PREMIÈRE PARTIE
§ 1er. Son histoire.
La Bessarabie , partie de l'ancienne Scythie \ comprend le pays situé entre la Moldavie à l'ouest, la Turquie au sud , la Mer Noire a l'est et au sudest, le gouvernement de Kherson au nord-est , et enfin la Podolie et une partie de la Boukovina, au nord. Ses bornes fluviales sont : le Dniester, au nord et au nord-est ; la Mer noire , a l'est et au sudest ; le Danube, au sud, et enfin le Pruth, à l'ouest.
Un peuple sauvage, appelé les Scythes, habitait tout ce que l'on nomme aujourd'hui la Russie méridionale, jusqu'aux Palus-Méotides (Mer d'Azow).
Les Scythes formaient plusieurs peuplades , qui parlaient sept langues différentes.
Les principales peuplades étaient celles des Tyrites, des Arotères, des Agricoles, des Alazons, des Nomades, des Royaux et enfin des Callipides.
Il y avait en outre une colonie de Scythes entre les Irques et les habitants du pied du Caucase, alors appelés Argippéens, aujourd'hui les Tatares.
On n'apprit a connaître les Scythes un peu particulièrement que lors de leur invasion en Médie, sous le règne de Cyaxare Ier, fils de ce Phaorte qui fut vaincu à Ragau, sur les bords du Tigre, par Nébucadnetzar , roi de Babylone et de Ninive.
Ces Scythes franchirent le Caucase environ 700 ans avant Jésus-Christ, et défirent complètement l'armée mède qui était venue à leur rencontre sous les ordres de Cyaxare; puis ils s'établirent dans le pays des vaincus. Ils y prirent insensiblement les mœurs des Mèdes et devinrent efféminés. Les Mèdes profitèrent de cette circonstance pour les chasser ou les détruire ; à cet effet ils convièrent les Scythes à un repas qui devait avoir lieu un certain jour dans tout le pays.
Ceux-ci, amateurs de la bonne chère, ne manquèrent pas de s'y rendre, ce dont leurs hôtes profitèrent pour les égorger traîtreusement; cette œuvre était la plus noire perfidie que l'on pût voir. Cette abominable action rendit a Cyaxare son trône.
La fin de la domination des Scythes en Médie n'est pas racontée ainsi par tous les auteurs ; voici ce que dit Hérodote dans son livre quatrième:
Après une absence de 28 ans, les Scythes avaient voulu retourner dans leur patrie; mais ils ne trouvèrent pas dans cette entreprise moins de difficultés qu'ils n'en avaient rencontré en voulant pénétrer en Médie. Une armée nombreuse était allée au devant d'eux et leur en avait disputé l'entrée; car leurs femmes, ennuyées de la longueur de leur absence, avaient pris pour maris leurs esclaves. De ces esclaves et des femmes scythes il était né beaucoup de jeunes gens qui, ayant appris la bassesse de leur naissance , marchèrent au devant de ceux qui revenaient de Médie.
Ils commencèrent d'abord par couper le pays en creusant un large fossé, depuis les monts Tauriques jusqu'aux Palus-Méotides 4 ; puis ils allèrent se camper devant les Scythes. Il y eut entre eux des actions fréquentes, sans que les anciens maîtres pussent remporter un seul avantage. Enfin l'un d'eux proposa à ses compagnons de s'armer de fouets, afin que les esclaves fussent convaincus par
4 II est probable que ce fut la Crimée seulement que ees esclaves fermèrent avec un fossé; cela était d'autant plus facile que l'isthme de Pérécop est très peu large; l'empereur Constantin Porphyrogénètc dit que ce fossé fut comblé de son temps.
(Note de feu M* Larchet.)
là de la bassesse de leur naissance ; l'expédient réussit; les esclaves, étonnés et assurés de la bassesse de leur extraction, prirent la fuite sans songer à combattre.
Pour accorder ces deux textes , il faut supposer que les Mèdes égorgèrent quelques Scythes dans un repas, par trahison, puis que les autres, épouvantés de cette action, s'enfuirent.
L'origine de la nation scythe remonte à Tan 1511 avant notre ère; leur premier roi s'appelait Targitaùs. On fait remonter leur origine encore plus haut; on dit qu'ils possédaient de vastes pays en Perse (dont ils sont originaires), 400 ans avant que Ninus les en chassât, en sorte que leur origine remonterait a l'an 2550 av. J.-C. , puisque Ninus vivait 1950 ans avant notre ère, c'est-à-dire à l'époque du déluge! Il serait impossible de les faire remonter plus haut.
