POÉSIE ÉLÉGIAQUE
L'élégie personnelle des Hébreux. — L'élégie nationale. — Jérémie et les psaumes de l'Exil. — Racine ne s'est inspiré que de ces derniers. — L'élégie mystique et la mélancolie au xviic siècle. — L'élégie féminine. — Comparaison avec les modernes. — Gray et Tennyson.
Il n'est sans doute aucune littérature qui n'ait ses chants de deuil. Cette pauvre humanité a tant d'occasions de se plaindre! Et lorsque, par hasard, ces occasions lui manquent, elle est si prompte à se les créer ! Les délicats excitent dans leur âme une pitié charmante, les simples se contentent d'une complainte ou d'un mélodrame bien noir. Quelquefois, dans des époques heureuses, les apôtres de la gaîté quand même proscrivent les images de deuil, et veulent que tout fasse aux yeux une riante image ; mais ils ne trouvent pas de meilleur moyen pour nous divertir que de nous arracher des larmes. Les grands rieurs ne nous laissent tous qu'un arrière goût de mélancolie. Molière a un fond de tristesse étonnant, et la passion tardive de Candide pour les laitues nous donne beaucoup à penser. Aussi, quelle longue suite de plaintes, depuis le départ du Paradis terrestre jusqu'aux angoisses de l'année terrible, jusqu'à aujourd'hui !
Si le ton en est toujours le même, celui de la douleur, les motifs varient à Tinfini. Rachel pleure parce que ses fils ne sont plus, les Juifs de Babylone et les vieillards des Perses, parce que leur patrie est détruite, Rolla est tourmenté par l'infini, Olympio se sent ràmc triste, comme la tombe, pour ce motif que peu de temps suffit pour changer toutes choses.
LA l'OKSIE
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Le poupic licbiçu (levai! apporter son large contingent dans ['('•li'gic liiimaino, et cela pour deux raisons. D'abord, il a traversé des épreuves longues et terribles auxquelles l'histoire n'oiïre rien de comparable. « 0 vous tous qui passez sur le « chemin, venez et voyez s'il est une douleur comparabb; à ma douleur ». Ensuite, ce peuple ayant mieux compris qu'aucun autre les grandeurs de Dieu, il est naturel qu'il ait plus vivement ressenti les misères de l'homme.
Les (?l('gies hébraïques ne rentrent pas dans un cadre déterminé. Des dilîérenccs considérables donnent à un grand nombre d'entre elles un caractère particulier, en sorte qu'elles se renferment diflicilement dans les limites des genres classiques. On pourrait cependant essayer d'établir certaines catégories. Ainsi, on rangerait dans une seule classe toutes les élégies qui ont pour objet une personne ou un nombre déterminé de personnes. Telles seraient, par exemple, les plaintes de Jacob sur la disparition de Benjamin, ou celles de Job sur son propre sort, ou celles de David sur la mort de Jonathas. Très impressionnable et très exclusif, l'Hébreu a su mettre beaucoup de passion dans ses douleurs personnelles. Où trouver, en effet, ce mélange de force et de douceur qui fait le fond du cantique d'Ezéchias?
Je disais : Quand mes jours sont en repos, je dois m'en aller Aux portes du séjour des morts.
Racine s'est fort peu inspiré de ces sortes d'élégies. Tout au plus si on peut saisir çà et là quelque vague ressemblance entre ses vers et le texte biblique. Job avait dit :
Je n'existerais pas, je serais comme un avorton caché, Comme des enfants qui n'ont pas vu la lumière.
Joad s'écrie à son tour :
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché.
Ailleurs, le poète pleure, comme David, sur des morts prématurées :
Ma vie, à peine, a commencé d'éclore, Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu'une aurore.
Mais ces beaux vers ne ressemblent pas du tout à l'élégie biblique :
Le chevreuil, ô Israël, a été blessé sur tes montagnes, Comment sont tombés les forts'?
C'est encore une élégie et une délicieuse élégie que le célèbre récit de Josabeth ^ Mais ce passage n'a pas de modèle dans la Bible ; il fait plutôt penser à la Danaé de Simonide ou à l'Andromaque d'Euripide.
C'est dans un autre genre d'élégie que les poètes hébreux ont déployé leur génie et que Racine a trouvé des modèles appropriés aux besoins de son temps. L'élégie nationale est née, s'est développée, a disparu avec le prophétisme. Amos, un des premiers, avait prédit que les chants du palais se transformeraient en gémissements et en pleurs. Isaïe s'exprime sur la désolation de Juda, en termes saisissants :
Le pays est ti^ste, épuisé;
Les habitants sont abattus, languissants ;
Les chefs du peuple sont sans force.
La joie du tambourin a cessé,
La gaîté bruyante a pris fin,
La joie de la harpe a cessé -.
Mais les douleurs du peuple hébreu semblèrent s'incarner dans un homme resté populaire après plus de deux mille ans. Jérémie est l'élégiaque, par excellence, d'Israël.
Racine se trouvait dans les conditions les meilleures du monde, pour se bien pénétrer ^es sentiments du prophète et des psalmistes ses élèves. Pour lui, comme pour Jérémie, la patrie s'identifiait avec la religion ^ et l'une et l'autre passaient