I,A BKlJ.lv TALUKK
« chez un ami du comte de Cabarrus, M. de Boîs- 4 geloup, seigneur de la Maucelière, conseiller du « Roi et du (sic) Parlement.
« M. de Cabarrus avait compté sur son amî;
< mais la mort venait de le prendre quand les
< jeunes gens arrivèrent chez lui avec Tabbé qui
< était leur sauvegarde. M°*« de Boisgeloup reçut « les enfants comme ses enfants; elle avait deux 4 jeunes fils qui furent des camarades pour les 4t jeunes Cabarrus ; elle aima Thérésia avec un 4 cœur de mère. Quand le comte de Cabarrus
< vint lui- môme à Paris l'année suivante, il acheta « un hôtel place des Victoires, et y demeura quel- 4 que temps avec ses enfants. » (i)
Il est difficile d'admettre textuellement Tune ou l'autre de ces deux versions.
Suivant la première, François Cabarrus vient rejoindre un peu plus tard les enfants, envoyés cVabord avant, et c'est seulement après qu'il a fait l'acquisition d'un hôtel place des Victoires que Mo^^ Cabarrus arrive à son tour. Or, cet étrange ordre d'arrivées des Cabarrus est contraire à ce que nous avons établi précédemment d'après le document officiel que nous avon.s cité.
Suivant la seconde, Cabarrus père envoie ses
(i) AVa' Dams d: Thcnnidor, '
Eau forle anon.
Bil)l. >at.
La Soubrette
enfants sous la sauvegarde de leur précepteur, et ne vient les rejoindre que l'année suivante.
Si crédule que l'on soit,il est vraiment difficile de s'imaginer I\I'"« de Boisgeloup s'encombrant de deux jeunes gens et d'une jeune fille presque femme, merveilleusement belle, lorsqu'elle a déjà deux enfants de l'âge des fils Cabarrus — puis* qu'ils deviennent aussitôt camarades — et cela au moment où elle vient de perdre brusquement son mari.
Nous disons « brusquement », car il faut, en effet, ^ supposer que la mort de M. de Boisgeloup fut brusque, et non pas consécutive à une longue maladie, puisque, suivant la seconde version, Cabarrus père ne prévoyait pas ce décès.
Ou bien, les liens d'amitié unissant le financier an Conseiller du Roi devaient être fort distendus et leurs rapports épistolaires plutôt rares !
Sans le dire précisément, les deux relations pré* citées donnent assez nettement à entendre que les Cabarrus ne connaissaient Paris ni les uns ni les autres.
Peut-être M. et M"^« Cabarrus pensaient- ils que l'hôtel Boisgeloup était une vaste demeure, comme leur château de Caravanchel, où il serait aisé de loger ?
On peut supposer que M. de Boisgeloup avait eu quelque obligation à François Cabarrus, qui
permettait K celui ci de lui adresser sa femme et ses enfants pour les conseiller, et même les piloter dans la cay-itale, en attendant fon arrivée.
Mais les hôtels de l'île Saint-Iyouis n'ont pas tm tel développement, en général, qu'on y puisse loger, sans aucun embarras, cinq personnes maî» très supplémentaires, c'est-à-dire cinq personnes qu'il eût été trop incivil de reléguer dans les combles ou les communs, en totalité ou en partie,
H fallait évidemment mettre les deux fils Cabarrus, à part ; loger leur précepteur, qui était ecclésiastique, dans une seconde pièce honorable ; enfin disposer encore d'une troisième chambre de jnaître assez spacieuse pour M"*» Cabarrus et sa fille, en admettant que ces deux dernières s'accomodassent d'être réunies.
On voit, en y réfléchissant, que la réception des Cabarrus à l'hôtel Boisgeloup ne pouvait se faire — si toutefois elle était possible — qu'avec une gêne pour les uns et les autres, difficile à concevoir chez des personnes accoutumées à se trouver à l'aise.
