SOIR
rs maître, presque brutalement, et la pressa
- Bill hésita, puis enfonça les mains dans ses À poches et marcha à côté d'eux. Ils s’en allè- - rent ainsi tous les trois jusqu’à Cambridge. Road,ets’arrêtèrent au milieu de la chaussée, -indécis, ne sachant que faire. Mais voici que - d'un public-house voisin vint un son de banjo et de voix gutturales, qui les attira. Trois ar- … tistes barbouillés de suie, rangés près de la porte, pinçaient leurs instruments et chan-
… parlaient de longues rivières désertes au cœur D continent de féerie, de plantations heu-
he. bise des yeux et des dents, le rouge des Le lèvres, tachaient les visages souillés : ils do- &. -delinaient de la tête, grelottant un peu sous … le vent froid, comme auraient grelotté de vrais
ra
LE nègres expatriés, et une mélancolie pittores-
sk de que emplissait leursrefrains de lointains pays,
… sonnait dans la vibration des cordes pincées et dans leurs voix aux sons de métal.
* CUTES appuya plus fort sur le bras de Tom,
contre lui : elle s’abandonna sans rien dire.
et écouta la musique avec un sourire ravi.
Les paysages étrangers et merveilleux qui défilaient dans ces romances, les amours, que rien de bien sérieux n’entravait, d’Africains | sentimentaux et de quarteronnes tendres et fidèles ; tout cela latransportait dans lemonde ” délicieux des pièces de théâtre, des chansons … et des livres, le monde où tout est mis en musique, et où tout finit bien. La clameur aigre des banjos avait pour elle la douceur de harpes célestes, et les voix nasales, usées par l’alcool et le brouillard, des chanteurs bar- : bouillés,. l'emportaient d’ un bond vers des régions bienheureuses. |
Tom, levant soudain les yeux, vit à travers la vitre du « pub » l’heure que CARTER la pendule, et sursauta. |
— Vite ! dit-il. Ca va fermer ! On n’a que juste le temps de boire un verre !
Ils se dépêchèrent d’entrer, et burent en hâte. Bill avait encore de l’argent et offrit une seconde tournée, si l’on avait le temps.
Autour d'eux les consommateurs commençaient à sortir ; le garçon, l'œil sur l'horloge,
-se préparait à expulser les attardés avant que Pheure fatale ne sonnât. Tom se pencha vers Sal, effaré, une grande peur dans les yeux, eb marmotta :
— Dépêchez-vous, Sal, dépêchez-vous !
. Encore un. |
Et Sal jeta le contenu de son verre entre ses lèvres, très vite, et le tendit de nouveau.
Quelques instants plus tard ils se retrouvaient dehors où on les avait poussés, et
cette fois la nuit se referma sur eux comme
une catastrophe. Toute la soirée ils avaient passé de la rue dans un bar, de nouveau dans la rue, et puis dans un autre bar encore ; ils avaient bu et chanté et fait tout ce qui pouvait leur venir à l’esprit pour célébrer dignement le jour de fête et leur départ, mais cette fois leur sortie dans l'ombre avait quelque chose de définitif et d'irrémédiable. Ils ne pouvaient plus rien, le sort les emportait déjà, et les refuges se refermaient derrière eux. Tom s’accrocha de nouveau à la taille de Sal et Bill les suivit en trébuchant. Parmi les grou-
pes quise dispersaient ils s’en allèrent le long de Bethnal Green Road jusqu’au coin d’une petite rue sombre, et s’assirent sur les marches d’un perron.
Au-dessus d’eux, les nuages blancs défi-u laient toujours en théorie pompeuse d’un bout à l’autre du ciel profond. Sal, en haut du per-* ron, les regarda un instant, les yeux ternes, le cou ballant, et puis appuya la tête contre le mur. Assis sur la première marche, Tom” restait immobile, mais ses yeux vacillaient,w se fixant tour à tour sur les pavés, sur Île ; mur d’en face, sur les gens qui passaient ; : il semblait essayer de se souvenir de quelque chose, quelque chose d’important qu'il avait : oublié de dire. <
Et Bill commença de se lamenter. D'une voix pâteuse il énuméra l’un après l’autre des.
