PAULE, GASTON, ISAURE
(Gaston porte un costume de suivante et répond au nom d'Odette. Pendant la scène , il va et vient pour chercher
sur une table des fleurs, qu'il dispose dans la chevelure de Paule.)
GASTON
Encore cette boucle !
PAULE
Allons, plus vite, Odette.
(A Isaure, en montrant Gaston.)
Elle n'aurait jamais terminé ma toilette ! Etait-elle aussi longue à tresser tes cheveux?
ISAURE
Ni plus, ni moins.
(Bas à Gaston qui passe.)
Gaston, finissez, je le veux.
Vous allez vous trahir.
PAULE
Que sa main est peu sûre!
Tiens! vois comme elle tremble.
ISAURE
Ah ! tu me semblés dure :
Elle fait son possible, et tu grondes toujours.
PAULE
Mais de cette lenteur je me plains tous les jours, Et ce défaut ne fait qu'empirer.
ISAURE, riant.
Pauvre Paule !
(En ce moment, Gaston , qui finit de disposer les fleurs, dérobe un baiser sur une des tresses de Paule. Isaure surprend le mouvement.)
Un baiser! Il va bien! Je joue un joli rôle !
(A Gaston qui passe.)
Je vous fais pénétrer chez elle, et vous osez Sous mes yeux, beau cousin, lui voler des baisers? Quel vaurien, avec ces airs de demoiselle ! Sauvez-vous, ou sinon
Gaston s'éloigne et ne sort pas; Paule se lève.)
ISAURE
Gomme te voilà belle!
PAULE
Bon! vas-tu m'ennuyer comme mes amoureux?
ISAURE
Ne te moque donc pas de tous ces malheureux; Il sied mal au bourreau de railler la victime.
PAULE
Quoi! tu prends leur parti?
ISAURE
Mais oui; quel est leur crime?
Moi, je les trouve à plaindre et non pas à blâmer.
Comment! lorsque j'en suis réduite à m'enfermer
ISAURE
Mais l'amour
PAULE, ironique.
Oh! l'amour!....
ISAURE
Tu dis?
PAULE
Rien... .
ISAURE
PAULE
L'amour!... je n'y crois pas.
ISAURE
Mais..,
Je t'en prie.
PAULE
Pure rêverie !
ISAURE
Tu conviendras du moins que le rêve est charmant.
Je ne rêve jamais : je dors tranquillement. Quand le songe est trop beau, le réveil est trop triste. L'idéal qu'on se fait, crois-tu donc qu'il existe? Je le vois tel qu'il est sous ses déguisements, Cet amour, le plus faux de tous les sentiments. Noble et pure amitié, dévouement, sacrifice, Ce sont autant de noms qu'il prend par artifice : Mais sous ces beaux dehors il n'est qu'intéressé : Il ne persiste plus dès qu'il est repoussé;
Et lorsque, d'aventure, il vit d'une espérance,
C'est que d'un prix lointain l'espoir lui fait l'avance.
On savait mieux aimer, on aimait plus longtemps
Jadis; et les dédains et l'absence et le temps
Ne décourageaient pas si promptement nos pères,
Certes, j'admire aussi ces amours légendaires
Des chevaliers errants, des preux, des troubadours,
Dont on mourait parfois, dont on souffrait toujours.
Mais dans ce siècle-ci !
ISAURE
Trêve de raillerie !
On meurt encor d'amour.
PAULE
Quelle plaisanterie !
ISAURE
Je me tais : la beauté niant ainsi l'amour, C'est le soleil niant la lumière du jour !
Quoi! même de ta part ces fadeurs dont j'enrage ! Pourquoi Dieu m'a-t-il fait ce corps et ce visage? J'ai des velléités de me défigurer.
ISAURE
Eh ! que ne le fais-tu ? je dois le désirer : Quelle femme de toi ne serait pas jalouse ?
Tu ravis tous les cœurs! Il faut être à Toulouse
Et te voir, pour comprendre un pareil engoûment. Tout un peuple amoureux, c'est bizarre vraiment! Mais ces fous de Gascons
PAULE
Ah ! j'en suis excédée !
Et je voudrais, ma chère, être vieille et ridée Comme l'original du portrait que voilà, Pour me débarrasser de cette engeance-là.
ISAURE
Dieu devrait t'exaucer'
PAULE
Qu'il m'en fasse la grâce 1
{A Gaston qui trépigne.) Odette, qu'as-tu donc? tu ne tiens pas en place ?
GASTON
Je m'en vais, vos propos me mettent hors de moi.