I.A nKLLK PAULF
tives démarches, le prêtre était certain de l'élection de Salurniu.
Laftîtte-Vigordanne et Escanecrabe n'apparaissaient qu*à l'état d'utilité dans cette comédie.
Massabrac s'était désisté de son procès. Sans armes contre Negogousse, il semblait douteux que le représentant de la langue félibrige fît son entrée triomphale au Capitole.
Un mur séparait Raymond de celle qu'il aimait ; ce mur, il lui était interdit de le franchir.
Chaque nuit, l'amoureux la passait à sa fenêtre, les paupières non pas baignées de larmes, car les douleurs ne sont rien qui coulent avec les pleurs, mais c'était une mélancolie poignante et sourde. Raymond ne se plaignait pas. A qui se plaindre? A sa mère ? Madame Falconnet semblait éloigner un cruel entretien. Un jour elle avait dit à son fils : Pauvre enfant! d'une voix qui accusait de tels déchirements, que Raymond craignait qu'une confidence ne fît jaillir des sanglots comprimés.
Il préférait la résignation muette de sa mère, qui, maintenant, tantôt courbait la tête sur son ouvrage, tantôt allait et venait, pour éviter par cette apparente activité de revenir sur un grave sujet.
Et cependant madame Falconnet jetait des regards soucieux sur son fils, inquiète d'un chagrin qui n'avait ni relâche ni détente. Elle craignait que dans ce cœur plein d'amertume une nouvelle goutte ne s'ajoutât; elle craignait une de ces maladies morales qui mettent la raison en danger.
La mère avait senti en elle ces symptômes quand, après le duel, Raymond fut ramené dans un état désespéré. La pauvre femme constata en elle des faiblesses cérébrales dont son fils, qui était sa vivante image, pouvait ressentir les atteintes. Un jour, un trouble parti-
culier s'était emparé de la veuve, qui , effrayée, eut assez d'empire sur elle-même pour éviter les rires qui tentaient de se greffer sur sa douleur.
Rire et souffrir! Posséder une moitié de cerveau assez saine pour constater que l'autre échappe à la volonté, ce sont d'affreuses tortures pour les natures délicates.
Madame Falconnet avait vu de près la folie avec son troublant cortège. Elle craignait que Raymond ne fût visité par la même hideuse hôtesse. C'est pourquoi elle interrogeait les yeux secs de son fils, son visage pâle, son air sombre, cherchant quelle diversion elle pourrait jeter à travers ce profond chagrin.
Si une lueur d'espoir d'obtenir la main de Paule eût été permise, la mère de Raymond se fût jetée aux pieds de Negogousse; elle eût versé des torrents de larmes pour l'attendrir; elle n'eût pas quitté la place sans le consentement du marchand au bonheur des deux enfants.
Il ne fallait pas songer à cette union !
M. Desinnocends avait montré l'impossibilité de ce rêve. Confident de l'abbé Supplici, M. Desinnocends croyait à la ruine de Negogousse, au mariage de Massabrac et de Paule.
Toute espérance devait donc être bannie, suivant le prêtre , qui , toutefois , recommandait à madame Falconnet de lui amener Raymond. M. Desinnocends, quoiqu'il fût ignorant des remèdes pour guérir un amour traversé, comptait sur son trésor de consolations. De nombreuses douleurs lui avaient été confiées qu'il assoupissait, s'il ne les guérissait pas. Misère, ruines, chagrins domestiques , maladies et mort trouvaient dans le cœur de M. Desinnocends des onguents doux et onctueux dont la vertu étonnait le bon prêtre lui-même.
La charité, cette plante qui pousse si rarement dans
le cœur des hommes, donnait des fleurs sans cesse épanouies d'où M. Desinnocends tirait ces onguents.
Et pourtant Raymond, quoique pressé par sa mère, n'allait pas chercher de consolation auprès du curé de la Dalbade! Grave snjet d'inquiétude pour madame Falconnet que Raymond aurait pu surprendre la nuit, collée au seuil de sa porte, écoutant les plaintes s'échapper de la poitrine de son fils.
Elles sont immenses les tendresses que déploient les mères pour les nouveau-nés. Le moindre cri les trouve debout. Plus de sommeil pour ces êtres si faibles ! On ne sait dans quel arsenal les femmes puisent ces forces. Madame Falconnet était en éveil pour Raymond amoureux comme pour Raymond enfant. Les perceptions de la mère étaient revenues aussi exquises qu'cà l'époque où elle nourrissait celui qui lui faisait ouljlier le mari qu'elle avait perdu.
Raymond sortait.
Sans savoir où il dirigeait ses pas, la mère suivait d'un regard intérieur son fils parles rues. Elle l'eût vu à deux lieues de là. Raymond n'avait pas besoin de se confier à sa mère; elle entrait en lui, constatait ses brûlants chagrins. Il lui suffisait de mettre la main sur ses yeux. Pas un souci de Raymond qui lui échappât. Ses pensées, elle les pensait h la même heure.
— fat peur^ dit-elle à M. Desinnocends , qui, la figure soucieuse, songeait à ces durs et admirables privilèges que communique une vie chaste à la maternité.
Mamette allait et venait dans la maison, lorsqu'elle entendit Paule qui chantait : Vole^ mon cœur, vole! mais d'un singulier accent. Ce n'était plus la voix de cristal de la jeune fille ; l'air de la chanson semblait revêtu d'un crêpe. Ceci étonna la vieille servante, qui ouvrit la porte.
Paule était assise devant la fenêtre, les yeux baignés de larmes.
Pour la première fois, Mamette essuya un mouvement de dépit de Paule, qui, voulant rester seule, se gendarmait contre la vieille servante.
— Une autre fois, mademoiselle, je frapperai , dit Mamette confuse... Mais vous chantiez si tristement, que j'ai voulu m'assurer qu'il ne vous était rien arrivé.
— Celle qui chante n'est pas triste, dit Paule. Mamette secoua la tête.
— J'en ai connu plus d'une, dit-elle, qui cherchait x^ s'étourdir. . . Et moi-même. . .
— Toi ! s'écria Paule qui ne pouvait songer qu'une jeune fille avait existé sous les rides de la vieille.
LA BELLE PAL'LE 2 i 1
Un instant son chagrin se dissipa, et elle déploya tant de gentillesses qne Mameite, lienreuse de trouver une confidente, conta comment son cœur avait été brisé lors des guerres de l'empire , par la séparation avec son fiancé, à la suite de la retraite de Russie. Elle aussi longtemps avait chanté : Vole^ mon cœur, vole ! Et si elle apprit cette chanson à Paule , c'est que chaque fois qu'elle entendait sa maîtresse redire l'air, elle pensait au pauvre conscrit qui jamais n'avait donné de ses nouvelles.
— C'est comme un appel, dit Mamette, je me figure qu'il m'entend... Mais il faut chanter plus gaiement, mademoiselle.
— Tu as raison, Mamette, en chantant clair on se fait entendre des absents.
La tristesse s'était emparée de nouveau de Paule.
— Vous avez un chagrin, Mademoiselle, dit Mamette. Silencieusement des larmes coulaient des yeux de
Paule. Elle aimait et ne craignait plus celle qui avait aimé.
— Un gros chagrin ! reprit Mamette.
Elle s'approcha de sa maîtresse.
— Confiez-moi votre chagrin, mademoiselle, dit-elle. C'est comme un fardeau. A deux il est plus commode à porter.
Paule hésita d'abord ; mais les yeux de la vieille servante étaient si tristes et si suppliants qu'elle s'écria :
— J'ai donné ma foi.
— A un jeune homme? dit Mamette.
— Oui, dit Paule.
— Il doit être beau et bien vous aimer.
— Plus qu'on ne saurait dire, reprit Paule. Mamette resta un instant sans répondre, parcourant
du regard la Maison de pierre sans trouver cet amoureux qu'elle n'avait pas soupçonné jusque-là.
— Et VOUS Taimez, mademoiselle
— Oui, ditPaule.
— Pourquoi vous désoler, mon enfant
— Je ne le vois plus, reprit Paule.
• — Ah ! fit Mamette.
Elle réfléchit :
— Votre père, le sait-il ?
— Non, ditPaule.
Mamette secoua la tête.
Après un instant de silence :
' — Je t'en ai trop dit pour ne pas t'en confier davantage, dit Paule.
Alors elle confia que Raymond était « son ami doux », comme dans les chansons que lui avait apprises Mamette, qu'elle lui avait juré fidélité un an auparavant, que les poésies répondirent aux fleurs jusqu'à ce que survint un échange de lettres, qu'un engagement sérieux existait de part et d'autre, qu'il se tramait quelque chose contre elle, qu'elle ne jouissait plus de sa petite chambre sur la rue, que la porte en était fermée à double tour la nuit, qu'il lui était impossible de communiquer avec Raymond, qu'elle en souffrait tellement que Mamette s'en était aperçue et qu'elle demandait le secret le plus absolu à sa gouvernante, quoi que celle-ci en pensât.
Ce que Mamette en pensait se lisait dans ses yeux ravivés par une dernière flamme. Les vieilles se plaisent à entendre conter des amours. C'est un allegro pour leur cœur. Elles se réchauffent à tisonner les amours des jeunes gens. Les aventures qu'elles entendent semblent leurs propres aventures ; elles se reconnaissent dans les jalousies, les brouilles et les traverses, et elles courraient de grands dangers pour faire triompher une véritable passion.
Paule s'attendait h de sévères conseils de Mamette.
— Que faiit-il faire? dit la vieille.
— Trouver le moyen d'envoyer une lettre à Raymond sans que personne s'en doute.
Alors Paule donna des instructions à Mametle sur les heures auxquelles il était facile de rencontrer Raymond. Le soir, après diner, il retournait à l'étude. Mamette Tattendrait sur le pas de la porte.
— Reste ici, dit Paule, pendant que j'écris ; ce soir même il faut que cette lettre parvienne. Il y a trop longtemps que j'attends.
