‹ La bêtise parisienneChapitre 38 sur 39 · LES FILS NATURELS · texte numérisé non relu

LES FILS NATURELS

A M. Hippolyte Fouriiier.

La sensiblerie parisienne est fréquemment remuée en leur faveur.

La tradition dramatique veut que les tils naturels aient toutes les vertus et tous les malheurs. En revanche, les enfants légitimes n'auraient que la peine de naître pour vivre heureux.

Il est peut-être temps d'opposer à cette théorie, propagée avec art, quelques observations pratiques.

Je prends deux sujets : un fils légitime, un

fils naturel. Pour mieux les comparer, je les rapproche autant que possible, dans les conditions sociales de bien-être et d'aisance. Tous deux viennent au monde à Paris, boulevard Malesherbes, sur le même palier. Le premier doit la vie à la femme d'un chef de division; le second, à une cocotte lancée.

Immédiatement le bébé légitime reçoit un prénom simple et dont il ne pourra jamais tirer parti : .Iules, par exemple. Le bébé naturel, mieux servi par la coquetterie et les goûts luxueux de sa mère, s'appellera quelque chose comme Raphaël; ce qui lui donnera plus tard une certaine distinction.

Dès lors, Jules a un père officiel dont il suivra indissolublement la fortune, même adverse. Raphaël bénéficie d'un doute; parmi les pères que la mémoire maternelle lui attribue, il choisira plus tard.

Raphaël restera fils unique, comme une exception qui confirme la règle de stérilité volontaire que les devoirs demi-mondains impo-

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sent à sa mère. Au contraire, Jules sera inévitablement entouré de frères et de sœurs assortis, qui lui déroberont une grosse part des aHèctions et des ressources du foyer.

Dès que le petit Jules sait marcher, on lui met une robe de popeline grise, une toque sombre et modeste, et il s'en va, aux Champs-Elysées, donnant la main à une gouvernante raide, sèche et anglaise. Souvent, il a vu descendre devant lui le petit Raphaël, couvert de plumes, de colifichets et d'étoftes écarlates. Il suit d'un œil d'envie ce marmot éblouissant que conduit une soubrette accorte et rieuse. Raphaël, planté sur les chevaux de bois ou les bateaux mouvants, par la bonne qui a des visites à faire, y reste tout le jour; et, dans une contemplation jalouse, Jules tourne longuement la tête en arrière, chaque fois qu'il passe et repasse sur le bitume de l'avenue où le haie sa miss rigide, qui a Tordre de ne

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pas répondre à ce qu'il demande en français. Durant les jours où la pluie retient à la maison aussi bien les enfants légitimes que les enfants naturels, Jules est puni s'il crie, s'il fait du tapage, s'il cause avec les domestiques, s'il casse quelque chose. Raphaël, lui, passe son temps à la cuisine à heurter des casseroles ou à décharger des pistolets à amorces. Une ménagerie de mustiffs, de carlins, de singes et de perroquets est à sa disposition : il peut leur mordre la queue et leur tirer les pattes. Sa mère n'est pas toujours sur son dos. Il en profite pour jouer dans le salon, à la corde, à la balle. S'il brise un miroir de Venise, un lustre de cristal, une potiche du Japon, cela n'a pas de suite sérieuse au retour de la maîtresse de maison. Précisément ce bibelot agaçait; il y avait longtemps qu'il était là; il rappelait un raseur, un pignouf ou un panne.

Les parents de Jules, qui s'appliquent aux

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économies, voyagent peu. Le père est retenu au ministère onze mois et demi par an; la mère redoute toujours de déplacer sa smala de nourrices et de rejetons.

Mais Raphaël, avant dix ans, a déjà vu Monte-Carlo, Spa, Luchon, Biarritz, etc., sous la protection éclairée du personnage qui accompagne alternativement sa mère, et que les garçons d'hôtel appellent, suivant les circonstances : M. le Général, M. le Pacha, M. le Marquis ou M. le Mandarin.

A l'âge oîi les petits garçons légitimes sont mis en classe, l'instruction des petits garçons naturels n'est généralement pas commencée. Lorsque, à Theure du déjeuner, Jules revient du h'cée, avec d'énormes dictionnaires sous son bras débile, il rencontre, devant la porte, sur un poney, Raphaël qui rentre du Bois, tout botté et éperonné.

Dès la puberté, l'envie de faire des bêtises

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préoccupe également les jeunes gens légitimes ou naturels.

Les tendances de Jules sont sans cesse contrecarrées. Son père et sa mère, deux geôliers attentifs que Taflèction rend clairvoyants, s'inquiètent des connaissances et des. endroits que leur tils fréquente. On empêche celui-ci de sortir; on lui refuse l'argent de poche.

« N'as-tu pas ici tout ce dont tu as besoin? Tu n'as rien à payer. S'il te faut quelque chose, demande-le; on te le donnera. )'

Jules ne répond rien, garde une mine renfrognée et s'attriste.

Combien le sort de Kaphaél est dillerent!

De bonne heure, il a sa liberté dans une maison oia l'on ne sait jamais ni qui vit ni qui demeure. Souvent mènie, la société féminine de sa mère est assez bien montée pour qu'il n'ait pas de motif à chercher une maîtresse au dehors.

Élevé dans l'ignorance de la morale stricte, Raphaël est, en grande partie, dispensé des troubles de la conscience.

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Il jouit, dans les questions d'amour, d'argent ou de jeu, d'une douce indépendance d'esprit et de cœur. De sa part, les supercheries, les indélicatesses n'étonnent point et n^apportent aucun refroidissement dans ses relations habituelles. Tout d'abord, sa mère lui épargne les désaveux et ces récriminations épouvantables qui gâtent, dans les intérieurs bourgeois, le plaisir rapide des mauvaises actions.

Lorsqu'il s'agit de prendre une carrière, Jules est très embarrassé, si les bouleversements politiques ont détruit le crédit de son père. Raphaël a dix chances pour une que ces mêmes perturbations aient mis un de ses pères en étal de lui fournir une situation, dans le commerce, la banque ou Tadministration.

Bientôt on entretiendra Jules de projets de mariage. On lui parlera d'établissement et de convenance; on le poussera dans ses derniers retranchements. Son père lui recommandera la

fille bancale d'une famille riche et amie. Sa mère tiendra pour une autre jeune personne mal fagotée, qui n'aura pas de goûts de dépenses, fera ses robes elle-même et possédera tous ses diplômes. Après une lutte pénible contre ses répugnances, Jules en triomphera et prendra un parti. Suivant son choix, il ne tardera pas à s'apercevoir que les femmes sérieuses sont insupportables, ou que la mauvaise structure de ses jambes n'empêche jamais une épouse de courir, quand elle en a la volonté.

Pendant ce temps, Raphaël, fidèle à la tradition de sa race et protégé par l'irrégularité de sa naissance, vieillira paisiblement dans le célibat. Il s'entourera de demoiselles droites, avantageusement vêtues, ignares et gaies, dont les propos folâtres lui rappelleront sa jeunesse, auprès de sa mère; il fera bonne chère et restera aussi tard que bon lui semblera dans les cafés, pour y jouer aux dominos et flétrir le Code civil, avec des consommateurs d'occasion.

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