‹ La belle que voilà ... 1923Chapitre 10 sur 15 · RER RUE · texte numérisé non relu

RER RUE

Lizzie se levait et s’étirait doucement. Elle « n'avait ni retour morose à la vie, ni réveil « amer, car elle n'avait pas rêvé : elle n’avait fait qu’attendre. Et comme rien n’était venu

cette fois encore et qu’il se faisait tard, elle à

allumait un fourneau à pétrole pour préparer le repas du soir. |

C'était une vie monotone ; mais elle ne son-”

geait pas à s’en plaindre : et quand un chan-

gement survint, ce fut sous une forme qui ne \

lui apporta que de l'ennui. Mr. Blakeston père,

ra

É. à qui l’expérience de toute sa vie avait sans | … doute enseigné les dangers de l’oisiveté, = s'avisa que les soins du ménage ne constituaient vraiment pas une occupation assez sé- M rieuse pour absorber tout letemps de sa fille; “et après quelques aphorismes sur la sainteté M du travail, il se mit en quête. Ses efforts furent couronnés d’un succès inespéré ; car M après quelques semaines de recherches pour- | suivies avec une belle activité, il put annoncer “à Lizzie qu’il avait obtenu pour elle un emploi dans une corderie de Commercial Road, aux gages de huit shillings par semaine.

Lizzie ne inontra aucune joie : elle se contenta d’obéir. Il lui fallut désormais se lever très tôt, ce qu’elle n’aimait pas, et sortir encore mal éveillée dans le froid du matin blafard. Il lui fallut travailler onze heures par jour, dans un atelier obscurci de poussières flottantes, entre des cloisons qui vibraient perpétuellement sous le ronflement des machines qui tournaient au-dessous, et Lizzie n’aimait pas le travail. Elle se résigna pourtant, d’abord parce qu’elle était riche de tou-

D LA D Ve EN D Pt ES DT 151 "Que Le PE EEE < PS PAT =

tes les vertus passives, et puis parce qu’elle.

ne pouvait rien faire d'autre.

Ses compagnes de l'usine la regardèrent d’abord avec méfiance. Lizzie ne faisait que

de faibles tentatives pour rehausser d'artifi-, ces de toilette ses charmes naturels. Elle

préférait à tous autres les amusements sim-.

ples et qui ne demandent que peu d'effort, …

les plaisirs placides de petite fille paresseuse: ! enfin aux propos facélieux ou galants des jeu- \

à ETEER

nes hommes, elle ne trouvait d'autre réponse « qu'un sourire pâle ou une phrase de politesse «

dérisoire. Elle n’éprouvait aucune confusion,

et ils étaient tous très gentils... Mais tout ;

cela ne tirait pas à conséquence. Les lionnes… de la corderie la jugèrent en peu de temps et sans appel : elle ne serait jamais qu'une pe-

tite dinde. D’autres prirent pour de la hauteur son détachement candide et parlèrent avec une moue dédaigneuse de cette petite qui fai

sait des manières.

Mais rancune et dédain vinrent s’'émousser ‘ peu à peu sur l’inaltérable simplicité de Liz-… zie. On se fatigue de prodiguer des moues.

LIZAE BLARRSTON. ar AT | rrogantes à quelqu’ un qui ne semble pas s’en offenser ; et Lizzie ne s’offensait de rien. Son

… le matin et d'éviter les histoires, et elle était ;. joujours prête à rendre service, non pas tant ar désir d’obliger que parce que sa propre M. peine la laissait presque indifférente. Quand les hostilités du début disparurent et qu’on rit l'habitude de lui donner des tapes amicales sur l’épauleen disant d’un ton mi-atten- » dri et mi-moqueur : « Bah ! elle n’est pas méè hante Lizzie ! », ces témoignages d'amitié è ne l’atteignirent guère plus profondément que ne l'avaient fait les offenses. Elle les reçut | avec le même sourire faible, qui semblait

une façade de charme inoffensif et doux de-

qu elle-même ne connaissait pas.