Par la mort si récente de M. de Boisgeloup, la niair-.on de sa veuve était d'ailleurs certainem mt d'une tristesse désolante; car, à cette époque, et ;-lus encore dans les familles de magistrats qu'ailleurs, le deuil revêtait dés formes navrantes dont les IrOres de Concourt, dans leur exquise étude de
4 La Femm au XVIII^ siècle » (p. ^46), donnent un tableau très détaillé, et qui reste vrai rigoureusement jusqu'à la Révolution.
< Le miri mort, les tableaux, les glaces, les
* naeubles de coquetterie, tout ce qui est, aux murs,
< une espèce de vie et de compagnie, tout est
< voilé (i). Dans la chambre de la femme, une « tenture noire recouvre les lambris. A la un du <• siècle seulement, la nuit des murailles sera un « peu moins sombre; et, la mode de la mort se
< relâchant de sa sévérité, la chambre de la veuvei << n'aura plus, pendant l'année du veuvage, qu'une <' tenture grise. Le miri mort, la femme met sur <' sa tête, jette stq: ses cheveux le petit voile noir « que gardent toute leur vie et partout, m.^mQ « dans leurs toilettes de cour, les veuves non re- « mariées; et, tout habillée de laine noire, elle 4; demeure dans l'appartement en deuil, dont la
* porte ne s'ouvre qu'aux visites de condoléances i et aux salutations de la parenté (2). Il est d'usage
(i) Lettres juives, vol. T.
(2) Mènf^ires ds M^^ de Genîia, Dicifonnana des étiquetifs» •- Les deuils, diminués de moitié par rord^nnancs de \7\6^ étaient, pendant toute la durée du dix huitième siôcle, pouf tine feui'ne qui perdait son mari, d'un an et six sema'nes ; cHe portait quatre mois et domi le manteau, la robe et la juoon d'étaraine, quatre mois et demi la crêpe et la laine„ trois mois, la soie et la gaze, et six semaines le demi-deuiU Cabinet 4es modfs, 178$.)
< qu'ellese tienne quelque temps aînsî renfermêcé' 4 I,a pudeur de l'habit qu'elle porte lui ferme les 4 promenades publiques, et TAllée des Veuves 4 est le seul endroit public où elle ose se 4 montrer».
Si les Cabarrus commirent la maladresse de débarquer à Timproviste chez les Boisgeloup pour y élire domicile — ce qui est possible, mais pourtant peu probable — en tout cas, ils durent ne faire qu'un assez bref séjour dans l'île Saint-I^ouis, se hâter de débarrasser leurs hôtes et se loger plus à leur convenance ailleurs.
Cette hypothèse cadre d'ailleurs bien mieux avec le but du voyage, qui était de marier Thérésia au plus tôt, et, par conséquent, d'élire domicile effectif et personnel dans un quartier convenable de la capitale.
Sur les indications ou par les bons ofiSces de M"^ de Boisgeloup, M*"* Cabarrus dut trouver rapidement un local provisoire sur la rive droite eu la rive gauche de la Seine, mais probablement plutôt sur le territoire de la paroisse de Saint-Eustache, puisque le document ofiSciel que nous avons cité mentionne cette résidence comme datant de plus de deux ans, au début de 1788.
lyorsque François Cabarrus arrive à son tour quelques mois plus tard, en mai ou juin 1785, il trouve alors $a famille provisoirement installée
dans un immeuble quelconque, convenable, mais où il ne voit pas le moyen de s'ajouter par surcroît avec commodité, et il cherche alors aux environs tm local plus étendu, plus « décoratif », qu'il trouve place des Victoires et pour lequel il traite immédiatement.
Ce local de la place des Victoires est-il réellement tm 4 hôtel particulier > ?...
François Cabarrus Ta-t-il réellement acheté ?..•
Comment se fait-il, en ce cas, qu'il ne figure pas au nombre des immeubles de Paris donnés en dot à Thérésîa ?
