La belle que voilà ... 1923
ie OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT | DANS LES VERTS » PUBLIÉS À LA LIBRAIRIE GRASSET) sous LA D DE DANIEL HALÉVY ; LE TIRAGE A ÉTÉ DE 30 ‘EXEM SUR PAPIER VERT LUMIÈRE, 100 EXEMPLAIRES SUR
ÉTÉ TIRÉS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA GRÈME (HORS ( MERCE), NUMÉROTÉS H. C. 1 A HG. 10
EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ EN PLUS TRENTE EXI PLAIRES SUR JAPON NUMÉROTÉS DE A se A D ET GENT E +
réservés pour tous pays.
[ls se regardaient par-dessus la petite table ronde du café avec des sourires de cordialité forcée, et malgré le tutoiement qu’ils avaient repris, sans réfléchir, dans la première surprise de leur rencontre, ils ne trouvaient vraiment rien à se dire.
Les mains sur ses genoux écartés, le ventre à l’aise, Thibault répétait distraitement :
— Ce vieux Raquet ! Voyez-vous ça !
Comme on se retrouve !
Raquet, recroquevillé sur sa chaise, les jambes croisées, le dos rond, répondait d’une voix fatiguée :
— Oui... Oui... Quinze ans qu’on ne s'était vu, hein ? Quinze ans ! Ça compte !
Et quand ils avaient dit cela, ils détour- naient les yeux ensemble et regardaient les gens passer sur le trottoir. ,
Thibault songeait: « Voilà un bonhomme À qui n’a pas l'air de manger à sa faim tous les jours !.» |
Raquet contemplait à la dérobée la mine ; prospère de son ancien camarade, et d'involontaires grimaces d'amertume plissaient &: sa figure maigre. :
Le sol du boulevard était encore luisant de pluie ; mais les nuages se dispersaient peu à peu, découvrant le ciel pâle du soir.
Au delà de l’ombre qui s’épaississait entre les maisons, l’on pouvait presque suivre du regard la course de la lumière qui s’enfonçait dans ce ciel, fuyant, fuyant éperdûment la surface triste de la terre. :
Séparés par la petite table de marbre, les deux hommes continuaient à échanger des … exclamations distraites :
— Ce vieux Raquet ! — Ce vieux Thibault ! | Et ils détournaient les yeux.
Maintenant la nuit était venue, et dansla
lumière chaude du café ils causaient sans gêne, presque avec animation. Ils repêchaient dans leur mémoire, l’un après l’autre, tous les gens qu'ils avaient connus autrefois, et . chaque souvenir commun les rapprochait un pêu, comme s'ils rajeunissaient ensemble.
« Un tel ? Etabli quelque part... commercant... fonctionnaire... Cet autre ? A fait un beau mariage : grosse fortune ; vit avec la famille de sa femme, en Touraine... La petite Chose ? Mariée aussi ; on ne savait pas ne à qui... Son frère ? Didparu. Personne n’en avait entendu parler... »
« Et la petite Marchevel.. dit Thibault. Tu te souviens bien de la petite Marchevel… Liette... que nous retrouvions aux vacances, Elle est morte ; tu as su ? »
« J'ai su » fit Raquet ; et ils se turent.
Le heurt des soucoupes sur le marbre des tables, les voix, les bruits de pas, le fracas confus du boulevard : ils n’entendaient plus rien de tout cela ; et ils ne se voyaient plus l’un l’autre. Un souvenir avait tout balayé ;
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un de ces souvenirs si réels, si poignants,
que l’on s’étire en eñ sortant comme si lon sortait d’un rêve. Le souvenir d’un grand jardin, d’une pelouse ceinturée d'arbres, bai-
gnée de soleil, où jouaient des enfants... Sur
cette pelouse, ils étaient quelquefois beau- À coup d'enfants, toute une foule d’enfants,garçons et files, et d’autres fois, ils n'étaient que deux ou irois. Mais toujours Liette, la petite Liette était là. Les jours où Liette n’était pas là n’avaient jamais‘valu qu’on se souvint
d'eux. | Thibault épousseta son genou d’un geste machinal :
— C'était une belle propriété, dit-il, qu'ils avaient là, les Marchevel. Ils arrivaient toujours de Paris le 13 juillet, et ils ne re-
partaient qu’en octobre. Tu les voyais à Pa-
toi, c’est vrai ! Mais nous, les campagnards, nous ne les avions guère que trois
mois par an.