à Le samedi où elle toucha pour la première

fois son salaire de la semaine, la journée de

“travail avait été courte ; et quand elle sortit

de l'usine, c'était encore le grand jour de à après-midi, un jour elair qui donnait à Com- |

ouci principal était de n’être pas en retard |

vant des espaces vagues, des limbes obscurs ‘

mercial Road un air de fête. Tous ces gens.

qui passaient sur le trottoir avaient comme.

elle fini leur travail et rentraient chez eux.

Les voituresetles camions passaient très vite, « bruyamment, dans la hâte de la dernière»

course, et toutes les figures avaient déjà pris . leur air de vacances. Lizzie s’en alla par les ï rues, contente de sentrr le bon soleil sur sa … nuque, et songeant aux huit shillings qu’elle tenait dans sa main fermée. Les poches | n'étaient pas assez sûres : 1l s’y trouverait pro-. bablement quelque trou insoupçonné, et l’idée « de sa semaine de travail semée au hasard des ruisseaux la secouait d’un frisson d’hor-\ reur. [l était à la fois plus prudent et plus”

agréable de tenir l’argent dans le poing bien”

serré.

Ce ne fut qu'après un peu de temps qu’elle s’avisa que cet argent étant bien à elle; elle

pouvaitse demander comment elle allait le dé- 4 penser, et il lui vint presque tout de suite à

l’idée que ses parents s’attendraient certaine- « ment à en recevoir une partie. Elle n'était w - pas très sûre que ce fût juste, et elle savait u

LYTOREEE

n mais elle savait aussi qu'il serait inutile de ré résister.

4 Elle S “arrêta un instant, et GUYrARI La main

1 acquérir un collier de perles, le lenden matin, dans Middiessex Street.

3 sil demanda avec simplicité :

- Où'est l'argent ?

L izzie De remit les deux demi-courotines ;

illes regarda un instant en haussant les sourcils, les fit passer dans sa paume gauche, et tendit de nouveau la main.

Si Lizzie avait parlé, elle aurait probablement formulé un vain appelà la justice, une protestation indignée, peut-être aussi des propos qui eussent appelé un châtiment ; mais elle ne dit rien. Elle ouvrit la main gauche, sa pauvre main moite où les trois pièces, d'argent avaient laissé leur empreinte sur les: doigts crispés, et quand sa main fut vide, elle. comprit définitivement que ce monde n’était.

qu'une erreur, le produit d’un gigantesque malentendu dont il lui fallait souffrir. Blakes= ion père fit sauter l'argent dans sa main, donna deux shillings à sa femme pour ache* ter des provisions, puis, laissant tomber le reste dans sa poche, sortit en sifflotant. M Lizzie, restée seule avec Bunny dans la pièce, s’assit sur une chaise et regarda par la fenêtre. Un grand morceau de carton, ap= puyé contre un côté de la vitre, servait à la fois de volet et de rideau ; sur l’autre moitié il y avait un chiffon de toile bleue, fixé avec

F5 épingles et relevé en partie. Le soleil

luire encore quelque part, de l'autre côté des - maisons, mais sa lumière avait abandonné les à! deux rangées rapprochées de façades moisies, et déjàrégnait un demi-jour morne qui annon- … çait avant l’heure l’approche du soir. Après un silence, Lizzie dit d’une voix tremblante : — S'ils m’avaient laissé l’argent, je vous urais payé un grand diner, Bunny, et le théâtre.

. Bunny répondit faiblement :

“ __ Ça ne fait rien. ë ; … Et Lizzie se mit à pleurer.

- Elle pleurait doucement, presque sans bruit, comme un enfant fatigué. L'ombre ar- “riva lentement cacher les murs sales et em-

: AÙ

d'abord un bruit de pas et de portes secouées, puis celui-de la graisse qui fondait en grésil- L t. Bunny malgré lui prêta l'oreille, et Lizzie, cessant de pleurer, croisa les bras r le dossier de sa chaise, et appuya le men-

ton sur ses poignets.

Bi déjà disparu de Faith Street ; il devait

plir la chambre ; de la pièce voisine vint

— Leur sale usine ! dit-elle. Faut pas qu’ils s’imaginent que je vais y rester toute. ma vie | |

Bunny répondit :

— Bien sûr !