Comment se fait-il qu'à part cette mentioa d'achat précitée, il n'en est plus jamais question ?
Ce mystère porte à douter de l'importance de l'immeuble, et surtout de son achat.
Une location relativement courte — deux ou trois ans — avec promesse de vente — non réalisée — serait plus normale»
I/'achat d'un hôtel particulier eût permis de conjecturer des intentions de « recevoir i> et tout un gros train de maison que la famille Cabarrus n'a pas eu place des Victoires.
Les données que l'on possède sur cette courte période de la vie de Thérésia nous apprennent qu'elle se produisit dans divers salons, de 1785 à 1788, mais ne la montrent nulleruei^l;, dano ua .^At§l . QÙ^A.JÏI.iiîej, r e j 0^^^
52 l.A Bici,i.'i lAt.t ni:;
Au contraîre, d^s qu'elle est iiiaricej nombre de documents nous font savoir qu'elle a « train dt maison > dans l'hôtel de son mari, en l'île Saint* Louis, et que les jeunes mariés reçoivent aussi dans leur propriété de Fontenay.
A l'égard du séjour de François Cabarrus à Paris, des réserves non moins prudentes s'imposent.
Ils sont inadmissibles, en effet, les récits qui font voir Cabarrus demeurant à Paris pour y produire Thérésia dans le monde, comme s'il n'avait pas autre chose à faire.
La nature de ses occupations financières, administratives et politiques à la cour d'Espagne est telle, au contraire, qu'il lui doit être impossi! le de rester à Paris plus de quelques semaines. Et c'est bien assurément pour cela qU'il y a envo^^é sa femme et Ses deux iils, ainsi que l'abbé leur précepteur.
Il faut que M*^" Cabarrus reste dans la car>itale française pour réaliser le mariage de Thérésia. Mais, comme, en outre, à Madrid, le banquier ne pourrait surveiller d'assez •i)rè3 ses deux fils et leur précepteur; ces derniers resteront à Paris auprès de leur mère jusqu'au mariage de leur sœur. Aus:itôt après ce mariage, mère, fils et précepteur leutîçront à Cara- Vanclivl,
tA TRnUM TAI.I.IEN 53
Quant aux relations parisiennes de François Ca')arrus, on n*ose les croire très étendues, parcô que rien ne corrobore cette opinion.
A cette époque, Cabarrus ne faisait aucune affaire avec Paris. Rien n'indique qu'il ait jamais eu des rapports d'amitié, ni avec la noblesse française, ni même avec les futurs personnages de la Révo« lution.
Dans la colonie espagnole et le monde diploma* tique d'Espagne en résidence à Paris, Cabarrus comptait assu'ément des arxiis mais ce n'est paei avec ces relations -là qu'il aurait voulu tenter de marier sa fille, au contraire !
En M™«de Boisgeloup, il mettait sans doute soa meilleur espoir — sinon son seul espoir — pour introduire M°" Cabarrus et Thérésia dans la monde. Et c'est, en effet, à elle seule que Thérésia semble redevable de ses premières relations et de sou mariage avec Devin de Fontenay.
Sur ces données plus rationnelles, si l'on essaye de reconstituer la vie de Thérésia en 1785, il semble perrris de se l'imaginer arrivant d'abord a\'ec sa mère, seî frères et le don Panâlio (ou Ignacio) à Paris, où la berline de voyage les dé- )03e à l'hôtel Boisgeloup, très rompus tous d'rni si long parcours aisez rapidement effectué.
lye deuil de M™« de Boisgeloup, l'impossibilité dç se ç^^xà raJ5e.çliez êll^jâPS la gêuçr — sur-
54 ;tA Bi&hïX TAï.tmN'^
tout au moment de la mort du conseiller — oblige les Cab arrus à chercher logis ailleurs, et, très peu de temps après leur débarquement, ils se casent, provisoirement, non loin de Saint-Eustache.