Si Ton admettait cette manière de voir , il faudrait les faire descendre alors de Sem, fils de Noé ; mais en lisant attentivement le chapitre Xme de la Genèse, on n'y trouve pas de nom qui ressemble au mot scythe, ni même au mot dont on se sert dans l'ancienne Scythie pour dire un Scythe, c'est-à-dire, Skif.
Six cent ving-huitans avant l'ère chrétienne, les Scythes ravagèrent la Judée, selon la prophétie renfermée dans les versets 22 , 23 et 24 du chapitre VIme de Jérémie:
« Voici, un peuple vient du pays de l'Aquilon et » une grande nation se réveillera du fond de la terre.
> Us prendront Tare et retendront; ils seront » cruels et n'auront point de compassion ; leur voix » bruira comme la mer et ils seront montés sur » des chevaux ; chacun d'eux est rangé contre toi * en homme de guerre, fille de Sion. En aurons- » nous ouï le bruit? Nos mains deviendront lâches, » l'angoisse nous saisira , etc. j>
Une prophétie analogue est renfermée au cornmencement du chapitre XXVIme du livre prophétique d'Ezéchiel.
Ce fut vers cette époque qu'ils firent la conquête de h Bessarabie, qui, à cette époque, était habitée par les Cimmériens, peuplade peu belliqueuse qui, après quelques rixes, abandonna le pays, passa le Pont-Euxin (mer Noire) , et vint s'établir dans une presqu'île où, plus tard, on bâtit la ville de Sinope. Cette presqu'île, au Sud de la mer Noire, se trouve dans l'ancienne Paphlagonie.
La Scythie n'avait pas de villes; ses habitants menaient une vie nomade et avaient construit leurs maisons sur leurs chariots. Leur pays uni , abondant en pâturages, bien arrosé, favorisait ce genre de vie; aussi Darius, dans l'expédition qu'il fit en Scythie, ne put-il jamais asservir ce pays, et courut de grands dangers avec son armée de sept cent mille hommes.
Darius avait entrepris cette expédition pour se venger de l'invasion des barbares en Médie (et aussi pour se venger de l'affront qu'il avait reçu du roi des Scythes, Ithandyrse, qui lui avait refusé la main de sa fille, laquelle il avait fait demander).
Artdbane, frère de Darius et aussi fils d'Histaspe, représenta au roi la pauvreté des Scythes et l'inutilité d'une expédition; mais ce fut en vain, et Darius, ayant achevé ses préparatifs, partit de Suses et se mit à la tête de son armée.
Il se rendit a Chalcédoine sur le Bosphore, où l'on avait fait un pont. Avant de passer, il monta sur un bâtiment et fit voile vers les îles Cyanées; ayant examiné le Pont-Euxin (mer Noire), il revint a Chalcédoine, d'où il passa en Europe avec ses troupes; il grava les noms des peuples qui les lui avaient fournies sur deux colonnes blanches, qu'il fit ériger sur les bords du Bosphore.
Arrivé en Europe , il se rendit aussitôt sur les bords du Danube, où il avait fait jeter un pont par les Ioniens , vers l'embouchure du Pruth.
Les Salmydesses, les Nipsêens et les Gètes (ceuxci après des combats) , furent soumis par Darius avant qu'il passât lister.
Après avoir passé ce fleuve, dans un moment d'irréflexion, il commanda qu'on détruisît le pont; mais on lui conseilla sagement de le laisser subsis-
ter , ce qu'il fit ; la suite lui prouva que prudence est mère de la sûreté.
La garde du pont fut donnée aux Ioniens et aux Eoliens, qui l'avaient construit, sous les ordres A'Histiée de Milet et de Miltiade d'Athènes.
A l'approche des Perses, les Scythes ayant compris qu'ils ne pouvaient soutenir avec eux un combat régulier, députèrent des ambassadeurs vers les nations voisines, pour en obtenir du secours; mais seulement trois d'entre elles leur en promirent; les autres fondèrent leur refus sur ce que les Scythes s'étaient justement attirés ce mal par leur invasion en Médie.
Ayant appris ce refus de secours de la part des princes leurs voisins , ils résolurent de ne point présenter bataille et de ne point faire de guerre ouverte, mais de céder à l'ennemi et de se retirer toujours en avant, de combler les puits et les fontaines qu'ils trouveraient sur leur route, de détruire Therbe et, pour cet effet, de se partager en deux corps.
Cette résolution prise, ils marchèrent vers le nord; les femmes et les enfants étaient sur des chariots ; le bétail qui n'était pas nécessaire aux troupes accompagnait ces chariots.
