‹ La belle que voilà ... 1923Chapitre 2 sur 15 · TRE · texte numérisé non relu

TRE

3 us Co. GE - qui voit... Je PEUX. a dit

que ce n'était pas un péché, parce que nous nous aimions si grandement |

Timmy tambourinait sur la vitre et prétendait ne pas entendre ; dans la rue alternaient

des périodes de silence, le braillement iointain

d’un matelot ivreet le frôlement veule de sandales sur le trottoir. Dans la petite salle du dispensaire, le gaz brûlait bravement, comme s’il avait aussi l'ambition de faire un peu de bien, d’attirer de loin par sa lumière les Orientaux transis et de leur donner une faible illusion de chaleur et de soleil. Et près du feu d'où jaillissaient toujours de petites flammes mort-nées, Father Flanagan engageait un combat singulier contre les puissances du mal pour ia possession de l’âme encore païenne de Taoufa. | | Elle s’enfermait tout entière dans son châle dont elle tenait les coins dans ses mains serrées, jalouse et peureuse, comme pour se 1 protéger contre toutes ces choses froides qui l’'entouraient : le brouillard, le vent humide. et triste, la boue glacée de la rue et ces lois impitoyables qu'on essayait de lui imposer.

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Tantôt elle pliait le dos et serrait les épaules, mettait sa main blessée bien en évidence, et levait vers le prêtre des yeux pleins de détresse enfantine et de supplication ; tantôt elle se contentait de regarder le feu et de secouer obstinément la! tête ; ou bien elle prenait une mine assurée, presque de défi, et invoquait une autorité si haute qu’elle jetait une sorte d'ombre protectrice sur tout ce qu’elle pouvait faire, elle, Taoufa, et tenait en échec même les ordres solennels du Père blanc. |

« Celui qui voit les Dieux » avait dit que ce n'était pas mal, parce qu’ils s’aimaient si grandement ! Quand ell: avait répété cela, elle se croyait évidemment acquittée d'avance, et re- . cevait les reproches d’un air de martyre. « Celui qui voit les Dieux » était si vieux qu'il

n'était personne dans l’île qui pût se rappeler

l'avoir vu jeune, et si plein de sagesse que personne n’eût osé le consulter sans lui obéir ensuite. Voilà longtemps, longtemps, qu’il avait cessé de travailler et de marcher comme les autres hommes, et quand il était encore

dans Pile, 1l restait tout ke jour assis auprè des monuments de pierre élevés par les héros et les dieux d'autrefois, qu’il voyait, et dont. il entendait les voix. Quand on lui demandait. un conseil, il attendait pour répondre que les dieux fussent venus à son appel et l'eus-. sent éclairé d’une sagesse surnaturelle : et,

ceux qui le consultaient restaient à distanceil troublés et frappés d'épouvante, pendant que ! les puissances invisibles se réunissaient au-. tour de lui, et parlaient en signes miracu=.

leux et redoutables. Et quand il faisait enfin | connaître ses conseils, ils étaient si justes et si | sages, que clairement, c'était la voix des im- | mortels qui les avait dictés. | . Même ici, au cœur des pays sans soleil sur. lesquels devaient régner des dieux moroses, il restait tout le jour perdu dans une CON=.

templation mystérieuse et rien ne e pouvait.

troubler sa paix ! | Quand les Pères de là-bas avaient tenté de lui parler de leur Dieu, il leur avait répondu que ce Dieu-là n'avait jamais été de ceux qui venaient tenir conseil avéc lui ; et”

même les élèves les plus dociles des Pères, et les croyants les plus fidèles de la nouvelle religion, s'étaient accordés pour dire que le … Dieu blanc devait être trop jeune pour un homme d’un âge aussi prodigieux, et qu'il valait mieux le laisser en paix au milieu des dieux desa jeunesse, qui avaient depuis longtemps quitté la terre.

Father Flanagan écoutait, sans quitter des veux la figure brune où dansaient des reflets de flamme, et il s’attristait de voir si clairement qu'elle était redevenue une petite sauvage idolâtre, et que peut-être, elle n'avait Jamais été autre chose au fond. Lesenseignements pieux, les efforts de missionnaires dé- voués, les leçons ressassées inlassablement à un cercle de grands enfants au cœur simple, là-bas, en marge du monde, tout cela s'était -évanoui aussi vite, et sans laisser plus de traces, que l’eau qui sous le soleil sortait en buée des chevelures mouillées, après le bain, sur les longues plages où s’affolaient les crabes roses. Les commandements de Dieu et de l'Eglisenepesaient rien dans labalance, parce

que dans l’autre plateau un vieillard idolâtre avait laissé tomber une sorte d’absolution.

sauvage.