griefs cuisants. Tour à tour il accusa le sort, des tiers malveillants, Sal elle-même qui s'était mal conduite envers lui. +
— J'ai été votre copain aussi, Sal ! dit-il, tout autant que Tom ; tout autant que Tom ré Et voilà que vous vous en allez teus les deux:
e'est notre dernier soir ensemble, et il n’y en a que pour lui !.. Jai été un bon copain pour vous, Sal ; tout autant que Tom !... Et c’est moi qui ai payé à boire le plus souvent ! | Un groupe passa, quelqu'un se moqua de sa voix gémissante, et il se leva en chancelant, s’étaya d'une main au mur et soudain se rua droit devant lui avec des coups furieux. Il y eut un tumulte prolongé, des jurons et des cris, le choc mat des poings meurtris- Sant la chair des pommettes, des bousculades confuses d'hommes ivres, deux combattants roulés ensemble sur le trottoir et qu’on Séparait avec des coups de pied et des bourrades, Tom se jetant dans la bagarre, titubant et féroce, et Sal égratignant quelque chose... Et puis un peu plus tard, ils se retrouvèrent seuls, sans trop savoir comment ét le calme solennel de la nuit les enveloppa | de nouveau. | Tom sentait que l'ivresse l’engourdissait peu à peu et luttait instinctivement pour se ressaisir, comme si l'abandon eût été la fin
10 LE DERNIER SOIR 4 de tout. Il regardait Sal, et chaque fois c'était un effarement nouveau. Demain matin elle partait... même plus, puisque depuis long temps déjà minuit était passé, et dans quel“ ques heures ce serait le jour. À travers la stupeur qui descendait sur lui 1 comprenait pourtant une chose qui était resté cachée jus= que-là : que tout le long des années dures, des interminables années de misère semées!
d’orgies rares, d’un bout à l’autre de sa vie! d'homme, et du haut en bas de son cœur, il n’y avait jamais eu que Sal qui comptât...
Assise sur la plus haute marche du perron:
elle appuyait la tête contre le mur. Son beau chapeau s'était un peu incliné dans labagarre, et une mèche de cheveux pendait le long de:
l’oréille comme pour cacher une meurtris+ sure. Ses yeux se fermaient à demi, ses 1è4 vres s’entr'ouvraient sous un halètement lé“ ger ; hors de l'ombre du chambranle, læ lumière du reverbère voisin plaquait sur sa figure une lividité terrible. Tom la regardait, toujours de ses yeux troubles, et luttait pour retarder encore l’inconscience qu'il sentait.
venir, et aussi pour essayer de bien compren-
dre, de voir clairement cette grande chose informe, urgente, atrocement urgente, qui lui échappait. Sal s’en allait... voilà ! C'était “insupportable et l’on n’y pouvait rien. Peutêtre y avait-il des choses qu’il aurait pu faire ou d'autres choses qu'il aurait pu dire, et alors tout eut été autrement. Mais comment faire ? Dans la vie tout arrivait pêle-mêle, au hasard, de travers, et on n’y pouvait jamais rien. Sal s’en allait, et quand elle serait partie 1l ne resterait plus rien... Il ne resterait plus rien : le monde serait vide, et lui Tom, serait vide aussi... Il s’en irait par les rues avec son habit rouge, et sous son habit rouge, il ne resterait plus rien... Et elle ! … La petite figure blafarde appuyée contre le chambranle était terriblement immobile, calme et figée, comme si toute sa vraie vie Pavait quittée, ne laissant plus qu’un masque de chair, une chair que chacun pouvait manier négligemment.… La nuit profonde se faisait complice, et voici que sur le visage livide une ombre hideuse semblait se baisser.
sal lo malt.
rire :
— Trens, Bill qui est malade ! 1
Bill était en effet appuyé au mur, la tétél entre ses coudes, et vomissait avec des hoquets et des gémissements profonds. Machi-* nalement Tom se passa la main sur la figure et sur le dos de sa main il y eut une traînée rouge, qu’il regarda d’un air hébété, parce qu'il ne pouvait comprendre d’où venait | sang. Et Sal se redressa à muitié en s’ap-« puyant d’une main au mur, oscilla deux ou, trois fois, et recommença à chanter :
Au bord du ruisseau du moulin je rêve, Nellie Dean...
Alors l'ivresse longtemps suspendue des-.
cendit sur Tom comme un suaire et fit un mirage confus de tout ce qui l’entourait. LEE ne voyait même plus Sal : seulement la tache blanche de sa figure, et il n'entendait qu'à
peine les mots qu’elle chantait. Mais il enten- -dait sa voix, qui était très douce et qui pourtant lui tordait le cœur. Il ne se rappelait même plus pourquoi.