Après un silence, elle reprit avec plus d’as-. surance :

— Qu'est-ce que ça po me faire, après .

tout ? Leur sale usine ! C’est pas comme si.

ça devait durer toujours, pas ?

Et Bunny, faute de mieux répéla :

— Bien sûr !

Lizzie était depuis quelque temps à l” usine, - s quand le cours monotone de sa vie fut inter. ; rompu par un événement,un gros événement:

l'oncle Jim vint à Londres. Elle avait à peine soupçonné son existence ; il n'avait jamais.

été pour elle qu’un personnage légendaire et. | lointain, obstinément attaché au pays noir qui. avait été le berceau de sa famille ; et voilà | qu’en rentrant un soir, elle le trouva installé | sur la meilleure chaise de la maison, parta= | geant un pot d’ale avec Blakeston père et |

Re proélamant à haute voix avec un formida-

ble accent du Lancashire son mépris irréduc-

tible de la capitale et de ses habitants. Il fai-

M. sait d’ailleurs exception pour la famille de sa … sœur : les Blakeston, à ses yeux, n'étaient En comme lui que des colons, contraints par les

—… nécessités de la vie à l’exil parmiles barbares. Au premier coup d’œil,il discerna que Lizzie était restée une véritable fille du Lancashire, et il s’en tint à cette affirmation.

. Toutes les vertus qu’il estimait être l’apa-

nage exclusif des comtés du Nord se trou-

vaient réunies en Lizzie, et sur ses défauts

évidents, il ferma les yeux. La vérité était qu'il avait conçu tout de suite pour sa nièce une ten-

- dresse profonde de vieil homme solitaire, et les avantages de son affection protectrice se

irent promptement sentir. D'abord, il fitsa-

voir à tous qu'il ne tolérait pas qu’on en-

) nuyat Lizzie ; et l’autorité d’un homme qui ga-

- gne cinq shilhings par jour est une chose que

3 Faith Street ne discute pas. De plus,ildécréta 2. "qu'il prenait en main l'éducation de sa nièce et que, avant toutes choses, il était urgent etii

indispensable qu’elle apprît à jouer de F’accor- 1

déon.

Il possédait un de ces instruments et le

. maniait avec une virtuosité étonnante. C'était

son unique talent et sa distraction principale; et il remarquait lui-même volontiers que pour avoir atteint sans instruction musicale

une semblable maîtrise, il fallait que ses ap-

titudes naturelles eussent été bien au-dessus de l'ordinaire. Quand il jouait de la musique sacrée, les airs des hymnes et des psaumes sortaient de l’accordéon avec tant de force et de majesté qu'il semblait que ce fût La voix

de l'Éternel lui-même tonnant entre les nua- k ges ; et quand il redescendait vers les mélo-

dies sentimentales du moment, la plainte

traînante de l'instrument se faisait si tou- « chante et si tendre qu’onétait forcé de croire « que le soufflet de cuir vert contenait une âme M

prisonnière. qui, pétrie entre ses paumes…

impitoyables, exhalait sa douleur harmo-

nieuse sur un rythme approprié.

Quand Laizzie l’entendit exécuter pour la 4

première fois Geneviève, sweel Geneviève,

… avec des ralentissementslangoureux aux bons “endroits, elle retint son souffle et pensa défaillir. Elle avait toujours conservé une ten- … dresse secrète pour les pianos mécaniques,

“les orgues et les fanfares ; mais ceci était - différent : c'était l’enchaînement miraculeux

“des sons, la vraie musique enchanteresse et

poignante, qui lui était révélée, et la seule idée qu'elle, Lizzie, pouvait aspirer à produire Le:

ces harmonies quasi divines la remplit d’un .

mrouble profond. Ce ne fut donc pas la bonne ù :

volonté qui lui manqua, et elle eut en l’on- .

cle Jim un professeur admirable, plein du feu

L sacré et d’une patience infinie ; pourtant ses

progrès furent presque insensibles, et l’oncle

“lui-même, tout en l’encourageant à persévé-

(vérer, dut avouer que Lizzie ne semblait pas

| destinée à jamais devenir une des gloires de

| l'accordéon...

