La Bible
Les livres des prophètes forment, au point de vue de la science moderne, la partie la plus importante de la littérature hébraïque. D'autres peuples ont eu leurs législateurs, leurs poètes, leurs historiens, tout aussi bien que les Israélites ; et si, par des motifs sur lesquels nous n'avons pas besoin de nous étendre ici, il s'attache un intérêt majeur à ce qui est compris dans le code sacré des Juifs, les analogies entre les genres correspondants sont encore assez grandes et facilement constatées. Il n'en est pas de même relativement aux monuments littéraires à l'étude desquels est destiné le présent volimie. Ici, la différence est radicale ou, pour mieux dire, le génie des autres nations, même des plus favorisées à cet égard, n'a rien produit qui puisse être comparé aux œuvres des prophètes hébreux, lors même qu'on ferait abstraction de leur tendance religieuse, pour les apprécier uniquement à un point de vue esthétique. Il est vrai que pour le peuple juif lui-même la Loi prime les Prophètes, et a fini par devenir la base de la vie nationale tout entière. Les livres des prophètes n'occupent là que le second rang, et n'ont contribué que pour une, bien faible part à sa conservation et à son développement. Mais pour ceux qui ont approfondi la marche de l'histoire, après l'avoir éclairée du flambeau de la critique^ les
rôles de ces deux agents sont renversés. Les prophètes leur apparaissent comme les véritables créateurs de la nationalité Israélite, considérée dans ce qui lui a valu une place éminente parmi les peuples qui ont servi à régler les destinées de l'humanité ; tandis que la Loi a fait son temps, et n'a guère étendu son action au-delà des limites du cercle étroit qui Ta vue naître.
Mais pour que les textes que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs soient bien compris et estimés à leur juste valeur, il est nécessaire avant tout que nous cherchions à établir la vraie notion du prophétisme. Car, à ce sujet, il existe des préjugés populaires et traditionnels, dont les érudits mêmes ont souvent de la peine à se défendre. De plus, le prophétisme a son histoire. Il n'a pas toujours été le même ; il a traversé différentes phases, dont les dernières seules nous sont parfaitement connues ; il a existé pendant des siècles sans laisser de traces bien saisissables en dehors des souvenirs tant soit peu confus de la tradition. Ce n'est qu'assez tard qu'il a trouvé dans la composition littéraire le moyen le plus sûr de préciser ces souvenirs, et de transmettre à la postérité le trésor de ses idées et de ses principes. C'est un avantage inappréciable que les œuvres de ces vaillants pionniers de la civilisation religieuse et morale d'Israël nous soient parvenues, si ce n'est sans aucune perte, du moins en si grand nombre, et dans une série presque continue. A peu de chose près, ce sont les monuments les plus anciens de la littérature hébraïque que nous possédions ; ce sont surtout ceux dont l'authenticité peut être étabUe le plus facilement et admise avec le plus de confiance, sauf quelques réserves de détail à faire à l'égard de l'un et de l'autre élément ; ce sont, enfin, en thèse générale, les seuls documents contemporains de l'histoire que nous puissions encore consulter. Il est d'autant plus nécessaire qu'on se rende bien compte de ce qu'ont été ces écrivains, qu'on sache quelle a été leur position en face de leurs contemporains, quel a été leur but, de quels moyens d'action ils disposaient, quelle a été la source et la nature de leur enseignement, et quel peut avoir été le fruit de leur travail séculaire.
Avant d'entrer en matière, nous prierons nos lecteurs de renoncer (si tant est qu'il en soit encore besoin) à l'opinion vulgaire qui se représente les prophètes comme des personnages qui auraient eu la mission spéciale de prédire l'avenir. Cette opinion peut à la rigueur se prévaloir de ce que la perspective
des destinées ultérieures d'Israël rentrait positivement dans le cadre de leurs préoccupations. Mais au fond elle provient en grande partie d'une fausse interprétation de leurs écrits, et surtout de l'usage populaire du terme même par lequel on les désigne. En effet, dans le langage usuel, un prophète est celui qui prétend dire ce qui arrivera, qu'il s'agisse simplement du résultat probable de certaines données acquises, ou qu'on se hasarde à faire des conjectures en l'air. Un faux prophète est celui dont les prédictions ne se seront pas réalisées. Nous verrons bientôt combien une pareille définition reste au-dessous de la vérité et surtout de la vraie dignité du prophétisme hébreu.
Le prophétisme, chez la nation israéhte, est de beaucoup antérieur à la littérature prophétique qui est aujourd'hui encore entre nos mains. Cette dernière n'en est que l'expression la plus belle et la plus authentique, et présuppose un ensemble de faits, d'expériences et de travaux qu'il importe de connaître pour comprendre cette collection d'écrits unique dans son genre. Au point de vue de notre connaissance de l'histoire, le prophétisme est aussi ancien que la nation elle-même. Car, pour nous, celle-ci n'existe que depuis son émigration d'Egypte ; c'est à cette époque qu'elle naît seulement, pour ainsi dire, et nous ne savons absolument rien de positif sur ce qui a précédé. Les récits de la Genèse ne concernent que quelques personnages isolés et d'ailleurs séparés de l'époque dont nous parlons par un intervalle qui se refuse à toute évaluation chronologique. Or, cette émigration, le fait primordial de l'histoire israélite, a été dirigée par un prophète, par un homme explicitement désigné sous ce nom^ et auquel ses successeurs n'ont pas cru pouvoir rendre un hommage plus éclatant qu'en lui décernant le titre dont ils s'honoraient eux-mêmes. Moïse a été le premier prophète, et la tradition constante, invariable, reconnaissante de la postérité Ta exalté comme tel : en d'autres termes, il a été pour Israël le premier révélateur de la religion du seul vrai Dieu, créateur, juste et saint.
1 Osée XII, 14. Deut. XVIII. 15; XXXIV. 10. Jér. VII, 25; XV, 1.
Car il n y a pas à dire, celle religion n'était pas auparavant celle de son peuple et elle a eu bien de la peine à le devenir. Il a fallu les efforts de vingt générations de prophètes pour incul(iuer le principe du monothéisme pur et spiritualiste à un peuple plongé autrefois dans la barbarie de la vie nomade et arrivant à grand' peine à se civiliser par ragriculture et au moyen d'une organisation sociale moins primitive. Les témoignages les plus irrécusables attestent l'existence du polythéisme chez les anciens Hébreux, soit en Egypte, soit pendant tout le temps qui a précédé la conquête de la Palestine ^ Et pour ce qui est des siècles suivants, il n'y a presque pas une page, soit dans le livre des Juges et dans les Annales des Rois, soit surtout dans les écrits des prophètes eux-mêmes, qui ne reproduise la même plainte avec l'accent de l'indignation ou du découragement. Une grossière superstition recourait aux devins de toute espèce*, et se mettait sous la protection d'idoles domestiques 3. Elle s'égarait jusqu'à vouloir honorer, remercier ou se concilier la divinité par des sacrifices humains*. Et là même où l'attachement au Dieu national parvenait à écarter le culte des divinités étrangères, sa puissance était censée circonscrite par les limites du territoire ^, et les masses, sans en excepter leurs chefs, avaient besoin de symboles visibles pour étayer leur foi. Ces symboles, choisis de préférence dans les formes de la nature animale ^, servaient plutôt à fourvoyer les esprits qu'à les diriger, le vulgaire n'eu saisissant guère la signification.
L'occasion d'entrer dans plus de détails au sujet des croyances anciennes, en tant qu'elles étaient indépendantes de l'enseignement prophétique, se retrouvera ailleurs. Pour le moment, nous nous bornerons à cette remarque importante que, malgré la
l Amos V, 26. Jos. XXIV, 14, 23. Ezéch. XVI j XX; XXIII, Deut. IV, 17 suiv.; XVI, 21 suiv.; XVII, 3, etc.
« Deut. XVIII, tO suiv. 1 Sam. XXVIII. Es. VIII, 19. 2 Rois XXI, 6. Mich. III, 6 suiv.; V, 11. Jér. XXVII, 9, etc.
8 Gen. XXXI, 19. 1 Sam. XIX, 13. Juges XVII suiv. Osée III, 4. Zach. X, 2, etc.
4 Juges XI. 31 suiv. 2 Sam. XXI. 1 Sam. XV, 33. Lév. XVIII, 21 ; XX, 2. 2 Rois XXIII, 10. Jér. XXXII, 35. Mich. VI, 7. etc.
5 1 Sam. XXVI, 19.
6 Exode XXXII. Juges VIII, 27. Nomb. XXI, 8. 1 Rois XII, 28. 2 Rois XVIII, 4, etc.
persistance du polythéisme, de l'idolâtrie, de la superstition, et de tous les vices et excès qui en étaient la conséquence, les vérités prêchées originairement par Moïse ne se sont plus perdues. Elles sont restées le dépôt sacré d'un nombre croissant d'hommes qui se dévouaient à leur service, et dont la succession non interrompue en assurait la conservation. Elles pénétrèrent dans les masses, lentement, il est vrai, et avec des chances variables, mais pourtant de manière qu'elles gagnaient du terrain. Elles devinrent la devise d'un parti, et s'implantèrent si bien dans l'esprit de Télite de la nation, qu'elles furent à la fin assez puissantes pour donner à celle-ci les moyens de survivre aux effroyables catastrophes qui, sans cela, l'auraient anéantie pour toujours.
Nous venons d'émettre l'opinion que la série des prophètes a été continue, que Moïse a dû avoir des successeurs immédiats. On trouvera peut-être cette supposition trop hasardée. Nous convenons qu'il est rarement parlé de prophètes dans les récits relatifs aux premiers siècles après la conquête ; et si une ou deux fois il en est fait mention i, c'est d'une manière très-vague et qui ne trahit guère des souvenirs -bien précis, puisque les noms propres mêmes y manquent. En tenant compte de la distance qui sépare ici les faits de la rédaction des Uvres qui les rapportent, on est même tenté d'y voir plutôt le reflet d'une conception théorique, ou Tapplication d'une expérience plus récente à une période de l'histoire sur laquelle les renseignements positifs n'étaient pas trop abondants. Quoi qu'il en soit, il conviendra de ne pas pousser trop loin le scepticisme à cet égard. Si les historiens eux-mêmes avouent que dans ces temps-là la parole de Jéhova était rare ^, c'est-à-dire que les vrais prophètes n'étaient pas nombreux, ils savent pourtant qu'ils étaient vulgairement désignés par un nom tombé plus tard en désuétude et sur lequel nous aurons à revenir^. La mention fréquente d'oracles et de toutes sortes de divinations, considérées encore comme légitimes par un siècle plus avancé à l'égard des idées religieuses^, suffirait à elle seule pour nous laisser entrevoir que le prophé-
l Juges VI, 8. 1 Sam. II, 27.
« 1 Sam. III, 1.
3 1 Sam. IX, 9.
4 1 Sam. XXII, 15; XXIII, 2 suiv.; XXX, 7. 2 Sam. II, 1 ; V, 19, 23.
tisme, dans ses formes plus nobles aussi, n*aura pas fait défaut à des générations si désireuses de recevoir des instructions autres que celles de la prudence humaine ou de Texpérience joumaliéftre.
Cependant nous n'aurons pas besoin de nous en tenir à des généralités. L'histoire de ces temps reculés a conservé la mémoire d'une personne au moins, dont la physionomie se dessine assez nettement pour que nous puissions la reproduire ici. C'est la prophétesse Deborah, cette femme éphraïmite, renommée dans toute la contrée pour sa sagesse, que Ton venait consulter de près et de loin pour des affaires litigieuses, absolument comme plus tard ce fut le cas de Samuel ^ et qui, au moment d'un grand péril national, sut ranimer le courage des populations et cimenter, pour une entreprise commune, une union plus intime entre des tribus affaiblies par l'isolement. Longtemps après on montrait encore, entre Ramah et Bêt-El, un vieux palmier sous lequel elle était assise quand la foule se pressait autour d'elle, et un antique chant de triomphe^, en perpétuant l'éclat de sa gloire, nous montre en même temps que l'exaltation du sentiment religieux, ce signe caractéristique du prophétisme, animait ceux qu'elle avait conduits au combat.
Si dans les quelques siècles qui ont suivi la conquête nous ne rencontrons que des faits isolés ou peu précis qui nous autorisent à parler d'une continuité du prophétisme au sein du peuple Israélite, nous la constaterons avec d'autant plus de certitude dès la fin de la période des Juges. On a même cru pouvoir ramener ses origines, en tant qu'il y avait lieu de le considérer comme une espèce d'institution permanente, au personnage éminent placé à l'entrée d'ime nouvelle phase de l'histoire de la nation^. Nous voulons parler de Samuel. Cet homme, sans fonctions officielles, ni prêtre ni magistrat, a dû exercer, de son vivant déjà, une grande influence sur son entourage, puisque plus lard encore deux dynasties rivales se sont réclamées de lui pour établir leurs droits à la royauté. Et pourtant nous savons fort peu de chose sur son compte, sur les circonstances qui ont pu lui faire obtenir cette autorité toute morale dont il a joui sa
1 Juges IV, 4; comp. 1 Sam. VII, 15.
* Juges V.
3 Actes m, 24.
vie durant, ainsi que sur l'étendue de sa sphère d'action. Les quelques données que la tradition a conservées à cet égard ^ paraissent accuser \ine position assez semblable à celle de Deborah. Nous le voyons circuler dans les différentes localités aux environs de sa résidence, y rendre la justice à ceux qui en appelaient à lui pour leurs affaires privées, prêcher contre le polythéisme, et, dans Toccasion, sanctifier par des cérémonies religieuses les efforts du peuple dans les guerres avec les Philistins. S'il n'y avait que cela, nous n'oserions revendiquer pour lui la gloire d'avoir été un second Moïse, le second fondateur de ce système de théocratie idéale, lequel, à la vérité, n'arriva pas à servir de base à une organisation politique, mais qui néanmoins a fini par donner à la nation israélite sa puissante vitalité et par lui assurer une place privilégiée dans l'histoire de l'humanité.
Mais il est question dans nos textes, à propos de Samuel, d'un fait qu'on peut regarder avec raison comme bien autrement important que tout ce que nous venons de rappeler. Il a formé des disciples, non pas accidentellement, en tant que l'un ou Tautre individu se serait approprié sa méthode ou ses principes, mais en créant ce qu'on est convenu d'appeler une école. En effet, il est parlé à plusieurs reprises, dans les relations qui le concernent^, de réunions de personnes qualifiées de prophètes, occupant des maisons ou loges dans son voisinage à Ramah, et se livrant sous sa présidence à des exercices qui rentraient dans le cercle des manifestations du prophétisme. Ces données, il est vrai, sont bien insuffisantes pour nous édifier sur la nature de l'institution. Mais comme elles peuvent être complétées, à plus d'un égard, par d'autres tant soit peu plus riches, qui se rapportent à l'histoire des prophètes Élie et Elisée 8, nous ne risquons pas de nous tromper en disant que pendant au moins deux siècles il a dû exister, dans différentes localités, comprises dans le territoire des Éphraïmites et des Benjaminites, à Bêt-El, à G'ilgal, à G'ibe'ah, à lerého, des sociétés d'hommes vivant sous la direction d'un maître illustre, soit passagèrement, soit d'une manière permanente. Les chroniqueurs, qui sont aujour*
1 1 Sam. III, 19 8uiv.; VII, 15 suiv. * 1 Sam. X, 5; XIX, 19 suiv.
