‹ La belle PauleChapitre 3 sur 16 · PAULE, GASTON, ISAURE · texte numérisé non relu

PAULE, GASTON, ISAURE

(Gaston porte un costume de suivante et répond au nom d'Odette. Pendant la scène , il va et vient pour chercher

sur une table des fleurs, qu'il dispose dans la chevelure de Paule.)

GASTON

Encore cette boucle !

PAULE

Allons, plus vite, Odette.

(A Isaure, en montrant Gaston.)

Elle n'aurait jamais terminé ma toilette ! Etait-elle aussi longue à tresser tes cheveux?

ISAURE

Ni plus, ni moins.

(Bas à Gaston qui passe.)

Gaston, finissez, je le veux.

Vous allez vous trahir.

PAULE

Que sa main est peu sûre!

Tiens! vois comme elle tremble.

ISAURE

Ah ! tu me semblés dure :

Elle fait son possible, et tu grondes toujours.

PAULE

Mais de cette lenteur je me plains tous les jours, Et ce défaut ne fait qu'empirer.

ISAURE, riant.

Pauvre Paule !

(En ce moment, Gaston , qui finit de disposer les fleurs, dérobe un baiser sur une des tresses de Paule. Isaure surprend le mouvement.)

Un baiser! Il va bien! Je joue un joli rôle !

(A Gaston qui passe.)

Je vous fais pénétrer chez elle, et vous osez Sous mes yeux, beau cousin, lui voler des baisers? Quel vaurien, avec ces airs de demoiselle ! Sauvez-vous, ou sinon

Gaston s'éloigne et ne sort pas; Paule se lève.)

ISAURE

Gomme te voilà belle!

PAULE

Bon! vas-tu m'ennuyer comme mes amoureux?

ISAURE

Ne te moque donc pas de tous ces malheureux; Il sied mal au bourreau de railler la victime.

PAULE

Quoi! tu prends leur parti?

ISAURE

Mais oui; quel est leur crime?

Moi, je les trouve à plaindre et non pas à blâmer.

Comment! lorsque j'en suis réduite à m'enfermer

ISAURE

Mais l'amour

PAULE, ironique.

Oh! l'amour!....

ISAURE

Tu dis?

PAULE

Rien... .

ISAURE

PAULE

L'amour!... je n'y crois pas.

ISAURE

Mais..,

Je t'en prie.

PAULE

Pure rêverie !

ISAURE

Tu conviendras du moins que le rêve est charmant.

Je ne rêve jamais : je dors tranquillement. Quand le songe est trop beau, le réveil est trop triste. L'idéal qu'on se fait, crois-tu donc qu'il existe? Je le vois tel qu'il est sous ses déguisements, Cet amour, le plus faux de tous les sentiments. Noble et pure amitié, dévouement, sacrifice, Ce sont autant de noms qu'il prend par artifice : Mais sous ces beaux dehors il n'est qu'intéressé : Il ne persiste plus dès qu'il est repoussé;

Et lorsque, d'aventure, il vit d'une espérance,

C'est que d'un prix lointain l'espoir lui fait l'avance.

On savait mieux aimer, on aimait plus longtemps

Jadis; et les dédains et l'absence et le temps

Ne décourageaient pas si promptement nos pères,

Certes, j'admire aussi ces amours légendaires

Des chevaliers errants, des preux, des troubadours,

Dont on mourait parfois, dont on souffrait toujours.

Mais dans ce siècle-ci !

ISAURE

Trêve de raillerie !

On meurt encor d'amour.

PAULE

Quelle plaisanterie !

ISAURE

Je me tais : la beauté niant ainsi l'amour, C'est le soleil niant la lumière du jour !

Quoi! même de ta part ces fadeurs dont j'enrage ! Pourquoi Dieu m'a-t-il fait ce corps et ce visage? J'ai des velléités de me défigurer.

ISAURE

Eh ! que ne le fais-tu ? je dois le désirer : Quelle femme de toi ne serait pas jalouse ?

Tu ravis tous les cœurs! Il faut être à Toulouse

Et te voir, pour comprendre un pareil engoûment. Tout un peuple amoureux, c'est bizarre vraiment! Mais ces fous de Gascons

PAULE

Ah ! j'en suis excédée !

Et je voudrais, ma chère, être vieille et ridée Comme l'original du portrait que voilà, Pour me débarrasser de cette engeance-là.

ISAURE

Dieu devrait t'exaucer'

PAULE

Qu'il m'en fasse la grâce 1

{A Gaston qui trépigne.) Odette, qu'as-tu donc? tu ne tiens pas en place ?

GASTON

Je m'en vais, vos propos me mettent hors de moi.

Page 1