son appel. Pas un jeune homme qui ne tînt à honneur de signer la feuille de souscription.
LA BELLE FAULE {Qi
Loubens demandait douze cents francs. Huit jours après, il fut obligé d'en appeler à la modération des souscripteurs. Il n'y avait plus qu'une liste à publier.
Loubens remerciait ses abonnés, faisant savoir qu'ayant trop d'argent en caisse, il engageait ceux des souscripteurs dont le nom ne serait pas imprimé dans un prochain numéro à reprendre les sommes versées par eux.
Mais ce qui toucha Raymond au cœur fut la modeste souscription de l'abbé Desinnocends et surtout la signature qui terminait la liste, celle de Negogousse !
Negogousse avait l'habitude de se faire lire chaque soir le journal par Paule, quoiqu'il ne suivît les événements qu'au point de vue de son commerce. Dans les changements de ministères, 'Negogousse ne voyait que la hausse ou la baisse des huiles. C'est ce qu'il appelait « s'occuper de politique »; mais quand au début d'un article Negogousse sentait poindre quelque discussion :
— Passe, disait-il à Paule.
La première fois qu'il fut question des-Jeux-Floraux :
— Passe, dit Negogousse.
— Ce sont des poésies.
— Passe, passe.
— Chacun son tour, père, dit Paule. Je lis tous les soirs de la politique qui ne] m'intéresse guère,, permets moi de lire ces poésies.
Negogousse haussa légèrement les épaules.
— Sont-ils bien longs ces vers?
Sans lui répondre, Paule récita à mi-voix les poésies de Raymond. Son émotion était si vive qu'elle osait à
peine ouvrir les lèvres. C'était un doux murmure semblable à la chanson d'un oiseau qui se réveille.
A mesure qu'elle lisait, Pjule se repentait d'avoir commencé, car elle craignait que son père ne reconnût son portrait dans chaque vers. Sa voix baissait, et pourtant de délicates inflexions s'échappaient de son gosier.
— C'est une musique, pensa Negogousse, qui écoutait le gazouillement de sa fille sans suivre la pensée du poêle.
Le lendemain, Paule reprit sa lecture quotidienne. Arrivée à la séance des Jeux-Floraux :
— Passe, dit Negogousse.
— Oh ! les poésies de notre voisin?
— Quel voisin? demanda le négociant.
— M. Raymond qui est venu te rendre visite... après son duel; tu ne te rappelles pas?
Effrayée de son imprudence, Paule, sans attendre la réponse de son père , lut avec un sentiment exquis la pièce : Plus blonde que les blés.
— Plus blonde que les blés, s'écria Negogousse avec ironie.
Le négociant pensait au temps perdu en pareilles sornettes par les jeunes gens. Toutefois, il était étonné des vibrations particulières que la lecture de Paule éveillait en lui.
Un autre jour, Negogousse dit :
— Est-ce que le journal remplira toute Tannée ses colonnes avec les Jeux-Floraux?
— Si tu veux, reprit Paule, je vais passer...
— Bah! dit Negogousse, du ton d'un homme résigné h avaler une médecine, lis toujours.
— Il s'agit de la pièce couronnée de M. Saturnin de Poucharramet.
— Serait-ce, dit Negogousse, le même que M* Trebons a chargé de mon affaire?
— Oui, je l'ai vu dans le cortège, portant une Marguerite d'or.
— Ce monsieur Saturnin ferait mieux de m'apporter des nouvelles de mon procès.
Une idée malicieuse traversa l'esprit de Paule qui avait entendu réciter au Capitole les stances sur le Prêtre mourant. De l'enfance, elle conservait l'instinct de comique imitation, charmant chez les jeunes tilles. D'une voix aiguë, elle lut les vers français et prit un- ton de chantre pour rendre les réponses latines de l'abbé Supplici.
Negogousse étonné dressait l'oreille.
— Qu'est-ce cela? dit-il.
Paule imitait la mine embarrassée de Saturnin et parodiait les gestes de l'abbé.
— Ah ! voilà qui n'est pas gai ! s'écria Negogousse. Paule forçait encore l'aigu du lauréat et le grave du
précepteur.
— Assez, assez, s'écria Negogousse, assez de Jeux- Floraux! Comment un avoué que je croyais sérieux peutil confier mon affaire à un tel personnage? Au moins, quoique depuis deux jours je ne comprenais pas grand' chose à tes poésies, il y avait un je ne sais quoi...
— Les premières pièces sont de M. Raymond, qu'il ne faut pas confondre avec M. de Poucharramet.
— Ils se valent, dit Negogousse.
— Faut-il continuer la lecture du journal, petit père?
Negogousse ayant fait un signe affirmatif, Paule lut :
— Suite de la séance des Jeux-Floraux.
Sur ce titre, Negogousse se leva brusquement, prit son chapeau et ouvrit la porte.
Sans paraître s'inquiéter du départ de son père, Paule lisait la nouvelle pièce de Raymond. Toute son àme, elle •essaya de la faire passer dans les premiers vers.
Negogousse ôia son chapeau. Instinctivement il se ' découvrait devant la poésie.
Au second morceau, il s'avança h pas lents pour ne pas troubler la lectrice, s'approcha d'elle, et passa son bras autour de sa taille.
Ce gros homme buvait pour ainsi dire la poésie qui s'échappait des lèvres de son enfant. Il eût voulu que la lecture n'eût pas de fin. Le négociant avait oublié ses affaires.
Quand Paule eut terminé, Negogousse la prit dans ses bras; des yeux, il la remerciait de lui avoir fait goûter des sensations si pures.
Tout à coup, sortant comme d'un rêve :
— Deux heures ! s'écria-t-il.
Et il s'enfuit; mais Paule avait remarqué les émotions de son regard. C'était pour les cacher que Negogousse s'enfuyait.
Le soir il revint avec un collier qu'il passa au cou de Paule.
— Voilà pour la lectrice, dit-il.
Paule sauta au cou de son père.
— Tu es bon, dit-elle; m;iis je ne peux songer sans tristesse que si, parce cadeau, tu me payes de t'avoir lu des poésies de M. Raymond, on n'a pas récompensé à l'Académie celui qui les a composées.
Negogousse tenait ces paroles pour de simples caprices et y prêtait une médiocre attention. Cependant Paule continuait ses lectures, insistant à chaque fois sur le talent du poëte, car elle avait remarqué que son père s'intéressait plus à l'interprétation de la poésie qu'à la poésie elle-même.
Pour le négociant, Paule était le véritable poëte. Il admirait l'instrument et ne songeait pas au musicien qui en faisait vibrer les cordes.
Ainsi Negogousse fut amené insensiblement à comprendre l'appel de Loubens lorsque la souscription fut ouverte.
La répétition constante, force du journalisme, clou enfoncé dans l'esprit du public, fit que Negogousse ne se gendarma point contre la souscription, lui qui n'avait jamais souscrit qu'au tombeau des sergents de la Rochelle.
Son esprit roulait pourtant quelque vague inquiétude. Souscrire publiquement pour un jeune homme embarrassé, timide, un voisin qui, reçu chez lui, n'avait pas dit vingt paroles, cela semblait singulier au négociant; mais au dîner que partageait habituellement le jeudi l'abbé Desinnocends, le prêtre, qui avait recueilli divers |)ropos de la ville, parla longuement de l'œuvre de Raymond.
Quoique lui-même, l'abbé Desinnocends, fût peu initié aux charmes de la poésie, il avait été frappé à la lecture du journal en comparant les pièces couronnées aux pièces refusées.
— Je me connais médiocrement en semblables matières, -dit-il à Negogousse. Cependant j'admire le caractère élevé de ces compositions. On n'a pas rendu justice à M. Raymond, je le crois... Les honnêtes gens doivent le récompenser de ses efforts... Si faible que soit mon obole, je souscris pour l'impression du volume.
— Rien ! s'écria Paule en serrant affectueusement les mains du vieux prêtre.
A la façon dont Paule regardait M. Desinnocends, Negogousse sentit une pointe de jalousie. U voulait à lui seul les caresses de sa fdle.
LA BKLLE PAULE 167
— N'ai-jepas également le droit de souscrire? dit-il.
— Sans doute, père! s'écria Paule.
Ce fut ainsi que sur la dernière liste de souscription parut le nom de Negogousse qui avait fait bondir le cœur de Raymond.
Un matin, à l'heure où Fabbé Desinnocends recevait les pauvres de son quartier, madame Falconnet entra dans Tendroit où le prêtre distribuait ses aumônes, une sorte de salle longue et étroite, un corridor plutôt qu'une antichambre.
Sur deux banquettes se pressaient des gens infirmes, des enfants sans pain, des femmes sans ouvrage.
Le plancher était composé de briques désunies, usées, formant trous par endroits, tant un grand nombre de malheureux avaient passé par ce corridor.
L'abbé ne vit pas d'abord la veuve. S'adressant à ses clients un à un, il les attirait dans l'embrasure de la fenêtre, leur parlait à mi-voix, de telle sorte que ceux qui attendaient ne pouvaient entendre ; mais les gens qui tristement s'étaient levés sortaient de cet entre lien un rayonnement sur la physionomie.
Des enfants craintifs qui s'accrochaient aux jupes de leur mère avec de grands yeux inquiets devenaient confiants aux premières caresses de M. Desinnocends. Des infirmes qui se traînaient à peine retrouvaient quel-
que vilalité à la suite de Tentretien du prêlre, dont les mouvements, sobres comme ceux d'un charmeur d'oiseaux, appelaient la bénédiction sur chaque tête.
Pas un mot bruyant dans ce corridor où se pressaient des gens du peuple. Eux-mêmes, les remercîments avaient quelque chose d'aussi discret que le don ; mais ce qui valait mieux que des paroles bruyantes, c'étaient des yeux humides de joie, des épanouissements sur les physionomies, des douleurs et des chagrins assoupis par ce digne ministre de la charité.
L'abbé, ayant aperçu madame Falconnet, vint à elle, la priant de l'excuser.
— J'ai, dit-il, à parler à deux braves gens, veuillez, je vous prie, madame, entrer un instant dans ma chambre.
Un lit de fer avec une mince paillasse, deux chaises, un crucifix d'ivoire au mur en formaient l'ameublement et l'ornementation.
La grande cheminée laissait voir un réchaud *, sur le réchaud une marmite déterre.
Au porte-manteau était accrochée une soutane. Sur une planchette, près du porte-manteau, s'étalaient quelques in-quarto, la Vie des Pères de V Église : une autre planche, moins en évidence, portait un pot à eau.
Pas d'autre mobilier.
Les banquettes de cuir, sur lesquelles s'asseyaient les pauvres dans le corridor, étaient le seul luxe de la maison.
M. Desinnocends entra la figure calme, il avait ouvert la matinée par de bonnes actions.
— Vous ici, madame? s'écria-t-il.
— Je viens au pasteur, puisque le pasteur ne vient dIus à moi.
Confus, M. Desinnocends cherchait à se justifier en
parlant de ses nombreuses occupations. Il ne disait pas tout à fait la vérité.
La fortune chez les autres gênait ce prêtre candide, qui se sentait de plain-pied seulement avec les malheureux. Ses amis qu'il savait heureux, il les voyait à peine. Entendait-il parler d*une infortune, il accourait avec des trésors de consolation.
Le bruit de la réputation de Raymond faisait souvent songer au prêtre combien sa mère devait être fière de son fils. Depuis les derniers événements, M. Desinnocends n'avait pas paru chez madame Falconnet.
Il s'attendait à voir une femme triomphante ; la gravité de la veuve l'étonna.
— Monsieur l'abbé, dit-elle, est-ce une indiscrétion de vous demander quelques minutes?
— Ma besogne du matin est terminée, madame, je suis tout à vous.
— Je voudrais, monsieur l'abbé, vous parler de Raymond.
— Un triomphateur ! s'écria M. Desinnocends.
— Justement ; ce bruit autour de son nom me fait presque autant de mal qu'une affliction.
— Je ne vous comprends pas, madame. Le cher enfant vous aime.
— Aussi, n'est-ce pas de sa tendresse que je me plains. Raymond est bon, dévoué comme d'habitude ; mais où le mènera cette réputation? Voilà ma pensée de toutes les nuits. Je suis heureuse de son succès, quoique je ne crusse pas posséder un enfant appelé à figurer dans le monde. Souvent en rêve je cherche qui a mis de pareilles choses dans la tête de Raymond. Il y a deux ans rien n'indiquait en lui une de ces natures qui dominent les autres hommes. Son nom, à l'heure qu'il est, toutes les bouches le prononcent.
— Oui, dit M. Desinnocends, chacun parle de Uayniond avec éloge.
. — Comment, monsieur l'abbé, ces idées se sont-elles produites tout à coup?
M. Desinnocends secoua la tète. Une semblable question l'embarrassait autant que s'il lui avait fallu expliquer les mystères. Pour lui, la poésie était une sorte de mystère.
— Vous comprenez, madame... dit-il.
L'abbé avança le bras pour donner une explication, iîligna des yeux et balbutia quelques paroles en réponse à la troublante question. De ses paroles, il résultait qu'il avait répété sur différents tons un certain nombre de fois :
— La poésie !
— Croyez-vous, monsieur l'abbé, qu'en présence des succès de Raymond, je me sente prise parfois de sentiments d'orgueil ?
— Us sont bien légitimes, madame.
— Etre la mère d'un enfant sur qui tout le monde a les yeux! Avant-hier, dans la soirée, j'ai éprouvé une sensation singulière... Mes tempes battaient, le sang se portait à la tête... C'était une jouissance inexprimable et violente... Cet état ne dura que quelques secondes... Je me serais évanouie de bonheur... A cette heure-là, monsieur l'abbé, Raymond était salué par les applaudissements de toute une salle... N'est-ce pas un phénomène qu'à la même minute, ignorant que mon fils fût au théâtre, je ressentais les sensations par lesquelles luimême m'a dit avoir passé, car je n'ai pas voulu me ■coucher sans le voir!... Pourquoi me doutais-je que l'émotion que j'avais ressentie dépendait d'un événement qui l'atteignait directement?
L'abbé Desinnocends écoutait, attentif.
172 LA BELLR PAULE
Ce qu'il entendait là était nouveau pour lui, absolument nouveau.
— Vous êtes une sainte, madame, dit-il en la reconduisant. Les saintes ont de ces privilèges.
Un jour se répandit dans la ville 1^ bruit de la mort de M. de Castelgaillard, qui n'avait pas reparu à l'Académie depuis le fameux ballottage entre Escanecrabe et Laftitte-Yigordanne.
Le fait n'était que trop vrai. Peu après, le corps du défunt académicien, rapporté de Nice, fut reçu aux portes de Toulouse par une députa lion de membres des Jeux- Floraux, dont quelques-uns n'assistaient pas au convoi sans inquiétude.
La mort donne rarement un seul coup de faux dans •une Académie. Le plus souvent elle fait coup double. L'immortel qui tombe en entraîne volontiers un autre.
Les autres, dans cette circonstance, se regardaient entre eux avec attention , consultaient la coloration de chacun et se demandaient à qui était destiné ce second coup de faux, toujours désagréable.
Les mainteneurs jeunes étaient plus indifférents à la mort de M. de Castelgaillard. La solidité de la charpente, la puissance du suc gastrique, la mobilité des articulations sont d'excellents brevets de longévité; mais
le parti des longues houppelandes , des manchons , des douillettes de soie et des grandes lunettes n'assista à l'enterrement qu'avec une sorte de terreur.
On remarquait au convoi madame Douladoure, qui avait fixé son domicile à Toulouse depuis son brevet de maître-ès-Jeux-Floraux. Elle tenait une couronne d'immortelles, et ses voiles noirs Tapparentaient avec une Antigone de forte dimension.
A distance marchaient Laffitte-Vigordanne et Escanecrahe, à qui le siège vacant du défunt rendait l'espoir au cœur.
Escanecrabe était grave, digne, solennel. Un grand col de velours, rembourré de carton, faisait qu'il portait la tête en saint-sacrement. Ses regards se dirigeaient au loin, dans le pays idéal où, entouré d'une auréole, le fauteuil de feu M. de Castelgaillard apparaissait comme un trône.
Plein de certitude en lui, il cherchait à la faire partager aux membres du cortège , espérant que sa haute taille le désignerait au moins autant que son mérite.
Laffitte-\'igordanne se glissait comme une anguille dans le cortège. Petit et chétif, pour se faire remarquer de chaque académicien, il sautillait d'un rang h l'autre, avait débuté par la queue du cortège et s'était déjà faufilé au milieu, répétant à chacun :
— Quelle perte pour l'Académie ! quelle perte, monsieur !
11 ajoutait aussitôt :
— Si la demande de votre voix, monsieur, ne vous semblait pas indiscrète dans un pareil moment, j'aurais l'honneur de la solliciter en me présentant aux prochaines élections.
Alors Laffitte-Vigordanne, faisant deux enjambées en
avant, se trouvait en face de nouveaux académiciens et recomnfïençait :
— Quelle perte pour TAcadémie ! quelle perte, monsieur !
Tout entier à la douleur en apparence , Escanecrabe ne demandait rien. Il est vrai que le soir même où la mort de M. de Castelgaillard avait été connue , Escanecrabe ne fit pas moins de sept visites qu'il augmenta de huit autres le lendemain matin avant de boire ni manger.
Aussi regardait-il avec un sourire méprisant le furet, son rival, qui, posant sa candidature au milieu des obsèques, montrait une trop vive convoitise académique.
L*abbé Supplici officiait. Suivant ses instructions, non loin de lui se tenait Saturnin de Poucharramet, tout à fait dans le ton. Un gros paroissien à la main, il semblait un pleureur à gages, et de temps à autre psalmodiait avec les chantres l'office des morts.
L'académicien Pons de Lunel grelottait, les bras ensevelis dans son manchon.
Tantôt sa lèvre inférieure s'élançait comme à l'assaut de son nez, tantôt il secouait la tête d'une façon immodérée.
Le rapporteur préparait son improvisation , que pour plus de prudence il avait dans sa poche; mais il préférait se la rappeler mot pour mot, désireux d'affermir sa réputation d'orateur éloquent.
— Quelle perte pour l'Académie , quelle perte , monsieur! lui souflla à l'oreille une voix aiguë.
Pons de Lunel tressauta et regarda avec des yeux indignés le candidat qui osait l'interrompre dans ses méditations.
Laffitte-Vigordanne, atterré, se tourna du côté de Labastidette, un main teneur à face réjouie, le teint co-
loré, les oreilles massives et violettes, se détachant avec peine de gros plis de chair de la nuque.
Il était impossible à Labastidette d'appeler la douleur sur sa physionomie; même à l'enterrement, il avait la mine d'un gourmand en face d'une dinde truffée.
— Quelle perte pour l'Académie ! quelle perte, monsieur! hasarda Laffitte-Vigordanne.
Labastidette se pencha d'un air bienveillant vers le candidat.
— M. de Castelgaillard, dit-il, ne mangeait pas assez abondamment.
— Oui, fit Laffitte-Vigordanne, ouvrant une large bouche et faisant un geste de la main comme pour jeter quelque grosse pièce de venaison dans son gosier.
— Précisément, dit Labastidette.