Le monde entier semble triste et désert, Nellie Dean Car je vous aime et je n'aime que vous, Nellie Dean “Et je me demande si vous m'aimez encore, et si vous
[regrettez Les jours heureux qui sont passés, Nellie Dean.
Tom souhaita une ivresse encore plus profonde, qui effacerait tout et qui durerait longtemps, et il se laissa aller en arrière, s’allongeant sur la marche du perron, d’où il roula sur le trottoir.
Sal avait refermé les yeux, mais chantait toujours :
Je me souviens du Jour où nous nous sommes quittés [Nellie Dean...
Bull hoquetait le long du mur.
Laissez-moi m'enñndormir du sommeil de la terre.
ie C'est bien ici le musée ?
— Oui donc ! Entrez.
Grand-Grégoire s’est effacé en hâte pour
laisser passer les étrangers, et ceux-ci fran-
chissent le seuil l’un après l’autre, tâtonnant du pied, baissant la tête, et se groupent de nouveau dans l’intérieur obscur.
— Parici, dit Grand-Grégoire.
Devant une très petite fenêtre par où pénètre un peu du jour gris on a disposé une sorte de vitrine grossière toute pareille à un châssis de maraîcher. Grand-Grégoire en nettoie le verre avec sa manche; les visiteurs ap-
… prochent et se penchent, examinant les objets
disparates qui sont alignés là. Il y a deux
boulets entiers, un fragment de bombe, plu- « sieurs sabres, un casque et deuxshackos, des « pistolets, un long fusil à pierre, et au milieu, , étalé de toute sa largeur, un dolman à bran- « debourgs percé de deux trous, le trou rond d’une balle, la fente étroite d’un coup de … pointe, autour desquels s'étendent des taches «
couleur de rouille.
— À votre gauche, récite Grand-Grégoire, À un boulet qui s'était logé dans le mur de la … maison : Vous pouvez encore voir le creux du dehors, au-dessus de la porte. L'autre boulet
a été ramassé sur le champ de bataille, à l’en- «
droit où s'était formé le dernier carré. La.
bombe aussi. La tunique était celle d’un chas-« seur de la garde qui a été tué en chargeant
l'infanterie autrichienne ; voyez les marques.
des deux blessures et les taches de sang : le“ sabre recourbé qui est à côté lui appartenait aussi et il le tenait encore à la main quand on l’a ramassé. L'autre sabre était celui du …
général français.
Il ment avec sérénité, parce que son astuce ; de paysan lui dit que ces reliques de la grande
bataille, et la bataille elle-même, sont de très vieilles choses dont les vivants ne peuvent rien Savoir.
Les visiteurs écoutent jusqu’au bout, puis parlent entre eux à voix basse.
— Croyez-vous que ce soit authentique, tout ça ?
Un sceptique esquisse unemoueindulgente.
Un autre regarde autour de lui.
— En tout cas, c'est une très vieille maison. | |
{ls semblent un peu déçus, mais Grand- Grégoire n’en a cure, parce qu’il a gardé pour la fin la pièce rare du musée, la relique vivante dont l’effet est certain.
— Vous aimeriez peut-être bien causer avec la vieille, dit-il tout à coup. Elle est assise là, près du feu : on aime ben se chauffer, à cet âge-là. :
Bonhomme, il les conduit au grand fauteuil à dossier droit où la vieille a été installée au matin, et où depuis de longues heures elle se tasse sur elle-même et semble vouloir glisser vers la terre, ne restant assise enfin
que parce que ses membres raides refusent de se plier pour la chute et que son sarRe usé … n’a presque plus de pesanteur.
— Hé! la mère!
Il lui met une main sur l’épaule et la secoue un peu, mais sans violence, avec la précaution que l’on doit à un organisme cente- | naire qu’un miracle seul garde vivant.
— Voilà des étrangers qui voudraient vous causer un peu de la bataille. Vous vous rap- ‘ pelez bien : la grande bataille... et l’'Empereur.. Hein ?.. Vous étiez [à?