« Tout est vendu maintenant, et c’est tel 4 lement changé que tu ne t'y reconnaîtrais
plus. Quand Liette est morte, n’est-ce pas, ça
Cr ee
a tout bouleversé. Tu ne l’avais peut-être pas .
vue après son mariage, toi, puisqu'elle était allée habiter dans le Midi. Elle avait changé très vite, toute jolie fille qu’elle était, et la dernière fois qu’elle est venue là-bas.
— Non ! fit Raquet avec un geste brusque, Je... J’aime mieux ne pas savoir.
Sous le regard étonné de son ancien camarade, sa figure hâve s'empourpra un peu.
R — C'est Rionrs la même chose dit-il.
Les femmes qu’on a connues autrefois, petites filles ou jeunes filles, et qu’on retrouve plus tard, mariées, avec des enfants peut-être, elles sont toutes changées, naturellement.
Une autre, cela me serait égal, mais Liette… je ne l’ai jamais revue, et j'aime mieux ne pas savoir.
Thibault continuait à le regarder, et voici que sur sa figure épaisse l’air d'étonnement disparut peu à peu, faisant place à une autre expression presque pathétique.
— Oui ! fit-il à demi-voix. C’est vrai qu elle n'était pas comme les autres, Liette ! Il y avait quelque chose.
Les deux hommes restaient silencieux, po.
tournés à leur souvenir:
Ce jardin !... La maison de pierre ce __ les grands arbres du fond, et entre les deux la pelouse à l’herbe longue, jamais tondue,
où l’on pourchassait les sauterelles ! Et le soleil ! En ce temps-là il y avait toujours du soleil. Des enfants arrivaient par l'allée qui
longeait la maison, ou bien descendaient le
perron marche par marche, avec prudence,
mais en se dépêchant, et couraient vers la pelouse de toutes leurs forces. Une fois là, il n'y avait plus rien de défendu. L’on était
dans un royaume de féerie, gardé, protégé
de toutes parts par les murs, les arbres, toutes sortes de puissances bienveillantes qu’on sentait autour de soi, et c’étaient des
cris et des courses, une sarabande ivre en
l'honneur de la liberté et du soleil. Puis Liette s’arrêtait et disait, sérieuse : z — Maintenant, on va jouer | Liette … Elle portait un grand chapeau de paille qui lui jetait une ombre sur les yeux, et quand on lui parlait, pour dire de ces pa-
RO CSN NOTE
roles d’enfant qui sont d’une si extraordinaire importance, on venait tout près d’elleet on se baissait un peu en tendant le cou, pour bien voir sa figure au fond de cette ombre.
Quand elle se faisait sérieuse tout à coup, l’on s’arrêtait court et l’on venait lui prendre la main, pour être sûr qu'elle n’était pas fâchée, et quand elle riait, elle avait l'air un peu mystérieux et doux d’une fée qui prépare d'heureuses surprises. :
L'on jouait à toutes sortes de jeux splendides, où il y avait des princesses et des rei-° nes, et cette princesse ou cette reine, c'élait Liette, naturellement. Elle avait fini par accepter le titre toujours offert sans plus se défendre, mais elle s’entourait d’un nombre prodigieux de dames d'honneur, qu’elle comblait de faveurs inouïes, de peur qu’elles ne fussent jalouses. D’autres fois,elle forçait doucement les garçons à jouer à des jeux « de filles », des jeux à rondes et à chansons, qu'ils. méprisaient. Ils tournaient en se tenant par la main, prenant d’abord des airs maussades et moqueurs. Mais, à force de regarder
Liette qui se tenait debout au milieu de la ronde, sa petite figure toute blanche dans l’ombre du grand chapeau de paille, ses yeux qui brillaient doucement, ses jeunes lèvres qui formaient les vieilles paroles de la chanson comme autant de moues tendres, ils cessaient peu à peu de se moquer, et chantaient aussi sans la quitter des yeux:
Nous n’irons plus au bois Les lauriers sont coupés, :
Ils s'étaient séparés et ils avaient vieilli,
beaucoup d cntre eux sans jamais se revoir.
Mais ceux qui se rencontraient bien des années plus tard, n’avaient qu’à prononcer un nom pour se rappeler ensemble les années mortes et leur poignant parfum de jeunesse,
pour revoir la petite fille aux yeux tendres qui tenait sa cour entre la maison et les.
grands arbres sombres, sur la pelouse mar- brée de soleil.
Thibault soupira et dit à demi-voix comme se parlant à lui-même : |
— Le cœur humain est tout de même une
drôle de machine ! Me voilà, moi, marié, père de famille, et le reste ! Eh bien !