Mametle était pleine d'émotions. Il est si doux d'attendre un moment à la tombée de la nuit, de faire doucement pst l de surprendre un amoureux et de lui glisser un billet dans la main. Cela rajeunit les vieilles femmes.
Le même soir, Mamette, sur le pas de la porte, chantonnait doucement : Vole^ mon cœur, vole^ et remuait d'une main agitée la poche de son tablier, d'où tour à tour elle introduisait et sortait la lettre.
Tout à coup elle poussa un cri de surprise. Devant elle se trouvait l'abbé Supplici froid, sévère, le regard fixe, qui disait :
— M. Negogousse est-il à la maison ?
La question était simple. Mamette balbutia.
La lettre tomba sur le pavé, tant était grand son trouble.
Le prêtre ramassa le billet.
— Pour M. Raymond, dit-il.
Il serra le bras de Mamette.
— Dites à mademoiselle Paule que sa lettre a été remise à qui de droit. Et si vous aviez l'indiscrétion de mêler mon nom à cette affaire, je vous fais chasser à l'instant par votre maître... Maintenant rentrez et faites votre
confidence à mademoiselle Paule dans le salon, de façon à ce que je puisse vous voir.
Pendant la soirée, M. Supplici conta les aventures de la jolie marchande de gants de la place du Capitole, Tempressement qui rassemblait les étudiants sous ses fenêtres et les tendres poésies que lui envovait Raymond.
Paule écoutait !
Le bruit se répandit dans Toulouse que l'Académie des Jeux-Floraux devait couronner dans quelques jours les lauréats ; la douleur de Raymond augmenta.
Loubens vint lui rendre visite ; Raymond ne voulut pas le recevoir. Madame Falconnet se plaignit au journaliste des tourments que lui causait la profonde tristesse de son fils.
— Tout espoir n'est pas perdu, dit Loubens.
Il écrivit à Raymond, l'assurant que son triomphe était assuré s'il voulait concourir, que l'opinion publique lui était favorable et que vraisemblablement les Illustres reculeraient à l'idée de donner naissance à un scandale tel que celui du précédent concours.
La lettre était affectueuse et cordiale. Madame Falconnet, pleine d'espoir, la remit à son fils, qui, sans dire un mot, monta à sa chambre.
Agenouillée devant la porte, la mère écoutait.
Une vive lueur glissa sous la fente de la porte, et la veuve entendit déchirer de nombreux papiers que Raymond brûlait.
Il détruisait ses poésies, ne voulant pas concourir !
Brûler des poèmes eût été, pour une àine vulgaire, un incident sans signification. Madame Falconnet sentit an elle les tourmentes violentes qui poussaient Raymond à un tel acte. La veuve comprenait maintenant que les mots imprimés dans le volume de son fils n'étaient pas des mots de convention. Ils avaient fait vibrer les cordes de son cœur, parce qu'ils étaient vibrants. La faible traduction que l'imprimerie peut donner de la passion était décalquée nettement dans ces petits poëmes. Pas de pièce qui ne contînt une espérance, un cri du cœur.
Depuis la publication du volume, madame Falconnet avait surpris Raymond composant de nouvelles pièces. Souvent il était sorti dans une excitation fiévreuse, brisé, ne tenant plus en place, car donner le plus intime de soi-même abat les natures les plus robustes.
Pâle, défait, les yeux brillants d'une flamme maladive, Raymond, à l'issue de ces séances, avait dit à sa mère : — Je suis content !
Il était content d'avoir exprimé ses sensations les plus pures et il les détruisait tout à coup !
Dans le cœur de madame Falconnet retentit un son sourd et mélancolique. Raymond mettait à sac ses souvenirs !
Voulait-il oublier Paule, effacer ce nom de sa mémoire ? Ce fut la première pensée de la veuve.
Attentivement elle étudia l'attitude de son fils, qui paraissait plus concentré que d'habitude. Pourtant il se rendait à l'étude, faisant un vif effort sur lui-même pour maîtriser son chagrin ; mais un ruban de soucis violacés encadrait ses paupières.
Un changement s'opéra tout à coup dans la physionomie de Raymond, qui affecta de sourire ; il redevenait prévenant, s'efforçait de prouver à sa mère son affection,
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parlait toulefois d'un ton saccadé. Madame Falconnet rendait à son fils ses sourires ; mais tous deux sentaient qu'ils avaient pris un masque.
— Que pcnses-lu, ma mère, de la proposition suivante ? dit Raymond. Un ami de Julien, mon maître clerc, lui offre une place dans une des meilleures études de Paris. Julien ne peut s'y rendre ; comme il a quelque amitié pour moi, il me pousse à accepter cette situation... Si tu n'y vois pas d'inconvénients, je serais heureux de continuer mon droit à Paris.
La veuve se demanda si la Providence ne voulait pas sauver Raymond en l'éloignant de Toulouse.
— Les appointements sont raisonnables, dit Raymond, qui jamais n'avait pensé à l'argent.
— Je ne vois pas d'obstacles à ce départ, reprit la veuve, au contraire...
— Il faudrait que je partisse le plus tôt possible, dit Raymond; la place n'est vacante qu'à cette condition... J'ai déjà presque promis.
— Ah ! dit madame Falconnet.
— Je partirai demain.
— Si tôt, mon enfant ; rien ne sera prêt... — 11 n'y a pas un instant à perdre...
Là-dessus Raymond sortit, alléguant qu'il fallait que le maître clerc répondît le jour même que la proposition était acceptée.*
Quand Raymond revint, il trouva le petit salon en désordre ; linge et habits couvraient les fauteuils.
— Je pars avec toi, dit madame Falconnet. Raymond devint soucieux.
— C'est impossible, dit-il.
— Impossible î reprit la mère. Tu veux m'abandonner, Raymond... Nous pourrions vivre si heureux dans Paris !
— J'aurai tant à travailler ! dit Raymond.
— Le travail ne dispense pas des soins d'une mère. Raymond réfléchissait.
— Je serai logé et nourri par mon patron, dit-il.
— Ah ! dit madame Falconnet ; mais de temps en temps, il te restera bien une heure... Je me logerai aux environs de ton étude ; je ne suis pas une femme gênante... On a besoin d'affection dans ce grand Paris;
\laisse-moi t'accompagner...
— Plus tard, nous verrons... D'ailleurs, je dois partir ce soir.
— Ce soir! s'écria la veuve.
— A neuf heures.
— Ce matin tu me disais demain.
— Le maître clerc craint qu'on ne dispose de la place ■en faveur de quelqu'un.
— Tu es cruel, Raymond... Pense donc 1 N'avoir plus qu'une heure à passer avec loi...
— Il le faut, dit Raymond d'une voix sourde.
— ^^Ah ! les enfants sont durs ! s'écria la veuve. Partir, ce n'est rien pour eux. Ils ne pensent pas à ceux qui restent... Ton trousseau ne sera pas prêt... J'étais si fière de t' avoir auprès de moi... Tu n'as même pas le temps die rendre visite à M. Desinnocends... Lui aussi trouvera que tu pars trop vite... Enfin! Si tu te fais une position, penseras-tu à moi?... Tu m'écriras tes pensées, a est-ce pas?... Je te comprends si bien!... Non, tu ne te doutes pas combien je t'aime... Ah ! tu le mérites bien... . J'aurais tant désiré te voir heureux !
— Ma mère, dit Raymond, l'heure s'écoule.
Madame Falconnet allait et venait par la chambre , jetant à la dérobée un coup d'œil à son fils , entassant linges et habits dans une petite valise.
Raymond laissait faire sa mère, qui pleurait à la
dérobée. Lui avait les yeux secs. La valise se remplissait.
— Adieu, ma mère, dit-il d'une voix sourde.
— Est-ce ainsi que nous nous quittons ? s'écria la pauvre femme qui fondait en larmes et pressait Raymond sur son cœur... Laisse-moi t'embrasser, mon enfant. Dans la cour des messageries, je pourrai à peine te parler. Est-il possible que tu partes ? Je ne le crois pas encore.
Raymond avait pris la valise.
— Il vaut mieux que tu ne m'accompagnes pas à la diligence, ma mère, dit-il.
— Ne pourrais-tu remettre ton départ à demain, Raymond? Sans doute, il vaut naieux que lu quittes la ville; tu as peut-être raison ; mais cela est dur pour une pauvre femme qui n'a qu'un bonheur au monde, son enfant. -, D'ici à demain j'aurais disposé tout ce qu'il te faut... Et tu pars...
— Dans cinq minutes , dit Raymond montrant la pendule.
— Tu ne me dis seulement pas que tu m'aimes, que tu ne m'oublieras pas.
— Adieu, dit Raymond d'une voix brisée. Il ouvrit la porte du corridor.
Madame Falconnet était affaissée dans un fauteuil. D'un bond elle se leva, et retenant Raymond sur le seuil de la porte.
— 3r écriras-tu ? s'écria-t-elle en sanglottant.
— Adieu, mère, fit Raymond.
D'un mouvement rapide il avait ouvert la porte de la rue. La veuve entendit au dehors les pas de son fils. Raymond était parti !
Quelques jours avant le départ de Raymond, Laffitte- Vigordanne promenait ses pensées dans l'île de Tounis, réfléchissant à une boutade de René d'Espipat, qui lui avait dit : — Un quatrain seul ne valut jamais rien.
Ce mot ironique d'un neveu cher à madame de Parrequeminières troubla les nuits de Laffitte-Vigordanne, qui songea à donner un pendant à son œuvre.
Il s'agissait cette fois d'enfoncer la porte des Jeux- Floraux; un nouveau quatrain semblait le meilleur engin en pareille circonstance.
Les sceptiques qui auraient rencontré Laffitte-Yigordanne, la barbe longue, les habits en désordre, une ficelle noire au cou, le teint blême et les souliers non cirés, fait bizarre chez un homme chaussé habituellement d'escarpins vernis, n'eussent pu nier les tourmentes apportées par la composition d'un quatrain au poëte qui respecte sa pensée.
