‹ La Bible dans l'IndeChapitre 57 sur 77 · LE BRAHME · texte numérisé non relu

LE BRAHME

Tu viens de te dévoiler par tes injustes attaques, et le but de ta venue parmi nous n'est point tel que tu nous l'avais annoncé tout d'abord. Un servant du Seigneur ne

doit point donner Texemple de la colère, et la parole sainte doit couler aussi douce que le miel et répandre sur ceux qui Técoutent un parfum aussi suave que celui la fleur du lotus aimé de Vischnou.

Âs-tu donc été mêlé à ces débauches dont tu parles et que tu nous reproches? as-tu pénétré dans l'intérieur de nos demeures? sais-tu ce qui s'y passe, à l'ombre des images des saints Maharichis, protecteurs du foyer domestique? Tu compares nos femmes à un troupeau d'esclaves ; lis la règle prescrite à leur égard par la sainte écriture et Manou, et tu reviendras à une opinion plus juste, parce qu'elle sera éclairée.

Tu ne connais ni nos lois ni nos mœurs, et tu viens nous jeter l'anathème ! Ce n'est pas ici que ta parole peut être utile; va donc prêcher les tiens, à Bombay, à Madras et à Calcutta, ils en ont plus besoin que nous. Tu les verras manquer à leur parole, tromper Tlndou pour s'enrichir, et pour satisfaire leurs passions acheter nos jeunes filles vierges avec l'or qu'ils nous volent.

Si tu veux rendre service à l'Inde, va donc leur dire que ce ne sont point les exemples qu'ils devraient nous donner, et que nous augurons mal d'une religion qui ne sait ni retenir ni châtier des hommes aussi corrompus.

En disant ces mots, le brahme se leva au milieu des applaudissements de son auditoire, qui le reconduisit avec les marques du plus grand respect jusqu'à sa demeure.

Je n'ai jamais vu ces sortes de luttes se terminer autrement.

Il est très- vrai que l'Inde râle depuis des siècles sous la corruption, que la femme n'est plus aujourd'hui qu'un instrument de plaisir; mais dans Iç passé elle fut honorée et respectée. La loi a été vaincue par les mœurs; mais elle existe toujours, et le brahme se réfugie dans la loi. Puisque

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les Indous ont les mêmes principes de morale que nous, comment faire pour les battre sur le terrain des principes?... Et il faut avouer malheureusement que, si Ton sort de la spéculation pour porter la discussion dans le domaine des faits, là encore le brahme est fortement armé, car il n'est que trop vrai que l'Européen ne donne aux peuples de l'Inde que les plus pitoyables exemples d'honnêteté et de moralité.

Aussi, parmi les rares chrétiens, dont les cinq sixièmes sont parias, disséminés au milieu de plus de deux cents millions d'Indous, n'en trouverait- on peut-être pas un seul qui soit sincèrement attaché à la religion nouvelle. Et quels efforts les missionnaires ne sont-ils pas obligés de faire pour les convertir? Aux uns ils payent de petites pensions d'une ou deux roupies par mois, aux autres ils fournissent le riz nécessaire à leur nourriture, et dès que l'on cesse de servir l'une et de donner l'autre , le chrétien disparaît.

Avec cela, il faut leur permettre de conserver tous leurs usages de caste, toutes leurs cérémonies païennes pour les naissances, les mariages, les morts et le cuite des ancêtres, et on est obligé, sous peine de voir tous les prosélytes disparaître à l'instant, de parquer les parias dans les églises et de ne pas leur permettre l'approche des gens de caste.

Il est même certains temples qui ont été bâtis par les Indous des classes élevées, avec cette condition que rentrée n'en serait point permise à ces pauvres proscrits, et les missionnaires, non-seulement ont accepté cette clause, mais encore la font sévèrement exécuter.

Un jour, j'entrai visiter une petite église, dans le village d'Arian-Coupam, à quelques milles de Pondichéry, suivi d'un domestique qui était paria. A la vue de ce dernier, tous les Indous se levèrent effarouchés; la cérémonie fut arrêtée, et le prêtre qui officiait vint me dîre que ce

temple appartenait à des gens de caste, et que mon domestique paria n'avait pas le droit d'y entrer.

Je m'empressai de quitter moi-même la place, en admirant toutefois l'esprit évangôlique de ces nouvelles doctrines.

Sont-ce bien les ministres de Jésus, <ie celui qui est venu relever l'opprima et protéger le faible, qui descendent à de pareils subterfuges?...

Je dis tout cela sans parti pris et seulement parce que cela est. Et je mets au défi quiconque a vécu dans l'Inde de contredire la véracité de ce que j'avance.

