‹ La besace d'amourChapitre 31 sur 33 · LES MEILLEURS ROMANS POPULAIRES · texte numérisé non relu

LES MEILLEURS ROMANS POPULAIRES

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terrogea Amable Beaudoin en retrouvant une partie de son sourire.

— Oui, monsieur Beaudoin. Mais, voyez-vous. ... je n'ai pas d'argent.

Il en avait coûté bien fort à Philippe pour v exprimer sa détresse, et il n'avait pu s'empêcher de rougir sous l'oeil soupçonneux de celui qui, maintenant, le regardait avec des sourcils touffus et très froncés.

— Vous n'avez pas d'argent?

LA VIE CANADIENNE

— Non.

— Pas même vingt-cinq sous?

— Pas mémo, monsieur Beaudoin.

— Et vous pensez que je nourris les paspassants pour des prunes? La voix du bossu était, cette fois, dure et ironique.

— Non, non, monsieur Beaudoin, voulut expliquer Philippe, je sais bien.

Amable interrompit le jeune homme :

— Attendez un moment, dit-il, en désignant au jeune homme des personnes qui s'approchaient du grillage.

Selon toutes apparences, ces personnes étaient des ouvriers. Ils s'approchèrent pour régler la dépense.

L'un d'eux avait exhibé une jolie liasse de billets de banque. Philippe jeta à l'homme un regard d'envie. Le bossu, à présent, souriait largement tout en 'rendant la monnaie ou en s'informant de la santé de ses clients.

Puis ceux-ci s'en allèrent.

Alors, Amable Beaudoin laissa retomber son regard froid sur la figure livide de Philippe, et dit d'une voix rude :

— Mon ami, je vous conseille d'aller frapper à d'autres portes; moi, je n'ai pas les moyens de nourrir les passants pour rien.

— Monsieur Beaudoin, supplia Philippe, je vous paierai demain. J'ai trouvé une place chez Monsieur Eoussel. . . Vous connaissez Monsieur Eoussel ? . . . le négociant de la rue Saint-Paul ?

— Oui. . . mais. . .

-Eh bien ! je commence mes fonctions demain matin, et demain soir j'aurai assez d'argent pour vous payer.

— Je veux bien vous croire. Mais je vous assure, mon ami, que le truc est vieux et usé. Mille fois des gens inconnus sont venus me conter la même fable, et j'y ai perdu des tas de piastres. Non. . . je ne veux plus recommencer; je me suis promis qu'on ne m'y reprendra pas !

— Mais si je vous jure, monsieur Beaudoin . . .

— Non, non. . . ne jurez pas inutilement. Demain, si vous avez de l'argent, je vous ferai servir à manger.

Ceci fut dit d'une manière définitive et Philippe comprit qu'il était inutile d'insister.

— Demain soir ! pensa-t-il avec effroi . . . demain soir, je ne serai peut-être plus vivant ! Il me semble que je n'aurai pas la force de faire cent pas de plus ! . . . — Demain soir ! . . .

Il ébaucha un sourire d'amère ironie et

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de désespoir et tourna sur ses talons, mortifié et indigné.

Il marcha vers la porte de sortie en chancelant. Au moment où il allait sortir, le restaurateur le rappela.

— Venez ici un moment !

Une lueur d'espoir traversa l'âme sombre et désespérée du jeune homme. Il revint à la caisse, ne pouvant s'empêcher de rougir sous les regards curieux des étrangers qui mangeaient là.

— Mon ami, dit Amable Beaudoin, n'allez pas penser que je suis un méchant homme, et si vous étiez à ma place vous comprendriez mieux l'état d'esprit d'un restaurateur. Il ne se passe pas une journée sans qu'un individu arrête et me raconte une histoire comme çi et comme ça pour m'escroquer un repas. Je ne vous mets pas au rang de ces individus qui mangent à l'oeil, parce que, au fait, votre figure me revient un peu. Mais je suis défiant et j'ai raison de l'être. Seulement, on pourrait s'arranger. Si vous aviez, par exemple, une petite

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garantie à m'offrir, quelque chose à quoi vous tenez et que vous reviendrez chercher ? . . . Vous me comprenez ?

