XA 13KÎ.T.E; TAI.I.IEN 38Z
Ceci démontre bien que cette Fontenelle é ait jeune, jolie, bien vêtue, et non pas attifée eu savante.
« Madame, lui dis-je, le bon Joseph m'a dit de « votre part que vous voudriez bien me donner in un moment d'audience. » — \t Ah ! répliqua-t- « elle, Joseph vous a dit ça ; allez dire à votre bon << Joseph qu'il a pris cela sous son bonnet ! » « Son ton de protection rr^e surprit, et je me doutai « que je prenais la soubrette pour la maîtresse. » « Ce n'est donc pas à M°^« de Fontenay que j'ai « l'honneur de parler ? continuai-je ironique- « ment. — Non, citoyen. — Eh bien, madem.oi- « selle, allez lui dire que M. dp Paro^'', qu'elle a « fait prévenir par Joseph de venir tout de suite, « est dans son salon à l'attendre, -r Bh bien, « citoyen, on ira », dit-elle d'un ton d'humeur, et « elle sortit aussitôt. Tout ce q^i m'entourait, « té;nqjn de mon colloque, s'écria : « Mais qu'a-
* vez-vpus fait ? Vous i^'obtiendrez rien, si elle « n'est p^s pour vous : c'est 1^ personne de con-
* fiance 4e la citoyenne Fontenay, sa femme de « chambre ! — « Eh ! je m'en suis aperçu, et l'ai « mise à sa place. « Un instant après, on ouvrit « les deux battants de la porte à une jeune dame « très jolie, vêtue très élégamment. Un salut 4t re pcctueux fut l'hpn;mage de tout le salon, « ell^ y fépq4dit par uu gracieux signe dp tête.
382 I.A BîiTX^ ^'TXtXTIÎN' . ,.
« et (lit : « Le citoyen Paroy est-il parmi vous ? >
• Je m'avançai et l'assurai que je m'étais empressé « de me rendre à ses ordres; elle m'invita de passer
♦ avec elle dans son cabinet. J'entendis qu'on « disait : « Oh ! c'est sans doute une de ses coii- 4 naissances de Paris. » Bn entrant dans soi « cabinet, je me crus dans le boudoir des Muses
* réunies : un forte-piano entr'ouvert, avec de la « musique sur le pupitre et beaucoup de cahiers « de musique sur une chaise, une guitare sur un « canapé, une harpe dans un coin, le pupitre à « côté et de la musique, un chevalet avec ua
* tableau commencé, la boîte de couleurs à l'huile, « des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une
♦ table à dessins portant un petit pupitre avec i une miniature, une boîte anglaise, une palette
* d'ivoire et des pinceaux, un secrétaire ouvert
♦ rempli de papiers, de mémoires, et de pétitions, « une bibliothèque dont les livres paraissaient en « désordre, comme si on y touchait souven';, « enfin un métier à broder avec du satin monté. « Je lui dis : « Vos talents. Madame, sont univer- « sels, à en juger par ce que je vois, mais ; votre « bonté égale les agréments de votre personne. » — « Je suis reconnaissante de l'obligeance de votre 4t accueil. Monsieur, répondit-elle ; votre lettre 4 m'a fort intéressée, et tout ce que Joseph m'a % rapporté de vous m'a fait désirer faire votre
MÉHÉE l)H LA TOUCHE
4 connaîssaiice. Je crois me rappeler vous avoir « vu chez M. Bertin avec mon père. J'espère que « vous viendrez me voir le plus souvent que vous « pourrez ; mais parlons de Monsieur votre père. « Où est-il ? En prison. J'es|)ère obtenir du citoyen « Tallien sa sortie; je lui remettrai moi-même votre « pétition, et je veux vous présenter à lui.» Je la re- « merciai de tant de bonté et d'obligeance, expri- « mées avec tant de grâce, avec un son de voi^c « si affectueux et deux beaux yeux dont la dou- <( ceur exprimait la bonté de son cœur. Ma recon- « naissance ajoutait encore au charme que « j'éprouvais : je voyais en elle la libératrice de « mon père ! En la quittant, j 'étais comme un « homm3 émerveillé, ayant de la peine à ajouter « foi à ce qu'il voyait, et je m'estimai heureux de « ne pas m'en sentir amoureux. Je mandai « vite à mon père mes espérances pour le transe quilliser. J'eus audience de Tallien, qui me dit : € Attendez encore ; il faut qu'on l'oublie quelque « temps pour le sauver. »
« Je fus le lendemain arrêté au matin et con- « duit au fort I/Ouis, puis traduit devant le tri* « bunal, et enfin mis en liberté le lendemain matin, 4 Je racontai à M™« de Fontenay mon arresta- « tion et mon élargissement en vingt-quatre « heures ; elle n'en avait pas entendu parler, et € me conseilla de n'en pas informer Tallien (i).»
(i) Mimoirêi du comté diPwoy^ p. 380 à 383, ^
Inflépendamment des détails précieux qu'elle renferme sur la Cabarrus-Fontenay et son bureau des grâces », cette relation curieuse indique l'indifférence qui règne en ce 4 bureau » à l'égard des solliciteurs sans argent.
Par ce qu'elle voit, par ce qu'elle lui fait dire, Thérésia jauge, à son insu, M. de Paroy ; elle n'insistera point auprès de Tallien parce que le solliciteur n'a pas de quoi pa3^er. Néannioins, pour le profit de son renom, elle l'asperge «d'eau bénite de cour » ; elle lui procurera un entretien avec r.on amant... Mais le marquis de Paroy n'obtiendra pas un adoucissement dans sa captivité par leurs soins. A quoi bon se compromettre « pour rien » ?
Le temps passe ; le marquis moisit sur la paille liumide de son cachot ; les démarches de son fils nupris du ménage Tallien sont vaines jusque vers la fin de février 1794.
Cependant, aussi bien pour lui-même que pour le marquis son père, Paroy se liait avec quelques révolutionnaires et n'hésita pas, notamment, répétons-le, à se faire l'ami du fameux LacoLabe, si jus:ement haï et méprisé.
Dans ses mémoires, ce qu'il dit de cet ignoble personnage ne marque point qu'il l'ait eu ea horreur, ou qu'il lui ait été pénible d'entretenir des rapports amicaux avec un tel misérable.
lî parle d'ailleurs de Tallien en termes plutôt fa-'orables, et l'on est surprix de le voir si bien? veillant à l'cgard de bandits sur lesquels Topinioi; est unanime alors à Bordeaux.
« Je voyais souvent Mme de Foutenay et le « représentant Tallien, dont j'ai toujours eu « personnellement à me louer. Elle me dit :
« Je suis désolée que votre père n'ait pas pu « sortir de prison avant que Tallien soit obligé « de partir pour Paris, mais je connais un peu « Ysabeau, qui est son collègue ici, je vais prier « à souper une dame avec laquelle il est fort lié, « et je l'engagerai à an.ener Ysabeau avec elle. « Vous pourrez faire connaissance ; il a de l'esprit « et est très instruit. ^ Cette d^me était la femme « d'un négociant de I^ille ; elle était venue se réfu- « gier à Bordeaux, où elle se croyait plus tranquille « sous la protection d'Ysabeau. Je la trouvai « très aimable; je fus placé à côté d'elle par M'"^ de « Fontena}', qui lui avait parlé avantageusement « de moi. Plusieurs députés allant aux Pyrénées « furent de ce souper. Cette dame, qu'on nommait « M™« Delpré, pria tous ces députés de passer la « soirée du lendemain avec elle, qu'elle aurait le
* représentant Ysabeau, ce qui fut accepté. « Le
♦ plaisir rend indiscret : Madame, lui dis-je, je « désirerais bien être dem.ain aussi heureux qu'au- « jourd'hui. — Mais j'espérais, répondit-elle, que
386 Ï^a' B«tt« TAi^ihif
< vous auriez accompagné la citoyenne Fon-
< tenay. > Je n'eus garde d'y manquer, voulant
< faire connaissance avec Ysabeau. Cette dame « me trouvant de meilleure compagnie que ses « convives, qui ne parlaient que par b... et par f..., « accepta mon bras pour aller à table et me mit « à côté d'elle, et Ysabeau près M"^e de Fontenay, 4 qui lui avait beaucoup parlé de moi... » (i).
On voit,par ce dernier trait de Paroy, combien l'entourage sans-culotte de Thérésia laissait à désirer au point de vue de l'élégance et de la bonne tenue.
Ces convives, qui ne parlent que par b... et par f... ne répandent assurément point des odeurs suaves. Ils se relâchent, ils éructent au dessert et doivent en « dégoiser » plus d' « une bien bonne » sur la chance de ce <Ménélas» de Tallien, pat manière de galanterie à « sa dame ».
