‹ La Bible dans l'IndeChapitre 9 sur 77 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

CE QUE VALENT LES LEÇONS DE l'hISTOIRE

L'histoire, telle que nous la possédons, telle qu'on l'enseigne à ceux dont on veut faire des hommes, n'est pas une science, c'est un vulgaire trompe-l'œil , un instrument dont se servent les passions des uns et des autres pour grandir ou rapetisser les choses, admettre, nier ou atténuer les faits, tour à tour élever sur le pavois ou traîner dans la boue certains hommes, créer des influences factices, en repousser d'autres sérieuses et réelles, au gré

des temps, des partis et des ambitions triomphantes ou vaincues.

Je ne puis sans indignation entendre parler de la grande voix de l'histoire, du jugement de l'histoire, de l'impartialité de l'histoire, etc., quand je regarde de près cette grande voix, ce jugement, cette impartialité, tous ces mots sonores, enfin, dont se paye l'admiration de la foule, et que les habiles exploitent audacieusement dans leur intérêt.

L'histoire jugeant de haut, et avec impartialité, est encore à naître ; pour le moment, elle n'est qu'un souteneur complaisant et servile de toutes les causes, de toutes les opinions.

Harmodius et Aristogiton assassinent Hipparque au nom de la liberté, disent les uns ; parce que le prince avait séduit leur sœur, disent les autres, et l'histoire leur décerne des couronnes.

Brutus poignarde son bienfaiteur, et l'histoire n'a pas assez de louanges pour le vertueux citoyen.

Tournez quelques feuillets du livre, laissez s'écouler quelques siècles, et Jacques-Clément, Ravaillac et Louvel sont par la même histoire marqués au fer rouge du sceau de l'ignominie et de la réprobation.

Que signifie cette indigne comédie? Pourquoi ces branches de laurier et ces louanges pour les uns, cette sainte indignation pour les autres? Pourquoi n'as-tu pas le courage, toi qu'on appelle la leçon des peuples, et des rois, de flétrir les assassins de toutes les époques, et de repousser comme moyen la trahison, le poignard et le sang?

Je cherche en vain tes principes et ne les peux trouver.

Est-ce que le fameux axiome justifiant la fin par les moyens émanerait de toi? J'inclinerais à le croire, en te voyant appeler sans pudeur sur le même forfait tantôt /admiration, tantôt le mépris des races futures. Qui donc

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te paye cette œuvre ténébreuse de bassesse et d*immoralité? Est-ce là tout ce que tu peux et doit nous enseigner?

Un fou bouleverse l'Asie; pendant quinze ans il traîne à sa suite les dépouilles de vingt peuples vaincus et décimés; il marque profondément sa trace sur ce globe, par le fer, le feu et la dévastation, et tu n'as, en face de tant de ruines, de tant de misères, que des chants de triomphe pour ce nom maudit qui devient, grâce à tes stupides adulations^, Alexandre le Grand.

Ah ! cependant ton héros n'est pas complet; tu trouves une ombre au tableau : Alexandre s'enivrait, et il a tué Clitus. Et, oubliant les milliers d'hommes dont ce forcené a creusé la tombe, tu daignes lui faire une petite morale, et prouver en plusieurs points que, s'il eût été plus sobre, il n'eût pas tué son ami.

Puis, toujours avec la môme logique, Attila, Tamerlan, Gengis-Khan, sont un peu plus tard traités par toi, impartiale histoire, de fléaux dévastateurs et de monstres altérés de sang.

Pourquoi? C'est qu'ils ont fini par être vaincus, et qu'avec leurs hordes indisciplinées ils n'ont pu parvenir à rien fonder.

Applaudir aux audaces heureuses, frapper sur les audaces qui échouent, élever sur un piédestal les destructeurs de nations, et oublier les victimes, traiter de conquérants ceux qui réussissent et d'aventuriers ceux qui succombent, voilà ton rôle. Allons donc! ne viens plus nous parler de ton impartialité, de ta grandeur, adulatrice des chances heureuses, vile esclave du résultat !

César, qui détruit, n'est-il pas pour toi plus grand que Vercingétorix qui défend sa patrie, et as-tu jamais su courber tes jugements sous cette éternelle loi morale qui apprécie l'acte par l'acte, flétrit le crime parce qu'il est

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crime, et ne faiblira jamais jusqu'à excuser par Tintention et le but?

