DE LIT
regardait encore. Depuis longtemps déjà il.
nourrissait une conviction obscure que dans.
tout le vaste monde il n'existait personne qui. pût être comparé à Sal ; maintenant il en était sûr, et de la voir ainsi, dans ses plus beaux atours, parée pour ce jour de fête, — leur.
dernier jour, — c'était comme si une troupe.
de choses sans nom s’éveillait au dedans de \ lui, et commençait à tirer, à pousser et à.
mordre...
Elle avait des lèvres très rouges dans une |
ne
LE DERNIER SOIR bb)
figure très blanche, Sal, et des yeux bleus très clairs avec des cils très noirs, de sorte que sa bouche empourprée frappait davantage au milieu de cette pâleur émouvante et que ses yeux auxquels les cils sombres, marqués comme une peinture, donnaient une expression dure et presque sauvage, surprenaient d'autant plus quand on les regardait encore, et qu'on voyait que c'étaient des yeux de petit enfant.
Sa robe était d’étoffe violette, avec des bandes d’or en travers du corsage, et une ceinture à boucle dorée ; par-dessus la robe, elle portait un long manteau en velours noir soutaché ; au cou elle avait un collier de perles à cinq rangs, et encore un autre collier avec de nombreuses pendeloques qui scintillaient sur sa poitrine ; à chaque oreille se balançait au bout d’un fil d’or, une grosse pierre bleu pâle. Sous ces vêtements et ces parures elle prenait forcément un air un peu hautain, hiératique, par souci de l’effet et pour faire honneur au jour de fête ; mais quand ses yeux se posaient sur Tom ou Bill et qu’elle leur par-
lait, bonne princesse, ils reconnaissaient bien leur Sal des autres Jours. .
Et Tom la regardait toujours, les: yeux
perdus, soufflant de tristesse, et buvait du re- 4 gard la splendeur des bandes d’or sur le vio-. let de la robe, l’'étincellement des joyaux, la grâce altière du long manteau de velours noir.
et l'appel poignant de la petite figure blanche, de la bouche rouge, des yeux ingénus et farouches…
Pourtant, ce fut Bill qui exprima le prenuer
: son admiration :
—— Oh Sal ! fit- il, Ce que vous êtes belle À
soir |!
Sal ds « Allads donc !» avec un pe- | lit rire modeste, fit un tour complet sur le « talon, faisant voler en l'air les pans du man- 1 teau de velours, et les regarda tous A6ux d’ un
“air narquois.
Tom soupira bruyamment et dit : . .
— Allons boire un verre !
C'était une offre qui n’exigeait pas de re
ponse ; ils s’acheminèrent tous trois vers le 3 « pub » du coin. Là, ils réussirent à trouver … : SN
RE
un siège pour Sal, lui D rent deux doigts
de gin dans un petit verre à pied, frêle, très distingué, et elle but à toutes petites gorgées |
4 pendant que, debout près d’elle, ils lampaient leur bière.
; Ils étaient seuls dans ce coin, et l'intimité Di ou peut- -être les libations fratereee, firent tomber le masque d’insouciance que Sal avait revêtu jusque-là. Elle releva.
les jeux. et demanda d’une voix hésitante:
— Et... c’est-y demain que vous partez, Tom?
4 Tom répondit :
… — Non! Après-demain seulement.
… — Ah! fit-elle. Alors ce sera moi la pre- mière partie ! à 4 {ls se turent tous les trois un instant, puis Mis Bill reprit d'un ton maussade : | … — C’est encore moi le plus à plaindre là
M edans, savez-vous ! Sal s’en va en service ; ça n’est peut-être pas drôle, mais ça n’empêche pas qu'elle va être comme un coq en “pâte, bien nourrie, et tout ça, juste assez de
travail. pour ne pas s’ennuyer, et tous les
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Ln.,2 é 4 s” "x "“ ei EE ne: Le
clients pour lui faire la cour ! Et voilà To
qui part pour être soldat, voir du pays, et le. reste ! Mais le pauvre diable qui reste dans … le coin, après que tous les copains sont par- "
tis, si on en parlait un peu, hein !
Tom regarda Sal, qui écoutait la tête levée, le cou plié en arrière, ses lèvres humi-. des luisant sur l'émail des dents, le menton. se dessinant sur le haut collier de perles à. l'éclat très doux et sur les pendeloques scintillantes ; puis il baissa les yeux et regarda. son soulier sans rien dire. Ce fut Sal qui ré-. pondit, d’une voix basse, traînante, en hési-"
tant un peu:
— Ça n’est drôle pour personne, Bill. On .
était si bien tous les trois. et voilà Tom qui . s'en va, et je m'en vais aussi... Et qu'est ce
qui va nous arriver ?