4 Après le souper, dit M. de Paroy, M^^ Delpré c me présenta à Ysabeau, à qui, pendant le souper, € j'avais raconté que j'avais été élevé au collège « de l'Oratoire de Juilly. Je savais qu'il avait été « supérieur des Oratoires de Vendôme. Ysabeau < m'accueillit fort bien, et m'invita à venir le • voir souvent. Enchanté de cette protection, qui t remplaçait celle de Tallien pour mon père, j'ea
(i) Mémoires d* Paroy t p. 387-388. J
« remerciai M™« de Fontenay. Tallîen partît pour « Paris, et M™« de Fontenay le suivit peu après.
* Devant revenir dans un mois, elle laissa sou « fils avec Joseph dans un hôtel garni. Empri- <f : onnée, elle manda à Tallien que c'était fait de
* lui et d'elle s'il ne prévenait pas les desseins
* (le Robespierre. Tallien, à cette nouvelle, alla « furieux au Comité de salut public, déclara que
* la cito3'enne Fontenay était sa femme, qu'il en « répondait et qu'il avait donné assez de gages à
* la Révolution pour qu'on la lui rendît immédia- « tement. On n'osa pas la lui refuser, Tallien ac- « cusa ensuite Robespierre à la tribune et c'est
* à M"^e de Fontenay que la France a dû d'être « délivrée de celui-ci (i),
« Pendant que M°»« de Fontenay était emprî- « sonnée, elle ne pouvait envoyer d'argent à
* Joseph pour la pension de son fils, qui était
* en hôtel garni. Joseph alla trouver un négo-
* ciant nommé lyegris, très riche, que M"*" de
* Fontenay avait sauvé de la guillotine, l'ayant « été chercher elle-même le soir dans le jardin « public où il s'était caché, l'ayant fait coucher « dans le lit de sa femme de chambre plusieurs
(1) M. de Paroy trace îcî l'histoire du 9 thermidor
d'une façon bien comique. Nous ne reproduisons sa
version que parce qu'elle s'intercale dans une suite plus
iiitércssautc, — *' ■^-—''■^- - ^ " -^
4» nuits/taudis qu'elle prenait celle-cî dans le sîert 4 pour éloigner les soupçons, et enfin ayant « obtenu sa grâce de Tallien, qui l'avait fait ren- « trer dans ses biens, moyennant une amende « pour les hôpitaux. &
Si elle n'était pas odieuse, ne serait-elle pas comique, cette comédie de sauvetage jouée par la Cabarrus-Fontenay et <t la bonne Fontenellc » vis-à-vis de ce pauvre I^egris pour extirper de lui la plus forte somme iDossible ? Ce trait, naïvement rapporté dans ses mémoires par M. de* Paroy, nous rappelle en même temps l'un des « trucs » de Tallien pour faire main basse sur les biens des suspects.
Quand on sait, en effet, que les sommes retenues pour les hôpitaux Nij furent jamais versés, nt QUE Iv'ON n'en OBTIKÏ jamais I.E COMPTE •— ce que Paroy ignora probablement — on com* prend la manœuvre de Tallien et la comédie jouée par le trio de coquinerie qu'il fait avec sa maîtresse et la Fonténelle. I^es biens de I^egris ayant été saisis, Tallien n'en pourrait distraire, sans doute, qu'une faible partie ; peut-être même lui échapperaient-ils totalement. Alors, il les lui fait restituer à la condition que Legris donnera pour les hôpitaux un quart ou un tiers de sa fortune, versé entre ses mains ^ et qui disparaîtra pour toujours.^
;I,A Bl^t,!,:^ TAI.tlKN' . 38<}
Legrîs, terrorisé, s'exécute. Mais, plus tard, il comprend sans doute comment il a été joué, et l*on s'explique son refus d'obliger le fils de celle qui l'a si vilainement dupé.
« Joseph alla donc lui faire part de sa position, et « lui demanda im prêt de trois cents francs pour « payer la pension du fils. Tout le monde, à Bor-
• cleaux, croyait M*"" de Fontenay perdue ; ce « négociant dit à Joseph : « Allez-vous-en : je « craindrais d'être suspect, si l'on vous voyait « entrer ici. Je n'ai rien à vous donner et vous prie
* de vous retirer. »
« Ce bon Joseph, les larmes aux yeux, vint me « conter son aventure : <c Allons, lui dis-je, voir « votre hôte; je n'ai pas les trois cents francs, « mais j*en répondrai et arrangerai cela. » Cet « hôte me connaissait; il accepta ma caution. < Mais, peu de jours après, Joseph me vint pré- « venir qu'il avait reçu de l'argent de sa maî- « tresse, qui était sortie de prison et lui ordonnait « de venir la joindre avec son fils. Cette madame « de Fontenay, à qui les Bordelais devraient élever « une statue de la Reconnaissance reproduisant « ses traits, a rendu de nombreux services eu « tout genre, et a éprouvé des marques d'ingrati- « tude qui font rougir pour l'espèce humaine ! « Quant à moi, je ne veux en parler que pour exprii mer ma reconnaissançe^car j'ai été témoin de sou
396' ■ JA "Btii^t'fKtirm^
« tourment de ne pouvoir rendre autant de sèr- ♦ vices qu'elle l'eût désiré » (i).
lye « bon Joseph » dont parle M. de Paroy est-il le William Bidos qui était au service de M"^« ou de M. de Fontenay à Paris, et qui vint rejoindre ses maîtres à Bordeaux ?
Cela n'est pas impossible, car un prénom de serviteur se change au gré des maîtres et des circonstances. Or William est une forme anglaise de Guillaume, qui plut sans doute sous Ivouis XVI — qui convenait mieux, en tout cas, à un domestique que celui du frère de Marie- Antoinette (Joseph II) mais qui sonnait trop mal sous un régime révolutionnaire dont Pitt fut particulièrement la « bête noire :^.
On peut supposer aussi que ce Joseph était un deuxième domestique au service de Thérésîa, en outre de William Bidos ; car, tandis que ce Joseph est à Bordeaux, où il garde le petit Antoine Fontenay, on signale et Ton arrête à Paris, en même temps que Thérésia, un domestique de celle-ci que Turquan nom,îne Guillaume Bidos (2). ^Après ces conâdence, le comte ne fait plus
(i) Mémoires de Paroy, p. 390-39»,
(2) Les ordret d'arrestation et le rapport du général Bmilan.î^er ne nomment pas le domestique de Thérésia qui fut arrêté. Où Turquan prend-il|^ Jl jie )a dît 2>3^ <iu'il se nommait OuiU«iau Bidos/
qu'une seule allusion à Thérésia, au sujet d'une démarche pour son beau-frère. Cette allusion prouve que, cette fois, M. de Paroy obtint quelque chose de Thérésia... mais il n'est pas dit que le vicomte du Hamel manqua de « reconnaissance bien sonnante » à ce sujet.
« Pendant le séjour de M™« de Fontenay à Bor-
# deaux, j 'appris que toute la fa ille de mon beau- « frère le vicomte du Hamel avait été arrêtée « à Castetz, sur la dénonciation du comité de sur- « veillance de Bordeaux. J'allai encore recourir « à M°i« de Fontena}', qui ne vit pas d'autres « moyens de tirer M. du Hamel d'affaire que de <' faire détruire la dénonciation de Bordeaux et « de la remplacer par une attestation de civisme « délivrée par le club de Castetz, dont son con* « cierge était président. M"^* de Fontenay invita « à dîner plusieurs membres du comité, et, au
♦ dessert, convint avec eux d'anéantir la dénouât ciation de Bordeaux, attendu que M. du Hamel,
* absent de Bordeaux depuis plusieurs années,
* avait pris sa résidence à Castetz, où il avait obtenu « de bons certificats (i). »
La baroime de Lauvaret fut une des aristocrates dont la grâce fut attribuée à Thérésia. « ... Elle fut jetée, dit la duchesse d'Abrantès
j(i) Mémoires jit Paroy, ^^.^400-^01,
« (duchesse d'Abrantès, Mémoires, p. 272-27?), « dans les prisons de Bordeaux, d'où elle ne sortait « que pour monter sur Técliaf aud, si un bon conseil < ou plutôt son bon ange ne lui eût fait prendre « la résolution d'écrire à la femne parfaite, à la
* femme incomparable qui fut l'ange [libérateur « de la ville de Bordeaux. M>^ Tallien, implorée « par M»»» I^auvaret, avait fait ouvrir la porte dô « son cachot; mais ce qui, pour cette femme, avait « été la véritable grâce, c'était la liberté de son « fils : son ban annulé, il était réintégré dans ses
* droits de citoyen... » etc.
I^e fils de la baronne de lyàuvaret était ecclé» siastique. H avait essayé de modérer les révolu* tionnaires, et son humanité le rendit suspect, puis coupable auprès des sans-culottes assassins.
Nous reproduisons ici les éloges excessifs dé* cernés par la duchesse d'Abrantès à Thérésia, parce que nous tenons à donner cet écho des sentiments professés par bon nombre des contemporains de la jeune femme sur sa légendaire bienfaisance ; mais l'opinion, plus ou moins libre, de M"=^« d'Abrantès, ne saurait faire autorité. Elle ne peut surtout infirmer les faits, les preuves de la participation intéressée de la ci-devant marquise aux exactions criminelles de Tallien.