Pendant les premières semaines de leur arrivée. Madame et Mademoiselle Cabarrus, ne sont occupées que de toilette.
Thérésia, quelque infatuée qu'elle soit de sa ravissante personne, n'a pas entrevu l'élégance parisienne sans prendre en aversion ses atours espagnols.
M°^« Cabarrus elle-même — songeons qu'elle n'a guère plus de trente ans, et dut être fort jclie pour inspirer à son mari la passion de leurs premières amours — M"»* Cab anus elle-même déclare que les modes de Madrid sont des hor* reurs en comparaison de ce qui se porte a Paris et qu'elle ne peut se m^ontrer dans la capitale française « fagotée » en espagnole.
On accable donc cette excellente M™« de Boisgeloup de questions sur la manière et le moyen de s'habiller, sur la façon de porter ceci ou cela, et^ guidées par ses indications, l'on court de fournisseur en fournisseur, ou l'on fait venir les confectionneurs, n'osant sortir avant d'être mises en moins grotesque équipage.
Les fils Cabarrus, avec leur précepteur et con- ^^^^ PÇliiiêtrs par les.enfants d.ç..M!?l 4ç Bois-.
geîoiip, commencent à visiter un peu, en voiture, les merveilles de la capitale.
Leur amour-propre souffre vivement de la rusticité qu'ils se découvrent en se comparant aux fils du Conseiller^ si bien poudrés, bouclés, ajustés, qui portent avec tant d'aisance chapeau sous le bras, canne ou mignonne épée, jabot, et savent tourner un compliment, baiser la main de leur sœur Tbérésia avec une grâce et une élégance incomparables !
De leur côté, les Boisgeloup, si bienveiUants qu'ils soient, observent en souriant souvent in petto le manque d'usage des Cabarrus, qui leur paraissent à peu près dépourvus de « savoirvivre » — tant la préciosité des manières est excessive en France à la fin du XVIII« siècle.
Mais rien ne se montre sur leur visage de la commisération sans malveillance qui leur est inspirée par les voyageurs.Bt d'ailleurs,Tliérésia,point de mire par sa beauté et son charme, fait chaque jour des progrès stupéfiants dans 1' « art d'être».
A peine habillée à la française, sa tenue n'est plus la même. Elle s'assimile si bien tout ce qui se rapporte à la coquetterie et tout ce qui, dans l'ordre matériel des choses, peut la parisianiser, qu'en quelques semaines la voilà en état de sortir, de se montrer sans détonner autrement que par fabeçiuté,j .
56 tA BErXti TATXIEIT
Vers le milieu de Tatince, lorsque CabaffUi arrivera, il aura d*abord peine à reconnaître sa femme transformée, et surtout sa fille dans cette merveilleuse demoiselle, si pimpante, si distinguée déjà, qui l'appellera Monsieur et saura lui faire la révérence presque aussi bien qu'une soubrette de la cour.
En attendant~-et c'est ici qu'il y a lieu de rêvenir à la famille de Laborde, dont nous avons prononce le xiom précédemment — essayons d'approfondir une aventure mystérieuse qu'on signale, tout en émettant des doutes sur sa réalité, parce que celui qui la rapporte : Fonieron, dans sort Histoire des émigrés, a été accusé de partialité politique.
Forneron s'est appliqué d'une façon bien manifeste — et qu'il ne cherche d'ailleurs point à dissimuler — à mettre en relief les excès de la Révolution.
Il en résulte que ses tableaux, très sombres, paraissent « chargés )>. Mais, si l'on se reporte aux documents, aux sources d'informations, ou constate qu'il n'invente rien, qu'il n'exagère aucune relation, et cette exactitude oblige eu conscience, si l'on est sans parti pris, à faire état de ce qu'il affirme personnellement.