Laffitte-Vigordanne ayant posé sa candidature, quitta
le mainteneur aux oreilles violettes, se disant qu'avec l'envoi d'un beau poisson il obtiendrait facilement la voix de l'académicien glouton.
Le cortège venait d'entrer au cimetière. Le char qui contenait les dépouilles de M. de Castelgaillard s'était arrêté non loin du trou béant en face duquel le fossoyeur, bêche en main, s'apprêtait à subir les longs discours de « ces bavards », qu'il avait déjcà entendus à diverses reprises.
Pons de Lunel ayant retiré son bras droit du manchon, se passa la main sur les yeux et l'appuya sur l'arcade sourcilière d'où devait jaillir l'improvisation qu'il avait en poche.
Sur le revers de la fosse, en face de lui, se tenait Escanecrabe, toujours grave, toujours demandant la place du défunt, — non pas dans le cercueil, — mais à l'Académie. Il espérait qu'ayant coulé nombre de compliments pendant sa visite au rapporteur , Pons de Lu-
nel introduirait dans l'oraison funèbre quelques mots sur sa candidature.
En ce moment suprême, Escanecrabe ne regardait plus riiorizon. Il plongeait dans Pons de Lunel, essayant d'établir entre l'orateur et lui un courant magnétique qui lui crierait : Rappelle-toi!
Pons de Lunel ne se rappelait rien , rien de M. de Castelgaillard, rien de son discours, d'Escanecrabe rien, rien !
A peine les portes du cimetière franchies, Pons de Lunel pensîJ, avec une extrême angoisse, qu'il n'avait pas dit un mot dans son discours des œuvres de M. de Castelgaillard. Légèreté impardonnable! Que pouvait avoir fait le feu marquis pendant sa vie? Quelle œuvre lui avait valu les suffrages pour son admission aux Jeux- Floraux?
Ce sont de ces questions dont est friand le public, qu'on reçoive les académiciens ou qu'on les enterre. Et l'orateur avait été assez léger pour n'y prêter aucune attention ! M. de Castelgaillard était-il poëte ou prosateur, ce qui offre quelques nuances? Étaient-ce les lettres ou les sciences qui avaient ouvert au mainteneur défunt les. bras du fauteuil académique? Pons de Lunel l'ignorait absolument. Aussi devenait-il si perplexe qu'en une seconde il oublia son discours laborieusement préparé. La vie, les actes, les œuvres de M. de Castelgaillard se mêlaient et offraient à l'orateur le spectacle désastreux d'un riche vase tombé d'un quatrième étage.
Si encore Pons de Lunel eût été certain que le marquis n'avait pas écrit un traître mot pendant sa vie, il est de ces phrases élastiques, chères aux orateurs officiels qui y entassent :
Vertus,
Loyauté dans les rapports,
Aménité de caractère ,
Tenue exquise.
Parfaite sociabilité^
Charmes du foyer domestique.
Termes immuables tirés du Dictionnaire général des académies.
Le mot de Laffitte-Yigordanne : Quelle perte^ monsieur! se représenta au souvenir de Pons de Lunel. Un tel regret annonçait un candidat nourri des plus saines traditions.
L'orateur jeta un regard sur la foule et aperçut Laffitte-Vigordanne qui, dressé sur la pointe de ses escarpins, essayait de séduire celui-là même qui avait manqué à son devoir, le secrétaire des Jeux-Floraux , dont la mission était d'envoyer aux orateurs un tableau détaillé des œuvres du défunt.
Il était impossible d'interroger le secrétaire trop éloigné.
M. Supplici venait d'asperger le cercueil dans lequel volontiers Pons de Lunel eût pris place, — un moment!
— Messieurs... dit- il.
Il promena un mouchoir sur ses yeux.
— Quelle émotion ! se disaient les assistants.
— Celui que nous avons eu la douleur de perdre, celui que chacun de nous pleure...
Le mouchoir fut chiffonné convulsivement sur les yeux de l'orateur.
— Celui qui fut une des gloires de notre cité avait été marqué à sa naissance par le doigt de la Providence... M. de Castelgaillard reçut de la nature un heureux don ; il était d'essence académique, il naquit académicien... L'Académie reconnut celte intelligence d'élite à ce signe providentiel, et se hâta de l'accueillir dans son sein...
J'ai peine à continuer, messieurs, tant ma douleur est grande...
Le manège du mouchoir recommença, ce qui permit à Pons de Lunel de se pincer les paupières.
— Quelle perte pour TAcadémie! reprit-il après un temps d'arrêt, quelle perte, messieurs!
— Bravo! s'écria Laffitte-Vigordanne , qui ne put retenir un cri d'enthousiasme, en voyant que son mot avait porté.
Dès lors le voile qui s'étendait sur l'improvisation de Pons de Lunel sembla se dissiper. Il continua :
— Elle est si grande, messieurs, celte perte, qu'on se demande quel caractère pourra remplacer M. de Castelgaillard h l'Académie.
Escanecrabe toussa pour rappeler à l'orateur qu'il était justement le caractère demandé; mais Pons de Lunel, l'esprit échauffé par sa riche improvisation, avait tout à fait oublié la candidature d'Escanecrabe.
— Les litres de notre regretté collègue sont nombreux, dit Pons de Lunel, qui jeta un regard sur les académiciens qui l'entouraient, avant de savoir s'il fallait s'engager dans ce défilé inconnu.
— Très-nombreux, reprit-il, n'ayant rencontré aucun sourire sceptique.
Pour en terminer du coup :
— Il serait trop long, messieurs, d'énumérer ici les créations de feu M. le marquis de Castelgaillard. L'Académie vous les rappellera dans une enceinte où , la première douleur passée, vous vous associerez de cœur aux éloges de celui dont les œuvres sont impérissables.
En ce moment Pons de Lunel se serait volontiers frotté les mains de son habileté oratoire. Sa main gauche était enfouie dans le petit manchon. Il l'en tira tout à coup portant un globe de verre qui contenait un vase dans
3equel étaient plantées des fleurs d'or et d'argent frémissant sur leur tige.
— La famille de notre noble collègue, dit-il, m'a confié ce précieux dépôt... Ce sont les prix décernés par l'Académie à M. de Castelgaillard pendant son stage poétique, aux époques déjà lointaines d'heureuse jeunesse où chaque année le vainqueur de tant de rivaux <listingués avait le droit d'accrocher une nouvelle fleur à sa boutonnière.
Pons de Lunel abandonna son manchon suspendu à son cou par une ganse, et de ses deux mains leva en l'air le précieux globe.
— Voilà donc le jardin de M. de Castelgaillard , le parterre que son imagination ratissa pendant sa jeunesse... 0 fleurs chéries, empreintes d'un parfum intellectuel , vous étiez sans cesse devant les yeux de notre bien-aimé collègue, sous globe sur sa cheminée, protégées par le cristal contre l'intempérie des saisons ! 0 fleurs aux filigranes délicats, vous possédez encore la fraîcheur du premier jour!... 11 en est de même pour les œuvres de M. de Castelgaillard, toujours vivantes en nous, toujours jeunes...
Pons de Lunel était emporté par l'éloquence.
— Une vie honnête , continua-t-il , une existence régulière, font que l'homme, détaché des passions de ce monde, arrive au terme de sa carrière sans avoir perdu de ses qualités. N'en est-il pas de même pour les œuvres élaborées à loisir dans le silence du cabinet? Notre collègue se plaisait, suivant le précepte du divin Boileau, à polir et repolir sans cesse ses ouvrages.
L'académicien agita encore une fois le globe de verre et termina son discours en rentrant le petit meuble dans le manchon.
Après quoi il appela trois fois : « Castelgaillard, Cas-
LA BKLI.K PAULE 181
telfijaillard, Castelgaillard! » Ayant fait remarquer que le défunt ne répondait pas, Pons de Lunel le convia à (dormir du sommeil des justes et essuya ses yeux, qui étaient secs. Des applaudissements se firent entendre de toute part.
— Bravo ! bien parlé ! s'écriait Escanecrabe, qui, d'autorité, avait pris le bras de Pons de Lunel.
Les mains se tendaient vers l'orateur. Escanecrabe saluait la foule au nom de Pons de Lunel, et de sa forte voix se penchait vers l'oreille de l'académicien, l'assourdissant de :
— Admirable ! parfait !
— Quel éloquent discours ! parvint à dire Laffitte- Vigordanne, qui tendait la main à l'orateur.
Escanecrabe saisit dans ses doigts les doigts de son rival et les pressa avec rage.
En ce moment, Escanecrabe s'était emparé de Pons de Lunel. 11 devenait son protecteur, son rempart contre la foule, son joueur de flûte, au grand désespoir de Laftitte-Vigordanne qui, sautillant derrière Pons de Lunel, grimaçait du terrible serrement de mains de celui qui, par l'audacieux envahissement de la personne de l'académicien , passa aux yeux de la foule pour le successeur certain de M. de Castelgaillard.
Qu'il est heureux le poëte qui, dans toute la force de l'illusion, se voit imprimé pour la première fois î Son àme, son cœur, ses aspirations sont enfin fixés dans ces pages, que lui-même croit à peine avoir remplies.
Raymond passa par ces petits bonheurs, quoiqu'il y apportât moins de vanité personnelle que les écrivains de profession. Le volume appartenait plus à Paule qu'à lui-même ; c'était elle qui en avait dicté les pages les plus émues. Sans elle, le poëte n'existait. pas.
Aussi le premier exemplaire lui fut-il adressé, le nom de Negogousse sur la liste de souscription permettant cet envoi.
En embrassant sa mère, Raymond lui remit le second exemplaire. Ce fut avec un vif sentiment de cordialité que Raymond écrivit sur la première page de son livre les noms du docteur Gardouch, de Loubens, de René d'Espipat, de Lagardelle et de l'abbé Desinnocends, groupe d'amis qui faisait oublier au poëte les injustices commises à son égard.
Le volume sortait de la meilleure imprimerie de Toulouse. Loubens y avait apporté tous ses soins.
— A belle poésie belle enveloppe, dit-il à l'imprimeur, qui se surpassa.
Le jour de la mise en vente, cent exemplaires furent enlevés dans les diverses librairies. La jeunesse des écoles se fit remarquer particulièrement par son enthousiasme ; car les jeunes gens, malgré leurs modiques ressources, savent se priver pour souscrire aux livres.
Raymond osait à peine lever la tète dans les ryes. Le volume, événement du mois, faisait que chacun s'intéressait maintenant au jeune homme dont le front était marqué du sceau de la poésie.
Les clercs de l'étude savaient par cœur les principaux morceaux du volume et les récitaient pour faire pièce à Saturnin de Poucharramet. Tel était son châtiment. Il payait l'injustice des Jeux-Floraux.
La jeunesse se plaît à ces représailles. Courageuse, libre et sans entraves, elle prête son aide aux lutteurs et témoigne ouvertement de son mépris pour les gens arrivés par le canal de la faveur.
Raymond le vaincu avait aux yeux des étudiants une auréole qui manquait à Saturnin le vainqueur. Méprisé par la gent officielle, le poète était porté tout h coup aux cimes de la réputation par ceux en qui la conscience vibrait encore.
Ces sympathies, Raymond sentait qu'elles lui faisaient cortège; il eût voulu que l'humanité n'eût qu'une tête pour l'embrasser.
Ne rencontrant que figures souriantes à son approche, Raymond fut surpris de trouver sa mère plus mélancolique que de coutume. Si parfois un rayon traversait les yeux de cette austère physionomie, aussitôt la bouche devenait pensive. Il y avait à la fois de l'expansion et de l'inquiétude chez la mère de Raymond ; on eût dit qu'elle voulait parler et se taire.
— Je l'ai lu, mon enfant, dit-elle en Tembrassant. Je n'ai pas terminé... Je lîs lentement pour faire durer mon bonheur plus longtemps.
Ces paroles d'une mère à son fils valent mieux que tous les éloges.
— Ainsi, dit Raymond, mon livre ne te déplaît pas?
— Me déplaire ? Tu me prêtes une mauvaise pensée pour me faire dire que je suis fière de toi.
— Vrai? s'écria Raymond.
La veuve se jeta dans les bras de son fils pour dissimuler une larme.
Dans cette larme entraient tout à la fois orgueil, regrets, jalousie.
D'une vie chaste comme celle d'une sœur de charité, la mère de Raymond n'avait pas approfondi d'autre passion que l'union conjugale. Aussi ces poésies la troublaient. Quelles profondes sensations avait dû ressentir son fils pour les exprimer de la sorte! Il y avait là des notes de pénétrante tendresse que toute femme comprend sans les avoir jamais entendues. Un cœur d'homme débordait plein de félicités. C'était bon et doux. Mais quelle était la femme à qui s'adressaient ces poésies? En était-elle digne? N'accaparerait-elle pas l'affection de Raymond?
Voilà ce à quoi rêvait la pauvre mère, ce qui teintait sa joie de tristesse.
Elle en arrivait à étudier chaque vers pour se rendre visible à elle-même la femme à qui de tels hommages s'adressaient. Sans doute la mère de Raymond respirait le chaste parfum qui s'exhalait des poésies; mais trop souvent on doit aux délicatesses de l'homme le mirage de la pureté de celle qu'il aime.
De ce côté les femmes sont impitoyables à déchirer les voiles de visions charmantes et à montrer quels vices
sont cachés derrière de pures et diaphanes apparences.
Une femme jugée par un tribunal de femmes serait condamnée aux supplices les plus durs.
Envahie par ces réflexions, madame Falconnet, une broderie à la main , le volume dans son panier à ouvrage, lisait, posait le livre pour méditer, reprenait sa broderie, ne faisant pas un point d'aiguille sans rêvor à cette femme qu'elle eût souhaité exister idéalement dans le cerveau de Raymond.
Alors elle rouvrait le volume. Il n'y avait pas à douter que le portrait existât! La veuve fermait le livre avec découragement. Des détails de physionomie trop positifs, la couleur des cheveux, la transparence de la peau, de mignonnes oreilles, indiquaient que Raymond n'avait pas pris dans son imagination un modèle représenté sous tant de formes.
Un matin, la mère de Raymond se leva de meilleure heure que d'habitude. N'ayant pas reposé de la nuit, elle cherchait un adoucissement à ses inquiétudes dans les soins du ménage.
Elle s'occupa d'abord à mettre de l'ordre dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue.
Le bruit d'une fenêtre ouverte au premier étage de la Maison de pierre lui fit involontairement lever la tête.
Paule, souriante, s'accoudait sur le balcon. Madame Falconnet admira cette gentillesse et cette fraîcheur comme elle eût respiré un bouquet de fleurs.
Presque au même instant la mère entendit son fils ouvrir sa fenêtre.
Une rougeur subite envahit la figure de Paule. Cela étonna la veuve, qui regarda avec plus d'attention.
Paule venait de s'asseoir, un volume à la main, le volume de Raymond.
— Serait-ce elle? pensa la mère... C'est elle!
Madame Falconn et se le dit immédiatement. Le portrait était trop ressemblant. Peintre et modèle avaient trahi leur secret.
Paule lisait lentement et interrompait chaque strophe par de vagues regards d'émotion, de reconnaissance et de tendresse.
La mère de Raymond poussa un soupir de bonheur. Son fils aimait une femme qui le méritait !
L'émotion de la veuve fut si grande qu'elle se retira. Les deux enfants s'aimaient. Il fallait les laisser à leur amour.
Une mère confidente se sent quelquefois gênante.
Pourtant ell^ fit de telle sorte qu'elle rencontra Raymond qui sortait.
La veuve voulait étudier la passion inscrite sur les traits de son fils. Jusqu'oii l'amour avait pénétré, c'est €e qui l'inquiétait.
— Adieu, mère ! je vais travailler, dit Raymond.
— Bon courage, mon enfant ! répondit-elle en lui serrant les mains avec une vivace étreinte qui signifiait :
— Aime-moi toujours comme je t'aime !
Quoique les salons aristocratiques de Toulouse restassent étrangers aux mouvements de la ville, le bruit des succès de Kaymond y avait pénétré, grâce à René d'Espipat, qui se donnait la maligne joie de réciter les pièces de son ami et d'en parler au monde académique fréquentant l'hôtel de sa tante.
De la part de tout autre cet enthousiasme eût été mal vu ; mais que ne permettaient pas les douairières à ce « charmant jeune homme? »
Les académiciens acceptent difficilement qu'il se produise quelque événement littéraire en dehors de leurs coteries. Toute intelligence qui les dépasse, ils la traitent volontiers de subversive. Aussi les articles de journaux, les acclamations des étudiants, la réputation faite à Raymond par la bourgeoisie sonnaient faux aux oreilles des membres des Jeux-Floraux.
l'n être pouvait-il exister sans le patronage de l'Académie? Le corps des Illustres ne l'admettait pas. Tout par l'Académie, tout pour l'Académie était la devise de ces vieillards.
Pour eux, quelle portée avaient les journaux? Ils ne les lisaient pas. Les étudiants pouvaient faire des ovations à Raymond , les bourgeois souscrire à son poëme. Les académiciens né reconnaissaient pas « ces gens. »
L'abbé Supplici ne jugeait pas ainsi la situation, surtout dans la circonstance actuelle ; il craignait l'opinion publique, car Saturnin s'était plaint à lui des railleries de ses collègues de l'étude. Comme M. Supplici avait résolu de faire triompher Saturnin aux prochaines élections, il l'engagea à rendre visite aux principaux académiciens, sous couleur de leur demander des renseignements biographiques touchant feu M. de Castelgaillard.
— Vous mettrez en avant, dit-il, un travail que vous préparez à la mémoire du défunt ; ainsi vous vous serez ouvert nombre de portes pour le jour où vous poserez officiellement votre candidature au siège de mainteneur. Écoutez ces messieurs avec déférence, ajouta-t-il, soyez toujours de leur avis ; à un moment donné ils ne manqueront pas d'être du vôtre.
La première visite de Saturnin fut pour M. Castelnau- Picampau, un des plus notables personnages des Jeux- Floraux.
Les murs de son antichambre étaient co.uverts de parchemins ornés de cachets de cire rouge au-dessus desquels s'étalait en gros caractères le nom de Castelnau- Picampau.
En montant l'escalier. Saturnin put lire, encadrés sous verre, les brevets de diverses académies accordés à l'homme considérable qui faisait partie :
Dé la Société des Intrepidi de la très-ancienne ville de Cori ;
De la Société des Sauveteurs du Midi;
De la Société de la Florimontana deg i Inviolati de Monteleone;
De TAcadémie flosalpine de Gap ; ' De la Société des Affaticati de Tropea;
De la Société académique de Poligny,
Et de bien d'autres illustres assemblées savantes de province et de l'étranger.
A M. Castelnau-Picampan, l'un des hommes les plus occupés, les plus décorés, les plus brevetés de France, il ne manquait qu'un fauteuil h l'Académie française; mais il se rattrapait sur la quantité d'autres sièges non moins officiels et passait rarement trois mois sans recevoir uii brevet nouveau qu'il adjoignait à ses anciens cadres.