Les visiteurs ont formé un demi-cercle devant le fauteuil de la vieille et la regardent avec des grimaces de curiosité ou de compassion. Un bonnet plissé cache miséricordieusement sa tête, mais ce que l’on voit de son visage indique un âge émouvant. Les joues | forment de grands creux entre les os des pommettes et des mâchoires ; de ses yeux blancs + suintent des larmes continuelles qui roulent | et s’accrochent aux mille plis de la peau, car ce visage n’est plus qu’un amas de rides pareilles à des coupures. Le dur travail précoce,
DAUVrOté D cclonte la maternité, de après cela toute une longueur encore de viesordide et dure, sont venus d’année en année corro= mi der et taillader cette chose qui avait été une
Le
: figure de femme, pour en faire un exemple
déchirant. Et ce que l’on devine de son COTPS |
| sous les vêtements informes, est tel que DE : si fait mal d’y penser. ue — Hé! la mère! 0 Une dernière poussée a réveillé en elleun essaillement de vie, et tout de suite elle mmence à réciter sa leçon, sans bouger … ni tourner la tête, d’une voix qui tremble et à n défaille entre ses gencives. :
27 Oui, oui... C’est bien vrai que j'étais "4 là et je m'en Mo cle comme il faut... Les + | canons et les fusils faisaient ben du bruit, et aussi les chevaux qui couraient tous ensem- . ble, ct je vous dis que j'avais assez peur.
y a eu des hommes qui étaient tout déchi- ; rés et qu’on a soignés ici, et les canons ont on nanqué démolir la maison. C’est vrai... :
— Et l'Empereur, la mère ? N oubliez pas Empereur ! | 3h
— C’est ben vrai que j'ai vu l'Empereur aussi Îl a passé derrière la maison avec un grand monde à cheval, des généraux et je ne sais pas qui encore. Là, derrière la maison, sur le chemin, il a passé, et je l’ai vu comme je vous vois... comme Je vous vois.
Quand elle en est arrivée là, elle se rappelle la pantomine apprise et tourne vers les visiteurs ses yeux usés qui ne voient plus, en branlant la tête.
— C'est ben vrai... je l’ai vu.
— Quel âge a-t-elle donc ? demande une VOIX. : |
— Cent sept ans, répond Grand-Grégoire avec assurance.
Du coin de l’âtre une autre voix chevrotante s'élève.
— Cent sept ans, oui, c’est ben ça.
C'est la tante Ferdinand qui parle, et tous les regards se dirigent de ce côté. Comme l’aïeule elle est assise sur une chaise à dossier droit sur laquelle son corps voûté se tasse et vacille ; son visage est presque pareil à celui de l’autre, marqué des mêmes plis
innombrables et profonds qui creusent la -peau Jaune, et semble presque aussi vieux ; mais en elle la vie est encore forte et ses petits yeux aigus voyagent et luisent.
— J'ai quatre-vingt-quatre ans, moué, et - je suis sa fille ! Voyez donc ! Cent sept ans “c'est ça. C’est son âgé! |
Avec des exclamations d’étonnement les visiteurs se sont retournés et contemplent une fois de plus la survivante des temps héroiques, celle qui a vu, de ses propres yeux, les grands hommes et les grandes guerres.
Ils voudraient lui poser des questions, mais la pitié les arrête ; ils voient le délabrement pathétique de la face, les yeux morts, la fente sèche qui fut sa bouche ; ils devinent l’épuisement du maigre corps affaissé, etse taisent. Seul, Grand-Grégoire parle, et assure que la vieille est encore solide, quoi qu’on pense, et pleine de vie ; elle est un peu sourde, et na plus ses yeux de vingtans, mais elle comprend tout et mange bien.
— On ne le croirait pas à la voir, mais elle mange quasiment autant comme moi. Oh! je
vous dis qu’elle n’est pas près de mourir !
On en a ben soin. | La pauvreté décevante du musée est oubliée ; les visiteurs s’en vont vers la porte, . saisis, un peu émus: des pièces blanches | sortent des goussets. Grand-Grégoire les .
reçoit d’un geste gauche et suit le groupe jusqu’au seuil. Un des étrangers se retourne, une fois dehors, et regarde le trou que le bou- + let a creusé dans le mur: d’autres s'arrêtent | quelques instants au bord du chemin, le.chemin où quatre-vingt-dix-huit ans plus tôt . une petite fille a regardé passer l'Empereur et L son escorte. Puis ils s’éloignent lentement.
Grand-Grégoire revient vers la vieille et la rèégarde avec une nuance d'inquiétude.