Quand je pense à cette petite-là et au temps où nous étions jeunes ensemble, ça ramène d’un coup toutes les/choses bêtes auxquelles on songe à seize ans : les grands sentiments, les grands mots, ces histoires comme on en voit dans les livres. Ça ne veut rien dire tout ça ; mais, rien que de penser à elle, c'est comme si on la voyait, et voilà que ces machines-là vous reviennent dans la tête, tout comme si c'étaient des choses qui comptent !
Il se tut un instant, et regarda son camarade curieusement.
— Et toi! dit-il, qui devais la voir plus que moi, je parierais bien que tu as été un peu amoureux d'elle dans les temps ?
Raquet se tenait courbé vers la table, les coudes sur les genoux, et regardait le fond de son verre. Après quelques instants de silence, il répondit doucement :
— Je ne suis ni marié, ni père de famille,
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et toutes ces choses qui vous hantent à seize ans, et que les hommes de bon sens oublient ensuite, je ne les ai jamais oubliées.
« Oui, j'ai été amoureux de Liette, comme tu dis. Cela m'est égal qu’on le sache, maintenant. Ce qu'on ne saura jamais, c’est tout ce que cela voulait dire pour moi, et veut encore dire. Je l’ai aimée quand elle n était : qu'une petite fille et que je n'étais qu'un petit garçon et nos parents devaient le deviner |
et en rire. Je l’ai aimée quand elle est de-
venue une jeune fille et que j'étais un jeune homme ; mais personne n’en a rien su. Et comment je l’ai aimée encore après cela, à travers toutes ces années, jusqu à sa mort et après sa mort ; si j'essayais de le dire, les gens n’y D rien.
«Un amour d’enfant, ce n’est qu’une plaisanterie, et un amour romanesque de jeune homme ne compte guère plus. Un homme
comme les autres passe par là, souffre un
peu et vieillit un peu, puis finit par en sourire et entre pour de bon dans la vie. Mais il se trouve des hommes qui ne sont pas tout à
fait comme les autres, at qui ne vont pasplus
loin. Pour ceux-là, les petites amourettes d'enfance et de jeunesse ne deviennent jamais de ces choses dont on rit ; ce sont des images qui restent incrustées dans leurs vies comme des saints dans leurs niches, comme des statues de saints, peintes de couleurs tendres, vers lesquelles on se retourne plus tard, après avoir longé sans rien trouver tout le reste du grand mur triste.
« J'avais toujours aimé Liette de loin, en timide et en sauvage. Quand elle s’est mariée et qu'elle est partie, en somme il n’y a rien eu de changé pour moi. Ma vie ne faisait que commencer, une vie dure ; il me fallait lutter et me débattre, et je n'avais guère de temps pour les souvenirs. Puis j'étais encore très jeune et j'attendais de l'avenir toutes sortes de choses merveilleuses. Des années ont passé... J’ai appris sa mort... Encore des années, et voilà que j'ai compris un jour que les choses que j'attendais autrefois ne viendraient jamais ; que tout ce que je pouvais espérer, cé une suite d’autres années
toutes pareilles, tristes et dures ; une longue bataille terne, sans gloire, sans joie, sans rien de noble ni de doux, tout juste du pain, et que j'avais laissé dans la bagarre tout ce qu’il y avait de jeune en moi, presque tout ce qu'il y avait de vivant.
«J'ai senti que je n’aimerais plus jamais. fl ne me restait qu'un pauvre cœur à la mesure de ma vie, qui se fermait encore un peu plus chaque jour. Les grands sentiments, les grands mots, comme tu dis, toutes ces choses | que tant d'hommes laissent mourir sans un regret, j'ai senti qu’elles m'échappaient aussi et c’est cela qui a été le plus terrible. Je me souvenais de ce que j'avais élé, de ce que j'avais désiré, de ce que j'avais cru, et de songer que tout cela était fini et que bientôt je ne pourrais peut-être même plus m’en souvenir, c'étaitcomme une première mort hideuse, longtemps avant la seconde mort. J’ai senti que je n'aimerais plus jamais.