Même après qu’elle eut à peu près com-

| pris le maniement subtil des poignées et des

trous, les premiers rythmes rudimentaires

qu'elle sut évoquer manquaient absolument

de vie. L'instrument, qui sous les doigts ex-

“à perts du professeur venait de mugir avec majesté ou de soupirer avec tendresse, ne produisait entre ses mains qu’une plainte anémique, une pure mélodie heurtée et. faible, moins un chant qu’une lamentation molle, in+ terrompue, malhabile, l'appel d’une petite.

ame élémentaire et triste. L'oncle Jim repre= nait l'accordéon, faisait une démonstration,| donnait quelques conseils, préchait la | et l’audace : et Lizzie recommençait coura* geusement, serrant les lèvres et ouvrant des | yeux étonnés sur ses insuccès. |

Quand il la voyait prête à se décourager | l’oncle interrompait la leçon et jouait un des! airs de son répertoire pour terminer agréar | blementla soirée. D’autres fois, il condescen: dait pour amuser Bunny, à reproduire avec son instrument des piaillements d’oiseau, des grondements de tonnerre et des clameurs ai | guës de chien écrasé, et Lizzie oubliait son | D. sf riait aux larmes. 4

& N N, @œ @ Ha me = . &, Ka) @ © a) @ + + [our me:

le [er © mn -© — D (se) ee } ae HUE

D s mit à danser. Voilà longtemps, bien long-

Mules pas qu’elle exécutait jadis lui revinrent à $ L a mémoire en un instant ; et quand elle eut » parcouru deux fois d’un un l’autre la pièce | étroite, elle était redevenue la petite fille aux î bas troués que la ritournelle d’un piano mécanique grisait comme un philtre puissant.

| L'oncke, qui l’avait d’abord regardé faire avec un sourire, fit signe à Bunny d’écarter ‘4 les chaises, et accentuant la cadence du heurt de ses gros souliers sur le plancher, il joua tous les airs de danse qu’il connaissait, valses, polkas et gigues, en fredonnant et dode- Jlinant de la tête. Et Lizzie dansa.

- Elle dansa parce que chacune des mesu- Res de la musique lui parlait avec une voix

talons sur le plancher, ou de s’avancer en tendant les bras. Elle suivait le rythme parce qu'elle s’y sentait contrainte, etlerythme rentrait en elle et lui suggérait les gestes nécessaires, soulevait ses pieds et les forçait à sui-

H temps qu'elle n'avait pas dansé ; mais tous

x ifférente, lui chuchotait de tourner, de sauter d'un pied sur l’autre, de faire cha ses :.

vre à pas précis un tracé invisible, faisait | monter les genoux, balançaitle torse frisson- || nant sur les hanches raidies, ployait ie cou | mince sous un lourd vertige. Il y avait des À cadences vives et claires qui semblaient rem- | plir la chambre de joie et donner aux mem- À bres une légèreté surnaturelle, des cadences | délirantes qui exigeaient des gestes brus- | ques et le martèlement brutal des pieds fié- (| vreux sur les planches. Lizzie les suivait tou-

tes aveuglément, déroulant d’un mur à l’autre

sa danse sans nom et sans règles, grave | comme un rite, primitive comme le vol ivre | d’un moucheron dans une traînée de lu- |

mière.

Puis le monde s'arrêta avec un choc : et il « sembla que l'ombre descendait tout d’uncoup, M

inexorable, après une longue attente.

La musique s'était tue, et Lizzie était assise sur une chaise, haletant un peu, avec un fai- «

ble sourire étonné.

L’oncle posa l'accordéon par terre, appuya 1

les mains sur ses genoux et poussa un long «

sifflement.