3 2 Rois II ; IV ; VI ; IX, etc.
d'hui notre source unique pour la connaissance de ces faits, sont assez sobres de détails, et probablement ces associations n*ont pas survécu aux catastrophes réitérées qui ruinèrent le royaume d'Éphraïm. Cependant jusqu'à un certain point on peut espérer de pouvoir relier entre elles les données éparses et anecdotiques de la tradition, pour en tirer de quoi satisfaire une curiosité légitime et pas trop exigeante. A tout prendre, il ne paraît pas qu'on doive songer à une institution à tendance ascétique, comparable au monachisme oriental ou chrétien. Nous savons de la manière la plus positive que les prophètes étaient mariés, et que parmi leurs disciples il y en avait qui Tétaient aussi ^, de sorte qu'il n'est pas possible de supposer l'existence de grands établissements destinés à recevoir un certain nombre de personnes qui auraient ainsi formé une seule famille. On peut administrer la preuve du contraire pour l'époque et le cercle mêmes où les réunions paraissent avoir été le plus florissantes^. Mais nous estimons que le nom d'écoles qu'on a choisi pour les caractériser, ne leur est pas appliqué à tort. Les membres de ces réunions sont désignés dans les livres des Rois par le terme de fils de prophètes^, ce qui indique un rapport de subordination, d'autant plus sûrement que le maître est salué du nom de père*. Ailleurs nous assistons à une scène où Samuel, placé à la tête d'un certain nombre de prophètes qui prophétisent^ dirige évidemment leurs exercices ^. La question est seulement de savoir en quoi ceux-ci consistaient. En nous servant tout à l'heure du mot de prophétiser, nous n'avons fait que transcrire la traduction vulgaire du texte cité en dernier lieu ; mais elle n'exprime pas le sens de l'original, qui, à cette occasion, parle évidemment non de discours, mais de musique^. Cela ne veut pas dire que la musique était la seule, ou du moins la principale occupation à laquelle on se livrait ; mais cela nous rappelle qu'elle se combinait souvent avec le débit oratoire ou le précédait, tant pour mettre les auditeurs dans une disposition convenable, que surtout pour produire sur l'esprit de l'orateur lui-même un effet analogue en renforçant l'énergie de ses sentiments ''. Nous aurons à revenir sur cette . dernière observation. Pour le moment, nous ajouterons
1 i Sam. VIII. 1 Rois XIII, il suiv.; XVI. 2 Rois IV, 1, etc. « 2 Rois IV, 1. — 8 Comp. Amos VII, 14. — 4 g Rois II, 12. — 5 i Sam. XIX, 20. — 0 Comp. i Sam. X, 5. — "^ 2 Rois III, 15.
que nous sommes convaincu que ces antiques écoles n'auront pas dédaigné l'enseignement de la lecture et de l'écriture, qu'il ne faut pas se représenter comme organisé indépendamment d'elles et mis à la portée de tout le monde. Puis nous supposons Tolon* tiers que par la même voie traditionnelle se conservaient les quelques connaissances médicales qu'on possédait, et dont l'heureuse application pouvait facilement se transformer en miracle dans l'esprit d'un public reconnaissant^.
Tout cela, cependant, n'a qu'une importance relative, et n'a pu contribuer que pour une bien faible part aux progrès de la civilisation au sein d'un peuple qui avait tant de peine à sortir de Tétat de barbarie inséparable de la vie nomade, et qui, à l'égard des croyances, se trouvait à peu près placé au niveau de ses voisins. Un autre élément encore a dû entrer dans le cadre de l'enseignement de ces écoles : l'instruction religieuse et, ce qui en dépendait plus immédiatement, la morale sociale et les principes du droit, fl est vrai que les quelques textes que nous avons pu citer tout à l'heure n'en font pas mention expressément ; mais la chose est tellement naturelle, elle résulte si bien de la conservation désormais suffisamment constatée des idées mosaïques, et de la solidarité qui unissait entre eux tous les prophètes de Jéhova, que nous n'hésitons pas im instant à chercher, dans l'institution de Samuel et de ses continuateurs, l'explication de ce fait capital de l'histoire du peuple Israélite. C'est la tradition de l'école qui a fait passer d'une génération à l'autre, à travers toutes les vicissitudes de la fortune nationale et tous les retours de l'esprit du siècle, le trésor d'une foi religieuse qui n'était encore que l'apanage du petit nombre. C'est dans cette école que la croyance monothéiste s'affirmait, se propageait et se spiritualisait. C'est là que s'élaboraient dans le silence, et en face des vices de la constitution sociale et de la dissolution des mœurs, les éléments du droit public qui devinrent la base du code de la réforme promulgué à la veille de la ruine de la monarchie^. Il va sans dire que tous les prophètes dont parle l'histoire ou que nous connaissons par leurs écrits ne sont pas sortis de ces écoles ^, et tous les jeunes gens ou autres individus qui s'étaient affiliés à ces
1 K8. XXXVllI, 21. 2 Rois II, 19 suiv.; IV, 89 auiv.; V, 10 suiv. « 2 Rois XXII suiv. Deut. IV, 45 ; XXVIII. ' Comp. Âmes VII, 14.
sociétés n'ont pas exercé publiquement les fonctions de prophètes. La chose essentielle, c'est que l'influence qu'elles exerçaient se faisait sentir dans un cercle de plus en plus étendu. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à prendre en considération les données fournies par les textes sur le nombre des prophètes du temps d'Élie^ c'est-à-dire des hommes qui appartenaient à son école. Et l'on ne perdra pas de vue que ces données se rapportent au royaume d'Ephraïm, dont la population est d'ordinaire regardée, quoique à tort, comme bien inférieure à celle du royaume de Juda, au point de vue religieux.
A partir de l'époque de Samuel, la mention des prophètes devient de plus en plus fréquente dans les annales d'Israël, d'ailleurs si peu riches en détails. Il n'y a plus désormais, et jusqu'à l'entière cessation du prophétisme, pendant six siècles au moins, aucune génération qui n'en ait vu et entendu des représentants. Il est vrai que pendant longtemps encore nous n'en connaissons guère que les noms (et ceux-ci mêmes pas toujours) et quelques souvenirs anecdotiques qu'une tradition capricieuse a conservés jusqu'au moment où Thistoriographie a pu les recueillir. Mais ces données, toutes fragmentaires qu'elles sont, suffisent pour constater ce qui pour nous est ici la chose essentielle, savoir que la succession de ces agents inspirés et dévoués de la civilisation religieuse n'a plus été interrompue. Nous pouvons nous borner à peu de lignes en passant en revue cette noble et vaillante phalange ; ceux qui nous intéressent le phis, parce que nous pouvons encore les juger d'après leurs écrits, devant être l'objet d'études spéciales dans la suite de cet ouvrage.
Dans la seconde moitié du onzième siècle avant notre ère, nous rencontrons les deux prophètes Gad et Natan, conseillers du roi David ^; Ahiyah, S'emayah et quelques anonymes étaient contemporains de Salomon ^. Dans le courant du dixième siècle apparaissent successivement Iddô, *Azaryah, 'Oded, Hananî, léhoû, lahaziël, Éliézer^, sans compter un certain nombre d'autres plus obscurs, dont l'histoire n'a pas conservé les noms. Ils sont tous éclipsés par la gloire qui s'est attachée à ceux d'Élie
1 1 Rois XXII. 6; XVIII. 4. 13; XIX, 18. 2" Livre II. 3, 16; IV, 48.
a 1 Sam. XXII. 2 Sam. VII; XII; XXIV. 1 Rois I.
8 1 Rois XI-XV.
•* 1 Rois XVI. 2 Chron. XII-XX.
et d'ÉIisée ^ , dont la grandeur et les mérites se mesurent facilement à la réputation qu'ils ont laissée, disons plutôt, à l'auréole légendaire qui les distingue de tous les autres et qui assigne au premier du moins sa place à côté de Moïse ^. Le neuvième siècle, si nous devions en juger d'après les récits des annalistes, qui malheureusement deviennent de plus en plus pauvres de détails, aurait été moins fécond en hérauts de la théocratie. Nous aimons mieux croire que la faute en est à l'ingratitude oublieuse des générations suivantes, et que lonah, le fils d'Âmittaï^, n'a pas été le seul à continuer la glorieuse lignée.
En revanche, si nous ne nous trompons, c'est à ce siècle que revient Thonneur de nous avoir légué les plus anciens documents authentiques de l'activité littéraire des prophètes. Il ne serait pas impossible, sans doute, que déjà antérieurement l'un ou l'autre d'entre eux eût songé à un mode d'enseignement qui pût profiter à un cercle plus grand de personnes, et nous sommes d'autant plus fondés à faire une pareille supposition que plusieurs de ceux que nous venons d'énumérer nous sont signalés comme historiens, ainsi que nous le verrons à une autre occasion. Les anciennes littératures ont éprouvé tant de pertes, les moyens de conservation des livres étaient si peu sûrs, et les chances de destruction si nombreuses, surtout quand on songe au peu d'étendue de la plupart de ceux qui nous sont restés, qu'on pourrait s'étonner à juste titre si les quelques pages que les orateurs israélites ont jetées dans le public avaient seules échappé au sort commun et traversé les siècles sans rien laisser en chemin. Cependant nous n'insistons pas. Ce que nous venons de dire n'est qu*une simple hypothèse^, à laquelle nous attachons d'autant moins d'importance que nous avons tout lieu de nous féliciter de ce que les terribles calamités qui ont ilérativement frappé la nation israélite nous aient laissé après tout une si riche collection de documents, sans lesquels il nous serait absolument impossible de rien savoir d'exact sur son histoire religieuse, c'est-à-dire sur la seule chose qui n'ait encore rien perdu de son intérêt.
1 1 Rois XVII. — 2 Rois IX.
s Ikfatth. XVII et parall. Apec. XI, 3.
» 2 Rois XIV, 25.
4 Voyex cependant 1 Chron. XXIX, 29. 2 Chron. IX, 29, etc.
Nos bibles hébraïques contiennent, dans leur troisième volume ou section, les livres de quinze prophètes rangés dans un ordre passablement arbitraire. Il y a d'abord les trois qu'on appelle les grands, parce qu'on possède d'eux des textes comparativement plus nombreux ; puis les douze petits, que les docteurs de la Synagogue ont réunis dans un seul volume. Nous avons plusieurs observations à faire sur cet arrangement. D'abord il est certain qu'il date d'une époque assez récente. Le Talmud nous fournit à cet égard une notice qui présente un certain intérêt. D'après lui, Jérémie et Ézéchiel auraient primitivement occupé les premières places. Ce fait s'explique sans trop de difficulté. Les ouvrages de ces deux grands coryphées du prophétisme, qui dataient d'ailleurs de l'époque la plus remarquable et la plus importante pour la communauté juive fondée après l'exil, ayant été recueiUis, coordonnés et édités par les auteurs eux-mêmes, ou sous leurs yeux, pouvaient être facilement considérés comme le noyau de la collection, que les générations suivantes complétaient de leur mieux, tant au moyen de recherches et de découvertes d'écrits plus anciens, que par l'adjonction de compositions plus récentes. Relativement au recueil spécial des Douze, il paraît que les premiers ordonnateurs de cette collection ont eu en vue de les classer par ordre chronologique. En tout cas, ils n'y ont réussi que très-imparfaitement, et déjà les traducteurs grecs alexandrins y ont introduit un autre ordre. Cela prouve que la science critique de ces temps-là ne disposait plus de renseignements assez sûrs pour établir exactement la série des auteurs. Ce fut sans doute aussi le même motif qui assura facilement à Ésaïe sa place avant Jérémie. A notre tour, nous ne saurions trouver de principe plus juste, pour faire le classement, que celui de la chronologie : il s'impose même avec une certaine nécessité, en ce que l'intelligence des textes exige impérieusement la connaissance de l'histoire contemporaine. Il va sans dire qu'à ce point de vue l'absurde distinction des grands et des petits prophètes n'a aucune raison d'être et que nous n'en tiendrons pas compte.
Mais il y a différentes autres remarques préliminaires à faire sur la série telle que nous la constituerons dans ce volume. D'abord on verra qu'elle ne comprend pas le livre de Daniel, auquel toutes nos bibles assignent sa place entre Ézéchiel et les Douze, dont la plupart cependant, d'après le témoignage non équivoque des textes eux-mêmes, sont de beaucoup plus anciens. Nous suivons
à cet égard les errements de la Synagogue, dont les docteurs n'ont point compris ce livre dans la collection des prophètes. Nous justifierons ce procédé en temps et lieu, en nous contentant provisoirenaent de nous prévaloir de l'exemple et de l'autorité des savants juifs, qui ne sauraient être soupçonnés d'avoir agi dans celte occasion par des motifs auxquels la science moderne devrait refuser toute espèce de valeur.
En second lieu, on remarquera l'omission, dans la série des documents compris dans cette partie, du livre de Jonas, lequel, dans toutes les bibles, a sa place marquée parmi les douze petits prophètes. Ce qui nous a engagé à l'en distraire, ce ne sont pas précisément les considérations chronologiques que nous pourrions faire valoir à cet effet, mais plutôt le fait patent que cette petite • pièce se distingue foncièrement de toutes les autres auxquelles elle se trouve jointe habituellement. L'enseignement qu'elle est destinée à donner se présente sous une forme purement historique, et il ne s'y rencontre pas le moindre élément oratoire qui serait dû à la plume du personnage dont elle porte le nom. Elle appartient donc à un tout autre genre de littérature, et si elle a été généralement mal comprise, c'est parce qu'elle s'est trouvée mêlée à des ouvrages dont la forme, le but et l'horizon sont tout à fait différents.
Enfin, voici une troisième remarque préliminaire, et la plus importante de toutes, concernant l'arrangement que nous avons adopté à l'égard des éléments de cette collection d'écrits. Au lieu des seize prophètes de nos bibles usuelles, et malgré l'élimination des deux livres dont nous venons de parler, on en trouvera ici une vingtaine, parmi lesquels il y en aura plusieurs anonymes. Ce n'est pas que nous ayons découvert des pièces inédites de l'antique littérature hébraïque. Des éventualités de ce genre, qui peuvent encore se présenter à l'égard de la littérature grecque ou romaine, sont en dehors du cercle des choses possibles. Mais nous nous sommes convaincu que dans plusieurs cas la critique des anciens collecteurs a mal à propos réuni sous un même titre, et attribué à un même auteur, des morceaux d'écrivains différents et en partie inconnus. Plus particulièrement il se trouve qu'on avait joint, tant au volume des petits prophètes qu'à celui d'Ésaïe, des ouvrages anonymes qui, pour celte raison même, pouvaient former des espèces d'appendices. Dans la suite, le besoin d'avoir un nom propre d'auteur pour chaque document, joint à la circons-
tance que Tabsence d'un tel nom rapprochait de pareils textes de ceux qui les précédaient, les a fait considérer comme faisant suite à ceux-ci et comme ayant les mêmes auteurs qu'eux. Nous les avons soigneusement distingués en les intercalant aux endroits que la règle chronologique leur assignait.
Sous le bénéfice de ces observations, voici quelle sera la série chronologique des auteurs et des textes, telle que nous avons cru pouvoir la reconstituer. Les motifs qui nous ont déterminé seront exposés dans les introductions spéciales ; mais nous tenons à faire remarquer que, si à l'égard de la pluralité ils ont pu paraître suffisants, et si nous avons même le plus souvent l'avantage de pouvoir nous prévaloir à cet égard de l'unanimité des suflfrages des modernes, il reste pourtant quelques cas douteux, quelques questions non définitivement résolues, voire des points tellement obscurs, que les opinions les plus divergentes sont en présence jusqu'à ce jour.
Nous avons déjà dit que les plus anciens écrits prophétiques paraissent appartenir au neuvième siècle, à une époque où les Israélites ne se trouvaient encore en contact hostile qu'avec leurs plus proches voisins. Ce n'est cependant que par des combinaisons encore sujettes à caution que nous remontons aussi haut dans l'histoire pour y loger Joël et un anonyme dont Ésaïe nous a conservé un fragment. Avec le huitième siècle, nous nous trouvons placés sur un terrain plus solide et en face de l'âge classique de la littérature prophétique. Dans la première moitié de ce siècle, et jusque vers le milieu, nous rencontrons Amos, Osée et un anonyme, qui tous les trois se préoccupent de préférence des affaires du royaume d'Éphraïm, et du temps desquels commencent les incursions des Assyriens, devenues bientôt si fatales aux Israélites. Après eux, vers la fin du siècle, viennent Ésaïe et Michée, contemporains de la catastrophe qui écrasa l'une des deux fractions du peuple juif, et témoins des premiers conflits entre les conquérants de la haute Asie et la puissance égyptienne. Il ne nous reste que bien peu de pages de la période suivante, qui amena la chute de l'empire assyrien : un anonyme, Sophonie, Nahoum. Cette pénurie de textes qui s'expliqueraient les uns les autres s'ils étaient plus nombreux, crée des embarras non-seulement au lecteur ordinaire, mais à l'exégète de profession. Ce n'est qu'à la fin du septième siècle que les contours des événements qui ont provoqué l'activité des prophètes recommencent à se
dessiner d'une manière de plus en plus précise. Outre Habacuc, nous possédons ici Jérémie, le plus riche de tous en notices historiques, et le plus lucide relativement à la façon dont chez lui la prédication se rattache aux faits. Avec ces deux écrivains, nous entrons dans la période chaldéenne, c'est-à-dire dans celle de la prépondérance, dans l'Asie occidentale, de l'empire de Babylone, ainsi que de la décadence de celui des Pharaons. Mais le second nous fait aussi assister à la ruine de Jérusalem et à la déportation ou dispersion de ses habitants. A lui viennent bientôt se joindre les prophètes de l'exil, qui vivaient et écrivaient loin de la patrie, les uns méditant les causes de sa ruine, les autres se consolant par la perspective d'une restauration prochaine. A leur tète marche Ézéchiel ; il est suivi de plusieurs auteurs anonymes, dont le dernier est déjà témoin oculaire des premières victoires de Cyrus. Les écrivains que nous avons à placer dans cette période décisive de l'histoire d'Israël ont eu une destinée assez singulière. La tradition n'a pas conservé leurs noms, et les compositions qu'ils ont laissées, et dont l'une surtout se distingue par son étendue, sa verve poétique et l'élévation de ses idées, ont été rattachées à des livres plus anciens par la main de ceux qui ont finalement recueilli et coordonné ce qui restait de cette précieuse littérature.