Parlant de M»»" Tallien après Thermidor, à Pî?P9L^-ffi.fei^...4sJâ9.te^ Thélu3S9n 9.ù.jdle parut,
.. ; I.A BEUvE TAIJJlvN- 393
ta duchesse dit encore en une note de la page 367 de ses Mémoires : « J'ai habité Bordeaux ; « J'ai eu des amis qui doivent leur vie à "M^^ Tal- « lien. J'ai su, sur les lieux mêmes, tout le bien « qu'elle a fait, et je n'en puis trop dire, n'ayant <t jamais eu à m'en plaindre; il est donc naturel « que j'en fasse l'éloge. r>
Telle était la force de la légende de bonté et de bienfaisance de M^^ Tallien. Bile explique l'illusion dans laquelle on fut si longtemps sur son compte, et qui persisterait encore aujourd'hui si la Vérité, moins séduisante, ne se trouvait pas établie désormais par des documents nouveaux, dont l'ensemble détruit la fausse tradition, malgré l'attrait qu'elle présente..'
L'hnormité des somivibs VOI.ÉIÎS a Bordeaux
PAR TaI^I^IEN ; I.ES DÉNONCIATIONS DE SES CRI- MES A Paris ; i.E REPRÉSENTiVNT est obugê
D'AI,I.ER se défendre DANS l^ CAPITAINE ET DE I^AISSER ThÉRÉSIA DANS I.A GiRONDE, 394*
402. — Comment i,a marquise de Lage de f v0i.ude connut i.a maitresse du terroriste ;
XES RÉVÉI^ATIONS QU'EI<I<E FAIT SUR I.A VIE PRIVÉE, I.E <t COMMERCE DES GRACES ^ ET I,ES AMOURS DE ThÉRÉSIA ET DE TAI.UEN, 402- 406. — I4A « QUEREIvIyE » DES A:mANTS A BOR- DEAUX ; I^S RAPPORTS DE I.A BONNE FONTE- 'NEI,I.E ET DE I.A CabARRUS-FonTENAY AVEC IXE JEUNE JUI,I,IEN, ESPION ENVOYÉ PAR RO- JBESPIERRE DANS I.A GiRONDE, 406-423. — lyA
\ Pétition de Thérésia envoyée a i,a Conven-
,TI0N ; I.'EXPUI.SI0N de ta MAITRESSE DE TaI,-
XiEN PAR I.E Comité de surveillance, sur i,'or*
DRE d'YsABEAU ; IvES SIGNAT^EMENTS DE ly'EX-
TiiLSÊE ; i^'entremise de Taschereau ; i,K
PÉPART avec I^ jeune GuÉRY, 423-43I.
Les exécutions de sus|)ects et d'aristocrates se poursuivent sans relâche, pendant les n:iois de
Janvier et février 1794, à Bordeaux. IMaîs ce sont surtout alors les vols qui dominent.
Tallien dépense beaucoup; il a besoin d*extraire de la riche population de la Gironde les sorr.niea qu'il gaspille et celles, beaucoup plus considéra* blés, qu'il amasse.
Force rapports, dénonciations, correspondances ©u mémoires des témoins de ses exactions évalueront à plusieurs millions de francs ce qu'il détourna... On ne connut jamais le chiffre total de ses vols; mais, sans aucun doute, il dut être voisin de deux millions car, après Thermie' or • — sans parler des dépenses secrètes importantes qu'il eut à faire de mars à juillet 1794 — il dépensa, dans ses fêtes et réunions de La Chaumière, avec Thérésia — devenue M"^« Tallien — des sommes énormes (i).
(i) Dans son étude sur La Terreur à Bordeaux, M. A. de Vivie dit : « Sur les 6.940.000 francs d'amendes infligées pat
■ la Commission militaire, i.ooo.ooo fut attribué aux sans-
■ culottes et 1.325.000 francs à la construction d'un hospice, I qui ne fut jamais commencé ; ces fonds paraissent avoircté
■ dilapidés... Il faut lire à cet égard les philippiques de Cam« • bon, l'austère financier de la Convention nationale. »
Du million attribué aux sans-culottes, Tallien prit naturellement sa part. Quant à la somme de 1.325.000 francs attribuée aux hôpitaux, somme qui disparut totalement, elle passa pour la plus grande partie dans les mains du proconsul. Mais il faut encore ajouter à cela les produits en espèces monnayées du pillage de châteaux et riches demeures de Bordeaux et des environs sur lesquels Tallien fit main basse, et les sommes qui lui furent réalises, soit par la Pontcnclle,
39^ lA Bïti^é TÀiii-eîTi
A cette époque, la ci-dcvaut marquise, n'ayant pas la disposition de ses biens, était hors d'état de participer aux frais du luxe de leur train de maison ; et, comme Tallien, avant le lo août 1792, ne possédait rien, le faste qu'ils déployèrent après Thermidor donne approximativement une preuve indiscutable de l'énormité des vols commis par le terroriste à Tours, et surtout à Bordeaux.
On verra bientôt que, si Thérésia n' « encaîs* sait » pas personnellement les rançons payées par les victimes de son amant, elle n'ignorait pas, en les assistant de son crédit moral, les prélèvements considérables pratiqués par le représeu'» tant sur leurs biens.
lyC luxe de son existence, ses toilettes, ses bijoux provenaient d'exactions abominables dont elle était instruite, puisque sa conversation avec la marquise de I^age de Volude va nous apprendre qu'elle connut, à Bordeaux, les infamies des massacres de Septembre 1792 organisés par le Conven-» tionnel, et qu'elle avait pour lui, en secret, autant d'horreur que de mépris.
En profitant, à Bordeaux, des crimes de ce misérable et en l'aidant à les commettre par son habile racolage de solliciteurs, elle se faisait donc
soit directement par les suspects ou les nobles dont la Cabarru»» Fontenay était censée obtenir la grâce avec le plus pur désin» téressement, - • •
"CA Brj,l,-é TALT^mîT 397
sa romplice d'une manière si positlve'^et si cons» cl-:i;:c, qu'il est impossible de l'excuser.
D'octobre 1793 à la lin de février 1794, pendant plus de quatre mois, Tallien déploie une activité extrême dans s«6 extorsions, comme s'il pressent tait la courte durée de son proconsulat.
Sa fièvre de rapine gagne ses sous-ordres, non moins avides que lui. Ils ajoutent leurs brigandages personnels à ceux de leur patron, et celui-ci ne -^eut les modérer dans la reproduction incessan:e des vols dont il leur a donné l'exemple. • Au début, ils se contentaient des participations qu'il leur donnait dans ses détournements. A la lin de 1793, ils commencent à voler « de leur propre zèle ;&, sans lui; pour leur compte personnel (i),
Le 17 décembre, Lacombe envoie à la guiU lotine Simon Lacour, un imprimeur infirme et malade, âgé de 75 ans, dont il convoitait l'imprimerie (2).
Le capitaine Rey, seul véritable militaire de la Commission militaire présidée par l'ex-institu* teur, lui procure force suspects ne demandant qu'à payer rançon, et les deux bandits se partagent les dépouilles de ces malheureux sans en faire part à Talliea
(i et 2) Ces faits furent établis an' procès de Lacombe. H. Wai,i,on', Les reprcsentanis en missiont t. n, p. 316-317,
« Jacques Bujac ayant été arrêté, sa femme, « quoique pauvre, connaissant la vénalité de La- « combe, réunit 1.200 livres qu'elle lui donna « pour acheter la vie de son mari. Lacombe prit 4 Targent et condamna Bujac » (i).
Dès le milieu de janvier 1794, ces excès des sicaires du terroriste déterminèrent de la part des ultra-révolutionnaires de Bordeaux, qui n'avaient pas leur part de ces rançonnages, des dénon* dations alarmantes pour Tallien.
On se garde bien de l'attaquer ouvertement à Bordeaux, ce serait trop dangereux. On dénonce à Paris les exactions commises comme des actes de faiblesse. On n'incrimine pas le Septembriseur et ses auxiliaires de brigandage pur et simple. On les accuse de modérantisme.
« Pourquoi, dit-on, les représentants en mission épargent-ils tant de ci-devant nobles et d'ennemis de la Nation ? La guillotine chôme, parce que ces mauvais serviteurs de la Patrie tirent uii profit personnel des sommes qu'ils extorquent à leurs prisonniers, au lieu de leur ôter la vie. »
Ces dénonciations ne sont pas méprisées à Paris,
Robespierre envoie des émissaires pour les vérifier, et bientôt, les anciens complices de Tallien dans les massacres d'Août et de Septembre 1792,
j(i) H. WAi^ONfLfisreprésenianfs en mission, p; 220, |
XA BEI.I.B TAI^IvIlSK 399
ayant entendu parler des accusations dont il s'agit, inform3nt le représentant en mission dans la Gironde des propos qui circulent sur son compte dans l'entourage de Robespierre (i).
