‹ La bêtise parisienneChapitre 21 sur 39 · L'EMPAILLEUR · texte numérisé non relu

L'EMPAILLEUR

Ce n'est point parmi les rues passantes qu'il faut chercher la boutique de l'empailleur proprement dit. Celui-ci abandonne les satisfactions de la vanité à l'empailleur-fourreur et s'installe dans les renfoncements.

Le soir, sa boutique n'est pas éclairée; seule, une chandelle fumeuse y projette sa flamme rectangulaire et rouge.

Les animaux qui composent cette ménagerie immobile et silencieuse ont ordinairement reçu des attitudes surprenantes : ici, ce sont des grenouilles qui se battent en duel; là, des écureuils qui jouent au billard; ou bien des rats, bras dessus, bras dessous, mâchonnent des cigarettes de papier et portent leurs petits chapeaux à haute forme, conime de mauvais sujets. Des autruches encore ont leurs pattes plantées sur d'étroites planches, dans un mélange de colle et de gravier qui figure les sables du désert.

Rien ne change l'aspect d'une bête comme l'empaillement. Cela frappe dès Tabord. Les gueules de chats s'affinent; les museaux de renards s'arrondissent. A certains quadrupèdes, le ventre se ballonne; à d'autres, il s'efflanque démesurément. Gela tient au système de préparation.

L EMPAILLEUR l 1 J

On sait comment procède l'empailleur : il prend une brassée de paille, la divise et forme une série de tas inégaux, suivant la besogne qu'il se propose d'accomplir. Un tas pour un perroquet; un tas pour un terre-neuve; un tas pour un lézard. Il faut ensuite que ça suffise, ou bien que ça entre quand même dans les peaux, ou bien alors que celles-ci crèvent. A cet effet, l'empailleur tire, tape, presse, roule et agglutine.

Il a, dans sa clientèle, beaucoup de douairières et de concierges qui perdent, tour à tour, un chat, un serin, un caniche ou un kakatoès. Ces dames viennent pleurer devant son comptoir en ouvrant de larges cabas qui contiennent les petites dépouilles.

Cest une situation très délicate pour un empailleur.

S'il veut couper court à toute scène d'attendrissement, il tripote l'objet, le fouille avec les pouces et déclare qu'il est déjà plein de vers. S'il a du tact, il doit murmurer les consolations

banales qu'il a entendues aux enterrements du quartier et promettre la ressemblance.

L'empailleur possède un large tiroir garni d yeux en verre, et il l'ouvre souvent pour s'offrir une distraction. A fixer ces regards multicolores, ronds ou ovales, et désassortis, il finit par se troubler et tombe en des rêveries vagues.

L'empailleur passe son existence dans un milieu étrange. Il prend ses commandes et ses repas entouré d'ours, de boas, d'ibis et de crocodiles. Cela lui fait contracter à la longue un certain air d'audace.

L'empailleur aflccte la misanthropie. Il laisse entendre qu'il aurait eu des facilités pour s'établir embaumeur, et qu'il n'a pas voulu.

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