DES PROCÉDÉS DE TRADUCTION
Jusqu'à quel point faut-il regretter que Racine n'ait pas connu l'hébreu? — Double caractère de sa traduction : lo liberté absolue ; 2" art d'accommoder la sainte Écriture au goût du xvii» siècle. — Prodigieuses ressources du génie de Racine. — Fidélité et originalité de son œuvre.
Entrons dans l'atelier poétique de Racine, et voyons comment s'élaboraient ses chefs-d'œuvre; le poète a négligé de nous l'apprendre, bien différent en cela des écrivains de nos jours. Ceux-ci ouvrent toutes grandes les portes de leur cabinet de travail et invitent le public au spectacle. Des disciples comme ceux de Flaubert ou de Théophile Gautier, des secrétaires comme ceux de Sainte-Beuve renseignent les curieux sur les habitudes du maître. Au temps de son infortune, Lamartine a donné au monde le spectacle d'un poète ajoutant à ses propres œuvres je ne sais quels détails d'autobiographie. En présence de cette réclame littéraire, il y a vraiment plaisir à se rappeler le silence modeste de Racine.
Cependant, quelques mots ont échappé à notre poète qui nous permettent de nous faire une idée assez vraisemblable de sa manière de composer. Il nous parle comme d'un livre absolument indispensable, du psautier latin de Valable *, à deux colonnes, avec des notes. Ce psautier avait sa place ordinaire sur la tablette où le poète mettait son diurnal.
1. Sur la Bible de Vitré, voir, dans l'édition Paul Mesnard, les annotations de Racine.
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Tue ([tiosliori so pose ;i rv propos. La Vul^'alo dfinnc aux autours sacnîs une physionomie? lilli^iairc qu'ils n'ont pas dans roriginal. Que l'ftl-il advenu, si, au lieu d'une version latine, Hacinc; eril ('hidié assidûment le; texte li(''breu, comme le taisaient les Hicliaid Simon et les (liotius? Se serait-il approprié les audaces, les superbes néj^ligences et le pittoresque de la IJiblo? On aimerait h le croire. Mais les opinions littéraires du poMe et sa manièi'e ordinaire de composer rendent plus vraisemblable la supposition contraire. La Yulgate conserve, Dieu merci, assez d'ellipses et d'orientalismes. Racine a-t-il cherché à les mettre à profit? Pas le moins du monde. Il a dégradé savamment les teintes trop heurtées, il s'est dérobé devant les passages obscurs et il a jeté sur les aspérités littéraires un voile uniforme et brillant; l'hébreu l'eût efTrayé bien davantage; Racine eût atténué, arrondi et plus souvent omis. Son théâtre profane en fournit la preuve : Sophocle et Euripide y sont partout imités, et le sublime heurté d'Eschyle n'y a trouvé aucune place. Ne nous plaignons donc pas trop d'une lacune dont les opinions littéraires du xvn" siècle réduisent singulièrement l'importance. Quelques cordes ont pu manquer à l'instrument ', le poète n'a pas moins su parcourir « le domaine infini de l'harmonie ».
La correspondance de Racine nous permet de reconstituer ses procédés de traduction. J'ai dit de traduction, car si, par l'indépendance de l'allure et l'originalité de la pensée, les parties bibliques à'Esther et à'Athalie se rattachent à la libre imitation pratiquée par le xvn' siècle, elles révèlent aussi une rare habileté dans l'art de traduire.
Lui-même écrit dans sa préface à'Esthe?\-u II me semble que sans altérer aucune des circonstances considérables de l'Écriture sainte, ce qui serait à mon avis une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même a pour ainsi dire préparées. » Cette manière de parler rappelle les prologues des comiques latins : « La
1. Il ne faudrait pas d'ailleurs estimer médiocrement la Vulgate; même au point de vue littéraire, elle compte parmi les plus beaux monuments de l'esprit humain (Voir Ozanam, La civilisation chrétienne au v^ siècle).
pièce que vous allez entendre est de Philcmon : Marcus Ta traduite en langue barbare. » Mais elle rappelle aussi les termes dont s'est servi Huet pour caractériser une bonne traduction : « La meilleure méthode de traduction, c'est de rendre K d'abord la pensée, puis de s'attacher aux mots, selon du « moins que le comporte le génie de la langue, enfin de « rendre, autant qu'il se peut, le propre caractère de l'auteur; « c'est de faire en sorte qu'on ne V altère, ni par retranche- « ments ni par addition, mais qu'on le rende bien complet et (c avec une parfaite ressemblance. » Parler de traduction à propos à'Esther et à'Athalie, ce n'est donc pas méconnaître le génie de l'auteur, d'autant que lui-môme tenait en haute estime ce genre de travail. « Je voulais presque, écrit-il à son fils, je voulais presque me donner la peine de corriger les fautes de votre version et vous la renvoyer en l'état qu'il faudrait qu'elle fût, mais j'ai trouvé que cela me prendrait trop de temps à cause de la quantité d'endroits oii vous n'avez pas attrapé le sens. Je vois bien que ces épîtres sont encore trop difficiles pour vous, parce que pour le bien entendre, il faut posséder parfaitement l'histoire de ces temps-là et que vous ne la savez point. »
La Harpe ne veut pas qu'il soit question de traduction à propos d'E.sther et d'Athalie. Selon lui, « Racine ne s'est élevé « si haut, dans ces deux pièces que parce qu'il y a fondu les « substances et l'esprit des livres saints plutôt qu'il n'en a « essayé la traduction. Il a su ainsi échapper au parallèle exact « et il est devenu pour nous original. Mais quand il traduit « expressément un passage distinct, alors Racine lui-même, « tout Racine qu'il est, reste quelquefois au-dessous de David ». Et comme preuve, La Harpe cite le classique passage sur l'impie : (J'ai vu l'impie, etc.).