Saturnin lui ayant exposé le motif de sa visite :
— Vous me voyez dans la douleur, s'écria Castelnau- Picampau, l'Académie de Loches vient de se dissoudre.. . Cet événement m'a porté un coup au cœur ! Les messieurs de Loches étaient de véritables travailleurs; leur bulletin contenait des morceaux hardis et profonds. L'an passé, monseigneur le ministre de l'Instruction publique avait encouragé ces érudits par une allocation honorable, et voilà que je reste, pleurant sur l'Académie de Loches, sans autre consolation que de reporter les yeux sur le brevet que ces messieurs m'avaient octroyé... Je vois à votre physionomie, jeune homme, que yous partagez mes regrets sur ce flambeau intellectuel que la Touraine ingrate a laissé éteindre. L'Académie de Loches était un acheminement aux Jeux-Floraux... Les penseurs lochois nous épargnaient bien des refus inutiles, car le brevet d'académicien de Loches était déjà un titre à mes yeux comme à ceux de mes collègues... Où trouver maintenant une pépinière déjeunes intelligences déjà éprouvées? Qui élèvera, pour téter le sein des Muses, des nourrissons comme ces messieurs de Loches? Il y a des instants où
je cherche à oublier mes chagrins, en écrivant une élégie sur TAcadémie de Loches. J'attends, je mets un frein à ma pensée au lieu de lui faire sentir les éperons... Loches d'ailleurs n'est pas facile à rimer... La rime,' jeune homme! Comme ces messieurs de Loches comprenaient la rime! Tenez, voilà ce que m'écrivait il y a un peu plus de huit jours le président de l'Académie de Loches.
Ici M. Castelnau-Picampau mit trêve à son discours pour feuilleter une énorme liasse de lettres.
Quant à Saturnin, il n'avait pu placer un mot; un bourdonnement emplissait sa tête comme si Loches eût été cloche.
L'académicien, ayant trouvé ce qu'il cherchait, lut une demi-douzaine de lettres auxquelles il attachait un intérêt considérable. C'était un arpenteur de Loches qui, convoitant une Violette d'argent aux Jeux-Floraux, annonçait l'envoi d'une barrique de vin de Saint- Averti n.
— Les coteaux de ce pays fournissent des produits véritablements excellents, dit M. Castelnau-Picampau, en claquant de la langue.
Une autre lettre accompagnait une cargaison de rillettes de Tours et des compliments sur le beau génie de l'académicien.
— Je cherche, dit-il, la dernière lettre qui m'est doublement précieuse... Un candidat, que l'Académie a couronné, me faisait passer, avec ses sentiments de gratitude, une demi-douzaine de pots de raisiné.
Castelnau-Picampau regarda tout à coup Saturnin de la tête aux pieds.
— Jeune homme qui arrivez de Loches, dit-il, ne vous a-t-on pas chargé de quelque chose pour adoucir mes regrets?
LA BKLLE PAULE iOI
D*iin coup d'œil de douanier, racadéniicien sondait les poches de Saturnin.
— Pardonnez-moi, monsieur, dit celui-ci, je n'arrive pas de Loches.
— Et alors? s'écria Castelnau-Picampau d'un ton qui signifiait : Que venez-vous faire ici, puisque vous n'apportez aucune victuaillc?
— Je souhaitais, monsieur, vous demander quelques notes sur la vie et les ouvrages de M. de Castelgaillard.
Castelnau-Picampau se leva.
— M. de Castelgaillard, dit-il sèchement, n'entretenait aucun rapport avec l'Académie de Loches, voilà tout ce que je peux vous apprendre sur son compte.
Saturnin, confus de cette réception, salua l'académicien et rencontra au bas de l'escalier Laffitte-Yigordanne sautillant pour oublier le temps qu'il passait à faire antichambre.
H/î là, Saturnin alla rendre visite à M. Valcabrère, que l'abbé Supplici avait désigné h son élève comme un des membres qu'il était important de se rendre favorable.
Sec, maigre, les cheveux blancs ébouriffés, la figure couleur d'apoplexie :
— Que voulez-vous? Qui demandez-vous? dit Valcabrère d'un ton impérieux.
Effrayé, Saturnin se retrancha derrière le patronage de l'abbé Supplici.
— Encore un fameux choix de l'Académie! s'écria l'académicien. Qu'a fait M. Supplici pour entrer aux Jeux-Floraux? Moi, monsieur, j'ai composé une épopée en vingt-quatre chants avec les mêmes développements que l'Iliade... Eh bien! je ne trouve pas d'imprimeur, et je peux mourir sans faire jouir la France du fruit de mes veilles.
N'ayant pas réussi avec le nom de l'abbé Supplici, Saturnin niit en avant celui de M. de Castelgaillard, et il expliqua comment il entendait peindre la vie et les •actes du défunt.
— Les actes de Castelgaillard ! s'écria Yalcabrère qui devint bleu. Un pingre qui n'a rien fait pour proléger les lettres. Si ce Castelgaillard avait voulu avec sa fortune, à quoi lui sert-elle aujourd'hui? m'avancer les fonds suffisants pour imprimer mes observations sur les comparaisons de l'Iliade ! Car vous saurez que la partie la plus brillante d'Homère gît dans les comparaisons... Après des travaux énormes j'ai pu convaincre Castelgaillard que, non content d'avoir constaté le chiffre de ces comparaisons, je les avais classées par catégories en signalant dans une colonne spéciale d'observations les répétitions et les longueurs dont elles ne sont pas exemptes... Le Castelgaillard dont vous m'entretenez ne m'a pas prêté un liard, monsieur. Pièces en mains je lui prouvais que les vingt-quatre chants de l'Iliade comportent deux cent dix-neuf comparaisons, ce qui fait une moyenne de neuf par chant... Castelgaillard a fermé l'oreille... J'avais établi cinq registres que voici. L'un contient les comparaisons prises aux météores, l'autre celles relatives aux dieux. Voilà un cahier rempli de comparaisons tirées du règne végétal; en voici un autre tiré de la nature; les fleuves et les montagnes entre autres fournissent force comparaisons. Castelgaillard ne dénoua pas les cordons de sa bourse... Cependant il savait que la publication de mon épopée, contenant un tiers, de comparaisons de plus qu'Homère, constituerait en librairie un de ces succès qui, en même temps qu'il ouvre une nouvelle voie au poëme épique trop délaissé, eût enrichi mes derniers jours. Et vous me demandez des renseignements sur ce Castelgaillard inepte dont je n'ai pas
l.A «ELLE PAULE 193
suivi le convoi! Non, monsieur, je n'étais pas au cimetière. Mon absence a été remarquée, tant mieux! Il ne sera pas dit que l'auteur de la plus vaste épopée de la France a rendu les derniers hommages à un homme qui €ût refusé une obole au vieil Homère lui-même.
Là-dessus Saturnin crut devoir se retirer, l'irascible Valcabrère s'étant plongé la tête dans les mains, sans se douter qu'après la visite de Saturnin, il fallait recommencer le même discours pour Escanecrabe, qui venait d'entrer.
Désappointé sur l'issue de ces visites. Saturnin confia ses doléances à l'abbé Supplici.
— Cher enfant, dit l'abbé, ne vous effrayez pas de l'aridité des réceptions que subissent ceux qui sollicitent la voix des académiciens. Sans doute nous comptons au sein des Jeux-Floraux de bienveillants mainteneurs, quoiifu'ils soient rares. Votre première visite sera pour M. Fadas, un homme tout miel. En comparant M. Valcabrère à M. Fadas, vous vous direz quelle distance sépare un homme de formes excellentes de cet enragé avec son poëme épique... M. Fadas vous complimentera, vous promettra tout ce que vous souhaitez. Ne comptez ni sur ses louanges, ni sur ses promesses... A peine serez-vous sorti de chez lui que M. Fadas vous aura oublié... Tandis que, la bile de 31. Valcabrère calmée, il peut devenir serviàble... En le revoyant, amenez-le à vous donner lecture d'un chant de son épopée, témoignez un vif enthousiasme. 11 y sera sensible. Les compliments que vous adresseriez à M. Fadas n'auraient pas plus de solidité qu'un clou enfoncé dans du coton. En général, méfiez-vous des hommes trop aimables à la première entrevue; attachez-vous, au contraire, à amollir la couche de rudesse de certains autres... Ce sont les plus maniables.
Par de tels conseils, l'abbé Supplici dressait Saturnin et lui faisait entrevoir à quel prix est obtenu un fauteuil aux Jeux-Floraux, et quelles délices attendaient à l'Académie le candidat, son temps d'épreuves passé.
Un matin, l'abbé Supplici entra dans les magasins qu'occupait Negogousse, rue du Chapeau-Rouge.
Le négociant, plongé dans l'étude de son grand livre, jetait un coup d'œil de satisfaction sur le mariage du Doit et Avoir, car à l'Avoir, où étaient alignées de nombreuses phalanges de chiffres, le père lisait à chaque ligne le nom de Paule.
Sous les intérêts matériels se cache quelquefois la poésie.
Negogousse regarda avec surprise le prêtre, qu'il voyait pour la première fois. Évidemment, ce n'était pas là un commettant.
M. Supplici, ayant décliné son nom et son titre :
— Je désirerais, monsieur, si vous aviez un instant, vous entretenir du procès que vous intente M. Massabrac, d'Avignon.
A ce mot, Negogousse devint tout oreilles, le procès Massabrac étant la seule pierre qui gênât sa route.
— Monsieur, dit l'abbé, je suis chargé de diriger un jeune homme d'une de nos meilleures familles.
M. Saturnin de Poiicliaimmot, dont la cooiprchension en affaires est telle, que M° Trebons lui a confié les pièces de la procédure qui vous touche.
Negogousse secoua la tête, indiquant qu'il se rappelait celte circonstance.
— Ayant reçu mission par l'honorable famille de Poucharramet, de surveiller tous les actes de cet intelligent jeune homme, il m'a été permis d'étudier la grave affaire qui vous concerne.
Negogousse parut étonné.
— Vous êtes surpris, monsieur, qu'un prêtre s'occupe d'affaires litigieuses... En effet, pour la première fois, j'aborde au terrain de la procédure, et cela parce que M. de Poucharramet m'en a prié, tant il a pris à cœur vos intérêts.
— Ah ! dit Negogousse.
— Saturnin y apporte l'heureux enthousiasme de la jeunesse, ne voit dans la vie que Massabrac et m'en parle sans cesse avec indignation.
— Vraiment! s'écria le négociant.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Au début, je dois vous l'avouer, j'y prêtai mince attention, n'ayant pas le plaisir de vous connaître; mais l'insistance de cet excellent jeune homme me frappa, et moimême, un jour, je fus surpris de prendre un vif intérêt à la défense d'un compatriote contre les demandes illégitimes de- ce Massabrac.
— N'est-il pas vrai que j'ai raison? s'écria Negogousse.
— Parfaitement, monsieur; vous avez agi en commerçant honorable, laissant votre adversaire se servir des armes de la mauvaise foi.
— Voilà qui est bien parlé, dit Negogousse en se frottant les mains.
— Les prêtres lisent dans les consciences, reprit l'abbé; et si les aflaires civiles pouvaient se dénouer par les ministres de l'Eglise, on obtiendrait des arrangements contre lesquels échoue trop souvent la justice des hommes. J'ai donc discuté votre affaire en compagnie de M. de Poucharramet; pour exciter son imagination, je me servais des arguments de Massabrac... ïl est même arrivé quelquefois que j'ai battu Saturnin, le légiste.
— Sans doute, dit Negogousse, un jeune clerc...
— Ne vous méprenez pas, mon cher monsieur, sur la jeunesse de M. de Poucharramet; elle recouvre de profondes connaissances en droit, et si j'ai triomphé parfois de ■ mon adversaire, c'est que Massabrac a la partie belle...
— Tout à l'heure, monsieur l'abbé, vous trouviez ma cause excellente.
— Sans doute. A mes yeux vous avez raison, mais aux yeux de la justice !... Votre procès offrira de nombreuses difficultés par la raison que votre loyauté n'a pas prévu un 3Iassabrac retors et rompu à toutes* les malices de la chicane... Après avoir côtoyé les sentiers de la friponnerie, il s'est enfermé dans la forteresse du droit strict, d'où il sera difficile de le déloger. Aussi est-ce une bonne fortune pour vous que M. Saturnin de Poucharramet ait été choisi pour suivre la marche de votre affaire.
L*abbé, ayant baissé la voix, s'approcha de Negogousse.
— Entre nous, M. de Poucharramet vous sera plus utile que M^ Trebons, quoique cet officier ministériel jouisse dans le pays d'une réputation légitimement acquise.
— Bah! s'écria Negogousse, qui écoutait l'abbé avec une vive attention.
— Pour bien me faire comprendre, continua M. Supplici, supposez une âme souffrante se confiant à un ecclésiastique déjà chargé de mettre en paix de nombreuses consciences. Quel que soit son zèle, ce prêtre ne pourra soulager la pauvre âme avec autant de zèle qu'un directeur voué à une personne seule, qui, pénétrant dans son cœur, s'y loge pour ainsi dire, afin d'en étudier les secrets mouvements. De même, M** Trebons ne peut voir aussi clair que M. de Poucharramet dans l'affaire Massabrac, par la raison que l'avoué a cinquante affaires litigieuses en tête, auxquelles il ne prêter que quelques minutes d'attention. Le dévoué Saturnin , enthousiaste de son premier procès, est tout à votre affaire. Il a pris possession de vous, il est devenu l'honorable Negogousse, épouse votre loyauté, s'indigne contre la mauvaise foi de Massabrac, et j'ose dire que votre procès le préoccupe plus que vous-même.
— Oh! s'écria Negogousse.
— Il en est ainsi, cher monsieur. A table, M. de Poucharramet me parle constamment de Massabrac. Vous ai-je dit que nous nous occupions de votre affliire même à la promenade?... Enfin, Massabrac est une telle obsession pour le bon Saturnin, qu'il en parle sans cesse...
— J'en parlerais bien aussi, dit Negogousse ; mais... L'abbé Supplici interrogea du regard le marchand
d'huile.
— Il ne faut pas attrister ma fille de pareils détails.
— Vous avez une fille, monsieur? dit l'abbé.
Un sourire passa sur les traits de Negogousse et les embellit momentanément; car trois choses illuminent les physionomies les plus vulgaires : l'amour, la naissance d'un enfant, la mort.
— Mademoiselle votre fille doit s'estimer heureuse de posséder un père animé de si généreux sentiments.
LA IM-.I.LE PALLi: 109
Vous ne devez pas croire au mal, monsieur? demanda ral)l)é.
— Je travaille pour Paule, sans m'intiuléter comment agissent les autres.
— Loyal et simple cœur! s'écria l'abbé en serrant affectueusement la main de Negogousse, qu'il garda dans les siennes.
Chose singulière, cette pression de mains fit éprouver à Negogousse une sensation qu'il n'avait jamais ressentie. La main de l'abbé était fine et insinuante comme celle d'une femme; sa moiteur pénétrait à travers la rude enveloppe du marchand d'huile.
La figure de 3L Supplici était mince et sèche, son regard gris et dur; mais l'onction de sa main était si particulière, que Negogousse, sous le charme d'une telle pression, se sentait prêt à mille confidences.
— Quel est le directeur de mademoiselle votre fille? demanda l'abbé.
— Elle n'en a pas, dit Negogousse.
Le prêtre s'étant enquis de l'âge de Paule :
— La religion, dit-il, est un grand appui pour la femme dans toutes les circonstances de la vie.
— Paule va à l'église, reprit Negogousse, et voit une fois par semaine, à la maison, M. Desinnocends.
— Un pauvre homme ! s'écria l'abbé avec dédain.
— Il est estimé dans notre quartier, dit Negogousse.
— Sans doute-, mais petite intelligence. Negogousse ne disait mot, se sentant sous le joug
d'un esprit dominateur.
— Cerveau étroit, ajouta l'abbé, esprit à courte vue que 3L Desinnocends. Connaît-il l'affaire Massabrac?
— Il a dû m'en entendre parler.
— Quel conseil vous a-t-il donné?
— Aucun, dit Negogousse.
— Que vous disais-je des aptitudes de M. Desinnocends? Nulles... Un prêtre doit s'inquiéter autant du temporel que du spirituel.
Ayant questionné Negogousse sur l'emploi des journées de Paule, M. Supplici blâma son collègue de ne pas avoir prêté plus d'appui à cette jeune conscience, qui, selon lui, ne devait pas rester inoccupée, en compagnie de ses pensées.
Comme il se levait pour prendre congé, Negogousse accompagna le prêtre dans la cour, le reconduisit à la porte de la rue, et l'eût suivi jusqu'à son domicile, tant l'impression produite sur lui par M. Supplici était vive.
Ayant manifesté le désir de revoir le prêtre :
— Mon ministère, dit l'abbé, m'ordonne de donner mon temps à ceux qui ont recours à mon assistance.
Là-dessus M. Supplici sortit; toutefois, étant revenu sur ses pas, il trouva Negogousse sur le seuil de son magasin, regardant avec enthousiasme celui qui prenait si vivement ses intérêts.
— Inutile, cher monsieur, dit l'abbé, de parler à M* Trebons du zèle si particulier que déploie M. de Poucharramet dans votre affaire... L'avoué pourrait se montrer un tantinet jaloux de son clerc.
— J'entends, monsieur l'abbé, répondit Negogousse.
— Et moi-même ne pourrais-je pas essuyer quelque blâme de prendre trop à cœur des intérêts privés au détriment de ceux de l'Église?
Negogousse jura le secret, et encore une fois s'empara des mains de l'abbé, qui se retira heureux de cette confidence. 11 était venu rendre visite à un individu,, s' attendant à une réception banale; il sortait plein d'espérances.
Le système de M. Supplici consistait, ayant aperçu un bout de fil dénoué, à le suivre jusqu'à son peloton.
Toute relation qui s'ouvrait par voie indirecte, il la creusait. Pas d'être qui lui fût indifférent. En quoi un homme pouvait être utile à ses intérêts ou à ceux des êtres qu'il protégeait, voilà ce que demandait le prêtre.
Esprit plein de méthode.
Quoique son ministère le mît avec nombre de gens sans portée qui eussent fatigué tout autre, l'abbé Supplici ayant classé ces gens, savait purger son cerveau de faits inutiles. La méthode était sa faculté dominante, car elle est la principale loi de la société qui fait que tant d'intelligences insouciantes n'aboutissent pas pour avoir négligé de classer hommes et choses.
Quelques jours auparavant, l'abbé Supplici avait rencontré Saturnin portant sous le bras le dossier Negogousse. Par habitude, le prêtre interrogea le jeune homme sur la nature du débat, les adversaires qui en faisaient les frais, et sans se rendre compte du parti à tirer de Negogousse, M. Supplici lui rendit visite. Cette démarche pouvait ne pas aboutir. Qu'importe? L'abbé obéissait à son système.
L'entrevue avec le marchand d'huile donna raison au prêtre, qui exagéra à dessein l'enthousiasme de Saturnin.
Le clerc était loin de déployer une telle activité dans les affaires; lui-même, l'abbé Supplici, à peine avait-il parcouru d'un coup d'œil le dossier; mais c'en était assez pour faire preuve dans le cas actuel de connaissances juridiques auxquelles crut Negogousse.