Quand il est seul à fournir des indications — ^»i^5UBuS«ti«..t§èJ2^^.kiii^^ ïhérépia
avec les fils de Latorde — il est permis de se demander si ce qu'il avance est certain, parce qu'en matière d'histoire, là quantité des concordances donne seiile une conviction proportionnelle» au nombre et à la qualité de celles-ci. Mais, à défaut de concordances, la véracité générale, c'est-à-dire habituelle, du narrateur, si elle est établie, interdit de négliger ou repousser ce qu'il raconte, par cela seul qu'aucun autre ne le confirme ; c'est ainsi, croyons-nous qu'il convient de faire au sujet de l'aventure rapportée par Forneron en ces tenues (i) :
< Elle (Tliérésia) avait été éprise, toute jeune, 4t de ivl. de Méréville, fils du tnarquis de Laborde ; « elle le retrouvait chaque nuit sous les ombrages « de son parc; mais, comme le mariage ne plut pas « à I/âborde, elle se laissa épouser subitement, « dans Son premier dépit, par li. de Fontenay, « petit rcux, issu d'une famille si hum.ble que le « ParlemiCnt avait fait longtemps difficulté de « l'accepter. >
Mais Forneron ne donne paS com.me un récit personnel l'histoire de cette îtitrigue ; il l'emprunte à « des mémoires inédits doni il n'a pas le droit de nommer V auteur ». I^'en rendre rcs]3onsable ne serait donc pas juste, et, dans l'ignorance où l'oa
58 LA BEI.I.E TALIvIIiNJ
est de la source où i^uise Forneron, il faut se contenter cVexaininer si l'aventure est vraisemblable, si elle fut possible et dans quelle mesure.
Iv'intrigue, en elle-même, a ses éléments passionnels au complet dans la beauté, la séduction et le développement physique de Thérésia, puisque nous savons qu'elle a déjà « tourné la tête :^ de son oncle Galabert dans des conditions et des circonstances moins favorables.
Par cette histoire de l'oncle Galabert, folle- Tnent épris de sa nièce, nous savons, en outre Thérésia parfaitement capable des amours romantiques indiquées par l'auteur inconnu des mémoires d'après lesquels parle Forneron.
Mais ces vraisemblances sont insuffisantes, et l'on doit, par exemple, se demander si Thérésia put conn^tre réellement la famille de Saborde, puisque l'affirmation de l'auteur inconnu des mémoires est unique à ce sujet.
Quels sont donc ces de I^aborde ? Ifi père du prétendu Méréville, amoin-eux de Thérésia, le marquis Jean- Joseph de I^aborde, né en iy2.[, mort en 1794 sur l'échafaud, à Paris, est le descendant d'une très ancienne famille du Béarn. (i)
Il a commencé par créer ime importante maison
' (i) Jean-Joseph de Laborde, vidame de Chartres, seigneur
cle commerce à Bayoïine.Il est donc habitant du prô'3 et de la ville d'origine de François Cabarrus.
Mais, de plus, il eut des relations d'affaires finan* cières, notamment pour des emprunts d'Etat, avec le roi Charles III d'Espagne.
Il est, en France, le banquier de la cour et Joue, en somme, exactement, auprès de lyouis XVT,
borde en Bomgogiie, est né Dort, de Bielle, chef-lieu de la vallée d'Onan, en Béam.
Dès le XlVe siècle, les Dort sont une famille très influente dans le pays. Au XVI siècle, ils ajoutent à leur nom celui de Laborde. Vers la fin du XVIIP siècle, un cadet de la famille 6c fixe à Jacca en Aragon, et y épouse Marguerite Alleman, fille d'Alleman, de la Vallée. C'est de cette union que naît Jean- Joseph en 1724.
A dix ans, il rentre en France et commence sa carrière com« merciale à Bayonne, sous la direction de son oncle, Joseph de I/aborde, du Dort de I^aborde de Bielle. I^et relations de cette maison, très importante, sont alors fort étendues eu Espagne.