— Elle a ben du mal à se réveiller, aujourd'hui !
— Ouai! fait la tante Ferdinand. C’est tous les jours pire, et quand des étrangers vien- . nent, elle en raconte un peu moins toutes les fois.
Le silence emplit la maison. Dehors, le … vent fouette la vaste plaine brune, les nuées .
- grises se pourchassent d’un bout à l’autre du ciel gris, et tous les reliefs de la campagne — les maisons et les granges aux toits noirs, les arbres que l'automne dénude et que le vent “brutalise — ont l'air de s'ennuyer ou de souffrir. | — Les bûches mal séchées fument dans l’âtre ; la vieille est affaissée sur sa chaise dure de- -vant la cheminée, et elle n’a plus conscience que de la fatigue qui l’écrase, et plus d'autre désir que celui de la mort.
1l y a quelques années — quinze ou vingt ans peut-être : qu'est-ce que cela pour elle ? son grand âge lui inspirait une sorte de vanité sénile et elle redoutait de mourir. Mais depuis, d’autres années trop nombreuses sont venues, et d’autres encore, et le tout l’a charoée d'un fardeau tel qu'un Dieu miséricordieux n'aurait jamais dû l’imposer à une de “ses créatures. Le poids l’écrase, presse ses vieux os dans leurs jointures usées, fait de son souffle et des battements de son cœur des spasmes douloureux dont l'arrêt amèneait pourtant une autre douleur insuppor-
table, et ce qui reste de sa chair a perdu la vie et n’est plus qu’un suaire inerte et froid. qui l’oppresse. :
Elle est assise de telle sorte qu’elle ne peut tomber, et il lui semble pourtant que c’est.
son seul désir : quitter une fois l’éternelle. posture immobile qui lui fait mal, se pencher et tomber face contreterre, secouant du même. coup le fardeau qui l’écrase sur elle-même | et la douleur de ses os. Elle sent que la terre l'appelle, et que si elle pouvait se jeter en. avant, coucher son corps usé sur le sol frais” et rester là quelques instants, l’insoutenable lassitude de ses membres se muerait en.
repos. L
Mais plusieurs fois par heure quelqu'un.
vient la remonter sur sa chaise dure, lui secouer l’épaule, éloigner l’inconscience douce qui semble toujours sur le point de venir, et. il faut qu’elle violente sa poitrine et sa gorge séchées pour prononcer une fois de plus les mots qu’elle a appris autrefois, qui n'ont.
plus de sens pour elle et que ses propres.
oreilles n’entendent plus. Si seulement — à
LA VIRILLE - 91
Dieu pitoyable — elle pouvait trouver la force dèse pencher etde se laisser tomber en avant, pour répondre à l’appel de la terre ! |
… Le silence dure longtemps. Les bûches se consument. Grand-Grégoire vient en jeter autres sur le feu et retourne s’asseoir. Les nuées défilent toujours dans le ciel attristé, etle jour gris reste pareil à lui-même à travers les heures de l'après-midi.
Mais quelque chose approche lentement D: la plaine, Grand-Grégoire se lève et regarde par la petite fenêtre carrée. C’est une automobile à carrosserie longue qui porte plusieurs personnes, quatre ou cinq ; main- +enant elles sont descendues et s’approchent “encore, s'arrêétant souvent et parlant entre elles avec des gestes qui montrent le lointain. Des étrangers ? Ils vont venir au musée, Sans aucun doute, et leur apparence promet (ne moisson de pièces blanches.
…(Grand-Grégoire lisse encore avec sa man- 4 le verre de la vitrine, s’approche de la “icille et lui touche l'épaule.
— Hé,la mère! Voilà du monde qui arrive.
Il attend quelques instants et la secoue de nouveau : | x |
— Hét
rude.
— Hé ! réveillez-vous.
La poussée a fait osciller le Corps men qui s’affaisse sur lui-même encore plus qué!
de coutume et commence à glisser vers le!
sol dans une posture singulière. Il le relève. aussitôt et l'accote contre le dossier, mais l'inertie assouplie de ce corps ét de la tête qui vacille, et le regard qu'il a jeté sur la figure ridée, lui ont dit la même chose en
même temps. | 4 La tante Ferdinand le voit reculer d’un pas.
et comprend de suite. "0 — Elle a passé ? 1
Grand-Grégoirereste muet et hoche la tête.