Le même soir M. Desinnocends dînait à la Maison de pierre. Pourla première fois Negogousse, devenu observateur de rencontre, regarda attentivement le vieux curé, ses deux étages de menton, ses gros yeux bleus aussi clairs que son âme, sa lèvre inférieure pendante et charnue. La bonté peinte sur les traits du prêtre cha-
ritable n'eiiipécha pas Negogousse de se rappeler qu'il se trouvait en face de celui que M. Supplici appelait un pauvre homme.
M. Desinnocends souriait des gaietés de Paule.
— Petite intelligence ! répéta machinalement Nego-< gousse.
S'étant levé pour regarder dans la glace sa large encolure et sa grosse tête, Negogousse la compara avec le front de M. Desinnocends, et comme un pliysiognomoniste, à part lui il s'écria :
— Cerveau étroit!... Connaissez-vous M. l'abbé Supplici?... demanda-t-il tout à coup au prêtre.
— J'en ai entendu parler comme d'un ecclésiastique remarquable.
— J'espère que la semaine prochaine nous l'aurons à dîner.
— Monsieur le curé, dit Paule, ne manquez pas surtout.
M. Desinnocends balbutia quelques mots d'excuse.
— J'ai si peu de temps, je néglige mes pauvres, disait-il.
— Si M. Desinnocends a des affaires graves ? reprit Negogousse.
Paule insistait près du vieillard.
— Mon enfant, disait le curé, au nom des malheureux, accordez-moi un congé d'une huitaine.
— Sans doute, reprit Negogousse, qui abondait dans le sens de M. Desinnocends, espérant que son hôte habituel le priverait cette fois de ses inaptitudes intellectuelles.
M. Desinnocends, pour se tirer d'embarras, promit de venir le lendemain rendre réponse. Quand il fut parti :
— Je préfère, dit Negogousse, que l'abbé Supplici ne se rencontre pas*avec un esprit à courte vue.
LA r.KI.LE PALLE "200
Paulij regarda son père avec étuiinemont.
— Tu sauras pourquoi, ma fille... Nous avons une alTaire j^rave à traiter peiulant le dîner.
— Une aifiiire grave! pensa Paule soucieuse.
Huit jours plus tard eut lieu le dîner auquel manqua M. Desinnoccnds, d'une timidité telle (|u'il craiiçnait <le se rencontrer avec un collègue de la réputation de 31. Supplici. Sa plaee était occupée par Saturnin de Poucharramet, que Negogousse avait invité en compagnie de son directeur.
On devait surtout parler de l'afTaire Massabrac. L'abhé Supplici s'occupa exclusivement de Paule, ne tarissant pas en compliments sur sa beauté.
Paule se sentait gênée. Dans les poésies personnelles que lui consacrait Raymond, il y avait quelq^ue chose de plus délicat et de plus voilé.
Saturnin ne disait mot :, Negogoiisse, s'imaginant que la préoccupation des affaires rendait le clerc silencieux et concentré, n'en admirait pas moins celui que l'abbé Supplici avait appelé « le flambeau du droit ».
De temps en temps, l'abbé Supplici rappelait les titres <îe son élève, la Fleur qu'il avait obtenue aux Jeux-Floraiix, faisant remarquer toutefois que le culte de la poésie ne détournait pas Saturnin des études judiciaires. Suivant l'abbé, la pièce qui le sacrait poète n'oflrait rien de commun avec les folles rimes et les vaniteuses légèretés auxquelles un public désœuvré accordait trop d^aUention.
— Le Prêtre mourant, dit-il, était un liommage rendu à l'Église, un accident dans la vie d'un jeune homme que l'exercice de ses devoirs religieux avait entraîné dans les sentiers de la poésie.
Son succès, il le devait au mouvement irrésistible d'un cœur pieux. Hors de là, Saturnin était tout entier au
droit. D'ailleurs, eût-il eu d'autres idées, que l'affaire Massabrac , qui emplissait son cerveau , lui rendait impossible d'aligner des rimes.
Là-dessus, l'abbé prit congé de Negogousse, alléguant que Saturnin devait se plonger le soir même dans une nouvelle étude du dossier.
— Nous ne vous quittons pas, lui dit-il; nous allons vous retrouver dans les pièces de la procédure.
Negogousse était ravi de l'heureux hasard qui l'avait mis en relations avec le prêtre.
Non moins ravi, M. Supplici pensait en route à ceci : Une belle fdle, une belle dot, une belle charge.
— Saturnin, écoutez-moi attentivement, lui dit-il, M® ïrebons commence à se fatiguer. A partir d'aujourd'hui qu'une idée fixe s'empare de vous : remplacer votre patron. L'étude est excellente et chère ; mais la jeune fille est belle et riche. Sérieusement, mon cher Saturnin, en rentrant nous allons lire les pièces de l'affaire Massabrac.
Paule ressentait maintenant de vagues inquiétudes. Negogousse se tenait sur la réserve avec M. Desinnocends. D'un autre côté, les visites fréquentes de l'abbé Supplici à la Maison de pierre gênaient la jeune fille, qui n'éprouvait aucune sympathie pour le prêtre.
A l'intérieur, Negogousse ne parlait maintenant que de M. Supplici et de Saturnin. De Raymond, il n'en était pas question; Paule pressentait qu'il faisait partie de ceux que l'abbé Supplici englobait dans une commune réprobation.
Plus d'une fois, Paule, entraînée par le prêtre sur le chapitre de la religion, avait senti que cette religion n'était pas la même que M. Desinnocends montrait douce, charitaljle, facile à pratiquer.
Quelque chose de vague et de triste s'étendait sur les pensées jadis si riantes de Paule. Elle devenait anxieuse, livrée à des réflexions sans cadre, semblables à des amoncellements d'épais nuages qui, menaçants, s'avançaient vers elle.
Les souvenirs de vif bonheur lui apparaissaient déjà loin et comme prêts h s'engloutir dans un précipice.
Raymond, lui aussi, subissait sa part de tourmentes.
L'enthousiasme toulousain avait cessé pour lui, comme tout s'efface dans ces pays, brièvement. Soutenu d'abord par l'opinion, Raymond avait trop compté sur l'appui du public.
Ce fut grâce à l'intervention de Loubens que le public prit parti pour le poëte, pendant une quinzai-ne. Quinze jours dans le Midi représentent quinze ans dans le Nord. Une variation sensible s'était produite dans l'esprit bourgeois, dont l'admiration a les racines dévorées par le ver de la critique.
Un journal rempli du bruit des succès de Raymond, une peinture, un album de musique d'après des poésies, le ver dressait la tête et les fleurs enthousiastes étaient fanées, ce que sentait le poëte, peu préparé à ces haut et bas de l'opinion.
Pourtant un regard de Paule le réconfortait. Chaque jour les deux amants puisaient dans leurs yeux la force nécessaire pour échapper aux tourments de la journée. ,
Un matin, Paule se tenait à sa fenêtre, plus triste que d'habitude. La veille, elle n'avait pu échapper à M. Supplici qui, en attendant l'arrivée de Negogousse, posa nettement sa candidature de directeur. La jeune fille devait se confesser à lui. Paule n'osa refuser. Elle avait le nom de M. Desinnocends sur les lèvres et ne put le prononcer.
Timide, sans défense, la jeune fille n'avait jamais manifesté de volontés devant un père qui allait au-devant de ses désirs. L'aspect de M. Supplici la glaçait, comme l'effrayaient les devoirs indiqués par le prêtre : direction, confession.
Jusque-là Paule s'était laissée aller à la vie comme va le papillon à la fleur. Elle pressentait un joug dans cette direction. Ses péchés, l'abbé Desinnocends les amnistiait'
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(1*110 mol, et les rares fois que Paille allait au confessionnal étaient une joie, car elle s'y entretenait avec le vieii\ prêtre comme avec un second père.
L'abbé Supplici n'avait rien de paternel. Quoiqu'il essayât de se montrer caressant, quelque chose de froid et de dur perçait à travers ses llatteries. Ses compliments sentaient l'apprêté. La voix n'était pas en harmonie avec la bouche. Quand Paule comparait les deux prêtres, elle se trouvait prête à ouvrir son cœur à l'abbé Desinnocends, à le fermer h l'abbé Supplici.
Plus d'une fois elle fut tentée de confier à M. Desinnocends l'amour qui l'entraînait vers Raymond. Vis-à-vis de l'abbé Supplici, elle cadenassait son cœur.
Ce fut dans cette situation d'esprit qu'elle aperçut la mère de Raymond travaillant auprès de la fenêtre du rez-de-chaussée. Longtemps Paule contempla cette pâle figure. Dans les lignes du visage de la veuve, elle cherchait les traits de Raymond; le jeune homme était souriant, la mère grave. Chez tous deux brillaient les mêmes yeux bienveillants, chez tous deux une exquise pureté.
Par hasard, les regards de la mère de Raymond rencontrèrent ceux de Paule; la jeune fille envoya un si aimable sourire que la mère répondit par un sourire engageant. Ce fut tout à fait instinctif. Un sentiment spontané poussa la mère à faire une avance à celle qui aimait son fils.
— Mamette, cria Paule, prépare mon mantelet, nous allons sortir.
C'était la première fois que Paule entrait dans la maison qu'habitait Raymond. En descendant le pas de la porte qui mène au corridor, le cœur de Paule bondit. Rien de plus naturel que cette visite à une voisine. Rien ne sembl.i plus hardi à la jeune fille. Cependant elle ne vSOîigoait [)is.-i voiKTf.on sontimeut.
Un vers d'une ancienne chanson qui lui revint à la mémoire : Vole, mon cœur, vole! fit qu'en entrant Paule donna congé à son cœur, lui permettant de faire l'école buissonnière dans la maison, de s'élancer dans le petit jardin, dans les corridors, partout où Raymond avait passé.
Déchargée de son cœur, Paule entra souriante et se trouva vis-à-vis de la mère de Raymond, qui d'abord l'embrassa. Ce baiser de bienvenue encouragea la jeune fille. 11 lui sembla que depuis longtemps elle connaissait la veuve.
L'appartement était de dimension moyenne, haut et clair. Une exquise propreté en faisait le luxe principal ; le parquet brillait comme une glace. Des lambris gris recouvraient les murs. Pour tout ornement des fleurs sur la cheminée; cet intérieur respirait la tranquillité.
Elle-même, la mère de Raymond, était en harmonie avec l'ameublement. Des habits simples sans colorations voyantes; un teint pâle, mais clair; des yeux d'une excessive pureté dont le regard était bon à rencontrer.
La conversation s'engagea bientôt, la mère de Raymond se mettant à l'unisson des sentiments de la jeune fille qui, heureuse comme une pensionnaire sortie du couvent, faisait entendre un joyeux ramage.
Les yeux sur son travail, madame Falconnet se sentait distraite comme paf une tendre chanson. Elle eût voulu que Paule parlât sans cesse, non pour scruter le sens de ses paroles; chaque mot de la jeune fille était comme une note de cristal qui vibrait à ses oreilles.
Une autre eût sollicité des confidences; la mère de Raymond, au contraire, les repoussait. Comme son aiguille courait alerte sur sa broderie :
— Me permettrez-vous, madame, dit Paule, de venir quelquefois travailler avec vous?
La vieille gouvernante regarda sa maîtresse en souriant.
— Oui, Mamelte, travailler...
— Capricieuse, dit Mamette.
— Mon père ne demandera pas mieux, n'est-ce pas, Mamette?
— Monsieur fait toutes les volontés de mademoiselle, dit la servante.
Paule ayant interrogé la mère de Raymond sur l'ouvrage qu'elle tenait en main :
— Ce sont des rideaux pour les fenêtres de Raymond.
Paule ne répondit pas. L'association de Raymond et de fenêtre fit qu'elle s'écria pour détourner la conversation :
— Le charmant tabouret!
Et elle tint avec insistance ses yeux baissés vers le tabouret sur lequel reposait son pied.
Au son de voix de la jeune fille, madame Falconnet jugea imprudent de continuer la conversation sur ce sujet délicat. Ayant surpris le secret de Paule, elle lisait clairement dans ce jeune cœur, et en ce moment elle se repentait d'avoir ouvert sa porte à la jeune fille.
11 valait mieux ne pas encourager Paule à revenir. La distance de fortune qui séparait Raymond de l'héritière était trop grande.
Pourtant madame Falconnet pensait au mot de Mamette, qui avait traité Paule de capricieuse, N'étaient-ce pas caprices habituels aux jeunes filles que ces regards à la fenêtre, ingénues amourettes que, dans le Midi, les parents favorisent plutôt qu'ils ne s'y opposent?
Quatre heures sonnèrent à la pendule.
La mère de Raymond se leva , alléguant des occupations dans une autre partie de la maison.
2iO LA BELLE PAULE
Madame Falconnet agissait ainsi pour que Paule ne pût rencontrer son fils; pourtant Paule, qui aurait bien voulu voir Raymond , ayant demandé la permission de venir visiter la veuve :
— Habituellement , de une heure à trois , ma chère enfant, je suis à la maison , dit madame Falconnet en embrassant la jeune fille.
Dans le corridor, Paule retrouva son cœur qui, ayant battu la maison, revenait chargé de confidences.
Tout, dès lors, dans le modeste intérieur de la veuve, prit une couleur poétique, les marches de l'escalier, la couleur des murailles, la chambre de Raymond, dans laquelle le cœur de Paule s'était introduit, y faisant une ample et riche moisson.
L*abbé Supplici étudiait le procès Massabrac en compagnie de Saturnin, aux yeux duquel il faisait luire incessamment la dot et Tétude, pour corriger l'aridité de cette procédure ; mais Texamen approfondi des dossiers n'empêchait pas l'abbé de fréquenter Negogousse et Paule, dans les bonnes grâces de laquelle il cherchait à s'insinuer.
Negogou^se, voyant un homme si dévoué à ses intérêts , n'ouvrait la bouche que pour parler du prêtre à sa fille. Sans cesse il répétait, avec l'assurance que sa cause était mauvaise, qu'il ne pouvait gagner ce procès 'qu'à l'aide de Saturnin et de M. Supplici.
Paule se résignait, n'osant avouer le peu de sympathie qu'elle ressentait pour le prêtre et son élève. Comment s'opposer, d'ailleurs, à l'action de M. SuppHci, qui s'entremettait obligeamment dans une si grave affaire et ne répondait aux froideurs de la jeune fille que par des paroles mielleuses?
Un jour, madame de Parrequeminières franchit le seuil de la Maison de pierre. Une marquise chez un marchand
d'huile ! Ce sont de ces visites qui caressent la vanité des plus enragés partisans de l'égalité.
Madame de Parrequeminières venait visiter la Maison de pierre, en compagnie de M. Supplici.
Tout d'abord la marquise s'enthousiasma sur la beauté de Paule. Toulouse possédait une si belle enfant, et sa réputation n'était pas venue jusqu'à elle !
Le cœur de Negogousse bondissait de joie, celui de Paule sautillait gaiement, tant les femmes du monde ont une puissance fascinatrice.
Pressée par le prêtre, qui avait négocié cette visite pour servir ses projets, madame de Parrequeminières était venue, croyant trouver une petite bourgeoise douée d'une beauté de rencontre.
— Vous êtes un fin connaisseur, monsieur l'abbé, ditelle.
Le même jour, la marquise emmena Paule dans sa voiture et fut ravie de la naïveté de sentiments de celle qu'elle appelait « charmante enfant ».
Le lendemain, elle obtint de Negogousse la permission de garder Paule à dîner. Il y avait, au fond de l'esprit de la marquise, quelque malice dans la présentation de la jeune fille aux habitués de son salon.
A peine entrée, Paule éclipsa la beauté des Toulousaines à la mode. Les dix-sept ans de l'enfant étaient un soleil devant lequel s'éteignaient les artifices de toilette des autres femmes: Paule fit sensation parmi les hommes, éblouis de tant de jeunesse, de candeur et de charme.
Ces sentiments sont ceux que perçoit spontanément une jeune fille, quoiqu'elle ne les analyse pas. Paule ressentit le contre-coup de ces admirations; dans le salon de la marquise, elle marchait sur un terrain enthousiaste. Les femmes restaient muettes et consternées, les
LA BELLE PAU LE 2i3
hommes s'approchaient de la jeune fille pour la respirer, comme une fleur.
D'abord Paule fut gênée des compliments que chacun lui adressait et du rôle qu'il lui fallait jouer, assise entre la marquise et l'abbé Supplici.
D'un regard, le prêtre, fit signe à Saturnin de s'approcher.
• — M. de Poucharramet, votre admirateur, dit-il à Paule , désire vous présenter ses hommages.
En même temps l'abbé approchait près du fauteuil de la jeune fille une chaise basse sur laquelle Saturnin s'assit sans dire mot; mais il était soutenu par M. Supplici, qui, abdiquant toute initiative, racontait à la marquise le rôle que l'avoué avait confié à son clerc dans le procès Negogousse.
Chaque mot du prêtre avait sa portée comme chacun de ses actes. Ce n'était pas sans intention que M. Supplici avançait une chaise basse. Il voulait que Saturnin, presque aux genoux de Paule, parût dans une sorte d'intimité avec la jeune fille.
D'un mouvement à la fois spontané et réfléchi, le prêtre fit rouler la chaise de telle sorte qu'elle servît de barrière autour de Paule et qu'elle empêchât d'autres hommes de venir la complimenter.
Les batteries de M. Supplici avaient été disposées de telle sorte qu'à la suite de quelques entrevues dans le salon de madame de Parrequeminières, les habitués devaient répandre la série de propos dont est avide la province :
— M. Saturnin de Poucharramet a passé la soirée à s'entretenir avec mademoiselle Paule.
• Observation à laquelle les chroniqueurs du dehors ajouteraient sans doute :
— M. Saturnin fait la cour à mademoiselle Paule.
Ce qui amènerait la terminaison inévitable :
— M. de Poucliarramet épouse mademoiselle Paule. Malheureusement, Saturnin, quoiqu'il fût stylé par
M. Supplici, répondait peu à ces plans. L'élève faisait un mince honneur an maître. De nature solitaire, effrayé à la vue d'une femme, Saturnin n'avait pas de dehors qui prévinssent en sa faveur.
D'habitude, Saturnin se dissimulait dans un coin du salon, et le prêtre constatait à regret que ce n'était pas pour observer. Le clerc se cachait comme s'il eût eu canscience de sa misère d'esprit. De petits yeux que la nature avait ouverts comme avec une vrille, un long nez embarrassé de sa tenue, un front fuyant, des cljeveux gras et plats, une physionomie enlaidie |)ar des feux malsains, formaient un ensemble trop disparate avec la belle Pau le.
L^homme succombait sous le poids que lui imposait st)n directeur. Aussi faisait-il aux pieds de Paule la figure d'un ver prêt à salir un beau fruit.
La jeune fille, ne soupçonnant pas la trame qu'ourdissait l'abbé, témoignait à Saturnin une bienveillance égale à celle qu'elle accordait à tous ceux qui s'approcliaient d'elle; même elle s'efforçait de faire germer intérieurement quelques sympathies pour celui qui, selon le témoignage de M. Supplici, s'occupait si vivement des intérêts de son père.
— M. Saturnin sera un de nos profonds légistes, dit à la marquise le prêtre d'un ton assez haut pour qu'on l'entendît dans le salon.
Un de nos profonds légistes est une qualification qui commande le respect.
