‹ La belle TallienChapitre 24 sur 31 · LA BEI.I.ÎJ TAI^I^IEN 37I · texte numérisé non relu

LA BEI.I.ÎJ TAI^I^IEN 37I

Sa grande vanité, qu'il dissimulait sous une apparence de simplicité et de bonhomie d'homme de cour, perce, en dépit de ses efforts pour la cacher, presque à chaque page de ses mémoires.

H en donne involontairement une marque curieuse lorsqu'il dit, en parlant de sa première entrevue à Bordeaux avec Thérésia, publiquement alors maîtresse de Tallien : « Je m'estimai heureux (en la quittant) de ne pas m'en sentir amoureux. »

Cette affirmation, inutile dans son récit, manque de vraisemblance, par cela même qu'elle est formulée.

Le com.te de Paroy, né en 1750, avait, par conquent, deux ans de plus que le père de Thérésia (43 ans). A cet âge, dépourvu du charme de la jeunesse — il n'avait jamais été, en outre, bel homme, ni par le visage, ni par la stature — privé de ses biens, et même dans la gêne, enfin réduit aux expédients les plus subtils pour échapper aux persécutions et à la mort que sa condition d'aristocrate faisait renaître sans cesse, en dépit de l'apparence très résignée qu'il affectait, le comte de Paroy ne séduisit assurément point la m,aîtresse de Tallien. Elle n'éprouva pas le besoin de se compromettre gravement en lui accordant des faveurs dont elle n'était pourtant pas ftvare.

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Trôs convaincu de l'inutilité des grâces qu'il tiurait déployée:; pour la conquérir, Paroy, s'il fut tenté, se résigna vite à n'en rien laisser pâ« taître. îl se borna, auprès d'elle, à la menue galanterie nécessaire ; mais il se trahit plutôt qu'il ne persuade en se vantant d'une iiidiiïéreiice qui rappelle trop la fable du renard et des rai.^ins;

Paroy ne dédaigna jamais rien. Lorsque deux ans auparavant, en août 1791, il disposait encore de ses biens, il ne négligea pas d'acheter, au prix de 140.000 livtes, le domaine de Chatelot, aux Ormes, près de Brayc-sur-Seine, bien national provenant de l'abbaye de Preuilly, parce que cet achat était « une affaire merveilleuse ».

Il y a là un trait de caractère qui ne fait pas lic>nneur à la délicatesse des sentiments de cet habile homme. Son père, le marquis de Paroy^ le jugeait sans faiblesse quand il écrivait' le 29 juin 1800, comme le signale E. Charavay (i) à son ancien collègue Charles-François de I,a Ro chef oucauld-Bay ers, ex- abbé com,man dit aire lie Preuilly, ex-député du clergé de Provins aux Etats Généraux: « Si mon fils, par une loi injuste et barbare, a acquis une partie de vos biens, ce n'a été que pour vous la conserver. Je crois pouvoir vous répondre qu'il est prêt à vous la

(i) E. CiiARWAY, auteur des Mémoires de Paroy t rédigés d'après SCS lioles, - . -

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rendre et entrer en arran^era.'^iit avec vous, de mnnière que vos intércts et les siens ne soient pas lésés. »

Paroy, malgré sa finesse, sa subtilité, qtiî eussent fait de lui un redoutable intrigant,si sa vanité ri^avait pas eu le contrepoids de sa naissance, c'est-à-dire de son atavisme et de son éducation, fut, comme toute la noblesse, complètemetit aveuî:;lé pài: le prestige royal. Jusqu'au dernier moment, il ne put croire à la clitite de la royauté. On le voit encore, pendant la nuit du 20 au 21 :uin 1792, veillant à la porte du Roi, prêt à lui j-atrifier sa vie. Or cet élan d'altruism.e est surtout la conséquence d'une bravade vaniteuse, qui l'a mis au mieux avec Leuts Majestés depuis seotembre 1791. Il s'est posé. Un peu plus d'un an auparavant, dans une discussion avec le chevalier d'Aigrefeuille, devant témoin, comme le dernier champion de Sa Majesté.