Depuis un an déjà Laffitte-Vigordanne s'appliquait à répondre aux exigences du titre du quatrain suivant :
Sur un président, qui^ pendant les vacances^ avait laissé croître sa barbe.
LA BELLE PAULE 28 t
Au premier abord l'idée s'était présentée claire et riante; Laffitte-Vigordanne crut facile de poser un îçrain de sel sur la queue de son quatrain, sans déplaire au président Cornebarrieu, que le poëte avait rencontré faisant ses vendanges à la campagne, les lèvres ornées de moustaches bleuissantes.
Maintes fois Apollon fut appelé par le poëte à son secours. Apollon ne répondit pas à cette invitation. Laffitte- Vigordanne se retrancha derrière Bacchus et Pomone, se demandant lequel du dieu ou de la déesse cadrerait mieux avec un grave magistrat. Bacchus et Pomone n'envoyèrent aucuns fruits à Laffitte-Vigordanne, qui songea dès lors à se passer de la mythologie.
Ayant consulté M. Valcabrère, l'émule d'Homère, pour savoir si les avocats romains portaient moustaches, pendant huit heures M. Valcabrère parla des célèbres orateurs Fuscus Salinator et Ummidius Quadralus, de leur voix mâle, de la délicatesse de leur discernement, de leur probité « surprenante » ; le mainteneur conclut que l'introduction des deux avocats dans un quatrain devait certainement, rien que par ce souvenir antique, être regardée d'un œil favorable par l'académie.
C'est en pensant à la difficulté de faire tenir dans la petite boîte du quatrain tant de rares facultés que Laffitte- Vigordanne se rongeait les ongles, car l'époque du concours approchait, et les bruits auxquels donnait naissance la coopération de la belle Paule annonçaient un,e réunion encore plus intéressante que de coutume.
Ayant jeté les yeux au ciel pour le supplier de collaborer à son quatrain, Laffitte-Vigordanne aperçut de l'autre côté du petit-bras qui sépare la Maison de pierre de la Garonne un homme qui escaladait les rochers sur lesquels est appuyée la propriété de Negogousse.
L'homme arrivé au sommet s'essuya le front, et alors
Laffitte-Vigordanne reconnut avec surprise Escanecrabe, qui, avec précaution, détachait des roches quelques lichens qu'il introduisait dans une boîte de fer-blanc pendue à son col.
Laffitte-Vigordanne fronça un terrible sourcil à la vue de son rival, la composition d'un quatrain ayant pour résultat de mettre les humeurs en mouvement. Le système excité par Fuscus Salinator etUmmidiusQuadratus, qui combattaient pour présenter leur hommages au premier président, Laffitte-Vigordanne eût sans remords poussé du haut de la roche son rival dans le ruisseau contournant de l'île.
Escanecrabe faisait habituellement grand bruit de ses découvertes en botanique; les lichens, qu'après avoir recueillis, il regardait avec les yeux d'un amoureux, devaient offrir quelque particularité.
Blotti dans un saule, Laffitte-Vigordanne attendit que son rival descendit du rocher. Alors lui aussi tenta l'escalade de la roche, non sans difficultés toutefois, car sa faiblesse naturelle, aggravée par le culte de la poésie, ne lui avait pas donné la musculature du botaniste.
Quand, essoufflé, le front trempé de sueur, Laffitte- Vigordanne jeta un coup d'œil sur la plate-forme du rocher, il frémit d'horreur.
Ces roches stériles étaient envahies par de noirs lichens poilus, qui ressemblaient à des cheveux. Des sauvages qui eussent scalpé les têtes de leurs ennemis n'eussent pas laissé traces plus horribles.
Ce fut avec de vifs efforts intérieurs, qu'en détournant la tête Laffitte-Vigordanne se décida à arracher une touffe de ces lichens pileux.
De retour à Toulouse , le poëte courut chez le pharmacien Francazal-Sanitas et lui montra sa trouvaille, que non sans frissons il avait enveloppée dans du papier.
M. FraDcazal, qui avait ajouté Sanitas à son nom pour se dislincjuerde divers autres Francazal ses concitoyens, faisait également partie de l'académie des Jeu\-Floraux.
— Est-ce que vous avez trouvé quelque part un j)endu? dit au poëte Francazal-Sanitas.
Laffitte-Vigordanne tressaillit.
— Je m*étonne qu'un homme de votre caractère, continua le pharmacien, puisse conserver dans sa poche une mousse recueillie sur le crâne d'un homme accroché depuis longtemps à une potence.
— Ah! fit le poëte, retournant convulsivement la poche de son habit pour en enlever les affreux poils qui auraient pu s'échapper du papier.
— Vous soumettez à mes lumières, continua Francazal-Sanitas, le lichen scatilis dont les botanistes ne parlent qu'avec ime horreur profonde.
— Tant mieux, s'écria Laffitte-Vigordanne.
Le pharmacien-mainteneur parut démesurément étonné de cette conclusion.
— Ce n'est pas moi qui ai fait cette horrible découverte! s'écria Laffitte-Vigordanne, c'est Escanecrabe.
— J'aurais dii m'en douter, dit Francazal-Sanitas; cette mousse est tout à fait du ressort de M. Escanecrabe... Il n'a d'affection que pour les monstruosités.
Cependant Laffitte-Vigordanne, qui tenait à se disculper de toute fréquentation avec les pendus, fit connaître au pharmacien l'endroit où il avait recueilli ces lichens.
— Qu'importe, dit Francazal-Sanitas, il n'est pas mal de faire croire que M. Escanecrabe a des relations av(!C les potences.
— Oui, s'écriait Laffitte-Vigordanne, je pense comme vous.
— L'an passé, dit le pharmacien, je n'ai pas peu contribué à empêcher l'Académie d'entendre la lecture de
l'odieux mémoire de M. Escanecrabe sur le Phallus im-pudicus des bois Puibusque.
— Comment dites-vous , s'il vous plaît?
— Phallus impudicus^ ou morille impudique, à votre choix.
— Bon, dit Laffitte-Vigordanne prenant note de ces détails.
— Est-ce là de la science? reprit Francazal-Sanitas. Nous avons tant de plantes aimables, le tragopogon pratense, par exemple. Tenez...
Le pharmacien ouvrit un bocal.
— Voilà de jolies fleurs jaunes, agréables à l'œil. Nos pâtres connaissent tous la barbouquine des prés dont les racines peuvent être mangées au printemps avec délice, car elles sont désobstruantes.
— Un moment, s'écria Laffitte-Vigordanne, continuant d'écrire... C'est vraiment plaisir de causer avec un académicien de votre science... Nous disons désobstruantes.
— Au lieu de chanter ces plantes qui joignent l'utilité à l'agrément, M. Escanecrabe passe son temps à s'occuper du putrilage ou putréfaction des champignons... 11 est ravi quand il flaire quelque abominable odeur nauséeuse.
— Bravo ! s'écria Laffitte-Vigordanne. Putrilage, désobstruante, odeur nauséeuse... Je tiens mon quatrain.
— M. Escanecrabe a empêché, dit le pharmacien, nos gourmets de manger des morilles par ses dissertations dans les salons. M. Labastidelte, qui se connaît' en fins morceaux, lui a retiré sa voix pour l'avoir dégoûté de la morille. A quoi bon disserter sur des plantes fétides quand les coteaux de Puech-David, les prairies du Touch
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offrent des endroits propices à d'aimables lierborisations?
L'indignation fait le poëte. Le résultat que n'avait pu amener la barbe du premier président jointe à l'art oratoire de Fuscus Salinatoret d'Ummidius Quadratus, le lichen scatUis le produisit et un satirique quatrain fut improvisé par Laffitte-Vigordanne le jour où son rival Escanecrabe publia sur ces épouvantables produits pileux un Mémoire qu'il osait dédier h la Belle Paule.
Ainsi se rattachaient au groupe des prétendants à la main de la fille de Negogousse le botaniste et le poëte, qui tentaient de faire oublier leur âge par de brillants travaux.
Toutefois Laffitte-Vigordanne continuait le cours de ses visites, cherchant à s'insinuer dans les bonnes grâces des académiciens.
Le plus difficile des mainteneurs était M. de Pompertuzat, qui avait dit à la sortie du cimetière à Laffitte-Vigordanne :
— Hé quoi ! monsieur, vous osez troubler la cendre encore chaude du défunt en demandant son fauteuil!... C'est de la profanation et de l'impiété.
Pourtant à ce même enterrement M. de Pompertuzat avait promis sa voix à Escanecrabe.
Laffitte-Vigordanne, connaissant la vanité des paroles académiques, n'en tenta pas moins le siège de M. de Pompertuzat.
Le mainteneur recevait habituellement les candidats dans son salon, ses enfants, le jeune Thémistocle et la petite Urbainie, groupés autour de lui. Admis auprès de M. de Pompertuzat, Laffitte-Vigordanne exposa l'extrême jouissance qu'il éprouverait à faire partie du corps des Illustres, quoiqu'il s'en jugeât indigne.
Pendant qu'il plaidait sa cause, Laffitte-Vigordanne
aperçut dans la glace le petit Thémistocle qui faisait part à sa sœur d'une découverte importante, à savoir le chapeau neuf du candidat acheté le niatin même et dont les rayonnements attiraient les enfants. Ils tournaient autour du feutre, le touchaient du bout des doigts et semblaient pleins de convoitise.
— Vos enfants sont vraiment charmants, dit Laffitte- Vigordanne en reprenant le chapeau pour le mettre en sûreté entre ses jambes.
— La demande que vous avez l'honneur de me faire mérite considération, répondit M. de Pompertuzat avec solennité; cependant je dois vous prévenir qu'attaché par les liens d'une étroite amitié avec M. Bellegarrigue, je vote suivant ses désirs. Ayez la voix de M. Bellegarrigue et je vous garantis la mienne.
