LE SAI.OX
'< Ce sont bien eux ! » Et Tentourage admire en silence, apparemment ravi que ce ne soit personne autre.
Lorsqu'un tableau est très entouré, les passants ne s'acharnent pas à s'en approcher. Du moins, ils s'efforcent d'en découvrir le numéro, et ils semblent contents dès qu'ils ont lu sur le livret : « N" 99,999- — J^^es Fiançailles fsccne préhistorique)^ » ou bien : " Le Soir d'un beau Jour (souvenir du Kamtchatka). »
Cependant l'enthousiasme primitif se calme un peu, pendant la marche prolongée. La fatigue altère insensiblement l'aimable disposition des caractères, surtout chez les visiteurs qui ne sont pas seuls.
Un sourd travail de désunion commence parmi les ménages, les familles nombreuses et les groupes d'amis. On en vient à se reprocher réciproquement de ne savoir faire aucune concession. On récapitule les genres de toiles
devant lesquelles il faut toujours s'arrêter suivant la tjTannic des uns, et celles qu'on ne laisse jamais le temps d'examiner, aux autres.
Parfois on est furieux de s'être laissé mettre en retard pour quelque convocation, ou bien on est inquiet d'avoir égaré des enfants dont le retour à la maison n'est pas assuré avec la même prévoyance que celui des chiens, par un petit collier.
C'est dans les grandes salles du fond que les mésintelligences finissent ordinairement par éclater.
Les femmes vont s'asseoir avec un air rageur sur des canapés circulaires et mous. Les hommes les laissent bouder et haussent dédaigneusement les épaules; mais eux-mêmes n'apportent plus d'indulgence à contempler les œuvres d'art qui les entourent.
Précisément, c'est dans ces régions extrêmes que les tableaux d'un motif effroyable et sanglant, d'une dimension exagérée ou d'un pur intérêt local, sont d'habitude répartis.