La PREMIÈRE conquête masculine
DE LA BELLE TaLLIEN A DOUZE ANS t 32-38.
— Thérésia est envoyée- a Paris : 38-43.
/(1752-1784.) Madrid
Thérésia Cabarrûs— qui fut successivement marquise de Fontenay, citoyenne- Tallien, favorite du Directeur Barras, maîtresse du financier Ouvrard et mourut princesse de Caraman-Chimay — était déjà un personnage légendaire à l'époque la plus brillante de son existence au point de vue de la jeunesse et de la beauté.
Il en résulte que, si sa physionomie véritable tente la curiosité aujourd'hui — c'est-à-dire à un moment oii notre évolution sociale nous fait pressentir des agitations comparables à celles dil mouvement révolutionnaire de 1789 < — on est
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fort embarrassé de la représenter avec exactitude, parce qu'il faut tout d'abord s'attaquer à une légende inexacte, vieille de plus d'un siècle.
En outre, la légende de la belle Tallien déroute par les contradictions qui la caractérisent et qui sont la conséquence des rôles joués par cette « merveilleuse » auprès des principaux agitateurs politiques de son temps.
Déjà, les partis les plus opposés se la disputaient lorsqu'elle n'était encore que la concubine du terroriste Tallien, à Bordeaux.
Jusqu'à la chute de Barras, elle fut simultanément exaltée et vilipendée par les républicains et par les royalistes; chaque camp renfermant à la fois, pour ou contre elle, des adulateurs et des détracteurs.
Ses adversaires et ses partisans ne furent jamais d'accord qu'à l'égard de sa beauté et surtout de son charme, absolument incontesté.
Les portraits que Ton connut d'elle, et ceux qui existent encore, n'infirment point cette unanimité admirative. Et pourtant, aucun de ces documents ne rend son plus vif attrait parce qu'il résidait dans l'expression de ses yeux et de sa physionomie, dans ses mouvements et dans ses attitudes, ainsi que nous l'exposerons lorsque nous aurons à la représenter à l'aurore de sa jeunesse féminine, puis à l'apogée de ses succès.
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Uhistoire de la première Révolution française ayant été, plus tard, l'objet des appréciations les plus contradictoires en raison des mêmes oppositions des partis, Thérésia fut bien ou mal jugée, idéalisée ou discréditée par les historiens jusqu'au moment où Arsène Houssayc fit d'elle, en 1867, sous le plus favorable de ses surnoms : « Notre Dame de Thermidor », une histoire apologétique fort attachante, mais peu justifiée.
Dans ik Le Curieux », M. Ch. Nauroy, avec le sens critique aiguisé qui le distingue, donna une assez longue étude sur M™^ Tallien, accompagnée de documents précieux.
Nous aurons plus d'une fois à citer cette excellente étude, et particulièrement les pièces officielles qu'elle reproduit, car on est loin d'en avoir tiré toutes les indications qu'elles renferment.
Enfin, Joseph Turquan fit, en dernier lieu, sous le titre : « La citoyenne Tallien », ime histoire de la belle Thérésia, moins incomplète, mais dont le caractère de la célèbre séductrice ne se dégage nullement (i).
Or, dans l'histoire d'un personnage aussi romantique que Thérésia, le caractère est justement une
(1) Il convient de mentionner une M^* Tallien^ de Pétrui DuREL, dont nous donnerons quelques extraits ; mais cetU dernière publication n'est qu'une sommaire ébauche.
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dominante directrice de laquelle dépend presque tout l'intérêt.
Si claire, si logique que soit l'existence d'un être humain, on ne se l'explique bien que par une appréciation juste de son caractère distinct. A plus forte raison faut-il multiplier les inforrnations et les démonstrations du caractère, lorsqu'il s'agit d'une personnalité aussi complexe que le fut en apparence Thérésia, dont la vie, loin de suivre un développement logique et normal, présente des contradictions, des incohérences, positives ou fictives, fort déconcertantes.
Jusqu'à son premier mariage avec Devin de Fontenay, et même un peu au delà, Thérésia manifeste des tendances aristocratiques sans cesse plus accentuées.
Puis elle verse assez brusquement — ou paraît verser — dans un engouement démocratique échevelé.
Plus tard, elle oscille — ou semble osciller — entre les principes monarchiques et les principes républicains, et se rallie enfin définitivement à l'aristocratie, qui reste sa dernière idole déclarée.
Telles sont du moins les apparences qui ont été acceptées sans discussion, sans analyse, par tous ceux qui se sont occupés d'elle.
Il est simf)le iet facile, en effet, d'imaginer une Thérésia ballottée par les circonstances et, tour
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à tour, aristocrate avec Devin de l^onicnay, révolutionnaire avec Tallien, républicaine arriviste sous Barras et le richissime Ouvrard, puis, revenant à la monarchie par son dernier mariage avec le comte de Caraman, qui la fit, peu après, princesse de Chimay.
En la montrant ainsi, invariablement, jouet des événements, tous ceux qui ont prétendu intéresser à elle, soit en la dénigrant, soit en chantant ses louanges, n'ont peut-être pas compris qu'ils l'aveulissaient singulièrement.
Un examen plus méthodique, plus serré, plus rationnel, plus « scientifique », en un mot, démontre au contraire qu'elle voulut Devin de Fontenay comme elle voulut Tallien, puis Barras.
Si le financier Ouvrard lui fut imposé tout d'abord, elle le voulut ensuite, et n'épargna rien pour le conserver, parce qu'elle l'avait délibérément accepté, comme elle avait délibérément choisi ses autres précédents « protecteurs ».
Et ce précieux Ouvrard ne fut lui-même d'aucun poids sur son esprit quand elle voulut, en dernier lieu, le comte Joseph de Caraman et sut se faire épouser par lui, en dépit de l'opposition de sa famille.
Ainsi, maîtresse de sa destinée, on conçoit, d'emblée, la belle Thérésia infiniment plus intéressante, et l'on pressent, même sans les connaître
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encore, que les mobiles qui Tout fait agir expliqueront ses fluctuations et ses contradictions, véritables ou fausses.
Mais la partie la plus romantique, et surtout la partie légendaire de son existence, s'est déroulée dans de si violentes tourmentes qu'au premier abord ces tourmentes éclipsent tout et qu'il faut une application très soutenue dans l'analyse de ce que l'on sait de Thérésia pour y découvrir la prédominance irrécusable de sa personnalité, extrêmement développée.
Au lieu de passer rapidement sur ses origines, sa jeunesse et ses débuts dans la société française aristocratique de la fin du xviii* siècle, comme ses précédents historiens, pour arriver plus vite aux phases semi-légendaires de son existence révolutionnaire avec Tallien et de sa gloire républicaine avec Barras puis Ouvrard, nous commencerons donc par donner tous les développements que comporte la première partie de sa vie, qui fut d'ailleurs de beaucoup la plus heureuse.