Par la fenêtre il peut voir le groupe des étrangers qui s’approche lentement, et cela lui fait saisir en une seconde l'étendue dü désastre. Sans la centenaire, son musée n’est.
plus qu'une supercherie grossière et ineffi- “cace qui n’attirera personne, c’est leur ganc. pain qui est parti avec elle. L’angoisse “de la misère qui vient le prend à la gorge, et la tante Ferdinand, qui a compris aussi, se penche et regarde le cadavre avec des yeux …incrédules et terrifiés. Le bois craque dans l'âtre, scandant les secondes anxieuses.
— Encore un coup d'œil jeté par la petite fenêtre qui donne sur la plaine, et tout à coup Grand-Grégoire s’est décidé et se hâte. Il | prend le corps inerte dans ses bras, l’enlève du fauteuil à grand dossier, et fait à l’autre vieille un signe de tête effaré.
— Toué ! Viens là, toué.
La tante Ferdinand se lève à grand’peine, 4 vacillant sur ses jambes raides, et se traîne jusqu'a au fauteuil où elle s’affaisse à son tour. Rien n’est changé; la flamme de l’âtre éclaire une autre figure flétrie qui révèle un âge émouvant, et les mains désséchées aux veines enflées qui tremblent sur la jupe noire suffi- “sent à exciter la pitié.
Mais Grand-Grégoire tourne autour de la
At e ,
Neon ©
pièce unique de la maison, portant dans ses bras, que l’âge commence déjà à raidir aussi, le cadavre léger et menu, et il cherche déses-
pérément une cachette. Le lit?... Mais les
rideaux d’indienne ne ferment pas. Quelque Es a
coin sombre ? 1l regarde et secoue la tête. « Les voix se font déjà entendre auprès du, seuiletil commence à trembler à son touret à perdre la tête,quand ses yeux frappent la grandé armoire de noyer. C’est assez d’un, bras, d’une main, pour tenir le corps desséché. de la centenaire ; de l’autre main, il ouvre lé grand panneau, voit tout l’intérieur d’un coup. | d'œil, les maigres piles de linge; les vêtements. de drap soigneusement pie occupentles deux | étagères ; dans le bas, il n’y a que quelques couvertures, des sacs vides, et le harnais usé du cheval qu’il a fallu vendre quand le fils. est mort. Ÿ aura-t-il place ? à Le chétif corps replié disparaît dans le fond de la grande armoire : la tête roule sur une couverture de laine brune et une des mains.
sèches semble faire un dernier geste et vient. s'appuyer contre la paroi. Grand-Grégoire.
se
LA VIEILLE Lt
referme le panneau de toute la vitesse de ses
mains tremblantes etseretourne juste à temps.
— Est-ce ici le musée ?
— Oui. Entrez.
Ils sont cinq : trois hommes et deux fem-
“mes aux manteaux riches. Grand-Grégoire
“leur montre la vitrine d’un geste ; ils appro-
chent et commencent à examiner les armes et «le dolman troué ; dans le fauteuil en face de J’âtre, la tante Ferdinand se débat contre son “angoisse et cherche à se rappeler ce qu’elle doit dire. Et Grand-Grégoire qui ne se sent
pas capable encore de réciter la leçon de
tous les jours, reste stupidement adossé à
Parmoire, les mains étendues à plat contre
les panneaux, comme pour empêcher de sor-
“tir le secret sinistre qu'il y a enfermé.
S'il avait su... S'il avait pu deviner quel
“Contentement infini la vicille avait trouvé
“dans la mort, et combien l'abandon du COTpS
“jeté là, sans respect, replié et tordu sur les
couvertures et Les pièces de cuir, la tête con-
“re le bois de l’armoire, était doux à celle
qui avait trop longtemps attendu |!
Dce ne fut que quand elle eut changé de tr ar Way à Stratford que Miss Winthrop-
sait de songer.
Elle s’enfonça en arrière sur la banquette,
rès droite, le chignon à la vitre, jeta à ses
roisines un regard de méfiance hautaine, et léploya la feuille de papier. Cette feuille por-
dans le coin supérieur gauche, un motif z compliqué, qui comprenait PIUSISESE
de fleurs, deux haies parallèles qui s’en
allaient vers l'horizon, et un coin de serre où
n mince jet d’eau montait vers une retombée
& plantes grimpantes. Dans le coin droit de
feuille s’étalait en grandes lettres le nom
du possesseur de toutes ces choses : « W.-G.