Après le retour des premiers colons et la restauration de Jérusalem et du temple, nous n'entendons plus que quelques voix isolées de prophètes, bien faibles échos de celles qui avaient présidé à la longue lutte du monothéisme et de la théocratie contre la dépravation des cultes sémitiques et les vices de la constitution sociale. Dans le sein de la petite communauté qui releva les murs de Jérusalem, la victoire du prophétisme était désormais un fait accompli. L'horizon politique était on ne peut plus restreint, le gouvernement local était échu à la caste des prêtres, l'état était devenu une église. Les petits intérêts du moment n'étaient plus de nature à ranimer le feu de l'éloquence ; l'opposition, autrefois si violente et si tenace, avait disparu, et avec elle la sainte indignation des censeurs de la génération contemporaine et l'enthousiasme patriotique des hérauts de l'avenir. Nous n'avons plus à enregistrer que quatre noms, et des plus modestes, pour épuiser la liste des prophètes écrivains : encore l'un de ces noms, celui d'Abdias, n'est-il placé ici que par conjecture, les opinions étant très-partagées au sujet de son époque. Des trois autres,
A. T. 2« part. — I. 2
18 LBS PROPHÈTES.
Âggée et Zacharie assistaient à la reconstruction du temple et en pressaient Taché vement ; et le dernier, dont le nom même est un problème pour la critique, Malachie, plaide déjà pour les intérêts de l'autel et du sacerdoce. Du temps d'Esdras et de Néhémie commence le règne absolu de la Loi, et le propbétisme ne laisse plus qu'une trace fugitive et à peine reconnaissable (Néh. VI, 10 et suiv.).
Puis il se fait un profond silence autour de ce centre nouveau, mais plein de force d'attraction. Oubliée du reste du monde, la nation se refait et s'unifie sur une échelle bien autrement grande que sous ses rois les plus brillants. Les prophètes ont quitté la scène, mais leur œuvre subsiste, si ce n'est sous les formes qu'avait rêvées leur ardente imagination, du moins dans ce qu'elle avait d'essentiel. C'était maintenant le siècle de la rigide légalité, de la froide réflexion, de la sagesse morale et pratique. Le travail de cabinet des théologiens et des jurisconsultes avait succédé aux élans de l'inspiration et à la courageuse énergie des orateurs populaires. Il fallut de nouveaux malheurs, des épreuves plus cruelles que celles de la famine et de la guerre, pour réveiller l'antique esprit prophétique. Mais de même que la situation était changée, les allures qu'il adopta furent aussi complètement autres. Il ne s'agissait plus de menacer un peuple rebelle de la vindicte céleste; il souffrait à présent pour son inébranlable attachement à la religion de ses pères. Les odieuses persécutions dont il était la victime le firent revenir à ces espérances auxquelles les anciens voyants avaient prêté de si vives couleurs et qu'il avait eu le temps de perdre de vue. Il se plaisait à contempler le mirage d'une révolution prochaine et définitive qui changerait la face du monde, et inaugurerait le règne du fils de David qui lui avait été promis. Une longue série à! apocalypses^ renchérissant les unes sur les autres quant aux tableaux fantastiques de ces péripéties suprêmes, vint relever le courage des martyrs, et créer, avec la perspective d'un nouvel ordre de choses, une théologie nouvelle aussi, et féconde en motifs moraux et en consolations. Mais cela ne rentre pas dans le cadre dans lequel nous devons nous renfermer pour le moment ; nous nous réservons d'y revenir dans d'autres parties de cet ouvrage.
Avant de nous occuper plus spécialement de la littérature prophétique elle-même, nous devons nous arrêter un moment encore à certains faits généraux, consignés pour la plupart dans les livres historiques, et qui, sans être absolument étrangers à la sphère que nous aurons à explorer de préférence, tiennent cependant plutôt aux formes extérieures du prophétisme antique et à l'opinion que le vulgaire s'en faisait.
Disons d'abord quelques mots sur les noms par lesquels les prophètes sont habituellement désignés dans les nombreux textes où il est question d'eux. Il y a à ce sujet un passage trèsinstructif dans l'histoire de Samuel (1 Sam. IX, 9). Autrefois, y est-il dit, quand on voulait aller consulter Dieu, on disait : Allons chez le voyant; car on appelait voyants, les hommes qu'on nomme aujourd'hui prophètes. Le changement de nom correspond nécessairement à un changement de la notion. Le prophète, dans le sens qui a justement fini par prévaloir, est toujours un personnage qui non seulement parle au nom de Dieu, mais qui prend aussi l'initiative vis-à-vis du public et qui se préoccupe essentiellement des intérêts de la religion et de la théocratie dont il est le promoteur et l'interprète. Ici nous nous trouvons sur un terrain tout différent. Aller consulter Dieu, dans la bouche des gens du commun, cela pouvait être l'effet d'une curiosité superstitieuse, relative à des intérêts privés d'une minime importance. Ainsi dans le cas dont il s'agit, Saûl est envoyé par son père à la recherche de quelques ânesses égarées. Comme il ne les retrouve pas tout de suite, il va porter son denier au voyant qui doit lui dire ce qu'elles sont devenues, n va sans dire que nous ne ferons pas à Samuel l'injure de croire qu'il a fait le métier de devin, tel que pourrait le faire supposer cette anecdote. Mais celle-ci prouve que ce métier existait, que le peuple y croyait, que c'était un gagne-pain pour des gens qui profitaient de la crédulité des autres. Le voyant était censé voir ce que d'autres ne voyaient pas. Nous n'avons pas besoin d'enregistrer ici les innombrables passages où il est parlé des différentes méthodes de divination usitées chez les Israélites, mais qui, par l'influence même des prophètes, ont fini par être proscrites et par disparaître. Il nous suffit d'en avoir
constaté l'existence. Plus nous remontons dans l'histoire, plus nous rencontrons d'exemples de ces usages; les rois mêmes paraissent avoir eu leurs devins ou diseurs d'oracles attitrés. Bien tard encore, les voyants sont assimilés aux devins (Mich. III, 7). Dans la suite cependant, ce terme reçut une signification plus noble. La différence entre les deux expressions s'effaça, et la prophétie, c'est-à-dire toute instruction donnée par la bouche des organes de Jéhova, fut appelée une vision, une communication faite par l'esprit de Dieu à celui de l'homme d'une manière directe et immédiate, par une espèce d'intuition, sans que nous ayons besoin de nous expliquer l'emploi de ce terme par un état d'extase dans lequel l'orateur ou l'écrivain se serait trouvé habituellement. Mais l'usage consacra plus particulièrement l'autre terme, dont le sens étymologique était mieux approprié à la position de ceux dont il devenait le titre quasi-officiel.
En effet, il est plus que probable que la racine dont est dérivé le mot hébreu nabî (le prophète), exprime la notion d'un parler solennel et inspiré. Le nabi est appelé homme de V esprit (Osée IX, 7), c'est-à-dire dirigé, animé, instruit par l'esprit divin. C'est dans sa bouche que Dieu met ses paroles (Deut. XVIII, 18. Amos III, 8). Il est lui-même appelé la bouche de Jéhova (Jérémie XV, 19). Quand Moïse s'excuse de n'avoir pas le don de la parole, il lui est dit que son frère sera sa bouche, son prophète (Exod. IV, 16; VII, 1), tandis que lui sera son dieu, celui qui l'inspirera. On voit que l'emploi de plus en plus général de cet autre terme accuse un point de vue différent de celui que nous avons rencontré d'abord en nous représentant l'opinion populaire et primitive, bien que là aussi l'idée de l'influence d'un élément supérieur et divin ne fût pas exclue.
Ces mêmes conceptions imparfaites se reconnaissent encore dans l'importance attachée anciennement aux songes, lesquels étaient considérés comme un moyen de révélation (Nombres XII, 6. Deut. XIII, 2. Joël III, 1, etc.) Il s'en trouve de nombreux exemples dans l'histoire traditionnelle, depuis l'époque des patriarches jusqu'aux temps les plus récents ; et les prophètes ne manquent pas de signaler l'abus qui ne s'en faisait que trop facilement (Zach. X, 2. Jérém. XXIII, 25 suiv.; XXVII, 9). En général, il y a lieu de relever ce fait que le vrai prophétisme, celui qui se dessine si nettement et si admirablement dans les écrits que nous allons étudier, a dû s'employer non-seulement à
inculquer à la nation les principes de la religion et d'une morale basée sur la crainte de Dieu, mais encore à déraciner une masse d'erreurs et de préjugés, à combattre et à bannir des pratiques superstitieuses qui étaient tout aussi familières aux Israélites qu'aux autres peuples de l'antiquité.
Si dans ces temps reculés les idées relatives à la science supérieure de certains hommes étaient encore peu épurées, nous ne serons pas étonnés de ce que les formes aussi, sous lesquelles ils faisaient valoir ce mystérieux privilège, se ressentaient de la tendance générale des esprits. Ces formes ont donné à la chose des couleurs que nous n'y voyons plus dans le siècle où le prophétisme, adoptant généralement les méthodes littéraires, ne recourait plus aux moyens dont il s'était servi pendant ses débuts. Nous attachons peu d'importance à ce que les prophètes des premiers temps ont pu porter un costume particulier, comme cela semble résulter des récits relatifs à Élie et à Elisée. Cet usage était dédaigné plus tard, et abandonné aux devins de bas étage (Zach. XIII, 4). Cependant la tradition postérieure persistait à y voir un trait caractéristique du prophétisme (Hébr. XI, 37), et on le vit même revivre dans la personne de Jean-Baptiste (Matth. III, 4).
Mais voici un autre élément qui accompagnait autrefois la manifestation prophétique et dont nous avons déjà eu l'occasion de parler en passant. C'est l'emploi de la musique, soit vocale, soit instrumentale. Il en est question explicitement dans le récit concernant les disciples de Samuel. Ailleurs (2 Bois III, 15) nous voyons un prophète, auquel on demande un oracle, réclamer préalablement l'intervention d'un musicien pour se mettre luimême dans une disposition d'esprit qui le rende capable de rempUr son ministère. Le verbe, qui d'ordinaire est employé pour le discours prophétique, sert également pour l'exercice du chant et des instruments (1 Chron. XXV, 1 suiv. Comp. Exod. XV, 20). Nous ne ferions donc pas trop de difficulté à admettre que dans l'origine les oracles des prophètes se débitaient en chantant, peut-être même avec accompagnement. En tout cas cet usage paraît avoir cessé avant l'époque où l'on commença a les écrire. Mais l'ancienne coutume a laissé des traces assez profondes dans le style même des prophètes écrivains auquel nous reviendrons. Les allures poétiques de leur diction, et surtout l'observation si fréquente des règles de la symétrie,
OU de ce qu'on appelle le parallélisme, en est une preuve non méconnaissable.
Pour captiver l'attention du public et poujr faire une impression plus durable sur les esprits, les anciens prophètes aimaient à représenter ce qu'ils avaient à dire par des actes symboliques, destinés à frapper les sens et à intéresser l'imagination, et dont l'explication, ajoutée après coup, se gravait ainsi plus profondément dans la mémoire. Ainsi le prophète Çideqiyah se montra devant le roi los'afat, affublé de cornes de fer pour symboliser l'éclatante victoire qu'il lui prédit (1 Rois XXII, 11); le prophète Ahiyah déchire son manteau pour anngncer à larobe'am que le royaume de David sera divisé (1 Rois XI, 29). Telle est encore la scène qui se passe entre le prophète Elisée mourant et le roi loas' (2 Rois XIII, 14 suiv.), celle où Ésaïe inscrit des paroles énigmatiques sur un tableau exposé aux regards du public (chap. VIII, 1), celle où le même prophète se présente dans la rue avec un costume irrégulier (chap. XX), etc. Plus tard il n'est plus question de pareilles exhibitions ; elles sont remplacées par des récits allégoriques qu'on aurait tort de prendre pour des faits réels, bien que les apparences semblent le demander. Nous y reviendrons lorsqu'il sera temps d'en parler.
Tout ceci, cependant, pouvait parfaitement bien s'allier à des manifestations sérieuses et sensées. Mais il y a d'autres faits qui nous permettent peut-être de constater une certaine analogie entre les origines du prophétisme vulgaire (que nous nous garderons bien de confondre avec celui dont nous possédons les monuments authentiques) et ce qu'on est convenu d'appeler le Schamanisme chez les peuples arriérés de l'Asie et de l'Afrique. Là, la divination, proche parente de la sorcellerie, affecte des allures excentriques, un costume bizarre, des gestes désordonnés, des cris inarticulés, des contorsions des membres, des actes, enfin, à l'égard desquels il est souvent difficile de distinguer l'exaltation vraie et sincère, soit de la fraude intéressée, soit de la franche folie. Si l'on devait penser que nous allons ici beaucoup trop loin en rapprochant des choses par trop profanes de ce qui appartient au sanctuaire de l'histoire biblique, nous demanderons la permission de mettre sous les yeux de nos lecteurs les faits suivants.
On sait que chez les Grecs le prophète ou devin (car ici cela revient au même) est appelé manêis, d'un mot qui, d'après une
étymologie incontestable, signifie quelqu'un qui est hors de ses sens, qui ne se possède pas. Les Latins de même parlent de délire et de rage à propos de cette catégorie de personnes^ Eh bien, le terme et la chose se retrouvent également dans nos textes. Nous citerons un prophète qui, par sa seule apparition, fait sur les assistants Teffet d'être fou (2 Rois IX, 11), et est en conséquence qualifié par un mot qui a cette signification (comp. 1 Sam. XXI, 13 suiv.). Quand Saûl, arrivé au milieu d une assemblée de disciples de Samuel, est saisi par l'esprit, qu'il jette ses habits et se roule à terre (1 Sam. XIX, 24), ces manifestations au moins très-singulières sont désignées par le verbe qu'on traduit ailleurs par prophétiser et qui en cet endroit même sert à caractériser l'état des autres personnes présentes, de sorte qu'en le voyant, on disait : Saûl aussi est devenu prophète ! Le même verbe est employé 1 Sam, XVIII, 10, où Saul se livre à un accès de fureur subite contre son jeune écuyer, pendant que celui-ci cherche à l'amuser avec son instrument. On voit clairement que ces divers phénomènes psychiques, depuis l'exaltation qui renforce les facultés de l'esprit jusqu'à la folie qui les anéantit, étaient considérés comme produits par une même cause quoique à différents degrés, et se prêtaient sans peine à une désignation commune. Les termes de fou et de prophète sont encore accolés ensemble par Jérémie (XXIX, 26; comp. Osée IX, 7). Que devons-nous conclure de tout cela ? Que les deux notions doivent se confondre partout et absolument ? que nous aurons à considérer les ouvrages que nous allons lire comme le produit d'une intelligence plus ou moins troublée? Pas le moins du monde. Cela prouve seulement deux choses : d'abord qu'il faut se garder de mettre sur la même ligne tous les faits mentionnés dans l'histoire au moyen de ce seul et même terme, et d'appliquer la notion que nous suggère la lecture des monuments littéraires duprophétisme, qui datent tous d'une époque plus récente, à ce qui appartient à un stade antérieur du développement des idées religieuses ; en second lieu, qu'on aurait tort d'accorder tout autant de crédit à des traditions populaires qu'à des documents authentiques. Autrement on risquerait de se faire d'un Samuel même une idée beaucoup moins avantageuse que celle que nous nous sommes
ï Furor, rabieSy etc. Cic. de divin. I, 2, 18, 31 ; II, 48, 54. Virg. Aen. VI, 45, T7, etc.
cru autorisé à donner de son ministère et de son influence. Voilà aussi pourquoi les prophètes véritables, les glorieux champions de la théocratie idéale, ont eu à lutter constamment, et non pas toujours avec succès, contre ceux qu'ils appellent les faux prophètes, et qui sans doute étaient les continuateurs et héritiers directs des devins d'autrefois. Faisant de leur prétendu savoir un métier lucratif, ils avaient un intérêt à dire ce que les gens aimaient à entendre (Mich. III, 5, 11), et non ce qui aurait été utile et salutaire à la chose publique.