— Oui, oui, je vous comprends, monsieur Beaudoin, répliqua Philippe en retombant dans son désespoir; mais je n'ai rien à vous offrir, rien, rien . . .

— Vous n'avez pas une montre . . . une chaîne de montre simplement?

— Rien, je vous dis !

— C'est malheureux !

— Oui, c'est décourageant !

Mais tout à coup Philippe se mit à sourire et dit :

— J'ai bien quelque chose, mais. . .

Amable le considéra curieusement.

Philippe venait de songer à la statuette d'ivoire qu'il avait trouvée avant de se rendre sur la rue Saint-Paul. Mais vite son sourire s'en alla, car cette statuette ne pouvait avoir aucune valeur.

— A quoi bon ? pensa-t-il. Cet objet ne vaut rien, et je m'expose encore à une mortification. Non, cette statuette ne vaut pas cinq sous !

Oui, ainsi pensait Philippe, et il pensait encore que le restaurateur se moquerait bien de cette petite statue comme gage d'un repas à vingt-cinq sous.

Amable Beaudoin, qui voyait l'indécision du jeune homme, demanda :

— Voulez-vous me montrer ce quelque chose ?

— Je veux bien, répondit Philippe; mais je me demande si vous l'accepterez. ' — N'importe ! montrez toujours !

Philippe tira de sa poche la statuette.

— Voici, dit-il, c'est tout ce que j'ai.

Le propriétaire du restaurant prit l'objet dans ses mains et se mit à l'examiner avec attention.

— C'est une Sainte Vierge en ivoire ça, dit-il au bout d'un moment. Je n'en ai jamais vue comme ça.

— C'est une chose rare en effet î émit Philippe à tout hasard et très anxieux d? savoir si ce gage serait accepté par le propriétaire.

— Oui, très rare, reprit Amable. Eh bien ! ajouta-t-il, si vous voulez me laisser cela en garantie, je vais vous faire servir à souper.

— 0 mon Dieu ! sourit d'aise Philippe, je fais mieux que vous laisser cette statuette en garantie, je vous la donne.

— Oui ? Vous me la donnez ? . . . C'est bon. Tenez, allez à cette table, Eugénie viendra vous servir dans un instant.

Et Philippe Danjou, dont les narines

depuis un quart d'heure respiraient à pleine capacité l'arôme des mets fumants qu'il voyait sur les tables, faillit s'évanouir de joie. Enfin ! il allait manger !

Il alla s'asseoir à la table indiquée par le bossu.

Sans être belle, Eugénie Beaudoin possédait une physionomie agréable. Très brune, avec des yeux très noirs et brillants, elle eut été jolie sans la pâleur trop prononcée de son teint et la maigreur de ses joues et de ses épaules. Elle était de petite taille, un peu trop petite pour être élégante. Mais l'autre, Clarisse, était plus grande. Brune aussi, elle était plus grasse, et son teint mat se colorait légèrement. De physique Clarisse, au premier abord, était plus attrayante que sa soeur aînée Eugénie. Cependant parmi la clientèle du restaurant d' Amable Beaudoin c'était surtout Eugénie qui plaisait le mieux, parce qu'elle était toujours souriante, oui, souriante comme sa mère, dont elle était l'image vivante. Quant à Clarisse, elle avait un air trop sérieux et un peu hautain, et elle n'entendait pas à rire comme Eugénie.

Comme l'avait dit Amable, ce fut Eugénie qui vint servir Philippe.

— Avez-vous bien faim, monsieur? demanda-t-elle avec son bon sourire.

— Ah ! mademoiselle, une faim d'ogre !

Ne ménagez pas la ration. . . je suis disposé à payer double !

Eugénie rapporta de la cuisine quelque chose qui aurait suffi au repas de trois hommes.

Vient de Paraître :

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