En 1739, Jean-Joseph, malgré sa jeunesse, est chargé de négocier une affaire considérable avec Pizzaro, commandant de la flotte espagnole, sans aucun doute parce qu'il était alors impossible de confier cette mission à un autre intermédiaire. Il se tire si bien de cette entreprise qu'elle lui vaut, chez sou parent une situation fort au-dessus de son âge.
Sept ans plus tard (1746), le chef de la maison étant mort, il lui succède et fait rapidement grandir la prospérité des entre • prises, dont il a désormais toute la direction. De fréquents voyages en Espagne y étendent ses relations, et le lient avec les hommes les plus considérables de ce pays.
En 175 1, il conclut avec la Compagnie des Indes une affaire de dix millions de piastres, et, dès lors, ses trafics prennent un tel essor qu'il est en mesure de prêter chaque année plusieurs sùliions aux diyera seryices.de l'J^tat, et qu'il peut m per*
f)0 tA "RtrXt tAtXTKN
maîr> avccTfeaucoup plus d'importance, le rôle que joue Cabarrus auprès du roi d'Espa:^ne.
Dans ces conditions, il est certain que Laborde et Cabarrus se connaissent ; qu'ils ont eu des rapports d'affaires avant 1785, et qu'ils ont peut-
juettre de résister," en 17^7, aux invitations réitérées de l/ouis XV, qui le presse de venir s'étaMir à Paris.
Le comte de Bcrnis a recours à lui pour des négociations financières engagées avec la Cour d'I;spagnc par la voie diplomatique et qui ont échoué.
Il s'agit dun prêt de 30 millions de livres.
Jean de Laborde, le 34 juillet 1758, reçoit dç Lotjîs XV l'ordre de se rendre à Madrid, où le premier ministre de Ferdi-!and VI lui déclare que son souverain ne peut rien prêiey è vS. M. le Roi de France, mais qu'il lui prôter^^ volontiers 4 lui. Laborde, dix millions de piastres, s'il le désire.
On peut ju^er, d'après cette réponse, du crédit dont jouissait Laborde à la Cour d'Espagne. Mais, loin d'user de cç crédit, ce fut lui qui rendit à l'Espagne de tels services qu'à plusieurs reprises, des titres et des décorations lui furent oficrts. Il les rafusa et se contenta de demander l'envoi annuel d'une simple boîte de quinquina de la provision particulière du Roi.
Le comte de Bernis l'ayant supplié de se charger du ser« vice financier de la guerre, qui s'élevait à 50 millions, il accepta cette restions abili té.
Un peu plus tard, M. de Clioiseul, successeur de Ecrnîs, obtint qu'il acceptât, en outre, la charge du service des finances et de la politique, qui se montait à 25 millions, et celle de ban» ijuier de la Cour, à la place de Montinartel. Enfin, le roi le dota, sans le consulter, d'une place de fermier général qu'il eût refusée, car l'étendue de ses affaires commerciales per-c «oancUes le mettait fort au-dessus du bénéfice d'une telle situation.
Vingt navires sufTisaient à peine aux besoins de son négoc* avec les pays les plus lointains, et ses seuls domaines de Saiat»
'tA ESr.t,rv TATXTiCîT 6l
être m^me encore à ce moment des intérêts communs.
Dès lors, il est naturel que M"^^ Cabarrus et sa fille soient reçues chez les de Laborde peu de tem,ps après leur arrivée à Paris.
M»^* de Boisgeloup a donné tout d'abord aux Cabarrus les indications les plus urgentes, les
Domingue lui rapportaient plus de 600.000 livres par aa (environ un million et demi de notre monnaie actuelle).
Fort artiste et fort innovateur, il ne thésaurisait d'ailleurs point, mais dépensait, au ce -traire, avec uns lar^^esse extrême, dont témoignent ses admirables domaines et chîiteaux de la Ferté-Vidame, de I^abordc et de Méréville.