«C’est alors que le souvenir de Liette m'est revenu ; de Liette toute petite avec son chapeau de paille qui lui mettait de l’ombre sur
les yeux ; avec ses manières de souveraine
tendre, jouant avec nous sur cette pelouse ; de Liette grandie, femme, pleine de grâce douce, et conservant ce je ne sais quoi qui montrait qu’elle avait toujours son cœur d’en- fant. Et je me suis dit que j'avais aimé au moins une fois, et longtemps, et que tant que je pourrais me rappeler cela, il me resterait quelque chose. |
« Elle m'appartenait autant qu’à n’importe quel autre, puisqu'elle était morte ! Et je suis revenu sur mes pas, j'ai retracé le chemin de l’autrefois et ramassé tous les souvenirs qui fuyaient déjà, tous mes souvenirs d’elle — mille petites choses qui feraient rire les gens, si j'en parlais — et je les passe en revue tous les soirs, quand je suis seul, de peur de rien oublier. Je me souviens presque de chaque gèste et de chaque mot d'elle, du contact de sa main, de ses cheveux qu'un coup de vent m'avait rabattus sur la figure, de cette fois où nous nous sommes regardés longtemps, de cet autre jour où nous étions seuls et où nous nous sommes raconté des
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histoires ; de sa présence tout contre moi, et du son mystérieux de sa petite voix.
= «de rentre chez moi le soir ; je m’assiéds à ma table, la tête entre les mains ; je répète son nom cinq ou six fois, et elle vient... Quelquefois, c’est la jeune fille que je vois, sa figure, ses yeux, cette façon qu'elle avait de dire : « Bonjour » d’une voix très basse, lentement, avec un sourire, en tendant la main.
D’autres fois c’est la petite fille, celle quijouait avec nous dans ce jardin ; celle qui faisait que l’on pressentait la vie une chose ensoleillée, magnifique, le monde une féerie glorieuse et douce, parce quelle était de ce monde-là, et qu'on lui donnait la main dans les rondes. |
« Mais, petite fille ou jeune fille, dès qu’elle est là, tout est changé. Je retrouve devant son souvenir les frémissements d'autrefois, la brûlure auguste qu’on porte dans sa poitrine, cette grande faim de l’âme qui fait vivre ardemment, et toutes les petites faiblesses ridicules et touchantes qui deviennent précieuses aussi. Les années s’effacent, les écailles
tombent, c’est ma jeunesse palpitante qu
revient, toute la vie chaude du cœur qui recommence.
« Parfois, elle tarde à venir, et une grande peur me prend. Je me dis : C’est fini ! Je suis trop vieux ; ma vie à été trop laide et trop dure, et il ne me reste plus rien. Je puis me souvenir encore d'elle, mais je ne la verrai plus.
« Alors je me prends la tête dans les mains, je ferme les yeux, et je me chante à moimême les paroles de la vieille ronde :
Nous n’irons plus au bois Les lauriers sont coupés, La Belle que voilà...
« Comme ils riraient les autres, s’ils m’entendaient ! Mais la Belle que voilà m’entend, et ne rit pas: Elle m’entend, et sort du passé magique, avec ma jeunesse dans ses petites mains. »
Father Flanagan dit avec un soupir : «I ni ne viendra personne ce soir, Timmy ! » etil : alla se poster derrière la devanture pour reke garder dans la rue, ÉRNÈRLE le carreau dépoli.
À deux cents mètres de là les tramways s électriques passaient sans relâche, s ’arrétant + quelques secondes et repartant aussitôt vers
. bre. La large avenue droite où s allongeait a Dock Road, en un carrefour qu’entouraient à public-house qui étalait en lettres ne
de ses son nom, auréolé de splendeur et de mystère « The Star of the East ». Maisles
Aldgate ou Poplar avec des appels de tim- leur voie s’évasait, au coin de West India :
| plusieurs « homes » pour matelots de tou- . tes races et de tous pays, un hôtel, et un
tramways électriques, et à vrai dire tous autres symboles d’une civilisation effrénée, reprenaient leur sens exact et leur importance véritable lorsqu'on les contemplait du coin de Limehouse Causeway, du point précis que marquait la façade fraîchement peinte de cette boutique minuscule, presque une échoppe, mais une échoppe au front de laquelle l'inscription neuve saillait comme un acte de foi, une échoppe qui semblait se dé- . tourner avec indifférence des rues larges et claires où le progrès passait avec son tintamarre de parvenu, et s'ouvrir sur la ruelle étroite où des races plus sages s'étaient réfugiées.