En langage antiacadémique, c'est ce qu'on appelle « balancer un candidat » .
Nécessairement, M. Bellegarrigue, à qui Laffitte-Vîgordanne alla rendre visite, lui tint ce langage :
— Monsieur, une affection de longue date, de la sympathie dans l'esprit m'unissent à M. de Pompertuzat. Nous votons ensemble depuis notre entrée à l'académie... Ayez la voix de M. de Pompertuzat, je vous garantis la mienne.
Laffitte-Vigordanne vit bien que, renvoyé comme un volant à la porte de l'Académie par ces deux vieilles raquettes, il courait grand risque de n'entrer jamais au Ca pi tôle.
Laffitte-Vigordanne ne se tint pas pour battu.
M. de Pompertuzat était connu dans Toulouse pour l'homme le plus avare des Jeux-Floraux.
L'extrême attention que les enfants de M. de Pompertuzat avaient portée h son chapeau inspira une idée au poëte, qui sentit l'esprit de Machiavel rayonner eîi lui.
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Laffitte-Vigordanne retourna chez racadéniicien, vêtu irréprochablement, sauf le chapeau numéro trois de sa garde-robe, qui ne comptait pas moins de treize ans d'existence, et, par sa forme insensée, avait droit d'entrée dans un musée archéologique.
Comme d'habitude, M. de Pompertuzat était entouré de ses enfants.
Laffitte-Vigordanne posa sa chapellerie sur le plancher, à quelque distance de lui, en manière d*amorce, souhaitant que la relique fût sans respect bourrée de coups de pied.
En effet, un instant après, Thémistocle Pompertuzat s'emparait du vieux chapeau, et suivi d'un corps d'armée réprésenté par sa sœur Urbainie, se dirigeait vers le jardin en imitant le son du tambour.
Pendant que Laffitte-Vigordanne exposait au mainteneur ses soucis d'être renvoyé encore une fois en sollicitation auprès de lui par M. Bellegarrigue, les enfants, promenant le chapeau, chantaient solennellement une sorte d'antienne.
— Assez de chansons, cria M. de Pompertuzat par la fenêtre.
— Ah ! monsieur, dit Laffitte-Vigordanne, vous devez vous estimer bien heureux d'avoir une petite famille si gaie!
Les enfants, sans s'inquiéter des recommandations de leur père, étaient occupés à remplir le chapeau de terre.
Un /?oc, qui se fit entendre tout à coup, annonça à M. Laffitte-Vigordanne que son chapeau avait définitivement disparu dans un puits au fond du jardin. Pour se créer un alibi, les enfants étaient rentrés, caressaient leur père, et comme de jeunes chats grimpaient après son fauteuil, inondant de caresses la perruque du mainleneur.
— Monsieur, dit M. de Pompertuzat en se levant, car les visites de Laffitte-Vigordanne le fatiguaient, je regrette de vous dire que ma voix est promise pour les prochaines élections... Sans doute vos litres sont riombreux, mais ceux de votre concurrent me paraissent d'un ordre supérieur.
Laffitte-Vigordanne se levant alors, salua le mainteneur, tourna dans l'appartement et s'écria :
— Où est donc mon chapeau?
M. de Pompertuzat, d'un coup d'œil d'aigle, embrassa les angles du salon.
— C'est singulier, dit-il, personne n'est entré ici. Dans un coin, les enfants, gravement assis, regardaient
du coin de l'œil les mouvements physionomiques d'un homme privé tout à coup de sa coiffure.
— Un chapeau ne peut disparaître dans mon logis ! s'écria Pompertuzat.
— Je suis vraiment désolé de causer tant de troubles ici, monsieur, disait Laffitte-Vigordanne...
— Thémistocle, s'écria le mainteneur, tu n'aurais pas aperçu le chapeau de monsieur?
— Non, père, dit l'enfant.
— Menteur et déprédateur, pensa Laffitte-Vigordanne. Que de vices dans une si jeune intelligence!
Mais, loin de témoigner la certitude qu'il avait du €rime des enfants, Laffitte-Vigordanne cherchait sous les meubles, tournait avec des inquiétudes exagérées autour de l'appartement.
— Étrange événement! s'écria M. de Pompertuzat. Il faut que ma petite famille ait caché ce chapeau.
— Ces enfants ont l'air si sages.
— Voyons, Urbainie, sois franche, dit M. de Pompertuzat, tu n'aurais pas touché par mégarde à un chapeau?
Urbainie, moins enfoncée dans le crime que Tliémistocle, rougit et baissa les yeux sans répondre.
— Non, père, reprit Thémistocle craignant que son complice ne se trahît par son émotion.
— Je ne vous parle pas, monsieur; vous répondrez quand je vous ferai l'honneur de vous interroger.
M. de Pompertuzat ayant de nouveau questionné sa fille, Urbainie fondit en larmes.
— Je vous en prie, monsieur, disait Laffitte-Vigordanne, ne faites pas couler les pleurs de cette charmante enfant pour un cliiipeau.
M. de Pompertuzat ayant réfléchi :
— Vous êtes bien certain, monsieur Laffitte-Vigordanne, d'être venu dans la maison avec un chapeau?
— Oh! s'écria le candidat indigné, oserais-je me présenter chez M. de Pompertuzat le chef dépouillé de son ornement naturel?
— Quelle forme affectait donc ce chapeau? demanda le mainteneur.
— Tout neuf, répondit avec assurance Laffitte-Vigordanne; je me suis fait habiller entièrement des pieds à la tête, ne croyant pas assez faire pour honorer les membres dont j'allais solliciter les voix... 3Ia tournée académique représente trois cents francs d'effets, et le chapeau entre dans ce coût pour une somme de treize francs, que j'ai soldés hier chez notre premier chapelier, rue des Minimes.
— Treize francs! Il faut retrouver ce chapeau, s*écria M. de Pompertuzat consterné... C'est une somme.
— Pas pour vous, monsieur, mais pour moi... Le désir d'entrer à l'Académie me coûte déjà bien des privations... Je ne suis pas riche...
Laffitte-Vi^ordanne était arrivé à Taccent d'un pauvre qui demande l'aumône à la porte d'une église.
— En tout cas, dit M. de Pompertuzat, si vous étiez pressé, monsieur, voici mon chapeau avec lequel vous pourriez sortir.
Le candidat essaya le chapeau à larges ailes du mainteneur, qui lui descendit jusqu'au milieu de la poitrine.
— Il n'y faut pas penser, monsieur, dit-il, vous avez ufl crâne olympien.
— Il est certain, reprit M. de Pompertuzat, que votre boite osseuse doit contenir de fines épices...
— Pour vous servir, monsieur, riposta Laffitte-Vigordanne.
— Thémistocle, s'écria de nouveau M. de Pompertuzat, que faisiez-vous tout à l'heure dans le jardin, eu compagnie de votre sœur?
— Je jouais.
— Tout ceci n'est pas clair, dit M. de Pompertuzat entrant dans le jardin, où s'apercevait un trou fraîchement creusé.
Les enfants suivaient muets, dans l'attitude de criminels se rendant sur le théâtre du crime, sous la conduite de gendarmes.
— Ce trou n'indique rien de bon, s'écria M. de Pompertuzat. Des enfants qui commettent de telles déprédations dans un jardin, malgré mes défenses, pourraient bien avoir caché un chapeau...
Laffitte-Vigordanne n'ayant gard^ d'accuser lui-même les enfants, laissait Tinstruction se dérouler sans y prendre part.
M. de Pompertuzat regardait le théâtre du crimt avec d«s yeux de commissaire de police.
— Qu'est-ce que cela? dit-il tout à coup en ramassant un ruban noir graisseux.
— C'est la ganse de mon chapeau! répondit Laffitte- Vifijordanne.
— Est-il possible, s'écriait M. dePompertuzat, qu'un père (îe famille passe par de si vives émotions?... Ces petits malheureux ont maculé un chapeau neuf...
— De treize francs, répondait d'un ton lamentable Laffitie-Vigordanne.
— Thémistocle,ici! s'écria M. dePompertuzat, empoignant son fils par l'oreille. Jusqu'à ce que tu aies avoué ton crime, je ne te lâche pas.
— Grâce pour lui ! dit M. Laffitte-Vigordanne.
— Non, pas de pitié pour les coupables... Qu'as-tu fait du chapeau, Thémistocle?
— Père, s'écria Thémistocle fondant en larmes, Urbainie a rempli le chapeau de grosses pierres et l'a jeté dans le puits.
Laffitte-Vigordanne pleurait d'un œil et riait de l'autre.
— Comment réparer un tel désastre? se disait M. de Pompertuzat, quoique la réflexion lui vînt qu'à l'aide de treize francs il lui serait possible de contenter le candidat décoiffé.
— Monsieur, dit-il, je vais envoyer quérir des sauveteurs qui repêcheront ce chapeau. Un homme qui fait l'honneur à un académicien de venir solliciter sa voix ne doit pas être traité de la sorte.
— Les frais pour le sauvetage de ce chapeau, disait Laffitte-Vigordanne, ne doivent pas dépasser le coût du chapeau neuf, un chifl're, après tout, modeste.
— Treize francs! s'écria M. de Pompertuzat.
— Ne vous tracassez pas, monsieur, disait Laffitte- Vigordanne, j'ai encore à la maison un chapeau, le numéro deux, que je ferai durer un peu plus longtemps, si vous me garantissiez qu'au sein de l'Académie vos honorables collègues ne seraient pas offensés de me voir avec un chapeau qui n'est pas absolument neuf.
— Comment donc, cher monsieur ! Le chapeau ne fait pas l'homme... Certainement de fortes raisons militaient en faveur de votre compétiteur... Mais la façon dont Yous supportez les malheurs de la vie annoncent un de (^es caractères fortement trempés, qui sont nécessaires à soutenir l'édifice des Jeux-Floraux. Vous pouvez compter sur ma voix, et s'il y avait ballottage, je m'engage à décider mon ami Bellegarrigue en votre faveur, de telle sorte que votre nom sorte des urnes triomphant.
