I.RS CrXGHAT.AIS
Sur la pelouse chauve et spacieuse dont ils ont la disposition, on a construit, pour eux et leurs éléphants, des baraquements d'un style oriental. A vrai dire, cela rappelle davantage les débits de boissons de la fête de Neuillv que les temples de Bouddha; mais l'intention suffit et elle est délicate.
Les Cinghalais jouissent d'un panorama très gai. A droite, ils ont les zèbres et les kanguroos; à gauche, le lac et ses canards, l'embarcadère des tramways; au delà, la grotte artificielle avec des chèvres sur les roches.
On a planté un mât de cocagne devant la porte de leur maison. Ils peuvent y monter, lorsqu'ils ont envie de s'offrir une distraction.
Durant l'après-midi, ils font, à coups de crochet, travailler des éléphants qui doivent soulever, avec leurs trompes, des madriers de cinq cents kilos, pour la grande joie des badauds. On assure que les éléphants possèdent une mémoire prodigieuse : ceux-ci garderont certaine-
ment un souvenir tout particulier de leur visite à Paris.
Les Cinghalais organisent encore des courses entre leurs petits bœufs bossus.
Assis sur de légères carrioles à deux roues, une robe légère drapée sur leurs jambes nues, la chevelure éparse sur une chemise à raies rouges et blanches, ils se poursuivent avec ardeur. Peu à peu, leurs yeux s'enflamment sur leurs faces noires; ils poussent des cris furieux qui vont effaroucher les bêtes, dans les profondeurs du parc. Les girafes, troublées dans leur paix digne, se mettent à courir en agitant désespérément leurs longs cous; et les phoques dressent, hors du bassin, leurs têtes effarées et curieuses.
Le dimanche, une triple haie de spectateurs fait cercle autour de l'enceinte des Cinghalais.
Il y a là des ménages pauvres et des familles
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à leur aise, une marmaille bruyante et pomponnée, des pensionnats de jeunes Anglaises, des élèves de Louis-le-Grand, des demoiselles de modes, des militaires avec leurs gants de coton blanc.
Le public est attentif. 11 s'inquiète de savoir si les Cinghalais sont méchants, s'ils se battent entre eux pour la nourriture, s'ils sont adroits de leurs mains.
Lorsqu'un des gardiens adresse la parole à quelque spectateur, tout le monde se porte dans cette direction, espérant saisir des renseignements anthropologiques. La plupart du temps, le gardien s'est contenté de dire :
— Aureriez-vous Theure qu'il est?
Ou bien :
— Ne vous appuyez donc pas comme ça sur le treillage.
Parfois encore il s'engage des discussions sur le sexe des individus. Celui-ci a pris un homme pour une femme, et celui-là une femme pour un homme. Cela fait rire.
Pendant ce temps, les Cinghalais gardent une mine décente et fière.
A en juger par Tair grave et satisfait avec lequel ils grimpent à Tarbre et se donnent des claques dans le dos, il est manifeste qu'ils se prennent pour de hardis explorateurs qu'on vient admirer.
Ils jettent autour d'eux des regards rénéchis, et des remarques s'incrustent dans leurs cerveaux.
A leur retour chez eux, les Cinghalais seront probablement très questionnés par leurs congénères.
Comme tous les vo3'ageurs, ils inventeront des fables invraisemblables qu'on croira sans difficulté; ils feront aussi part d'observations exactes et simples qu'on discutera longuement.
A coup sûr, le jugement qu'ils rapporteront sur nos mœurs devra être singulier. Ce sera la
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vision qu'on peut prendre de notre existence nationale au Jardin d'Acclimatation.
Ils expliqueront que la France est un pays fermé, où le Gouvernement ordonne de retenir les étrangers loin des habitations, parmi les bois, avec les bêtes.
Ils soutiendront que la faune de notre pa3-s consiste en zèbres, kanguroos, girafes, dromadaires et autruches; et que sa flore comporte surtout les palmiers, les cactus, les cèdres et les aloès.
On n'osera pas les contredire quand ils affirmeront avec force que la population de Paris consiste surtout en petits enfants; que ces petits enfants n'ont qu'à crier pour obtenir tout ce qu'ils veulent, par exemple de chevaucher sur des poneys, tandis que les grandes personnes les suivent péniblement à pied.
