Gargantua, 1. 1, ch
Jean Balbi, dit Jean de Gênes, de Janua, compose en 1286 son fameux Catholicon, qu'il a lui-même appelé Prosodia, cette compilation indigeste, qui fut si estimée parmi les frères prêcheurs, que l'on mit l'image de Jean Balbi parmi celles des saints, et qu'au quinzième siècle encore, dans le couvent de Saint-Amand comme dans les cathédrales de Saint-Omer et d'Arras, 1q Catholicon était enchaîné dans le chœur pour servir à l'instruction journalière des moines et des clercs.
Le quinzième siècle vit sortir des presses toute une littérature de dictionnaires de la Bible. Certains de ces manuels, comme le Vocabulaire ecclésiastique de Jean Bernard le Fort, de Savone, augustin, ouvrage fort misérable qui n'est guère qu'un extrait du Marmotret, étendirent leur triste popularité jusqu'à la fin du seizième siècle ; le vocabulaire que nous venons de nommer s'imprimait encore en 1625. Le grand usage qui se fit de ces livres, comme des Papias et des Catholicon, jusqu'aux frontières mêmes des temps modernes, montre combien l'humanisme naissant était encore incertain de ses allures. On ne croirait pas, si la chose n'était attestée par Mélanchthon lui-même, que l'un des plus insuffisants parmi ces ouvrages de la dernière époque, et l'un de ceux dont les hommes delà Renaissance se moquèrent le plus, le Vocabularius Breviloquus, imprimé à Bâle en 1482, est une œuvre de jeunesse de l'illustre adversaire des « hommes obscurs », de Jean Reuchlin*
Un livre composé pour l'usage des écoles, des couvents et plus encore pour l'utilité des curés de campagne, résume toute la littérature biblique du temps : c'est le Marmotret {Mammotrectus), ce livre si peu connu parce qu'il est aussi difficile à lit*e qu'à comprendre et que sa lecture ne pré-
sente aucun attrait. L'auteur en est un frère mineur de Reggio près Modène, qui s'appelait Marchisino; il écrivait peu après 1279 et en tous cas avant 1312. Sa préface révèle une modestie dont la sincérité est de nature à lui faire obtenir quelque indulgence auprès de la postérité : a Impatient de ma propre ignorance et compatissant à l'inexpérience des pauvres clercs qui ont charge de prêcher, j'ai résolu de parcourir rapidement la Bible, et, si la vie m'est conservée, d'examiner avec attention les livres qui sont en usage dans TÉglise. Je veux indiquer au pauvre lecteur le sens des mots difficiles, leur accent et leur genre. Je recueillerai, selon la mesure de mon intelligence, ce que je pourrai dans les travaux des autres ; ainsi l'étymologie établira le sens, et la prosodie charmera les oreilles par des sons agréables et justes. Je répandrai le produit de mes peines, comme l'huile de la Madeleine, sur les pieds de mon Maître, et puisque mon livre doit tenir la place d'un précepteur qui dirige les pas des enfants, il pourra être appelé le nourrisson, Mammotrectus poteril appellarL » Marchisino a emprunté *le nom de son livre au commentaire de saint Augustin sur le psaume trentième, ou plutôt à Papias qui cite la phrase de saint Augustin en la tronquant. Mammothreptus est un mot grec qui désigne les enfants nourris trop longtemps à la mamelle. L'humble cordelier a si bien caché son nom, que pendant longtemps les auteurs ne l'ont connu que sous celui de frater mammotrectus ; un auteur du seizième siècle, Sixte de Sienne, le juge fort bien en disant: « Comme la pauvre veuve qui donnait, de sa disette, deux pites au trésor du temple, ce frère a apporté au temple du Seigneur, dans la pauvreté de son esprit, tout ce qu'il avait. y> La Bible et le bréviaire, expli-
— Piqués mot par mot dans le Mammotrectus, fournissent au lecteur peu fortuné toute une bibliothèque en un volume. L'explication des célèbres prologues de saint Jérôme, presque textuellement empruntée au Breton, des notions élémentaires sur les traductions anciennes de la Bible* et sur quelques détails de l'Ancien Testament, des traités d'accentuation et d'orthographe, et quelques notions sur les quatre sens de l'Écriture, encore copiées de Guillaume le Breton, complètent la petite encyclopédie du prêtre de village et du moine franciscain. Ce livre s'est imprimé en trente-quatre éditions ; il est le premier produit daté des presses suisses; Scheffer l'a publié très-peu fidèlement à Mayence ; il s'imprimait encore à la fin du seizième siècle, et nous venons de dire que nous avons vu un dictionnaire italien de 1625 qui n'est guère qu'un résumé alphabétique du Mammotrectus.
Le Mammotrectus a attiré toutes les colères des littérateurs de la Renaissance. En 1508, le poète lauréat Henri Bebel, de Justingen, qui l'avait lu tmnultuaria et brevilectione, éprouvait le besoin d'en faire une critique de vingt pages in-4°*; Érasme, dans un de ses colloques intitulé Synodus grammaticorum , le persifle amèrement; il n'y trouve « que de pures délices » ; Rabelais ^ le met entre les mains de maistre Jobelin Bridé, à côté du Dormi secure et du De moribus in mensa servandis, et quant t Luther ^, il s'indigne contre les Eselsstaelle und Teufelsschulen, où Ton enseigne, pour le grand dommage de la langue latine,
1 . A la suite de ses (k>mmentaria de abusione linguae latinae apud Germanos Pfortzheipi, 1508.