Une heure après que Raymond eut quitté sa mère, alors que la rue de la Dalbade était plongée dans le silence et l'obscurité, une ombre, glissant avec précaution contre les maisons, s'arrêta devant la Maison de pierre aux fenêtres de laquelle nulle lueur n'apparaissait.
L'ombre remuait à peine et n'eût pas révélé un être humain, si un fallot porté par un domestique accompagnant ses maîtres à la suite d'une soirée, n'eût projeté quelque lueur dans l'angle où se cachait Raymond.
Une dernière fois il voulait revoir la fenêtre de Paule !
Raymond ne serait pas parti s'il eût pu surprendre Paule en proie à la jalousie, relisant les vers de l'amoureux et se disant qu'une autre, M. Supplici l'avait affirmé, recevait les mêmes hommages.
La jeune fille ne pouvait le croire; cependant, pourquoi Raymond ne donnait-il pas signe de son existence? Paule, se sentait capable de mille audaces pour avoir des nouvelles de Raymond. Lui, la laissait seule, isolée. Paule pleurait, se sentant oubliée !
En face de la Maison de pierre, c'étaient d'autres douleurs.
La veuve, dans la chambre de son fils, assise devant le bureau de son fils, évoquait les tristes pensées qui fatalement la séparaient de son fils.
Raymond envoya un long regard aux deux fenêtres et s'éloigna.
A une demi-heure de marche de la ville, au port de l'Embouchure, se trouvent les ponts Jumeaux qui relient le canal de Brienne à la Garonne. Les arches, se réfléchissant dans l'eau, troublent seules la tranquillité d'une îiappe large et limpide.
Si les rues de Toulouse sont calmes le soir, les quais rsont déserts à onze heures, et le pont n'est traversé que de grand matin par les jardiniers qui apportent leurs provisions à la ville.
Ce soir-lh soufflait le vent marin. Peu de Toulousains «eussent affronté le passage du pont dont s'était emparée une noire brise.
A la lueur d'un réverbère apparut Raymond, une valise à la main. Lentement il traversa le pont, regardant les rares feux allumés encore dans la ville; sur l'autre rive aucune lumière n'apparaissait.
A mi-chemin du pont Raymond s'accouda sur le parapet qui fait face à la ville. Au loin se détachaient des masses confuses et grises. De petits points de lumière .piquetaient de lourdes ombres. Ces ombres, Raymond s'efforçait de les pénétrer par le regard.
Là, dans ce groupe de maisons, reposait Paule.
Le vent pouvait siffler en toute liberté, la pluie tom» ber, l'orage éclater! Il n'est poiot de tempêtes pour les êtres envahis par la passion. Chagrins, ambition, amour, autant de préservatifs contre le froid et l'orage.
Du parapet du pont l'œil ne pouvait rien distinguer. Tout était ombre profonde, silence glacial. Lentement de
gros nuages gris dispaniissaiont sous d'qtais nuages noirs, semblables à des rêves chargés de tristesse.
Le ciel était en harmonie avec le cœur ulcéré de Raymond qui ne pouvait se rassasier de suivre ces lourds bataillons nuageux.
Au loin apparaissait une lune pale que niasquaient par instant de sinistres balayures. On eût dit que l'astre nocturne souffrait des voiles de deuil qui cachaient sa face morne.
Sombre nuit qui cadrait avec les lugubres sensations de l'amoureux.
Raymond passa longtemps à contempler la ville, la campagne, l'eau, les nuages.
Après quoi il franchit le parapet.
De chaque côté du pont sont des assises de pierre assez larges pour donner asile à un homme. Debout, on n'y saurait tenir sans être vu; un être étendu disparaît pour les passants.
Telle était la cour des messageries qu'avait choisie Tamoureux. Une idée fixe l'appelait au fond de la rivière.
Il est de ces chagrins qui s'emparent du cœur et ne laissent à l'homme ni trêve ni merci qu'il n'ait obéi à une voix sourde sans cesse criant : Il faut mourir!
Les esprits fermes luttent et tentent de ne pas se laisser renverser. Plus sombres que les nuages, ces troubles montent du cœur au cerveau, garrottent la résistance, s'emparent de la volonté et placent en sentinelle des sensations désespérées, qui répètent le cri :
— Il faut mourir !
Si l'amour, tentant d'échapper à ces conjurés, fait flotter au loin sa bannière de vertes espérances, des pensées troublantes la dérobent à la vue du malheureux, et du milieu de ces ombres l'écho répète :
— Il faut mourir !
Tout poussait Raymond au suicide. Pourtant deux figures de femmes se détachaient sur l'horizon des pensées du malheureux ; mais Raymond se croyait quitte pour avoir dit adieu à sa mère, adieu à Paule. Et la même pensée malsaine sonnait sans cesse le glas funèbre :
— Il faut mourir !.
De gais souvenirs d'enfance se dessinaient roses et souriants, auxquels répondait la voix de la Fatalité :
— 11 faut mourir !
La verdure des platanes et des oliviers ne pouvait lutter contre les nuages noirs qui commandaient :
— Il faut mourir !
Si la petite source auprès de laquelle Raymond avait senti pointer son talent poétique reparaissait, de livides reptiles, passant leur tête dans la mousse, sifflaient :
— 11 faut mourir !
Le cœur seccriait:
— Il faut mourir !
Les paupières arides :
— Il faut mourir !
La main glacée :
— Il faut mourir !
Les dents claquetantes :
— Il faut mourir !
La poitrine oppressée :
— Il faut mourir !
Les soucis des nuits sans sommeil :
— Il faut mourir !
Le vent soufflait :
— Il faut mourir!
L'eau :
— Il faut mourir !
Chœur lamentable et désespéré, où chaque voix se fondait dans un funèbre unisson.
Raymond prit la valise et la jeta dans le canal.
Un son sourd se fit entendre. La valise creusa un trou. Autour de l'endroit où elle avait disparu, un cercle donna naissance à d'autres cercles toujours s'allongeant jusqu'à ce que la nappe d'eau reprît son calme.
L'endroit était bon. Le canal savait conserver un secret.
Lentement Raymond se leva, considérant l'endroit où avait disparu la valise.
En ce moment, un cri arrêta Raymond :
— Malheureux!
Une main s'était emparée de lui, le serrait convulsivement. La voix, plutôt un sanglot qu'une voix, s'écriait :
— Méchant enfant !
Un voile passa sur les yeux de Raymond ! De l'autre côté du parapet, madame Falconnet, les bras passés au cou de son fils, disait :
— Faut-il mourir avec toi?
Il est de ces événements qui frappent les esprits les plus déterminés.
La mort n'effrayait pas Raymond. En face de sa mère, il perdait tout sentiment, toute volonté.
Quand Raymond reprit ses esprits, son corps éprouvait nu singulier balancement ; mais il ressentit une douce chaleur à la poitrine.
— Raymond, du courage! disait une voix d'homme que le jeune homme cherchait à reconnaître.
La chaleur que l'amoureux ressentait à la poitrine était produite par l'étreinte de la veuve, qui, en ce moment, se sentant doublement mère , ne quittait plus ce fils ingrat.
Une voiture dans laquelle Raymond était assis auprès de sa mère causait ce singulier balancement.
La voix que le jeune homme cherchait à reconnaître était celle du docteur Gardouch.
En vertu de l'amour maternel, madame Falconnet plongeait dans les pensées de son fds. Quand Raymond eut quitté brusquement la demeure de la veuve pour se rendre aux messageries, madame Falconnet resta dans un profond abattement. Un coup de massue que ce départ !
Une heure la veuve resta sans penser, sans réfléchir.
Certains chagrins sont composés d'elTets tellement poignants qu'ils émoussent les pointes aiguës de la douleur. C'est un abattement sourd, une sorte de paralysie du cerveau, où les souvenirs et causes du chagrin se fondent en troubles morbides.
Cet accablement dissipé, madame Falconnet monta h la chambre de son fds. Elle avait soif de toucher aux objets qui lui appartenaient. D'habitude la petite table où s'asseyait Raymond, en face de la fenêtre de Paule, était chargée de papiers. Les papiers avaient été brûlés la nuit précédente.
La veuve s'assit sur la chaise où s'asseyait Raymond. Elle posa les coudes sur la table, la tête dans les mains, dans l'attitude où souvent elle avait surpris son fds, et alors se passa un phénomène connu des hommes dont le rôle au barreau, au théâtre, en chaire, est d'émouvoir le public. Leur àme s'incarnant dans l'esprit de ceux qu'ils ont h représenter, ils savent ce qu'ont pensé en de certaines circonstances les natures les plus diverses, car ils ont endossé masques, passions, vices de ces diverses natures.
Si ces intelligences-Protées arrivent à de tels résultats par la volonté d'émouvoir le public, une mère puise en elle des facultés naturelles plus vivaces encore.
Papiers brûlés, départ précipité, douleur profonde de Tamoureux furent des indices qui, à cette heure, firent tressaillir madame Falconnet.
Raymond refusait de la laisser venir à Paris!
Il n'avait pas voulu qoe sa mère l'accompagnât au bureau des messageries!
Il était parti tout à coup avec une mince valise, dans laquelle il lui semblait indifférent que le linge entrât.
Ces mille détails se présentèrent à la veuve comme des témoignages accablants.
Alors, les vifs chagrins qui s'étaient emparés d'elle se dissipèrent pour faire place à une étude plus attentive des souffrances de son fils. Peu à peu la mère arriva à la certitude que la perte assurée de Paule devait conduire Raymond à quelque drame.
11 couvait une sombre idée au départ. 11 fallait le retrouver sans perdre un instant, tout de suite.
Sans savoir où elle dirigeait ses pas, madame Falconnet sorlit, résolue, l'œil aux aguets.