Saturnin pouvait s'habiller disgracieusement, aller au rebours des usages du monde, se montrer incivil. Il était
LA HËLLK PAULE 215
posé comme un de nos profonds légistes. Un prêtre lui décernait ce brevet.
Le clerc possédait déjà la cravate blanche du profond légiste; ce symbole suftisait aux yeux de tous.
Cependant M. Supplici, dofll la nature n'avait pas garrotté l'esprit par de vaines illusions, s'inquiétait de l'altitude de son élève, qui ne relevait pas un extérieur disgracieux par la profondeur de ses connaissances en matière de droit.
Lui, prêtre, s'efforçait de devenir légiste; mais les connaissances qu'il acquérait par un labeur opiniâtre n'entraient pour rien dans le fonds de Saturnin. M. Supplici ne parvenai-t pas à faire naître l'ardeur nécessaire à un homme qui, débutant au barreau par l'affaire Negogousse, devait être assuré de la gagner.
Negogousse refuserait-il la main de sa fille à celui qui défendait sa fortune ?
Malheureusement, M. Supplici avait basé l'espérance d'une belle récolte sur un sol ingrat. L'esprit de Saturnin ne s'ouvrait pas : l'extérieur du protégé était d'accord avec les aridités de l'intérieur.
Avec amertume M. Supplici revint de la soirée de madame de Parrequeminières. Une occasion s'offrait à Saturnin de se montrer aux yeux de tous aspirant à la main de Paule, et il était resté embarrassé, froid, contraint, renfrogné, réalisant trop vivement l'idéal du profond légiste.
Tout autre que l'abbé eût abandonné un tel élève; mais M. Supplici, doué d'une ténacité sans bornes, s'entêtait à une éducation si laborieuse. Saturnin devenait une statue à animer.
Sans avoir pénétré dans les mystères de la physiologie, que l'enseignement clérical voit d'un mauvais œil, l'abbé, ayant scruté longuement la nature de Saturnin,
n'y trouvait rien qui s'opposât h une éducation juridique. Le cerveau était sain, l'intelligence ne pouvait sans cesse regimber ; M. Supplici en attendait l'épanouissement avec la perplexité d'un inventeur.
Cependant le temps s'écoulait. Tout prologue de procès, si long qu'il soit, a son terme.- Les juges, quoique accusés de lenteur, n'en arrivent pas moins à siéger à l'audience. M. Supplici redoublait d'efforts.
Un jour, il avertit Saturnin de préparer sous huitaine son plaidoyer, contre lequel, lui, prêtre, jouerait le rôle de la partie adverse. Une soirée tout entière devait être consacrée à débattre charges et décharges pour ou contre les deux adversaires.
Ce combat oratoire eut lieu sans témoins. Toutefois une lumière cruelle luit pour M. Supplici; Saturnin n'avait aucun don naturel, aucune qualité acquise. Il était sans voix comme sans réplique. L'argument le plus faible le renversait. L'abbé enfonçait les éperons d'une dialectique serrée dans les flancs de son adversaire et cherchait à l'exciter. Saturnin restait froid. Alors M. Supplici s'aperçut que celui à qui il avait consacré cinq ans de soins était une absolue incapacité.
Quelle déconvenue ! Quelle humiliation pour l'àme orgueilleuse du prêtre ! Pendant cinq ans il avait cherché à dégrossir un morceau de marbre, en réalité un vil morceau de bois. Il n'est si grande humiliation que celle qui résulte d'une œuvre longuement élaborée dont l'auteur lui-même est forcé de reconnaître l'imperfection radicale. Ce sont de béantes blessures par lesquelles s'échappe la volonté des natures sans ressorts.
L'abbé imita le naturaliste anglais qui, ayant passé dix ans en Amérique à faire des collections d'histoire naturelle, les perdit dans un naufrage, et courageusement retourna dans les forêts amasser de nouvelles collections.
M. Supplici, changeant de ba(teries,se rendit seul chez Negogoussc et posa nettement la ([uestion.
Le procès contre Massabrac était mauvais. Negogousse devait le perdre.
Telle fut la thèse brutale et inattendue qui , comme un coup de foudre, frappa le marchand. Le premier assaut passé , Negogousse s'enquit pourtant comment sa cause avait pu se modifier si subitement, le prêtre l'ayant assuré jadis d'un succès certain.
— Ce sont les discussions contradictoires de toute espèce que nous avons eues avec M. de Poucharramet, dit M. Supplici qui m'amènent à vous armer contre cette dure réalité.
— J'y perdrai trois cent mille francs... Ma pauvre enfant î s'écria Negogousse, qui poussa un cri de désespoir en pensant à sa fille.
— Mademoiselle Paule peut être sauvée, dit 31. Supplici en prenant la main de Negogousse.
Dans cette pression passèrent une fermeté, une espérance, une volonté.
— Mademoiselle Paule est en âge d'être mariée, reprit l'abbé.
— L'enfant n'y songe guère, dit Negogousse.
— J'ai un secret h vous révéler. A un homme de votre intelligence, on peut tout confier.
Alors le prêtre confia au négociant l'amour de Saturnin pour Paule. Un brillant avenir était réservé aux deux jeunes gens s'il était permis de compter sur celte union.
— Et mon procès! s'écria Negogousse.
— Le mariage de mademoiselle Paule avec M. Saturnin de Poucharramet faciliterait les moyens énergiques qui doivent mettre un terme h ce différend ruineux.
— Si Paule y consentait! s'écria Negogousse.
— Ne parlez de rien à mademoiselle votre fille, dit
Tabbé pressentant que Paule ne donnerait pas de prime abord son consentement.
— Mais le moyen? demanda Negogousse. '
— Vous le saurez, à une condition, c'est que vous ne mettrez pas obstacle à l'union projetée si je réussis à éteindre le procès Massabrac.
Negogousse accepta sans hésiter. Ce procès assombrissait trop sa vie pour qu'un terme de conciliation ne lui parût pas très-heureux.
— Ne vous étonnez pas, cher monsieur, dit le prêtre, de ne point me voir d'ici à huit jours. L'excellent et judicieux Saturnin a une idée admirable... Nous empêcherons Massabrac de venir à l'audience.
— Ahl s'écria Negogousse.
— Demain nous partons pour Avignon, et si les arguments de M. de Poucharramet ne suffisaient pas à convaincre notre adversaire, alors j'emploierais les grands moyens.
L*abbé Desinnocends avait plus d'une fois songé à Tamour de Paule et de Raymond; cette union future le remplissait de félicités. Il est de certains hommes que l'alliance de la jeunesse et de la beauté rend aussi heureux que s'ils ressentaient eux-mêmes les sensations de l'amour chaste. M. Desinnocends savourait le bonheur dans le cœur de?, autres.
L'abbé ne demandait qu'une faveur, d'appeler la bénédiction du ciel sur la tête des jeunes amants. Bénir cette union était le souhait du bon prêtre qui n'avait rien souhaité dans sa vie.
Après avoir longuement réfléchi aux confidences de la mère de Raymond, réflexions qui ne durèrent pas moins de trois semaines, M. Desinnocends, d'un pas alerte, se rendit chez Negogousse, après son audience du malin où les malheureux qu'il assistait le trouvèrent plus rayonnant que de coutume. Il restait vingt francs à l'abbé; il les distribua sans penser au lendemain, faisant des largesses comme un roi nouveau reçu par les acclamations de son peuple.
Negogoiisse allait sortir.
— Voulez- vous me permettre de vous accompagner? dit M. Desinnocends. J'ai une confidence à vous faire.
— Une confidence! Parlez, l'abbé.
M. Desinnocends se recueillit. Pendant trois semaines de réflexions, il n'avait pas songé à la façon dont il parlerait de Raymond. Toutes sortes de rêves roses s'ébattaient dans son esprit; le côté matériel des précédents d'un mariage, il ne s'en était pas inquiété.
— Eh bien, cette confidence? dit Negogousse.
— Il s'agit de Paule.
— Ah ! fit Negogousse.
Après un nouveau temps, l'abbé, faisant un vif effort ,
— Ne vous semble-t-il pas que la chère enfant soit en âge de se marier?
— Peut-être, dit Negogousse, pour qui cette idée devenait familière.
— Paille a toutes les qualités, continua l'abbé... Bienheureux celui qui possédera un tel trésor... Que penseriez-vous, monsieur Negogousse, d'un mari jeune?
— La jeunesse n'est pas un crime en ménage , au contraire.
— Vous êtes bon père, monsieur Negogousse, dit le prêtre.
— L'abbé, seriez-vous chargé d'une demande?
La figure de M. Desinnocends s'épanouit. D'un air mystérieux :
— Oui, souffla-t-il, en avançant ses lèvres charnues.
— Je vous écoute.
M. Desinnocends posa sa main sur le bras de Negogousse et parlant à mi-voix :
— Un jeune homme, qui depuis longtemps aime Paule, veut aujourd'hui révéler son secret à celui dont le consentement est nécessaire.
— Que votre jeune homme s'explique en toute liberté.
— Vraiment ! dit l'abbé. Vous me faites du bien, monsieur Negogousse... Je craignais, j'avais peur...
— Je ne suis pourtant pas un père barbare.
— Le jeune homme n'a pas de fortune... Il est travailleur, tous ceux qui le connaissent l'estiment; certainement il occupera un jour une position au barreau...
— Votre jeune homme, dit Negogousse est un clerc de M* Trebons.
— Comment savez-vous? s'écria l'abbé.
— Qu'importe! L'affaire n'est pas impossible.
M. Desinnocends poussa un soupir plein d'allégresse ; de l'épaule droite il frotta son oreille comme un chat qui se caresse.
— Alors vous me permettez de dire à Raymond d'espérer.
— S'appelle-t-il Raymond? demanda Negogousse... Je l'ai entendu nommer Saturnin...
— Saturnin I s'écria M. Desinnocends.
— Sans doute, Saturnin, clerc chez M® Trebons.
— Je ne sache pas que jamais Raymond ait porté le prénom de Saturnin.
— Il ne peut en exister un autre... L'abbé Supplici le protège.
— Ah ! dit M. Desinnocends étonné.
— Il est chargé de défendre mes intérêts dans mon affaire...
— Quelle affaire? demanda M. Desinnocends.
— D'où sortez-vous, l'abbé?... 11 est impossible que le jeune homme ne vous ait pas parlé des prétentions de Massabrac... Voyons, dit Negogousse remarquant l'étonnement de M. Desinnocends, avouez que vous m'êtes envoyé par M. Supplici?
— Je ne connais pas l'abbé Supplici.
— Monsieur Desinnocends , pas de mystères !... Vous venez remplacer votre collègue pendant son absence... Il est à Avignon, vous le savez , et il a emmené le jeune homme que vous me recommandez.
— Raymond est à Toulouse, j'en suis certain.
— De quel futur me parlez-vous? reprit Negogousse. Alors l'abbé conta l'histoire des amours de Raymond,
les rendez-vous aux fenêtres, les poésies adressées à Paule, les confidences de madame Falconnet. Negogousse écoutait sans répondre. Tout à coup :
— Monsieur, vous faites un singulier métier pour un prêtre I dit-il en éclatant.
L'homme violent frappait avec brutalité sur les illusions de M. Desinnocends, et les détruisait avec une colère que l'abbé n'avait pas soupçonnée chez Negogousse.
Invectives, menaces se pressaient sur les lèvres du marchand, qui s'emportait d'autant plus que M. Desinnocends voulait l'apaiser, craignant un scandale public.
Si l'abbé eût fait sa confidence dans le cabinet de Negogousse, certainement celui-ci l'en eût chassé.
Comme un cheval emporté qui, écumant, s'arrête devant un obstacle, Negogousse ayant vidé sa colère, rougit sans doute de son emportement, et quitta tout à coup M. Desinnocends, laissant le prêtre accablé.
Madame de Parrequeminières avait voué à Paule une réelle amitié. La jalousie qu'excitait dans son salon la beauté de la jeune fille faisait qu'elle portait d'autant plus d'affection à celle dont les mérites étaient vivement discutés.
La marquise sentait l'isolement de la vieilless(^ René lui mauquait. Une pensée traversa madame de Parrequeminières, garder Paule auprès d'elle. A quel titre, sinon à celui d'épouser son neveu. Tout d'abord la marquise rejeta cette idée , qui semblait irréalisable; cependant n'était-ce pas un bonbeur pour René, dont une telle union pouvait arrêter les fobes?
Les vacances approchaient. Par une lettre pleine de tendresse, René fut invité à venir les passer à Toulouse, et le jeune homme obéit h l'invitation de sa parente.
Avant de pousser plus avant ce projet de mariage , la marquise voulait voir l'effet qui résulterait de la rencontre des deux jeunes gens.
Le lendemain de son arrivée, René fut placé à table à côté de Paule. Et lui qui d'habitude animait le repas
par ses saillies, semblait avoir perdu le meilleur de son esprit.
Après le dîner madame de Parrequeminières emmena ses invités dans le parc. René donnait le bras à Paule. Le jeune homme fut frappé de la gaucherie qui s'emparait de lui; auprès de la jeune fille il perdait son assurance parisienne.
— René, lui dit le soir la marquise, que penses-tu de Paule?
— Elle est bien belle.
— Elle est aussi bonne que belle.
— Ah!
— Aussi riche que bonne.
— Que m'importe, ma tante?
Madame de Parrequeminières ayant posé ses premiers jalons, se recula comme pour voir l'effet. Tout en insistant sur l'importance de la fortune, elle se demandait s'il fallait attendre ou brusquer la question.
— La femme, dit la marquise décidée, qui portera le nom des d'Espipat doit avoir une riche dot.
— Une future ! s'écria René. Mais je ne songe pas encore au mariage, chère tante.
— Tu as tort....
— Plus tard...
— Plus tard il sera trop tard, mon cher René... Ne te sens-tu pas homme à rendre cette jeune fille heureuse?
— Sans doute, mais...
— Pas de mais si tu as quelque affection pour moi.
— En doutez-vous, ma bonne tante?
— J'en douterai tant que tu ne diras pas oui.
— Oui dépend plus d'elle que de moi.
— Dans les alliances de nos maisons , a-t-on jamais demandé le consentement aux elles... Paule sera trop
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fièrc de porter le nom des d'Espipat... Le père est un honnête commerçant qui continuera à vous enrichir; j'ai pensé à tout...
Comme la marquise pressait René.
— Laissez-moi réfléchir, chère tante.
— Jusqu'à demain, mon beau neveu.
Ainsi se termina une conversation qui ne troubla guère le sommeil de René. Demain pour les jeunes gens vaut un siècle. René envisageait ce mariage comme une fantaisie de la marquise contre laquelle il serait facile de dresser une barricade.
Le lendemain ne se passa pas sans que René eût prononcé le oui qu'attendait avec impatience madame de Parrequeminières ; mais ce ne fut pas sans émotions, sans luttes, sans regards en arrière sur Paris que le jeune homme venait de quitter.
Aussitôt la marquise se fit conduire chez Negogousse. Non pas qu'elle apportât dans ce projet d'union l'àpreté particulière aux chercheuses de dots. Madame de Parrequeminières était poussée par la persuasion que ce mariage ferait rougir René de son inaction, et que retenu à Toulouse, sa fortune lui permettrait d'y jouer un rôle éclatant.
Sans hésiter elle fit sa demande à Negogousse et s'étonna que sa proposition ne fût pas reçue avec enthousiasme par le marchand d'huiles.
Negogousse ne savait que répondre, embarrassé par la parole qu'il avait donnée à l'abbé Supplici.
Trois demandes en mariage en une huitaine effrayent particulièrement les pères. Us n'ont pas préparé de loin, comme les femmes, de telles séparations. Pour Negogousse, sa fille était encore une enfant qu'il avait à peine vue grandir.
Sans doute la demande de Tabbé Supplici étonna le
marchand ; mais Paule ne se détachait pas aussi complètement de lui par cette union. En épousant Saturnin de Poucharramet, elle devenait la femme d'un homme qui avait pour mission de défendre la fortune et les intérêts de la maison.
Quand madame de Parqueminières l'eut quitté, plein de perplexité, Negogousse appela Paule, décidé à lui poser la .question. Il se souvenait à peine des confidences de l'abbé Desinnocends, et le souvenir de Raymond n'ayant pas pénétré dans son esprit, il parla de René et de Saturnin d'une façon vague, de telle sorte que, sans dire à sa fille les demandes qui lui avaient été faites, il rétonna par des demi-mots que d'abord Paule ne chercha pas à approfondir.
Pourtant elle pressentait un danger. Le même jour, Paule écrivit à Raymond une lettre empreinte de tristesse. Les entrevues avec l'abbé Supplici et son élève, la soudaine amitié de madame de Parrequeminières, la promenade dans le parc, au bras de René, faisaient que la jeune fille, entrant dans une vie nouvelle, sentait son indépendance se briser avec ses derniers jours d'enfance.
Elle alla rendre visite à M. Desinnocends, auprès duquel d'habitude elle trouvait la tranquillité d'esprit.
L'abbé n'était pas encore remis du coup que lui avait porté son entrevue avec Negogousse. Quoiqu'il se montrât aussi affectueux que d'habitude, ses yeux étaient chargés de mélancolie, et toutes les fois qu'ils rencontraient ceux de Paule, le prêtre se gendarmait intérieurement pour ne pas dire à la jeune fille le secret qui lui pesait.
Chose singulière pour Paule que cet embarras chez tous ceux qui jusque-là lui avaient ouvert leur cœur ! On ne lui parlait t>1us maintenant qu'à voix basse et les yeux baissés. Dans chaque voix se remarquaient des tressaillements. » • '
C'étaient jadis des joies que Paule éprouvait quand «lie entrait quelque part; c'étaient aujourd'hui des attitudes embarrassées, des confidences qui s'arrêtaient brusquement, des figures contraintes qui la gênaient, elle dont le cœur n'aspirait qu'à faire fleurir l'épanouissement.
En un moment se fondaient amitiés, affections, cordial accueil dont avait tant besoin la jeune fille, qui ne soupçonnait rien des luttes de la \ie.
Raymond lui-même se montrait plus réservé. A quelques mots de sa mère, il comprit que son secret n'appartenait plus à lui seul ; maintenant le jeune homme ouvrait sa fenêtre à la dérobée, craignant qu'une explication ne lui enlevât le mirage de bonheur qui emplissait sa vie de félicités.
Les amoureux vivent d'illusions. Raymond ne se doutait pas qu'à cette heure même un ami à lui allait entrer dans la Maison de pierre, présenté par sa tante, afin que Negogousse fiit séduit par les charmes de l'élégant René d'Espipat.
L'abbé Suj^plici était alors à Avignon, sans se douter des drames qui se jouaient à Toulouse pendant son absence. Reçu par un de ses collègues des Jeux-Floraux, ilkii fut facile d'entrer en rapport avec Massabrac,
Massabrac était un des célèbres félibres de la contrée.
Tout le Midi est entouré par une chaîne poétique, non sans rapport avec le fil conducteur qui reliait jadis les adeptes autour du baquet de Mesmer.
Membre de Fassociation des Félibres, innocents troubadours voués au patois, enfourchant, leurs travaux terminés, une sorte de Pégase qui, dans leur pensée, les conduit droit au Parnasse, Massabrac partageait sa réputation avec un perruquier, un berger et un compagnon boulanger. A eux quatre ils étaient des « félibres félibrants » qui ne reconnaissaient d'égaux ni en Provence, ni en Languedoc, ni en Europe, et chantaient chaque année leurs propres louanges dans VArmana prouvençau.