Firkins » et, en plus petits caractères, lindication de son négoce : « Nurseryman and Florist ». | e.
Une mäin attéhtive avait tracé en haut de la page, en beaux caractères arrondis et régi liers : :
et une ligne plus bas :
1 am aware, 1 am taking à great liberty.
Le reste n'était que dévotion humble el audacé affolée dé timide. |
Trois fois dans le courant de la page r'evenait la même expression : Je prends la li berté.… La liberté qué je prends... Getlt liberté... A géstés rapides Miss Winthrop:
Smith souligna dé Coüps de craÿôn imagi naires ces négligences de style. Quañid elli eut relu la lettre en entier jusqu'à la signà ture, régulière et ärrondié, ellé aussi, éommi un modele d'écriture, son rééard reon
LA DESTINÉE DE MISS WINTHROP-SMITH 99 une Seconde vers la vignette du haut de la page : les déux haies bien taillées qui s’en Alaient vérs l'infini, le jet d’eau parmi la relombéé dés feuilles et des tiges aux courbes Hollés… et, repliant la lettre avec soin, elle féleva lés Yeux et regarda devant elle avec un commencement de sourire.
Pauvre Mr. Firkins ! 11 n’avait pu trouver le courage de parler! Il lui avait fallu écrire, ét inémé Sa demande officielle, rédigéc et cal- Jligraphiée avèc Soin, ressemblait fort à une lettre d’excuses. Sous chaque phrase transpa- “raissait sa conviction qu'aspirer à la main et 4 cœur de Miss Winthrop-Smith était pour ii une grande audace, une ambitivn effrénée, “peut-être dé l’impudence ; et Miss Vinthropmith, qui tenait sa lettre repliée à la main hsardait à travers la vitre du tramway \éfilér lës mäisons de Bow et de Mile End, tait un peu dé cét avis.
“La pobulation dé plusieurs rues de Ley- 10 Stone, les fidèles de la petite chapélle Bâptiste qui donne sur le square, ët d’une Hanière bénérale tous lés gens qui avaient
eu l’occasion d'entrer en conversation, même brève, avec Mrs. Winthrop-Smith, n’ignoraient plus que sa fille occupait dans la cé lèbre firme Harrisson, Harrisson and C° Li:
mited, courtiers maritimes, une situatior enviable et rare. Que cette situation n’eût été à l’origine, et ne fût encore, nominalement, qu’un poste de sténo-dactylographe, elleeut consenti à l’admettre ; mais la compé: tenceque Miss Winihrop- nil avait acquise en ces affaires, le zèle intelligent qu'elle avait tout de suite déployé, la confiance aveuglé que les chefs de cette colossale entreprisé accordalent à ses capacitéset à son jugement, voilà ce qui comptait !... Les nouvelles conclaiggances Dreata teen Winthrop-Smith le dimanche matin à l'issue du service, al quart d'heure où les redingotes rigides et les robes de soie sanglées échangent des politess ses solennelles, emportaient toujours de ces conversations la vision étrange de Miss Winthrop-Smith, rougissante, un peu gênée, so livre d’hymnes à la main, installée en plein cœur de la Cité, précisément au centre d’ur
réseau de lignes téléphoniques et de câbles, ordonnant et dirigeant dans leurs courses les flottes marchandes du monde entier. De sorte qu'épouser Mr. W.-G. Firkins, pépiniériste, ceût été un peu — elle ne l’aurait pas dit, mais elle le sentait — une déchéance.
… Il assistait souvent au service à leur chapelle — encore que de mauvaises langues prétendissent qu’il appartenait réellement à la secte des Méthodistes primitifs, et non à celle des Baptistes, — et il portait toujours des faux-cols prodigieusement hauts et raides et des complets de diagonale bleue qui semblaient éternellement neufs, comme s’il eût voulu relever par son élégance personnelle le caractère de son négoce. Même :1l avait paru deux ou trois fois, récemment, vêtu d'une redingote à revers de soie, et coiffé d'un chapeau haut sous lequel sa figure rose reluisait de propreté et de candeur honnête.
Pauvre Mr. Firkins ! Elle se répéta cela plusieurs fois mentalement, avec un demi- Sourire apitoyé, et puis se demanda soudain