Comme un animal qui cherche son maître, la mère sui^ vit le chemin par lequel Raymond avait passé. Elle ne se trompait pas, elle n'hésitait pas. On eût dit que des jalons étaient posés au coin de chaque rue pour la guider dans ses recherches. Que ceux qui ne s'étonnent pas qu'un agent de police trouve presque sans signalement un voleur au delà des mers nient la seconde vue donnée à la maternité.
Tout être qui aifne profondément un autre être le voit, le suit, le touche, lui parle à travers les distances.
Ainsi la mère put arriver à temps pour empêcher le suicide de Raymond. Elle se sentait une force considérable. Si son fils eût résisté à ses prières, elle se fût jetée à l'eau pour le sauver.
Le courage avait abandonné Raymond. Dans tout suicide, il entre une part d'aliénation. L'homme n'a plus son libre arbitre ; terrassé par le malheur, la seule force qui lui reste est de prêter aide à son ennemi triomphant, dont il craint de nouveaux coups.
C'était l'avis du docteur Gardouch, qui, revenant de consultation d'un village voisin, avait trouvé au milieu dw pont madame Falconnet, au moment où elle s'efforçait d'arracher son fils à l'abîme.
Sauter à bas de sa voiture, voler au secours de la pauvre mère dont les forces ne suffisaient pas pour en-
lever Raymond de la plate-forme du parapet, fut pour le docteur l'affaire d'un instant. Aidé de la veuve, il transporta dans sa voiture Raymond évanoui, et ramena dans sa propre maison le fils et la mère.
Le reste de la nuit, tous deux la passèrent au chevet du jeune homme qui, brisé par l'émotion, s'était laissé aller au sommeil.
Trop d'âmes succomberaient aux secousses de la vie, si le sommeil ne commandait aux émotions d'arrêter leur cours.
A l'aube, le docteur dit à la veuve en lui montrant Raymond, dont le souffle s'échappait paisible :
— Votre fils est sauvé, madame ; maintenant le voilà propre à supporter la vie... J'ai quelques ordres à donner, ajouta-t-il... Pour ne pas quitter Raymond, étendezvous sur ce fauteuil qui est dans le cabinet de toilette. Vous aussi avez besoin de repos. D'ici vous entendrez le moindre mouvement de votre fils.
Il est de ces regards auprès desquels pâlit toute parole. La mère ne remerciait pas le docteur; mais de ses yeux s'échappa un ineffable remcrcîmentmuei qui remua Gardouch. Le vieux voltairien voilait ses émotions par le sarcasme. Les vices, les passions et les bassesses de l'humanité le révoltaient; un regard de mère lui faisait oublier ces misères.
— S'il vient quelqu'un, dit-il, ne vous montrez pas; il faut que Raymond se réveille le soleil dans la chambre, le soleil dans le cœur.
Madame Falconnet suivit les instructions de Gardouch ; elle avait foi en lui ; il avait déjà sauvé son fils.
Étendue dans le fauteuil, la mère écoutait la respiration de Raymond, et à tout instant, par la portière du cabinet de toilette, jetait un coup d'œil sur le fils qui lui avait causé de si vives émotions.
Sur le matin , la porte s'ouvrit doucement. Gardouch parut avec René d'Espipat, qu'il conduisit près du lit de Raymond. Caché derrière les rideaux du lit, le docteur attendit.
René avait pris la main de Raymond, qui fit un léger mouvement, ouvrit les yeux.
• — René! s'écria-t-il.
— Oui, René que tu accuses à tort... Pauvre ami! as-tu pu penser qu'une fois de plus je serais ton adversaire? Pouvais-je prévoir que tu aimais cette jeune fille?... Ah! Raymond, aime Paule et rappelle-toi que j'ai mis mon cœur et mon épée à ton service.
Des larmes de joie coulaient des yeux de Raymond. Il embrassait René et ne pouvait répondre.
Le soleil qui inondait la chambre de ses rayons fit passer une ombre sur les traits de Raymond. Il ne reconnaissait pas la chambre où il était couché et se regardait comme le jouet d'une vision.
— Ma mère! s'écria-t-il tout à coup.
Le songe se dissipait. Il se rappelait la scène nocturne des Ponts-Jumeaux. Au même moment madame Falconnet se jetait dans les bras de son fils, ne cherchant pas à arrêter ses larmes qui baignaient le front de Raymond.
Tous se taisaient : l'ami, la mère, le docteur. Les joies les plus vives sont celles qui ne laissent pas place à la parole.
Pour Raymond, il eût été complètement heureux si l'image de Paule eût apparu au-dessus de ce groupe d'amiiiés, qui, après tant d'angoisses, cherchaient à le réconforter.
Toulouse conservera longtemps, avec le nom de la belle Paule, le souvenir du lundi qui précéda d'une huitaine la fête des fleurs annuelle.
L'abbé Supplici avait réussi dans ses projets.
Paule, blessée de l'oubli de Raymond, acceptait le concours avec ses conséquences. Elle soumettait son cœur et sa main au jugement de l'Académie !
Les candidats ayant été admis à lui présenter leurs hommages, tous passèrent par le seuil de la Maison de pierre, à l'exception de Haymond.
. Le complot de l'abbé Supplici, Negogousse qui en avait reçu confidence, l'approuvait; il avait horreur de Massabrac, se disait que Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe étaient des futurs impossibles, et voyait sans trop de déplaisir sa fille devenir la femme de Saturnin, en tant que successeur de M' Trebons.
La ville était aussi divisée que les salons. Ces candidatures engendraient des discussions comme s'il se fût agi de politique.
Remporter une fleur du Capitole était déjà un événe-
ment, mais une jeune fille ! Il y avait là de quoi troubler toutes les imaginations.
Le rayonnement poétique qui illumine les figures du passé s'attachait à la fille de Negogousse, que peu de personnes connaissaient dans Toulouse. A ses charmes naturels, Paule joignait le mirage de beauté que les siècles ont apporté à sa patronne.
La beauté, telle que l'entrevoyait l'imagination populaire, était appliquée à la jeune fille avec des tons mystiques qui rendaient plus grotesques encore Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe.
Massabrac et Saturnin étant à peu près inconnus dans la ville , l'opinion publique concluait à l'union de Paule et de René d'Espipat. Le renom de ce dernier parmi les étudiants, sa bravoure en faisaient un de ces types chers aux masses, toujours prêtes à applaudir les êtres en évidence.
Si quelques esprits d'élite se rattachaient à Raymond, ils formaient un petit groupe et n'inspiraient aucune inquiétude à M. Supplici, qui, à part lui, souriait du rôle de triomphateur que le peuple décernait à René.
Maintenant il préparait la cérémonie, recrutant, de concert avec madame de Parrequeminières, des voix eu faveur de Saturnin.
Cet événement communiquait la vie à l'Académie; aussi les mainteneurs avaient-ils décidé qu'une éclatante manifestation publique précéderait leur décision.
Une députation des Jeux-Floraux devait partir à midi du Capitole pour aller chercher Paule à sa demeure, l'escorter et lui rendre les hommages public que jadis les capitouls exigeaient de décerner à sa patronne.
A quelque opinion que les habitants appartinssent, h cette heure ils se ralliaient à la cérémonie qui devait couronner l'heureux aspirant à la main de Paule.
LA BELLE l'AULE 30î>
Une telle union, préparée par l'Académie, ollVait quelque chose de particulièrement poétique, que ne représentent en pareille circonstance ni le mariage civile ni le mariage religieux.
Le secret avait été par hasard si bien gardé par les mainteneurs, que la plupart d'entre eux ignoraient le nom du triomphateur qui sortirait de l'urne.
Toutefois, Tabbé Supplici fit pai^t de ses projets à madame de Parrequeminières, lui cachant le résultat de ses transactions avec Massabrac. Et cependant le prêtre, malgré le jirofond empire qu'il exerçait sur luimême, en était arrivé h un état fébrile, craignant qu'au dernier moment un grain de sable ne l'arrétcàt dans sa marche.
Massabrac fut présenté par lui à tous les mainteneurs qui tenaient pour Saturnin. Massabrac avait trop parlé de son génie, trop vanté la langue félibre, trop juré d'annihiler ce farfantaïre de Victor Hugo, ce Véngu'is^ sous de Lamartine.
Dans l'humanité, Massabrac ne reconnaissait que Massabrac. Opinion choquante pour les mainteneurs, qui, eux aussi, se croyaient des satellites poétiques d'un certain éclat.
Enfin le soleil d'un grand jour illumina la place du Capitole.
Un à un arrivaient les mainteneurs qui avaient demandé quelques rajeunissements à l'art de la toilette.
M. de Pompertuzat, un pouce dans l'entournure de son gilet, la poitrine bombée, regardait de haut le populaire.
Madame de Parrequeminières, entourée de Télitc de la noblesse féminine, attendait que le signal fût donné de prendre dans le cortège le rang attribué à celles qui devaient recevoir Paule de la main de son père.
Pons de Lunel avait fait couper sa perruque en présence de quelques Illustres, qui, par là, devaient constater que le mainteneur jouissait encore de sa chevelure. C'était un sacrifice de- vingt-sept francs ; mais Pons de Lunel ne reculait pas, aux jours de grande cérémonie, devant cette excessive dépense.
Le crâne de M. Resplandy, rond et brillant comme une bille de billard, fut, le matin même, savonné, lavé à grande eau, puis épousseté délicatement par une servante dressée à cet exercice.
Les Labastide-Beauvoir et leurs alliés formaient groupe autour d'Escanecrabe, tous portant à leur boutonnière une feuille des horribles plantes chantées par le botaniste.
Laffitte-Vigordanne se hissait sur la pointe de ses escarpins pour complimenter madame Douladoure, habillée des couleurs de l'arc-en-ciel.
L'abbé Supplici, penché vers la portière de la chaise du marquis de Peschbusque, lui recommandait une dernière fois de tenir ferme pour Saturnin.
