CHAPITRE V
d'où VIeNT le paria, ce BOUO ÉMISSAIRE DE L'oRTENT
L'Inde ancienne, tout en reconnaissant 4e droit de la société à punir un* de ses membres, pour les fautes et les crimes commis contre elle, n'eut pas sur ce droit les mêmes notions que les peuples modernes, ni le même mode d'application.
Pour les législateurs brahmaniques, certaines facultés, essentielles à la nature intellectuelle et physique de l'homme, ne peuvent être atteintes par ce droit sans attenter à l'œuvre divine, et ils subordonnèrent à ces idées, qui ne seront peut-être pas étudiées sans intérêt par le penseur et le philosophe, toute répression par la pénalité.
Ainsi, ils n'admirent jamais que l'homme pût être privé de sa liberté corporelle, au même titre qu'il ne pouvait être privé de sa liberté morale, c'est- à-dire de la faculté de penser.
De là naquit un système pénal qui, tout en ayant eu lui aussi son inâuence sur F antiquité, ne fut pas adopté dans la même mesure par toutes les nations de cette époque, et a complètement disparu des codes modernes.
Les peines appliquées par l'ancien droit indou postérieur à celui des Vedas sont :
!• La mort;
2° Le rejet d'une caste supérieure dans unt caste inférieure;
do Le rejet complet de toute caste ;
4» La bastonnade et les tortures:
50 Les purifications et les sacrifices
6» L'amende.
La prison fut complètement inconnue de ces législateurs primitifs, et, presque conséquents avec leur principe : que la main de Thomme devait s'arrêter là où commençait Fœuvre de Dieu, ils ne reconnurent la légitimité de la peine de mort que dans des cas excessivement restreints, et presque seulement pour des crimes touchant à l'essence même de leurs institutions politiques.
Étaient punis par le rejet complet de toute caste :
Le meurtre d*un brahme ou d'un tchatrias.
L'adultère commil avec la femme de son père ou de son dîrecteor spiritntL
Étaient punis par le rejet d'une caste supérieure dans une caste inférieure :
L^abus des liqueurs fortes.
Les accusations mensongères.
Les faux témoignages, Toubli de la sainte écriture et le dédain des Vedas.
L^enlèvemont d'un dépôt.
L'adultère .
L'ingratitude envers ses professeurs.
L'abandon de ses enfants, de ses parents, de ses' amis dans le malheur.
L'usure, la vente de la propriété d'autrui.
L'action de vivre du métier honteux d'une femme.
Les vols de grains, de" bestiaux, de métaux précieux.
Le meurtre des animaux en dehors de l'état de légitime défonse.
L'action de recevoir des présents et de faire commerce de la justice.
L'acte d'abattre un arbre que la sève n'a pas abandonné et les moissons en vert.
La destruction des plantes médicinales.
L'actir>n d'exiîrer un payement pour l'administration des sacrements et l'enseignement de la sainte Ecriture.
La vente d'une femme ou d'un enfant.
Le commerce avec une femme d'une classe inférieure:.
Le commerce avec une femme de sa caste, mais de mœurs dissolues.
L'oubli du vœu de chasteté par le prêtre qui l'a prononcé.
liB meurtre par mégarde d'un individu de la même caste que la sienne.
La castration d'un bœuf ou d'une vache.
L'insulte laite à un dwidja (prêtre sacrificateur qui a reçu tous les sacrements) .
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Et^ent punis par le rejet partiel de toute caste : •
La <Mdomiiie contre les bmhmes et I«s tdistrifts. •
Le meurtre de tout individu d'une caste supérieure, d'un ami et d'urne femme.
Le vol du trésor des brahmes.
Tout commerce charnel avec des sœurs de père ou de mère, avec les femmes de la classe mêlée (parias).
Avec les épouses d^in ami, d'un parent ou d'un fils. L'action d'hommes de basses castes d'officier dans des sacrifices. Le viol et toutes souillures fkites à une vierge. Toute 8(^oitation ayant .pour but d'amener une notirritse à enfreindre son vœu et chasteté,
La vente d'une propriété, de vases, de meubles, de fruits ou tout autre chose consacrée aux temples.
La vente de substances pouvant causer la mort. L'action d*^:eindre méchamment le feu consacré qui doit brûler sans relâche dans le sanctuaire des pagodes.
Le meurtre involontaire d'un tchatrias.
L'ftetion d'un honmie d'une caste supérieure qui se met au service d'un soudras.
L'union charnelle de den^ individus du même sexe. L'abus d'un mandat donné avec confiance
Le refus d'aliments et de secours à son père, à sa mère, à ses frères ^t à ses sœurs dans le besoin.
L'avortement et toute excitation à l'avortement. L'ivresse du brahme.
L'union charuelle avec les animaux.
Les attoncliements impurs sni* la personne des enfants. Le meurtre prémédité, et dans un but de nuire, des animaux utiles, tels que l'âne, le cheval, le chameau, l'éléphant, le bouc, le bufle et le bélier.