I^orsqu'ils parlent de ses origines, les biographes de Thérésia commencent par faire de son père un gentilhomme.
Or il importe tout d'abord de rétablir ici ce
qu'était réellement le père de Thérésia, car on verra, par la suite, que ce n'est point chose sans importance.
Dans la légende de la belle Tallîen, son aristocratie initiale indiscutée joue, en effet, un rôle piquant.
Il fut agréable aux démocrates — et Tesprlt démocratique domine encore notre temps — ae voir en Thérésia une « ci-devant » convertie à la foi républicaine par une sorte de « grâce civique ».
Les faits démentent cette opinion.
Son père, né à Bayonne en 1752, était bien français — ou plutôt basque, c'est-à-dire d'origine mixte, à demi français, à demi espagnol — mais nullement gentilhomme.
F'rançais par la naissance, il fut du reste sans cesse Espagnol par ses actes et par ses préférences. Toute sa carrière fut espagnole. En dépit de sa naissance, c'était un fidèle sujet de la monarchie des Espagnes.
Il passa presque toute sa vie chez nos voisins; et, lorsqu'il eut des rapports officiels avec la France, on le tint si peu pour français d'esprit et de cœur, qu'il se vit traité avec toute la réserve, et même la défiance, dont il convenait d'user envers un étranger.
Il eut évidemment le désir de s'élever au-dessus de sa condition première et sut y réussir, mais
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par des moyens exclusivement roturiers, car il ne pratiqua même pas l'industrie; il se confina dans la finance, application de nature parasitaire qui n'a rien d'aristocratique dans Iç fond, et qui n'emprunte que ses formes luxueuses à l'aristocratie.
Le souci de la race, porté par les familles nobles à sa plus vive expression dans celui, plus immédiat et plus personnel, de la famille, ne semble nullement l'avoir dominé.
Il n'appela point ses enfants à partager les faveurs dont il jouissait à la cour d'Espagne. Il ne les retint pas dans sa patrie d'élection.
L'un, Théodore, fonda une maison de Commerce à Bordeaux sous la raison sociale « Cabarrus fils et Cie ». L'autre, par désespoir passionnel, prit du service dans les armées de la République et se fit tuer en combattant.
Sa fille ne lui inspira pas une plus grande sollicitude : après l'avoir expédiée en France, Cabarrus ne s'occupa guère d'elle que pour lui donner les autorisations légales dont elle eut besoin soit pour se marier, soit au moment de son divorce (i).
Thérésia elle-même n'a pas marqué pour ses
(i) François Cabarrtis eut, sans doute, à la Cour d'Espagne, «ne vie privée très licencieuse qui expliquerait son indifférence relative pour son foyer marital et pour les trop grandes dispositions galantes de sa fille.
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propres enfants un amour beaucoup plus développé.
Mais ces sentiments peu aristocratiques n'impîiquent d'ailleurs point que Thérésia et son père aient été indifférents au prestige de l'aristocratie.
Tout porte à croire, au contraire, que le financier Cabarrus, devenu riche et puissant à la cour d'Espagne, devait ambitionner la noblesse, les titres. A toutes les époques, cette ambition fut, ■ — et demeure encore actuellement, — l'un des péchés mignons des financiers.
Quant à Thérésia, sa vie entière témoigne de ses ambitions aristocratiques. Mais la noblesse véritable ne s'acquiert pas si vite que la fortune et les honneurs; il faut des générations pour !a posséder réellement, pour en avoir naturellement les caractères.
Les financiers ne sont presque janiais des « amoureux ». Ces calculateurs ont, par goût instinctif, par disposition particulière et par nécessité professionnelle, une sécheresse d'âme, un égoisme spéculatif tout à fait opposés à la générosité altruiste de l'amour.
Mais, par contre — ce corollaire est normaï — ils sont généralement passionnés.
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Rien ne permet de supposer que François Cabarrus eut un coeur tendre; mais il est certain qu'il s'éprit assez passionnément d'une de ses compatriotes : Marie-Antoinette Galabert, puisqu'il l'enleva, la rendit mère et vécut avec elle avant de l'épouser secrètement.
Pourquoi fit-il clandestinement ce mariage ? Faute de la moindre indication à cet égard, on est réduit à la maigre ressource des hypothèses.
Cabarrus vouîut peut-être dissimuler la régularisation trop tardive de son union ?...
Marie-Antoinette Galabert, bien qu'il l'eût passionnément désirée, ne lui paraissait peut-être plus un parti assez brillant ou assez digne de ses grandes visées ?
On est tenté de préférer cette explication à la première, ou de lui donner la prédominance — • car elles ne sont pas inconciliables — en considérant qu'il n'est jamais question d'elle lorsque, pourtant, sa présence ou son existence aurait lieu d'être mentionnée.
Ce que l'on sait de son frère se réduit à bien peu de chose et n'est pas de nature à le faire supposer très distingué. Nulle part, les Galabert ne sont présentés comme des personnes importantes ou même seulement notables, soit par leur situation de fortune, soit par leur rang social.
Il est permis de présumer qu'ils étaient d'une condition modeste. Galabeit semble avoir été une sorte de petit banquier à Bayonne,
Ainsi, les parents de Thérésia, François Cabarrus et Marie- Antoinette Galabert, unis par des appétits passionnels violents, puisqu'un enlèvement les caractérisa, vivent d'abord dans une situation sociale irrégulière.
Cabarrus, qui gravite à Madrid autour de la cour d'Espagne pour ses affaires financières, dont le développement est déjà ou va devenir vite considérable, donne-t-il M"« Galabert pour sa femme légitime, alors qu'elle ne l'est pas encore ?
Ce serait un mensonge trop imprudent. Un calculateur, un homme d'affaires dont les entreprises exigent forcément beaucoup de diplomatie, est incapable de commettre une telle sottise.
Il est donc plus que probable que l'imion irrégulière de Cabarrus et de M^i* Galabert fut d'abord soigneusement cachée ; car^ si elle avait été affichée, le financier n'aurait point osé plus tard la régulariser, même par un mariage clandestin.
Les deux premiers enfants de Cabarrus — deux fils — sont-ils nés avant ou après ce mariage secret ? On n'a aucun document indicateur à cet égard.
Mais, de ce que ces documents font défaut et de ce que la naissance de Thérésia n'est pas enve-
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loppée du môme mystère, il est peut-être permis fi'induire que la régula;-isation légale de la situa* tion de sa mère s'était produite avant sa naissance.
C'est d'ailleurs au château de Saint-Pierre de Caravanchel de Arriba, localité voisine de Madrid, que naît ce troisième enfant de Cabarrus, le 31 juillet 1773.