Gens un peu rustauds que ces félibres, n'adorant que deux divinités : l'ail et le patois; mais ils étaient naïfs.
prompts à happer Thaineçon de la louange, et M. Supplici avait apporté toutes sortes d'amorces h l'aide desquelles il semblait facile de prendre Massabrac.
Après avoir subi maints assauts de patois, le prêtre parla négligemment de son ami Negogousse, que Massabrac ne manqua pas d'injurier avec tout le luxe du dictionnaire d'Avignon.
Negogousse devenait un péïeroty un goulamas et un rascassot, c'est-à-dire un chiffonnier, un homme sans ordre, un teigneux.
M. Supplici laissa éclater la première bopdée, mais il insista sur les qualités privées de Negogousse et fit entendre combien il était dangereux pour un félibre de se laisser aller à des rancunes qui devaient fatalement le détourner du culte de la poésie. Les injures de Massabrac n*en tombaient pas moins dru comme grêle, avec autant de facilité que les vers qu'il improvisait. L'abbé Supplici ne se tint pas pour battu. Avec une extrême patience, il écoula le récit du procès tel que le comprenait Massabrac, d'où il résultait que le félibre le plus naïf, quoiqu'il semble particulièrement occupé à chanter les roussignols amourous^ peut être un roué en affaires.
Evidemment Massabrac avait trompé Negogousse.
— Cher monsieur, dit le prêtre, tous vos concitoyens vous tiennent pour le roi des félibres et moi-même je suis heureux que le hasard m'ait mis à même d'entendre de votre bouche ces trésors de poésie; mais j'ai peur que votre procès ne ternisse votre couronne si brillante!
Pour prouver sa loyauté, de nouveau Massabrac invectiva Negogousse.
— 3Ialavaliscol s'écriait le félibre, ce Negogousse est un berdufaillo^ je lui ferais mourre-bourdoun (mordre la poussière).
— Sans doute, dit M. Supplici, vous terrasseriez faci-
tSO LA BELLE PAULE
lement votre adversaire devant un tribunal poétique ; mais les juges, gens froids, partageront-ils votre indignation ?
Alors, le prêtre démonta Massabrac par une série d'arguments : « Si votre adversaire vous disait, » ou : « Votre adversaire pourrait vous répondre... »
Arguments dont Massabrac comprenait bien la valeur. Aussi dès lors injuria-t-il Negogousse plus mollement. L'Avignonnais, démonté par l'habile attaque de M. Supplici, commençait à craindre que sa cause ne fût pas si excellente qu'il se l'imaginait.
— Eh bé! que feriez-vous à ma place? demaàda-t-il au prêtre.
C'est la question qu'attendait M. Supplici.
— Je m'arrangerais à l'amiable ; et si vous jugiez mon entremise de quelque utilité, j'agirais en votre faveur auprès de M. Negogousse. Vos œuvres poétiques m'inspirent une telle admiration, que je n'aurai de cesse q.u'en éteignant le flambeau de discorde dont la flamme empestée pourrait gêner plus tard la candidature d'un homme que je serais fier d'appeler mon collègue à l'Académie des Jeux-Floraux.
— Boudiou! Massabrac mainteneur!
— Sans doute. Plus d'un concurrent est sur les rangs; mais les portes du Gapitole ne doivent-elles pas s'ouvrir toutes grandes pour laisser passer Massabrac le félibre?
— C'est qu^ je ne réclame pas ane petite somme à ce gaUpian, disait Massabrac, qui, quoique félibre, ne dédaignait pas l'argent.
Alors M. Supplici posa les bases d'une transaction dont il devait soumettre les termes à Negogousse ; mais Massabrac était assez fin pour ne pas se compromettre par des avances écrites dont son adversaire pourrait tirer parti plus tard.
— Faisons mieux, dit le prêtre; accompagnez-moi à Toulouse.
— Noum de sort! Qui payera les frais de déplacement si mon voyage n'aboutit pas? dit Massabrac.
— Ne faut-il pas que vous veniez un jour soutenir votre procès à Toulouse? D'ailleurs, je garantis l'arrangement, h moins que vous n'y mettiez obstacle.
— Ah boutas! iG vous accompagne, monsieur l'abbé.
— Voilà une bonne parole ! s'écria M. Supplici. Vous êtes un homme de conciliation et de progrès.
A celte époque, on venait de mettre en circulation le progrès^ un mot dont les sots sont particulièrement friands.
— L'académie, continua le prêtre, aime les hommes de conciliation et de progrès... Je témoignerai avec grande joie de vos sentiments loyaux dans cette affaire.
Ce fut sur ces bases que Massabrac et M. Supplici quittèrent Avignon.
Ayant laissé son compagnon dans une auberge du faubourg Saint-Cyprien, l'abbé courut cliez Negogousse.
— Victoire! s'écria-t-il, victoire! Le procès est à moitié gagné.
Negogousse ouvrit de grands yeux.
— L'excellent Saturnin m'avait donné des notes si judicieuses que je n'ai pas eu de peine à amener ici votre adversaire... Il vient à vous plein d'intentions pacifiques...
— Quel service, monsieur l'abbé !
— Ne remerciez pas l'humble instrument, mais bien la main qui a conduit l'instrument. Si la Providence daigne parfois me prêter son appui, M. de Poucharramet m'avait insufflé sa logique puissante... Ce soir il me paraît convenable d'inviter à dîner ce Massabrac... Au cas où l'Avignonuais serait tenté d'ergoter, vous verrez
avec quelle domination le judicieux Saturnin ruinera ses prétentions.
— Comment pourrais-je m'acquitter envers vous de tels efforts, monsieur l'abbé?
— Ne parlons pas de moi ; songez à M. de Poucharramet qui, du fond de son cabinet, a tissé la toile qui servira de linceul à votre adversaire.
Là-dessus M. Supplici revint de nouveau sur les qualités de Saturnin qui, dévoré par l'étude du droit, ne pouvait montrer ses sentiments à l'extérieur. Suivant le prêtre, c'était une belle ame fuyant les rayons du miroir de la société qui la pouvait ternir. Qualités de famille, qualités d'intelligence et de travail, qualités de futur époux. Saturnin les possédait toutes à un degré développé.
Naïvement Negogousse écoutait le chapelet que M. Supplici égrenait pour le père, s'appliquant toutefois à en faire partager la croyance à Paule; mais la jeune fille écoutait ces récits sans en conserver d'impression. L'amour qu'elle avait voué à Raymond était une armure que ne pouvaient traverser ces éloges, et si les séductions habituelles qu'inspirait à .toutes les femmes la présence de René d'Espipat n'avaient pas prise sur Paule, les connaissances judiciaires d'un Saturnin ne lui causaient aucune sympathie.
Paule fut à peine sensible à une pièce en patois, Ma Flourèta, que Massabrac improvisa en son honneur le jour même où il mit les pieds chez Negogousse. Et pourtent Massabrac accumulait épithètes sur épithètes, poulidèta sur amislousa^ tourtouro sur tourtoureUo^ l'exagération de la langue d'oc lui permettant des louanges qui dépassaient de beaucoup celles que, jusquelà, Raymond s'était permises.
Après le dîner, Massabrac, fatigué de son voyage,
LA RELLE PAULE ^33
ayant prononcé quelques paroles tendant à une conciliation, laissa Negogousse, l'abbé et Saturnin.
Un acte, esquissé d'après les conversations entre M. Supplici et Massabrac, fut lu par Saturnin. Si les droits de Negogousse étaient un peu écornés, Massabrac consentait à rompre le traité qui lui donnait le droit d'exiger h bas prix des fournilures d'huiles dont le cours avait haussé considérablement.
L'abbé fit entendre à Negogousse qu'il valait mieux faire quelques sacrifices que de jeter son argent dans l'étude d'un avoué.
— Saturnin, dit le prêtre, tirera poil et plumes des plaideurs quand il aura acheté la charge de M» Trebons, mais il ne peut pas dévorer la fortune d'un ami, d'un beau-père.
Ce soir-là, la demande en mariage de Paule fut posée et agréée. Il était convenu que Saturnin reprendrait l'élude que la dot de Paule servirait à payer. Cette dernière clause était sous-entendue. Aussi, le lendemain matin, l'abbé Supplici se rendit chez 3P Trebons et lui expliqua la situation.
— Cela semble une proposition, dit l'avoué.
— Cela est une proposition, reprit 31. Supplici.
— J'y réfléchirai, dit^I^ Ti'ebons.
Il ne s'agissait guère de réfléchir pour l'abbé. Il pressa de telle sorte l'avoué que celui-ci donna sa parole de ne céder son étude qu'à Saturnin, au jour de sa retraite.
Plein de joie, M. Supplici alla, comme il était convenu, terminer avec Massabrac le difl'érend dont la parfaite combinaison favoriserait l'union projetée.
Massabrac écouta les propositions consenties la veille par Negogousse. A chacun des articles il poussait des zingueet zangue d'assentiment.
— Et maintenant, cher monsieur, dit le prêtre eu poussant l'écritoire devant Massabrac, il ne reste plus que votre signature à donner.
Tranquillement, Massabrac repoussa l'encrier.
— Un instant, monsieur le curé, dit-il.
L'abbé Supplici devint froid. Un instant! est un mot lerrible en affaires.
— J'accepte volontiers les propositions de ce ram~ pèlur de Negogousse, reprit Massabrac.
— Très-bien ! dit l'abbé.
— Le papier est signé Negogousse ; mais il y manque la signature de la fillette.
— La fillette? s'écria le prêtre surpris.
— Oui, la poulidèla à qui j'ai adressé hier ma flourèta.
— Mademoiselle Paule?
— Précisément.
— Elle n'a pas qualité, dit M. Supplici, pour signer un arrangement amiable.
— Boudiou! Pardonnez-moi, monsieur le curé... J'ai quarante ans et je me fatigue de la vie de garçon... La fillette ne me déplaît pas... C'est avec le beau-père que je souhaite traiter aujourd'hui l'affaire.
— Vous avez des vues sur mademoiselle Paule, vous, monsieur Massabrac?
— Eh hé! Pourquoi pas? J'ai le cœur sur la main... Voilà comment nous traitons les affaires en Avignon.
Un architecte qui, d'un œil inquiet, suit les fissures d'un monument qu'il a mis vingt ans à élever, n'eût pas offert plus piteuse figure que le prêtre en entendant la déclaration de Massabrac.
Et c'était lui qui avait été. chercher un rival si dangereux !
— La maison Negogoussa est bonne, le commerce:
LA li'iilA.E PALLE 235
Massabrac n'est pas mauvais, continua le félibre. Nous nous associons avec le beau-père pour jeter un pont commercial entre Toulouse et Avignon... Si par hasard Venfantounelto n'était pas portée pour le négoce, la poésie me relèverait à ses yeux... Moi, loupoé'lo à qui VArmana provençau disait il n'y a pas six mois encore : Lève-te, nouvel Troubadour! Voilii qui est glorieux pow une fillette... D'ailleurs vous avez promis de me patronner aux Jeux-Floraux... Eh héï monsieur le curé, vous ne me répondez pas ?
En effet, M. Supplici n'écoutait plus Massabrac. Les poutres de son monument chancelaient, et il ne voyait nul moyen de les consolider.
— Monsieur le curé ? reprit Massabrac, d'une voix qui commandait l'attention.
Le prêtre releva la tête.
— Ah boutas! je te m'en vais parler moi-même au père de la fillette.
— Tout serait compromis. Gardez-vous-en bien...
— Sarnipabié! c'est le nœud de l'affaire.
— Patientez, cher monsieur Massabrac... il faut préparer le père... Demain je verrai.
— A demain sans manque, dit le félibre. D'ici là j'aurai préparé pour la fillette quelque pièce à laquelle il lui sera impossible de résister. Que pensez-vous d'un roussignol qui suspendrait 5ow?i ramadge?
— Excellent moyen! dit le prêtre.
Aussitôt, d'un pas alerte il se rendit chez madame de Parrequeminières, qui, suivant lui, pouvait seule arran ger cette affaire.
René était auprès de sa tante. A^rè5 les premiers compliments :
— Que je suis aise de votre retour, monsieur Tabbé, dit la marquise.
— Chère madame, ma première visite est pour vous.,. J'ai une grave affaire à vous communiquer.
— Il paraît que c'est le jour des affaires graves, l'abbé... Mon neveu aussi vient de me confier des affaires graves... Et d'abord, je vous remercie de m'avoir mise en relations avec mademoiselle Paule, si aimable et si charmante qu'elle me manque quand je ne la vois pas.
— Justement, madame la marquise, c'est de mademoiselle Paule que j'avais à vous entretenir.
— N'est-11 pas vrai, l'abbé, que mes éloges n'ont rien d'exagéré?
— Madame la marquise, on ne saurait trop appuyer sur les qualités de cette jeune fille.
— Elle est d'une douceur! s'écria madame de Parrequeminières.
— Modeste, dit le prêtre.
— Bien élevée...
— Bonne, reprit M. Supplici.
— Un caractère d'une égalité... ™^
— Et elle pratique ! s'écria le prêtre.
— Tous ceux qui l'approchent tombent d'admiration devant sa beauté.
— Mademoiselle Paule m'a fait espérer qu'elle me prendrait pour directeur.
— Elle a conservé tout le charme de l'enfance, continua la marquise.
— Mademoiselle Paule doit quitter l'église de la Dalbade pour la paroisse de Kyrie Eleison.
— Sa voix est d'une douceur, dit madame de Parrequeminières.
— Ce sera une précieuse conquête pour les pauvres de ma paroisse.
— La chère enfant porterait la toilette comme une duchesse, si elle le voulait.
LA BELIE PACLE 237
— Je crains, dit le prêtre, qu'elle ne fasse mourir de jalousie nos dames quêteuses.
— Eh bien, René! s'écria la marquise.
— Ma chère tante, vous avez improvisé, en compagnie de M. l'abbé, une merveilleuse litanie.
— Qui t'a convaincu?
— A peu près, dit René, si toutefois ce merveilleux portrait ne pâlit pas hors du cadre de vos paroles.
— Monsieur l'abbé, reprit la marquise, j'ai l'honneur de solliciter votre aide et protection pour mon neveu qui demande mademoiselle Paule en mariage...
La dernière poutre de l'édifice tomba sur la tête de M. Siipplici.
— René hésitait, dit la marquise, vous l'avez convaincu. Merci, monsieur l'abbé.
Le prêtre ne put contenir un profond soupir.
— Excellent homme ! s'écria madame de Parrequemiuières. Vous êtes ému du bonheur de ces jeunes gens... Et maintenant il serait utile, monsieur l'abbé, que vous tâtiez le terrain ?
— Mademoiselle Paule, dit M. Supplici, me semble encore bien jeune.
— Les meilleures unions sont celles des jeunes gens, répliqua la marquise engageant l'abbé à voir Negogousse le lendemain et à lui rendre compte de sa visite.
M. Supplici descendit l'escalier sans se rendre compte s*il posait les pieds sur les marches.
Jamais homme ne fut plus atteint dans son orgueil. En un clin d'œil, le prêtre sentait le néant des meilleures combinaisons. Ses terrassements si laborieux se dissipaient comme le sable du rivage, et l'abbé se prit à admirer la volonté d^un fétu de paille qui, dans la rue, voltigeait au gré du vent.
Lui, le renard, avait découvert un poulailler et on
croquait la poule devant lui ! Tout ce labeur de combinaisons était détruit subitement par des adversaires avec lesquels il semblait impossible de lutter.
Ruser avec le nouveau prétendant, il n'y fallait pas songer. Madame de Parrequeminières, si elle restait sans réponse, était femme à s'adresser à Paule ellemême.
Un instant l'abbé pensa à souffler sur le feu mai "éteint du procès, à mettre Massabrac en opposition avec Negogousse. C'était s'exposer à dévoiler aux yeux de tous la nullité de Saturnin ; c'était peut-être faire connaître à M^ Trebons le rôle singulier de conseil judiciaire que lui, prêtre, avait joué dans le drame.
Un scandale profond en résulterait dans la ville. Le caractère religieux de M. Supplici s'en ressentirait; le bruit de ces machinations arriverait certainement à l'archevêché !
Il existe pour les esprits voués aux intrigues des châtiments qui , pour n'être pas de même nature que ceux infligés aux criminels, n'en sont pas moins poignants.
M. Supplici subit ces tortures. Toute la nuit se passa en agitations pour le prêtre, qui, tantôt debout, tantôt assis, marchant à grands pas, attristé, les oreilles bourdonnantes, les nerfs à la débandade, ne pouvait tenir dans sa chambre, manquait d'air, maudissait le jour où il s'était embarrassé de Saturnin, et cependant tenait à son œuvre comme une mère à un enfant mal Tenu.
Rarement homme fut plus étonné que M. Desinnocends en ouvrant la porte à l'abbé Supplici, qui jamais n'était entré chez lui.
A peine introduit :
— Je viens vous parler d'une affaire qui vous intéresse, mon cher collègue, dit M. Supplici; je sais l'intérêt que vous portez à la famille Negogousse.
Alors le prêtre exposa le nombre des concurrents qui s'étaient mis sur les rangs pour obtenir la main de Paule, En même temps M. Supplici peignit sous de sombres couleurs la cause Negogousse et montra l'embarras que ces sollicitations diverses devaient causer au négociant.
A cette heure, toutes les pièces qui s'agitaient sur cet échiquier du mariage étaient bouleversées dans l'esprit du prêtre. Une trop grande contention d'esprit avait amené la fatigue; il avait besoin d'exposer verbalement les diverses phases du procès, et M. Desinnocends, par sa naïveté et sa surprise de voir tous ces fils emmêlés, lui parut réunir les qualités d'un parfait confident.
En effet, à diverses reprises, M. Desinnocends leva les mains au ciel et poussa des exclamations. Jamais il n'avait vu se réunir dans un même but tant de personnages divers.
— Quel est votre avis? demanda l'abbé Supplici à son collègue.
— Grand Dieu! s'écria M. Desinnocends.
Ce mutisme inquiétait peu M. Supplici. En questionnant son interlocuteur, il se questionnait lui-même.
Il en est de la parole comme de la marche ; si celle-ci active les idées, l'autre les décroche du cerveau. Parler longtemps du même thème à un être vivant, fût-il muet, amène quelque clarté dans l'esprit. 11 y a communication par le jeu de physionomie; M. Desinnocends, passant par toute la gamme de la stupeur, éclairait M. Supplici, car les divers étonnements que ressentait M. Desinnocends montraient la portée de son œuvre. Des événements imprévus, il est vrai, renversèrent les combinaisons du prêtre ; il n'en avait pas moins posé les premières pierres, et malgré les fortes rivalités qui se ruaient sur son ouvrage, il n'avait pas encore abandonné toute croyance.
— Que feriez-vous, cher collègue, dit M. Supplici, û vous étiez le père de la jeune fille?
Encore une fois M. Desinnocends sembla prendre le ciel à témoin qu'il était entré dans les ordres pour échapper aux soucis de la vie de famille.
