CONCLUSION
Dès le lendemain de ces terribles événements le comte de Maubertin, Flambard et Jean Vaucourt étaient allés donner la sépulture, aux deux malheureuses victimes de l'incendie du mois d'août: Mme de Perrière et le domestique Anthyme. Puis un prêtre avait été appelé pour bénir les deux fosses.
Quinze jours après le comte et son fidèle, ami Flambard, faisaient voile pour la France et, de là, pour Pondichéry. Trois jours auparavant avaient eu lieu les époussailles de Jean Vaucourt &t d'Héloïse de Maubertin, et les
nouveaux époux avaient accompagné le comte et Flambard au navire qui allait les emporter loin des rives canadiennes.
Au moment où le navire s'éloignait, Héloïse, en essuyant des larmes, cria:
— Vous reviendrez, père?....
—Oui, oui, mon enfant! Jean Vaucourt, ajouta le comte, je vous l'ai donnée. . . soyez lui fidèle!
— Monsieur le comte, répondit le capitaine des gardes, partez tranquille, elle a tout mon amour, elle a toute mon âme!
Du bout des doigts des baisers furent échangées entre le père et le fille, et le navire peu à peu s'éloigna. . . il disparut dans les brumes du matin.
Les jeunes époux remontèrent lentement vers la Haute-Ville. Les citadins, sur leur passage , s'écartaient respectueusement. Tous deux s'en allaient au Château Saint-Louis où ils allaient habiter en attendant que le capitaine eût fait construire la petite maison dont il méditait le plan.
T'out à ro un Héloïse s'arrêta avec surprise*. Elle regardait venir une soeur Hospitalière. Puis deux petits cris furent échangés:
— Ah! Marguerite! prononça Héloïse.
Et Marguerite de Loisel, incapable de se contenir, se jeta dans les bras de la femme de Jean Vaucourt... elle pleurait doucement.
— -Pauvre amie, murmura la jeune femme, nous vous avons pensée morte!
— Je suis morte pour ce monde, répondit Marguerite! Mais, n'importe! j'ai trouvé l'unique bonheur qui me fût réservé : à présent il ne me reste plus qu'à demander à Dieu d'apaiser sa colère contre un grand coupable...
Puis Marguerite s'arracha soudain à cette douce étreinte et, brusquement, s'en alla. Elle s'arrêta un peu plus loin, comme si elle eût éprouvé un vif regret, et elle prononça avec un sanglot dans la gorge:
— Soyez heureuse, Héloïse!... Soyez heureux, Jean Vaucourt!
Elle s'enfuit.
Le soir de ce jour, dans un petit salon du Château Jean Vaucourt et sa jeune femme sont réunis. Ils ne sont pas seuls: à demi perdu dans un large fauteuil placé devant un foyer aux flammes claires et joyeuses, un vieillard joue de la viole. A quelques pas de là, sur un divan, les deux époux écoutent cette musique qui chante à leur âme. Puis la viole se tait. . .
— Père Croquelin, murmure Héloïse, joueznous l'air de cette romance qu'un soir chez la mère Rodioux. ...
— Ah! je me souviens, interrompt le père Croquelin avec un large sourire. . . Oui, je m'en souviens bien, madame !
Et le père Craquelin, mais non plus le misérable mendiant, mais un tout autre père Croquelin, magnifiquement vêtu, poudré, parfumé, rajeuni de trente ans au moins. . . un père Croquelin devenu comme un beau-père dont on entoure les vieux ans avec beaucoup de respect, avec beaucoup d'attentions filiales! Oui, le père Croquelin sourit placidement et commença sur sa viole l'air demandé par Héloïse.
Et tandis que la musique emplissait l'espace de ses sons harmonieux, les regards de jeunes amants se posaient, extasiés, sur deux besaces accrochées l'une près de l'autre à l'un des mur». Sur l'une d'elles apparaissait cette inscription:
Ah! oui, la pauvre besace... elle demeurait là, gardant ses coups d'épée, et les trous de sa toile semblaient peu à peu se refermer comme ■de vieilles et douces blessures qui sous les baumes magiques se cicatrissent doucement! Elle était là comme un symbole d'amour avec sa voisine la besace du père Croquelin! Elle demeurait là comme le symbole d'amour qui
unissait ces deux enfants d'une même et grande race! . . . deux enfants dont l'un était de France, l'autre du Canada! . . . deux enfants, jeunes et forts, beaux et vertueux, qui allaient . de toute âme perpétuer la belle et noble race française d'Amérique! ....
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