Si nous nous abstenons d'entrer dans de plus amples détails pour caractériser les différents degrés de l'inspiration, ce n'est pas que nos idées ne soient pas suffisamment arrêtées à cet égard, ou trop peu sûrement fondées sur des témoignages irréfragables. Tout au contraire, le Nouveau Testament nous offrira des explications tellement claires et complètes, que nous pouvons nous dispenser d'en dire davantage pour le moment. L'apôtre Paul traite la question à fond dans le quatorzième chapitre de la première aux Corinthiens. A la lecture de ce texte, on se convaincra que les faits et les phénomènes qui se sont produits dans l'Église chrétienne, soit à son début, soit plus tard encore, n'étaient rien de nouveau, mais que l'histoire du peuple Israélite fournit pour tous les analogies les plus frappantes.
Pour en revenir aux prophètes écrivains, les seuls à l'égard desquels nous soyons à même de nous former une opinion parfaitement exacte, nous tenons à caractériser leur enseignement d'une manière plus spéciale d'après leurs ouvrages. C'est là une lâche extrêmement facile. Tout ce qui tient à leurs idées religieuses, morales et sociales s'y trouve énoncé avec la plus entière lucidité. Et si, à la lecture de leurs textes, on se voit assez souvent arrêté par des obscurités, même quelquefois par des difficultés insurmontables et désespérantes, cela provient moins fréquemment de notre connaissance imparfaite de leur langue, que des nombreuses et incessantes allusions à des détails historiques qui nous sont inconnus, mais qui aussi n'auraient plus d'importance pour nous, lors même que nous en salarions
davantage. Quant à Tautre élément, il ne renferme pour nous aucun mystère ; nous en comprenons Tobjet et la tendance aujourd'hui encore tout aussi bien que les contemporains des auteurs, et en tout cas mieux que ceux qui, pendant plus de vingt siècles, y ont cherché des choses auxquelles ceux-ci n'avaient jamais songé.
La théologie des prophètes (si tant est qu'on veuille se servir de ce terme presque trop prétentieux, là où il ne s'agit pas d'une série de dogmes coordonnés en système), se réduit à un petit nombre de principes généraux tellement simples, qu'au gré de la dogmatique passablement compUquée qui a été entée sur la prédication évangélique, ils pourraient presque être assimilés à ce que nous avons coutume d'appeler la religion naturelle. Hâtons-nous cependant d'ajouter que la base en est une autre, et qu'ils n'apparaissaient aucunement sous ce point de vue à ceux qui les professaient et les prêchaient. Pour eux, tout ce qu'ils disent leur vient directement d'en haut ; ils se savent les organes d'une révélation divine ; ils se sentent inspirés, animés de l'esprit de Jéhova, et si tous leurs discours commencent par ces mots : Voici ce que dit l'Étemel — ce n'est certes pas chez eux une phrase de convention, et encore moins une affectation vaniteuse ou téméraire, mais l'effet d'une conviction profonde, du vif et irrésistible mouvement de l'âme qui cherche et trouve son appui dans une communication immédiate avec la source de toute vérité et de tout bien, et cela d'autant plus sûrement qu'elle se sait en opposition avec le monde hostile ou indifférent qui l'entoure et qui lui résiste, et dont elle veut vaincre la résistance et l'inertie. Car il n'y a jamais eu de vrais prophètes (et le Christianisme en a produit un nombre infiniment plus grand) que là où les conflits qui décident de la direction spirituelle de l'humanité, exigent et provoquent un déploiement de force morale, dont l'homme, si sa smcérité est à la hauteur de son dévouement, se gardera bien de se faire honneur à lui-même. Du reste, cette conviction intime d^être un organe de Dieu, cette immédiateté du rapport entre 1 esprit qui donne et l'intelligence qui reçoit, pouvait amener dans la forme du discours jusqu'à une espèce d'identification des personnes, et dans maint passage, où le lecteur pourrait hésiter en voulant distinguer celle des deux qui parle, il sera plus juste de dire qu'il ne faut pas faire de distinction du tout.
En comprenant ainsi l'inspiration des prophètes, nous écartons
sciemment et explicitement la conception traditionnelle qui se la représente comme un fait purement mécanique , c'est-à-dire comme Taction de Tesprit de Dieu sur Tesprit de Thomme^ se produisant de manière que celui-ci serait resté tout à fait passif ^ et aurait dû être amené à parler de choses absolument étrangères à son horizon , et par cela même inintelligibles à la génération à laquelle il s'adressait. Anciennement déjà, et naguère encore, on a poussé la crudité de cette conception jusqu'à comparer les prophètes à des instruments de musique qui produisent des sons, au gré de Tartiste qui les manie, sans avoir conscience de ce qu'ils font. On a cru ainsi revendiquer pour eux une plus grande autorité et exalter leur dignité en les séparant plus complètement du reste des mortels, avec lesquels ils n'auraient plus même partagé le privilège de réfléchir et de raisonner. On n'a pas vu qu'on leur ôtait toute valeur personnelle, qu'on les rabaissait même au niveau de la machine, et qu'on leur enlevait toute espèce de titre à l'admiration de la postérité, laquelle leur sera acquise en raison directe de la part d'initiative qui leur revient dans la tâche que la Providence leur a imposée. De plus, on fausse la notion même du prophétisme en lui attribuant, comme son office capital, la mission de prédire des détails isolés de l'histoire d'un siècle lointain, tandis que toute l'activité de ses représentants, tous leurs eflbrts se concentrent sur les besoins du moment, sur ce qu'il y avait de plus pressant et de plus actuel, et que les tableaux d'avenir mêmes, qu'ils se complaisent à retracer, sont toujours subordonnés aux effets probables de leurs prédications, et se rapportent par conséquent aux destinées de la génération présente.
Mais il y a un autre préjugé encore à signaler une fois pour toutes, un préjugé qui est également de nature à amoindrir la gloire des prophètes hébreux, et que partagent bien des gens fort peu disposés à adopter le point de vue que nous venons de combattre. C'est que ces orateurs du monothéisme et de la théocratie auraient été simplement les interprètes de la loi mosaïque, et n'auraient eu d'autre but que de faire connaître et respecter des prescriptions formulées depuis longtemps, mais méconnues par une population corrompue et dégénérée. Si cette assertion consistait à dire que les prophètes de tous les siècles
1 Voyez plutôt la déclaration explicite et positive de Paulj i Corinih. XIV, 32.
ont proclamé les principes mêmes que nous avons cru pouvoir faire remonter jusqu'à Moïse, nous n'aurions pas d'objections à faire. Mais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend. On prétend que c'est la loi écrite, telle que nous la possédons encore, qui a été la source à laquelle ils puisaient, le texte qu'ils commentaient. Or ceci, nous le contestons de la manière la plus formelle. Jamais les anciens prophètes n'invoquent un code écrit et officiellement promulgué. Jérémie est le premier qui fasse allusion à une loi de ce genre, et chez ses successeurs il est assez facile de découvrir des traces éparses, mais comparativement rares, du même fait, mais antérieurement jamais. Il est vrai que le mot Torahy par lequel les Rabbins ont désigné la loi mosaïque écrite, se rencontre assez fréquemment chez plusieurs des anciens, mais c'est dans son sens général et étymologique, où il signifie toute espèce d'instruction et plus particulièrement celle qu'ils donnaient euxmêmes. Nous irons plus loin et nous dirons que, pour autant que la loi contenue dans le Pentateuque est en grande partie une collection de règlements relatifs au culte et sanctionnés par des pénalités prononcées contre les transgresseurs, les prophètes se mettent en opposition directe avec l'esprit de cette loi, en parlant avec dédain de ces formes et coutumes qui, pour bien des gens, constituaient la religion tout entière, et qui certainement ne sont pas représentées comme accessoires ou facultatives dans les textes qui nous sont parvenus ^ Ils vont jusqu'à nier que Jéhova se soit occupé de pareilles prescriptions, lorsque, au Sinaï, il proclamait les grands principes de l'Alliance à contracter avec Israël^.
Ainsi loin d'assigner aux prophètes le rôle secondaire de simples commentateurs d'une législation religieuse et liturgique qu'ils auraient trouvée toute faite, établie et généralement reconnue, et de leur faire reprendre en sous-œuvre une besogne au fond déjà achevée avant eux, c'est pour eux, pour leur corps, pour leur école, que nous revendiquons l'honneur d'avoir courageusement abordé une tâche qui demandait les efforts soutenus de plusieurs siècles, de s'y être dévoués avec un héroïsme à toute épreuve, et d'avoir attendu de la parole enthousiaste et convaincue
« Amos V, 21 suiv. Os. VI, 6; VIII, 13; IX, 3 suiv. Es. I, 11; XXIX, 13. Mich. VI, 6, etc.
« iét. Vil, 21 suiv.
et de la force intrinsèque de la vérité divine ce que jamais la lettre morte d'un règlement ne saurait produire. La codification ne devint même possible que lorsque la meilleure partie de la besogne prophétique était faite, çt que déjà d'autres points de vue et d'autres intérêts commençaient à prédominer. L'histoire du Pentateuque prouvera surabondamment la justesse de cette assertion.
La notion de Dieu, telle qu'elle se produit partout dans les écrits des prophètes, leur assure déjà à elle seule une place à part dans l'histoire; surtout quand on songe de combien de siècles leur enseignement net et positif, et mis à la portée de toutes les intelligences, a précédé les conceptions plus ou moins vagues et arbitraires des écoles grecques, qu'on pourrait être tenté de comparer ici. Si les amateurs de la spéculation philosophique peuvent étudier avec prédilection les théories de Platon, en revanche les prédications beaucoup moins transcendantes des prophètes se sont ménagé la chance d'exercer sur les masses une influence que n'a jamais acquise la métaphysique ; et si la religion est et doit être l'afiaire de tout le monde, et non pas seulement de quelques esprits privilégiés, il s'ensuit que c'est aux prophètes hébreux, dont nous aussi nous sommes les héritiers directs, que l'humanité est redevable d'un bienfait dont elle n'a pas encore cessé de jouir.
Nous ne nous arrêterons pas à prouver que la théologie des prophètes avait pour base le monothéisme le plus absolu, et que le polythéisme, sous quelque forme qu'Use produisît, ne leur était pas seulement antipathique comme offensant leur sentiment religieux et comme une source de corruption morale, mais qu'ils le combattaient aussi comme contraire à la raison et au simple bon sens. Ils ne partagent pas cette opinion populaire qui, tout en reconnaissant le dieu d'Israël, admet que chaque peuple ait le sien, et transporte ainsi les rivalités nationales dans une région supérieure. Pour eux, les dieux des autres peuples ne sont pas seulement impuissants au point de provoquer la raiUerie de quiconque veut réfléchir : ils n'existent pas, ils sont le produit de la fantaisie des hommes, d'une grossière et ridicule superstition. Il n'y a qu'un seul Dieu qui existe véritablement, qui a créé l'univers en le tirant du néant, et qui le maintient, le conserve et le gouverne avec une puissance saus bornes et une sagesse incommensurable. Aussi le nom qu'ils lui donnent de préférence
énonce-t-il ce fait de son existence absolue. Ce n*est pas on nom commun et de catégorie, qui pourrait être également appliqué à ces êtres imaginaires dont nous venons de parler. C'est un véritable nom propre, réservé exclusivement à celui qui existe de toute éternité et duquel émane toute vie et toute autre existence. Il s'appelle laAewek (et non Jébova, comme nous avons rhabitude de prononcer) : Celui qui est, et ce seul terme nous permet non-seulement de constater que la théologie des prophètes, elle aussi, s'est élevée au-dessus du niveau des autres religions, dans lesquelles les prérogatives de la divinité ne sont que des qualités humaines renforcées, mais qu'en même temps elle a fermement retenu et fortement accentué l'idée de la personnalité, tandis qu'ailleurs la philosophie a abouti à de pures abstractions ^
Cependant nous nous trouvons ici en face d'une objection assez commune, et fondée sur des faits qui paraissent donner le démenti à la thèse que nous venons de formuler. Nous voulons parler des nombreux anthropomorphismes qu'on rencontre à chaque page des écrits dont nous allons nous occuper. Le langage des prophètes ne recule pas devant Temploi de certaines tournures ou formes de la pensée qui dépassent quelquefois les bornes de ce que l'usage des locutions Jt)ibhques nous a rendu familier à nous-mêmes, et qui, à première vue, semblent trahir une conception passablement vulgaire. Il y a différentes observations à faire à ce sujet.
Et tout d'abord, il faut tenir compte des ressources trèsrestreintes qu'offrait aux prophètes la langue de leur pays et de leur siècle. Elle n'était pas du tout façonnée encore pour exprimer convenablement et directement des notions abstraites, ou pour dire plus vrai, elle a toujours eu à lutter contre cette imperfection inhérente aux idiomes sémitiques en général et que n'ont pas manqué de ressentir les philosophes juifs des temps postérieurs, surtout encore au inoyen âge, où la métaphysique a vainement lutté contre cet obstacle de plus en plus gênant. Ajoutez à cela que plus on remonte dans l'antiquité de l'histoire Israélite, plus on reconnaît l'étroite liaison entre les conceptions abstraites et
1 Dans notre traduction noas nons servons assez régulièrement du terme usité dans nos bibles protestantes françaises : l'Étemel, tandis ({ue dans les bibles cat bolides et en général dans les autres langues, on suit la règle prescrite par les Habbina en traduisant : le Seigneur. Seulement, quand le nom est mis dans la boucbe des gens du peuple ou même des païens, nous avons cru devoir conserver la forme bébraîqae.
l'expression poétique dont elles aimaient à se revêtir. Or, la poésie y par sa nature même^ affecte les formes concrètes et palpables. C'est à cette cause que nous devons une première série d*anthropomorphismes qui semblent prêter à la divinité un mode d'existence et d'action pareil à celui du simple mortel. Cependant plusieurs de ces expressions, qui au fond sont tout bonnement des métaphores, ont passé dans le langage religieux moderne, tandis que d'autres, ayant absolument la même origine et la même valeur, choquent notre goût et ont été proscrites jusque dans les traductions autrement les plus fidèles. Nous aussi nous parlons encore de l'œil et de la main de Dieu, sans que personne se méprenne sur la portée de ces termes ; nous ne voyons donc pas pourquoi nous reprendrions les théologiens Israélites au sujet des oreilles, des pieds et même du nez du Très-Haut, toutes ces expressions, évidemment figurées, représentant autant d'attributs permanents ou de manifestations momentanées de la divinité. Nous ne croyons pas que les auteurs, en s'en servant, les aient prises au pied de la lettre, et n'aient pas eu conscience du véritable rapport entre la forme et le fond.