L'inscription neuve se composait d’un seul mot : « Dispensaire », mais derrière la vitre de la devanture une pancarte plus ambitieuse disait : « Ici on parle plusieurs langues, et on comprend tous les hommes. »
Cette affirmation pouvait sembler une fanfaronnade, affichée comme elle l'était à la lisière du quartier asiatique, et pourtant elle n’exprimait que faiblement la bonne volonté
sans borne de ses auteurs. Tous les soirs 1ls
attendeient là, derrière les vitres dépolies, qu'on voulût bien venir leur demander ce qu'ils avaient à donner, et chaque soir ils se lamentaient qu’on leur demandât si peu. L'un d'eux se désolait dé ne voir diminuer qu’à peine son arsenal de pansements et de remèdes, tout l’appareil composé avec amour, el dont l’ordre trop parfait disait l'inutilité ; et l’autre se désolait de ce que les trop rares patients fussent tous des infidèles endurceis dans leur erreur, qui venaient faire soigner leurs corps, méfiants et hostiles, cuirassant jalousement contre la voix du vrai Dieu leurs âmes qui cheminaïent vers l’abîme.
Sur le trottoir d’en face quelques matelots chinois, réunis en groupe, fumaient indolemment, promenant leurs yeux étroits sur tout ce qui les entourait dans ce coin d’une ville barbare qui ne les étonnait plus. Ils avaient appris de longue date ce qui, dans cette civilisation étrangère, était bon à prendre, et, méprisants et moqueurs, ils regardaient autour d’eux les barbares blancs se saisir avi-
dement de ce qu'ils jugeaient, eux les jaunes, bon à laisser.
Father Flanagan les contemplait à travers la vitre avec une sorte de convoitise mélancolique. Certains d’entre eux, ou d’autres tout semblables à ceux-là, passeraient probablement par son dispensaire un Jour ou l'autre. Ils viendraient se faire panser ou chercher des remèdes, avec force marques de respect et de reconnaissance ; bien volontiers ils écouteraient ses conseils, recevraient et emporteraient avec eux quelques-unes de ses brochures pieuses qu'ils serreraient devant lui dans une poche intérieure de leur tunique, pour lui marquer leur déférence, et ils s’en iraient pour ne plus jamais revenir, avec des remerciements réitérés et un inscrutable sourire. |
Les soins que leur dispensait son neveu, les philtres magiques qu'il leur distribuait dans de petites bouteilles, sans exiger aucun paiement, étaient parmi les choses bonnes à prendre ; mais les soins que lui, Father Flanagan, eûl voulu prendre de leur âme, et les
formules salutaires qu'il cherchait à leuren-
seigner, ce n'était, semblait-il, que bon à laisser. Et ils se laissaient exhorter, en vain, avec toute la patience indulgente, toute la sagesse dédaigneuse, poliment dissimulée, d'une race qui s’était fatiguée de croire avant que les autres races n’eussent inventé leurs « Credo ». :
Father Flanagan répéta : « Il n’y aura personne ce soir, Timmy ! » et soupira de nouveau. Son neveu se leva à son tour, s’assura d'un coup d'œil circulaire que tout serait prêt si quelqu'un venait par hasard, ouvrit
une armoire dont il vérifia le contenu pour la
dixième fois, et s’arrêta lui aussi derrière la vitre, les mains derrière le dos, pour contempler le spectacle de la rue d’un air découragé. Quand les généreux philanthropes qui sou- . tenaient de leurs deniers cette croisade com- binée d'hygiène et de foi catholique leur demanderaient des comptes, comment pourrait-on leur faire comprendre que tant d'efforts eussent produit des résultats si pauvres ? Quelques matelots norvégiens, pro-
testants naturellement,qui sortaientbrusquement, traînant derrière eux des pansements inachevés, lorsqu'on insinuait avec des ménageménts infinis que la plus ancienne des religions chrétiennes pouvait bien, après tout, être encore la meilleure ! Des Irlandais de Wapping, catholiques ceux-là, qui venaient avec force professions de foi se faire soigner pour des malaises imprécis, et finissaient par mendier de quoi aller boire à la santé du « vieux pays » ! Des Asiatiques qui proclamaient dès l’abord avec orgueil une conversion ancienne, et s’ébahissalent grandement d'apprendre qu’ils avaient abandonné le culte de leurs pères pour embrasser un autre culte qui n’était pas le vrai ! Bilan misérable, qui eut découragé des fois moins robustes ! Ver ie Pour la troisième fois, Father Flanagan répéta avec tristesse : « Il n’y aura personne ce soir, Timmy ! » et il colla son front à la vitre pour voir plus loin dans Limehouse Causeway, où d'innombrables infidèles se préparaient à dormir en paix, pleins d’une con-
fiancelamentable en l'efficacité deleursidoles. Chez chacun des dix-sept logeurs chinois, derrière les murs du restaurant de Wang-Ho et de la boutique de Chong-Chu, et dans Pennyfields, de l’autre côté de West India Dock Road, il n’était guère de maison qui ne servit de refuge à quelques fils de l’Empire du milieu. Dans la journée, lorsqu'ils étaient lassés de chercher un navire dans les docks voisins, ils fiânaient sur les trottoirs, jouaient avec les bambins de la rue ou faisaient la cour à quelque beauté blanche ; mais voici que la nuit était venue, et l’un après l’autre ils mettaient une muraille entre eux et les barbares pour retrouver l’atmosphère de la terre sacrée, et sa grande paix.