Tout autre que M. Supplici eût abandonné ce confident dont on ne pouvait rien tirer; l'abbé s'entêtai et fit résonner une nouvelle corde.
— Ce M. Raymond, dont j'ai parcouru les poésies, demanda le prêtre , est-il digne d'obtenir la main de la fille de M. Negogousse?
— Oui, vraiment dic^ne, s'écria M. Desinnocends, qui pour la première fois laissait échapper une nette réponse.
— El la jeune fille, demanda M. Supplici, répondelle à ce désir?
— Paule ne m'a rien confié; mais je le crois.
— M. Raymond n'a pas de fortune?
— Malheureusement non, dit M. Desinnocends.
— La fortune de M. Negogousse sera sensiblement diminuée s'il n'adhère pas aux propositions de ce Massabrac. Ne jugez-vous pas qu'il y aurait une certaine délicatesse de la part de M. Raymond à se retirer?
— La digne madame Falconnet pensait bien ainsi, s'écria 3L Desinnocends.
— Je me sentais cependant plein de sympathies pour ce jeune homme, dit M. Supplici... Mais la ruine d'une famille change bien les idées... L'alliance que souhaite madame de Parrequeminières sera sans doute elle-même modifiée par un procès qui enlèverait à M. Negogousse une fortune dont a tant besoin le jeune d'Espipat! Qu'en pensez-vous?
M. Desinnocends ne répondait pas, songeant à Raymond, nullement à René.
— Parlez avec sincérité, dit M. Supplici, feignant de croire que son collègue ne voulait pas s'expliquer.
En ce moment, une idée vint à luire dans l'esprit de M. Supplici, qui vit dans le naïf curé de la Dalbade l'homme sur la tête duquel il était facile d'appeler l'attention. Derrière M. Desinnocends se cacherait l'abbé Siipplici.
— Vous pourriez, cher collègue, dit-il, prévenir M. Raymond de ces graves incidents, sans lui faire savoir toutefois que l'avis vient de moi. Si par la suite je puis être utile à votre protégé, croyez que j'y emploierai tout mon crédit.
De là Tabbé Siipplici se rendit avec phis d'assurance chez Negogousse. Cette conversation l'avait remis dans son assiette.
11 lui restait deux heures avant de revoir Massabrac, cinq heures avant de se présenter chez madame de Parrequeminières, temps immense quand un plan est clairement dessiné.
Plein de confiance extérieurement, M. Supplici aborda Negogousse.
— Cher monsieur, dit-il, h un homme de votre trempe on ne doit rien cacher... Tout accommodement pour votre procès est rompu.
— Que me dites- vous là, monsieur l'nbhé?
— Ma douleur est extrême, mais vous serez obhgé de plaider.
— Hier soir ce Massabrac élait si accommodant !
— Trop accommodant! s'écria Supplici.
— Je ne vous comprends pas.
— Pour parler net, cher monsieur, Massabrac ne consent à abandonner son action qu'à la condition d'épouser votre fille.
— Donner Paule à Massabrac, jamais! s'écria Negogousse.
— C'est bien ce que je pensais, dit le prêtre. Il prit les mains de Negogousse.
— Brave cœur d'or ! Un autre eût sacrifié sa fille h ses intérêts... Vous aimez mieux perdre votre procès... Voilà de ces vertus domestiques ignorées qui valent plus d'un fait que l'histoire honore... En effet, M. Massabrac rêve une union impossible.
— Ma pauvre enfant! disait Negogousse... Lui faire épouser cet Avignonnais!
— Il est certain que seule une nature exquise peut comprendre mademoiselle Paule; c'est pourquoi vous
LA lŒLLt l>AULi: 243
avez accueilli la demande du bon Saturnin... Mais ce Massabrac !
— Si je perds la moitié de ma fortune, c'est pour Paule seulement que je la regrette.
Negogousse se recueillit.
— Enfin, hier soir Massabrac était décidé à traiter.
— Accusez-en le cliarme que répand mademoiselle Paule et qui a enflammé un esprit sérieux tel que M. de Poucharramet, au point de lui faire passer deux ans à étudier votre affaire... Massabrac a vu votre fille, il était pris. N'a-t-il pas improvisé aussitôt une assez méchante poésie en patois? Le jeune fou qu'on appelle Raymond est dans le même cas... L'amour l'a rendu indiscret, et mademoiselle Paule a servi de modèle dans ce compromettant volume de vers dont les gens qui ne s'y connaissent pas ont exagéré la valeur... Enfin la marquise de Parrequeminières, tombée sous le même charme, vous demande la main de mademoiselle votre fille pour son neveu, M. René d'Espipat, un de nos jeunes élégants qui ne ferait qu'une bouchée de la dot de sa future.
— Que me dites-vous là? demanda Negogousse.
— La vérité. Et maintenant j'ai rempli la mission de madame de Parrequeminières,
— Qu'une fille est difficile à coiiduire! s'écria Negogousse. Et que me font à moi tous ces poètes! Ah ! j'en avais le pressentiment quand je. disais à Paule de na pas me fatiguer In tête avec ces vers!
— Cependant, dit M. Supplici, qui sait si la poésie ne peut guérir le mal qu'elle a causé?
— Parlons d'autre chose, monsieur l'abbé, reprit Negogousse accablé.
— Voilà donc, poursuivit M. Supplici, quatre concurrents : M. Saturnin de Poucharramet, M. Raymond, M. Massabrac et M. René d'Espipat... Sans doute, quand
il connaîtra la tournure des événements, M. de Poucliarramet retirera sa demande, quoiqu'il ait la priorité... Il a beaucoup travaillé pour sauvegarder ses intérêts ; mais , moi qui connais sa loyauté, je me fais fort de son désintéressement dans cette affaire... Il se retirera le cœur navré, sans vous fatiguer de ses demandes... Moi-même j'ai applaudi à son courage et à sa force de caractère ; mais M. Massabrac ne reste pas moins en face de deux aspirants.
— Que m'importent Massabrac et ses concurrents!
— Prenez garde, cher monsieur, dit l'abbé; entre ces rivaux, il en est de sérieux. On ne blesse pas impunément la famille des Parrequeminières.
— Je n'ai rien à démêler avec madame de Parrequeminières.
— Sans doute; mais Massabrac reste toujours avec son procès pendant.
Negogousse était en proie à un affaissement que le prêtre jugea à propos de laisser se développer quelques instants.
— Il faut pourtant, dit-il, parer ces dangereux coups. Negogousse ne répondait rien, tant était grand son
accablement. L'abbé fit mine d'être pris d'une vive pitié.
— Je crois avoir trouvé un moyen, s'écria-t-il. Negogousse releva la tête.
— Il s'agit de poésie.
La tête de Negogousse retomba inerte.
— Prêtez-moi toute votre attention, cher monsieur... Notre seul adversaire dangereux est Massabrac, et il est important qu'il se désiste... Ce Massabrac a une vanité considérable. Nous jouerons de sa vanité comme d'un instrument. Il existe une place vacante de mainteneur aux Jeux-Floraux; avec mon aide Massabrac l'obtiendrait sans contredit. Faites savoir que vous donnerez la main
LA BKLLE PAULE 245
de niadenioiselle Pnule à celui qui obtiendra le fauteuil Cette condition, le^; concurrents radmettront... Massal)rac consentira à abandonner le procès et à transiger si je lui fais avoir la voix de mes collègues... Me laissezvous carte blanche ?
— Paule consentira-t-elle? dit Negogousse.
' — Trois jeunes gens sont sur les rangs : Saturnin, M. Raymond et M. d'Espipat... Je ferai croire à Massabrac qu'il triomphera d'eux facilement. Ce petit Raymond n'a aucune chance à l'Académie; madame de Parrequeminières dispose d'une trop forte influence. Restent donc deux choix honorables : ou une alliance avec la maison des Parrequeminières, ou un mariage avec M. de Poucharramet.
— Ne disiez-vous pas, reprit Negogousse, que M. d'Espipat était homme à croquer la dot?
— Sans doute.
— Je ne vois pas dans cette alliance un avenir pour Paule.
— Est-ce que mon influence n'est pas telle que je ne vous débarrasse de ce futur? M. de Poucharramet a tous les titres qui le recommandent au suffrage des membres de l'Académie. Lui seul sera nommé.
— Alors, dit Negogousse, tout va bien.
— Parfaitement. Et maintenant, dit l'abbé avec un singulier sourire, je vais porter de bonnes paroles à Massabrac.
— Il faut que Raymond prenne courage, avait dit Tabbé Desinnocends à la veuve.
— Mon fils, prends courage ! s'écria madame Falconnet alors que mille illusions s'ébattaient dans le cœur de l'amoureux.
— Paule! s'écria Raymond. Il s'agit de Paule ! La veuve ne répondait pas.
— Parle, ma mère, je t'en prie.
La veuve prit les mains de son fils.
— Bien des fois, dit-elle, j'ai songé aux dangers de... l'amitié que tu portais à mademoiselle Paule... Un pressentiment m'avertissait que tu te préparais des traverses. . . Les jeunes gens ne raisonnent pas; ils se jurent fidélité pour toujours... Ah ! mon enfant, engager sa vie, jeune, tu ne sais pas ce que c'est... J'aurais voulu l'épargner des désillusions...
— Je ne te comprends pas, ma mère.
— M. Negogousse est peut-être à la veille d'être ruiné.
— Tant mieux! s'écria Raymond.
LA nRLLE PAULi: 247
— Je lis dans ton cœur, mon pauvre enfant... Sans -dot, mademoiselle Paule devient ton égale...
— Oui, faisait Raymond, plein de joie.
— Mais un négociant qui a joui d'une grande fortune ne consent pas facilement à avouer sa misère en public... Si, par nn arrangement, M. Negogousse essayait de rétablir ses affaires, te jetterais-tu h la traverse?
La veuve s'arrêta. Raymond ne la pressait plus de continuer.
— Celui qui possède un riche hôtel n'habite pas sans chagrins une petite maison semblable à la nôtre. Paule a été élevée dans le luxe; son père ne lui refuse rien... Pour rétablir cette fortune chancelante, il se présente quelqu'un qui demande mademoiselle Paule en mariage.
— Paule a refusé?
— Non, dit madame Falconnet.
— Ah! s'écria Raymond d'une voix altérée, je ne l'aurais pas cru !
En face de ces confidences accablantes, Ravmond ne demanda pas d'autres détails. Il avait foi en sa mère.
Massabrac tomba moins facilement dans le piège, et sans s'inquiéter de la présence de l'abbé Supplici, se laissa aller à un chapelet de jurons qui se termina par un hippobosco plein de rage.
Lui, le roi des félibres, était pris pour un dindouletto; il ne parlait de rien moins que d'escrabouchinar Negogousse. Et serrant le bras de M. Supplici, il lui donnait un modèle de sa force eserabouchinante.
C'étaient des imprécations en langue félibrige qui s'échappaient de sa bouche avec une profusion méridionale.
— Lou sang de moun cadabre boue e reboui dins moun cor, s'écriait le Provençal en regardant le prêtre d'un air terrible.
L'abbé Supplici essaya de démontrer à Massabrac que le sang de son cadavre pouvait bouillir et rebouillir dans son cœur pour une cause plus digne d'un troubadour ; mais on n'apaise pas facilement la tempête de langage d'un Avignonnais.
Liro bouroulant si tripo (la colère bouleversant ses tripes), suivant ses propres termes, Massabrac enveloppait Negogousse et le prêtre dans une même colère*, il ne parlait rien moins que de brandir l'épée.
— Massabrac Vespasso brandasso! sécrmiAl, Les duels félibrants sont peu dangereux. On se jette
habituellement à la tête une injure de galoupin, à quoi l'adversaire riposte par coucaro (va -nu-pieds). Le duel est terminé; cinq minutes après, lés adversaires les plus enragés ne s'en souviennent plus.
L'abbé Supplici était résigné à subir toutes les épi- Ihètes du dictionnaire provençal populaire avant d'exposer son plan.
— Un Massabrac a raison de brandir son épée, dit-il, mais l'épée poétique, la véritable arme qui convienne au roi des félibres... Que vous ai-je dit, cher monsieur, en vous invitant à venir à Toulouse? Qu'un fauteuil était vacant à l'Académie des Jeux-Floraux, et que j'userais de toute mon influence pour le faire obtenir à celui qui déblaye le sentier où marchaient nos anciens troubadours.
— Nostro-Damo ! \ous parlez d'or, monsieur l'abbé.
— Eh bien, continua M. Supplici, le fauteuil qui est dû au restaurateur de la langue félibrige sera occupé par celui qui obtiendra la main de la belle Paule, comprenezvous?
— Cataclan! s'écria Massabrac, que dites-vous là?
— M. Negogousse était disposé à accepter vos conditions, vous le savez. Au moment de conclure, vous avez
LA RRLLE PAULE 249
souhaité la main de mademoiselle Paiile, ce à quoi je n'ai pu répondre de mon propre chef. Or il est arrivé que deux demandes avaient déjà été adressées à M. Negogousse par trois poètes.
— Des francihot sans doute, dit Massabrac, parlant des gens du centre de la France avec le même ton que s'il les avait traités de giaour.
— Oui, des poètes français, dit M. Supplici... Embarrassé de ces demandes et ne pouvant les écarter sur l'heure, M. Negogousse a décidé qu'il accorderait sa fille à celui des concurrents qui obtiendrait un fauteuil au Capitole...
— Doou rire lou ventre me petto, s'écria Massabrac. A moi le fauteuil! Qui oserait se mesurer avec Massabrac, que VArmana prouvençau appelait dernièrement encore le triounfle d'Avignon ! Tous ces misérables franchimans n'ont pas le sang palrioto, et leurs rimes manquent de l'orthographe félibrenco ! Massabrac au Capitole î Quel admirable espétacle l V enfantounetto est à moi, je vous le garantis. Je te m'en vas l'écrire à l'ami Montagnagout...
— Montagnagout? dit le prêtre.
— Vous ne connaissez pas Montagnagout , monsieur le curé?
— C'est la première fois que j'entends son nom.
— Qu'est-ce que vous faites donc au Capitole? Il est temps que je m'assiste dans le fauteuil... Ah! vous ne connaissez pas Montagnagout? Et Diouloufet , avez-vous entendu parler de Diouloufet?
— Les devoirs de mon ministère m'empêchent de me rendre un compte exact de ce qui se passe chez nos voisins les Provençaux.
— Ne pas connaître Montagnagout ni Diouloufet me ferait hésiter à entrer dans votre Académie, si Venfan-
SoO LA BELLE PAULE
iouneilo Paule n'était là pour assurer ma récompense. Enfin vos académiciens ne sont pas de première force, puisqu'ils n'ont pas même entendu la renommée proclamer les noms de Montagnagout et de Diouloufet... Vous avez certainement eu vent de Reymonencq?
L'abbé Supplici cherchait un moyen pour échapper à ce déluge de noms.
— Vous ne connaissez pas Reymonencq? Lou tron de Dioute cure! C'est impossible qu'on ignore l'existence de Reymonencq. Un ignorant peut ne jamais avoir mis le nez dans les œuvres de Montagnagout et de Dioufoulet; mais Reymonencq, après Massabrac, peut se présenter hardiment.
— Je suis heureux, dit l'abbé, que vous me révéliez l'existence de Reymonencq. J'en ferai mon profit, mais...
— Au moins, s'écria Massabrac, vous connaissez Pompée Ladurance?...
— Attendez que je me recueille, dit l'abbé, feignant de se souvenir de Pompée Ladurance.
— Il faudrait être apouthicare pour ne pas connaître Pompée Ladurance...
— Maintenant, en effet, je crois me rappeler M. Pompée Ladurance, dit l'abbé.
— Rappelez-vous sérieusement, monsieur le curé, car mon entrée au Capitole sera suivie de celle de Montagnagout, le berger félibre qui a chanté le cachât odorant.
— Le cachât! s'écria M. Supplici.
— Froumage si vous aimez mieux, l'odorant froumage. Tout le monde a été d'accord que ce morceau poétique embaumait YArmana prouvençau pour lou bel an de Dieu 1833.
— Parfaitement, dit l'abbé pressé de quitter Massabrac.
LA RELLE PAULE 25 1
— V\\ instant, monsieur le cure. Vous me promrMtoz qu'aussitôt que je serai assis dans le fauteuil, après la mort d'un de vos avoucats, car je me suis laissé dire qu'il y avait trop à'avoucals dans votre Capitole, vous m'aiderez h faire arriver Diouloufet le pindarique, l'intrépide Reymonencq, le facétieux Pompée Ladurance et le sublime auteur du cachai odorant.
— C'est convenu, dit l'abbé.
— Ciiquo'claquo! s'écria Massabrac, vous aurez là une rude bande de félibres...
— Oui, dit l'abbé en faisant quelques pas.
— Maledicieure ! Nous riverons les clous de ces franchimans qui osent cracher dans l'aïoli de la poésie.
— C'est entendu, dit M. Supplici... J'en parlerai à mes collègues.
Massabrac frappa un violent coup de sa large main sur Tépaule de Tabbé.
— Noum de sort ! Il ne s'agit pas de parler. Il faut dire : C'est fait.
— Nous sommes d'accord, dit M. Supplici craignant que la terrible main ne s'abattît de nouveau sur lui.
Il alla vers la porte. Massabrac le tira rudement par le bras.
— Dites-moi voir un peu les noms des félibres.
— Quels noms ?
— Sarnipabîéî Les noms de tout à l'heure.
— Oui, dit le prêtre se mordant les lèvres, j'entends bien : les noms de l'auteur de l'odorant fromage.
— Cachât si vous Voulez... Vous àiies froumage ; h Avignon nous disons cachât!... Je vois bien que vous ne vous rappelez plus les noms de notre pléiade; mais, comme vous avez bonne volonté, je vous laisse aller pour aujourd'hui.
Ayant introduit avec précaution le bout des doigts dans
l'étau de la main de Massabrac, M. Supplici descendit l'escalier. Il était à peine à la troisième marche, qu'il entendit la voix du félibre lui crier :
— Souvenez-vous de Montagnagout.
— Oui, dit le prêtre.
— N'oubliez pas Diouloufet.
— C'est convenu, dit M. Supplici hâtant le pas.
— Que sans cesse retentisse à vos oreilles le nom de l'intrépide Reymonencq.
— Au diable! se serait écrié volontiers le prêtre.
11 était descendu lorsque la cage de l'escalier fut remplie du nom de Pompée Ladurance que hurlait Massabrac.
Dans le corridor, M. Supplici se secoua comme un barbet qui sort de l'eau. Il était plus meurtri encore de la façon de discuter du félibre que de ses poignes brutales. Avec sa parole bruyante, Massabrac eût rendu sourds ceux des mainteneurs qui ne l'étaient pas; avec de telles secousses, le Provençal eût abrégé les jours d'au moins vingt Illustres sur quarante.
On comptait dans l'Académie quelques vieux singes, quelques-uns particulièrement remarquables par des poitrines bizarres et des épaules déjetées; mais ces singes faisaient oublier leur triste mine par un langage choisi. Un homme qui parlait d'escrahouchinar ses rivaux ne pouvait siéger au Capitole.
L'abbé Supplici sourit intérieurement. Le félibre était impossible. 11 suffisait de le lâcher sur quelques singes illustres pour le perdre à jamais-.