Une autre source de laquelle nous aurons à dériver une série d'anthropomorphismes qui ne tiennent plus exclusivement aux formes poétiques du langage, c'est la conception encore trèsprimitive de la construction de l'univers, telle qu'elle a été commune à toute l'antiquité. Partant du fait, pour eux indubitable, que la terre est un disque immobile surmonté d'une voûte solide (d'un firmament, comme disait le terme technique), les prophètes, en parlant du gouvernement du monde et de la providence divine, étaient naturellement amenés à se servir de formules qui peuvent nous paraître bien enfantines, au point de vue de notre science cosmologique actuelle. Mais s'ils placent le trône de Dieu sur cette voûte céleste, du haut de laquelle son regard embrasse la création tout entière, dont la terre est le centre et la partie essentielle, ils ne disent, après tout, que ce qui, aujourd'hui encore, offre à des millions d'hommes toutes les consolations qui peuvent découler de l'idée de la providence. A moins de vouloir leur faire un crime de n'avoir pas été des astronomes de la force de Kopernik, il faudra convenir que ces anthropomorphismes sont très-excusables et n'amoindrissent en rien la notion de Dieu. Il y a toujours corrélation parfaite entre elle et celle du monde, et pour leur foi religieuse les attributs de la toute-présence et de la toute-science
ne sont pas pour cela circonscrits dans de mesquines limites. Bien qu*ayant eux-mêmes un horizon moins étendu, ils reconnaissent et proclament que celui du créateur n'a pas de bornes, et ils s'inclinent humblement devant les problèmes de mécanique céleste qu'ils entrevoient sans oser en aborder la solution.
n y aurait à faire des réserves plus séf ieuses sur une troisième classe d*anthropomorphismes« qui touchent de plus près à la conception éthique de la divinité. Nous voulons parler des innombrables passages Où il est question de la colère, de la jalousie, de la vengeance, du repentir de Dieu, et d'autres affections ou passions encore, que nous blâmons en partie dans les hommes mêmes. Que ces traits, surtout par leur fréquente répétition, soient de nature à permettre des soupçons à l'égard de la pureté des idées religieuses, et que le progrès de celles-ci ait dû arriver à les faire éviter ou proscrire, nous nous garderons bien de le nier. Néanmoins nous croyons pouvoir présenter quelques considérations qui serviront à faire apparaître de pareilles locutions sous un jour moins défavorable. D'abord nous ferons remarquer qu'aujourd'hui encore nous nous servons sans le moindre scrupule de certaines locutions également anthropomorphistiques, en ce qu'elles transportent à Dieu des qualités qui ne conviennent qu'aux hommes. C'est ainsi que nous parlons de sa grâce, de sa miséricorde, de sa véracité, de sa fidélité, etc. Seulement cela ne nous choque pas parce que nous y voyons des vertus. Hé bien, à y regarder de près, c'est très-certainement dans le même sens que les prophètes ont attribué à la divinité des qualités qui nous apparaissent, à nous aujourd'hui, comme des défauts. La colère de Dieu n'est au fond pour eux que l'une des manifestations de sa sainteté et de sa justice, le repentir n'est qu'un autre nom pour la longanimité et le pardon, la jalousie est une figure hardie qui tient à une allégorie des plus usitées dont nous aurons à parler plus tard encore, et qui, en fin de compte, n'est que le corollaire de la thèse de l'unité de l'être divin. Que le vulgaire ait pu, à l'égard de tous ces attributs, s'en tenir au sens prochain et humain, nous l'admettrons sans peine ; mais dans cette sphère même, combien est-on resté au-dessus des tristes et pitoyables égarements de la mythologie grecque ! Et pour ce qui est des prophètes, nous n'aurons qu'à rappeler qu'ils ont été les premiers et les seuls théologiens de l'antiquité qui aient
hautement préconisé la sainteté de Dieu comme l'attribut qui ripmait tous les autres, quant à ses rapports avec les hommes.
On pourrait encore alléguer, comme une preuve de Timperfeclion relative de la notion de Dieu chez les prophètes, l'emploi d'un nom qui, d'après sa signification en apparence la plus naturelle et étymologiquement la mieux justifiée, paraît déroger à la dignité de l'Être suprême. D'après la traduction reçue, il est appelé le Dieu des armées {Çebaôf). Or, nous ne contestons pas que le terme hébreu que nous venons de nommer ait au fond la valeur indiquée, comme le prouvent d'innombrables passages où il est cependant généralement employé au singulier^. Nous ne contestons pas non plus que les prophètes aiment à représenter Dieu comme celui qui règle le sort des batailles, qui marche à la tête de son peuple contre ses ennemis et qui lui donne la victoire. L'interprétation du terme en question dans un sens guerrier n'aurait donc, à vrai dire, rien d'extraordinaire. Nous accorderons même que dans quelques passages ^ ce sens se recommande de préférence. Nous avons cependant de la peine à admettre que les prophètes se soient placés à un point de vue si essentiellement, si exclusivement politique et militaire. Déjà le fait qu'ils se servent d'un pareil nom avec une prédilection non méconnaissable, semble devoir autoriser le doute à cet égard. Mais nous n'avons garde d'en appeler à un sentiment instinctif pour recommander une autre interprétation. Nous croyons que les textes eux-mêmes nous y conduisent. En effet, l'une des formules les plus fréquentes de l'Ancien Testament, et qui revient dans plus d'un livre et à diverses époques de l'histoire, c'est celle de Y Armée des cieux. Cette formule est employée dans deux sens différents. Généralement on désigne par là les astres, soit tout simplement comme corps célestes et comme l'un des éléments de la création, soit surtout en tant qu'ils étaient l'objet d'un culte païen et idolâtre ^. Plus rarement elle désigne les anges ^ ou êtres supérieurs, qui entourent le trône de Dieu pour attendre ses ordres et les exécuter. Quelquefois même les deux notions se combinent si bien dans la
^ Le pluriel, dans le sens militaire, est peu fréquent. Gomp. Deut. XX, 9. Jér. III, 19. Ps. LXVIII, 13.
« Voyei par ex. Es. XIII, 4 (comp. Zach. XIV. 3). 1 Sam. XVII, 45. É8. XXXI, 4.
8 Deut. XVII, 3. 2 Rois XVII, 16; XXI, 3 suiv. Soph. I, 5. Jér. VIII, 2. Es. XXXIV, 4; XL, 26. Néh. IX, 6, etc.
4 1 Rois XXII, 19. Ps. cm, 21. Jos. V, 14.
pensée, qu'elles paraissent presque se confondre ^ , de sorte qu'on est amené à supposer que la conception si familière à Tesprit sémitique, de la divinité des astres, a été pour quelque chose dans la formation de ce terme à double signification. En tout cas on reconnattra dans l'emploi de cette formule du Dieu des armées Imtention manifeste des prophètes de mettre celui qu'ils prêchaient au-dessus de tous ceux qu'adoraient les autres peuples. C'était de leur part une déclaration monothéiste des plus positives. Mais dès lors on comprendra aussi que nous n'avons pas tort en la traduisant plutôt par : le Dieu des astres. Si Ton préférait une tournure qui exprimât à la fois les deux notions dont nous venons de parler, on pourrait dire : le Dieu des armées célestes ; mais nous ne croyons pas que cela soit plus conforme à la pensée des auteurs.
Le plus ancien écrivain qui ait fait usage de cette formule et qui s'en sert très-fréquenmient, c'est le prophète Amos. Après lui, nous la trouvons encore quelquefois, mais très-rarement^, dans sa forme primitive. Déjà Ësaïe introduisit une formule abrégée, qu'on rencontre chez lui à chaque page et qu'après lui adoptèrent tous les prophètes, à la seule exception d'Ézéchiel, qui ne s'en sert jamais. Au lieu de Dieu des armées, ils disent laheweh des armées, ce qui, dans les versions protestantes, est ordinairement rendu par cette phrase: l'Éternel des armées. Cette traduction ne nous paraît pas heureuse ; elle ne représente pas une notion bien précise, en ce qu'elle conserve une ellipse qui gêne le lecteur. Pour les successeurs d'Amos, ce qui avait été dans le principe un génitif qualificatif devint, par abréviation, une épithète et par suite un élément du nom propre. De lahetoek, le dieu des Çebaôt (armées) , on fit : laheweh - Çebaôt , et nos anciens traducteurs français et allemands ont eu parfaitement raison de mettre : le dieu Sabaot. Nous adoptons leur manière de voir, sans hésiter, partout où les deux noms se trouvent juxtaposés sans le terme intermédiaire qui assure au second sa valeur de nom commun ^,
1 Pb. CXLVIII, 2, 3. Job XXXVIII, 7.
« Os. XII, 6. Jér. XXXVllI, 17; XLIV, 7.
^ Nous avons un exemple frappant de la transformation d'un nom commun en nom propre. Les apôtres ont nommé Jésus VOint {Christos), dans un sens particulier et consacfé déjà par la théologie juive. £t bientôt de Jésus U Christ, il se forma le nom de Jétu^Ckrist, où le qualificatif est devenu partie intégrante du nom propre. A. T. 2« part. — I. 3
Par tout ce que nous venons de dire, on voit que le reproche, si souvent fait à la théologie des prophètes, d'être surchargée d'anthropomorphismes, se modifie singulièrement, quand on sait distinguer la forme du fond, et faire la part des habitudes ou des exigences du langage. Il y a cependant un dernier fait à signaler ici, le plus important peut-être dans cet ordre d'idées, et auquel nous devons d'autant plus nous arrêter qu il tient positivement au fond même de l'enseignement prophétique et en constitue ce qu'il a de plus original et de plus caractéristique. C'est ce qu'on appelle, d'un nom parfaitement bien choisi , le particularisme de leur religion, c'est-à-dire la revendication, pour la nation Israélite, et relativement au gouvernement providentiel du monde, de certains et notables privilèges refusés au reste de l'humanité.
Israël est le peuple élu entre tous. Jéhova s'est déclaré trèsanciennement déjà le Dieu de ses premiers pères ; il a solennellement réitéré ses promesses à l'époque décisive de son histoire, lors de l'émigration d'Egypte ; il a contracté alors avec lui une alliance basée sur un contrat synallagmatique, par lequel, sous la condition d'une stricte obéissance et d'une répudiation absolue de tout culte étranger, il s'engageait à assurer à la race de Jacob la paisible possession du pays de Canaan et une durable prospérité. Maintes fois, dans le cours des siècles, les égarements du peuple rompirent ce pacte, et les générations rebelles ressentirent les funestes conséquences de leur infidélité ; mais toujours jusqu'ici leur repentir avait permis au Maître offensé de leur rendre sa grâce. Cependant les rechutes furent incessantes et provoquèrent, de la part des organes de Jéhova, des avertissements de plus en plus pressants , des reproches de plus en plus amers , des menaces, enfin, de plus en plus terribles. La nation, incorrigible dans la majorité de ses éléments, courait à sa perte. Les peuples étrangers, souvent déjà appelés à servir d'instruments à la juste colère de Dieu, au moyen de châtiments qui avaient laissé des traces indélébiles sur le sol de la patrie, devaient finir par exécuter ses décrets suprêmes, en infligeant à ceux qui ne voulaient pas l'écouter, la peine dix fois méritée de la ruine et de l'extermination. Cette épouvantable catastrophe, que les prophètes eux-mêmes voyaient approcher avec un sentiment de profonde tristesse et d'indicible terreur, leur oflrait cependant une perspective consolante : elle devait opérer au sein du peuple un triage définitif; un petit et faible reste survivrait, ceux-là
sartout qui n* auraient point attiré sur Sion Torage qui devait réduire en cendres le sanctuaire profané. Ce reste deviendrait la souche de l'Israël de l'avenir, d'une nation régénérée, à laquelle un nouveau pacte, désormais inviolable, parce qu'il serait gravé dans les cœurs, assurerait pour toujours la paix et le bonheur. Voilà en peu de mots la substance de ce que nous pouvons appeler la philosophie de l'histoire, telle que la concevaient les prophètes, d'un côté en récapitulant le passé et en appréciant le présent, de l'autre, en pronostiquant l'avenir. Seulement, à regard de ce dernier élément, nous aurons à entrer tantôt dans d'autres détails encore.
A cet exposé succinct, que nous n'avons pas besoin de confirmer par des citations, les preuves se rencontrant à chaque page des textes, nous joindrons une série d'observations destinées à orienter nos lecteurs sur la valeur et la portée de cette conception unique dans son genre et digne de notre plus sérieuse attention.
Nous dirons d'abord que le rapport qu'elle établit entre Dieu et la nation ne peut être mieux défini que par le terme de thio-^ craiiej lequel est consacré depuis longtemps à cet effet, et dont nous nous servirons à notre tour, tout en faisant nos réserves sur le sens qu'il convient d'y attacher. Théocratie veut dire gouvernement de Dieu, à l'exclusion de toute autre autorité qui s'interposerait entre celui qui gouverne et ceux qui sont gouvernés. Cent fois cette définition est implicitement donnée par les prophètes eux-mêmes dans la formule : Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple : formule qui fait surtout ressortir l'élément particulariste de la notion. On peut encore mentionner ici l'emploi si fréquent de Tépithète du Saint d'Israël, laquelle, chez plusieurs auteurs, est la désignation préférée de la personne divine. Ailleurs, Jéhova est nommé le Roi, purement et simplement ; plus souvent le berger d'Israël, par suite d'une allégorie famiUère à des écrivains dont le langage s'est formé originairement au sein d'une populatioii nomade, et qui est d'autant plus expressive qu'elle rappelle immédiatement l'unité de la direction et l'absolue subordination des masses. Mais l'image de prédilection chez les prophètes, et qui, jusqu'à un certain point, prête à la notion de la théocratie les couleurs de la poésie, c'est celle de lunion conjugale. L'idée de l'alliance, dont nous .avons parlé, ne l'aurait pas amenée à elle seule. Il y a cependant à remarquer que
la langue hébraïque se sert du même vocable pour désigner le maître et le mari. Si les prophètes aiment à comparer Tunion entre Jéhova et Israël à celle de Tépoux et de Fépouse, il faut donc partout retenir que ce n*est pas autant le sentiment de Tamour mutuel, que le devoir de la soumission et de la fidélité de l'une des parties qui motive la comparaison. De plus, celle-ci porte beaucoup moins souvent sur le rapport normal entre le mari et la femme que sur les conséquences qui surgissent, quand ce rapport est troublé, c'est-à-dire quand la femme a oublié son devoir et manqué à sa foi. De là, l'usage des termes d'adultère, de divorce et d'autres qui reviennent à chaque instant dans les écrits de tous les prophètes, depuis qu'Osée, le premier, dans une allégorie fameuse, avait introduit dans la littérature cette forme pittoresque de la pensée, et qu'elle était même devenue familière à la simple prose historique. La traduction littérale de toutes les formules qui rentrent dans cette catégorie a quelque chose de gênant et quelquefois de choquant pour le lecteur moderne. Aussi nous sommes-nous permis de remplacer quelquefois par des termes propres des locutions figurées qui risquent d'être comprises dans un sens qu'elles n'ont pas.
Quand on prononce aujourd'hui le mot de théocratie, ceux qui l'entendent songent volontiers à un ordre de choses qu'ils auraient bien tort d'appliquer à ce qu'ont conçu et prêché les prophètes. De nos jours, on confond aisément la théocratie et le gouvernement des prêtres; on l'oppose au gouvernement laïque, et l'on se représente de préférence l'état de la société chrétienne à l'époque de la suprématie papale incontestée, ou tel qu'il serait, si celle-ci parvenait à se reconstituer. Rien n'est plus étranger à la pensée des prophètes qu'une pareille organisation de la société israélite. Vainement on chercherait chez eux l'idée d'une constitution politique façonnée d'après des principes de ce genre. En effet, pendant toute la période de la monarchie, laquelle, à peu de chose près, était aussi celle de leur plus grande gloire, ils n'ont été dans aucun rapport intime avec les prêtres. Autant que nous sachions, Jérémie a été le premier d'entre eux qui ait appartenu à la tribu sacerdotale, et chez lui, tout aussi peu que chez aucun de ses prédécesseurs, il n'y a pas la moindre trace d'un intérêt de caste. Tout au contraire, dans mainte occasion, cette classe est de leur part l'objet de sévères réprimandes. Et si plus tard, après la chute de la monarchie, un autre prêtre, Ézéchiel, assigne à ses
frères une place prééminente dans la constitution idéale qu'il ébauche, ce n*est pas l'histoire du passé qu'il raconte, et puis cela ne l'empêche pas de condamner à un rôle bien inférieur le plus grand nombre de ceux qui étaient appelés au service du temple. De fait, il n'apparaît nulle part que prêtres et prophètes aient eu à mettre leur activité en commun ; la besogne des uns et les aspirations des autres avaient des horizons différents, et si leurs sphères d'action n'étaient pas nécessairement séparées par des tendances divergentes, leurs points de contact, comme nous Tavons déjà fait voir plus haut, étaient bien peu nombreux et de bien peu de conséquence.