Ils se turent encore tous les trois, parce .
qu'on ne leur avait appris que juste assez de mots pour exprimer leurs pensées de tous les
jours, et qu’ils ne connaissaient pas de paro- …
les qui pussent dire leur nayrement hébété,
le ressentiment sourd que leur inspirait la «
force des choses, la dureté du sort qui les sé- | parait.
L'hiver était cruel dans Bethnal Green; il | avait apporté plus de misère encore que les | hivers précédents, et les souscriptions chari- . tables, les fonds de secours, les donations du | Gouvernement, si larges, si magnifiques dans les colonnes des journaux, avaient fondu sans +: Jaisser de traces au milieu de tout ce peuple n… dépossédé. Tom, sans ouvrage depuis long- | temps, avait vécu de ressources imprécises, … demi-journées de travail dans les marchés ou dans les docks, sommes minuscules glanées au hasard des rues; et voici que dès novembre l'usine où travaillait Sal avait fermé. Il nest vrai qu'elle avait un domicile, elle, qu’elle avait presque toujours assez à manger et qu'elle savait où dormir ; mais son beau-père s'était vite fatigué de la nourrir, il avait passé sans transition des reproches aux coups ; le travail restait introuvable, l'hiver s'avançait, nm plus dur chaque semaine ; après des jour- | nées passées dans la boue glacée du dehors, : en quêtes infructueuses, 1l lui fallait rentrer
60 LE DERNIER SCIR
au logis hostile et manger son souper hâti-. :
vement, sur le coin d’une table, guettant les.
SES PS - PET ep D CA re MTS PU
violences probables, devant la mère qui re.
gardait tout cela sans oser rien dire, les yeux.
grands ouverts, garée dans un coin, par peur
pour l'enfant qui allait venir!
Quand on lui avait offert cette place ‘1
un restaurant de Yarmouth, elle avait bien.
compris qu'elle ne pouvait pas dire «non»,
et d'ailleurs le beau-père, consulté, avait, promptement accepté pour elle ; mais elle sa-.
vait ce qui l’attendait. C'était une mauvaise: place, là où elle allait. Le patron, un gros”
homme noir et crépu, avait déjà eu «des en-.
nuis » avec ses servantes; il s’en était géné-« ralement tiré à bon compte, mais elles, les” servantes, ne s’en étaient pastoujours tirées. Quand Tom avait appris cela et qu’il avait vu. l’homme — parent d’un boutiquier de Brick.
Lane — il s’en était allé sans rien dire jus-" qu'au bureau de recrutement le plus proche,
où il avait pris le shilling du Roi.
Cela s'était passé à la veille de Christmas, 4 et voici que deux jours plus tard, ils s'étaient .
| retrouvés pour ce dernier soir de fête. Le
lendemain Sal s’en allait vers l’inévitable, narquoise et brave, et vingt-quatre heures
après, Tom partait à son tour, sept années
durant, servir Sa Majesté le Roi et Empereur
au delà des mers. Ils savaient cela tous les deux : ce qui forçait l’autre à partir, et ce qui les attendait, mais voici qu’au dernier moment ils découvraient que c'était un bien plus
grand malheur qu'ils- n'avaient cru.
Tom, — peut-être y songeait-il — poussa
un groognement sourd et s’en alla en traînant les pieds vers le comptoir ; mais à mi-chemin
Lil se ravisa et revint, par politesse, attendre … que Sal eût fini. Elle l’en récompensa en lui | tendant son verre avec un gracieux sourire, disant d’une voix très douce :
— Sail vous plaît, Tom, la même chose!
Bill les regarda tous les deux l’un après Pautre, tendit aussi son verre et baissa les
| yeux vers le plancher.
Cette fois Tom et Bill avaient du gin dans
Meur bière, et ils commencèrent à sentir que Cétait après tout un jour de fête, quel
que dut être le lendemain. Bill demanda :
— Quelle sorte de Christmas avez-v ous eu, Sal? :
Sal détourna la tête, indifférente, et répon-. : dit d’une voix traînante : | — Oh! Pas si mauvais... Sauf que le vieux, a commencé à me casser des assiettes sur la.
tête quand j'ai voulu reprendre du pudding:. ‘ mais il s’est calmé quand j'ai pris le tison-, nier. [l m'a dit comme ça : C’est bien! C’est bien, ma petite! Allez toujours! Dans votre nouvelle place vous vous ferez dresser!
Tom grogna : o — J'ai bien envie de lui régler son compte, | à celui-là, avant de m'en aller!
