‹ La bêtise parisienneChapitre 22 sur 39 · LE BANDAGISTE · texte numérisé non relu

LE BANDAGISTE

Le banda"istc rend des services à la santé

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publique. Il ne le sait que trop et montre parfois de la prétention. Il est tourmenté par la soif d'être breveté S. G. D. G. Il s'établit ordinairement dans les quartiers du centre, loin des avenues que recherchent la colonie étrangère et le commerce de luxe.

Toutefois la boutique du bandagiste est élégamment tenue. Les glaces en sont nettes; l'étalage symétrique jette des reflets de métal et se distingue par des couleurs vives. Les ceintures étagées en piles, comme autant de serpents rouges, bleus ou orangés, dressent leurs énormes têtes de crins. Quelques articles divers, biberons ou irrigateurs, se font pendant. C'est pour l'œil.

La plupart du temps, au centre de la vitrine, on peut remarquer une réduction en galvanoplastie de l'Apollon Musagète. Le dieu, couronné de lauriers, regarde le ciel avec une expression de divin transport...; ses mains errent sur un petit bandage.

Dans le monde, le bandagiste ne veut point

passer inaperçu. Il aime à citer le nombre de hernies qu'il a réduites. Emporte par le sujet, il y met de la forfanterie; mais, dès qu'on l'interrompt pour contester ses chiffres, le bandagiste se trouble. Il est repris d'une timidité naturelle.

Sa clientèle se recrute dans toutes les classes de la société. Elle est nombreuse; et pourtant on voit rarement entrer quelqu'un dans la boutique, sauf le paisible facteur des postes. Ce phénomène s'explique par les précautions que l'amour-propre suggère : les femmes excellent dans ce genre de pudeur.

Le bandagiste affecte la mise et la raideur d'un diplomate. Souvent il sait parler anglais.. . English Spoken !

Il a du tact. Quand une pratique entre chez lui, le bandagiste juge d'un coup-d'œil la situation :

Avec les gens d'aspect bilieux ou sanguin, il est circonspect, il craint d'éveiller des susceptibilités, il procède par allusions. Au besoin

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même, il saura flatter; il trouvera de l'analogie entre le cas présent et celui d'un homme célèbre.

Quand il croit avoir affaire à une nature cxpansive, le bandagiste devient familier. Sans sortir de la mesure, il plaisante avec l'infirmité de son client. Il appelle celle-ci : « Petite mâtine »; il la tutoie. Tout en bavardant, il place avec avantage un appareil défraîchi ou passé de mode.

Ses registres contiennent des indications chiffrées-, les plus grands noms de Tarmorial de France y figurent, sous des numéros, avec des observations sobres et intimes.

Un bandagiste aigri peut faire rater des mariages.

Souvent le bandagiste est doublé d'un orthopédiste. En ce cas, des étagères de pieds-bots en plâtre sont disposées, le long de la devanture. Les uns n'ont pas de doigts; les autres en ont deux ou trois, six ou sept, qui sont relevés et ressemblent aux marques des joueurs, pendant une partie de bésigue.

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Il y a des gens qui s'arrêtent longuement à regarder cela.

La profession de bandagiste n'exige pas de connaissances spéciales; mais il faut s'y soumettre à des vues particulières. Elle est plus lucrative que les carrières libérales.

TROISIE.ME PARTIE

LE NOM DES RUES

A Claudius Cliaravay.

Chaque ville de France, qui se respecte, possède aujourd'hui sa rue Gambetta, comme elle possédait déjà son orphéon-fanfare et son café du Commerce.

Les transformations et les éventrements de quartiers paisibles, que cette mesure imprévue

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a nécessites, fournissent encore un intarissable sujet de conversation aux joueurs de dominos de toutes les localités connues pour la terrine de foies gras, la naissance d'un ténor, la bifurcation d'un chemin de fer, ou la fréquence des inondations.

Dans le nombre de ces rues Gambetta, les unes sont droites et bitumées, les autres sont pavées et tortueuses; celles-ci mènent à des mairies; celles-là, à des abattoirs; elles se rangent sous les classifications variées de boulevards, de cours, d'esplanades, de quais ou de boulingrins; il en jaillit des carrefours; il s'en perd dans les terrains vagues...

Mais toutes ces voies de grande ou de petite communication se réunissent ensemble par un lien moral qui est l'intention commune d'exprimer des douleurs municipales par des moyens plus ou moins vicinaux.

Cette manifestation n'oflVe rien de particu-

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.ièrement rcpréhensible; et je n'ai pas ici le projet de rééditer à mon compte les critiques qui ont été répandues, à profusion, contre la persistante manie de débaptiser les rues qui s'est depuis peu introduite. Ce genre de récriminations et de plaisanteries est maintenant tombé dans le domaine des faiseurs de revues et des gens de maison.

C'est plus haut que le débat doit être porté.

Parmi les procédés que les vivants ont imaginés pour honorer les morts, le plus bizarre est assurément celui qui consiste à décerner le nom d'un défunt notoire à la première rue qui passe.