Cette attitude, qui lui a valu les plus délicates attentions reconnaissantes du Roi et de la Reine, l'oblige à tenir bon jusqu'à la veille de l'arrestation du Souverain ; mais, dès que le principe de la royauté est tout à fait atteint par la décision d'incarcération de Louis XVI au Temple, il abandonne la famille royale, et fait ses préparatifs de fuite pendant qu'on retient encore le Roi au logographe de l'Assemblée.

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lyC 7 septembre, le marquis de Paroy va se cacher à Fontainebleau.

Peu après, Paroy quitte lui-même Paris, se rend au village de Ris, puis à Seine-port, chez le marquis de Turpin. Puis les recherches dont il est l'objet l'obligent à quitter cette retraite pour aller à Fontainebleau, où il retrouve son père et où il reste jusqu'au 21 janvier.

T/exécution de L/Ouis XVI leur enlève le dernier espoir qu'ils gardaient, et les décide à tenter d'atteindre Bordeaux, où ils arrivèrent le 29 janvier 1793.

Paroy devient aussitôt, en apparence, un excellent patriote.Il s'habille, il vit en modeste artisan et gagne, en effet, par des travaux d'art, mais surtout d'art industriel, l'argent qu'il lui faut pour subsister, car ses revenus supprim.es lui font défaut.

Voyant qu'il est expédient de se lier avec Talîien et avec Ysabeau, il devient leur familier ; il fraternise même avec l'ignoble lyacom.be, et ses m.émoires ne renferment pas un m.ot de critique à l'adresse de ces m.assacreurs, dont il ne parle, au contraire, que pour reconnaître, en termes laudatifs, leur obligeance à son égard. Quant à Tliérésia, quoiqu'elle n'ait pu ou voulu sauver personnellem.ent son père, quoiqu'elle se soit bornée à le recommander à Ysabeau après le

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départ de Tallien, il va jusqu'à dire, dans sou enthousiasme qu'elle mérite une statue.

Cet engouement contraste avec l'indifférence dont Paroy se pare en disant que les charmes de cette séductrice n'ont pu l'énamourer, attendu que l'engouement dont il témoigne est hors de proportion avec la somme de reconnaissance réellement due à Thérésia pour ses bonnes intentions à l'égard des Paroy.

Mais il est permis de penser qu'en raison même de l'extraordinaire souplesse de son caractère et de son esprit, Paroy, dans la société des terroristes de Bordeaux, avait fini par adopter un peu leur mentalité. Bn tout cas, les com.plaisances qu'il fallait avoir pour se les concilier ne lui coûtaient point.

Cédant à ses instances, son ami lyacombe prend tin jour la détermination de faire libérer son père en expédiant adroitement son jugement. Il suffira au marquis, après ce simulacre de procédure, de manifester ses sentim.ents antiroyalistes en criant : vive la République !

Paroy court porter cette bonne nouvelle à sou père : « Je courus vite à la prison prévenir m.ou

* père, qui me dit : « Quoi, c'est vous, mon fils, « qui voulez qu'à mon âge je me déshonore eu « criant : vive la République ! Non, en plein

♦ tribunal^ ÎL^ïi?-'^^^ i^î^ "^-^^-i-^^iX^î^

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i Hn mëine temps, il poussa ce cri de tbù'sès ses

* forces, tellerp.ent que ses camarades le crurent « devemi fou. »

Cette façon de rapporter l'incident suffit pour iuarquer la différence profonde des caractères du marquis et de son fils.

Même àprêâ ce rappel à la dignité — que tant de nobles surent conserver au prix de leur existence, et qui rachète toutes leS fautes dont iié iureîit coupables soùs l'ancien régime — Paroy iie voit dans l'attitude de son |ière qu'tinè folie... et le dit autant que son éducation lui permet de le dire.

Au surplus, malgré le soin avec lequel 11 s'applique à faire, dans ses mémoires, son apologie, il te dévoile à maintes reprises, notamm.ent dans l'anecdote suivante, où il se photographie « de ined en câp » :

« Je voyais toujours Ysabeau (après la libé* « ration de s6h pêire, le marquis), qui me croyait

* tout attaché à lui par la reconnaissance. Un

* jour qu'il se trouvait avec beaucoup de monde 4t sur la place dé la Comédie, il m'aperçut de loia

* et in'envoya quérir par un gendarme. Je me

* rendis près de lui, mais de l'air d'une personne « venant demander à une autorité la réponse à 4 une pétition. Ysabeau voulut me prendre famit lièfcmerit I2I main ; mais^ sans faire semblant de