: L’oncle Jim comprit tout de suite. qu'il Ée avait fait jusque-là fausse route en essayant | d'enseigner la musique à sa nièce ; il était | clair qu’elle n’était pas née pour ad | mais bien pour la danse, et c'était de ce côté ' qu'ils devaient diriger tous deux leurs efforts. — Lizzie fut un peu étonnée et presque offen- | sée de l'entendre insinuer qu'elle avait en- | 0 beaucoup à apprendre ; elle se souvenait | des triomphes de son enfance et protestait “que quelques semaines de pratique lui renk “draient toute la souplesse d’antan. Mais l’on- À cle avait des idées sur la danse, des idées | particulières et très arrêtées, et quand il les Mexposa à Lizzie, ce lui fut une révélation | presque aussi complète que quand elle l'avait entendu pour la première fois jouer de l’accordéon.

% Elle avait accompli sous sa direction quel- “ques exercices et se reposait. C'était l'heure

“où le marchand de sable passe pour les en-

188 LIZAE BLAKESTON

FRE ah

RE

fants et où les petites travailleuses fatiguées. songent qu’il n’y a plus qu’une courte nuits entre l'heure présente et le travail du lende-, main. L’oncle Jim était assis, penché en avant les coudes sur les genoux, maniant rêveuse= ment l’accordéon d’où sortaient à chacun de ses gestes des plaintes étouffées. |

— Voyez-vous, petite, n'importe quelle jeune oie qui n’a pas les genoux trop raides! ni la taille en bois peut donner des coups de. pied en l'air, se casser en deux et appeler ça dela danse. Mais nous pouvons faire mieux. que cela, petite, beaucoup mieux ! Les gens | ‘du grand monde s’attrapent par la taille et) tournent en rond en faisant des manières, et | ils appellent ça aussi de la danse. Mais si vous | prenez une duchesse et si vous la mettez sur | une plate-forme de deux pieds de côté, bien.

sonore, et si vous lui jouez un air de danse, | un vrai, qui vous enlève comme feraient des | coups de fouet dans les jambes, et que vous lui disiez de chanter cet air-là avec ses pieds, | eh bien, elle ne saura pas, la duchesse | elle | ne saura pas, petite ! Et toutes ses manières

pr pe l’ empécheront pas d’avoir l'air Du halte, parce qu'elle ne saura pas.

— Entendant cette parabole, Lizzie perçut D oment que sa mission en ce monde était | Me faire ce que la duchesse n’aurait pas su faire : de monter sur une plate-forme bien . sonore et de chanter un air avec ses pieds ; et “qu'en dehors de cela, la vie ne serait jamais | pour elle qu’une chose incolore et sans joie. … Pour la première fois de sa vie, Lizzie sut e que c’est que d’avoir un vrai désir, un désir qui vous hante et qui vous mène, et qui, oublié un instant, revient vous éveiller avec un sursaut au milieu de la routine du jour.

Elle avait des moments de terreur affolée, la” terreur d’avoir commencé trop tard, alors qu'il n'était plus temps, ou la terreur encore de quelque chose d’inattendu et d’ inévitable qui viendrait tout à coup l'arrêter. Puis sa peur se dissipait, et son calme coutumier “revenant, elle se sentait envahie d’un grand espoir. Elle allait ce jour-là revenir de l’usine à à la maison en toute hâte, boire son thé, man-

ger une tartine et l’oncle arriverait pour 1 leçon du soir. Elle écouterait tous ses cons seils et s’appliquerait très fort, sans perdre. | une minute, afin de hâter ses progrès. Et | elle recommencerait lé lendemain et les jours* suivants, et bien d’autres jours encore, je qu'à celui où elle pourrait enfin monter sur la plate-forme, son rêve, le carré de planches. compact et sonore qui serait son piédestal ;» ni et là, scandant la musique miraculeuse du choc précis des talons et des pointes, répan. dre sur le monde livresse du rythme qui la :

grisait. |

Lorsqu'elle fixait un certain point sur le | mur pendant assez longtemps sans penser à | rien, elle voyait son rêve se réaliser en image Tout y était : la plate-forme glorieuse, Lir-. zie, une Lizzie un peu transformée, qui avait des cheveux d’aurore, un sourire vainqueur et pourtant très doux, et probablement uns collier de perles au cou ; et tout autour, il YA aurait. elle ne savait pas au juste quoi, mais ce serait glorieux aussi. Certainement pas” les murs resserrés et humides ni les vitres.