Il est, tout d'abord, malaisé de comprendre en quoi c'est un hommage éclatant envers un individu qui vient de mourir, que d'accoler son nom, en caractères blancs sur fond bleu, à ces plaques qui sont clouées aux coins des rues, par les soins de Tédilité.

Ces façons de petites épitaphes n'ont rien d'imposant en elles-mêmes ; et ce n'est jamais

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avec un sentiment de piété nationale qu'on y porte les yeux.

C'est le plus souvent pour s'assurer de l'adresse d'un fournisseur ou d'une personne de connaissance chez laquelle on n'a point l'habitude de se rendre.

On est alors loin de songer à la grande mémoire que l'inscription administrative doit sauver de l'oubli. On est plutôt préoccupé de la commande ou de la visite qu'on va faire, en même temps que du désir de ne point s'égarer.

Quel que soit le deuil que rappelle le nom d'une rue, le spectacle que celle-ci présente n'invite guère au recueillement ni à ce mystérieux respect que l'on ressent devant les basiliques, les colonnes de marbre sur des promontoires, les monuments des cimetières entourés de cyprès, de saules pleureurs et de haies sans oiseaux.

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La rue est d'ordinaire pleine de gens qui vaquent à leurs occupations, de portefaix qui s'accablent réciproquement d'injures, de voitures qui s'accrochent en écrasant les passants, et de chiens, de tailles inégales, qui s'abandonnent à de regrettables écarts.

Ce désordre tapageur suffirait pour détourner les passants des patriotiques mélancolies et des méditations sur la destinée, si, contre toute vraisemblance, ils y étaient prédisposés.

11 n'y a, d'ailleurs, pas d'exemple que la gloire d'un grand homme ait fait la réputation d'une rue ou ait été de quelque avantage à ses habitants.

Cela n'a aucune influence sur l'entretien de la chaussée, la largeur des trottoirs ni le prix des loyers.

La rue Cuvier ne jouit pas d'une considération supérieure à celle que l'on accorde généralement à la rue Taitbout. On y emménage et

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on en déménage avec indifférence, sans se sentir grandi ou diminué.

En revanche, la renommée d'une rue exerce une action considérable sur la réputation de l'homme qu'elle prétend honorer.

C'est ainsi qu'il a fallu l'inauguration de l'Eden-Théâtre et les réclames de cet établissement, pour révéler qu'il existait une rue Boudreau dans le centre de la vie parisienne. Le jardin Mabille avait rendu sympathique, au monde des viveurs, le nom austère du moraliste Montaigne qui, pendant longtemps, a traversé les folles cervelles avec la légèreté d'un entrechat.

De plus, il ne s'accomplit pas un drame, en ville, sans que le personnage dont la rue porte le nom s'y trouve un peu compromis.

L'autre été, François Miron, prévôt des marchands, fut mêlé, avec la plus désobligeante persistance, à une tragique explosion de gaz.

Des crimes, tels que ceux qui furent commis durant ces dernières années, rue Haxo, rue

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Blondcl, rue Auber, rue Fontaine, passage Saulnier, etc., introduisent, dans le service de la voirie, des légendes sinistres qu'une vague horreur transmettra d'âge en âge.

Comme la plupart du temps, la police ne découvre pas les coupables, le seul souvenir précis que conserve le peuple, c'est qu'il y avait dans l'affaire un certain Haxo ou un petit père Auber, aussi bien que le hasard des circonstances pouvait y mettre Condorcet ou Massillon.

Enfin, sans insister plus qu'il ne convient en une affaire délicate, on peut faire remarquer que les noms du brave général Duphot, du prince de Chabanais et du vertueux M. de Monthyon ont acquis, pour des causes dont ils ne sont point responsables, une célébrité posthume d'assez mauvais aloi.

On en arrive ainsi à se demander jusqu'à quel point les autorités publiques sont fondées

à disposer, avec autant d'aisance, de noms dont les titulaires auraient, de leur vivant, revendiqué la possession exclusive envers et contre tous, en gravissant les degrés de juridiction les plus escarpés, et en bravant les morsures des avocats les plus estimés pour l'incurabilité de leur venin.

Ce qui apparaît clairement, en tout cas, c'est qu'au train dont marchent les choses, la France sera, dans un avenir prochain, couverte de rues Alfred Naquet, d'impasses Engelhard, de culs-de-sac Spuller et de rues Ribot prolongées.

Aucune idée riante ni généreuse ne se dégagera de ces noms. Ils ne seront propres qu'à évoquer, dans l'imagination populaire, des images disgracieuses d'hommes barbus, bossus, ventrus et dégingandés, d'orateurs à grands bras et à courtes pensées.

On commencera peut-être alors à déplorer cet emploi irréfléchi de noms barbares dont la signification change selon les époques et l'état des esprits.

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Et il est probable qu'on en viendra aux dénominations impartiales et à la glorification des choses éternelles.

Il suffira de choisir parmi les appellations des astres, des météores, des insectes utiles, des fleurs et les petits noms des femmes.

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