Un roulement de tambours coupa court à ces entretiens, et le cortège se mit en marche vers la rue de la Dalbade.
Cinq mille personnes suivaient le cortège. Les équipages conservaient difficilement leur rang au milieu du concours de cette populace qui n'avait pas assez d'yeux pour contempler les quatre candidats marchant derrière les dames patronnesses.
Massabrac obtenait un succès complet parmi le peuple, car à haute voix, sans morgue ni fierté, il parlait à ceux qui le coudoyaient, s'écriant avec une persuasion communicative :
— A moi la gentille bachelette !
LA BELLE PALLK 307
Saturnin, les yeux baissés vors la terre pour se donner une contenance, se massait les mains.
En tète du cortège la musicpie jouait l'air de la Belle Paule, populaire depuis un mois.
Les académiciens étaient triomphants; sons le beau ciel provençal où brillent annuellement des fleurs d'or et d'argent, par une heureuse innovation, on opposait une fleur délicate, une jeune fille.
A cette idée , les cœurs des plus vieux mainteneurs s'épanouissaient. C'était une belle plume arrachée par les Illustres .^ l'aile de la jeunesse. Une suave odeur d'anciens troubadours chassait l'aigre .et le rance académiques.
Le cortège arriva h la rue de la Dalbade, et l'émotion populaire, qui se traduisait par des paroles bruyantes, augmenta encore pendant que le cortège se rangeait aux environs de la Maison de pierre, dans l'ordre suivant :
En tête, M. de Pompertuzat.
A droite, madame de Parrequeminières qui, entourée des dames des plus nobles familles, devait recevoir Paule à l'ouverture de la porte.
A gauche, les aspirants à la main de la jeune fille.
En face, l'Académie formant corps.
Sur les côtés, peuple et curieux.
Le grand maître de la cérémonie, M. de Pompertuzat, fit signe alors aux musiciens de donner une aubade à celle qu'on venait chercher avec tant de pompe.
Après quoi, la tête haute, pénétré de sa mission, M. de Pompertuzat s'avança vers la porte de l'hôtel.
Suivant le cérémonial qui avait été réglé entre Negogousse et l'abbé Supplici, il fit résonner d'un coup sonore le gros marteau de ler.
A l'intérieur de la Maison de pierre, aucun bruit ne répondit.
Au second coup de marteau Témotion populaire redoubla.Encore un instant, la jeune fille allait sortir de l'hôteL
Il avait été réglé qu'au troisième coup seulement Paule apparaîtrait.
Les Toulousains de toute qualité qui se pressaient dans la foule admiraient par avance le brillant costume sous lequel se montrerait cette beauté que tant d'incidents avaient posée comme merveilleuse.
Au troisième coup tous les cœurs palpitaient.
Rien ne répondit au troisième coup !
Quelques secondes se passèrent dans une muette indécision. M. de Pompertuzat, inquiet, regardait les jalousies du premier étage; de la foule s'échappaient des murmures.
— La toilette de Paule n'est sans doute pas terminée, dit madame de Parrequeminières.
Le bruit se répîmdit dans la populace que la belle Paule était encore aux mains dee couturières.
Cependant M. de Pompertuzat semblait scandalisé que Negogousse qui, lui, n'avait rien à voir avec les couturières, n'ouvrît pas les portes de la Maison de pierre.
Curieux et fluet, Laffitte-Vigordanne s'était avancé, appliquant l'œil à la serrure de la porte.
Un pan! terrible, que chacun crut lui avoir fracassé le crâne, fit pousser au candidat un cri aigu.
Sans remarquer la présence de Laffitte-Vigordanne, M. de Pompertuzat avait frappé violemment le marteau de la porte, pendant que, courbé près de la serrure, le candidat recevait un énorme contre-coup.
-— Un instant! dit Massabrac à M. de Pompertuzat, qui se préparait h secouer de nouveau le marteau retentissant.
l.t félibre s'clant avancé sous le balcon, la foule fit silence.
. Alors Massabrac récita une pièce en l'honneur de Paule, où le vent se montrait gtngoulo, la foule gingoulo, le cœur du poëte gtngoulo, le soleil gingoulo, rAcadéniie gingoulo, et à la suite de cette dimnomusiqnéto^ hpouléto ne sortait pas de sa chamhreUo!
Ce morceau pathétique se terminait par un cri des entrailles, ([ue si rarement les poètes modernes ajoutent nu fonds des chefs-d'œuvre du passé.
— Gingoido! gingoulo ! s'écria Massabrac, par un retour en manière de ballade.
Du fond du cœur de tous les assistants s'échappa un murmure : Gingoido ! gingoido 1
Ce nouvel appel étant resté sans résultat, le peuple cria :
— Paule!
— Pan ! répondit le marteau secoué par M. de Porapertuzat.
— Paule ! la belle Paule ! reprirent nombre de voix.
— Pan ! pan ! pan ! faisait le lourd marteau sous la main du mainteneur.
— Noum de sort! s'écriait 3Iassabrac.
Un bruit d'espagnolette se fit entendre au premier étage.
— La voilà ! Voilà Paule ! cria la foule.
La fenêtre s'ouvrit, donnant passage à Gardouch qui, le masque railleur, attendit que les murmures produits par son apparition fussent dissipés.
Ayant salué à trois reprises les Illustres, les dames de la noblesse, les candidats :
— Il est regrettable, dit Gardouch avec un sourire sarcastique, que tant de personnes éminenles se soient dérangées en vain. L'Académie des Jeux-Floraux ne
pourra malheureusement couronner aucun des aspirants à la main de mademoiselle Paule.
Un rire formidable de la foule accueillit cette singu-^ Ijère révélation.
Grave et railleur, Gardouch ayant fait signe qu'il avait encore à parler :
— Pour échapper, dit le docteur, à un concours qui ne répondait pas à son libre sentiment, mademoiselle Paule s'est dérobée à toute recherche.
— Malédicieure ! s'écria Massabrac.
Ayant ainsi parlé , le docteur salua l'Académie et ferma la fenêtre, laissant à leur déconvenue les nobles dames, les Illustres, les candidats qui baissaient la tête devant les huées de la foule.
Tristement, les mainteneurs songeaient à se disperser,, lorsque le cri de gingoulo fut poussé tout à coup par un groupe d'étudiants avec un singulier accent.
— Gingoulo ! reprit la foule.
Alors se forma une immense farandole, sautant, criant, appréhendant au passage avec Francazal-Sanitas M. de Pompertuzat. Gingoulo l Gingoulo !
Quoiqu'elle fît, Madame Douladoure entra dans la àsiuse. Gingoulo! Gingoulo!
Pons de Lunel y perdit son chapeau nnméro deux. Gingoulo! Gingoulo!
Madame de Parrequeminières, comme la feuille enlevée par le vent, tournoya, prise de vertiges. Gingoulo ! Gingoulo !
La farandole obligea Escanecrabe à donner la main à Laffitte-Vigordanne, son rival. Gingoulo! Gingoulo!
Toute l'Académie tressautait ainsi que dans une danse macabre! La farandole sans pitié, comme la mort, ne reconnaissait ni rangs ni titres.
L\il)bé Siipplici faisait vis-h-vis à Saturnin. Gingoulo ! Gingoulo !
La farandole prenait les proportions d'une trombe 1
Dans une embrasure de porte avait été dé|>osée la chaise du marquis de Pesdibusque qui, quoique n'ayant guère plus de sang ([u'une allumette, avait voulu assister à celte cérémonie. Deux hommes vigoureux s'emparèrent des brancards de la chaise à porteurs et la firent entrer dans la farandole, secouant co nme une salade le malheureux marquis aux cris de Gingoulo! GingouJo î
A la tète d'une bande d'étudiants, Fajon criait le plus fort. Il reparaissait au bout de deiLX ans d'absence et, après sa fâcheuse affaire avec Raymond, avait besoin de se refaire une popularité. Sa barbe était plus longue que de coutume, les ailes de son chapeau calabrais plus larges, el le soleil du Languedoc avait bronzé son teint.
Se sentant soutenu par la population, il criait : Gingoulo! Gingoulo! d'une voix de tonnerre.
Massabrac, qui, par son allure de taureau, avait échappé à cette farandole excessive, murmura :
— Voilà un escourpion à qui je donnerais bien une girouflada sur la faça.
Fajon n'entendit pas cette menace.
Missabrac passa près de lui et, lui marchant sur les pieds :
— Prends garde, andoulha (andouille), dit-:il. Fajon regarda Massabrac, qui se posait en face de lui.
— As-tu bientôt fini, dit le félibre, de tambourinar de la langua ?
— Gingoulo ! criaient les étudiants.
— Gingoulo ! répéta Fajon.
— Potet! souffla Massabrac h l'oreille de Fajon. Fajon sourit.
— Droga! continua Massabrac.
Fajon eut le tort de reculer.
— Méchant lèbre (lièvre)! reprit Massabrac.
Les étudiants, tout à la farandole, ne prêtaient pas attention aux injures du félibre.
— Punaisa l dit Massabrac.
Fajon tourna le dos.
— Chin (chien) ! s'écria Massabrac.
Fajon haussa les épaules.
— Vielh naveou (vieux navet) ! fit Massabrac. Fajon, pour rompre avec le fâcheux, fit de nouveau
chorus avec les étudiants .
— Je te m'en vas graver, dit Massabrac, un gingoulo sur le nas.
Fajon devint soucieux et tenta d'échapper au félibre. Mais Massabrac l'avait saisi au collet et, un genou contre le ventre, disait :
— J'ai bien envie de t'enleverune peira de la boufiga (une pierre de la vessie).
Cela devenait sérieux.
— Grande palraca, je suis un bouffetiaire^ s'écriait Massabrac hors de lui.
— Un fabricant de soufflets, pensa Fajon, qui se sentit perdu.
— Répète donc gingoulo, si tu l'oses, poultroun^ dit Massabrac certain de la lâcheté de son adversaire.