Si peu développé que soit encore le traîn de la maison Cabarrus à cette époque, le fait d'habiter le château de Caravanchel implique forcément pour elle plusieurs serviteurs. Or ce n'est pas à plusieurs domestiques qu'on fait garder le secret, si « croustiUeux », d'une union illégitime. Le jeupe financier, ayant p^r surcroît son foyer établi près de la capitale, eût été bien vite trahi par ses gens.
Ceci autorise à penser que, dès 1773, ou peu de temps auparavant, Mi^« Galabert était devenue M"^® Cabarrus, mais que son mari ne la produisait pas dans le monde espagnol aristocratique où il se glissait -r- s'il n'y était pas déjà en assez bonne posture.
Néanmoins, François Cabarrus n'a sa situation politique et financière solidement établie que quelques années plus tard, à la suite de son ingénieuse création des « billets royaux », ou 4 Valès », dont l'cmissiott eut un prodigieux succès.
Laîrtulier, dans sa notice sur M™« Tallien {Les Femmes célèbres de la Révolution), donne quelques vagues indications sur ces « billets royaux », proraptement préférés aux espèces monnayées parce qu'ils portaient intérêt.
Les « Valès » furent probablement le point de dé^ part du grand essor de la fortune de Cabarrus, et cette fortune dut être très rapide, puisque, peu après, le financier fonde — le 2 juin 1782 — la banque Saint-Cliarles, dont il est naturellemenlj le directeur.
Les charges, mais aussi les privilèges de cettQ banque, placée sous le crédit moral du nom royal, sont énormes. Elle acquitte toutes les obligations du Trésor, et pourvoit aux dépenses des service^ de l'armée, aussi bien pour l'intérieur que pour l'étranger. En revanche, ces découverts considé» râbles valent à Cabarrus un intérêt de 6 %, et l'on entrevoit que ses bénéfices nets doivent être BXDlendides en constatant que, six années plus tard, il pourra très allègrement donner 400,000 livres de dot à Thérésia et trois propriétés avec immeubles à Paris, tant aux environs du cours La- Reine qu'à Passy.
La famille Cabarrus habite alors (1782) le châ« teau de Saint- Pierre de Caravanchel depuis neuf ans au moins, puisque Ihérésia y est née en juillet
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Fortune aidant, elle a dû « prendre ses aîses > dans cette denaeure. Sa vie y est certainement large, avec un nombreux personnel de serviteurs des deux sexes.
M™« Cabarrus — dont on ne parle Jamais, sans doute parce qu'elle est plus femme d'intérieur que mondaine — a probablement toute la charge de l'administration domestique, car les affaires de son mari sont trop absorbantes pour lui laisser le loisir de conduire son « home ».
Bst-il même beaucoup chez lui ? Assurément non. vSes responsabilités et ses travaux l'attachent à la ville et à la cour, l'obligent même sans doute à s'absenter de Madrid fréquemment (i) ; il doit être fort peu au château, que Marie-Antoinette, au contraire, ne quitte guère et où vivent aussi ses trois enfants : ses deux fils et la petite Thé« résia, alors âgée de 9 ans.
Nous connaissons la date de la naissance de François Cabarrus (1752) et celle de Thérésia (1773)' Mais nous n'avons aucim renseignement précis sur les dates des naissances de Marie-Antoinette Galabert, de son frère et des deux pre« miers enfants de Cabarrus — les deux fils — nous ne connaissons même pas le ou les prénoms du
(i) On peut supposer aussi que des succès galants le retiennent à la cour, et que c'est une des raisons qui^le^détourncut
second. (I/C prénom usnel de l'aîné est donné par sa raison sociale à Bordeaux : Théodore Cabarnis fils et Ci«.)
Ces lacunes sont si gênantes pour une saine appréciation des faits qui concernent l'enfance de Thérésia, ou qui s'y rattachent, qu'il faut essayer de les combler, au moins approximativement, et nous pensons que l'on peut y parvenir au moyen de déductions logiques de la manière suivante
François Cabarrus, né en 1752, a 21 ans au moment de la naissance de Thérésia, en 1773.
Mais il eut aussi auparavant, de Marie- Antoinette Galabert, deux fils ; ce qui reporte au moins à 1771 la naissance de l'aîné de ces fils, et au moins à 1770 l'enlèvement de leur mère, Marie- Antoinette Galabert.
Nous disons: au moins à 1770 pour l'enlèvement. Mais, d'autre part, il n'est guère possible de faire remonter à une époque antérieure cet enlèvement, parce qu'en 1770, François Cabarrus n'avait que î8 ans, et qu'il lui fallait bien au moins l'autorité morale de dix-huit printemps pour décider Marie- Antoinette à le suivre, à se laisser enlever, en supposant qu'elle n'eût alors que 15 à 16 ans.
Ces déductions logiques nous permettent déjà de présumer la date de 1770 pour l'enlèvement de Marie- Ant oinette, et celles de 1771 et 1772 pour L es naissances de ses deux premiers enfants..
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Qxiant h Marie-Antoinette elle-même, s'il est peu probable qu'elle eût i8 ans, comme Fran^uia Cabarrus, au moment de son enlèvement, a for^ tiori ne peut-on la supposer plus âgée que lui. Et, d'autre part, on ne peut admettre que le jeune Cabarrus ait osé, si passionné qu'il fût, pratiquer un rapt en territoire français sur une fillette de moins de 15 ans.
L'indécisÎDn dans laquelle on est à l'égard de la c^ate de la naissance de Marie- Antoinette Gaîabert ne s'étend donc pas au delà de trois années, et nous autorise à choisir entre 1755 et 1756.
Le frère de IMarie- Antoinette était-il son aîné ou son cadet ? Il semble d'abord im^possible de le savoir, car aucune pièce ne l'établit.
Pourtant, si l'on pèse les termes des mentions qui ont été faites de cet oncle de Thérésia, et surtout si l'on tient compte du récit de l'aventure très romantique de Bagnères (1793) — au cour 3 de laquelle le frère de Marie-Antoinette prit publiquement, vis-à-vis de sa nièce, un rôle de père •— on est am^ené à en déduire qu'il devait être plus figé que sa sœur, puisque, s'il avait été ?/>n cadet, il n'aurait eu que 13 à 15 ans de plus que Thérésia.
Hn 1703, cet oncle devait donc avoir 30 à 40 ftns pour le moins, ce qui place la date de sa nais« sance entre 1753 et 1754.'
tA BEI.I.IJ 1*AI,I,mN et
Aînsî, pour résumer : en 1782-17S3, époque ofî François Cabarrus se voit, à peine âgé de 31 ans, dans uiie situation financière et politique admi* rable, sa femme a 28 à 29 ans, Thérésia 9 ans et demi, et ses frères ont 10 et 11 ans et demi.