— Et laisser la mère et les mômes crever.
de faim, dit Sal. Oui, ça serait assez malin! 1 Ils se turent jusqu’à ce que ce fut le tour - È de Bill de payer sa tournée. Le bar était maintenant plein de buveurs entassés, de voix et de rires. Auprès d’eux un groupe se bousculait facétieusement. Bill contempla leur. 1 gaieté d’un air supérieur, et remarqua:
— Ça ne vaut pas notre dernier lundi de“
&e Gant VERT ASE Tes © Le
la Pentecôte, hein, Tom? Seigneur! Quelle journée qu’on a eue!
Tom hocha la tête et Sal levà les yeux au plafond avec un sourire d’extase rétrospec- & tive. Ce lundi de la Pentecôte, un ami fortuné les avait emmenés à Wanstead Flats dans sa carriole, et ils avaient eu là une de ces glorieuses journées dont le souvenir attendri fait passer sans plaintes bien des années dures.
Le grand ciel turquoise, les balançoires, la conquête ardente des noix de coco, les innombrables bouteilles de gingerbeer bues sur lPherbe, et la longue flânerie sur le dos, en plein soleil, la main dans la main, une tige de graminée dans la bouche! Etles collations de cervelas, de coquillages dégustés autour “des petites voitures d'amandes et de berlingots! Les nombreux pèlerinages au pub voisin, où l’on trinque sans compter! Et surtout le retour au crépuscule, à six entassés dans la petite carriole dont les essieux ploient et grincent, traînée par un poney minuscule, fort et ardent à miracle, qui comprend que c’est un soir de fête, et trotte éperdument ; le re-
RSR ENT
- tour dans la nuit sous le ciel encore tendre à, l'Occident, tous enlacés, têtes ballotantes sur les épaules, chapeaux échangés, chantant à pleine voix une romance délirante et lamen-=\ table! Devant et derrière ik y a des carrioles" semblables, toutes pleines de couples enlacés, étourdis, la tête lourde, ivres de boissons de: pauvres et d’une joie de pauvres, se serrant, l’un contre l’autre et hurlant dans la nuit, de. peur de se souvenir du lendemain qui arrive.
Et la gloire du vent frais que crée la vitesses du trot éperdu, les oscillations aventureuses. et les cahots, l’étreinte dont on s'accroche à! une taille avec confiance, comme à la seule.
chose dont on soit sûr, et seulement pour un. soir ! | |
Ils se souvenaient de cela tous les trois, mais sans tristesse, parce que tant qu'on boit. rien ne semble irréparable. Et puis la grande salle haute de plafond, chaude, bien éclairée, la foule entassée et bruyante, le cliquetis in cessant des verres et des pièces de monnaie sur le comptoir, la vue des compartiments:
opposés où des gens entraient à chaque ins
tant, l'air animé et jovial, certains au moins de quelques minutes de bon temps et de réjouissance, tout cela contribuait à leur rappeler qu'ils s’amusaient, qu’ils passaient ce + soir de fête comme ilconvenait, vêtus de leurs meilleurs habits et buvant ensemble.
Mais quand ils sortirent du bar dans la rue, le choc de la nuit les troubla un peu, et Sal, toujours brave, se mit à chanter.
Elle chanta :
Une belle peinture dans un beau cadre doré.
| ét Bill joignit sa voix à la sienne. Tom repre- | nait de temps en temps un vers avec eux, | ou bien un ou deux mots seulement, et puis {se taisait. Ils marchaient tous les trois au {nilieu de la rue: Sal avait une main sur |Pépaule de chacun des garçons et s’abandon- | nait aux deux bras qui lui entouraient la taille. {Ma tête en arrière, oscillant un peu à chaque kpas sous le grand chapeau à plumes noires, | les yeux vagues, elle semblait plongée dans June sorte d’extase sacrée, et envoyait vers le |@iel sa complainte nasillée comme une incan-
tation solennelle. Tant de foisils avaient ainsi arpenté Bethnal Green Road tous les trois, se tenant par le cou et par la taille et chantant à tue-tête! Tant de fois ils avaient élevé vers les dieux impassibles l’offrande de leurs harmonies : chansons d'amour, tristes ou tendres, toutes rhapsodiées bien ensemble, à pleines voix fêlées, religieusement, sans arrè ni défaillance, et voici ce que le sort leur en:voyait !