C'est en 1764 qu'il avait acquis la Perte- Vidame, et qu'il y evait commencé les constructions et aménagements destinés à faire de cette résidence un séjour princier. Sept ans plus tard, ea 1781, il y reçut l'empereur Joseph II avec im faste inouï.
Le duc de Bourbon, ayant entendu vanter les merveilles de la Ferté- Vidame, voulut les voir, et dès lors n'çut de plus vif désir que co'ui de l'acquérir.
Laborde déclina les offres faites, puis, cédant aux instances de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il consentit à vendre la Ferté- Vidame 5.500.000 livres coraptant, somme énorme pour le temps, mais qui ne l'indemnisait pourtant pas encore totalement de ses dépenses.
Sa Majesté, par reconnaissance pour ce sacrifice, tint à ériger ça t^rre de Laborde en marquisat. Laborde dut accepter cette nouvelle faveur sans la considérer comme une compensation: il tenait à la Fertc-Vidame et ne se souciait guère de ce titre de marquis, dont il ne s'affubla jamais.
Pour se consoler, il entreprit alors de faire de son domaine cle Méréville, dans la vallée de la Juive, un séjour encore plus eplendide que la Ferté- Vidarac: De 1784 à 1794, il y engloutit des .nuUiops. Mais U acquit aussi de vastes terrains à Paris
6i U B«I.t» ÏAtT.TBÎf
conseils, les leçons, les auxiliaires îndïsp?nsaÇîei dès la première heure.
Mais, après quelques semaines, < ayant pris pied j>, dégrossies, pourvues des toilettes qui leur 3)ermettent de se montrer, M°" Cabarrus et sa fille doivent songer à rendre visite à la famille de I^al)orde, si elles ont été munies de lettres d'introduction à cet effet, ou si elles ont été annoncées par François Cabarrus au banquier de S. M. Louis XVI. A plus forte raison, si M°^« Cabarrus a déjà elle-même reçu, à Caravanchel, la visite de son richissime compatriote. Or il est permis de faire cette dernière supposition; car, en maintes circonstances, Laborde s'est rendu à la cour d'Espagne pour y négocier des affaires commerciales ou diplomatiques, et il était au mieux avec les principaux personnages de la péninsule.
Lors de ces voyages, il dut être en relations
inr l'emplacement du quartier de l'Opéra, à la limite de» grands boulevards, et ces terrains représentaient environ le tiers de la superficie totale du IX« arrondissement actuel.
Au printemps de 1794, il vivait à Méréville, où il pouvait ee croire oublié par Im tourme;^te révolutionnaire, lorsqu'ua «ppel à comparaître vint troubler son repos.
On voulait le retenir. La population dn pays lui offrait âm tésister en armes aux délégués qu'on oserait envoyer pour l'arrêter... il refusa, préférant aller porter lui-même et seul sa défense au tribunal révolutionnaire, qu'il se croyait sûr de convaincre de son innocence... I^e 18 avril on le condamna «t on l'exécuta U mAme jour. (D'aprèt le biog.Michand.)
iM. uy. \.\ KoHKK, (i):ir Cocliin)
-tA Btl.lt. TAT.T.TEN 63
étroites et suivies avec François Cabarrus, et celui-ci dut le recevoir à Caravanchel.
Dans tous les cas, si, peu de temps après sou arrivée à Paris, M™« Cabarrus lui rend visite, lui écrit pour lui transmettre la lettre d'introduction de son mari, ou pour lui faire savoir où elle est installée provisoirement, le marquis de I^aborde peut et doit en quelque sorte l'inviter à se rendre dans sa propriété de Méréville, où il la retiendra quelques jours ou quelques semaines avec ses enfants.
Cette invitation est, en effet, conforme aux usages et aux mœurs du temps. Bile est en rapport avec l'opulence extrême du banquier de la cour... et M"^- Cabarrus doit être d'autant plus disposée à l'accepter, qu'elle est en concordance avec les usages d'hospitalité de l'Espagne^ son pays d'adoption.