En considérant la grande fortune et la haute situation de François Cabarrus en Espagne, on est tenté d*affirmer que ses enfants ont reçu la plus brillante éducation, et Ton n'en doute plus, si Tun d^èux, Thérésia, confirme cette bonne opinion par de simples apparences de culture. Cela n'est pourtant pas exact (i).
(i) Arsène Houssajre, parlant de Tenfânce dé Thêfêisîâ, dit :
« Ce fut à Madrid, dans l'enivrement de la fortune rapide I du comte de Cabarrus, que fut élevée Thérésia de Cabarrus, « ou plutôt, pour parler selon la traiition, Thérésia Cabarrus.
« Son père, qui était, avant tout, un esprit sérieux, qui, € moins que tout autre, se laissa prendre aux éblouissemsut'î « de la fortune, donna à ses enfants une instruction sévère, t disant que là était l'or le plus pur, parce que c'était la fortune « de l'âme* Il voulut même que sa fille fût savante, ne crai- « gnant pas que celle qui sait se donne les airs de femme sa- € vante.
< Thérésia parlait trois langues avec l'accent intime et « familier; l'espagnol^ le français et l'italisn; elle part-xit € même un peu latin, mais tout simplement parce qu'elle « étudiait avec ses frères et qu'elle surprenait, ç4 et là, ua « mot de cette langue de Virgile.
« Quoiqu'elle fût très jeune, déjà tout le beau Madrid s'émer» « veillait de sa beauté. Elle fût devenue bien vite dix iolt « grande d'Espagne, si le comte de Cabarrus ne l'eût améril-a « à Paris avec ses frères, pour qu'on y parachevât leur éd i^a-» • tion. Ce ne fut pas sans chagrin que la jeutie ûUe dit àdiem
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Thcrésîa n'était rien moins qu'une personne for»: instruite. Elle avait de faibles teintures d'un cer« tain nombre de connaissances, mais n'en possédait bien aucune.
Son instruction n'a d'ailleurs été ébauchée qu'en ICspagne; car, dès son arrivée à Paris, elle n'a plus été occupée d'études, mais seulement de plaisirs, de toilettes, d'intrigues, et c'est en 1785 qu'elle a quitté son pays natal.
A ce moment, elle n'avait pas plus de 12 ans : on se demande comment elle aurait déjà si bien acquis la parfaite connaissance des trois langues qui lui est généreusement prêtée par divers biographes — sans compter un peu de latin I
• à Madrid et au chAtcau de Caravanchd, qui est 'aujour- « d'hui à M™« la comtesse de Montijo. »
A. Houssaye a connu le jy Cabarms, l'un des enfants de Thérésia et du financier Ouvrard, qui lui a fourni beaucoup d'indications sur sa mère ; il a été surtout documenté, il le dit lui-même, par M™» du Hallay et par M»» Brunetière, filles de la princesse de Chimay.
Ce qu'il rapporte, d'après ces inspirateurs, ne peut être admis qu'avec beaucoup de réserves, parce que les enfants de Thérésia ne devaient être que trop enclins à exagérer en bien les meilleurs tableaux de la jeunesse de leur mère.
Néanmoins, si Thérésia avait été élevée dans un établiseement d'éducation, cet établissement, dvil ou religieux -^ en raison de la haute situation de François Cabarrus — n'au» rait pu être qu'une maison de premier ordre.
Les enfants de la belle Tallien, le sachant par leur mère, n'auraient donc pas eu à Je cacher ; or^ il n'en ont rien dit.
Ayant vécu jusqu'à 12 ans en Espagne," entourée de serviteurs espagnols et avec des parents qui parlaient espagnol (son père surtout devait posséder très parfaitement cette langue ), elle connut naturellement Tespagnol. Disons, pour préciser, qu'elle comprenait et parlait cette langue ; ajoutons qu'elle devait certainement savoir lire et écrire en espagnol, mais, par prudence, n'allons pas plus loin.
lye français étant pourtant la langue natale de ses parents, il est encore naturel qu'elle ait appris, dès son plus jeune âge, à comprendre et à parler le français, auquel son père et sa mère devaient avoir certainement recours pour se communiquer et dire à leurs enfants ce que leur personnel domestique ne devait pas entendre.
I^es lettres de Thérésin attestent que la langue française lui était très familière. Mais le style de sa correspondance est plus que médiocre, surtout pendant la Révolution ; ses épîtres ne sont exemptes ni de fautes de français ni de fautes d'orthographe, et ces défauts ne s'atténuent qu'à la longue. Elle a fort peu étudié la langue française pendant son enfance.
Quant à l'italien, langue tout â fait facile à apprendre pour qui parle déjà le français et l'espagnol, Thérésia était loin, bien loin de Je com* prendre et 4e le. parler „ avec. aisance,;
«4 'I^ BÎÎI.I.I5 I^AX^mN
On rentre dans une plus exacte apprccîatîon de ses mérites littéraires lorsqu'on dit qu'elle dut retenir quelques mots latins parce qu'elle avait assisté aux leçons données à ses frères, et ce détail nous fait entrevoir com.ment son instruction fut ébauchée pendant son enfance.
François Cabarrus, qui ne produisait sa femme ni à la cour d'Espar>ne, ni môme dans la société riche et élégante de Madrid, mais qui la confinait, au contraire, dans le château de Caravanclicl, dont ses travaux, ses affaires, ses soucis — et peut-être même des plaisirs de cour ou personnels — le tenaient éloigné, n'eût guère pu séparer Marie-Antoinette de ses enfants au moment où leur instruction devait être com^mencée.
Il eut donc sans doute recours, pour instruire ses deux ûh tout d'abord, à des maîtres enseigant chez lui et, plus probablement encore, à un seul maître, qui était bien suffisant pour deux petits garçons comme Théodore et son càdèt.
N'oublions pas, en effet, qu'au mottxent où les enfants de Cabarrus furent envo3^és en France par leur père, l'aîné n'avait que 14 ans, son second fils 13 ans et Thérésia 12 ans.
Considérons aussi qu'avant la Révolution, l'instruction des jeunes gens était fort restreinte en France et plus réduite encore en Espagne, surtout pour les filles.i
Xa ctuchesse d*Abrantès signale, dans ses m> moires, que les dames espagnoles de son tempî ne sont guère plus instruites qu'une soubrette française bien stj^ée.
Il convient de tenir compte de l'époque pour apprécier le degré d'instruction des enfants de Cabarrus sans injustice et sans inexactitude, c'est-à-dire pour concevoir que son état, tror> rudimentaire par rapport à l'époque actuelle, pouvait passer en 1785 x^our sufîisant.