Qu*as-tu fait aussi de cette grande idée de la divinité? Lorsque tu ne la nies pas complètement, tu la mêles si étroitement aux lâchetés ^et aux faiblesses de Tespèce humaine, qu'on ne sait en vérité s'il ne vaut pas mieux encore que tu n'en parles pas.

Sais-tu pourquoi l'humanité lutte si péniblement depuis des siècles pour arriver à conquérir le bien, et cette universelle fraternité qui doit être la seule ambition de l'avenir? C'est que, vieille conteuse à l'esprit faible, tu n'as pas eu le courage de déblayer notre berceau de toutes les fables, de toutes les superstitions qui l'entourent; et que l'homme que tu formes est obligé d'employer les forces de son âge mûr à extirper, avant de pouvoir marcher en avant, toutes les erreurs que ton enseignement lui a léguées.

De même que la science a mis des siècles pour faire tourner la terre, parce qu'il avait plu à un illuminé d'arrêter le soleil ; de même, avec les buissons ardents, les mystères d'Isis ou d'Eleusis, les révélations sur les montagnes entourées d'éclairs et de tonnerres, les sortilèges et les miracles que tu as enregistrés sans oser les combattre, la raison moderne ne peut marcher avec sa pleine indépendance, arrêtée qu'elle est parfois par toutes ces illusions du passé qui ont leurs partisans acharnés et qu'on ne peut vaincre en un jour.

L*histoire qui méritera ce nom sera celle qui, basée sur éternelle justice, Téter nelle morale, l'éternelle vérité, repoussant tout tempérament, toute transaction de conscience, jugera avec la mêûie sévérité, pèsera dans la môme balance les actions du faible et du fort, les fautes des peuples et des rois, les crimes des aventuriers et des conquérants.

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Jusqu'à présent la morale historique ne s'est pas élevée an-dessus de cela :

Cartouche n'a jamais pu réunir une troupe de plus de trois cents hommes; c'est un brigand...

Alexandre a pu traîner à sa suite cent mille pillards ; c'est une grand génie.

Le connétable de Bourbon a levé le drapeau de la révolte contre son roi : il a échoué; c'est un traître.

César a foulé aux pieds les lois de son pays : il a réussi ; c'est un grand homme.

Quel pervertissement de semblables études ne doiventelles pas apporter à l'intelligence !

Nous qui rêvons pour l'avenir une époque de concorde, de travail, de paix et de liberté, élevons nos fils dans la haine de ce passé corrompu, éloignons d'eux la prostituée historique qui n'a jamais su que se coucher à plat ventre devant la force brutale, les traîtres favorisés par le sort et les destructeurs de nations. Enseignons-leur que ceux qui lancent les peuples les uns contre les autres, comme des bétes fauves en rut ou des gladiateurs payés, sont des êtres maudits, des fléaux de Thumanité, et qu'il faut les noter d'infamie.

Sachons leur faire distinguer les héroïques défenseurs du sol natal, du foyer domestique, de ces vulgaires* ambitieux qui se font un trône d'un champ de carnage..... Enseignons-leur qu'il n'y a pas de Dieu des armées, et que les chants vainqueurs de Te Deum et à^Hosannah^ alors que vingt ou trente mille hommes se sont égorgés la veille, ne sont que des manifestations barbares et impies, et que l'Être suprême, dont la bonté égale la puissance, doit détourner la tête pour ne pas les entendre.

Puis, ruinons par la base tous les mythes, tous les mystères, tous les miracles qui sont des non-sens physiques, des moyens de domination inventés dans l'enfance des peuples, et qu'on se garde bien de renouveler à l'époque

de leur maturité; chassons toutes les intolérances religieuses qui font du divin et du révélé des instruments de puissance, pour ne suivre que les lumières de la conscience et de la raison.

Ainsi nous aurons creusé profondément le véritable sillon de l'avenir, jeté la semence et préparé la moisson.

Qu'on le sache bien, Theure est solennelle... Il faut rompre sans hésitation, sans retour, avec un passé qui, jusqu'à présent, n'a été puissant que pour la destruction, si nous ne voulons servir aux générations futures -un exemple de plus de civilisation tombée par la corruption et la théocratie.

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