Quant à la constitution poUtique du peuple hébreu, si tant est qu'on puisse trouver dans les écrits prophétiques les éléments de quelque chose qui mérite ce nom, ce né serait certes pas la hiérarchie de notre moyen-âge qu'on y découvrirait. Mais ceci nous met en face d'un autre préjugé également mal fondé, qu'il importe d'écarter ici. Bien des gens ont cru, ou croient encore, que les prophètes ont été des républicains, dans le sens actuel de ce mot, c'est-à-dire des adversaires, par principe, de la royauté. On se plaît à opposer la théocratie à la monarchie d'institution humaine, comme deux choses incompatibles au gré de leur école. On se prévaut pour cela d'un récit, assez mal compris, relatif à Samuel (livre P% chap. 8); puis de quelques passages dans les Annales des Rois, où l'un ou l'autre prince est l'objet d'un blâme, précisément au point de vue de la théorie religieuse ; enfin, on en appelle à certains conflits entre tel prophète et tel dépositaire de la puissance civile. Nous avons de la peine à comprendre comment un pareil préjugé a pu se maintenir si longtemps en face de tous les faits qui le contredisent. Nous trouvons bien chez les Israélites des institutions démocratiques locales ou municipales ; mais elles ont existé d'ancienne date et indépendamment des prophètes, et pour ce qui est de la nation prise dans son ensemble, jamais elle n'a été constituée en république, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à un état des choses où il serait plus vrai de dire qu'il n'y avait pas de gouvernement du tout. Jamais l'Orient, en général, n'a connu d'autre forme de gouvernement régulier que la monarchie, et la monarchie autocrate et despotique. Jamais aucun prophète, ni de ceux dont nous pouvons contrôler les actes par des écrits authentiques, ni même des autres, n'a prêché le renversement du trône au profit
d'une constitution d'un genre tout nouveau. Ils ont été, au contraire, les premiers publicistes (si l'on nous permet cette expression) qui aient conçu et proclamé le principe de la légitimité dynastique ; et si, dans l'un, des deux royaumes formés par le démembrement de la monarchie de David, un prophète, par suite d'incessantes révolutions, a pris fait et cause pour un prétendant contre l'autre, pour l'usurpateur contre l'héritier de la couronne (2 Rois IX), cela tenait à d'autres causes, et cela n'était pas le moins du monde un acte de républicanisme. Si l'on veut donner ce nom au courage avec lequel ils ont tous plaidé la cause des pauvres, des opprimés, des victimes d'une mauvaise administration de la justice, contre une aristocratie d'accapareurs et d'usuriers, nous ne marchanderons pas le terme, bien qu'il soit hors de propos. Il n'est pas plus heureusement appliqué au bon sens avec lequel ils blâment le déplorable système d'épuiser les dernières ressources du pays en appareils de guerre ridiculement insuffisants contre les forces des puissances voisines entre lesquelles on se trouvait enserré. Eh bien oui, ils faisaient de la politique, eux aussi, non pour rec(jmmander une forme de gouvernement de préférence à une autre , mais pour réformer l'esprit du gouvernement en général, pour faire prévaloir les principes du droit, de la justice, de la prudence, de la morale sociale, principes sanctionnés par l'idée religieuse, émanée de Dieu même, et pour combattre tout ce qui devait conduire la nation à sa ruine.
Ces dernières considérations nous en suggèrent encore une autre. On a coutume, dans une certaine école théologique, de se représenter les prophètes comme étrangers aux intérêts de leur époque, et comme vivant essentiellement dans la contemplation d'un avenir lointain et n'écrivant ainsi, à vrai dire, que pour une génération future, la leur n'ayant pas même eu besoin de les comprendre. Rien n'est moins conforme à la vérité qu'une pareille opinion. Ils étaient, au contraire, les hommes de l'actualité, ils s'identifiaient avec les intérêts majeurs du moment. Les avis qu'ils donnaient, les sentiments qu'ils exprimaient, les craintes qu'ils manifestaient, les espérances qu'ils voulaient faire partager à d'autres, tout, jusqu'au ton de leurs discours, dépendait de la situation qu'ils avaient sous les yeux. Ils travaillaient avec ardeur et dévouement au bien-être de leurs contemporains, et tout en comprenant que celui-ci ne pouvait se fonder d'une
manière durable que sur la base de la religion et de la morale, ils ne dédaignaient pas du tout de signaler les conséquences matérielles que la réforme qu'ils appelaient de tous, leurs vœux devait avoir immédiatement. On aurait tort de trop spiritualiser, nous aurions presque dit de volatiliser leurs tableaux. La religion n'a rien à gagner à ce que les intérêts spirituels et les intérêts matériels des hommes, qui après tout sont aussi les enfants de la terre, soient séparés par un abîme, sans compter que c'aurait été là un moyen bien mal choisi pour dégrossir un peuple conime celui qu'ils avaient devant eux. Leur patriotisme était d'une trempe plus solide ; ils avaient mieux à faire que de spéculer sur le sens caché de ce qui leur était révélé et sur son accomplissement final ; ils croyaient fermement à la possibilité prochaine de ce qu'ils promettaient. Et si pour eux aussi la chose essentielle et première était que la volonté de Dieu fût faite sur la terre comme elle l'est au ciel, ils n'estimaient pas pour cela que ce serait chose indigne d'eux d'enseigner aux gens la vraie façon de demander le pain quotidien.
C'est ici que se placera très-convenablement une remarque qui, sans porter directement sur une question de théologie, est pourtant très-importante pour la caractéristique de l'enseignement prophétique. Nous tenons à bien constater que celui-ci s'adresse partout et toujours à la nation prise dans son ensemble et non aux individus. Les exemples du contraire sont extrêmement rares, et dans ce cas il s'agira de quelque personne placée en évidence, d'un roi ou d'un ministre désigné même nominativement, mais représentant à son tour une tendance, un principe ou un parti. Sans doute, quand les méchants, les prévaricateurs, les idolâtres sont apostrophés, c'est un nombre plus ou moins grand d'individus que cela regarde directement, et qui sont distingués, par le fait même, de tous ceux qui n'ont pas encouru ces reproches. Mais on aurait bien tort d'assimiler pour cela les discours des prophètes aux prédications évangéliques qui tendent avant tout à agir sur les dispositions de l'individu, qui se préoccupent de ses défauts personnels, qui veulent éclairer son intelligence, affermir ses convictions, travailler à sa régénération, sauf à fonder la communauté par la réussite de ces efforts partiels et successifs. Le prophète a toujours affaire aux masses, il considère ceux qu'il blâme comme formant l'immense majorité, en face de laquelle la minorité entre à peine en ligne de compte, ou n'appa-
raît sur la scène qu'après un triage préalable, une grande calamité servant d'épreuve ou de moyen d'éducation entre les mains de la justice céleste.
Si Ton perdait de vue ce fait capital dans les conceptions du prophétisme, on risquerait de se méprendre étrangement sur la nature de la religion de TAncien Testament et sur la portée de certaines institutions et points de doctrine en apparence inexplicables. Nous reviendrons ailleurs sur ce qui rentre dans la splière du culte. Ici nous insisterons sur un fait généralement mal compris, et même dénaturé par suite d'un préjugé des théo^ logiens chrétiens : la croyance à la vie future.
Il est incontestable que jamais les prophètes ne parlent d'une rémunération d'outre-tombe. Il va sans dire qu'ils connaissent et partagent la croyance populaire relativement à une existence posthume dans le séjour des morts, dans le S'eôl des ombres. Ils y font souvent allusion ; elle sert à l'ornement de leur poésie ou de leur rhétorique , mais jamais elle n'est mise à profit pour l'enseignement moral ou pour la théodicée. Les destinées de l'homme s'accomplissent ici-bas ; la justice de Dieu s'exerce et se manifeste sur cette terre. Il ne s'agit pas de renvoyer le méchant ou sa victime devant le tribunal d'un juge, qui se serait réservé de prononcer son arrêt sur un autre théâtre que sur celui où la génération vivante est appelée à l'entendre et à en contempler les effets. Nous pourrions ici professer hautement notre admiration pour une foi religieuse et morale qui, sans éprouver encore le besoin d'une perspective à la fois plus lointaine et plus rassurante, trouvait assez de force en elle-même pour se maintenir dans l'ornière du devoir, et pour faire taire tous les doutes que l'expérience de la vie journalière pouvait faire naître à l'égard des voies de la Providence. Mais ces considérations nous éloigneraient de notre sujet actuel, et l'occasion d'y revenir se présentera plus d'une fois encore, et plus directement, dans le cours de nos études.
Nous n'avons mentionné ce point spécial qui, nous le répétons, est étranger à la théologie des prophètes, que pour faire mieux ressortir ce que nous disions tout à l'heure de la portée de leur prédication. Us parlent au peuple tout entier; c'est la nation qu'ils sermonnent, ce sont ses destinées qu'ils déclarent devoir se régler sur ses rapports actuels avec Jéhova. Or, la nation ne meurt pas ; les plus terribles calamités, qu'elle peut avoir attirées sur elle-
même par ses égarements, ne ranéantissent pas ; il y a toujours un reste préservé, éprouvé, purifié, qui formera la souche d'une génération meilleure, et le tableau d'un retour à la vie des ossements de celle qui a péri n'est qu'une image de cette heureuse transformation que les prophètes appellent de tous leurs vœux et qui faisait l'objet principal de leurs visions.
L'association naturelle des idées nous a un peu éloigné du sujet que nous avions commencé à traiter. Du moins en apparence : car au fond tout ce que nous venons de dire se rattache de près ou de loin à ce qu'on a appelé le particularisme des prophètes et ce que nous aimerions mieux appeler leur patriotisme. Car, encore une fois, on leur fait tort en prétendant les détacher du monde ati milieu duquel ils vivaient, de ses besoins, de ses intérêts et de ses peines. Ils peuvent revendiquer à juste titre le nom de patriotes, non- seulement parce que ce nom rappelle des qualités et des efforts dignes d'éloge et d'admiration , mais encore en tant qu'il représente souvent en même temps un sentiment moins louable, mais universel dans l'antiquité, la haine de l'étranger. Nous devons préparer nos lecteurs à ce qu'ils trouveront chez tous ces écrivains, sans en excepter un seul de ceux qui ont vécu avant la restauration, de nombreux passages où cette antipathie se fait jour avec une véhémence croissante qui a de quoi nous étonner. Dans les recueils plus étendus, on rencontre même régulièrement des collections spéciales de morceaux polémiques de cette espèce, et par suite de cet arrangement, l'impression qu'on reçoit de ces malédictions accumulées est plus forte et plus pénible. Le sentiment chrétien se refuse à suivre le patriotisme sur ce terrain ; il y a tel tableau où l'imprécation ne garde plus aucune mesure et où la colère semble passer à l'état de rage. Eh bien, à l'égard de ces éléments aussi, nous oserons plaider les circonstances atténuantes et présenter les faits sous un jour beaucoup moins défavorable.
A cet effet, nous ne ferons pas valoir la différence des religions. Car quoique les prophètes combattent le paganisme avec énergie, ils le trouvaient dans leur entourage immédiat et n'avaient guère à faire une distinction entre leurs compatriotes et les étrangers. Du reste, les haines religieuses sont ordinairement réciproques, et nous ne voyons pas que dans ces anciens temps, où les peuples aimaient tant à mettre en commun leurs dieux et leurs cultes, les Israélites aient eu à souffrir, de la part de leurs voisins, pour
une pareille raison. Sans doute, dans ces tirades, ridolfttrie reçoit sa part d'invectives ; mais elle est aussi l'objet de la raillerie et du persiflage, et Ton voit aisément qu'il faut chercher ailleurs la véritable cause de ces emportements. On se les expliquera plus facilement en tenant compte de la situation sociale et politique du peuple israélite, telle qu'elle était du temps des prophètes dont nous avons les écrits sous les yeux. Malgré les imperfections qui pouvaient encore être signalées à l'égard du gouvernement civil, on était arrivé à la longue à un état social tolérable; on s'était accoutumé aux travaux de la campagne, on avait même commencé à apprécier les avantages d'un commerce alimenté par les productions naturelles du pays ; on avait grand besoin de paix et de sécurité. Mais la puissance politique de la nation était déjà sur son déclin ; le prestige militaire de la grande époque avait fait place à une faiblesse réduite aux expédients, et les guerres intestines avaient achevé d'épuiser les moyens de résistance. D'un autre côté, les peuples environnants, si l'on en excepte ceux qui occupaient le littoral de la Méditerranée, étaient restés à cet état de sauvage liberté dont les Israélites avaient eu tant de peine à se tirer, et derrière eux s'élevaient déjà les grandes puissances conquérantes de la haute Asie et de la vallée du Nil. Les guerres étaient à l'ordre du jour, si l'on peut appeler guerres des invasions de hordes de pillards qui voyaient de la gloire à détruire les récoltes et à faire des razzias de bétail et d'hommes, ces dernières favorisées par le voisinage des grands marchés d'esclaves des Phéniciens, où venaient s'approvisionner les Grecs, pirates et maraudeurs euxmêmes. Des deux royaumes d'Éphraïm et de Juda, l'un succombait sous les coups réitérés des Assyriens, l'autre achetait à prix d'argent le droit d'exister pour un temps encore, jusqu'à ce que son tour vînt aussi. Ces calamités incessantes étaient de nature à jeter et à entretenir une profonde douleur dans l'âme des patriotes, qui voyaient le salut de la civilisation compromis et le triomphe de la cause sacrée qu'ils défendaient arrêté par les guerres interminables qu'ils détestaient du fond de leur cœur. Et comme ils n'avaient aucun moyen d'agir sur les peuples barbares, qui n'appréciaient pas les avantages d'un ordre de choses stable . et régidier et qui ne connaissaient d'autre source de richesse que le brigandage, on comprend que le sentiment de leur impuissance les ait familiarisés avec l'idée que le dieu de justice finirait par
intervenir avec ses foudres et par établir la paix par Tanéantissement des perturbateurs. Chose curieuse ! Ces mêmes barbares étaient habituellement considérés par eux comme les instruments de la pédagogie providentielle ; ils semblent les appeler de leurs vœux pour corriger un peuple autrement incorrigible ; et quand ils arrivaient avec leur cortège de crimes et d'horreurs, alors eux les premiers, entourés de ruines , laissent échapper des cris de vengeance avec un redoublement d'énergie.
Pour ne pas être injuste, il faut donc tenir compte de cet étal des choses qui a duré des siècles et presque sans aucun moment de répit. Le souvenir même n'en a commencé à s'effacer que lorsque la petite colonie de la nouvelle Jérusalem eut pour ainsi dire disparu dans l'immense empire persan, et put enfin jouir, à l'égard du dehors, d'une tranquillité que les prophètes n'avaient jamais connue. Mais il ne faut surtout pas négliger un autre élément, qui est tout à fait en l'honneur des prophètes : c'est que dans leurs visions d'avenir, dont nous aurons encore à parler, ils ont rarement manqué de comprendre la réconciliation avec les nations étrangères, avec celles du moins dont les avanies et les fureurs n'avaient pas laissé des traces trop profondes. Et ces dernières mêmes ne sont pas toujours exclues de la participation au bonheur promis à un monde transformé et sanctifié. On aime à voir que les tableaux les plus sombres, les prédictions les plus sinistres, aboutissent facilement à la glorieuse perspective de la conversion des païens à la religion du seul vrai dieu, de leur affluence au sanctuaire de Sion, de la fraternité des peuples. Cela prouve que les manifestations en sens contraire, que nous avons signalées, ne provenaient pas d'un mesquin et étroit égoïsme national, mais s'expliquent par des circonstances indépendantes de la volonté des prophètes.
Voici encore une dernière remarque et non la moins importante de celles que nous avons dû faire à propos de ce qu'on peut appeler la tendance particulariste de leur enseignement. Il est de fait que ce sont eux qui n'ont cessé de pousser à l'isolement des Israélites, et qui ont voulu rompre toutes les relations entre eux et les nations environnantes, avec lesquelles ils devaient se trouver pourtant dans un contact journalier d'autant plus direct, amical ou hostile, que leur propre territoire était moins étendu. A notre point de vue moderne, on pourrait vouloir leur en faire un reproche. Nous estimons que ce sont les rapports de plus en plus intimes
des différentes nationalités, l'échange des idées et des produits, qui font avancer la civilisation ; c'est en cela que le philosophe, qui se préoccupe de la possibilité d'amener la fin des guerres, entrevoit la seule manière efficace de préparer la réalisation de cette utopie. Les prophètes ne se sont pas placés à ce point de vue. Pour eux, la fin des guerres, comme nous l'avons vu, n'était à espérer que par un moyen qui reste en dehors de nos calculs. Quant à ce qui constitue les éléments de la civilisation, ou bien ils n'avaiept rien à apprendre des voisins, ou bien ils dédaignaient ce que ceux-ci pouvaient leur offrir. Le commerce n'était à leurs yeux qu'une source de corruption, et aux relations internationales ils prodiguaient volontiers les mêmes épithètes figurées qu'ils réservaient ailleurs au polythéisme, et l'allégorie de la courtisane revient presque aussi souvent dans cette autre application que dans celle que nous avons déjà constatée plus haut.