Mais ce qui m'a le plus attristé encore a été de voir, dans les processions chrétiennes du Oarnatlque, Jésus, la Vierge et les saints gesticuler, pleurer, jouer la comédie et imiter, grâce à' un mécanisme intérieur des statues, les indignes momeries des idoles païennes. Gomme j'en parlais à un missionnaire, en lui disant que son culte n'avait rien à gagner à ces sortes de superstitions, il me répondit en ces termes :

« L'indou est un peuple d'enfants; nous sommes obligés de le séduire par la vue, de lutter de magnificence avec les sectateurs de Brahma. Les processions de ces derniers parlent aux sens : les statues de leurs dieux, mues par des ressorts invisibles, semblent vivantes sur leurs estrades. Nous sommes forcés d'agir de même pour nos cérémonies, sans cela nous paraîtrions inférieurs aux brahmes, ce qui serait un grand danger dans ce pays, où l'imagination joue un si grand rôle. »»

-r- Mais, mon père, hasardais-je timidement, ne sonUce pas là précisément ces rites maXulares qui ont été si solennellement condamnés à Rome?...

Il me tourna le dos.

Le lecteur nous saura gré sans doute de quelques explications sur cotte matière.

Les jésuites, qui furent les premiers à Tenir prêcher

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l'Evangile dans l'Inde, s'aperçurent vite qu'ils n'arriveraient à rien avec les moyens ordinaires; ils n'avaient pas devant eux un peuple naïf et sauvage, mais bien une nation civilisée, tenant par-dessus tout à sa religion, à ses mœurs et à ses coutumes.

Ils se vêtirent alors à la manière indoue et se prétendirent des brahmes venus de l'Occident pour rappeler au peuple ses anciennes croyances, qu'il avait abandonnées.

Non-seulement ils respectèrent les castes, les cérémonies, Jes préjugés, les superstitions, mais encore ilis les adoptèrent, les firent leurs, et s'identifièrent si bieu avec les Indous qu'ils parvinrent à se faire adopter et à gagner quelques partisans.

Jalouses de leurs succès, quelques congrégation rivales les attaquèrent devant la cour de Rome pour avoir ainsi rabaissé la religion en la faisant se prêter à des transactions qui portaient atteinte à la pureté de ses principes.

Les jésuites furent solennellefnent condamnés par le pape, qui, sous le nom de rites malahares^ proscrivit leur mode de procéder et annula, comme contraires à la loi catholique, toutes les concessions qu'ils avaient faites à l'esprit du pays.

Les Missions étrangères reçurent leur succession , avec ordre de renverser tout ce qui avait été fait par leurs prédécesseurs et de ramener les chrétiens indous à la foi évangélique.

Les missionnaires qui avaient sapé l'autorité djss jésuites à leur profit savaient parfaitement qu'il leur serait impossible de se conduire autrement qu'eux, à moins de vouloir fermer les temples et chasser les rares convertis. Ils ne tenaient qu'à les remplacer, et le but acquis, ils se hâtèrent d'adopter eux-mêmes tous les rites malabares et de faire encore de plus amples concessions.

Ainsi l'habit qu'ils ont adopté à l'usage des campagnes est presque entièrement indou , et le bonnet qu'ils portent

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dans les cérémonies est identique à celui des brabmes officiants.

Comme je viens de le dire, ils parquent les parias, et, non-contents de cela, ils affectent dans leurs conversations avec les gens de haute caste de tenir eux-mêmes ces pauvres proscrits pour des êtres impurs.

Le croirait-on? ils n*ont même pas reculé devant des superstitions qui sont de l'essence même du brahmanisme, ils ne mangent jamais de hœuf qu'en cachette...

On sait que cet animal est révéré par les Indous^et que leurs anciennes lois punissaient sévèrement son meurtrier.

Bien plus, s'ils habitent un district dont les habitants appartiennent aux castes qui ne mangent jamais de chair, de quelque nature qu'elle soit, ils les imitent et vivent comme eux de riz et de légumes.

M Quand nous sommes seuls, me disait un jour l'un d'eux, nous plumons bien quelquefois la poule... mais le moins souvent possible ; cela éloignerait nos chrétiens de nous, si nous étions surpris, »»

Tout cela est de la plus rigoureuse vérité, et il n'est pas un seul missionnaire ayant vécu dans ces contrées qui oserait se lever pour contredire nos paroles.

Il est encore bien d'autres questions que je pourrais soulever, si elles ne touchaient à des points trop délicats pour être traités ici...

Je ne sais ce que l'avenir réserve à l'Inde; mais ce que je puis assurer , c'est que ce n'est pas ainsi qu'on la régénérera.

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