Commsnt parer ce coup ?
iyors du 10 Août et des journées de Septembre, Tallien a tout mis sur le compte du peuple.
N'ayant pas cette ressource à Bordeaux, il se rabattra sur ses sous-ordres, qui ont donné prise aux critiques en s'attribuant eux-mêmes les dépouilles des personnes qu'ils ont incriminées pour les voler.
Le 4 février, /Tallien destitue en bloc le Comité de surveillance et en fait arrêter les membres.
Plus tard, la même tactique fit arrêter le maire de Bordeaux : Bertrand. (2)
(i) On trouve daus les cahiers de police du Comité de salut, public, à la date du 7 floréal an II (27 avril 1794) : « André- Maricaut, citoyen de Bordeaux, dénonce les citoyens Ysabeau € Tallien, Peyrend-d'Hervas, Marcel Léard, Ysabeau jeune « et Lacombe. Il leur reproche beaucoup de vexations, de
• cruautés et de rapines. Ils pensent (dit-il) que les fléaux de « disette et de rapine qui menacent la République vont bientôt
• la faire toucher à sa fin, et ils ont chargé I<e Moël des pré- « paratifs pour prendre une retraite dans l'Amérique septen- — trionale. Note. ^Ordonner au commandant de la marine do € mander à Paris Moël sur-le-champ pour être entendu au « Comité. »
(2) Celui-là faisait commerce des pièces d'identité exi^jées des Bordelais «... Il faisait payer jusqu'à quinze cents et d'-x»
• Tallien connaissait tioi3 bien ses infamies pouf ne pas fromir en pensant aux eonséquencea d^ leur divulgation à la Convention.
Nous avons déjà dit qu*il n'eut jamais d*amis. Qui donc aurait pris sa défense à Paris ?
Sans s'attarder, il fallait combattre ces dénonciations au sein du Gouvernement, où elles se produisaient. Il fallait aller à la Convention.
Ivà, retrouvant ses anciens jicolytes des sections et des clubs, les faisant agir avec le stimulant des beaux louis dont son escarcelle était pleine il avait chance de conjurer l'orage.
Après s'être entendu avec son collègue à ce sujet — car les dénonciations atteignaient aussi l'ex-oratorien — Tallien, laissant Ysabeau dans la Gironde, se rendit à Paris à la fin de février 1794 pour se justifier.
« Il eut grand'peine, dit Wallon, à se faire « recevoir au Comité de Balut public, et même au « Comité de Sûreté générale. ]\Iais il pouvait par- « 1er ailleurs, soit à la Convention, soit aux Jaco- « bins, où avait été lue la plainte des « frères et « amis » de Bordeaux, et il n'y manqua ]5as :
« Depuis longtenips^ disait-il le 22 ventâsa 4 (12 mçir§) 4 h Ççnv^niiQ^^, h calomnie s^attaehê
huit cents francs des certificats de civisme », indispensables pour circuler dans la ville. (A. dk Vivib, La Terreur à Bor^ éeaux, t. 11, p. 195.)
'I^\ smXlv TAI.LIHÎT 401
♦ sur les pas des pairiolcz. Les représentants dit « peupla dans les départements sont aujourd'hui « en huttô à tonti^s les persécutions... Les représen*
* tatUs du p&uph envoyés à Bordeaux devaient <i s"* attendre à ne pas être épar.^.ijs. Celte commune « était devenue Vun des principaîix foyers du fédé* « ralisme... Si nous n'eussions pas agi avec cette « sagesse énergique qui convenait aux localités et <t aux circonstances^ Bordeaux aurait éprouve le « même sort que Lyon. Nous avons été assez heU" « reux pour rendre cette commttne importante à « la République, sans qu'une goutte de sang pa- <' iriote ait coulé. Nou^ avons détruit le fédéralisme « jusque dans ses racines... »
« Bt après avoir donné un échantillon des calom- <' nies dont ils étaient l'objet (qu'Ysabeau et lui
< allaient s'embarquer pour l'Amérique avec plu- « sieurs millions, que la contre-révolution régnait « à Bordeaux, etc.), il lisait une lettre d'Ysabeau,
< Lu montrait que Bordeaux, avec un autre tem-
< pérament de Paris, était tout à la République t
< Aussi se croyait-il en droit d'apito3'er la Conven-
< tion sur v'^ is misères, et il en obtenait un décret qui,
* tout er témoignant de la sollicitude du gouver-
< nemen .: à y porter remède, devait en même temps « achever de lui gagner les esprits dans cette ville.
< Mais la plus sûre manière de répondre à es
* ennemis^ devant la Convention, comme ^ devant
402 tA BtTXTt TAI,I.miT
* les Jacobins, c'était de montrer par des actes « que la Terreur n'avait pas cessé d'être à l'ordre 4 du jour dans Bordeaux. Or la Commission
* r.iilitaire avait repris son œuvre,et lui fournissait
< des arguments qu'Ysabeau s'empressait de lui « transmettre :
« Les arrestations continuent^ disait Ysabeau « dans une autre lettre du 21 mars, lue à la Con- « vention le 24 ; la guillotine a fait justice avant*
* hier d'un prêtre assermenté, coupable de roya* « lisme; aujourd'hui il y passera une religieuse « Voilà la réponse à nos modérés, qui avaient semé
< le bruit que la peine de mort était abolie / »
« Il y eut un fait qtu pouvait frapper cruelle-
* ment les Montagnards, dont on voulait désarmer
* les colères ; ce fut l'arrestation du maire Ber- 4t trand, le coryphée de leur parti. Il y avait eu,
* dans le maniement de l'argenterie enlevée aux
* particuliers ou aux églises, des irrégularités
* telles que, si le maire n'en justifiait pas, c'était
* au conseil général de la Commune d'en répondre 4 devant le Comité de Salut public. Le maire, « qui ne put rendre ses comptes, fut arrêté, et la « peine qui l'atteignit par la suite prouva que ce « n'était pas sans raison. Mais, si d'aussi bons « Jacobins étaient arrêtés pour ces peccadilles, « où était la sûreté des autres ? I^a situation de la .4 Gironde réclamait une enquête ; Robespierre
'^lÂBÊili TAiilEN '403
* y employa le jeune ami dont il avait apprécié « les bons offices dans l'ouest. Jullien vint à « Bordeaux » (i).
Tallien quittant à la fois Bordeaux et Thérésia Cabarrus vers la fin du mois de février 1794, il faut cesser un moment de suivre ses actes et sa fortune pour voir ce que devint la ci-devant marquise à partir de cette date jusqu'au moment oà elle fut forcée, à son tour, de quitter la Gironde.
^lais, avant d'examiner ce qui dut remplir son isolement, il convient de revenir au début de février pour recueillir les souvenirs de cette époque, par lesquels la marquise de Lage de Volude nous dévoile les désillusions dont Thérésia lui fit la confidence.
La marquise de Lage avait émigré dès le début de la Révolution ; mais l'amour filial la ramena en France, car sa mère, malade à Bordeaux, pouvait avoir besoin de ses soins.
lyC moment où elle connut Thérésia n'est pas exactement indiqué dans ses Souvenirs... Il précède assurément de peu de jours le départ de Tallien pour Paris, qui eut lieu à la fin de février 1794 ou au commencement de m.ars.
Exposée aux recherches des terroristes de Bor« deaux, M*"» de lyagc ne cache chez une sage-femme,
(i) Wai,i,on, Les représentants du p.uple en mission, paget
404^ XA BEIvtîî ' TAtiîÊîîn
M °^« Contanceau, cli simulant une grossesse avaft- Ct:c, et fait alors une allusion aux exécutiono des Reignac de Montsec, seigneurs de Tizac, qui viennent d'être guillotinés, patce qu'où a trouvé cliez cUx des titres de noblesse comme ceux qu'elle conserve cachés cliex sa mère. Or les dernières de ces exécutions ont eu lieu le 7 février 1794. Cette date donne donc une précision relative à l'entrée en relations dont il s'agit, puisqu'elle la place entre le 12 ou le 15 février et la lîn du même mois.
« Cependant, le rôle pris par M'"^ de I^age ïio <r pouvait indéfiniment se prolonger sr^nb invrai- « nsmblaiice. On approchait... du terme.
« Bile avait formé beaucoup de projets, pci « pratiques, lorsque la sage-femrrie fut appelée «. chez M"*** de Fontenay^ qui se préparait à deven • r « Oi'Scieîlernent M"^^ Tallien. Bile remarqua sur le <' bureau de cette femme de bonne naissance « et de grande beauté une liasse de passeports « auxquels ne manquait qu'une signature. Intri- « guée, elle demande à Frenelle, la servante, ce « que cela signifiait. Frenelle avait dé temps e:i <■ temps besoin des Services de M™« Contanccàu; « elle était d'ailleurs, par son éducation et par « l'honnêteté de ses sentiments, au-dessUS de ra « situation. Bile répondit cj ue M°^« de Fontenay « se servait de son infiuence sur Tallien pour obtc- '^ uir des passeports aux braves gens en détresse ,
XA BETXE TÂI.I.IEN 405
« et tottt particulièrement aux émigrés. M»"» Con- « tanceau avait désormais son plan, qu'elle com» « mumq[ua à M™« de I^age. Il s'agissait de le mûrir « et de le rendre réalisable.