Fajon ne soufflait mot. Et à côté de lui tournoyait la bruyante farandole qui ne lui permettait pas d'appeler de défenseur.
— Tiens^ grand coïonne^ dit Massabrac en donnant un soufflet terrible à Fajon, voilà un bouffel l
— Monsieur ! s'écria Fajon,
— Et voilà un vtra^an^ (revers de main), continua Massabrac.
— Oirt^sl-co que cel;i veut {lire?s*écna Fajon.
— Voici un bouffelounr^ dit Massabrac continuant ^a distribution, et voilà un souf/Ieloun...
— Monsieur, reprenait Fajon consterné, nous nous re verrons...
— En attendant, voilà un bou/fet de maçon, continua Massabrac.
— Est-ce une affaire que vous cherchez? disait Fajon tremblant.
— Si tu ne connais pas un houffet de quincailhicr, tiens, reprit Massabrac en bourrant Fajon.
— Vos armes, monsieur, dit le roi des étudiants.
— Mes armes sont un hou/fet de tambour, s'écria Massabrac qui ne voulait pas laisser une place vide sur le pourlrat de son adversaire.
— C'en est trop, galipian! dit Fajon.
— Ah 1 tu oses m'appeler galipian^ voilà un houffet de charroun,
Fajon poussa un cri de rage.
— Et maintenant, merdaïoun, dit le félibre, secouant Fajon et le jetant par terre, tu sauras ce que c'est qu'un coup de pied dans la marmita.
Un hurlement de Fajon, abattu par le coup de la fin, amena autour de lui des défenseurs; mais Massabrac était entré dans une telle fureur, que les étudiants osaient à peine s'attaquer à l'Avignonnais aussi terrible qu'un cheval emporté.
Après maintes gourmades échangées pour la défense de Fajon, que Massabrac jurait de crever, les combattants se dispersèrent, remplissant la ville du bruit causé par ces événements.
— Les buveurs de sang, sous la Terreur, dit M. de Pompertuzat quand il fut remis des secousses d'une telle journée, n'ont pas commis de pareils excès.
Ayant souscrit aux désirs de son père, Paule s'apprêtait, la veille de ce scandale, à marcher au Capitole, le cœur brisé. Des conciliabules secrets quelle avait surpris entre Negogousse, l'abbé Supplici et son protégé indiquaient une entente à laquelle Raymond n'avait aucune part?
Chaque être en proie à la tristesse est doublé d'un inquisiteur qui recueille mille indices, les classe, et, à un instant, apporte une vive lumière dans ces troubles accumulés. Paule, maintenant, épiait l'abbé Supplici dans ses paroles, ses gestes. Le prêtre faisait un clignement d'yeux à Negogousse , Paule le voyait. Une poignée de main donnée par M. Supplici à Negogousse devenait un indice. Jusqu'à la façon dont l'abbé entrait ou sortait était commentée par la jeune fille, souriante en apparence; mais seules les lèvres obéissaient à la volonté intérieure.
Saturnin, ni Massabrac, ni Laffitte-Vigordanne, ni Escanecrabe , ni le prêtre n'avaient conscience de cette transformation de jeune fille en femme réfléchie. ,
Le seul qui comprit Paule fut Uoné d'Espipal.
Chaque préteiulaut avait le droit (renlietenir le soir, dans le salon de la Maison de pierre, celle h la main de laquelle il aspirait. Paule jouissait de toute liberté à cet égard. M. Supplici, ne craignant plus René, le regardait parader comme un brillant ofticier d'ordonnance.
Cependant René avait surpris le secret du jeu de l'abbé Supplici. S'il eût pu voir Raymond, il eût épargné à son ami les angoisses de la nuit des Ponts-Jumeaux.
En apprenant par le docteur Gardoucli la nouvelle du désespoir de Raymond, l'indignation de René fut vive.
La connaissance de ces intrigues, qui causaient le malheur de Paule et de Raymond, révolta l'âme droite du jeune homme.
Lui-même, d'ailleurs, ainsi que la marquise, avait été dupe du prêtre. Certain d'obtenir le pardon de sa tante, au cas où le dénouement de son entreprise aurait besoin d'être poussé à l'extrême, René n'hésita plus. Reprenant le masque de soupirant, il alla, comme ses rivaux, faire sa cour à la belle Paule.
— Je viens de la part de Raymond, lui dit-il à voix basse . Paule regarda René avec inquiétude. Elle se sentait
environnée d'embûches et n'osait se confier à personne.
— Mademoiselle, dit René qui comprit les doutes de la jeune fille, je suis l'ami de Raymond.
Le courage et la loyauté se lisaient danslesyeuxdeRené.
— Ayez confiance malgré vos ennemis, mademoiselle; je viens vous rendre courage.
— Du courage, oui, j'en ai bien besoin.
Alors Paule se plaignit de l'ingratitude et de l'abandon de Raymond.
— Lui vous abandonner, s'écria René... Qui a pu vous faire croire? L'abbé Supplici sans doute... Toutes ces perfidies m'effrayent pour vous, mademoiselle, con-
tinua René. Vous êtes perdue pour Raymond si vous ne prenez un grand parti.
Paule regarda René avec inquiétude. Alors René raconta à la'jeune tille les projets de suicide de Raymond, comment il était gardé dans la maison de Gardouch ; il insista particulièrement sur la crainte que ceux qui l'aimaient éprouvaient de le voir retomber dans son chagrin si la main de Paule lui était enlevée.
11 n'y avait pas à hésiter à cette heure. ïl fallait que Paule mît les aspirants dans l'impossibilité d'accepter sa main.
La fuite était le seul moyen d'imposer Raymond à Negogousse.
La fuite ! Ce mot fit froid à la jeune fille et la remplit de trouble. René s'aperçut à l'alternation de pâleurs et de rougeurs de Paule de l'émoi que produisait son conseil; sans s'y arrêter il revint sur cette idée, car il fallait brusquer l'aventure, ne pas laisser la jeune fille réfléchir, l'entraîner dans un coup de tête pour son bonheur.
Tout était déjà prêt pour cette fuite.
Ce plan, René l'avait confié à madame de Parrequeminières, qui, si elle ne s'intéressait pas absolument aux amours du poète, gardait une violente rancune à l'abbé Supplici du scandale public auquel elle avait été mêlée.
René pressait sa tante avec tant de chaleur , il parlait si éloquemment en faveur de son ami, que la marquise s'en inquiéta.
— Un enlèvement! dit-elle d'un air sévère.
René ne lâchait pas pied, affirmant qu'un grand malheur résulterait du tissu d'intrigues de M. Supplici , qui faisait servir l'Académie à la réussite d'un Saturnin, présenté faussement à tous sous le nom de Poucharramet. René ajoutait qu'il était en mesure de prouver prochainement la parenté trop proche du clerc avec le prêtre.
-- Son fils! s'écria la maniiiise...
— J'en suis certain.
— Voilà qui va discréditer l'Académie, reprit madame de Parrequeminières.
— Et quel coup pour le clergé ! ajouta René. Heureusement, vous, ma tante, et moi, sommes seuls à connaître ce secret.
— Bien, René; je reconnais là la loyauté et la prudence des d'Espipat.
Alors René, profitant de la situation, revint sur le projet de fuite de Paule avec Raymond.
Dans une chambre retirée où madame de Parrequeminières n'admettait personne, était un grand portrait représentant la marquise en costume du Directoire, robe j la grecque d'une transparence qui ne protégeait guère plus le modèle que les gouttes d'eau sur le corps de la Vénus sortant de l'onde. Dans cette peinture il était difficile de trouver la noble dame défendant le trône et l'autel dans son salon académique. La marquise âgée n'avait plus souvenir de sa légèreté sous le Directoire. Le mauvais sujet René y retrouvait la même femme.
L'amour qui ne connaît pas d'obstacle, l'amour qui mène le monde, l'amour dont chaque être conserve le parfum, René en fit le sujet d'une thèse si tendre, que madame de Parrequeminières même fut rappelée au souvenir de ses vingt ans. La cause de Paule était plaidée avec une telle persuasion que la maniuisc sourit :
— Ce siècle est d'un bourgeois 1 On ne connaît plus l'art de l'enlèvement.
— Aussi, ma chère tante, je m'adresse à vous, sachant qu'avec votre esprit vous donnerez quelque tour piquant à l'aventure.
— Paule est-elle consentante? demanda la marquise.
Elle est bien jeune? Vous vous êtes laissé imposer dans ce siècle des lois d'un rigorisme!... Les tribunaux sont très -sévères pour les majeurs qui enlèvent des mineures... Le scandale sera considérable.
— Tant mieux, dit René. Il faut que ce scandale dévoile le système d'intrigues de l'abbé Supplici.
— Ne me parle plus de cet homme abominable, dit la marquise. Il s'est conduit indignement avec moi, et je lui montrerai qu'on ne se joue pas d'une Parrequeminières.
Encore une fois René supplia tellement sa tante, qu elle entra dans le complot. Il s'agissait d'avoir la libre disposition d'une maison de campagne appartenant à la marquise.
Pour échapper aux conséquences judiciaires d'un enlèvement, madame de Parrequeminières recevrait ellemême Paule des mains de Raymond. La marquise ne quitterait pas Paule jusqu'à l'arrivée de Négogousse.
La connaissance de la fuite de la jeune fille, répandue dans Toulouse, ferait que le père ne pourrait refuser son consentement à Raymond.
Ce plan, madame.de Parrequeminières finit par y souscrire, et René alla trouver Paule.
— Si vous aimez Raymond, si vous ne voulez pas appartenir à un Saturnin, demain soir à la nuit nous vous attendrons à la porte de derrière qui donne dans l'jle de Tounis.
Paule ne répondait pas.
— Songez, mademoiselle, qu'après-demain il serait trop tard.
Le devoir, l'affection pour son père arrêtaient Paule.
— Chargez-moi, mademoiselle, déporter quelques bonnes paroles au pauvre Raymond.