Ayant ainsi ramené à de plus rationnelles conjectures les premières et uniques études de Thé* résia, on ne s'écartera probablement guère de la réalité en se faisant de la vie de famille des Ca* barrus, au château de Caravanchel, un tableau dans le genre de celui-ci :
Dès le matin, après leur toilette quotidienne et pendant que leur mère commence à s'occuper de son intendance domestique, les enfants du riche ûnancîer sont confiés à la surveillance et à la direction de leur précepteur — un dom Ignacio ou Panfilio quelconque; car, italien ou espagnol, un ecclésiastique fut, plutôt qu'un laïque, le maître des trois enfants, en raison des usages et des traditions du pa5^s et du temps»
Italien d'origine, ce prêtre précepteur, en outra du français et de l'espagnol qu'il apprend aux enfants à lire^et à^écrire, leur . donne .quelques
leçons de la langue si musicale de son pays natal, parce qu'il a plaisir à l'entendre sonner à ses oreilles. Mais c'est une étude supplémentaire, hors du programme tracé ou simplement agréé par le financier, et Ton ne s'appesantit pas sur le doux parler de Dante — ce qui explique comment, I)lu3 tard, tout en prétendant connaître l'italien, Tliérésia se contentera toujours d'en prononcer fort peu de mots devant ses admirateurs et passera vite, avec l'adorable rire qui lui va si bien, à l'étalage de quelqu'autre de ses prétendus mérites.
L'instruction religieuse est assurément la base de l'enseignement du maître, avec les langues précitées, et plus tard, c'est-à-dire quand les enfants commencent tous trois à savoir lire et écrire en espagnol et en français, des notions d'histoire et de géographie leur sont données avec les éléments du calcul.
Thérésia prend un peu part à toutes ces leçons, faites principalement à ses deux frères ; un peu seulement, d'abord parce qu'elle est fille, puis parce qu'elle est plus jetme que les garçons.
Dom Panfîlo ou Ignacio n'a pas mission de l'armer pour les luttes de la vie, mais simplement de l'amener au point en deçà duquel elle serait trop illettrée pour contracter.: plus tard un. mariage de sa condition^ " -
,XA BEtlyE TAI.I,IEN 27
Si elle est distraite, évaporée, sî ses devoirs gont négligés, il est donc moins exigeant pour elle que pour ses frères, et la gamine en profite, car elle n'est point studieuse. La paresse qu'elle manifeste a d'ailleurs tme excuse dans la rapidité de sa croissance : elle pousse comme une asperge aux pluies tièdes de la belle saison.
Le déjeuner, trêve aux travaux, permet à M™e Cabarrus de s'enquérir auprès du précepteur de la sagesse et de l'application des enfants. Dom Panfilo ou Ignacio prend part en effet, très certainement, au repas de la châtelaine : il est demi-commensal de par sa fonction; mais son carac* tère ecclésiastique lui vaut, en outre, un traite» ment de considération plus relevé, et c'est à la table des maîtres qu'il mange.
Même à cette table, il a, du reste, des leçons de bonne tenue à donner à ses élèves et des conseils de moralité à leur glisser.
M™e Cabarrus, tout en faisant in petto son profit personnel de plus d'une bonne observation du prêtre, l'appuie de son autorité, mais ne s'enquiert pas trop des détails techniques de l'enseignement donné hors de sa présence, parce qu'elle n'est pas assez instruite elle-même pour le contrôler et s'exposerait à montrer les lacunes de
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D'une façon générale, elle est plutôt faible nue sévère, et bientôt la jeune Thérésia saura ])rofiter de cette faiblesse, à Paris, pour s'engager, avant son mariage, dans des intrigues qui furent, heureusement pour elle, sans conséquence, mais rju'une direction maternelle moins relâchée aurait évitées.
La seconde partie de la Journée est, avec peu de variantes, semblable à la première. Entre temps, des promenades, des récréations délassent les petits travailleurs, et Thérésia, de bonne heure futée, emprtmte aux gens du château des talents d'agrément qu'elle prise mieux que les règles de la gram.maire française ou espagnole et celles de l'arithmétique : par exemple, l'art de pincer de la guitare et de danser le fandango.
Trois ans plus tard, en 178 4- 1785, elle est très grande pour son âge, svelte, bien bâtie ; tous les exercices physiques lui sont évidemment faciles parce l'équilibre de ses proportions est excellent et que ces dispositions matérielles si favorables la sollicitent à user de son bon organisme.
Il faut, physiologique ment et pathologique* ment parlant, qu'elle ait ces caractéristiques dès «on enfance pour qu'il soit normal de la voir, signalée comme fine, élégante et grande, mais pourtant sans maigreur, sans insuffisances plas*
Plus tard, et jusqu'à son mariage, avec le comte clc Caraman, elle sera le type de la belle femme sans lourdeur, sans excès d'ampleur dans ses charmes.
La précocité de son développement physique n'a donc pu être une précocité de dégénérescence ; elle a été, au contraire, une précocité d'exhubérance saine et bien pondérée.
Il faut ainsi se représenter Thérésia grande comme ime jeime fille de taille moyenne lorsqu'elle n'a que 11 à 12 ans.
Sa croissance se continuera jusqu'à son m.arîage (14 ans Yo) et s'arrêtera là, com.plète, fixée par la maternité. Mais alors, ce sera une femme grande c'est-à-dire très au-dessus de la moyenne, presque à la limite où sa hauteur deviendrait exagérée, mais qui tempère cette dimension, toujours un peu réfrigérante (ce qui est imposant enflamme moins), par un charme prodigieux et par une coquetterie tendre tout à fait affolante.
Telles sont les déductions que dicte l'analyse, psychologique, physiologique et pathologique d'une telle créature.
En 1784-1785, à 12 ans, Thérésia, grande com,me une jeune fille de taille moyenne, est en outre presque à demi formée, et donne l'illusioi^ de l'être tout à fait à cause de certains détails sur lesquels on ]>eut Otre très affirma^t^H^
30 I*A BEl.tE TAI^I^mî!
a priori, ils aient ktort de paraître imaginés en pleine fantaisie.
Tout permet de croire qu'elle était déjà remar» quée et complimentée pour sa beauté précoce et capiteuse, dès l'âge de 12 ans, à Saint-Pierre de Caravanchel où elle tournait plus d'une tête.
En matière d'hommages rendus à leur plastique, les femmes, et particulièrement les coquettes, ne sont jamais difficiles.
Elles estiment, du reste avec raison, qu'elles sont d'autant plus belles que leur beauté s'impose à des natures moins affinées et les captive très fortement
Thérésia pouvait être admirée et adorée, ou convoitée, par les personnes de son entourage, si modestes qu'elles fussent, sans en être offusquée, bien au contraire.
Il est logique d'admettre cette ambiance de flatterie autour d'elle dès son enfance, de la concevoir profitant d'abord de son prestige en enfant gâtée, puis en petite précieuse, et même ayant autant de tendres regards pour ses admirateurs naissants que pour ses poupées avant de délaisser tout à fait ces joujoux inanimés.