« Frenelle était une bonne fille, avec laquelle « on perdit du temps à ruser. M"^« de Lage s'était « présentée comme une Américaine pressée d'aller * rejoindre son mari. On lui promit le passeport << à ce titre, mais en faisant observer que M"^« de « Fontenay setait x^^^s satisfaite d'apprendre « qu'il s'agissait dé quelque victiitie des tribu- « naux révolutioimaires. On finit par où il aurait « été bon de commencer. Les choses allèrent rapi- « dément. Iv'ofïrande d'un camée antique, con- « voité par M"»*» de FonteUay, et que M"»« de Lage « acheta et fit monter avec des diamants qui lui « restaient chez sa mère, ne nuisit pas aux négo- « dations.
« Il fallait troUvét une pèrsotme dont le signa- « lemeut se rapportât à celui de M"« de Lage « pour aller, avec huit témoins, devant le Comité « de surveillance de la section. jM™« d'Amblimont « (la mère de M»" dé Lage) se èouvitit d'une dame « Renard, Américaine authentique, qui voulut « bien se prêter à cette substitution.
« Frenelle apporta enfin le passeport. En même « temps, elle annonçait que, sur le vaisseau, devait <i s'embarquer un gentilhomme que M^« de Lage
406 I,A Bîi:i,I,tJ l*Al,T,mîT
t connaissait sans doute, M. de Juinilliac. Elle « l'avait en effet rencontré un peu partout, sans « avoir lié de relations suivies avec lui. Elle ne « l'aurait pas soupçonné sous son nouvel accou- « trement; car, à l'exception du bonnet rouge, « c'étaient les sabots, la redingote et tout le dépe- « naillement de la rue. « Il effraya fout le monde « dans la maison^ et je crois qu'une telle connais^- « sance ne me fit pas honneur, » Devant le gentil- « homme, M"" de Lage tint à déposer les insignes « et son rôle (i), ce qui amusa beaucoup M. de « Jumilhac.
« Au dernier moment, tout faillit échouer. I^e « capitaine refusa de recevoir un passager de plus « que ne portait son contrôle, il fallait se sépa- . rer ou attendre un autre vaisseau. On s'arrêta à « ce dernier parti, et M"^« de Fontenay dut de « nouveau intervenir. M°^e de Lage lui demanda * un rendez-vous pour onze heures. Elle était au « lit et malade, à la suite d'une querelle que ses « ennemis lui avait suscitée avec Tallien. Elle « raconta cette scène et une partie de son histoire « avec franchise, avouant que « cette société de « Tallien lui répugnait, mais qu'elle ne pouvait « s'en tirer, parce que c'était le seul moyen de < contenter sa soif de parvenir. »
(i) M™« de^Lage se grossissait avec des accumulations de serviettes. " " ' ' " ' .
La veille du départ, dernière visite. Laissons M "^e de Lage la raconter.
< M™« de Fontenay me demanda si je lui con* « seillais d'épouser Tallien. Je crois que je lui « fis la meilleure réponse possible dans notre posi- « tion respective. Je pris son même ton, et je lui « dis : « N'est-il pas vrai que vous ne vous en « gênez pas ? Croyez-vous que vous serez plus « mariée après un acte devant la mimicipalité ? « Vous ne ferez qu'ajouter à la vie que vous menez « un scandale public, et vous vous mettrez dans « la dépendance d'un homme que vous n'estimez « pas... Sortez de France et réunissez-vous à « votre mari. Vous dites qu'il vous aime et qu'il « ne demande pas mieux. Craignez-vous la sévé* « rite des émigrés ? Ceux que vous avez sauvés « vous feront, ce me semble, une société assez « douce. Pensez donc que cet homme a voté la < mort du Roi, qu'il a commis tous les crimes, et <' qu'on l'accuse d'être l'un des massacreurs des <■ 2 et 3 septembre ! Vous, si bonne pouvez-vous « faire ces réflexions sans effroi ? Vous avez « encore le choix de votre existence à venir; mais, « si vous portez jamais le nom de Tallien, il n'y
* a plus de retour possible. >
« BUe m'écouta avec attention et avec une sorte
* d'attendrissement et me fit beaucoup d'amitiés.
* Bile me dit qu'elle voudrait n'avoir jamais
408 I,A EKI^I^IÎ TAl.I.mN
« connu que des personnes comme moî, maïs qu'elle « avait été révoltée par la pruderie de la fariille « de son mari ou entraînée par de mauvais sujets. « Elle m'avoua que ce n'était pas la passion qui << l'attachait à Tallien, mais une sorte d'honneur, « puisqu'elle était la cause des dangers qu'il « courait.
« Je suis persuadée qu'elle parlait sincèrement, « parce qu'elle avait de l'énergie et plus de bonté « que de raison. Quant à l'assurance qu'elle me « donna qu'elle fl'àvait àiiéun attachement pour « Tallien, j'en avais déjà la preuve.
« Bile me dit qu'elle irait bientôt à Paris, et < que, si Tallien triomphait de ses ennemis et « arrivait au pouvoir, je pouvais compter sur « elle poUr moi et poilr nos amis.
« Elle exigea que je lui donnasse de mes che- ^ veux ; ils étaient alors d'une longueur et d'une
beauté peut-êtte uniques, puisqu'ils avaient
plus d'une aune de long. Elle me dit que, dans ♦ les occasions où je ne pourrais pas écrire, une
mèche de ces cheveux si reconnaissables l'averti tirait de prendre confiance dans la personne « qui les porterait. Je crus poli de lui demander « aussi des siens qui, dans un autre genre, sont « aussi les plus jolis que j'ai vus. C'est absolument « de la soie noire. Je la priai de se souvenir de moi « toutes les fois que je pourrais lui être Utile. Je
« la quittai véritablement aûectée de la laisser « dans cette position. Je lui recoînmandai ma « mère » (i).
Nous avons fait cette longuô citation des Sou^ venir s de la marquise de I^age parce qu'elle nous coniîrme et nous apprend beaucoup de choses fort importantes sur la liaison de Tallieii et de Thérésia, en 1793-1794. à Bordeaux.
Tout d'abord, une phrase mérite de fixer l'atten* tion : « Elle (M«^= de I/age) avait formé beaucoup « de projets petl pratiques lorsque la sage-femme < qîii la cachait (M*»" Contanceau) f%tt appelée « chez M^^ de Fontenay^ qui se préparait à devenir « officiellement M^ Tallien, »
Il est probable que Thérésia songea réellement à épouser Tallien à Bordeaux, puisqu'elle parla dans ce sens à M'^e de I^age, mais ce ne fut alors qu'un projet vague.
I/' appel de la sage-femmé, en cette occurence, pourrait faire supposer que la Cabatrus-Fontenay se crut mère par le fait de Taliieii — • Du de l*un de ses acolytes — en fêvriet 1794.
(M. de I^amothe eût été étranger à Une telle supposition de Thérésia, puisqu'il avait certaine-
(i) IrCttre écrite à M»»» dé Montijo, sous forme de journal, fcn 1803, à Barcelone. (Arch. du comte de Sêze, au château de Chemazé.) Souvenirs de la marquise de Lags dâ Volude, par la comtesse H, du kuiNACU-FoussiCMAGNie. i^ib. Perrin'et Os
4rO ^ I.A BtlXB TAI,I,mîT
ment quitté Bordeaux eu octobre 1793. Cinq mois plus tard, il n*y aurait plus eu de suppositions à faire à cet égard.)
Néanmoins, la sage-femme pouvait être appelée pour autre chose que pour vérifier une grossesse, puisqu'il est dit plus loin : « Frenelle avait de temps « en temps besoin des services de M °^« Contanccau. »
Ces fréquents recours de la bonne Frenelle (ou Fontenelle) à la sage-femme n'étaient assurément pas pour vérifier des craintes de maternité, mais plutôt pour régulariser des éliminations capricieuses.
Si la Cabarms-Fontenay se trouvait accidentellement dans le même cas, n'était-il pas tout naturel que sa bonne Fontenelle lui conseillât d'appeler M"ie Contanceau, dont elle connaissait les précieux offices en pareille matière ?
Chez Thérésia, la présence des « liasses de pas* seports auxquels ne manquait qu'aune signature », remarquées par M"^^ Contanceau, confirme singulièrement le commerce du « bureau des grâces », qui a été dénoncé par Sénart et si bien dépeint, d'autre part, dans le récit du comte de Paroy.