La négation de la Divinité, de la vie future, des récompenses et de? châtiments que les bonnes œuvres ou les fautes doivent mériter à l'homme après sa mort.
L'acte d'induire le roi en erreur et de lui ftiire commettre des injustiœs à l'aide de faux rapports.
JjB trouble apporté aux sacrifices accomplis par les pieux ermites. L'acte de jeter des choses impures dans le beurre clarifié, l'huile sainte et l'eau sur laquelle le brahme a répandu ses prières et qui sert à ondoyer les nouveau-nés.
La bastonnade et les tortures étaient appliquées aux auteurs des différents crimes et des fautes que nous venons d'énumérer, lorsque le rejet partiel ou complet de toute caste ne paraissait pas être un moyen suffisamment expia-
toire, en raison des circonstances aggravantes qui pouvaient se rencontrer dans la cause. *
Les mêmes motifs décidaient également de Tapplication de Tamende.
Les purifications et les sacrifices ne s'appliquaient qu'aux fautes légères et qui surtout revêtaient un caractère particulièrement religieux, telles que :
Se nourrir d'aliments impurs et défendus.
Ne pas se conformer au jeûne et à l'abstinence aux époques prescrites.
La cohabitation avec sa femme, pendant certains jours de chaque mois.
L'action d'ofirir un repas à un homme dégradé.
L'oubli de la prière du soir et du matin, et des oblations qui doivent l'accompagner.
L'acte de ne pas faire un sacrifice commémoratif chaque année pour l'anniversaire delà mort de son père ou de sa mère.
La lecture de livres obscènes ou injurieux pour les brahmes.
Les postures contraires aux mœurs, prises en public ou devant des enfants.
Tout oubli, enfin, léger ou grave, de sa dignité, de celle des autres et de ses devoirs religieux.
Le plus terrible de tous ces châtiments était le rejet complet de toute caste. La mort et les tortures les plus affreuses lui étaient préférées.
La privation de la caste, c'était la perte de ses richesses, de sa famille, de ses amis, de tous ses droits civils et politiques, non-seulement dans sa propre personne, mais encore dans celle de tous ses descendants nés postérieurement À la condamnation.
Ecoutez Manou leur lançant Tanathème :
- Ces hommes marqués de signes flétrissants doivent être abandonnés par leurs parents paternels et maternels, et ne méritent ni compassion, ni égards.
« On ne doit ni manger avec eux, ni sacrifier avec eux. ni étudier avec eux, ni s'allier par le mariage avec eux ; qu'ils errent sur la terre dans un état misérable, exclus de tous les devoirs sociaux. ».
Ce rejet de la caste était ou politique ou religieux, et
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pouvait être prononcé par le prince ou ses mandataires rendant la justice A; appliquant la loi civile, ou par le prêtre, juge religieux et prononçant ses sentences sous le portique des pagodes et des temples, en présence du peuple assemblé.
Et de même que le coupable venait avouer ses crimes devant les tribunaux civils, il devait se présenter au tribunal religieux et faire à haute voix l'aveu de ses fautes et de ses péchés, pour mettre le prêtre à même de proportionner la punition à l'acte commis.
Souvenons-nous de ce passage pour le retrouver plus tard.
C'est de ce système pénal, de ce rejet complet de toute caste, qu'est né cet être malheureux et à jamais flétri qu'on appelle le paria, et qui continue encore aujourd'hui à être, pour tous les Indous de caste, un objet d'insurmontable dégoût, réprobation que les esprits même les plus éclairés parmi eux ne peuvent vaincre.
Et pour que cette flétrissure fût indélébile, pour que celui qu'elle atteignait ne pût s'y soustraire en allant cacher sa honte dans une contrée lointaine, le coupable était marqué au fer rouge, soit sur le front, soit siir l'épanle, suivant les crimes qu'il avait commis.
VeatCy le feu et le riz devaient lui être refusés par tout homme de caste, sous peine dé dégradation.
Et c'est ainsi que se forma, dans la nation même, une autre nation réputée impure, et placée par le législateur au-dessous de la bête la, plus immonde. •
Il faudra des siècles peut-être pour détruire ce préjugé, qui, malgré la disparition de l'ancien droit civil et religieux, n'a encore rien perdu, nous venons de le dire, de sa force parmi les populations.
Dans les grandes villes de l'Inde, sous Toeil de l'Européen, qui individuellement se plaît à le protéger et à réparer l'oubli ou l'impuissance de la loi qui n'a pas encore
86 LA BIBLE I^ANS L'iNINEU
Qfié adoucir sa situatian,, employé da reste comme homme^ de peine dans beaucoup d'industries, Te paria doit se sentir moins misérable ; aujourd'hui^ sa vie même sera à peu près tranquille, pourvu qu'il ne sorte point de son quartier pour alicr se mêler aux fêtes et aux réjouissances indoues. Mais dans es campagnes sa situation est toujours î&tolérable et digne de pitié»
S'il aperçoit un prêtre se diriger vers lui, qu'il sorte en toute hâte du chemin et s'en aille à dix pas de là se jeter^ en signe d'humiliation, dans la poussière, sans cela les ser>viteurs du brahme le feraient mourir sous le bâton.