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< m'en apercevoir, je le saluai cérémonieusement, « puis je m'approchai de lui en disant : « Je passe « pour aristocrate, cela vous nuirait danâ votre

* parti de vous voir me donner des marques pu- « bliques d'intérêt. Chacun aim,e à paraître bien « avec le pouvoir ; mais moi, qui ne veux pas vous « compromettre, je préfère vous voir en parti- « culier. » « Cela prouve, dit-il, que tu m'es réelle- « ment attaché, je t'en sais gré. » Je ne voulais « pas paraître ingrat avec lui ; mais je craignais

* qu'un témoignage public d'une trop grande « intimité avec lui ne me nuisît dans l'estime « de mon parti. »

Telle est l'anecdôtè ! Et, si Paroy l'invèntié pour s'en vanter, cette forfanterie marque une amorali é plus grande encore.

On conçoit qu'un tel « coiirtiâan » ait pu porter aux tities la maîtresse de Tallien à Bordeaux, et l'on s'explique l'indifférence qu'eut à son égard la Restauration.

Connaissant Paroy, voyons à présent comment il arrive auprès de la Cabarrus-Fontenay.

Le 30 octobre (1793), le marquis de Paroy (le père), caché au château de Cas'.etz près de Lanî^on, fut arrêté par ordre du Comité de la Corn"

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mune, sur un ordre envoyé de Bordeaux, et emprisonné à Iva Réole.

Son fils, le comte de Paroy, prévenu à Bordeaux, où il se trouvait, de cette arrestation inattendue, raconte en ses mémoires (i) qu'il était fort embarrassé de lui venir en aide, parce que sa propre situation, au point de vue révolutionnaire, était très suspecte, lorsqu'il rencontra un serviteur de Thérésia qu'il connaissait et qui lui fit espérer du secours par son entremise.

< Un jour, en passant sur la place, je rencontrai

* un nom.mé Joseph, ancien do lestique de M'"^ Le

* Brun, de l'Académie de peinture, il m'apprit

* qu'il l'avait quittée et qu'il était entré au ser- « vice de M^^ de Fontenay, que, sans doute, je « devais connaître : « Oui, lui dis-je, je connais

* une marquise de Fontenay. » — « Ce n'est pas « elle, répondit-il : son mari était conseiller au « Parlement de Paris ; elle se nom.me Cabarrus « de son nom,. » — « Bn ce cas, je crois la con-

* naître, car j'ai dîné plusieurs fois avec M. Ca- « barrus chez le comte Bertin. Il avait une fille

* très jeune avec lui, fort jolie, je m'en souviens. »

* — Oh ! c'est elle, s'écria-t-il, venez la voir ; elle « sera enchantée, je vous assure ; nous somîr.e^ < très bien avec Tallien, le représentant, qui vient

« souvent dîner chez nous » (i). — « Mon cher « Joseph, lui dis-je, crois-tu qu'elle se chargerait

♦ d'une pétition pour le représentant du peuple 4 Tallien ? C'est mon père qui est en prison à La « Réole. » — « Sans doute, fit Joseph, faites votre « pétition. Je vais porter à Tallien une lettre de 4 ma maîtresse, et je viendrai reprendre votre « pétition et la remettrai moi-même à Madame (2).

« Enchanté de ma rencontre, je courus vite à 4 mon appartement, dont j'avais donné l'adresse « à Joseph, et je rédigeai ma pétition, que j'ac- « compagnai d'une lettre où je mis une petite « gravure de moi au lavis, qui avait pour titre :

♦ V Amour sans-culotte, — Le sujet représentait « un Amour portant une pique surmontée d'un

♦ bonnet, et tenant de l'autre main un cœur ea « aplomb sur un niveau posé sur un autel, avec 4 cette légende :

« Quand l'Amour en bonnet se trouve sans culotTe, 4: La liberté lui plaît, il en fait sa marotte.

« Je la prîaî de trouver bon qu'un petit Amour 4 ,ans culotte fut l'avocat d'un fils bien malheu- 4 reux de l'incarcération de son père, et je la con*

(i) Cette relation marque, encore une fois, que Thérésia ii'liabitait pas avec Tallien à Bordeaux,

(2) Mémoires du comte de Paroy, p. 378-379.

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