LE JEU DES INSTITUTIONS I
Ce qui gâte, en effet, le jeu des institutions, c'est que beaucoup d'iiommes politiques ne le pratiquent pas d'une manière raisonnable.
Alors qu'ils ne devraient le considérer que comme un passe-temps pour les jours de pluie, ils ne craignent plus d'y compromettre les intérêts les plus respectables.
Ils risquent, sur un vote hasardeux, l'inamovibilité des magistrats, les droits du citoyen, la propriété des grades dans l'armée, les cours des rentes, l'avenir des chemins de fer, etc.
Un tas de choses enfin qui ne sont pas à eux.
A lilieniu' Cliaravav.
De tout temps, le conseil des ministres a joué un rôle très remarqué.
Aucune bêtise d'une certaine importance politique ne s'accomplit, sans qu'il en ait préalablement délibéré ou qu'il y prenne une part active, grâce à une prompte immixtion.
Il sait qu'il excite l'attention et ne cesse de s'agiter. Pour un rien il s'emporte, et il ose.
Si un député de l'Union démocratique ou de la Gauche radicale le sommait de régler à nouveau la question du turbot, le conseil des ministres s'efforcerait de trouver quelque chose
de mieux, de meilleur marché et de plus national que la sauce hollandaise.
C'est une assemblée oia onze hommes, de mœurs disparates, de tendances incompatibles et d'origines antipodales, se réunissent fréquemment pour rechercher, dans une méditation commune et intime, les moyens de gouverner la France.
D'ordinaire, ces hommes ne se connaissaient que de vue avant de faire ça; et ils sont bien résolus à cesser toutes relations ensemble, dès que changera la nature de leurs occupations.
Cela n'empêche pas que leur agrégation momentanée exerce un véritable prestige sur les masses.
Aussitôt qu'une circonstance imprévue provoque un mouvement fébrile dans le pays, l'opinion aime à s'entendre dire qu'il y aura conseil des ministres, le soir même, à onze heures, ou sans faute à neuf heures du lende-
main matin. Une inspiration élevée paraît devoir fatalement présider à ces travaux entrepris vers l'ouverture de la nuit ou dans les brouillards de l'aurore. Des heures aussi matinales ou tardives impressionnent par la rigueur et l'austérité de leur choix.
Le zèle d'un grand nombre de journaux a, en outre, contribué à propager la réputation du conseil des ministres.
On a érigé ces trois mots en rubrique quotidienne : CONSEIL DES MINISTRES.
Souvent, pour légitimer ce titre, il n'y a point d'autre ressource que d'écrire au-dessous :
« Le conseil des ministres ne s'est pas réuni aujourd'hui. On ne sait encore s'il sera convoqué demain. »
Ou bien :
« Le conseil des ministres qui a été tenu ce matin, au palais de l'Llyséc, s'est ajourné sans avoir pris aucune résolution. «
Cependant cette rédaction loyale et brève porte en plein. L'etTet produit sur le public est le même que si on lui révélait la conception d'une loi géniale ou d'un décret sublime.
La foi populaire est ainsi journellement soutenue, envers le conseil des ministres, dont la sollicitude semble rayonner sur toute la superficie du territoire, comme un soleil.
Je ne voudrais point qu'on m'accusât, à mon tour, de piétiner sur des illusions qui ne sont pas à moi; mais un pareil optimisme dépasse les limites de l'exagération tolérable.
On devrait se former, du conseil des ministres, une image très différente et beaucoup moins grandiose.
Tenez, il me semble que je le vois :
C'est le matin. Dans un salon vaste et
banal, aux dorures insolentes et aux rideaux fanés, s'étend une large table, couverte d'un tapis de baccara. Au lieu de cartes, elle est
jonchée de plumes, avec des feuilles blanches et tout ce qu'il faut pour se tacher les doigts.
Successivement les ministres arrivent.
Les uns sont très exacts : ils ont conservé leurs anciennes habitudes de militaire, de marin ou de facteur des postes.
D'autres se présentent régulièrement en retard, les yeux bouffis et rouges; ils bâillent et s'attirent des remarques désagréables ou polissonnes.
Les conversations privées se prolongent dans les embrasures des fenêtres. Plusieurs ministres se promènent de long en large, les mains dans les poches. Il y en a qui s'adressent des observations amicales, en se tenant réciproquement par les boutons de leurs redingotes. On parle ça et là du mauvais temps, de la mort d'autrui et de cette vieille santé qu'on a.
Ceux qui ont déjà lu les journaux signalent avec empressement à un collègue l'article qui le traîne dans la boue, et pour un peu, ils se
laisseraient aller au plaisir d'en donner lecture à haute voix.
Puis ils se comptent; ils s'assurent que nul de la bande n'est en train de dresser au dehors des embûches contre les camarades; et, satisfaits de se sentir enfermés ensemble, ils prennent le parti de s'asseoir.
La séance est ouverte.
A cet instant, les ministres s'aperçoivent souvent, avec dépit, qu'ils n'ont aucun sujet à traiter et qu'ils se sont assemblés sans motif.
Alors ils se dévisagent gravement les uns les autres, dans un profond silence, désireux de ne pas se compromettre en vain. Pour garder une contenance, ceux-ci se caressent la barbe, et ceux-là élaborent des cocottes en papier.
Cet état paisible dure, parfois, assez longtemps; et, contrairement à ce qu'on pourrait
supposer, ce sont les réunions qui débutent ainsi qui ont le plus de chances d'aboutir.
En elTet, parmi ces onze hommes d'État, il y en a généralement un qui finit par avoir une idée. Les autres se précipitent sur sa proposition d'autant plus sympathique que personne n'a eu le loisir de l'étudier; ils s'y rallient avec ardeur, pour se distraire.
Les mesures, dont l'agence Havas rapporte consciencieusement qu'elles ont été adoptées à l'unanimité, ne furent jamais autrement conçues.
Mais c'est lorsqu'une question a été mise d'avance à l'ordre du jour, lorsqu'elle a été suffisamment pesée, mûrie et sondée, que le conseil des ministres a du mal à la trancher.
Les influences extérieures l'ont rendue très délicate. Le sentiment des intérêts personnels, soigneusement observé, inspire de toutes parts des déterminations qui se contrecarrent.
Chacun des membres aborde la discussion avec des sentiments définitifs et des préjugés
invincibles. Ils ne songent qu'à se décharger des responsabilités sur le dos du voisin; ils espèrent s'attendrir mutuellement ou s'épouvanter. Ils obéissent à des conseils domestiques, à des lettres anonymes, aux aigreurs d'une crise d'estomac. Ils se surexcitent à la pensée de perdre leurs places; ils se jettent à la face des arguments inavouables et des reproches qu'on dissimule aux électeurs.
Enfin ils décident qu'ils ne décideront rien.
Et l'agence Havas, indulgente et sereine, communique à la presse une note suivant laquelle les ministres sont tombés d'accord pour réserver leur entière liberté d'action.
Voilà ce que c'est que le conseil des ministres, à quelques variantes près.
Aussi n'est-ce pas navrant de penser qu'il y aura toujours une respectable quantité de citoyens, froidement résolus à approuver les résolutions qu'on y prend par hasard ?
2() l-TUDES l'OMTlQUES
Que de i^ens sont ainsi faits! Tant que le conseil des ministres ne s'est pas prononcé sur un point, ils n'ont pas d'opinion. Ils attendent, ils hochent la tète, ils ont l'air inquet, mal à Taise et tout chose...