Comment apparaît-elle alors, c'est-à-dire à 12 ans ? Son visage ravissant est presque définitivement développé dans la forme qu'il conservera longtem^is ; mais il diffère beaucoup de ce
Ul BEI.I.E TAI.I,IEN . 31
qu'il sera bîentôt par l'expression^ car sa coquetterie excessive est encore voilée par trop d'inexpériences, de curiosités.
Bien qu'elle soit à demi femme déjà, elle n'a, malgré tout, que douze années d'existence ; il y paraît un peu.
Par contre, elle a tous les autres mérites de son visage : ses beaux yeux langoureux et fascinateurs, ses admirables cheveux fins et brillants comme de la soie, sa petite bouche ravissante, amoureuse, faite pour les baisers enivrants. Sa physionomie est enchanteresse.
En outre, comme sa croissance, si exceptionnellement précoce qu'elle ait été, n'a rien eu de maladif ni d'anormal au point de vue physiologique — l'épanouissement de sa beauté dès l'âge de 14 ans le démontre — il en résulte nécessairement, scientifiquement, qu'à 12 ans elle ne ressemble déjà plus à ces fillettes mièvres, trop vite poussées, dont les membres grêles et les proportions incohérentes font penser aux très jeunes poulains.
Thérésia, mi-femme, n'a pas les bras maigres ; ses bras promettent déjà, au contraire, par leurs charmantes rondeurs, de devenir des merveilles ; sous peu, ils tiendront généreusement cette promesse.
Son col gracieux n'a rien de frêle. H s'attache sur une gorge ronde^ et des épaules exquises.
3« ( I*A ÏBl^tït TAtUEir
Ses niMlets sont d'une ar;i'éable ami-)leur j ses gonoiix n'ont rien d'anguleux, et sa poitri le, malgré des corsages peu flatteurs, met en un relief a'iorablemcnt accentué de3 prisonniers dont Tindomptable résistance déûe par avance les plus ardents assauts.
Pour tout homme^ au point de vue purement sensuel, Thérésia est alors une fleur extrêmement tentante. Elle est justement, à I2 ans, par ce développement exceptionnel, mais normal en somme, dans rétat « naissant » de la femme, plus affolante que toute autre pour les féministes matériels, parce qu'il est, dans l'éclosion du se:;e, la phase où la fraîcheur de jeunesse est dans tout son éclat.
On s'explique ainsî comment l'oncle de Thérésia — l'oncle Galabert — put s'éprendre de sa nièce à l'âge de 31 ou 32 ans, tandis que celle-ci, en 1785, n'avait encore qUe 12 ans.
On voudrait douter de cette poursuite avunculaire parce qu'elle révolte ; mais il faut bien en admettre la réalité, puisqu'elle aboutit à une demande en mariage officiellement formulée.
Comment cette sorte de monstruoLiité se pro* dui^it-elle ? Ici encore, nous somjnes réduits à des conjectures ; car, tout en reconnaissant la léalité de la demande parce qu'elle témoif^e €u faveur de sa très précoce beauté^ Tbéf ésià
I,A BËI.I,E TAI.UEN, 33
n'a jamais donné aucun détail sur l'amour de son oncle Galabert, ni à cette époque, ni lorsqu'une dizaine d'années plus tard,à Bordeaux, il eut encore quelques velléités de conquérir sa nièce — en voyant peut-être que les années et le mariage n'avaient par rendu la jeune femme plus sévère pour les ardentes convoitises qu'elle éveillait.
Faute d'indications, essayons donc de reconstitue! logiquement cette première aventure de Thérésia.j. si toutefois cette aventure fut la in&^ mière...
L'oncle Galaberfc, frère de M"^^ Cabarrus, ne se rendit probablement pas de Bordeaux ou, de Bayonne à Madrid, ou plutôt au château de Caravanchel, sans "avis préalable, car le riche financier, mari de sa sœur, était un trop important personnage pour que son modeste beau-frère fût incité à tant de sans-gêne à son égard.
Il est plus vraisemblable de supposer que cette visite fut le résultat d'un double désir du frère et de la sœur, restés en correspondance périodique, soit pour des questions de famille ou d'intérêt, soit à l'occasion de fêtes et d'anniversaires.
^Marie-Antoinette Galabert — qui avait, en somme, « fauté » en se laissant ou en se faisant enlever par Caoarrus, — devait avoir à cœur, morne après son mariage, d'apprendre à ses parents, proches ou éloignés, les succès et les faveurs
34' I^A BElvI^E TAI^UKI^
royales acquises par sou mari : toutes ses éleva* lions successives la justifiaient d'autant.
Et Ton peut penser, sans faire excès d'imagination mal à propos, que ses lettres devaient doimer à son frère un vif désir de la voir dans son château, dans son opulence, pour sa propre curiosité d'abord, puis pour satisfaire aussi celle de son entourage bordelais ou bayonnais..., sans parler d'une arrière-pensée qu'il caressait peut-être : celle d'obtenir, par son beau-frère Cabarrus, quelques avantages personnels de ce voyage.
Quoi qu'il en soit, la visite de l'oncle Galabert dut être négociée près de Cabarrus par sa sœur €^t agréée par le financier entre 1784 et 1785, mais plus probablement vers la fin de 1784.
Dès son arrivée à Caravanchel, Galabert fut encore plus ébloui par Thérésia que par la belle situation de son beau-frère.
Cabarrus ne le conduit évidemment pas à la cour ; il ne voit que par « à peu près » la haute f ortime du financier, tandis qu'il a sous les yeu\-, sans cesse, les charmes irrésistibles de la belle Thérésia.
Il s'attendait à voir quelque gentille gamine d'une douzaine d'années ; il est brusquement eu présence d'une belle jeune fille, qui semble tout à fait formée, et le salue avec ime grâce enjouée déjà uu tautiuet coquette^
Elle aussi, elle a entendu parler de son oncle Galabert. Parce qu'il est son oncle, elle se l'est imaginé demi-vieux. Tous les parents ascendants sont des demi-vieux pour les enfants, et Thérésia, mi-femme de corps, n'a que douze ans d'âge — à peine !
Mais, au lieu d'un vieux, c'est un homme de 31 à 32 ans qu'elle contemple. Surprise I
ly'oncle Galabert, qui pensait enlever la petite dans ses bras pour l'élever jusqu'à lui et l'embrasser, reste un peu décontenancé devant cette presque-femme, à laquelle il est tenté de dire 4 Mademoiselle ».
Kt Thérésia, tout naturellement, triomphe de son petit effet, qui est, dans l'espèce, un gros effet ! : Tel dut être le point de départ de l'idylle. Mais, même en supposant à la première entrevue de l'oncle et de la nièce ce caractère romantique -^ qui ne sort pas de la vraisemblance tout en favorisant l'intrigue — est-il possible d'imaginer que l'oncle Galabert aurait songé à demander officiellement la main de sa nièce, s'il ne s'était pas cru physiquement acceptable par elle ?... Bt comment aurait-il pu espérer son agrément, malgré leur différence d'âge et leur parenté, sans quelques coquetteries de Thérésia ?