Ils ne seront pas moins convaincus, lorsque, pour avoir vu souvent ensemble des soldats et des nourrices, ils déclareront que les hommes d'armes français accompagnent d'ordinaire les
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nouvelles accouchées; ou encore, s'ils prétendent que la polyandrie est chez nous en usage parce qu'ils auront aperçu des jeunes femmes, en brillantes toilettes, suivies de quatre ou cinq hommes à qui elles donnaient le bras tour à tour et qui semblaient tous être également leurs maris.
C'est ainsi que des légendes insidieuses, sur notre patrie, se répandront parmi les montagnes de Ceylan, dans les villages bâtis sous les arbres sacrés où nul n'a le droit de mentir, et au bord des rivières qui roulent communément des rubis, des saphirs et des poissons verts.
Aux veillées, le récit de nos habitudes carnivores fera frémir ces peuplades protectrices de la vie qui, pour alimenter les petites fourmis, sèment de la farine dans les sentiers propices; tandis que le détail de nos allures libidineuses révoltera ces jeunes filles choisies, que le culte
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marie, dès la nubilité, avec un bouquet de fleurs, et qui se croient veuves lorsque ce symbole est fané.
A Lmilc Bla\cl.
Aux premiers jours d'été, les diverses gares de la capitale présentent un aspect d'animation extraordinaire. Dès sept heures du matin, elles sont envahies par une foule ellarée, bruyante et susceptible.
A examiner les gens qui vont prendre le chemin de fer, on ne doute pas qu'ils n'aient la persuasion d'accomplir un grand acte.
Hommes et femmes ont, d'ordinaire, revêtu des mises étranges, des chapeaux de paille surnaturels, des voiles gris ou verts qui effrayent les papillons, des pardessus trop légers pour
ctrc Utiles et trop longs pour être commodes. Les domestiques, en tenue soignée, parlent familièrement à leurs maîtres plus négligés. Chacun porte des ustensiles bizarres, des faisceaux de parapluies, des malles cruellement sanglées, des roquets anéantis. Dans les coins de la salle d'attente, des enfants posés en tas avec les sacs s'inquiètent et pleurent silencieusement. Il y en a qui se souviennent d'avoir été déjà égarés par leurs parents, tant le soin de prendre les tickets et de faire enregistrer les bagages est absorbant. Souvent, après la mise en marche du train. Madame s'aperçoit qu'elle a oublié son petit nécessaire et son petit Léopold.
Du reste, les péripéties du départ sont toujours aggravées par quelque contestation au sujet des compartiments réservés ou des coins retenus.
Le Parisien ne peut voyager pour son agrément sans paraître avoir le choléra à ses trousses.
2l8 FANTAISIES
Cependant cette ardeur pour quitter Paris a quelque chose de touchant. On s'intéresse à ces pauvres diables qui défilent, minés par la cuisine des restaurants, voûtés par le séjour autour des tables de tripot, frappes d'ataxic locomotrice par la facilité toujours croissante des amours.
Leur sinovie a séché dans les bals, leur cerveau s'est ramolli à la chaleur des rampes de théâtre, leurs yeux clignotent.
On les approuve d'aller se retremper dans la nature, au bord des clairs ruisseaux qui coulent sans être stimulés par des coups de balai, dans la solitude et la splendeur des panoramas aquatiques et forestiers.
Mais, pour peu que l'on rédéchissc, l'illusion et la sympathie s'envolent.
D'abord, une notable partie de ces voyageurs fébriles, qui s'agitent avec tant de furie matinale, va simplement s'installer pour trois mois
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à Chàtou, à Suresnes, à Saint-Maur, au Vésinet ou à Meudon,
Ni la passion excusable du bien-être ni celle des découvertes ne conduisent dans de pareilles régions.
Là s'étendent des rangées de maisons étroites et basses, construites sur les plans du système cellulaire; autour d'elles, des jardins ensoleillés qui ne peuvent être utilisés que pour faire sécher le linge ou pour tirer des épreuves photographiques-, quelques étangs croupis où languissent des poissons aimantés. Pour faune, des lapins de choux, des poules et des chiens. Pour flore, des géraniums, des sureaux et des champignons vénéneux.