Mais la réponse que donne la servante amie de Thérésia interrogée par M*"* Contanceau est encore plus démonstrative :
« Elle répondit que M°^« de Fontenay se servait 4 desonJnfluenc$ sur.Tallien pour obtenir des
4 passeports aux braves gens en détresse, et tout « particulièrement aux émigrés. » Tallien ne donnait sûrement pas à sa maîtresse des liasses de passeports auxquels il ne manquait qu'une signature — la sienne évidemment — pour qu'elle en fît don à ceux qu'elle affectait de sauver. Les pas* seports servaient d'amorce, la « dernière signature » constituait l'hameçon réservé pour accrocher les fortes sommes, le terroriste n'étant pas homme à risquer sa tête pour rien.
Iva marquise de Lage de Volude ne dit pas ce que lui coûta la signature manquant sur le passeport qui lui fut apporté par Frenelle. En revanche, il est parlé du cadeau personnel fait à M^^^ de Pontenay en des termes non équivoques : « L'o/- « frande d'un camée antique convoité par M^ de * Fontenay ». cela exprime fort bien que la marquise de Lage fut habilement informée du désir de M'"'^ de Fontenay. La bonne Fonteiielle ou Frenelle dut être l'agent de cette indiscrétion.
Or un camée antique a du prix. Néanmoins, par surcroît, la marquise de Lage, informée sans doute du goût de M"^« de Fontenay pour les pierres précieuses (Fontenelle est si fine !) fait entourer ce camée avec des diamants, et « cela ne nuisit 4 pas aux négociations ». Kst-il possible de mieux acheter xm passeport ?...
L'ensemble de ces détîiiir, rend évident le eom*
merce des grâces fait par Tallien avec la complicité de Thérésia, comme racoleuse, et la parti ieipation habile de Fontenellô ou Frenelle à cet ignoble trafic. Mais les apparences de dévouement de la CabarrusrFontenay sont bien gardées, quant à « la forme i> : elle ne touche pas d'argent ; elle ne reçoit que des souvenirs...; par malheur, ce sont des bijoux et des diamants (i) !
Lorsque la marquise de Lage, n'ayant pu s'embarquer, voit M«^ de Fontenay au lit, malade de la « querelle que ses ennemis hù avaient sus-^ <i citée avec Tallien », Thérésia lui fait une bien accablante confidence en lui avouant qu'elle reste avec le terroriste « parce que c^est le seul moyen < de contenter sa soif de parvenir ».
n est pénible de trouver, dans les Souvenirs de M"^'' de Lage, une dénonciation si formelle de la lâcheté et de l'indignité de la belle divorcée à Bordeaux. Cependant, elle concorde trop exactement avec le caractère et avec toute la vie de Thérésia pour qu'il soit possible de la contester. La soif de parvenir a été l'unique mobile de son existence, depuis sa jeunesse jusqu'au delà de sa maturité ; elle est morte, quoique princesse de
(l) Paroy, qui n'a ni pierreries ni louis d'or, donne ^ne miniature..., aussi n'est-il servi qu' « en miniature »,. ■
Chîmay, du dépit de rester écrasée sous rinfamie de Tallien.
Au cours de ses épanchements, la ei-devant pse ido-marquise de Fontenay avoue à la vraie marquise de Lage qu' « elle n'a aucun attachement pour Tallien ». Comment l'épousera-t-elle alors dix mois plus tard, à Paris, sinon par soif de par" venir ?
Bu novembre 1793, elle se prostitue à l'assassin et au voleur de Septembre pour sauver sa vie, ou sa liberté. Un an plus tard, elle s'avilit à jamais en l'épousant sans nécessité, par intérêt et par vanité... Ce dernier acte, si prémédité, puisque eu février 1794 M™« de Lage le lui déconseillait formellement en lui prédisant ses fatales conséquences, laisse-t-il la mioindre illusion sur la bassesse du caractère et de la moralité de Thérésia ? (i)
Au moment où la marquise de I^age réclama son appui, Thérésia était au lit, malade d'une querelle « que ses ennemis lui avaient suscitée < avec le Conventionnel ».
(i) En 1798- 1799, la marquise de I^age connut le père de Thérésia en Espagne, car il faisait partie des relations de son amie la comtesse de Montijo (qui acheta plus tard le chAteau de Caravanchel). Mai» elle ne parle du financier, alors rentré en grâce à la Cour, qu'avec un certain dédain, l'appelant Cabarrus tout court et ne faisant jamais la moindre allusion ft sa fille Thérésia, ce qui semble indiquer qu'elle se tenait pour quitte de toute reconnaissance à l'égard de celle-ci, ea nyant largement payé la rançon de sa liberté,; ^ *^
4^4 xa'beIvI<k tai.i.ikn'
Rappelons-nous ici que la fille de" Cabarrus n'était pas une petite neurasthénique malingre, oonstamnxent en migraines, en vapeurs, en crises lie nerfs, mais une grande et belle fille pleine de \'ie et de santé.
Pour qu'elle fût malade, alitée y à la suite d'une cjuerelle, il fallait que cette querelle eût été d'une ^-iolence extrême.
Mais comment une querelle terrible pouvaitelle naître entre Tallien et Thérésia ? Cette énigme Vaut la peine d'être étudiée.
Tallien s'est emparé de l'ex-pseudo-marquise par sensualité et par vanité, exclusivement. Il ne l'aime pas d'amour réel; on en aura la preuve par sa conduite vis-à-vis d'elle à Paris.
De son côté, Thérésia s'est livrée au terroriste pour obtenir de lui l'existence, ou seulement peut-être la liberté. Bile ne l'aime pas ; elle le inéprise ; elle n'a pour lui que de la répugnance.
Ils ne sont liés l'un à l'autre par aucun sentiment noble, puissant, profond.
Ce ne sont pas non plus des questions d'argent qui les unissent ou les divisent, ni des questions de croyances religieuses.
lya Cabarrus-Fontenay en trônant dès le début^ avec tant de gloriole, auprès du terroriste, dans toutes les manifestations publiques où le sot tcpirésentantji'est appliqué à bien l'afficher, la
LA BELLES TAlXIEN 415
Cabamis-Fontenay a prouvé qu'elle fit litière, sans hésiter, de son éducation, de son origine, de son rang social , et que le mépris des honnêtes gens lui était indifférent.
Que reste-t-il alors, comme cause de mésinteU ligence possible entre les amants ? La vanité de l'im et de l'autre, et ces deux vanités monstrueuses ne sont exposées à se contrarier que sur l'unique point qui les rassemble: leur possession matérielle réciproque.
Mais Thérésia, n'ayant pour Tallien que de la répugnance, n'est évidemment pas jalouse du Septembriseur. C'est donc Tallien qui dût être jaloux de Thérésia, non par amour, mais par vanité et par lubricité.
lya jeime Cabarrus-Fontenay lui fut-elle infidèle? Cela n'est pas douteux : M°^« de I^age nous dit qu'elle en eut la preuve, (i)
BUe avait appartenu déjà, ou plutôt elle avait accordé ses faveurs suprêmes à trop de galants divers pour être « à un homme près ».
Dès le début de sa liaison avec Tallien, sou intérêt personnel lui dicta, non seulement de ménager, mais encore de conquérir les personnes de son entourage dont l'appui, le crédit, les moyens avaient chance de lui être un jour nécessaires.
(i) Par Mm» Contauccau et par FonteucUe ou Frendle •auii doute? " '--.^*"*--' - ' >^ .. ..
4i6 tk "Btttp^ rAujja:
Ysabeati, Lacombe, les principaux membre* de la Commission militaire et plus d'un autre "personnage influent de la sans-culottaille bordelaise furent indubitablement aussi l'objet de sas coquetteries.
Or toute coquetterie, de la part de Thérésit, étant extraordinairement incendiaire, irrésistible, c'était fatalement à ses dépens que ce jeu d'aguieliage s'exerçait, parce que les crax^uleuses brutes qu'elle chatouillait de ses avances n'étaient pas gens à se pay^r de sourires, de coups d'œils, de promesses, et même de menues privautés anodines.
Tôt ou tard, les uns après les autres, ils devaient s'autoriser de ses grâces, pour la ctdbuter dans n'importe quel coin, à la première occasion venue.
Par bien des détails, on aura, en effet, des confirmations de ces hypothèses.
Néanmoins, toutes ces... « défaillances » de Thérésia sont d'abord ignorées de Tallien. Sa fatuité de bellâtre l'aveugle trop pour les lui faire craindre. Il ne soupçonne même pas sa splendide maîtresse d'être trop compatissante aux malheurs des « suspects » ou des prisonniers dont elle plaide la cause auprès de lui.
Mais à la longue, tout se découvre. Dans la bande de fripons et d'assassins du Représentant, l'un quelconque des favorisés de Thérésia, au milieu de l'ivresse d'une orgie, par forfanterie, incons-
,ïA Bfîi.T,B "tAium^ 417
cîence ou jalousie, ne dévoilera-t-il pas les mystères de la « cour d'adorateurs i> de la Cabarrus* Fontenay ?