Father Flanagan suivait de l’œil les formes indécises qui s’agitaient dans l’ombre de la rue. De temps à autre une porte s’ouvrait, laissait flotter sur le mur d’en face une faible clarté, et se refermait. Chaque fois qu’une de ces clartés trouait l'ombre, et dessinait un instant sur la chaussée ou les murs une silhouette qui s’effaçait aussitôt, il compre-
nait que c'était encore un païen qui lui échappait, pour ce soir-là tout au nor el il sou pirait tristement.
Le bruit de la porte qui s’ouvrait le fit se retourner d’un seul coup, et quand il vit que c'était une femme qui venait d'entrer, il s’avançca avec son meilleur sourire de bienvenue, pendant que son neveu S 'installait derrière sa table. 4
Ils la firent asseoir, et tandis que le prés tre s’efforçait de la mettre à son aise avee. des paroles de bon accueil, le médecin avisait la main blessée et déroulait doucement.
les linges maculés qui l’entouraient. Quand.
il eut examiné le mal, il dit très doucement, comme s’il eût parlé à un enfant :
— Ce n’estqu’un abcès. un petit abeès.….
1l va falloir que je vous fasse un peu mal !
Mais ce ne sera pas long. |
Pendant qu’il ouvrait l’abcès, Father Kla- - nagan resta à son côté, lui passant les bandes. de toile et les fioles, et tout en envoyant à. la patiente des sourires d'encouragement, .
il cherchait à deviner qui elle était, et d’où
elle venait. Ni Malaise, ni Hindoue, mais si
trop brune pour une Levantine... Ses cheveux noirs, huilés, fins, nullement crépus, étaient cachés sous un châle : le même châle cachait ses épaules et son torse et descendait - bas sur la jupe effrangée, et les pantoufles
ernées de perles et de paillettes qu’elle avait
. aux pieds semblaient avoir laissé dans la boue de Londres tout l'éclat et le scintille- ment de leurs jeunes années. Pourtant elle n'avait pas l’aspect de bête de somme qu’ont certaines femmes d'Orient ; même sous ces vêtements sordides, elle conservait une certaine grâce libre de port et de mouvement, et toute l’oppression écrasante d’une ville triste et dure aux pauvres n'avait pu tuer l’expres-
sion de ses yeux chauds et de son sourire -ingénu, ni la vanité naïve d’une femme cons-
ciente du prix de son corps.
Quand l’abcès eût été ouvert, soigné et pansé, Father Flanagan lui versa lui-même un verre de cordial, l’invita à s’approcher du feu, et causa avec elle en ami. Elle comprenait fort bien l’anglais mais ne le parlait
guère, et une ou deux fois employa quel- | ques mots qu’il lui demanda de répéter.
Timmy, qui rangeait ses instruments, dit soudain : « Mais c’est du français ! » Et elle __hocha vigoureusement la tête.
Avec orgueil elle expliqua qu’elle avait été instruite par des missionnaires français, et leur meilleure élève. Son nom ? Taoufa.
Catholique ? Mais oui ! Catholique romaine; et elle avait appris la couture, et à lire, et à. chanter dans les chœurs. Tout ce qu'une.
femme doit apprendre pour devenir légale | des blanches, être convoitée des jeunes hom-. mes, et gagner finalement le Paradis, le vrai Paradis, celui des Saints et des Anges, elle l'avait appris avec le plus grand soin, dans. l'île où elle était née, quelque part entre les Samoa et les Marquises.
Les mains sur ses genoux, Father Flana- gan se penchait vers elle d’un air enchanté.
Il lui demanda d’une voix plus basse : | — J'espère que vous n’avez pas négligé les pratiques du culte, depuis que vous avez.
quitté votre pays, hein ?