Or, l'histoire nous apprend que ces invitations pressantes à la séparation absolue d'avec l'étranger, furent sans effet aussi longtemps que les prophètes étaient en scène et poursuivaient leur tâche avec un zèle à toute épreuve. Leurs prédications à ce sujet pouvaient sembler avoir complètement manqué leur but. Et pourtant elles ont dû produire une impression profonde et durable sur l'esprit de ceux qui, plus tard, se chargèrent de la reconstruction de l'état. L'isolement devint en quelque sorte la base, le principe fondamental de la nouvelle constitution, et ce fut ce principe qui permit à une population pauvre, chétive, ignorée du reste du monde, de traverser sans encombre les siècles de sa seconde enfance, de manière à sauver le trésor de ses traditions reUgieuses, jusqu'au moment où les autres nations étaient suffisamment préparées pour l'accepter à leur tour. Si le monothéisme a été conservé, si le judaïsme a eu la chance et le mérite de maintenir ce dépôt intact, si enfin le christianisme est devenu possible, humainement parlant, c'est bien aux prophètes que le monde en est redevable, à eux qui ont empêché le peuple auquel la providence les avait donnés pour guides, de se confondre avec les autres nations, dont la force d'attraction aurait été autrement presque irrésistible. Il convient d'autant plus de rappeler ce glorieux titre à la reconnaissance de la postérité, qu'eux-mêmes se sont consumés en efforts, en apparence stériles, pour se l'assurer, sans avoir jamais vu seulement l'aurore du jour qui devait réaliser leurs aspirations.
Par tout ce que nous venons de dire, on voit que cet élément particulariste dans la théologie et dans l'enseignement des prophètes peut être compris et expliqué de manière qu'il ne mérite pas les reproches qu'on s'est trop empressé quelquefois de lui faire. Tout au contraire, il se justifie à plus d'un égard, et si nous jetons un coup d'oeil rétrospectif sur l'histoire de l'humanité dans les siècles qui ont précédé le christianisme, certes nous ne ferons plus de difficulté de reconnaître que le peuple hébreu était réellement ce que ses prophètes n'ont cessé de lui dire, et ce qu'il a eu d'abord tant de peine à croire lui-même, un peuple privilégié entre tous, une nation élue.
Il y a encore un dernier élément de la théologie des prophètes sur lequel nous devons dire un mot avant de terminer cette esquisse. C'est celui-là même auquel nous avons fait allusion en entrant en matière : leurs conceptions relativement à l'avenir. Nous avons déjà dit que l'annonce d'événements futurs n'a pas été leur but prochain et direct. Il s'agit donc maintenant de nous rendre compte de la véritable nature de ces nombreuses prédictions qui donnent à leurs écrits un caractère si particulier.
Oui, les prophètes parlent de l'avenir, et ils en parlent souvent, soil pour prédire des malheurs et des catastrophes, soit surtout pour peindre, dans des tableaux brillants et quelquefois fantastiques, un siècle de paix, de justice et de bonheur, tel que le inonde ne l'a jamais vu. Ils le décrivent avec des couleurs si vives, avec un accent de conviction si prononcé, que le lecteur éclairé et dominé par l'enseignement de l'histoire, n'y voit d'abord que des rêves et des illusions ; il reste fpoid en face des élans les plus enthousiastes, et ces naïves espérances, contredites par les faits, ne provoquent plus qu'un sourire qui n'est pas toujours sympathique. Cependant il ne faut pas trop se hâter de porter un jugement défavorable sur une pareille appréciation des conditions faites à l'humanité. Il est vrai qu'elle semble accuser une absence de bon sens pratique d'autant plus étonnante, que généralement les deux tableaux, celui de l'actualité triste et criminelle, et celui de la perspective glorieuse de fidélité et de bonheur, se suivent sans transition. Ce sont des changements de décoration faits à vue d'œil, et dont les causes ne sont pas mises en évidence. Cependant nous croyons qu'on peut envisager ces prophéties (car ici le terme est à sa place dans son acception vulgaire) à d'antres points de vue encore, qui sont de nature à modifier le
jugement qu'en porterait soit une critique purement rationnelle, soit l'opinion populaire et consacrée.
D'abord il convient de reconnaître qu'il ne s'agit nulle part de prédictions spéciales relatives à des faits contingents. Quoi qu'en ait dit et dise encore une exégèse mal avisée, la prophétie reste dans les généralités. Tous les traits de détail qu'elle comprend se subordonnent à l'idée abstraite qui Ta inspirée, qui a donné naissance à la peinture, qui s'y incarne, pour ainsi dire. Les exemples du contraire, qu'on se plaît à citer, ne prouvent qu'une chose: c'est que la science n'est arrivée que tardivement à découvrir soit le sens naturel de tel passage, soit la portée de telle allusion historique, soit la valeur de telle locution, soit enfin l'état d'intégrité relative d'un certain texte. Ainsi quand un prophète fait dire à Jéhova qu'il a appelé son fils d'Egypte * , on voit par le contexte qu'il s'agit du passé et de la nation Israélite, et non de l'avenir et de l'enfant Jésus. Quand un autre désigne nominativement Cyrus comme le libérateur d'Israël*, on est sûr que cet auteur était contemporain de ce roi de Perse et qu'il n'a pas vécu deux siècles avant lui. Quand un troisième prédit que la servitude d'Israël durera soixante-dix ans, et qu'après cela Babylone sera détruite et les rôles changeront^, on comprend qu'il n'y a là qu'un nombre rond et non un calcul à vérifier. Ailleurs, ce sont des mains étrangères qui ont introduit dans les textes des notes destinées à préciser les événements futurs*.
Ensuite, à y regarder de près, toutes les prédictions des prophètes sont conditionnelles ; la réalisation dépend au fond de la nation elle-même, c'est-à-dire de ses dispositions morales et religieuses. Sa transformation radicale dans le sens du droit et de la justice, la pratique du devoir, l'entière soumission à la volonté de Dieu, sont la condition indispensable de l'avènement de l'âge d'or, lequel sera nécessairement précédé d'un jugement sévère, d'un triage douloureux.
Quant à cet âge d'or lui-même, la première chose à remarquer, c'est que les prophètes sont les seuls — philosophes, poètes ou prédicateurs, comme on voudra — de toute l'antiquité qui le cherchent dans l'avenir. Jamais ils n'en parlent comme ayant éclairé de ses rayons le berceau de l'humanité. Et quant aux
1 Osée XI, 1. — « Es. XLV. 1. — 8 Jérémie XXV. 11. — 4 Es. VII, 8; XIX, 18.
débuts de la nation, loin de regretter les beaux jours d'un passé malheureusement disparu pour toujours, comme le font à Tenvi les poètes grecs et latins, comme les théoriciens de l'histoire du christianisme n'ont pas manqué de se les créer à leur tour au gré de leur imagination, ils constatent de la manière la plus explicite, que les défauts et les égarements qu'ils reprochent à leurs contemporains, étaient aussi ceux de leurs pères, au moment même où Jéhova avait daigné faire avec eux le pacte solennel du Sinaï. Or, qu'on veuille bien réfléchir sur ce qu'il y a de noble et de salutaire dans une pareille direction de la pensée, sur l'avantage qu'il y a pour l'humanité comme pour l'individu, à diriger ses regards vers l'avenir, au lieu de se consumer en stériles regrets au sujet d'un passé qui ne revient plus. Quels éléments de force, de courage, de persévérance un peuple ne trouve-t-il pas en se préoccupant d'un but à atteindre, au lieu de puiser des excuses dans le sentiment de la décadence ! £h bien, le peuple israéUte, plus que tout autre, a possédé cet élément, cette sève intarissable de sa vie spirituelle. Et c'est à ses prophètes qu'il Ta due, bien qu'il n'en ait guère eu conscience que lorsque leur puissante voix eut cessé de frapper ses oreilles.
Maintenant il ne faut pas appliquer à ces tableaux prophétiques le scalpel de l'analyse critique, pour trouver la ligne de démarcation entre la substance et la forme, au risque de méconnaître lune et l'autre. Qu'on tâche de jouir de l'ensemble tel qu'il se présente, sans tenir compte des exigences de notre froide réflexion, ainsi que des lois qui régissent aujourd'hui le goût et la rhétoricpie. Qu'on se pénètre bien du fait que c'est le triomphe de la cause de Dieu, le triomphe de la vérité et de la justice, qui est le vrai et l'unique sujet de tous ces tableaux, et qu'on se demande si le choix d'un pareil sujet n'accuse pas à lui seul déjà une conception hors ligne, abstraction faite des beautés ou des défauts de l'exécution. Qu'il s'y mêle toujours des espérances patriotiques ; qu'Israël, le seul peuple qui ait connu Dieu, reste le centre de l'humanité, autour duquel les autres viendront se grouper, tel comme allié, tel comme vassal; qu'il soit question de combats victorieux qui devront précéder la paix universelle et amener une suprématie politique : qui voudrait faire de tout cela un crime à des hommes qui croyaient à la révélation spéciale dont leur parlait l'histoire et dont ils se sentaient les organes, et qui ne voyaient tout à l'entour, aussi loin que portait leur regard, que
ténèbres, matérialisme et démoralisation? Si Dieu, ce dont ils ne pouvaient douter, s'était réellement révélé autrefois à une génération qui ne valait pas mieux que d'autres, ses promesses ne sauraient avoir été vaines et illusoires : à eux la tâche de les rappeler sans cesse, à leur nation celle de s'en rendre digne. S'ils croient à l'avènement de la paix universelle, quel ami de l'humanité qui caresse cette même idée, les blâmera d'avoir ajouté l'idylle du loup et de l'agneau paissant ensemble fraternellement ? Si dans leur touchante sollicitude pour leurs compatriotes, dispersés dans le monde entier par le rapt et la déportation, ils en attendent la délivrance et le retour pour l'époque de la glorieuse restauration, qui voudra hausser les épaules quand ils font traverser à ces frères chéris et regrettés l'aride désert changé exprès en une campagne fleurie, où des sources improvisées jaillissent pour les désaltérer, et où des arbres nés d'hier leur oflrent un ombrage hospitalier ?
Enfin, comme l'unité de Dieu, souverain maître de l'univers, est la thèse fondamentale de la théologie des prophètes, l'unité du gouvernement terrestre et national en est le corollaire naturel. Leur idéal, c'est, un roi qui réunit en sa personne toutes les qualités qui ornent le vrai serviteur de Dieu et qui peuvent faire le bonheur des hommes. Cela seul montre combien on les a mal jugés en leur prêtant des aspirations républicaines. Jéhova déléguera la direction spéciale de son peuple à un fils de David, à un rejeton de la race élue des Isaïdes, et lui donnera l'esprit de sagesse, de justice, de puissance et de piété, pour qu'il soit à la hauteur de sa mission. A la fois victorieux et pacifique, il assurera la sécurité des frontières et fera cesser les guerres. Les épées seront converties en socs de charrue et les rois étrangers seront ses vassaux. Les deux branches de la nation, aujourd'hui séparées et ennemies l'une de l'autre, seront de nouveau réunies sous son sceptre, et son empire s'étendra aux extrémités de la terre. Il inaugurera le règne de la justice, Israël sera un peuple saint et fidèle ; mais l'élément politique de la perspective est partout retracé avec une certaine prédilection et sous les couleurs les plus brillantes. Les espérances qui s'attachent à la personne de rOint du Seigneur, les épithètes qui doivent la caractériser, semblent dépasser quelquefois la limite qui circonscrit les qualités et les moyens d'un simple mortel, et assurer à son règne une durée indéterminée ; ailleurs cependant, il s'agit d'une succession
dynastique, et à d'autres égards aussi le portrait se renferme dans un cadre qui se rapproche des données de Texpérience.
Quoi qu'il en soit, cette idée, exprimée d'abord avec assurance par les trois prophètes de la seconde moitié du huitième siècle, est moins souvent reprise par leurs successeurs, dont quelquesuns la négligent tout à fait, tandis que d'autres lui prêtent des couleurs plus pâles. Cependant elle n'a plus été perdue de vue complètement ; elle s'est réveillée avec une énergie toute nouvelle, pour devenir Théritage de la nation entière, à une époque plus récente, où celle-ci était affligée par des épreuves non moins cnielles que celles que les anciens prophètes avaient essuyées ou prévues. Elle a fini par être le point de départ d'une révolution religieuse bien autrement grande et importante que celle dont rhistoire fait hommage aux écrivains dont nous allons étudier les monuments. Chez ceux-ci, le roi idéal de l'avenir n'est pas encore désigné par un nom particulier. Ce n'est que longtemps après eux qu'on s'habitua à lui donner celui de Messie {Mas'îah), l'Oint par excellence, lequel, d'après la traduction grecque littérale iÇhristos), a passé dans les langues de toutes les nations chrétiennes. Mais nous n'hésiterons pas à nous servir de ce terme, généralement connu et usité, dans l'explication de nos textes qui ne l'emploient pas encore. Nous irons plus loin et nous parlerons, dans un sens plus large, des temps messianiques, c'est-à-dire de l'âge d'or attendu et promis par les prophètes, là même où il ne sera pas question du personnage qui, selon quelques-uns d'entre eux, en sera l'initiateur et le garant.
Si à tout ce que nous venons de dire on ajoute le fait incontestable que les prophètes hébreux, comme du reste tous leurs successeurs, ont attendu la réalisation de leurs espérances d'un avenir assez rapproché, si ce n'est immédiat, on se convaincra qu'D ne faut pas poser la question de savoir jusqu'à quel point leurs prédictions se sont accomplies. En général, il ne faut pas s'arrêter aux traits particuliers de leurs visions, ni surtout y chercher des données précises sur les événements des siècles postérieurs. L'exégèse rétrospective, qui s'ingénie à découvrir, et qui par cela même ne manque jamais de trouver chez eux ce qu'elle a appris par l'histoire, est un guide bien peu sûr dans l'interprétation de leurs écrits. Malgré cela, le prophétisme, par son esprit et ses tendances, a pu survivre, quant à ce qu'il avait d'essentiel et d'éternellement vrai, aux conditions qui l'avaient
A. T. 2« part. — 1. 4
fait naître et grandir. L'Évangile, en le spiritualisanl , en le dégageant de son élément politique et national, l'a élevé au-dessus des vicissitudes des choses de ce monde, et l'humanité, si éloignée qu'elle soit encore du but que la Providence lui a proposé, n'a qu'à suivre la direction qu'il a été le premier à jalonner.
Nous terminerons par quelques remarques sur les livres des prophètes considérés comme productions littéraires, mais en nous bornant à des observations d'une portée générale^ et en nous réservant de caractériser chaque auteur individuellement en abordant l'étude de son œuvre.
D'après ce qui, a été dit plus haut de leur ministère et des conditions de leur activité publique, où ils nous apparaissent soit comme conseillers des princes, soit comme orateurs populaires, on est naturellement disposé à envisager leurs écrits aussi comme des discours. Ce terme qui, à vrai dire, n'est pas employé tout à fait hors de propos, a servi à répandre et à accréditer l'idée que les pièces que nous avons entre les mains sont autant d'allocutions (sermons ou morceaux oratoires) qui auraient été d'abord débitées devant un auditoire réuni de manière ou d'autre , pour être rédigées après coup. Gomme cette méthode se rencontre aussi en d'autres temps et chez d'autres peuples, une pareille conception n'a rien d'étrange en elle-même ; et le nom môme de prophète, qui exprime l'idée et le fait de la parole vivante et solennelle, tant en hébreu qu'en grec, semble en démontrer la justesse.