La rue était très large et les maisons fre :
- basses, de sorte qu’ils auraient pu se croirem dans une vaste plaine découverte, où il n° avait qu'eux entre la terre et le ciel écrasant Il était, ce ciel, parsemé de nuages très bas, curieusement découpés et semblables à des décors, si proches qu'ils faisaient ressorti davantage la profondeur énorme quiles sépa rait de la voûte saupoudrée d’astres, et défilaient d’un bout à l’autre de cette voût en théorie solennelle, gardant leur formatioi pompeuse, comme conscients du soir de fête Seus ce plafond somptueux, les maisons di e Bethnal Green Road, les quelques boutiques |
pauvremert illuminées, même les public-
houses gorgés de monde et dont les façades flamboyaient, semblaient d’une petitesse disproportionnée et mesquine, et les gens qui peuplaient cette rue : les couples chantant sur la chaussée, les groupes assemblés près des portes, les bandes qui passaient sur les
. trottoirs, tous se tenant par la taille, aux sons aigres d'une musiquette de bazar, étaient
Lu Î
\RE 1e
clairement des êtres pitoyablés, tronqués,
apparemment frappés de folie et célébrant L aveuglément un culte barbare.
Sal chantait de toutes ses forces, d’une
L voix nasale, sans inflexions, et les deux gar- |» cons chantaient parfois avec elle, et parfois | se taisaient pour l'écouter. Les strophes de |. Sa romance célébraient l’une après l’autre la
splendeur étonnante de:
… la belle peinture dans le beau cadre doré...
vision glorieuse qui, rien que d’en parler, imondait de distinction supérieure tout le pau-
| vre monde contrefait. Elle chantait comme | On récite une prière, les yeux fixes, la tête en
arrière, et de chaque côté de sa petite figure blafarde les grosses pierres bleues suspendues à ses oreilles oscillaient doucement. Elle | s'était faite belle pour ce dernier soir, Sal, et . maintenant elle chantait de son mieux sa ro- . mance la plus belle; de sorte que si le lende- . main qui les séparait devait leur apporter de | la malchance et de longues tristesses, ce serait le lendemain qui aurait tort ! ;
Tom s'était tu ; soudain il s’arrêta court, u ef dit d’une voix étranglée : :
— Oh ! allons boire, dites ! Voilà qu'il com- ‘ mence déjà à se faire tard ! :
Le public-house où ils pénétrèrent était è bondé jusqu'aux portes, et Bill dut pousser“ et se faufiler entre les groupes pour arriver jusqu’au comptoir. Dans cette salle violem-« ment éclairée, au sortir de l’ombre, Sal parut étourdie, et chancela. Elle se rattrapa d’une main à la muraille, etregarda Tom ave un sourire hébété. |
— Oh ! Tom! dit-elle. C’est-il bien ee qu'on s’en va tous les deux? Bill et vous et | puis moi, on était si bienensemble, mais sur-|
tout vous, Tom, surtout vous... Qu'est-ce qui va nous arriver ?.…. Et tout ce qu’on a oublié
de se dire ! | Tom la regarda aussi un instant, et puis détourna les yeux, les mans à fond dans ses poches, haletant comme une bête affolée. Et Bill arriva avec les verres. Ils burent ensemble, plusieurs fois, et peu à peu la chaleur douce, le bon goût des boissons et le tumulte auquel ils participaient, leur versèrent de
L\ nouveau un assoupissement très doux.
Un soir de fête ! C'était un soir de fête, et il fallait se réjouir. Tous les gens qui emplissaient ce bar s’amusaient bravement, buvant, riant et se bousculant l’un l’autre, ou bien trinquant avec des politesses solennelles.
Tom regardait autour de lui machinalement, et tout à coup l’idée lui vint pour la première fois que certains d’entre eux étaient peut-être comme lui gais en apparence, et au fond, effarés, abrutis par quelque incompréhensible détresse... Cet homme debout dans un coin, grand, fort, hâlé, d’un beau type massif et sain, qui se tenait tout droit, le cou
raide, et buvait seul, avec un air de sagesse durement achetée. Ces deux petits vieillards
cassés, hâves, presque en guenilles, qui sem-
blaient se raconter des histoires comiques d'autrefois et riaient en montrant des geneives baveuses... Et cette femme à peine pubère, enceinte, seule avec une autre femme
plus âgée qu’elle écoutait en tournant et re- à
tournant son verre entre ses doigts...
Mais quand il reporta ses regards sur Sal, il comprit quetousles griefs d'autrui n'étaient rien à côté du sien. C'était demain qu’elle s’en allait !... Et la figure de l'homme qu’elle allait servir !... [1 n’y avait jamais eu personne
comme Sal : : l'élégance distinguée de sa toi- …
lette, le faste des perles et des pierres, son air d'assurance délurée, qui semblait de l’hé-
roisme, à cause de sa fragilité pathétique ! .
Il regarda la pendule, et vit que le temps ga-
lopait férocement ; puis il se dépêcha de por- 4 ter son verre à ses lèvres, s’aperçut qu'il était \ vide, et sentit confusément que c'était un 4
mauvais présage.
Lorsqu'ils sortirent, il prit Sal par la taille À