‹ La besace d'amourChapitre 25 sur 33 · LA NOCTURNE BESOGNE DE FLAMBARD · texte numérisé non relu

LA NOCTURNE BESOGNE DE FLAMBARD

Il était environ trois heures de nuit, lorsque Flambard arriva avec un charretier devant la maison du père Vaucourt.

Les deux hommes pénétrèrent dans la maison, enlevèrent le tonneau dans lequel le baron de Loisel avait été déposé et le transportèrent dans la charette. Mais avant de s'éloigner Flambard rendit la liberté au garde, disant sur un ton menaçant:

— A présent, file au Château et rapporte-toi à ton nouveau capitaine, Jean Vaucourt!

Le garde jeta à Flambard un regard ahuri et s'élança dans l'obscurité de la nuit.

Peu après la charette portant Flambard et le tonneau se mit en marche vers la Haute- Ville pour s'arrêter, au bout d'une demi-heure, au delà de la porte Saint-Louis.

Flambard se fit aider à descendre le tonneau, paya largement le charretier et le renvoya, disant:

— Ici, ta besogne finit. . . va!

L'homme s'en alla avec sa charette.

Flambard se mit à rouler son tonneau le long

des murs extérieurs en gagnant la partie la plus élevée du promontoire. A un endroit, le sentier rocailleux était si étroit, que le tonneau roulait difficilement.

— Est-il lourd un peu cet animal! grogna Flambard.

A sa droite, il apercevait vaguement un précipice qui lui parut, dans l'obscurité, d'une profondeur insondable. Mais cet abîme ne paraissait ni l'effrayer, ni l'intéresser. Il roulait son tonneau plus loin... jusqu'au sommet du promontoire où, d'une hauteur vertigineuse, il dominait le fleuve sombre. Là le cap était tranché presque verticalement.

En bas se dressaient des rochers noirs contre lesquels venaient clapoter les eaux du fleuve. .

Flambard s'était arrêté très essoufflé, car la besogne avait été rude. Puis il se mit à ricaner, se pencha vers les planches qui fermaient la gueule du tonneau et parla ainsi:

— Hé! monsieur le baron le Lardinet!... si vous pensez avoir une âme à sauver, faites votre acte de repentir avec Dieu, car l'heure de votre châtiment a sonné! Vous avez commis bien des crimes, et il serrait injuste que vous ne fussiez pas puni. Déjà deux de vos accolytes de Pondichéry ont été sur l'ordre du roi exécutés en place de Grève à Paris. Aujourd'hui, votre tour est venu!

Il ricana longuement et reprit, narquois:

— Quel beau saut vous allez faire tout de même! Vraiment j'envie presque votre sort! C'est un petit voyage dans l'espace que vous ne regretterez pas assurément! Il va vous sembler— j'en jurerais ma propre âme — que vous descendez en enfer, ce que je vous souhaite bien de tout mon coeur!

Sans cesser de ricaner Flambard apprêta le tonneau de façon à le faire roule-r dans l'abîme.

— Voyons! monsieur le baron, dit-il encore, est-ce fait? Vous partez... Allons! une... deux. . . Vous partez, vous dis-je! .... et trois!

Flambard donna une rude poussée, et le tonneau, comme un bolide, tomba dans le gouffre.

Flambard se pencha au-dessus de l'abîme effrayant, écouta, regarda. . . Tout avait disparu. Mais la minute d'après il perçut un br*uit sourd quelque chose: comme un craquement sinistre puis le silence se rétablit.

Alors, il se releva en essuyant son front en nage et dit:

— Par les cornes de- lucifer! j'ai eu presque peur!

Il fit un pas de recul, comme s'il eût été soudain pris de vertige. Mais il ne fit qu'un pas car une voix âpre, haineuse et ironique se mit à ricaner lourdement à trois pas devant lui, et Flambard aperçut une silhouette humaine qui, le bras étendu, l'ajustait d'un pistolet.

—•Par l'enfer! jura Flambard avec la plus grande stupeur, le baron de Lardinet!...

C'était inimaginable!... Oui, c'était bien le baron de Loisel qui ricanait et disait:

— Ah! ah! maître Flambard... une belle vengeance à votre crédit... C'est un cadavre que vous avez précipité en bas... c'était le cadavre du père Vaucourt!

Et le baron riait à se tordre.

Flambard n'en osait croire ni ses yeux ni ses oreilles.

— Allons! maître Flambard, ce soir, c'est mon tour! Avouez au moins que c'est un bon tour! Tantôt vous avez eu la bienséance de vous occuper de. mon âme, vous m'avez conseillé de la

recommander à Dieu! Eh bien! à mon tour je vous donne le même conseil. Seulement, je ne vous en donnei pas Ions... dix secondes!

— Dix secondes! éclata de rire Flambard... c'est plus qu'il ne m'en faut!

Mais le coup de pistolet résonna... s'éleva dans les échos de la nuit.

Le baron lança un cri de rage... Flambard n'avait pas été atteint. Au moment même où le baron pressait la détente, Flambard se ployait, rampait, se redressait, se jetait sur le baron, l'enlevait dans ses bras nerveux et essayait de le jeter dans le gouffre, rugissant:

— Ah! par les deux cornes de Satan! maître Lardinet, vous faites toujours un vilain jeu...

Lardiuet s'était cramponné à Flambard...

Une lutte» suivit. . . mais une lutte effroyable, sur le bord du précipice, dans un espace d'à peine trois mètres. Chacun des deux adversaires cherchait à s'enlever et à se lancer dans l'espace, dans le vide affreux. Et un faux pas, un mouvement mal calculé de la part de l'un ou de l'autre, tous derax pouvaient rouler dans l'abîme.

Et cette lutte, silencieuse, farouche, troublée seulement par le halètements des poitrines, par le craquement des os, par le grincement des dents, dura dix minutes. Aux deux ennemis elle parut durer un siècle... deux siècles peut-être!

Mais tout à coup le baron fit entendre un cri terrible. . . .

La main droite de Flambard venait d'un coup de poignard de percer la gorge du baron qui abandonna son étreinte, et lui, Flambard, d'un effort suprême lança son ennemi dans le< gouffre. . . et son effort avait été si violent qu'il manqua d'y tomber lui-même!

Mais non... il était tombé sur les genoux,* suffoqué, haletant, mordant la pierre de ses ongles pour se retenir, pour regarder, pour écouter

Ah! cette fois tout était bien fini!

Flambard s'écarta de l'abîme, se. redressa, et vacillant, se glissa le long des murs. Il s'en allait, épouvanté, poursuivi par la vision terrible de l'abîme qui, un moment, l'avait attiré.

Il s'en allait comme un fou, ricanant, grommelant:

— L'enfer de ce Lardinet! Par les mille et mille potences!... Ah! non, pas ce ça, Flambard, mon ami! Un coup d'épée, soit.... et même un coup de dague! Mais pas de plongée pareille! . . .

Puis il se mit à courir, comme s'il eût voulu échapper à quelque monstre horrible qui le poursuivait... il disparut!

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