Il dit soudain :

— Si « Celui qui voit les Dieux » est encore. païen, il n’est que temps qu'il apprenne à.

connaître la vérité, et qu’il entende parler du vrai Dieu avant d’être appelé devant lui. Où.

habitez-vous, Taoufa ?

Taoufa lui jeta un regard rapide de bête traquée, et se cacha la figure dans son châle. Quand il répéta sa question, elle pool

d’une voix terrifiée :

— Nous habitons dans Pennyfelds, ô Père! |

dans la maison à côté de la boutique de Yum-. Tut-Wah ; mais il ne faut pas venir ! Les deux hommes qui sont là... il faut les laisser en | paix, Père ! Il y a mon mari d’à-présent, qui.

va mourir bientôt, parce que le froid est en-.

tré dans sa poitrine. et il dit que si je n'étais . là avec lui, moi qu’il aime si grandement, le. froid entrerait jusqu’à son cœur, et son sang. s’arrêterait de couler. Et « Celui qui voit . les Dieux », Père, il est si vieux !.. Si vous :

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lui dites que ses dieux ne sont pas les vrais,

sûrement 1l mourra aussi !

Son regard desupplication affolée défaillit

. devant les yeux du prêtre. Il répondit d’une voix égale :

— | vaut mieux mourir d’avoir vu la

vérité, l'aoufa, que de vivre dans l'erreur.

-blié ? Je vais aller voir « Celui qui voit

Les Pères de là-bas ne vous ont-ils pas

enseigné cela, ou bien avez-vous tout ou-

les Dieux », ce soir même, pour lui montrer le vrai Dieu avant qu'il ne soit trop

tard !

Taoufa était partie, et Father Flanagan décrochait sa houppelande pour la suivre. Il

- mit dans une de ses poches quelques brochu-

res pieuses, une gravure coloriée qui représentait des nègres, des Polynésiens et des Asiatiques s’agenouillant aux pieds du Sauveur, et un crucifix ; et, ce faisant, il disait, en s'adressant à son neveu qui était demeuré

près de la porte, le front appuyé au car-

reau :

A6 «om QUI VOIT LES DIEUX » A

— Une petite sauvage Timmy | Voilà tou ce qu’elle est restée, une petite sauvage, qu : faudrait reconvertir tous les jours ! Et cet. autre sauvage qui est avec elle, le jeune, se bien mieux à l'hôpital, s’il est malade, bie mieux | N'est-ce pas ?

Timmy répondit lentement : Le — Oui !.. Je suppose que oui. Et il res rêveur. | si — Pourtant, continuait le prêtre, ces gen des races brunes sont plus faciles à influencer que les jaunes. Des barbares, si l’on veut mais des barbares au cœur tendre... On peut.

les toucher, ceux-là, en parlant à leurs sens. d’abord, en leur montrant Celui qui est mort pour eux comme pour nous, et en leur racontantsa mort, pour leur faire comprendre combien il les aimait. | * « Un Père m’a raconté autrefois qu'il él arrivé dans une île du Pacifique où ils n'avaient encore jamais vu de missionnaire, et que dès le premier jour il les avait réunis u autour de lui, et leur avait raconté, par la bouche d’un interprète et simplement comme

re

un conte, la vie et la mort du Christ, et les tourments qu'il avait endurés pour l’amour de nous. Avant qu'il n’eût fini son récit, toutes les femmes pleuraient et se lamentaient, demandant si vraiment il était mort, et quand il leur montra le crucifix et leur ditque c'était son image, une d'elles le supplia avec des larmes de l’enlever enfin de sa croix si dure pour le laisser reposer sur des nattes.

« Et c'est pourquoi, Timmy, nous sommes désignés, bien mieux que les protestants, pour nous adresser à ces gens-là et toucher leur cœur. Les autres ne peuvent que leur expliquer péniblement une foi incolore et toute en paroles, tandis que nous leur mettons, nous, sans cesse sous les yeux l'effigie de Celui qu'ils doivent adorer, et quand ils voient sur son visage et aux plaies de son corps ce qu'il a souffert pour eux, ils en viennent toujours à l'aimer, en sauvages peut-être, mais à l’aimer. Et ces gens-là savent aimer !

Au moment de sortir il s'arrêta court, et dit :

— J'y songe, Timmy, cet homme qui est

TES à GRLUI QUI VOIT LES DIEUX » 1

Tr)

malade... Il vaudrait Fée être mieux qu > vous veniez | z.