Ainsi, quoi qu'en aient dit les apologistes de la belle Tallien^ force est d'admettre que Thé*
3^^ 'tA ^rttiS TATXntï^
ré-^îa ne fut pas absolument innocente des entrepri'-.cs de son oncle.
Si nous croyons devoir analyser, sans aucutie complaisance pour notre hcroïne, les détails propres à la faire plus exactement connaître, nous serions en revanche contrarié de faire naîtjre sur son compte, involontairement, des soupf;on3 que nous n'avons pas, et nous nous hâtons d'ajouter que Taraour de Galahcrt ne fut très certainement qu'une amusette dépourvue de perversité sensuelle pour Thérésia.
Traitée en gamine par sa mcre, son précepteur et ses deux frères plus âgés qu'elle, la jeune Cal arrus dut être prodigieusem<:nt fiattée d'atteler à son char de séductrice en herbe un homme sérieux I son oncle !!... L'am'i^ner à dem^ander sa main, cela exalta sa vanité jusqu'à la démence.
Il paraît indubitable que, pour arriver à ce résultat, vraiement excessif, prise en une sorte d'entraînement de hardiessee, de dissimulations, de diplomatie, elle dut déployer aussi un arrenal de coquetteries assez com.plet pour faire j^rdre û peu près la tcte à ce prétendant, qui aurait presque pu être son père et que tant de motifs, y compris sa condition sociale, eussent dû retenir sur la pente d'une passion à la fois &i inconvenante et si ridicule,.
Tendres regards, doux aveux, baîners arrachés, puis rendus, tout ce qui tient dans les extrê: \qs liipJtes de la décence ne fut-il i^as employé ou toléré par Thérésia.
Nul doute qu'elle, et lui surtout, n'aient été de bonne foi dans Tespérance d'un mariage si singulier.
Mais il est également plus que probable que M"* Cabarrus, et à plus forte raison le financier, jurèrent cette id>Ile du plus mauvais goût.
Si l'oncle Galabert ne fut pas mis incontinent à la porte dans une form.e très di icourtoise, on dut au m.oins lui faire entendre qu'on l'avait asnez contemplé pour être rassasié de ses grâces, et que l'air de Eayonne ou de Bordeaux serait n;eil'leur pour son esprit eue celui de Saint- Pierre de Caravanchel, car il disparaît alors du cercle ('es Cabarrus ; on ne le revoit m.tm,e pas commue térv>in au m,ariage de sa nièce, trois ans plus tard, à Paris.
Quant à Thérésia, sî elle ne fut quelque peu gifl'e par le richissime banquier — qui, en qualité de passionné, pouvait être un peu vif — on lui frotta sans doute moralemv2nt les oreilles avec sévérité, et tout porte à croire qu'on lui fit, en outre, plutôt honte de cette intrigue, trop di .proportionnée à tous égcrds, pulscju'elle n'en a jamais parlé que comme on parle 4'uja succès très ^caracté-
3S tA -RUïXt TAI.I.mîf^
ristîquc , maïs auquel on n'a pas pris la plus "petite part.
Si, comme tout porte à le croire, Taventure de ronde Galabert eut lieu à la fin de 1784, il est probable qu'elle détermina ou contribua à déterminer le favori du roi Charles à éloigner Thérésia de Madrid.
ly 'intrigue Galabert n'aurait pu s'ébaucher, encore moins se nouer et se développer jusqu'au point d'aboutir à une demande formelle en mariage, sans éveiller l'attention des parents de la fillette, si ceux-ci avaient exercé sur elle une étroite surveillance.
lya liberté très grande dont ces deux amoureux singuliers bénéficièrent, au moins quelques semaines, ne s'explique qu'en raison de l'absence presque continuelle du financier, retenu à Madrid pour ses énormes affaires, et peut-être en cachette par des plaisirs de son âge, de sa fortune, de son milieu et de son tempérament, puis en raison de la négligence ou de l'insouciance, peut-être aussi de la faiblesse, de^M"^ Cabarrus.
L'arrivée de l'oncle ne devait pas interrompre les études assez sérieuses des fils Cabarrus, mais la grande-petite Thérésia pouvait cesser de suivre les leçons données à ses frères afin de promener et distraire son oncle, soit dans le Romaine, soit dans les environs de Madrid.'
En résumé, cette aventure fit sans doute réfléchir François Cabarrus aux inconvénients qu'il y aurait pour lui, pour sa situation, pour ses affaires, à garder si près de Madrid une beauté à ce point incendiaire ; une séductrice qu'il n'avait pas le loisir de surveiller, que sa mère ne savait pas assez protéger..., qui, très gâtée, n'était guère maniable... et n'allait pas l'être davantage après un pareil exploit l^
Ces considérations expliqueraient fort bien le voyage de France... j l'on ne voit même pas d'autre raison déterminant ce grand déplacement.
En tout cas, le projet fut vite arrêté, puisqu'un document net signale la présence à Paris du financier et de sa fille le 27 juin 1785. C'est une brochure publiée en faveur de Cabarms contre Mira* beau, qui l'a décrié et comparé à l'agioteur Law.
Comment ce voyage s'est-il fait ? Ici s'embrouille un écheveau de versions différentes.
Suivant l'ime, Thérésia arrive d'abord avec ses deux frères sous la seule conduite de « l'abbé qui était leur sauvegarde > (i).
Voilà qui n'est pas en désaccord avec notre supposition d'un don Panfilio ou don Ignacio, précepteur des enfants Cabarrus.
Une autre version est muette sur le chaperon-
(i) Noire Dame de thermidor J, ,
nage ctcs trois enfrjits ; drns cette recnnde relation, Tli^résia s?mjle arriver seule avec ses deux frères... et l'aîné n'a que 14 ans Vn I
C'est évidemment i>eu vraisemblable.
De plus, cette seconde version donne, comn\e date d'arrivée, la fin de 1785 ou le commencement de 1786 ; or la brochure justificatrice de Cr.bajTus précitée atteste que le financier était L Paris le 27 juin 17S5..., et cela tr^ probablement depuis plusieurs jours ou plusieurs semaines.
Il faut donc absolument reporter l'arrivée de Thérésia dans Paris en deçà de juin 1785 et m^me vers le commencement de l'armée ; car il est difTidle c'inar.giner le père ne retardant pas ua peu le voyage de ses enfants ou n'avançant pas le sien pour les accompagner, si l'intervalle entre leur arrivée et la sienne avait dû n'être que de quelques jours, ou m.ême c'e quelques semaines.