Si c'est un homme de caste qu'il rencontre, il est forcé de s'agenouiller, sans lever la tête ni le regard,, jusqu'à ce qu'il soit dépassé.
S'il n'a ni feu ni aliments, qu'il en cherche ou en dérobe ; aucune case indoue ne s'ouvrira devant lui^ aucune main ne voudra lui tendre du riz ou un tison du foyer.
J'ai vu de ces malheureux que la misère et la faim avaient rendu idiots, pâles squelettes se soutenant à peine, suivre, le soir à la brune, les bords des ruisseaux ou des sentiers déserts, dans l'espérance de rencontrer quelque animal mort.», ignoble nourriture, qu'ils étaient encore obligés de disputer aux chakals et aux oiseaux de proie...
Chose étonnante, le paria est tellement persuadé luimême qu'il est un être inférieur et dégradé qu'il n*a jamais cherché, à aucune époque, à se soustraire à son état par le travail et la richesse ; il est certain que^ par ce moyen et avec le temps, il^eût peut-être pu avoir raison de la réprobation qui le frappe, car l'or est dans l'Inde un dieu souverain, adoré avec autant de ferveur au moins qu'en Europe. Rien n'eût été cependant plus facile au paria que de tenter l'événement, par le commerce avec ses propres frères.
Beaucoup tiennent de petites boutiques, en plein vent, où ils débitent, aux parias seulement^ cela va sans dire, es menues choses nécessaires à leur existence : le bois^ le
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coco, rhuile, le riz et les menus grains du carry ; quelque modeste qu'il soit, ce commerce pourrait être exploité et s'étendre : avec du savoir-faire et de l'économie, le panier de riz deviendrait sac, la jarre d'huile un tonneau, la petite échoppe en bambou un magasin, etc.. 11 y aurait là très-sûrement les bases d'une révolution sociale au profit de ces malheureux, qu'il sera de longtemps impossible de tenter par d'autres moyens.
Mais le paria ne trouvera jamais en lui-même l'énergie nécessaire pour engager une pareille lutte, qui, du reste, ne ferait que préparer une moisson bien éloignée, et dont il ne pourrait profiter que dans la personne de ses descendants.
L'unique préoccupation de ce pauvre abruti, sa règle invariable, est d'écouler immédiatement ses menues marchandises.
Dès qu'il est parvenu à mettre de côté la somme qui lui est nécessaire poor vivre pendant plusieurs mois à ne rien faire, libre et joyeux il s'en va dormir au soleil le long des routes, sous l'ombrage des cocotiers, ne s'interrompant que pour renouveler de temps en temps le bétel qu'il chique avec volupté, ou manger un peu de riz bouilli sur une feuille de bananier.
Quand il ne lui restera plus qu'une faible somme, il achètera de nouveau quelques petites provisions qu'il débitera, commue avant, au coin d'une rue ou sur une borne du marché, jusqu'à ce que sonne de nouveau pour lui l'heure du repos.
Traités comme le furent les Hébreu^ sur la terre d'Egypte et au moyen âge , les parias n'ont pas eu de Moïse pour les soulever et les conduire à la liberté sous des cieux plus cléments, et ils ne sauront jamais devenir, par le commerce et l'industrie, les juifs de l'Inde.
Tel fut ce système effrayant de pénalité, à l'aide duquel les brahmes surent retenir les castes dans le sillon qui
était traeé àchacune* et leur imposer à toutes, par la peur de la déchéance y le respect de leur despotique autorité.
Nous allons voir ce que cette organisation légua à son tour aux différents peuples de l'antiquité, et quelle influence désastreuse eurent, pour TÉgypte, la Judée, et môme pour la Grèce et pour Rome, ces divisions de caste, cette répression par la dégradation morale et indélébile du coupable et de sa descendance, cette prédominance constante enfin sur les peuples et les institutions de la haute Asie, du prêtre égoïste et dominateur, de cet exploiteur habile de l'idée religieuse, par Tobscurité, les prophéties, le miracle et la mensonge.
Divide, corrumpe et imperal
Vieille devise, que les prêtres de Brahma transmirent aux prêtres de Memphis et d'Eleusis, aux lévites et aux aruspices, et que nous sommes peut-être menacés de voir se relever triomphante sur la tête des nations modernes, pour les pousser vers la décadence et la décrépitude , si nous ne savons engager une lutte suprême et la faire rayer du livre de Tavenir par la main de la Liberté.
l'iNDE BN face DBS TEMPS ANCIENS 89