L'infériorité de Racine ne prouve pas grand chose, ou plutôt, ne prouve rien du tout. Nous n'en sommes plus aujourd'hui à distribuer aux auteurs des prix ou des accessits. Les vers de Racine sont beaux, autrement que la Vulgate, moins beaux peut-être, mais enfin ils sont fort beaux. Cela suffit. D'ailleurs, quoi qu'en dise La Harpe, Racine a traduit expressément beaucoup de passages distincts de la sainte Ecriture. H est donc
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p.irTailrrncnl oisiMix (I(î (Icniniidcr si le poMc a (!u foil, ou raison. Il s'ii^il plulùl (le se icmlic «omi)!*- de s;i liillc li:ii<Ii<'
{ivoc U\ loxte sacrd.
J'obsorvo loiil (Talx)!')! qu'il a cniployc'^ à p(;u prôs tous les modos de lradu(;lion. A plusieurs roprisos il a Iraduit mol à mot les vers suivants, pai- exemple :
Cieux, écoutez ma voix, leire, prAlc roK-ilIc
Audilo ro'li, ([UiP loquor, auiihus pcicipp terra (tsaïo f, 1-2).
Jo crains Dieu, Doum limoo (ricnèsc XLFI, iH).
Nulle paix pour l'impie, iiulia pax est impiis (Isaïc XLVIII, 22).
Ce dernier vers ofTre môme une particularité curieuse. Le verbe est de la Vulgatc, qui n'est pas dans Esther, ne se trouve pas dans l'hébreu, en sorte que, dans le cas présent, Racine se rapproche plus de Toriginal que saint Jérôme.
Mais le plus souvent il dispose à son gré du texte latin et le plie à toutes les exigences de la composition. 11 aime à prendre à la Bible plutôt le tour de phrase que le mot lui-même :
Rassure, ajouta-t-il, les tribus alarmées, Sion, le jour approche où le Dieu des armées Va de son bras puissant faire éclater l'appui.
Ce changement de personne est très fréquent chez les prophètes. Michée en offre un exemple célèbre dont Racine paraît s'être souvenu :
On nous assiège ;
Avec la verge on frappe, sur la joue, le juge d'Israël.
Et toi, Bethléem, petite entre les milliers de Juda, etc. (Michée V.)
Je verrais aussi une réminiscence de la Bible dans l'emploi remarquable de la conjonction et.
Et le cri de son peuple est monté jusqu'à Lui. Et son peuple est toujours présent à sa mémoire. Et du Dieu d'Israël les fêtes ont cessé.
Cette particularité tient à l'influence médiate de l'hébreu. La conjonction enjoué dans l'hébreu le même rôle que [j.cv et 8e dans la langue grecque. Racine l'a employée de préférence dans ses morceaux plus purement bibliques. Mais peut-être donne-t-elle au français un caractère oratoire que l'hébreu n'a pas du tout.
Selon le procédé cher aux Juifs, Racine sème son dialogue de maximes :
Devant ce fier monarque, Élise, je parus.
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
Isaïe avait dit de son côté :
Des rois le verront et se lèveront
Des princes et ils se prosterneront,
A cause de l'Éternel qui est fidèle (Isaïe XLIX-7).
Le poète se pénètre si bien de l'esprit de ses modèles qu'il renchérit sur leurs habitudes sentencieuses. D'une simple indication, il fait une maxime admirablement frappée dans laquelle le monde moral et le monde matériel forment parallélisme. Un psalmiste avait dit :
Tu domptes l'orgueil de la mer ;
Quand ses flots se soulèvent, tu l'apaises.
Ces deux versets deviennent la fameuse devise de Joad :
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots.
D'autres fois Racine fait passer au style direct ' ce qui est dans la Bible au style indirect -.
Ici, il ajoute au texte biblique, là il abrège ^. Ailleurs, en traduisant un verset hébreu très court, il trouve moyen de le modifier de trois façons différentes ^; souvent ^, il remplace un terme concret par un terme abstrait : grâce à la richesse relative du français ^, il emploie une formule plus exacte, et il condense dans un seul mot (univers) un verset entier de l'hébreu; mais aussi, hélas, il laisse ce qu'il y a de plus expressif dans l'original. A plusieurs reprises, il a transformé en stro-