Ces déductions rallient à la version qui montre les enfants arrivant avec leur précepteur ecclésiastique, mais en reportant cette arrivée au commencement de 1785.
Kéanmoin'., dans ces conditions, ce vo3'age rer.te quand même tirarre. On ne s'étonncrai^ pas de voir les deux fils de Cabarrus vo}-areant seuls avec le don Panfllio ou le don Ignacio, tandis que l'on s'explique moins ce trio^Uès^nor-
mpl, ar^^menté d'une belle fille de 12 ans et de^^.i, qui paraît en avoir 16 ou 17 et qui, plus qu'à dcr\l femme déjà, fait des admirateurs de tous ceu:: qui la regardent et des adorateurs affolés de tous ceux sur lesquels elle daigne arrêter ses regards ensorceleurs.
Par tonheur.un document, auquel aucune attention suffisante n'a été prêtée, nous apprend que "M^-^ Catarrus devait être de ce voyage.
Elle ect tellement efïacée, cette bonne M ^^ Cabarrus, que nul n'y prend garde. A Parin corme à ^ladrid ou Caravanchel, personne ne la mentionne, scuf ce dc^ument très officiel : l'r.cte de mcricge de Tliérésia, en date du 7 février 1788.
Cette pièce rapporte, en eilet, que les bans du mpriage ont été « publiés dans la paroirse de « Saint-Louis en l'Islc, à Fari^, qui est celle de « De Vin Deiontenay (sic), et dans la paroir,r.e de « Saint-Eustache, qui eiit celle où réside J. M. I. « Thérésia Cabarrus, depuis plus de deux ans, * avec sa mère, venue exprès à Paris pour veiller « à son éducation et pourvoir à son établissement, 4 etc. »
D'un seul coup, ces quelques lignes déchirent une partie du voile qui nous embarrassait.
Kous y voyons d'alord que le premier mari de Thérésia n'est pas notoirement le brillant gentilhomme de la légende, puisqu'on ne lui donne
42 XA B«ttB TAXXÏÔÎ^
ûiicun titre dans cet acte, où Ton estropie même son nom, en lui retirant la particule (ce qui n*est pas juste, car il la portait réellement).
Nous voyons, en outre, que M»°» Cabarrus ne dit pas être venue à Paris avec sa fille pour Vins* trudion de celle-ci, mais afin de veiller à son éducation ET pourvoir a son étabi^issement,
Thérésia est une grande fille qui semble, à cette époque, assez instruite, avec ses légères teintures de connaissances élémentaires, pour < faire figure dans le monde » dès qu'elle en connaîtra les usages et les formules (éducation).
Dès lors on la pourra marier, et elle sera pour» vue sans retard : M™« Cabarrus n'est venue que pour cela.
Enfin, la pièce dont il s'agit dit encore que 3\I'"<= Cabarrus réside dans la paroisse de Saint- Eustache deptds plus de deux ans, parce qu'il faut, en effet, au moins deux ans de résidence pour la publication des bans.
Or, deux ans nous reportent à 1785, qui est bien l'année où Thérésia vint à Paris, et il ne nous reste plus d'incertitude que sur un certain nombre de mois pour affirmer que M°^« Cabarrus était ou non du voyage de ses enfants.
L'acte précité trancherait tout à fait les indécisions, s'il donnait la durée exacte du séjour de M "• Cabarrus dans la paroisse de Saint-Enstache,
tandis qu'il reste dans le vague en disant « plus de deux ans ».
]\'Iais, « plus de deux ans » étant une formule qui a, très évidemnxent, pour unique but d'afîirmer que le séjour constaté est suffisant, n'empêche nullement de présumer que M°*« Cabarrus est venue à Paris avec sa fille dès le début de 1785.
Tandis qu'il serait au contraire étrange qu'elle n'eût pas accompagné ses enfants avec leur pré» cepteur, pour venir de préférence, soit avec son mari seul, soit même après lui !
Ainsi, tout incite fort à croire que le voyage de Thérésia se fit très normalement au commence^ ment de 1785, sous l'égide de sa mère, assistée du précepteur de ses fils, plus particulièrement chargé de ces deux jeunes gens,^
Ï,TÎ VOYAGE DB MADRIEI A PARIS : 44. — ly'ARRIVÊ^ AU Mn.IEtJ DU DBUa D]^ M"»« Dl5 B0ISGEI.OUI* ! 45-53- — ^^ JEUI^K KSPAGNOI^ SU TRANSFORIVIK
EN Parisienne : 53-56. — lyES amours tnsi
TlIÉRÉSIA C\B.\RRUS ET DES FII.3 DE M. DB IvABORDE, TRÉSORIER DE S. M. lyOUIS XVI:
UÎ735.)
Paris
Quittant ^ladrid pour se rendre à Paris, les Cabarrus auraient pu passer par le Languedoc, le Bordelais; mais ce chemin n'eût pas été le plus court, et les circonstances qui avaient motivé leur vo3'age, c'est-à-dire la fâcheuse intrigue de l'oncle Galabert avec Thérésia, n'incitaient assurément ni la jeune fille, ni sa mère, à passer par Bayonne.
Il est donc permis de penser qu'ils prirent plutôt la route de la Provence.
Un si long voyage par les diligences eût été bien fatigant^ et peu ea rapport^yec la fprtujae du
financier. C'est plutôt dans une bonne berline, achetée (^ louée à Madrid, qu'il dut s'effectuer, ou par plusieurs v^icules de ce genre loués de région en région et traînés par des chevaux de poste. Il est à croire qua cette translation se fît le plus promptement possible pour l'époque, et qu'aucun accident ne la grava dans la mémoire de Thérésia, puisqu'elle n'en a jamais parlé.
Quant à l'arrivée des Cabarrus à Paris, s'il faut en croire les biographes de la belle Tallien, elle se serait opérée chez les Boisgeloup
L'un fait débarquer les enfants directement à rilôtel Bolgeldp, dans l'île Saiut-Loiiîs.
« Ils n'étaient là, dit- il, qu'en transit, M. de 4 Cabarrus vint un peu plus tard les rejoindre; « et, comme le séjour de Paris lui plaisait, il acheta « un hôtel sur la place des Victoires et s'y installa « civec eux. »
Ttt plus loin : « M. de Cabarrus, que sa femme, « personne assez effacée dans le ménage, était « \'enue rejoindre à l'hôtel de la place des Vio 4 loires, avait beaucoup de relations à Paris, f :\usoi conduisait- il avec orgueil sa jolie Théré ia « dans les Salons, si sociables alors, d'un monde 4 qui n'avait jamais été plus brillant.» (Turquan.)
Mais voici une version un peu différente :
« Elle était descendue avec ses frères dans un 4 ^ôtel du qi|d.4*!^j ^I^ î'tt^ ^.^i^t-I^<>ms^