Timmy hocha la tête sans rien répondre prit son sac, et sortit avec lui.

En traversant West India Dock Road, Fa= ther Flanagan se répétail à haute voix:

— Dans Pennyfields, la maison à côté.

de la boutique de Yum-Tut-Wah... Une.

femme qui n’est qu’un enfant, un homme qui meurt, et un vieil idolâtre halluciné, ven tous les trois des mers du Sud, Dieu sai pourquoiet comment |. Londresest un drôl d’endroit, Timmy !..…. « Celui qui voit le Dieux ».… Pauvres hérétiques ! Il n’est que temps ; mais au moins 1l aura vu le vrai Dieu avant de mourir | |

Quand ils frappèrent à la porte de la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah,.

il y eut un bruit de pas dans le couloir et dansw l'escalier, puis un silence, et Taoufa vint leur | ouvrir. Elle les regarda sans rien dire avec“ de grands yeux terrifiés, et monta l’escalier devant eux. a

n. …. « cELUI QUI Voir LES DIEUX » 49 Sur le palier une porte restée entr’ouverte fut claquée bruyamment, envoyant dans l’air de une bouffée de fumée bleue à l’odeur âcre et lourde, et Taoufa ouvrit une autre porte de- vant eux. He

… Ils entrèrent dans une très petite pièce nue, à l'air étouffant, où le feu qui brûlait devait avoir accumulé depuis des semaines des gaz “empestés. Le mobilier semblait se composer de débris de nattes et de carrés de tapis usé jusqu’à la corde, et d’une petite malle de tôle qui servait de table. Sur un grabat tiré jusqu’au milieu de la pièce, tout près du foyer, un homme jeune, décharné, les guettait avec des yeux brillants. Sur un autre grabat, un très vieil homme, accroupi, leur tournait le dos.

“er

… Father Flanagan dit à haute voix :

quoi je viens.

… Taoufa secoua la tête sans répondre, puis “elle montra d’un geste le vieillard accroupi, et dit à voix basse ;

« Celui qui voit les Dieux ! »

— Dites-leur qui je suis, Taoufa, et pour-

Le prêtre reprit :

— Dites-lui que je viens lui montrer le vra Dieu, Taoufa !

Il mit la main sur le crucifix dans la poche de sa houppelande et s’avança d’un pas. Mais. Timmy le retint d’un geste, et secoua la tête. Alors il regarda à son tour en se penchant, et ne sut que dire. :

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on ne LT Da

Car « Celui qui voit les Did » était aveu- | gle ; et que la vision qu'il portait en lui lui. montrât les dieux de pierre de son île ou les dieux de feu qu'avait forgés son sœur, il n'aurait jamais d'autre vision, il ne verrait jamais le dieu d'ivoire. |

Ils s'étaient retrouvés au coin de Brick Lane et de Bethnal Green Road, et maintenant attendaient Sal, immobiles tous les deux sur le trottoir.

Bill tournait le dos à la chaussée ; les mains dans les poches, sa casquette sur la nuque, il regardait les passants en sifflotant. Tom faisait face à la rue, et fixait sur les boutiques d'en face, sans les voir, des yeux hébétés. IL avait aussi les mains à fond dans ses poches ; la tête en avant, le dos rond, il semblait suivre du regard, sans comprendre, quelque chose qui s’en allait à la dérive. Ses che-

veux jaunâtres, bien graissés, plaqués avec

soin, sortaient de sa casquette sur le front en une frange régulière, et sur les tempes en frisons luisants ; sur sa poitrine flottaient les

extrémités d’un foulard cerise, échappées de. son gilet ; ses souliers jaunes, crevés en plu-

sieurs endroits, maisreluisants sur les LR à surplombaient l'eau vaseuse du ruisseau. De

temps à autre, il se redressait et carrait les épaules d’un geste machinal, la tête en arrière, avecune moue ferme ; et puis peu à peu, il retombait dans sa posture affaissée.

Bill se retourna, cracha dans le ruisseau, et demanda d’un air important :

— Quand c'est que vous rejoignez votre régiment, Tom ?

Tom répondit sans le regarder, lea yeux fixes :

PR

— Après-demain.…. Le sergent,ila ditqu'on.

ne voulait pas de nous demain jeudi, parce que ce serait le lendemain de Boxing Day e qu'on aurait encore tous très mal au cœur...

Bill rendit hommage à cette sagacité d'un É:

PORN.

hochement de tête. $

— Des types qui la connaissent, ces ser gents, fit-il. Pour le dernier soir que vou pouvez vous amuser sans aller en prison ou faut bien en profiter, pas k

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