Saturnin regagnait du terrain. Une entrevue avec madame de Parrequeminières devait décider du sort du protégé de M, Supplici.
En entrant dans le salon delà marquise, le prêtre prit un autre ton.
— J'ai rendu visite, madame, selon vos instructions, .^ Negogousse...
— Ali! s'écria madame de Parrequeminièrcs... Mon neveu peut-il se présenter?
— Certainement , madame la marquise ; M. Negogousse s'est montré on ne peut plus flatté de ce projet d'alliance...
— Vous êtes un ange, monsieur l'abbé!
— C'est à vous, madame la marquise, qu'est dû le compliment... S'occuper avec tant de zèle d'un jeune parent, tenter par une alliance de l'enlever aux séductions mondaines, avoir découvert une jeune tille riche, belle et modeste, sont de ces faveurs que la Providence accorde seulement aux êtres qui en sont dignes...
— Avouez, monsieur l'abbé, que dans cette mission, dont je vous sais le plus grand gré, vous avez donné la main à la Providence pour la guider?
— Madame la marquise, la Providence a des vues impénétrables que nul humain ne peut se flatter de sonder... Quelquefois elle semble prendre le chrétien sous sa protection et le mène par une route bordée de fleurs, au bout de laquelle se trouve un chemin inextricable plein de dangers.
— Nous n'en sommes pas là heureusement , s'écria madame de Parrequemftiières.
— Non, mais...
— Parlez, l'abbé; vous me faites trembler... Y a-t-il quelque obstacle qui empêche René de se présenter?
— Quant à ce qui touche M. d'Espipat personnellement, non... Il jouit des mêmes droits que ses concurrents...
— Ses concurrents! s'écria la marquise. Il y a donc des concurrents... René ne les craint pas... Connaissezvous dans Toulouse un plus aimable cavalier?
— M. Negogousse, dit le prêtre, me paraît tenir plus aux qualités intellectuelles qu'aux avantages physiques...
— René ne vous semble-t-il pas, monsieur l'abbé, joindre l'esprit aux séductions extérieures?...
— En effet, madame la marquise, M. d'Espipat a beaucoup d'esprit; vous ne sauriez trop appuyer sur cette corde... J'ai lu et relu son charmant volume de poésies... Le badinage qui convient à la jeunesse s'y mêle à des accents qui montrent ce qu'un jour le public est en droit d'attendre d'une maturité due à la connaissance de la vie; mais...
— Vous êtes terrible avec vos mais, monsieur l'abbé... Savez-vous que ce que vous me dites là est tout à fait bizarre! Un Negogousse, un marchand d'huiles, un pitcharrou qui exige d'un gendre noble et titré des facultés intellectuelles, cela renverse toutes mes idées...
— Madame la marquise, accusez-en l'Académie des Jeux-Floraux qui, jusque dans la bourgeoisie, a semé des graines poétiques...
Alors le prêtre développa le prétendu plan de Negogousse, d'accorder la main de sa fille à celui qui obtiendrait le siège vacant au Capitole.
— C'est charmant, s'écria la marquise... René sera nommé... Son élection ne fait pas un pli.
— M. d'Espipat, en effet, a de nombreuses chances.
— Il les a toutes... Vous nous aiderez, monsieur l'abbé...
— Même contre ce candidat distingué que, madame, vous vouliez bien appeler le jeune barde.
— M. de Poucharramet ne saurait tenir coutre un d'Espipat...
— C'est mon avis, madame; avec ménagement je l'ai iait entendre à ce jeune homme que jusqu'ici je protégeais...
LA lUCLLi: l>AULK ::ioi>
— On lui réservera le prochain fauteuil. Dites-le lui de ma part. . . Je suis toute dévouée à l'auteur des Stances du Prêtre mourant; mais mon René passera avant tout.
— Alors, madame la marquise, nous écartons M. Lalfitte-Vigordanne, qui avait promesse absolue du premier fauteuil.
— Il est si facile de promettre, dit madame de Parrequeminières. Une élection dépend absolument des événements... Un protestant, par exemple, qui défendrait le pouvoir temporel du Pape, passerait par-dessus tous les candidats... Au moment où il se présentait, M. Laffitte- Vigordanne était possible. La candidature de René, que vous-même m'engagez à porter, fera que ce fauteuil qui recule pour M. Laffitte-Vigordanne lui semblera plus rayonnant encore... D'ailleurs, M. Laffitte-Vigordanne D'aspiré point à la main de Paule.
— Qui sait ! Il est célibataire.
— Monsieur l'abbé, il faut parler francbement. Mon gentil René n'a pas le sou.
— Ah ! dit M. Suppbci.
— Ne le saviez- vous pas ?
— J'ai tant à faire dans la vie, que je m'occupe rarement des affaires d'autrui.
— Paule se donne le lu>œ d'un marquis. René s'installe à Toulouse. Il rend aux d'Espipat l'éclat que leur avait enlevé la gène. C'a été l'unique préoccupation de toute ma vie de trouver une riche héritière pour mon neveu. Nous avons la riche héritière.
Le prêtre secoua la tête et prononça une interjection qui arrêta court la marquise.
— Dans le commerce, dit M. Supplici, il y a des surfaces brillantes sous lesquelles se cachent des gouffres.
— Que me dites-vous là?
Alors le prêtre conta à la marquise le procès Massat)rac dans tous ses détails. Il n'épargna à madame de Parrequeminières aucun détail de chicane, choisissant des mots juridiques, aussi terribles que ceux d'une maladie nouvelle.
L'abbé ne cacha pas son rôle de médiateur dans cette affaire, laissant croire, toutefois, que Massabrac avait de grandes chances pour arriver aux Jeux-Floraux ; bref, il fit un tableau si sombre de la situation de Negogousse, que la marquise répondit :
— Cela ne fait plus notre affaire.
Un éclair de joie traversa le cœur du prêtre; mais il jugea prudent de ne pas laisser madame de Parrequeminières sous le coup de cet abattement.
— Monsieur d'Espipat n'est-il pas reçu avocat? demanda-t-il.
— Je crois que oui. Ce n'est pas là ce qui enrichira mon gentil neveu. Que peut avoir de commun un d'Espipat avec les tribunaux?
— Peut-être M. le marquis, en vue d'obtenir la main de mademoiselle Paule, consentirait-il à sonder les obscurités de l'affaire pendante entre Negogousse et Massabrac.
— Je garantis que René n'aura pas le courage de lire une feuille de papier timbré.
— Il y en a plus de deux cents, dit froidement l'abbé.
— René a été élevé pour la vie active... S'il était permis aujourd'hui d'acheter un régiment comme aux belles époques de notre histoire, mon neveu eût été un parfait colonel. Mais songer à faire asseoir René devant un bureau au milieu d'affreux dossiers, il me répondrait avec raison que c'est le lot des hommes d'affaires ou des intendants. . . D'après ce que vous me dites, je regrette
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médiocrement cette petite Paule... Sans dot elle redevient une bourgeoise qui a grand besoin d'être déniaisée.
René entra sur la fm de l'entretien. Le prêtre reprit :
— Je suis un peu de votre avis, madame la marquise... A part moi, je pensais que vous marquiez un enthousiasme peut-être excessif pour la fille de Negogousse, si l'enthousiasme n'était pas le signe des nobles cœurs...
— Une beauté du diable, dit la marquise.
— Une figure ingénue...
— Manque de grand air. . . Elle n'a pas les signes qui appartiennent seuls à l'aristocratie.
— Éducation bourgeoise, reprit M. Supplici...
— Nous aurions bien du mal à la dresser, continua la marquise.
— Sans doute ; elle a atteint une partie de son développement.
— Souvent je me demandais ce qu'après le mariage on ferait du père.
— Là était la difficulté. On ne renie pas un père.
— Ce Negogousse pue l'huile.
— Nécessairement.
— A un moment cette petite Paule nous eût froissés par ses sentiments de fille de marchand.
— De profundis! s'écria René en embrassant madame de Parrequeminières.
— Tu nous écoutais, mauvais sujet...
— Chère tante, j'avais entendu dernièrement vos Htaiiies en l'honneur de mademoiselle Paule; aujourd'hui vous me faites assister à l'enterrement de ses brillantes qualités... Le feu d'artifice est tiré.
— Monsieur l'abbé, dit madame de Parrequeminières,
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je me recommande à vous si vous aviez connaissance de quelque riche héritière qui comprenne ce brave cœur.
— Monsieur, ajouta René, prenez votre temps... Je ne suis pas pressé.
Le bruit des conditions apportées à la possession de Paule se répandit dans la ville. Un des premiers Raymond l'apprit par les clercs de l'étude, et son amour redoubla ; mais quels nombreux soucis s'emparèrent de Raymond ! On citait dans Toulouse divers aspirants, et son nom n'était pas même prononcé, lui qui avait chanté les charmes et la beauté de Paule. C'étaient pages perdues que ce volume de poésies sur lequel il avait tant fait fonds.
Un si vif enthousiasme avait été dépensé en faveur de Raymond qu'il ne restait plus maintenant de cris de protestation à l'opinion publique. Pour ne pas avoir deviné qu'il s'agissait de Paule, les amis eux-mêmes de Raymond étaient à cette heure accusés par l'amoureux de ne pas comprendre son œuvre.
Raymond eût pu nommer Paule, dire en public : C'est elle qui m'a inspiré !
Il avait la pudeur de l'honnête homme, ne voulant livrer ni son secret ni le catalogue des beautés de
celle qu'il aimait. 11 lui répugnait de mettre le public dans la confidence de la couleur de ses cheveux, de ses yeux.
Peu importait à Raymond que le lecteur comprît qu'il aimait une femme; il eût été blessé que ses poésies désignassent telle femme. Ces délicatesses, comprises par si peu d'artistes, résultaient du sentiment qu'avait Raymond de ne pas profaner une femme en la désignant aux regards de tous.
En apprenant la nouvelle de ce singulier concours^ Raymond fut tenté de briser son amour. Raymond était surtout profondément ulcéré de trouver un rival dans un ami. La pointe de l'épée de René, lorsqu'elle perça sa poitrine, le fit moins souffrir que ce qu'il regardait comme une traîtrise.
La rivalité d'un ami est cruelle! Dépose-t-on des trésors d'affection dans le cœur d'un homme pour les reprendre comme des titres à la Ranque? Il y a dans les attaches de deux cœurs d'hommes quelque chose de profondément scellé qui résiste malgré les tiraillements. Cela ne casse pas du premier coup; même quand toute amitié est brisée, il revient des bouffées de souvenirs d'autant plus amers qu'ils étaient plus tendres jadis.
Raymond se jura de ne plus revoir Paule. Il voulut condamner sa fenêtre, tendre de sombres rideaux les vitres au travers desquelles lui était apparue l'image de la jeune fille. Rancunes d'amoureux qui ne tiennent pas î L'homme n'en était pas moins désespéré.
La politique de l'abbé Supplici l'avait conduit à répandre dans Toulouse la nouvelle du concours au fauteuil des Jeux-Floraux que couronnerait la main de Paule. Cette union présentée sous le couvert poétique devenait une de ces légendes chères aux Méridionaux.
Rattu dans ses plans primitifs ,1e prêtre compliquait la
LA BKLLE PAULE 261
situation de deux concurrents, Laffitle-Vii^ordane et Escanecrabe, de telle sorte que les quatre prétendants représentaient pour le populaire un appel à tous les poètes de France.
Quoique jouant cartes sur table, M. Supplici cherchait à lire dans le jeu de ses adversaires. Une nouvelle lecture des poésies de Raymond lui prouva que sous cha([ue vers se cachait un fait réel, non une idéalisation.
Le voisinage des deux amants, les fenêtres qui se faisaient face, diverses pièces intitulées Contemplations à un balcon, firent qu'il engagea Negogousse à changer sa fille d'appartement, le prêtre étant certain que du boudoir s'échappaient les dangereux regards qui avaient troublé le cœur de Raymond.
Negogousse hésita d'abord à éloigner Paule de la chambrelte qu'il avait fait décorer à son intention. Ce séjour était si agréable à sa fille ! Mais M. Supplici ayant montré au marchand M. Desinnocends qui se rendait un soir diez la mère de Raymond, c'en fut assez pour ranimer l'irritation de Negogousse , qui voyait un complot tramé dans la maison de la veuve. Aussi bien M. Supplici tourna la difficulté en proposant devant Paule de déposer dans sa chambre les dossiers de l'affaire Massabrac, afin que Saturnin pût les consulter à son aise sans déranger les habitants de la Maison de pierre.
Paule n'osa refuser, croyant à la parole de l'abbé Supplici, qui priait la jeune fille de permettre qu'on disposât de sa chambre pendant quelques jours seulement; mais Negogousse et le prêtre échangèrent un regard de satisfaction d'avoir élevé une barrière entre les deux amants, sans que Paule pût en être alarmée.
Ainsi fut établie autour de la Maison de pierre une sorte de barricade, qui empêchait toute communication du dehors.
A cette heure le nom de Paule emplissait la ville. Chacun discutait sur l'heureux candidat qui devait obtenir la main de la jeune fille.
La Restauration, qui a déjà rendu compte à l'art du singulier courant d'idées d'où est né le trouhadourisme, a laissé son empreinte de Lindor sur la plupart des créations littéraires et artistiques de l'époque.
A la suite de la rénovation grecque que David affirme nettement sous la République, ce courant est tout à coup arrêté par un retour aux panaches blancs de Henri IV, mélangés de bottes à créneaux, de tuniques abricots, de collants désastreux.
Le grand poète s'appelle M. de Marchangy, le peintre, Fragonard; jamais les siècles futurs n'auront assez de railleries pour cet accouplement artistique, où la réaction contre Marie-Joseph Chénier, Méhul et David a produit une école qui entrevoit le moyen âge monarchique sous la forme d'un castel.
Le bruit qui se faisait dans la ville à propos du futur concours aux Jeux- Floraux donna naissance à une romance que quelques Toulousains de 1866 se rappelleront peut-être avoir entendu accompagner sur la guitare parleurs mères.
Il existait une légende de la belle Paule au seizième siècle. On doit à un galant mainteneur des Jeux-Floraux le pendant composé en 1834, sous l'influence de la poétique de la Restauration .
A Toulouse était une belle, La Belle Paule était son nom.
A l'huis de son charmant giron Cupido faisait sentinelle.
Mais au petit Gascon,
La dame disait : — Kon, Non, non!
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Qu'il était coupable, l'abbé Supplici, par ses intrigues académiques, d'avoir agité tellement l'qiinion qu'un barde du pays pût composer ce morceau où , indépendamment de Cupido^ de I'/imù, de l'Amour, surnommé le petit Gascon^ il était question de marchand àlariche escarcelle^ de pimpants muguets, nécessairement aux aguets^ soufflant aux oreilles de la jeune WWe mignonnes paroles.
L'air cadrait avec la poésie, et le thème eût été merveilleusement approprié à une tabatière à musique. La romance trouva des fanatiques dans une contrée où peuvent se promener en sûreté des gens qui se couvrent de la rime comme d'un bouclier pour appeler une jeune fille une pastouroulelle.
Paule s'était emparée de l'imagination toulousaine. Paule renouvelait la légende; elle était soumise aux commérages des portiers poétiques de son temps. Seule, isolée dans la Maison de pierre, Paule eût entendu cette romance chantée par les pécheurs de l'île de Tounis, qu'elle n'eût pas compris que sa personne occupât à tel point l'opinion publique.
Raymond s'en montra plus préoccupé. La romance était devenue populaire; les clercs la fredonnaient à l'étude de M' Trebons. Un succès poétique si considérable fit douter l'amoureux de la valeur de ses poésies. Car les esprits inquiets, à qui manque l'envergure du génie^ souffrent vivement du succès des œuvres médiocres, se demandant en vertu de quel principe ils peuvent affirmer qu'eux-mêmes ne sont pas des êtres médiocres.
Si une œuvre vraiment forte réchauffe le cœur, l'anime et sert d'excitant dans les époques de pénurie poétique aux natures qui manquent de ressorts, le déluge de méchantes rimes , l'entassement d'inventions sans art ni conscience, les encouragements accordés à des productions
misérables, peuvent accabler les hommes doués de belles facultés qui ne sont pas doublés par la volonté de triompher de pareilles misères.
Raymond se demandait avec amertume : Le public qui répète de tels couplets peut-il être le même que celui qui a souscrit à mes poésies ?
Un regard de Paule eût dissipé ces mélancolies.
Paule n'apparaissait plus à la fenêtre.
Et un jour Raymond avait surpris devant une table Saturnin semblant avoir pris possession de la petite chambre, jadis si rayonnante!
A quelques temps de là René, rencontra Raymond, se dirigeant du côté de l'étude. Raymond pressa le pas et baissa la tête pour ne pas apercevoir son rival. Ce manège était si significatif qu'il ne put échapper à René. Il courut après Raymond, lui prit les mains avec affection, manifestant son étonnement de cette singulière froideur. Raymond l'assura qu'il n'en était rien, répondit évasivement et prétexta des travaux pressés pour prendre congé.
René, ayant fait part à Loubens de cette rencontre, remarqua également une certaine réserve sur les traits du journaliste.
— Raymond, dit Loubens, peut-il sauter au cou d'un rival îjue personne ne s'attendait à voir surgir subitement?
— Un rival ! Explique-toi , dit René qui ne soupçonnait pas l'amour de Raymond pour Paule.
M. Supplici, jugeant Raymond dangereux, l'avait rayé de la liste des concurrents. Chez madame de
Parrequeminières on ne regardait comme aspirants à la main de Paule que Saturnin, Massabrac, Laffitte^Vigordanne etEscanecrabe.
Alors le journaliste apprit à René ce que les amis de Raymond pressentaient seulement à cette heure : que les poésies du clerc s'adressaient à Paule. Ne devait-il pas renier l'ami qui entrait en lutte contre lui ?
— Quelle complication est-ce là? s'écria René, se demandant dans quel but M. Supplici avait caché les prétentions de Raymond, celui de tous qui, par son amour, avait le plus de droits à la main de Paule.
Ceci ne semblait pas clair au jeune homme, qui marchait droit dans la vie. Pour la première fois il réfléchit, s'entretint longuement de ce sujet avec Loubens et se fit donner, sur le compte des divers concurrents, les quelques détails que le journaliste connaissait.
René se perdait à chercher l'enchaînement de cette intrigue dont il saisissait à peine quelques fils. Le docteur Gardouch, qu'il consulta à ce propos, s'emporta comme d'habitude contre l'Académie, mais ne put donner de renseignements particuliers sur le prêtre qui mettait en jeu tant d'aspirants à la main de Paule.
— Il faut nous tenir sur nos gardes, dit Gardouch.
— Je vais prévenir Raymond, reprit René.
— Gardez-Vous-en, mon cher d'Espipat... Continuez à jouer votre rôle devant l'opinion publique. Il est utile que chacun croie que vous aspirez à devenir l'époux de la fille de Negogousse... Parla, vous aurez un pied dans la maison et connaîtrez le fond de la pensée de nos adversaires... S'il est possible de sauver Raymond, nous le sauverons ; mais épargnez-lui la connaissance de ces intrigues.
A cette heure, les fils tenus par M. Supplici étaient renoués, offrant une trame réguhère . Grâce à d'ac-