DR Ro re stp se

sales de la corderie : c’étaient peut-être des

n claires qui formaient un amphithéâtre, mais “ quoi que ce fût, ce serait bien ; car il n’y Maurait plus rien d’ennurzux ni de laid. Et les L belles juives de PALecRApel Road jauniraient d'envie.

Elle était D dlenent rappelée à la réa- “lité par un bruit quelconque ou le coup de “pied charitable d’une voisine qui voulait lui méviter une amende ; et elle se remettait au … travail de bonne grâce, avec un sourire un «peu supérieur, parce qu'elle était seule à sa- “voir ce qui allait arriver.

… Et l'été vint. Il vint tout à coup, après un “printemps tardif et froid, et peut-être qu'il | remplit les campagnes de merveilles, mais — dans Mile End et Stepneyil pesa lourdement. «Le soleil chauffa à blanc le toit de zinc de M la corderie et transforma en étuve le long atelier où flottaient des poussières de chan- “vre, et les heures chaudes se traînaient l’une après l’autre au long des interminables journées.

- figures, d'innombrables rangées de figures

192 LIZZIE BLAKESTON à

Le soir arrivait pourtant, mais sil n’ appor- L tait à Lizzie que Faith Street, pareille à un long couloir tiède et sans soleil, emplie d’ nn | atmosphère stagnante où se fondaient tous les RAQE du jour. Quand l'oncle Jim tardait

à venir, elle montait pour l’attendre dans la 4 pièce du premier, et s’asseyait à sa place fa- | vorite près de la fenêtre. À ceite heure-là, il venait souvent par-dessus les toits des mai-/| sons d’en face une brise un peu plus fraîche, À qui annonçait l’approche de la nuit ; et même“ quand la brise manquait, les teintes douces du ciel entre les cheminées étaient une sorte de réconfort. | |

Bunny, qui lui tenait généralement compa= gnie, se laissait parois attendrir par la paix

du soir et lui révélait ses aspirations. Il dé= signait le couchant par un geste vague et di sait pensivement : « Tu vois, là où c’est vert Hein ! et ce que ça doit être loin ! » Et après. un silence : « Je voudrais bien y aller voir 1» Il ne songeait probablement qu’à cette par tie du monde qui devait se trouver directe- ol ment au-dessous de l’horizon aux nuances |

| L'idée de déplacement s’associait dans son

prit à des embarras nombreux, une grande fatigue, l'intrusion dans un milieu inconnu et probablement hostile. Non, elle préférait attendre son bonheur sur place. Elle sentait confusément qu'elle avait une quantité Mde souhaits à formuler ; mais elle ne pou- “ait guère les séparer l’un de l’autre. Ils for- “maient un tout, un régime complet dont | l'avènement viendrait modifier un état de | ho par trop défectueux ; mais séparés.

ils ls perdaient leur prestige.

PL: obscurité venait peu à peu, peuplée de

rmes vagues, tachée de lumières, et Lizzie se prenait à songer que si un de ses désirs pouvait être réalisé, elle souhaiterait avant out que le soir durât plus longtemps. D'abord le soir éte | | on avait fini de travailler et il y avait encore

toute la nuit avant qu’il fallût recommencer. Toutes les dures nécessités da jour, les abus

après tout, d’être si intolérables. Peut-êtr que le lendemain, ou un peu plus tard, tout, s’arrangerait ; et en tout cas, tant que le soi : durait, on n’avait pas besoin d’y songer. Le. soir était une heure de repos et de dédommagement, il venait rectifier d’une pesée | légère les balances irrémédiablement faus-| sées, et donner au pauvre monde presque toute sa mesure de paix. Lizzie aurait bien aimé qu'il durât plus longtemps ; pour le moment, elle n’en demandait pas davantage.

Le grincement d’une porte poussée annon= çait l’arrivée de l’oncle, et elle descendait le. retrouver. Quelques instants plus tard Faith Street était secoué dans sa torpeur par un refrain qui montait alerte et léger, un air de, danse qui semblait lancer un défi à toutes.

les lourdes choses immobiles et emporter le reste dans une irrésistible ronde. Et bientôt se mêlait à la musique un autre son plus |

Page 1