Si Tallien apprend brusquement de cette manière, ou de toute autre façon — fût-ce par la vulgaire lettre anonyme chère aux faquins — les complaisances < républicaines » de la ci-devant marquise, il est certain que sa querelle avec elle, à ce sujet, ne peut être pleine de retenue.
Du brillant uniforme du représentant en mission, le fils de laquais surgit et traite en < fille » la belle Thérésia.
Pour venger sa vanité à la torture, des charretées d'injures suffiront-elles ? Rien ne prouve qu'il ne joint pas le geste à la parole en administrant à la Cabarrus-Fontenay une vigoureuse « raclée »... qui la met au lit, d'où elle répand ses doléances mitigées dans l'oreille complaisante de la marquise de Lage.
Tallien est-il capable, dans le feu de sa colère, d'envoyer sa maîtresse à la guillotine ? Peutêtre ; mais que diront Ysabeau, I^acombe et touîi ceux qui ont eu les faveurs de Thérésia ? Que pensera-t-on surtout dans Bordeaux, et même à Paris, où tout se sait ou se saura, de ce revirement contre la ci-devant marquise ? H a répondu publiquement de son civisme ; il lui est interdit, par cela môme, de l'envoyer à l'échafaud.
4i8 ^ BiÊjjX TAi^tnîîf
Enfin, les amants sont liés par la complicité des exactions accomplies, et Thérésia sait alors tant de choses terriblement compromettantes pour le Représentant que celui-ci est dans l'obligation de se réconcilier avec elle, surtout au moment où il lui faut la laisser à Bordeaux pour aller se défendre et se justifier à Paris.
Après le départ du Conventionnel, nous ne les savons par les témoignages des mémorialistes, la Cabarrus-Fontenay continue à recevoir les sollicitations des suspects, Paroy, notamment, est du nombre de ses quémandeurs.
Mais Thérésia n'est plus en mesure d'intervenir auprès d'Ysabeau comme auprès de Tallien. Sous le coup de l'accusation de modérantisme que son collègue va combattre à Paris, l'ex-oratorien est dans la nécessité de suspendre le trafic des grâces et des faveurs — qu'il ne semble d'ailleurs pas avoir pratiqué avec autant de cynisme que Tallien.
C'est à ce moment qu'il avise le Septembriseur, par sa correspondance, des sévérités, des exécutions actives qu'il multiplie.
Lacombe continue ses rançonnages, mais il ©père pour son propre compte.On voit alors Théésia réduite à recommander modestement ses protégés, tantôt à l'un, tantôt à l'autre des terroristes dont elle estj'amie.., sans be^tucoup insister.
I,A nif;l,J,t TAI.IJKK 419
!Elle reçoit d'abord de Tallien des nouvelles très rassurantes. Lorsque nous examinerons les agissements du régicide à Paris, nous verrons qu'il obtint, en effet, de bons résultats de ses pre* miers efforts.
Au début Thérésia ne s'inquiète pas beaucoup du jeune Marc- Antoine Jullien, l'émissaire envoyé par Robespierre dans la Gironde, à la fin de mars 1794, pour y enquêter sur les actes reprochés aux deux représentants en mission par leurs dénonciateurs.
Néanmoins, il lui faut bien se soucier de ce jeune homme le jour où Lacombe et Ysabeau lui apprennent qu'il s'arroge rapidement une influence tout à fait alarmante dans le parti terroriste de Bordeaux.
Par l'intermédiaire de I/acombe — car il était en bien meilleurs termes avec Jullien qu'Ysabeau — elle tente alors, assurément, de se rapprocher de l'envoyé. Elle essaye de le séduire, comme elle a séduit les chefs sans-culottes bordelais.
Qu'advient-il de cette tentative, qu'elle fit certainement en avril 1794, au moment où les nouvelles de Tallien devenaient plus rares et moins rassurantes ?... Ici, les documents et les indications laissent dans le doute.
Il résulte des lettres adressées par Jullien à Robespierre que ce jeune émissaire fit la connais-
42f) T,A BKIXE TAI.I.II$n1
Bancc de Thcrésia. Courtois, dans un rapport svlt le dépouillement des papiers de Robespierre après son exécution, a mentionné ces lettres où le petit Jullien « dénonce jusqu'à des femmes dont il détaille les charmes ».
« C'est évidemment, dit Turc|uan, un portrait 4 de Thérésia, peut-être un peu décolleté, tracé < par Jullien fils à V incorruptible, auquel Cour- « tois fait allusion » (i).
Il ne nous paraît pas qu'un portrait de Thérésia, ïnême très décolleté, écrit par Jullien soit une preuve qu'elle appartint au jeune homme, ne fûtce qu'un jour.
Turquan, à cet égard, est assez afîirmatif ; il dit s'appuyer sur des notes inédites du barou Xarre3^, chirurgien en chef de la Grande Armée ; snais il ne cite aucun extrait de ces notes, et il invoque un extrait des mémoires de Sénart où ces relations amoureuses « effectives > sont afFir* jnées.
(i) Tv-RQTj^^'^T,d'citoyënneTallien,p. 11$. ■ • - - •
Le représentant Cotirtois, chargé de dresser l'inventaire des papiers de Robespierre, commenra par supprimer ce qui le concernait dans ces papiers. Il donna ou fit commerce d'un certain nombre de documents compromettants pour leurt auteurs, que ceux-ci se hâtèrent de détruire, et l'on n'eut qu« le reste. Mais n'était-ce pas provoquer ces détournemeuts que de confier pareil Inventaire à un député de la Convention ?(
Sénart dît :
« Ce *** avait envoyé au Comité de sûreté « générale une copie de la lettre que la prostituée « Cabarrus lui avait écrite, et dans laquelle elle « l'invitait à passer dans l'Amérique septentrionale « avec elle, parce qu'elle voulait fuir ce Tallien « couvert de crimes et qui l'avait compromise ; « elle lui offrait de partager avec lui sa fortune, <t qui serait plus que suilisante pour eux deux »(i).
Il est possible que Sénart ait voulu désigner JuUien, mais il faut aussi considérer qu'aupara- \-ant il a dit :
« Une nommée Fontenelle, amie de la Cabarrus, « digne compagne de cette femme sans mœurs, « sa camarade da dSbauclie, s'empara du coeur « du coniul *** : c'était dans ses bras qu'il allait « se réfugier lorsque le murmure public censurait « ses actions ; c'était là qu'il oubliait le remords « dans l'ivresse des plaisirs » (2).
Pour concilier ces deux extraits de Sénart, si voisins l'un de l'autre (pages 214-215 et 219), il faudrait donc supposer que Jullien eut successi- "\-ement les faveurs le^ plus intimes de Thérésia <• : (le sa confidente-soubrette Fontenelle.
Cela n'est pas impossible. Son vilain rôle d'eâ- IKOA permet de supposer qu'après avoir tenté
(i) Mémoires de Sénarfy p. 219.
(2) Mémoires d$ Sénart, p. 314-215.
d'obtenir des confidences de la maîtresse de Tallîen après l'émoi des épanchements voluptueux, il ait fait les mêmes essais auprès de la Fontenelle, qui ne manquait pas d'attrait. Mais ce n'est là qu'une simple li5rpotlièse.
On peut supposer aussi que la Fontenelle et Thérésia s'entendirent pour circonvenir et jouer l'envoyé de Robespierre. Biles étaient toutes les deux extrêmement compromises par le trafic de grâces et de libérations qu'elles avaient fait avec Tallien, et ces exactions créaient entre elles une solidarité puissante. Nous avons vu précédemment, par la relation du comte de Paroy au sujet du Bordelais I^gris, rançonné par Tallien, que Thérésia était avec Fontenelle dans tine telle intimité, qu'au besoin elle lui donnait asile dans son lit.
Enfin, nous savons encore qu'au moment où la Cabarrus-Fontenay qtdtte Bordeaux, Fontenelle la suit, au lieu de rester auprès du consul *** — ou du jeune Jullien, désigné par ces étoiles dans les mémoires de Sénart.
Il y a donc entre les deux femmes une étroite tmion. Puisque Fontenelle — quoique sans doute placée près de Thérésia par Tallien — l'aidera bientôt à essayer, à Versailles, de se délivrer du Conventionnel (par une fuite à l'étranger ou par tine nouvelle liaison amoureuse), il est permis dejsujggposer qu'eUe Jut^d'a<xx)rd^ai^ sa
I,A Tythtt TAl,I.nîîT 423
« maîtresse amie » pour essayer de duper l'esplou de Robespierre.
Ce qui pourrait donner un peu de poids à cette dernière supposition, c'est l'étrange hostilité dont le chef des montagnards fut animé contre Thérésia. On va le voir poursuivre à Paris la mai-» tresse de Tallien d'une sorte de haine,et ce sentiment si vif reflète peut-être la fureur du petit JuUien, enrageant d'avoir été dupe des feintes tendresses de Thérésia et de la Fontenelle.
