‹ La bêtise parisienneChapitre 16 sur 39 · LE BAL DE LOPERA · texte numérisé non relu

LE BAL DE LOPERA

A Lcou Chiipron.

On ne saurait traiter avec trop de ménagements un parent, un ami ou un employé qui a été, la veille, au bal de TOpéra. L'épreuve à laquelle il a été mise est rude, même pour un homme dans la vigueur de l'âge.

On n'ignore pas qu'il faut tout d'abord déployer, pour attendre Tinstant où il est correct de gravir les marches qui servent de piédestal à la gloire de M. Garnier, une patience qui ne se manifeste pas d'ordinaire dans Taccomplissement des devoirs civiques, ni dans la régularisation des aflaires de famille. Puis le public

doit verser au guichet une somme assez ronde, et qui, bien ollerte, suffirait pour arracher à une petite dame les exclamations les plus llatteuses.

C'est au prix de ces sacrifices pécuniaires et moraux qu'on acquiert le droit de marcher, pendant la nuit entière, sous une lueur intense, dans une température de vers à soie et un brouhaha de ménagerie, au milieu de gens qu'on a déjà vus ailleurs, et en détail, toute la journée, et qui, d'un geste irrésistible et distingué, vous plongent leurs coudes dans Tépigastre, jusqu'à des heures avancées.

Il n'apparaît guère qu'il y ait, dans tout cela, aucun de ces motifs déterminants qui, selon la science expérimentale, ne manquent jamais de faire éclater le phénomène du rire sur la face humaine.

Au moins, dans les soirées particulières et les réceptions mondaines, les compensations

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sont proportionnées aux peines des assistants.

On peut y emmancher de beaux mariages avec des jeunes filles réservées et d'une position égale à la vôtre. De belles femmes étalent aux regards la splendeur de leurs chairs intimes...

Il y a un maître de la ma'ison qui s'occupe de ses invités, s'émeut de leurs fatigues et leur offre des consommations choisies : quelqu'un, enfin, dont on peut dire du mal, comme entrée de conversation avec les inconnus qui obstruent les portes à vos côtés.

A l'Opéra , ne comptez sur rien de pareil.

Ni M. Vaucorbeil, ni personne de Tadministration n'est là pour vous souhaiter la bienvenue. Dès l'arrivée, on est mal à l'aise. On ne hume pas un air d'hospitalité; on se sent surveillé par des agents faciles à exaspérer. Les gardes municipaux, dont le costume est le seul d'ailleurs à mettre une note originale et gaie dans la foule des habits noirs, observent les

passants avec une mine naturellement renfrognée.

C'est sous ces auspices défavorables que commence le défilé des contemporains à la foi tenace, dont les légendes du bal de l'Opéra ont bercé la jeunesse et qui, toujours déçus, jamais désabusés, y reviennent chaque année solliciter leur part des joies promises.

Du haut en bas des étages, au travers des couloirs, des foyers glissants et de la salle poussiéreuse , les cohortes haletantes et secouées par le rythme affolant des orchestres, poursuivent cette volupté insaisissable, à laquelle tous aspirent et dont nul ne connaît l'essence.

Tandis que, dans un piétinement stérile, ces martyrs d'un nouveau genre dépensent des forces qui, mieux employées, remettraient en état les macadams de Paris, une ribambelle de femmes vient compliquer leur dur labeur.

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