Tandis que ceux-ci s'avançaient vers le Nord , l'élite de la cavalerie était allée reconnaître les Perses. — Ils furent vus a environ trois journées
de Pister (environ au centre de la Bessarabie) , et les Scythes alors se campèrent à une journée d'eux et détruisirent dans le voisinage toutes les productions de la terre.
Les Perses ne les eurent pas plus tôt aperçus r qu'ils les poursuivirent dans leur retraite pendant plusieurs jours, sans faire de dégâts, parce que le sol n'offrait rien a dévaster. Arrivés ainsi dans le pays des Budins, à l'Est du Tanaïs, ils trouvèrent la ville de Gèlonus, bâtie en bois et absolument déserte, parce que ses habitants s'étaient enfuis; ils la brûlèrent.
Après cette action, ils continuèrent leur route du même côté jusque dans un désert , où Darius fit construire huit châteaux; mais, ne voyant reparaître aucun Scythe, il les laissa inachevés et revint a l'Ouest, où il trouva les deux corps d'armée scythes, qui le firent promener avec ses troupes chez les peuples qui avaient refusé de leur tendre secours.
Enfin , ennuyé de toutes ces marches inutiles et fatigantes, Darius voyant que les Scythes tenaient toujours la' même conduite, envoya un cavalier à Ithandyrse, leur roi , lui enjoignant de venir conférer avec lui, son maître, et de ne plus fuir. Idanthyrse était fils de Solios, cruel et ne connaissant pas les convenances sociales.
Il fit répondre à Darius qu'en fuyant il ne faisait que ce qu'il avait accoutumé de faire, même en
temps de paix; que quant à lui, d'ailleurs, il ne reconnaissait d'autre maître que Jupiter et la reine des Scythes, Testa.
Diverses escarmouches eurent lieu en suite de ces déclarations; la cavalerie scythe avait beaucoup d'avantage sur la cavalerie persanne ; mais comme les Perses avaient dans leur camp un certain nombre d'ânes, ceux-ci effrayaient les chevaux scythes, car il n'y avait pas d'ânes en Scythie; c'était pour les Perses un bien minime avantage, parce qu'enfin on s'habitue a tout ; les Romains s'habituèrent bien, plus tard, aux éléphants de Pyrrhus!
Les Scythes formèrent le projet de faire détruire le pont confié à la garde des Ioniens; pour cet effet, ils laissèrent prendre quelques-uns de leurs troupeaux aux Perses, afin que cela retînt Darius jusqu'à ce que le pont fut enlevé; mais ils ne réussirent pas dans leur projet; car Hystiée de Milet s'opposa a ce dessein , malgré le désir qu'en aurait eu le tyran Miltiade d'Athènes.
Le long séjour de Darius dans un pays aussi désert que celui où il se trouvait, mit son armée aux abois par une disette a peu près complète, Alexandre-le-Grand, revenant du temple d'Ammon. éprouva plus tard en Lybie les horreurs de la soif, qu'une averse de pluie vint enfin heureusement étancher; mais ce n'était pas le cas pour Darius ; S , quoiqu'il plût , ce n'était ni des cailles ni de k
manne; en sorte que chaque instant voyait la perplexité de l'armée s'augmenter.
Ithandyrse apprenant cela, envoya à Darius un messager portant un oiseau , un rat , une grenouille et cinq flèches, ce qui signifiait : Si tu ne f envoles dans les airs comme cet oiseau, ou si tu ne te caches sous terre comme un rat, ou ne sautes pas dans les marais comme cette grenouille, tu périras par ces flèches.
Presqu' aussitôt Darius prit le parti de s'en retourner ; mais désirant le faire a l'insçu des Scythes, il laissa dans son camp la partie la plus mauvaise de ses troupes, avec les ânes, de sorte que le cri de ces animaux fit croire aux troupes d'Ithandyrse que les Perses ne partaient pas encore.
Cependant le stratagème de Darius ne resta pas longtemps un mystère; mais, malgré la diligence que mit Idanthyrse à le poursuivre, il passa heureusement le pont avec ses troupes, n'ayant vu ni son ennemi ni son armée à sa poursuite.
Darius trouva le pont intact , à l'exception d'une petite partie, que l'on avait enlevée pour faire plaisir aux députés Scythes qui avaient voulu engager les Ioniens à le détruire.
Si cette expédition n'eut pas de résultats positifs, elle contribua pourtant à faire connaître un peu les mœurs des anciens habitants de la Bessarabie et de la Nouvelle Russie ; voici quelles étaient ces mœurs : *