Aussi n'entendons-nous pas nous inscrire en faux contre cette opinion d'une manière absolue. Nous reconnaissons volontiers qu'il y a dans cette littérature des éléments auxquels elle peut s'appliquer sans trop de difficulté. Ainsi Jérémie nous raconte (au ch. 36), dans une des pages les plus intéressantes de son livre, qu'il n'a fait mettre ses prophéties par écrit qu'après plus de vingt ans de ministère. Seulement il ne faut pas prendre cette assertion trop au pied de la lettre, puisque antérieurement déjà il parle à plusieurs reprises de rédactions écrites (ch. 29 et 30). Autre exemple : Si on lit attentivement les quelques pages
que nous avons d'Aggée, contemporain de la reconstruction du lemple, on se convaincra aisément qu'il nous a été conservé là un simple et court résumé de la part que ce personnage a prise à cette œuvre, par des exhortations adressées aux colons, pour les engager à reprendre une besogne trop longtemps négligée. Les paroles qu'il est censé avoir prononcées à différentes occasions ne sont que des esquisses et ne sauraient être appelées des discours. Ailleurs, comme dans quelques chapitres d'Amos, et surtout dans la plupart des textes d'Osée, l'extrême concision du style et par suite l'obscurité sont telles, qu'il est impossible d'admettre que ce soit là une reproduction littérale de discours adressés de vive voix au public. Car celui-ci n'aurait guère été à même de suivre l'orateur et de le comprendre. Si ces prophètes ont réellement harangué des assemblées, il faudra supposer que nous ne possédons que la substance condensée d'homélies plus étendues et plus à la portée des masses sur lesquelles elles devaient agir. Nous pourrions citer d'autres exemples encore pour prouver que, s'il n'y a rien d'invraisemblable à ce que les prophètes écrivains aient aussi été orateurs, il ne faudrait pas en conclure que les discours qu'ils ont pu prononcer dans l'occasion, et les compositions qu'ils ont léguées à la postérité sont une seule et même chose, et qu'en lisant celles-ci nous aurons une notion adéquate de ceux-là.
Mais nous irons beaucoup plus loin ; nous soutenons que la plupart des textes que nous allons passer en revue, nous dirions volontiers la presque totalité , ne sont autre chose que des compositions littéraires et n'ont jamais été débités publiquement sous forme de discours. Qu'on nous comprenne bien : nous ne disons pas que ce terme de discours, appliqué aux divers morceaux compris dans les recueils dont il est question, ne soit pas IrèsKîonvenablement choisi, si l'on a égard au style qui leur est propre ; nous parlions seulement de la manière dont ces morceaux sont parvenus primitivement à la connaissance de ceux auxquels ils étaient destinés. Encore moins voulions-nous insinuer qu'il pût y avoir, en ce qui concerne le fond de l'enseignement luimême, une différence entre la prédication orale et ce que nous nous permettrons d'appeler le travail de cabinet, des fruits duquel nous jouissons encore.
Ainsi, pour ne citer que des exemples où la chose est évidente, et d'après lesquels on sera autorisé à juger du reste, il est positif
qu'Ézécliiel ne s'est jamais adressé à des auditeurs, mais toujours à des lecteurs, qu'il se représente naturellement comme présents. Ici, il y a si peu à hésiter, que nous ne perdrons pas un mot pour établir notre opinion : les textes parlent clairement. Nous en dirons autant de l'ouvrage anonyme qui, dans nos bibles, forme la seconde moitié du livre d'Ésaïe, et dont le contenu (qu'au point de vue de la situation politique du temps nous pourrions qualifier de révolutionnaire) exclut jusqu'à la possibilité d'une déclamation publique. Une grande partie du volume de Jérémie est rédigée en forme de mémoires. Les récits que font plusieurs prophètes de leur première vocation ou de l'inauguration de leur ministère (Es. VI; Jér. I; Éz. I, II) n'ont certes pas Tair d'avoir jamais été le sujet de discours publics. Qu'on lise le livre de Nahoum et qu'on se demande en conscience quelle espèce d'auditoire on pourrait supposer rassemblé autour de lui pour écouter sa poésie. Celui d'Habacuc est si artistement disposé, qu'on serait tenté de l'appeler une composition dramatique ; les scènes qui s'y succèdent exigent une étude soutenue et réfléchie et ce qui en fait le principal mérite échappe au lecteur superficiel ; à plus forte raison ne songerons-nous pas à un débit en plein vent devant un public de hasard. Les rhapsodies épiques des Grecs ne doivent pas être invoquées ici pour soutenir l'opinion contraire : elles n'ont rien de commun avec la poésie des prophètes.
Ceci nous conduit maintenant à dire un mot du style de ces ouvrages. En thèse générale, si l'on veut s'en tenir à la facture du texte, on peut dire qu'il tient le milieu entre la prose et la poésie, quoique à des degrés difiérents. Quelquefois, mais assez rarement, il emprunte à celle-ci jusqu'à la forme artificielle de la strophe (Ézéch. XIX. Ésaïe IX, 7 suiv. Amos I, II). Bien plus souvent il s'applique à s'en rapprocher par le parallélisme (la rime du sens, dont il est parlé dans l'Introduction au Psautier), sans cependant s'astreindre à donner aux lignes une longueur égale. Mais assez fréquemment aussi il n'y a guère de trace de ce genre de prosodie, particulier à la littérature hébraïque. Nous avons tenu compte de cette diversité de la diction en cherchant à reproduire autant que possible la forme des originaux par la disposition donnée aux textes dans l'impression de notre traduction. Nous ferons remarquer que la chose n'est pas aussi simple qu'on pourrait se l'imaginer, et dans plus d'un cas il est assez difficile de se décider à l'égard de la méthode à suivre. Dans ces cas douteux,
OÙ rintention de Fauteur ne se manifeste pas d'une manière suffisamment nette, nous avons préféré nous en tenir à la forme de la prose, de peur de provoquer de la part des lecteurs des jugements moins favorables, là où le fond aurait pu sembler ne pas justifier celle de la poésie.
Autrement, et en faisant abstraction de la forme, on peut dire que le style prophétique tient beaucoup plus de la poésie que de la simple prédication. Déjà le peu d'étendue de la plupart des morceaux qui composent l'œuvre de chaque prophète, et qui se détachent facilement les uns des autres, nous fait voir qu'il ne s'agit nulle part de ce que nous appelons des discours dans le sens ordinaire et large de ce terme. Il y en a bien peu qui, récités textuellement et même avec emphase, prendraient plus de cinq à dix minutes; il y en a beaucoup qui en demanderaient moins. Mais ce qui révèle surtout le caractère essentiellement poétique du style des prophètes, c'est la forme dont ils revêtent habituellement leur pensée. On retrouve chez eux tout ce qui caractérise le langage lyrique : le choix des expressions moins usuelles, les tournures recherchées, la profusion des images, les métaphores pittoresques, les prosopopées les plus hardies, la vie, l'intelligence et le sentiment prêtés à la nature, l'intervention directe et visible de la divinité, le changement incessant des personnes qui prennent la parole. Dieu, prophète ou peuple, en un mot, une vivacité de mouvement pour le fond et la forme, qui font voir que les élans de l'imagination y sont pour autant que la profondeur du sentiment religieux et l'énergie de la conscience morale.
A première vue, on dirait que tout cela est assez naturel et ne demande pas d'explication spéciale. L'antiquité en général aimait à rapprocher la poésie et le prophétisme, témoin le terme latin de votes appliqué à la fois à ces deux manifestations de l'esprit. Nous ferons cependant remarquer qu'à cet égard il existe encore bien des préjugés traditionnels et fort répandus, qui, jusqu'à ce jour, ont exercé une influence très-regrettable sur l'interprétation des textes. Le commentaire en écartera un certain nombre dans l'occasion ; ici nous tenons à en signaler d'avance quelques-uns qui sont d'une application plus fréquente.
Ainsi, il n'est pas rare qu'on rencontre dans les écrits des prophètes des allégories, c'est-à-dire des narrations fictives. Tant que celles-ci ne mettent en scène que des objets inanimés, ou bien encore des personnages types ou de convention, comme
cela se fait dans les fables ou apologues, il n'y a guère moyen de s'y tromper. Il en est autrement quand l'auteur s'introduit luimême, comme acteur, dans son récit; alors on s'obstine généralement à prendre celui-ci pour une réalité historique. Comme cela est arrivé aussi à l'égard des paraboles de Jésus, où il n'est pourtant question que de tierces personnes, il ne faut pas s'étonner que l'exégèse ancienne et moderne ait donné dans le même travers là où l'apparence était tout en faveur du préjugé. Nous avons sans doute quelque peine à nous convaincre que lorsqu'un prophète raconte très-prosaïquement qu'il a fait telle chose, qu'il s'est rendu à tel endroit, qu'il a donné tel nom à son fils, ce ne sont là que des figures de rhétorique destinées à représenter sous des formes concrètes des idées abstraites, religieuses ou morales, des jugements sur la situation donnée, des pronostics de l'avenir. Eh bien, nous prévenons nos lecteurs que nous soutiendrons partout ce dernier système d'interprétation, malgré la faveur dont jouit encore la méthode opposée. Ainsi, de nos jours encore, on peut lire dans beaucoup de commentaires que le prophète Osée a épousé successivement deux courtisanes (ch. I, III); que Jérémie a fait deux fois le voyage de l'Euphrate, pour apprendre qu'un petit morceau d'étoffe déposé dans l'eau finit par se décomposer (ch. XIII) ; qu'Ézéchiel est devenu veuf sans oser pleurer sa femme (ch. XXIV), qu'il a fait un trou dans le mur de sa maison au lieu de sortir par la porte (ch. XII), qu'il est resté couché pendant 430 jours, toujours en bonne santé, mais sans se remuer, et les yeux fixés sur une brique sur laquelle il avait gravé un dessin de Jérusalem (ch. IV). Tous ces récits sont purement fictifs ; il n'y a pas là une ombre de réalité, si ce n'est l'idée qu'ils mettent en relief et qui est revêtue de couleurs voyantes, pour arriver plus sûrement à la conscience par l'imagination. Nous pourrions citer de nombreux exemples encore, surtout dans les deux prophètes que nous avons nommés en dernier lieu; mais il suffit, pour le moment, d'avoir appelé l'attention de nos lecteurs sur ce point intéressant ; le commentaire y reviendra en temps et lieu.
Nous signalerons encore ce qu'on appelle des visions, en se persuadant que les prophètes qui les racontent ont réellement été en extase, c'est-à-dire transportés en esprit hors d'eux-mêmes, pour être témoins oculaires de scènes qui se passaient en d'autres lieux que ceux où ils se trouvaient de leur personne. Nous ne
prétendons pas nier la possibilité d*un état psychique où la réalité disparaît momentanément de Thorizon des sens de l'homme pour faire place à un monde qui n'existe que pour Tœil intérieur. Quand l'apôtre Paul affirme avoir fait personnellement l'expérience d'une pareille disposition des facultés intuitives de l'âme, nous pouvons l'en croire sur parole. Et, d'ailleurs, on sait que ce phénomène s'est reproduit à toutes les époques de l'histoire, notamment par suite d'une préoccupation religieuse plus intense. Mais il s'agit de savoir si cela peut être appliqué aux relations, en apparence analogues, que nous trouvons en grand nombre chez les prophètes. Nous en doutons fort; nous croyons même qu'il n'est pas trop difficile de se convaincre que nous n'avons là que des formes symboliques de la pensée, et par conséquent de shnples combinaisons littéraires, des ressources de la rhétorique, des ornements du style, et rien de plus. Tantôt ces prétendues visions se bornent à des objets isolés, tantôt elles forment des tableaux plus ou moins riches de détails et d'actes successifs; mais partout on voit que l'imagination du poëte a suffi pour créer les uns et les autres et qu'elle l'a fait avec plus ou moins de bonheur. Ainsi, quand Amos dit avoir vu un essaim de sauterelles (ch. VII) ou un panier de fruits mûrs (ch. VIII), quand Jérémie voit une branche bourgeonnante ou une chaudière bouillante (ch. I) ou deux paniers de figues (ch. XXIV), quand Zacharie voit quatre cornes ou quatre forgerons (ch. II), nous, nous ne voyons guère la nécessité d'une extase pour que ces auteurs aient pu trouver des images aussi simples au fond, mais qui ont pourtant besoin d'être interprétées, parce tpi'elles sont, après tout, arbitrairement choisies. L'auteur que nous avons nommé en dernier lieu, est surtout instructif à cet égard; on s'aperçoit immédiatement de la peine qu'il se donne pour inventer ses figures, et s'il faut avouer qu'il a la main assez malheureuse quant à la grâce et à la lucidité qu'il sait leur donner, nous aimons mieux y voir le genre de l'écrivain, que l'effet d'une puissance surnaturelle. Et ce que nous disons ici de quelques images simples et isolées, nous l'appliquerons également à certains tableaux de plus grande dimension, comme ou les trouve surtout dans les livres de Zacharie et d'Ézéchiel, et pour lappréciation desquels il n'y a pas lieu de faire intervenir des théories théologiques, les règles du goût et de la rhétorique suffisant pleinement à cet égard. Quant au premier des deux
auteurs que nous venons de nommer, nous pourrions citer chaque page de son œuvre, mais nous recommandons surtout à Tétude des lecteurs non prévenus la scène des cavaliers (ch. I), celle des quatre chars (ch. VI), celle de la femme dans le boisseau au couvercle de plomb (ch. V), etc. Ceux d'Ézéchiel sont incomparablement plus beaux et plus grandioses et justement célèbres ; mais à Tégard du rapport qui existe entre la conception et la réalité, ils se placent absolument sur la même ligne. Telle est la scène du livre avalé (ch. III), celle de la plaine aux ossements rendus à la vie (ch. XXXVII) et surtout celle des cultes idolâtres pratiqués dans le sanctuaire de Jérusalem, et du châtiment qui y met fin (ch. VIII-XI), véritable chef-d'œuvre de composition artistique.
Nous comprenons sans peine que les auteurs pouvaient avoir des motifs très-plausibles de présenter leurs avertissements sous une forme imagée ou même dans des tableaux allégoriques pleins de figures vivantes. Cela aidait à éveiller Tattention ; cela faisait une impression plus forte et plus profonde sur l'esprit des lecteurs, comme l'avaient faite autrefois les actes symboliques sur celui des spectateurs, la plupart des hommes n'étant que faiblement touchés de ce qui s'adresse à leur entendement sans frapper leurs sens. Mais nous affirmons que ce déguisement de la pensée était absolument superflu pour les prophètes eui-mêmes; et l'on ne voit pas pourquoi l'esprit divin qui les animait et qui les dirigeait aurait eu besoin de leur faire ses révélations sous une forme quelquefois énigmatique et toujours sujette à n'être pas bien comprise, quand ailleurs et maintes fois les mêmes idées, les mêmes prédictions se produisent sous leur plume de la façon la plus simple et la plus directe .
Quand la vision fait apparaître devant l'imagination du lecteur la personne divine sous forme humaine (Amos VIL Ésaïe VI. Zach. III, etc.), ou de manière que ses attributs se décomposent en une série de symboles particuliers, lesquels réunis en faisceau représentent la notion de Dieu telle que la raison humaine est capable de la concevoir (Ézéch. I, X. Ésaïe, 1. c), on n'a pas de peine à découvrir que c'est le travail de la réflexion de l'écrivain qui a créé ces figures si peu conformes, soit au spiritualisme de nos idées religieuses, soit à la sobriété de notre goût moderne, auquel elles peuvent sembler grotesques. Il en sera de même quand le prophète, dans ses visions, converse avec le monde des
anges (Zach., passim. Ézéch. IX, X, etc.), ou quand une force divine le saisit par les cheveux et le transporte entre ciel et terre à cent lieues de distance, pour lui faire contempler ce qu'il a pu voir dans des conditions ordinaires et naturelles, lorsqu'il se trouvait naguère sur les lieux (Ézéch. VIII).
Il nous resterait encore à parler de la manière dont les écrits des prophètes ont été recueillis et publiés, pour finir par être * réunis dans cette collection à quatre volumes que nous possédons aujourd'hui. Le fait est que nous ne savons pas grand'chose sur celle matière ; et nous avons eu soin de consigner dans les introductions spéciales qu'on trouvera ci-après le peu que l'histoire nous en dit ou que la critique a pu entrevoir. En outre, quelques indications sommaires ont déjà été données plus haut. Nous nous bornerons donc ici à ajouter que la clôture définitive du recueil date d'une époque comparativement assez récente. Il est de fait que du temps d'Esdras, c'est-à-dire après le milieu du cinquième siècle avant notre ère, il n'est pas encore question de cette portion de la littérature ancienne, comme d'un second code (ou canon, comme on disait plus tard) à joindre à celui de la Loi, qui venait de recevoir sa forme définitive et sa consécration officielle (N'éh. Vni). Mais il est difficile de dire combien de temps s'est encore écoulé jusqu'à ce que les docteurs juifs eussent terminé ce second travail. Nous pouvons seulement affirmer qu'il l'était avant l'époque des Machabées et l'apparition du livre de Daniel, mais qu'on ne pourrait préciser davantage la date que s'il était possible de savoir celle de l'origine du livre de Jonas, qui en tout cas en est l'élément le moins ancien.