Les grenouilles, les guêpes, les mouches à viande, les chenilles arpenteuses foisonnent au milieu de richesses minéralogiques telles que les briques, les vitres cassées, les tessons de bouteilles, le plomb des gouttières et les tas de cailloux.
La banlieue, c'est Paris. Mais Paris sans
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cgout, sans gaz, sans fruitiers, sans marchands de glace ni de cigarettes faites à la main.
Beaucoup de personnes aussi se rendent dans leurs terres. Celles-là verront bientôt s'arrêter devant le perron de leur château de fringants équipages d'où sortiront des visages bien parisiens. Le lundi, ce seront les voisins de l'Opéra, et, le mardi, les voisins des Français. Pour compléter l'illusion, le jardin, dressé par un artiste diplômé au concours de la Ville de Paris, s'étendra au loin comme un décor de Faust ou de VAmi Fritz.
C'est vers les plages de Bretagne et de Normandie que se porte surtout le public. Bien avant lui, les modistes, les fleuristes et les dentistes du boulevard y sont établis.
Sur les doux rivages de sable, la vieille garde des cocottes a déjà planté ses talons pointus.
Dans les stations dressées entre deux falaises et jonchées de galets, des hommes à Tallurc hautaine et à la rosette multicolore préparent patiemment des jeux de cartes, en plein air.
L'administration des casinos dispose des piquets dans les vagues, déploie des cordes pour les baigneurs, range des cabines et s'efforce de donner à la mer l'aspect des établissements du pont de la Concorde.
Des garçons de café, espacés parmi les tables, se donnent l'allure parisienne, en ne répondant jamais quand on les appelle et en volant toujours sur le compte de la monnaie.
Il existe une espèce de touristes que les progrès de la médecine ont créés. Quand un docteur prend ses clients en affection, il leur fait faire le tour de France, au lieu de les envoyer toujours au même endroit.
La première année, il dirige une moitié de ses malades vers le Nord-Est, à Plombières,
par exemple, et Tautre moitié vers le Sud- Ouest, à Luchon. Puis, de saison en saison, et de station thermale en station thermale, les conduisant a la rencontre, il les ramène à quelque point central comme Royat ou Vichy, où leur agglomération lui fait le plus grand honneur.
Le seul inconvénient de ce système, c'est que la plupart des clients prennent les ordonnances au sérieux et se confinent dans des édifices balnéaires fort tristes, autour de sources chaudes, froides ou tempérées.
Là, s'imbibant, se gargarisant, s'inhalant, humant, ils ingurgitent des eaux salées ou fétides qui leur font lever le cœur et tordre les entrailles.
Épuisés, les pores ouverts, la langue gonflée, les jambes étendues, les bras dégringolés, ces malheureux restent toute la journée sur des chaises, qu'on leur dispute, sans avoir la force de repousser les mendiants, les débitants de sucres d'orge et de petits journaux. A peine re-
trouvent-ils l'énergie nécessaire pour passer toute la nuit au baccara, sans s'endormir.
De temps en temps, quelques joyeux viveurs, accompagnés de filles à la mode, traversent le pays. Immédiatement, à âne ou à cheval, la bande s'élance dans les sentiers mystérieux des grillons, des lézards gris et des crapauds chanteurs; et ses rires parisiens, ses faux rires que rien ne motive ni n'arrête, ses rires de cabinet particulier, de femme qu'on embrasse et de pschutteux qu'on chatouille, font tourner la tète des vaches oiî pend une grosse cloche et arrêtent les bergers à la stature antique.
C'est ainsi que tout ce monde qui s'en va emporte Paris à la semelle de ses chaussures, et que l'àme de la capitale se répand tous les étés jusqu'à la mer où le soleil se baigne, sur les lacs bleus que moire le reflet sombre des sapins, sur les rivières écumantes qui tombent dans des trous démesurés au sortir des casca-
des, et vers les cimes que couronne le vol rond des vautours au ventre blanc, tourmentés par les âpres corneilles.