Laissons toutefois dans le doute, ces versions, qui n'ont pas ime base assez ferme. Aussi bien importet-il peu, en somme, que la Cabarrus-Fontenay ait passé à Bordeaux entre les bras d'un révolutionnaire de plus ou de moins. Il est certain qu'elle fit là, sous la Terreur, un métier qui diffère peu de celui de la fille publique, et qu'elle y mérita l'épithète dont Sénart la flétrit lorsqu'il la nomme la prostituée Cdbanus,
Cependant, la correspondance de Tallien a cessé d'être rassurante. Bile apprend à Thérésia les craintes du Conventionnel, les accusations dont ils sont l'objet l'un et l'autre.
Pour réagir contre les jugements peu flatteurs qui circulent sur sa maîtresse, le Terroriste lui
fait adresser à la Convention, vers la fin d'avril 179-I, une pétition où elle sollicite, pour les femmes, la mission d*assîster les malades et les vieillards qui se trouvent dans les hôpitaux.
Il eot évident que Tidée de cette pétition nVst pas née dans le cerveau de la Cabarrus-Fontenay. !lien ne pouvait la lui suggérer à Bordeaux, tandis qu'au contraire, il est très naturel qu'elle ait été donnée à Tallien par la nature même des accusations répandues contre sa maîtresse.
Sachant qu*elle fut aristocrate, on doit lui prêter à Paris des sentiments royalistes. On dit, eu outre, que c'est tme femme légère, sans mœurs, ne songeant qu'au plaisir... Cela n'est-il pas fait pour inspirer à son amant l'idée de la montrer ]>atriote, modeste, aimant les malheureux, pleine c!e dévouement pour le peuple, soucieuse des de- \'oirs les plus élevés de la femme ?
La pétition adressée à la Convention lui paraît réaliser parfaitement cette justification.
On a dit^ certainement à tort, que le Terroriste composa le texte de cette pétition.
C*est un plaidoyer qui n'est pas remarquable, înais qui, par la forme littéraire comme par le fond, est extrêmement supérieur à la capacité Tie Thérésia et même de Tallien. Cette pétition est également supérieure au Discours sur P éducation c-ue la jeune femme lut ou fit lire, le 30 décembre
tx Bnttt'Yxf^Mi^ '425
1793, à Bordeaux, et que nous avons attribué à lyacombe.
Le Terroriste dut le faire rédiger à Paris par quelque pauvre journaliste dont on ne connaîtra jamais le nom, en prenant les précautions nécescaises pour que ce malheureux ne pût se vanter de ravoir écrit : par exemple, en le lui faisant composer sous ses yeux pour être sûr qu'il n'eu garderait ni brouillon ni copie.
Tallien se borna certainement à le transcrire au net, et à l'envoyer à sa maîtresse en lui ordonnant de le copier et d'expédier sa copie à la Convention après avoir détruit l'original (i).
Thérésia s'empressa de suivre ces instructions. La pétition parvint à destination, fut lue le 5 floréal an n (25 avril 1794) par Robert Lindet, président, à la Convention et renvoyée, pour examen, aux Comités d'instruction et de sahU public ; mais elle ne provoqua point la réaction favorable que Tallien espérait.
Il était trop évident que la jeune femme n'en ])ouvait être réellement l'auteur. La froideur de la Convention, qui révélait son scepticisme.
(i) Dos qu'il fut eu mesure de se payer un secrétaire plu» lettré que lui, le Représentant dut recourir à cet expédient, 6oit par intermittences, soit d'une façon régulière. Cela sera d'ailleurs confirmé plus loixi. . ,
436 T,A Hî^JXIÎ TAI^I^miT*
lit-elle comprendre au Terroriste que sa manœuvre ne dupait personne ?
Thérésia aurait été avertie, à ce moment, des dangers que lui faisaient courir à Bordeaux les rapports adressés par Jullien à Robespierre, grâce à un agent du Comité de salut public, nommé Taschereau, qui se disait lié à un de ses amis (?) de Paris (i).
Cet ami, stylé par Taschereau, lui "aurait conseillé de quitter la Gironde pour se rendre dans la Loire afin d'échapper à ses ennemis.
Mais, d'autre part, le séjour de Bordeaux allait lui être interdit par une loi du 27-28 germinal an II (16-17 ^vril 1794), qui chassait les d-devant nobles de toutes les villes maritimes et frontières, d'où ils auraient pu favoriser secrètement les entreprises royalistes poursuivies à l'étranger.
IvC Comité de surveillance de Bordeaux, sur l'ordre d'Ysabeau, qui faisait du zèle, mit cette loi à exécution, et l'on a retrouvé la trace de ses opérations à ce sujet sur un registre des ordres de passe (archives de Bordeaux) qui désigne les personnes écartées de la ville, ainsi que les lieux fixés pour leurs résidences nouvelles.
Ce registre porte, à la date du 15 floréal an II (5 mai 1792), l'ordre concernant Thérésia, conçu en ces termes :•
(i) Probablement Desmousseau. \ .*•
< Cabarrus-Fontenay (Thérésia, femme Fontenay), vingt ans, demeurant cours de Tourny, € native de Madrid, dirigée sur Orléans. »
A cette copie du registre, Turquan ajoute celle pe r ordre de passe ou passeport républicain délivré à la jeune femme, qu'il dit, en note, devoir à l'obligeance de M. A. de Vivie, l'auteur de La Terreur à Bordeaux.
Ce document porte :
« Ordre de passe délivré à la citoyenne Thérésia 4 Cabarrus-Fontenay, épouse divorcée Fontenay, « âgée de vingt ans, ayant joui ci-devant des pri- « vilèges de la noblesse, native de Madrid, en « France depuis quatorze ans, domiciliée à Bor- « deaux, cours de Toumy, laquelle nous a déclaré « aller dans la commune d'Orléans, où elle a déclaré « vouloir se retirer, conformément à la loi des 4 27-28 germinal dernier.
« Signalement :
« Taille cinq pieds deux pouces, visage blanc « et joli, cheveux noirs, front bien fait, sourcils « clairs, yeux bruns, nez bien fait, bouche petite^ « menton rond.
« Fait en séance, le 15 floréal an II > (i).
On remarquera que ces deux pièces tendent à présenter Thérésia comme étrangère et ci-devant
(t) TuRûTjAN La diçymne Taliûn, p. ïiS,.
428 I^ -BntlM TAI.T.IÊÎT
aristocrate. A ce double titre, elles ne sont pas sann danger pour la jeune femme.
Uordre de passe, mal rédigé, ferait croire qu'elle» ré3ide en France depuis quatorze années, tandii^ qu'il faut lire « depuis l'âge de quatorze ans ».
En réalité, la jeune femme n'avait même que treize ans et demi lorsqu'elle arriva, en 1785, ù Paris.
Enfin, il est intéressant de rapprocher du signalement de cet ordre de passe le signalement transcrit sur le registre d'écrou de la Petite Force lors de l'arrestation de Thérésia , quelques semaines plus tard :
< Thérésia Cabarrus, femme Fontenay.
4 Agée de vingt ans, native de Madrid, en Espagne.
« Sans état, demeurant à Versailles.
« Taille : quatre pieds onze pouces. — Cheveux « bruns. — Sourcils, idem. — Front ordinaire. — « Yeux bruns. — Nez moyen. — Bouche petite. * — Menton rond, (i) »
Ces deux documents se confirment assez bien réciproquement, sauf en ce qui concerne la taille, car ils accusent l'énorme différence de 8 centimètres. (4 pieds II pouces, i m. 59, et 5 pied 5 2 pouceSj I m. 67.) On peut supposer que Thérésia
(i) Notre damt de Thermidor, p. 20».
passa sous la toise à Lordeaux avec des cliaussiires à hauts talons, tandis qu'arrêtée à Versailles pendant la nuit, elle ne mit que des sandales sans talons et fut mesurée à la Petite Force avec ces sandales, ou même décliaussée ; mais la différence de 8 centimètres reste, quand même, excessive,
Bn résumé, ces pièces précisent Tépoque du voyage de Thérésia. Elle ne voulut ou ne put suivre le conseil de l'ami de Paris averti par Taschereau, et ne quitta Bordeaux qu'en raison de l'exécution de la loi du 27-28 germinal an II.
Il est rationnel de penser que Tallien, très en danger lui-même dans la capitale, y aurait été fort embarrassé de sa présence compromettante, et qu'il l'avait engagée à ne pas quitter Bordeaux parce qu'il espérait que la loi précitée ne lui serait point appliquée.
On imagine aisément que tout cela n'éttai pas pour rassurer la jeune femme. Abandonnée par Ysabeau, Lacombe et les autres terroristes de Bordeaux, en butte à l'inimitié si dangereuse du petit Jullien, elle chercha peut-être encore une fois un sauveur capable de remplacer le répugnant Tallien, qui lui faisait défection.
Fut-ce là le motif de son accointance avec le mystérieux cito}'en Guéry, qu'il faut à présent signaler auprès d'elle ?... On est tenté de le cr'ire, car, en dépit de sa coquetterie^ elle était trop me-