Elle avoua avec simplicité qu’elle les avait un peu négligées, parce que, malgré elle, elle ne pouvait arriver à croire que le Dieu de là-bas fût bien le Dieu qu'il fallait ici... tout était tellement différent... Et puis elle ne savait où aller. elle ne connaissait personne qui pût continuer à lui apprendre...
Father “lanagan lui prit une main entre les siennes et lui expliqua très doucement, moitié en confesseur et moitié en ami, qu’elle avait eu grand tort, qu'elle avait compromis son salut et que, clairement, c'était la main de Dieu qui l'avait, ce soir-là, conduite vers lui. Dès le lendemain elle devrait revenir le voir, et tout s:rait promptement remis en ordre.
Elle l'avait écouté avec respect et même un peu de crainte ; pour la réconforter il la questionna sur cette île où elle était née. Etait-ce une île plaisante et fertHe, où il faisait bon vivre ?.. Pour toute réponse, elle poussa d'abord un grand soupir extasié, avec un geste tendre de ses mains dans le vide, et quand elle essaya de décrire l’île bienheu-
reuse, elle se trouva forcée de s'arrêter à tous les mots, hésitante, pour répéter ce geste qui voulait dire tant de choses | |
En vérité cette île était belle et douce, la perle du Pacifique, une merveille que le Sei-. gneur gardait jalousement dans un coin du monde, presque secrète, pour sès seuls élus!
Il y avait de grands bois pleins de parfums lourds, et des sentiers tracés dans ces bois comme des défilés, deux sources, une colline du sommet de laquelle on voyait de.
tous côtés la mer bleue fouettée d'écume, la ceinture de corail et la lagune lisse comme.
une feuille où passaient les pirogues des pécheurs. 11 y avait encore de longues grèves, peuplées de crabes roses, balayées de souffles tièdes, qui descendaient en pente douce de l'ombre des manguiers vers l’eau transpa-. rente où zigzaguaient des poissons multicolores. Et les chœurs de femmes dans les. bois ! Et les cortèges de fiançailles qui pas-. saient en chantant aussi, agitant des palmes et des fleurs ! Et les bains dans la mer chaude, d’où l’on émergeait en riant pour se
sécher au soleil et iresser des couronnes de
fleurs pourpres qui sembhient retrouver une
vie nouvelle dans les chevelures noires, lavées et frottées d'huile !
Oui, le Père avait lu des livres où l’on
parlait de ces pays ; mais'ces pays n'étaient
pas l’île merveilleuse. Les Pères de là-bas, quand ils avaient voulu lui décrire les délices du Paradis, avaient dit que ce serait une île immense, semblable à sa patrie, mais encore plus belle, où l’on ne connattrait pas les typhons ni la mort. Et l’angoisse des damnés qui songeaient au Paradis ne pouvait être plus terrible que la tristesse de ceux qui songeaient à leur île, dans le froid des rues boueuses, entre les hautes maisons grises, sous un ciel chargé de pluie !
Le feu fumait et brûlait mal ; entre les blocs de charbon des langues de flamme
… jaillissaient, et mouraient aussitôt ; chacune
d'elles mettait une lueur plus vive sur la peau brune et fine, sur les yeux liquides, couleur de café, qui se posaient alternativement sur
34 € CELUI QUI VOIT LES DIEUX ». se les bandages de la main blessée et sur la triste réalilé d’alentour, avec la même expres- | sion d’apitoiement pathétique. A travers la porte vitrée on pouvait voir le groupe de.
matelots chinois immobiles et presque silencieux, sous un reverbère, transis mais stoiques, sous leurs tuniques minces aux cols relevés. Les coups de timbre des tramways électriques se faisaient entendre de temps en temps, affaiblis par la distance, et c'était . le silence de nouveau, rompu une autre fois par un rire grêle d’Asiatique ou un bruit de sandales traînées sur le trottoir. Taoufa contemplait les linges de sa main, et songeait à son île ; le châle troué était retombé en arrière, découvrant des cheveux qui luisaient à la lumière du gaz; elle avançait vers le feu, pour chauffer ses pieds, les pan-. toufles couvertes de paillettes ternies, et re-. gardait, mélancolique, les petites flammes courtes naître et mourir comme des regrets brûlants.
Sur un coup d'œil de son oncle, Timmy se.
leva et s’en alla nonchalamment vers la porte .
pour tambouriner une marche sur le car- reau en regardant dehors. Father Flanagan se pencha vers Taoufa, et lui demanda d’une voix très douce : .