Enfin, elle va lui permettre de laisser un peu en repos cette excellente M.^ de Boisgeloup, dont elle et ses enfants n'ont déjà que trop employé la complaisance au moment fâcheux où le grand deuil de la veuve du conseiller aggravait cette indiscrétion, .
Pourquoi prècIsons-nous à ce point l'époque du séjour que les Cabarrus ont pu faire à Méréville ? C'est parce que nous sommes ici très étroitement restreint par des dates en dehors des-
C4 I.A BEI,I,E TAI,I,IIÎîT.
quelles s'écroulerait, par impossibilité matérielle, riiistoire de l'intrigue signalée par Forneron.
I/'auteur inconnu des nié moires, par son laconisme, nous oblige à cliercher quelle fut le fils de Laborde amoureux de Thérésia, et, dans cette recherche, nous sommes réduits à procéder pat élimination.
Le marquis de I^aborde eut deux filles et quatre fils. Ces derniers sont les seuls à considérer, natu* Tellement ; mais notons pourtant, au passage; comment s'établirent les filles, parce que leur mariage est un critérium de la haute situation morale du banquier de S. M. Louis XVI.
ly'aînée, Pauline, épouse. Tannée même où Thérésia vient à Paris, le baroU d'Escars, qui devient plus tard duc d'Kscars.
Mathilde-Luce-I/éontine-Joséphine de Làborde de Méréville, seconde fille, épouse en 1790 — deux ans après le mariage de Thérésia avec le chevalier de Fontenay — le fils de la princesse de Poix, Arthur-Tristan-Jeân-Jacques Languedoc de Noailles (né en 1771, mort en 1834); plus tard prince de Poix et duc de Mouchy.
Les quatre fils du marquis de Laborde sont munis d'apanages territoriaux dont ils portent les noms, et ces noms les distinguent.
L'aîné, Laborde de Méréville, est doué d'une nature enthousiaste. Le 25 mars 1777, bien qu'il
S oit etidôlre iiiiiieur, le banquier de la Colir acquiert pour lui un office de garde du Trésor qui était occupé par M. d'Hervelày, et qu'il paye 1.600.000 livres (plus de 3 millions de nos valeurs actUelles)(i). Mais toute la jeunesse aristocratique est alors éprise dés idées de Lafayéttè, et le jeune Méréville, àU lieu de prendre possession de sa charge s'embarque avec le futur liérôS français de la guerre de l'Indépendance des Etatâ-Uiiis.
Il revient de cette glorieuse et dure campagne l'esprit forteinetit teinté de libéralisme, et accepte près les Etats généraux le mandat de la commune de Grandville j en Beauce,doht ^il, était seigneur.'
(i) Là vie des affaires, dit le chancelier Pasquier dans se* mémoires, commençait beaucoup plus tôt qu'aujourd'hui; on entrait plus jeune dans la carrière ; à quinze ans on entrait dans l'armée; à quatorze ans dans la marin e; les officiers de ce corps passaient pour les plus instruits de l'Europe, On entrait plus tard, iJ est vrai, dans le génie ; à vingt ans, les officiers étaient aussi habiles dans la théorie que dans la pratique ; la place qu'ils ont occupée en 1792 dans l'armé e française prouve la justesse de cette assertion. ~ •
On entrait dans la magistrature à vingt ans, onâv ait voix délibérative à vingt-cinq ans
Ce qui se pratiquait dans les Parlements était aussi usité dans les juridictions inférieures, «ît on sait à quel point elles étaient nombreuses. Il en était de même pour la Cour des comptes, pour les Cours des aides, etc. Dans l'administration proprement dite, c'est-à-dire dans les bureaux de toutes les administrations financières, aucune règle n'était prescrite pour l'âge, et, généralement, cet âge étajt très précoce. (Mémoire ijie, Pasquier, p.ij^i/.)/ ** '*•?•'-.