‹ La bible dans RacineChapitre 128 sur 142 · Tout l'univers est plein de sa magnificence · texte numérisé non relu

Tout l'univers est plein de sa magnificence

6. Ta majesté s'élève au dessus des cieux. Tout l'univers est plein de sa magnificence

Seigneur, notre Dieu, que ton nom est magnifique sur toute la terre.

|>li('s lyii([iios cl oraloiros un simple récit de la Itible. Telle csl, |)iii* exemple, s;i raiiieiise invocation au Sinaï. Mais ce que Uaciiie semble prél'érer, c'est la paraphrase dans ia(]ii(dle il combine barmodieusement des cilalious tirées de Ions les livres de; la Itible : nous avons <léj;i montré à combien de sources il avait puisé pour la prophétie de Joad. La paraphrase convenait à la lois à son ^oùl poui- le développement et aux libres allures de son ^énie créateui'.

Ainsi, apparaît déjà le premier et le grand caractère de la mélbode de traduction adoptée par Hacine : l'absence de procédés ou plutôt la souveraine liberté avec laquelle un maître écrivain dispose d'un texte profondément étudié pour le faire entrer, sous les formes les plus variées, dans une œuvre d'imilation complexe et puissamment originale. Un traducleur, disait d'Olivet, doit être un Protée qui n'ait point de forme immuable. C'est le mot qui convient le mieux à Racine.

Le second caractère de sa traduction est l'art d'accommoder l'Ecriture au goût du xvn" siècle. Il faut toujours en revenir au mot définitif de M""' de Sévigné : C'est un rapport des vers. . . et des personnes si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Quelquefois ce rapport est tel qu'on préfère la traduction à l'original lui-même. Les jeunes filles du chœur disent :

Levons les yeux vers les saintes montagnes, D'où rinnocence attend tout son secours.

C'est la traduction presque littérale de la Vulgate : Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi (Psaume CXX*' Vulgate). Racine ne s'est permis que très peu de modifications. Il a d'abord mis plus de précision que n'en avait le texte sacré; les jeunes filles n'attendent pas seulement leur secours des montagnes mais iout leur secours. L'épithète, par laquelle Racine caractérise ces mêmes montagnes donne plus d'onction au sentiment exprimé par le chœur. Enfin, en faisant intervenir rinnocence, le poète n'introduit pas précisément une idée nouvelle (elle est implicitement contenue dans le texte sacré), mais il la met habilement en lumière, et la prière tout entière en est transformée. En soi, la traduction vaut à peu près l'original, mais si l'on pense à Saint-Cyr, elle paraît supérieure.

Autre exemple, Esther dit à Elise :

Toi qui

M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.

Tout de suite on se rappelle Jérémie pleurant sur les ruines de Jérusalem. Mais comme la douceur mélancolique du sentiment et l'incomparable mélodie de la phrase conviennent à la pieuse Esther! Voilà le triomphe de Racine : le moderne, sans cacher l'antique, l'enveloppe de charme et de grâce. Enfin les émotions du drame communiquent au style du poète une vie et une beauté extraordinaires et suppléent, jusqu'à un certain point, à ce qui s'csl perdu de l'esprit des prophètes. La prière d'Esther est une des œuvres les plus suaves qu'un poète ait jamais composées. Mais comme on en sent bien mieux le charme au milieu de tous ces préparatifs de meurtre et de carnage ! J'en dirai autant de la prophétie de Joad : elle tire des circonstances dont elle est le centre d'admirables effets poétiques.

Et maintenant, comment Racine a-t-il pu mettre tant de fidélité dans sa traduction ? Par quelle élaboration mystérieuse la poésie hébraïque est-elle devenue française? Il est permis d'affirmer « jonon que, même en traduisant, Racine ne s'assujettissait pas toujours à suivre la Bible des yeux. Sans doute, il l'avait constamment sous la main ; mais l'ensemble des œuvres religieuses du poète dénote une trop grande aisance et une trop pleine disposition de toutes ses facultés poétiques pour qu'il en fût réduit au procédé écolier de la traduction littérale. « Ne vous pressez pas, disait-il à son fils, à propos d'une <( version, ne vous pressez pas et tournez la chose le plus « naturellement du monde. » Ces deux mots nous donnent le secret du poète. Lui non plus ne s'était pas pressé. Durant toute sa vie, mais surtout depuis sa conversion, il avait lu, médité, appris par cœur, tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament; il s'était pénétré de toutes leurs beautés et par l'intelligence et par le cœur. Quand M°" de Maintenon lui fournit l'occasion de composer une pièce tirée de l'Ecriture il ne se pressa pas davantage. Il combina longtemps, selon sa très sage habitude, les diverses parties de son œuvre. Il arrêta, dans sa pensée, les principaux traits de la physionomie

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tic SCS |icrs()nTiîi{^cs, cl ulois, mais .ilois sculcmciil, il songea à luuriicr lii chose, ccsl-;i-(lir'c la Hililc, le plus iialiircllcincnt possible. Car loulcs les condilioiis ipi(> je viens d'énunKÎrer lui (^lai(Mil iiulispciisahles. Pour que cl^Kpic cilaliori put trouver sa plae(! nalurcllc, il lallail (jue le poêle eut le choix, et le choix lui-nicmc n'était pas possible sans l'abondance des idées et des mois. Tel de nos contemporains ' a bien pu, après (|Utd(pics jours dune lecture assidue des livi-(;s saints, jeter sui" sou œuvre une cei'Iaine couleur biblique. Mais de deux choses l'une, ou cette couleur biblique est très faible, ou l'onivre loul entière manque de naturel. Aux époques d'imitation, le poète (|ui n'est pas pleinement maître de son modèle, se voit dans la nécessité de subordonner sa composition à telle ou à telle citation. De là, nécessairement, des déviations dans la marche des idées ou des heurts désagréables dans rarrangemcnt des couleurs. C'est le triomphe de Racine d'avoir donné à sa traduction tant d'aisance et d'exactitude. Et, pour expliquer son succès, il ne faut pas seulement recourir à son tact et à sa souplesse d'esprit, mais encore à la profondeur de son érudition.

En un sens même Racine a trop bien réussi. L'aisance avec laquelle il se joue des difficultés et l'allure si française de sa langue ont fait croire à plusieurs qu'il restait loin de l'original. J'avoue, en effet, qu'entre le latin rude, parfois obscur, de la Vulgate, et le style si pur, si savamment harmonieux de Racine, il y a une immense différence. Mais cela môme constitue un mérite de plus -. Le traducteur qui calquerait sa phrase sur l'hébreu, par exemple, parlerait un langage informe. Son premier devoir est de donner à son style la correction grammaticale et ensuite, s'il le peut, une élégance de bon aloi\ La vérité historique n'en souffrira pas; je crois même pouvoir affirmer que. pour Racine, c'est le contraire qui a lieu. Esther et Athalie nous ouvrent certes assez de perspectives sur le monde juif, en sorte que leur poésie est à la fois très hébraïque et très française. « La nature s'imite

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