— Et. qu'est-ce que vous Mare ici, mon .
enfant ? | | :
Elle le regarda d’un air étonné et secoua la tête. Il hésita un peu, et changeant sa question :
— Avec qui êtes-vous ici, mon enfant ?
Elle expliqua sans aucun embarras qu’elle était avec deux hommes de sa race, qu’elle ne pouvait quitter parce qu'ils avaient besoin d’elle : l’un était malade, et l’autre très vieux. Mais quelque jour, un peu plus tard, ils s’en . retourneraient ensemble. Si l’un d’eux moulait, ceux qui restaient s’en retourneraient quand même.
. Qui étaient ces hommes ? L'un était très … vieux et plein de sagesse, son grand-père . peut-être, bien qu’elle n’en fût pas très sûre. Elle prononça son nom de là-bas, qui était long et sonore comme un verset de cantique.
. Et l’autre ? L'autre était son mari.
Father Flanagan demanda encore à voix basse : di.
Est-ce un prêtre de là-bas qui vous a mariés ? | Elle secoua la tête sans rien dire. Qu'il posât ces questions lui semblait évidemment tout naturel. Elle n'avait rien à se reprocher, son maintien et l'expression sereine de ses yeux indiquaient une conscience limpide ; mais elle semblait craindre que, tout comme le Père de là-bas, il ne vit certaines choses sous un jourincompréhensible, Quand il insista pourtant, elle lui exposa en toute sincérité qu'elle avait été mariée comme il fallait, par un prêtre et avec toutes les cérémonies convenables, mais que son mari n'avait pas été bon pour elle, et qu’elle l'avait quitté. Elle l'avait quitté pour celui-ci, qui : était bon pour elle, et qui l’aimait. Seulement il allait mourir. | |
Les mains du prêtre s’élevèrent en un.
geste qui témoignait de la noirceur du péché : commis, avant même qu’il n’eût parlé. Tous | les enseignements du Père de là-bas, et le.
« CELUI QUI VOIT LES DIEUX » mr
privilège d’avoir été admise à la vraie foi,
et les promesses de félicités étesnelles distribuées par les ministres du Seigneur, et leurs menaces de châtiments sans fin, n'avaient donc pu la protéger ! Plus heureuse que tant d’autres, elle avait été sauvée par des intercesseurs puissants, et plus coupa-
ble qu'elles, voici qu'elle était retombée dans la boue du péché ! Les liens que for-
gealent les Pères blancs ne pouvaient être dissous : ils duraient aussi longtemps et plus longtemps que la vie, et les rompre,
c'était se passer autour de son propre cou,
et du cou de son complice, la chaîne des damnés ! «
Taoufa répondit en secouant la tête que, s'il y avait péché, le péché ne durerait pas
bien longtemps, car son mari d’à-présent al-
lait mourir. S'il n'avait pas été près de mou-
- rir, ils s’en seraient retournés ensemble dans
Pile, et ils auraient été heureux.
Father Flanagan se redressa et devint sévère. Il invoqua son autorité égale à celle
des Pères qui l’avaient instruite dans la re-
Are
ligion chrétienne, et lui dit que la manière dont elle vivait était un état de péché grave et terrible ; que chaque regard de l’homme qui disait l’aimer n'était pas ce qu’il paraissait être, mais bien une offense et une souillure, et que chaque jour qu'elle tolérait cette souillure était un crime nouveau contre la bonté du Seigneur et la majesté de l'Eglise.
Taoufa se contenta de regarder le feu et de secouer de nouveau la tête. | de
Elle drapait son châle plus étroitement autour de ses épaules, et ses yeux disaient une détresse enfantine” Une terre dure et sans pitié, comme sans soleil, où il fallait tout abandonner pour acheter des bonheurs problématiques qui ne viendraient, pour elle tout au moins, que beaucoup plus tard | Elle tenait les coins de son châle dans sa main valide, et courbait les épaules sous les : menaces divines, peureuse et pourtant hostile, comme si elle eût défendu contre tous quelque chose de précieux sur quoi elle se sentait un droit. ; |
Quand le prêtre répéta d’un ton sévère :
dei et Diéiondit d d’une voix id comme si :
Ile se por enfin ur seul mot :
4e et ae Father Piansean d’ un je air de triomphe Innocent. 1 11 demanda :
— Quidit cela?
| Pour la troisième fois elle répéta le nom,
ajoutant :
… — Ce vieil homme... Il est très vicux, et À. Ha vu beaucoup de choses.